Enjambement (poésie)
En poésie, l'enjambement est un procédé métrique fondé sur l'inadéquation entre la syntaxe et le mètre d'un vers : un groupe syntaxique déborde d'une unité métrique sur l'autre.
Explication
modifierLe mot « enjambement » n’est enregistré qu’en 1680 par Richelet dans son Dictionnaire mais le verbe « enjamber » le précède largement et puis son emploi figuré s’explique par l’association avec le mot « pied », utilisé pour définir la base métrique du vers. L'enjambement, critiqué par les poètes classiques, est recherché pour son expressivité par la poésie romantique et ses successeurs[1].
L’enjambement est un procédé qui joue sur les coupes et le rythme des vers : en effet le débordement syntaxique d’un vers sur le vers suivant atténue la pause en fin de vers, ou même l’abolit presque totalement, créant un effet d’allongement ou de déstructuration[2] ; celle-ci est particulièrement perceptible quand l’enjambement est accentué par un rejet ou un contre-rejet (élément bref isolé par une coupe marquée, au début du vers 2 pour le rejet, ou à la fin du vers 1 pour le contre-rejet).
Il crée un effet de continuité ou d'amplification.
Types d'enjambement
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- Enjambement simple
- « Et je ne hais rien tant, que les contorsions
- De tous ces grands faiseurs de protestations »
- Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, vers 43-44.
- Enjambement avec rejet
- « Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
- De la mer, infusé d’astres et lactescent
- Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
- Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; »
- Rimbaud, Poésies, « Le bateau ivre », vers 21-24.
- Enjambement avec contre-rejet
- « La Révolution leur criait : – Volontaires,
- Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! – »
- Victor Hugo, Les Châtiments, « À l’obéissance passive », vers 43-44.
- « Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
- Faisait voler la grive à travers l'air atone »
- Verlaine – Poèmes saturniens, « Nevermore », vers 1-2.
- Enjambement avec rejet et contre-rejet
- « Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
- L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
- Trembla, Napoléon comprit qu’il expiait
- Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet »
- Victor Hugo, Les Châtiments, « L’Expiation », vers 62-63.
- « Comme ses yeux l’avaient promis,
- Son courage est grand et sa lèvre
- Communique une exquise fièvre ;
- Et, l’Amour comblant tout, hormis
- La faim, sorbets et confitures
- Nous préservent des courbatures. »
- Verlaine, Fêtes galantes, « Cythère », vers 10-12
- Enjambement strophique
On parle aussi d’enjambement strophique quand il n’y a pas de pause syntaxique entre deux strophes. Cet enjambement strophique est assez commun dans le sonnet au moins entre les deux quatrains ou les deux tercets, voire entre les quatrains et les tercets dans la structure comparative « Comme…, Ainsi… ». Par exemple :
- « Comme on passe en été le torrent sans danger
- Qui soulait en hiver être roi de la plaine,
- Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
- L’espoir du laboureur et l’espoir du berger :
- Comme on voit les couards animaux outrager
- Le courageux lion gisant dessus l’arène,
- Ensanglanter leurs dents, et d’une audace vaine
- Provoquer l’ennemi qui ne se peut venger :
- Et comme devant Troie on vit des Grecs encor
- Braver les moins vaillants autour du corps d’Hector :
- Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,
- Du triomphe romain la gloire accompagner,
- Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
- Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner.
- Du Bellay « Comme on passe en été… », Les Antiquités de Rome (sonnet 14)
Là encore c’est le XIXe siècle qui osera cette liberté dans des poèmes sans structure particulière. Par exemple :
- « Tandis que, dans le texte auguste,
- Leurs cœurs, lisant avec ferveur,
- Puisaient le beau, le vrai, le juste,
- Il me semblait, à moi, rêveur,
- Entendre chanter des louanges
- Autour de nous, comme au saint lieu,
- Et voir sous les doigts de ces anges
- Tressaillir le livre de Dieu !»
- « Un vieux faune de terre cuite
- Rit au centre des boulingrins,
- Présageant sans doute une suite
- Mauvaise à ces instants sereins
- Qui m'ont conduit et t'ont conduite,
- – Mélancoliques pèlerins, –
- Jusqu'à cette heure dont la fuite
- Tournoie au son des tambourins ».
Historique
modifierMoyen Âge : l'usage dans les vers courts
modifierL’enjambement est largement exploité par les poètes du Moyen Âge dans les vers courts. En témoignent quelques exemples :
- « Bon est ce chant, qu’on fasse ici
- D’autres copies qu’on chantera »
- Jaufré Rudel (XIIIe siècle siècle – Chanson de l’amour courtois)
- « J’ouïs la cloche de Sorbonne,
- Qui toujours à neuf heures sonne
- Le Salut que l’ange prédit ; »
- Villon, Le Testament (strophe XXXV).
- « Si frères vous clamons, pas n’en devez
- Avoir dédain, quoi que fûmes occis
- Par justice. Toutefois, vous savez
- Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ; »
- Villon, Épitaphe (Ballade des pendus).
Renaissance et Classicisme : de Ronsard aux proscriptions de Malherbe
modifierRonsard est le premier, au XVIe siècle siècle, à utiliser le procédé avec l’alexandrin. Exemple :
- « Marie, vous avez la joue aussi vermeille
- Qu’une rose de Mai, vous avez les cheveus
- De couleur de chastaigne, entrefrisés de neus,… »
- Les Amours (1552-1553), « Sonnet X ».
Plus tard, Malherbe puis Boileau le proscrivent (« Les stances avec grâce apprirent à tomber ; / Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber », écrit-il dans son Art poétique), mais il ne cesse pas d’être employé par Corneille, Molière ou Racine. Exemples :
- « Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
- L’ordre qu’on me voit suivre, et que je donne à tous. »
XIXe siècle : la libération romantique
modifierC’est la poésie romantique au XIXe siècle siècle qui fait de l’enjambement la marque d’une liberté nouvelle et qui en multiplie les effets. Victor Hugo, par exemple, affirme avec fierté « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin » et donne dans Hernani un exemple célèbre de rejet provocant dès les premiers vers :
- « Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier
- Dérobé. »
- ou bien dans Les Châtiments (IV, 13) :
- « Ces gueux ont commis plus de crimes qu’un évêque
- N’en bénirait. »
XXe siècle : audaces métriques et chanson française
modifierÀ partir du XXe siècle siècle, certains poètes et chansonniers n’hésitent pas à se servir de l’enjambement :
Soit pour placer une rime audacieuse, comme Brassens :
- « Ô très sainte Marie mère de
- Dieu dites à ces putains
- De moines qu’ils nous emmerdent
- Sans le latin. »
Soit jusqu'à couper un mot (enjambement lexical), comme Gainsbourg :
- « Sous aucun prétex-
- -te je me veux
- Devant toi surex-
- -poser mes yeux ;
- Il faut que tu m’ex-
- -pliques un peu mieux
- Comment te dire adieu… »
Synthèse
modifierMoyen de liberté rythmique autant que d’expressivité, l’enjambement constitue un procédé métrique majeur et fréquent dans la poésie française.
Il se distingue du rejet et du contre-rejet, qui ne désignent pas l'extension syntaxique elle-même, mais la localisation spécifique et l'isolement d'un élément bref au début du vers suivant (rejet) ou à la fin du vers précédent (contre-rejet) afin de lui donner un relief particulier.
| Procédé | Définition syntaxique | Emplacement de la rupture | Effet poétique recherché | Exemple illustratif |
|---|---|---|---|---|
| Enjambement (simple) |
La phrase déborde sur le vers suivant de manière équilibrée, sans pause marquée au début ou à la fin du vers. | Réparti sur l'ensemble des deux vers. | Flux continu, allongement du rythme, impression de fluidité ou d'étirement. | « Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme… » |
| Rejet | La phrase commencée dans le premier vers se termine brusquement au tout début du vers suivant sur un mot (ou un groupe très bref). | Début du second vers (suivi d'une forte coupe). | Rupture rythmique, mise en relief brutale ou choc visuel sur le mot isolé. | « L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait… » |
| Contre-rejet | Une nouvelle phrase ou un groupe syntaxique court amorce son développement à la toute fin du premier vers et se poursuis dans le second. | Fin du premier vers (précédé d'une forte coupe). | Effet d'amorce, d'attente ou de suspension dramatique avant le vers suivant. | « Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne Faisait voler la grive à travers l’air atone… » |