Entrée d'Alexandre dans Babylone
Entrée d'Alexandre dans Babylone — ou Le Triomphe d'Alexandre — est un tableau réalisé en 1664-1665 par le peintre français Charles Le Brun, dont c'est sans doute le chef-d'œuvre. De format horizontal, cette huile sur toile de très grande taille est une peinture d'histoire qui représente l'entrée d'Alexandre le Grand dans Babylone, après sa victoire sur Darius.
| Artiste | |
|---|---|
| Date |
Entre et |
| Type | |
| Matériau | |
| Dimensions (H × L) |
450 × 707 cm |
| Propriétaire | |
| No d’inventaire |
INV 2898, MR 1919 |
| Localisation |
Salle 914 (d) |
Elle représente le roi de Macédoine sur son char, que tirent deux éléphants pris à l'armée défaite. À côté d'eux, au premier plan, Bagophanès préside au transport du trésor capturé, monté sur un cheval. La scène se déroule devant les fameux jardins suspendus de la ville conquise, dont une reine légendaire, Sémiramis, est figurée en statue sur le bord gauche de la composition.
L'œuvre fait partie d'un cycle exposé au Salon de 1673, à Paris. Acquise par Louis XIV, qui se compare au monarque qu'elle figure, elle est conservée au musée du Louvre, à Paris[1].
Première lecture : Charles Le Brun, archéologue de l'Antiquité
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La première lecture du tableau est celle de l'archéologie. Charles Le Brun, savant, restitue un évènement historique, avec la plus grande fidélité possible, en fonction des connaissances textuelles de son époque. Tout dans le tableau renvoie à une étude minutieuse des textes anciens. La statue de Sémiramis à gauche, les jardins suspendus dans le fond à droite, le peuple de Babylone acclamant le sauveur. Toute l'aspect militaire, les personnages entourant Alexandre, avec Hephaestion sur le cheval marron (lui aussi est Alexandre), les trésors de Babylone, l'or, l'argent. La porte d'entrée d'Alexandre est celle d'Ishtar. Evidemment, on ne connaissait pas encore l'aspect réel de ces lieux. Mais Charles Le Brun, par rapport à son temps, offre un tableau d'une précision archéologique éblouissante. D'ailleurs, même de nos jours, si l'aspect général nous rappelle l'art de Versailles, le tableau conserve toute sa force évocatrice de l'Antiquité reconstruite. Le Brun va loin dans la restitution archéologique : il ajoute des pendeloques orientales (indiennes ?) dans les oreilles de l'éléphant. Le bélier doré est une référence au dieu Amon, père sacré d'Alexandre, depuis l'oracle egyptien de l'oasis de Siwa. Il n'oublie pas non plus de disséminer des fleurs sur le devant du tableau, lesquelles sont lancées par le peuple de Babylone, considérant Alexandre comme un libérateur.
Ce goût de l'archéologie est une évidente référence au peintre Raphaël, qui était également responsable des fouilles archéologiques de Rome, et qui avait recomposé l'Antiquité dans de nombreux tableaux, et notamment l'Ecole d'Athènes.
Deuxième lecture : Louis XIV / Alexandre, et le discours au Grand Siècle
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Evidemment, Le Brun évoque également le moment clef de son époque : le nouveau règne du jeune Louis XIV. Toute la lecture du tableau est dédoublée, avec des références contemporaines de son temps. En cela, il imite Raphaël et son école d'Athènes, où les philosophes portent les traits des artistes contemporains du peintre.
Alexandre évoque évidemment Louis XIV, après sa prise de pouvoir personnelle. Il entre dans Babylone comme il entre dans l'Histoire. La statue de Sémiramis à gauche (ou d'Ishtar ?) est une évidente évocation de la fin de la Régence d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV. Le pouvoir est désormais un pouvoir mâle, les femmes sont écartées. Hephaestion peut être une évocation de Colbert, nouveau principal ministre du roi. D'ailleurs la couleuvre, emblème de Colbert, est bien représentée dans le drapeau rouge à droite. Ce serait un hommage de Le Brun à son nouveau protecteur direct, au-dessous du roi, c'est à dire Colbert, après l'arrestation injuste de Nicolas Fouquet.
On peut aller encore plus loin dans cette voie : le bélier d'or, symbole antique du dieu Amon et de l'oracle de l'oasis de Siwa, qui rappelle les Régalia de la Monarchie française, et qui est situé juste au-dessus de l'emblème de Colbert, devrait certainement être interprété comme une référence subtile, voire cachée, de Charles Le Brun à son protecteur de toujours, le chancelier Pierre Séguier, toujours vivant quand le tableau est peint (il meurt en 1672). En effet, les armes de Séguier sont constituées de deux étoiles, d'un chevron et surtout d'un mouton, assimilé aussi à l'agneau ou au bélier. C'est dire que Charles Le Brun arrive à placer discrètement l'emblème de son mécène de jeunesse, qui lui a permis d'aller faire le séjour à Rome durant trois ans, pour parfaire sa formation, au-dessus de toutes les autres références, ce qui constitue un splendide hommage du peintre envers son protecteur.
Les trésors, vase d'or et trépied d'argent, évoquent évidemment la constitution de la manufacture des Gobelins, qui sera dirigée par Le Brun lui-même.
Troisième lecture : le rôle et pouvoir de l'artiste
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Enfin, Charles Le Brun, quand il entreprend un tel tableau monumental (le format est immense), veut se mesurer aux plus grands peintres qui l'ont précédés, Léonard de Vinci ou Raphaël. Il nous dit : je sais composer un tableau quelqu'en soit le format. La hiérarchie des genres théorisée par André Félibien place en effet tout en haut la peinture d'histoire. Un tel sujet archéologique ne peut être réalisé que par un peintre savant, qui connaît les auteurs antiques, qui possède une culture littéraire, historique, visuelle, picturale. Le Brun poursuit la valorisation du statut noble de l'artiste, qui seul, peut créer un tel monument de peinture. C'est la lecture la plus personnelle et la plus stimulante du tableau.
On peut donc lire le tableau avec les concepts abstraits de l'art : la Peinture avec la couleur et la composition, l'Architecture dans la partie haute, la Sculpture avec la statue de gauche et d'autres petits modèles disséminés dans le tableau. La Nature n'est qu'évoquée principalement que par la végétation, l'éléphant et les chevaux, Le Brun n'ayant pas lui-même un grand intérêt pour le paysage. Dans cette même optique abstraite sur le rôle de l'artiste et de l'art, les efforts des porteurs, avec leurs muscles saillants, en bas à droite, peuvent aussi évoquer l'effort intellectuel de l'artiste pour l'invention, la création. Alexandre / Louis XIV devient dans ce cadre l'image du protecteur, du grand mécène, intemporel, dont l'artiste a besoin pour créer, être soutenu sa vie durant, et faire briller son art pour faire briller son siècle. L'oeil de l'éléphant, qui nous regarde, est l'admoniteur du tableau. Or juste en dessous, un artiste qui tient une lyre, un musicien, pourrait être non moins qu'une image allégorique de Charles Le Brun lui-même. Cette troisième lecture est plus subtile, elle exprime ce qui constitue la réfléxion profonde du peintre sur son rôle dans le monde, et dans l'histoire de la peinture et de l'art en général.
Quatrième lecture : Charles Le Brun, digne de Rubens. La réponse à l'Entrée triomphale d'Henri IV dans Paris
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Enfin, une comparaison est particulièrement éclairante : il semble que Charles Le Brun ait utilisé le modèle du tableau monumental de Rubens, l'Entrée triomphale d'Henri IV dans Paris, pour composer son tableau de l'entrée d'Alexandre à Babylone. Les deux tableaux ont des formats comparables, et représentent une même entrée triomphale dans une ville. On sait que Charles Le Brun était un génie universel, sur le modèle de Raphaël et de Rubens. Rubens est d'ailleurs une source d'inspiration constante de Le Brun, même si l'on a pas encore bien étudié cette source d'inspiration de manière précise, avec des comparaisons détaillées et reprises. Les figures repoussoirs du tableau de Rubens, en bas à gauche, sont reprises par Le Brun avec les femmes du peuple de Babylone. Le char monumental d'Henri IV est calqué à l'identique pour élever Alexandre sur son char blanc antique. La composition en frise est reprise de manière fort similaire. Le peintre reprend aussi l'idée des nombreux musiciens, et de leurs instruments, qui précèdent le musicien tenant sa lyre, allégorie de l'artiste : chez Rubens il sont placés après le char d'Henri IV, Le Brun les place à gauche, et changent les trompettes contemporaines par des instruments de musique antiques, qu'ils dessinent de manière archéologique. D'ailleurs ces instruments sont des reprises des trompettes et les porteurs d'enseigne des triomphes de César de Mantegna. De ce dernier peintre, Le Brun reprend les éléphants et le jeune homme assis dessus.
Evidemment, la transposition dans l'Antiquité permet de masquer la source principale d'inspiration rubénienne. Mais Charles Le Brun avait une admiration pour le génie universel qu'était Rubens : en créant cette grande composition de l'Entrée d'Alexandre à Babylone, il prouvait ainsi qu'il pouvait répondre à Rubens, et donc être à la hauteur de la gloire de ce dernier, qui était l'un des peintres les plus célèbres de toute l'Europe.
Références
modifier- ↑ « Entrée d'Alexandre dans Babylone », sur Musée du Louvre (consulté le ).