Exposition coloniale de Berlin
L'Exposition coloniale de Berlin se déroule du 1er mai au dans le cadre de l'Exposition industrielle de Berlin, au Treptower Park, à Berlin. Le centre de l'exposition est une exposition ethnographique avec 106 personnes autochtones réparties dans cinq « villages indigènes » groupés autour du Karpfenteich. Six halls d'exposition présentent aussi différents aspects économiques, scientifiques et culturels des colonies, afin de faire la promotion des colonies allemandes, constituées depuis 1884.

L'Exposition coloniale de Berlin est la première et la seule grande exposition coloniale organisée pendant l'Empire allemand, dans laquelle des personnes venues des colonies allemandes sont publiquement exhibées. Selon les organisateurs, l'exposition reçoit plus de deux millions de visiteurs payants. Trois des personnes exposées meurent de maladie pendant l'exposition. Deux autres zoos humains ont lieu au même moment, directement à proximité de l'Exposition coloniale : l'Exposition du Caire, une exposition beaucoup plus grande avec environ 400 personnes désignées comme « Arabes », et le Panorama de la mer de glace de Carl Hagenbeck, dans lequel trois Inuits sont présentés.
Expositions coloniales
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À l'Exposition internationale d'Amsterdam de 1883, des personnes autochtones venues des colonies sont exhibées pour la première fois afin de faire directement de la propagande en faveur de la politique coloniale. Six ans plus tard, l'Exposition universelle de Paris présente plusieurs « villages indigènes » avec environ 300 personnes autochtones, afin de permettre une « immersion supposée dans un monde étranger avec les cinq sens »[2].
Dans l'Empire allemand, l'exposition berlinoise de 1896 est la première grande exposition de ce type, après deux expositions coloniales plus petites à Brême en 1890 et à Lübeck en 1895[3]. Jusqu'en 1940, environ 50 autres expositions publicitaires consacrées aux colonies suivent[4]. Le but de ces manifestations est d'améliorer l'image souvent mauvaise des colonies dans la population allemande, d'encourager les investissements de l'économie privée dans les colonies et d'inciter la population à acheter des produits coloniaux[5]. L'Empire allemand veut aussi se présenter comme une puissance coloniale de rang équivalent aux autres puissances internationales[6].
Des personnes autochtones sont rarement exhibées dans les expositions coloniales organisées en Allemagne. Après l'interdiction, prise en 1900, de recruter des personnes des colonies allemandes pour des zoos humains (voir plus bas), seules trois expositions humaines ont encore lieu dans l'Empire allemand : l'Exposition allemande de l'armée, de la marine et des colonies à Berlin en 1907, avec des personnes autochtones venues de colonies françaises et britanniques, l'Exposition coloniale de Stuttgart de 1928 et la Deutsche Afrika-Schau sous le national-socialisme.
Planification et ouverture
modifierL'initiative de préparer une exposition coloniale dans le cadre de l'Exposition industrielle de Berlin, considérée par la recherche comme une « exposition universelle empêchée »[7], vient de plusieurs entreprises d'exportation actives dans le commerce colonial. La Société coloniale allemande et la section coloniale de l'Office des Affaires étrangères accueillent d'abord le projet « avec beaucoup de froideur »[8]. Les entreprises commerciales poursuivent surtout l'objectif de gagner les « contribuables allemands », comme « consommateurs […] », au soutien des territoires coloniaux[9].
Elles reçoivent en novembre 1894 l'appui du chancelier impérial récemment nommé Chlodwig de Hohenlohe-Schillingsfürst, qui demande, par circulaire adressée aux gouverneurs des colonies, d'examiner les possibilités de recruter des « indigènes des protectorats »[10]. Trente représentants de l'économie, de la science et de l'administration se réunissent ensuite, en février 1895, au sein du « comité directeur de l'Exposition coloniale allemande ». Ils définissent entre autres la « présentation d'indigènes » comme un élément essentiel de la manifestation, car, selon le Rapport officiel de l'Exposition coloniale publié en 1897, les « collections mortes seules » ne seraient « jamais capables d'attirer la grande masse du peuple […] »[8]. Ce point est visiblement discuté de manière controversée et rencontre, dans une partie de la Société coloniale allemande, une
« vive opposition, parce que l'on craignait de grands dangers pour les indigènes et parce que, au regard des présentations d'indigènes jusque-là habituelles ailleurs, on ne s'attendait pas à ce qu'elles soient capables de favoriser l'intérêt colonial. Le comité de l'Exposition coloniale croyait au contraire pouvoir éviter les dangers souvent survenus auparavant pour les indigènes et, par une forme particulière de présentation, éveiller l'intérêt pour nos protégés, nous rapprocher d'eux sur le plan humain et ainsi effacer la mauvaise impression que les présentations qui avaient eu lieu, entre autres, dans les jardins zoologiques avaient sans aucun doute produite dans certains milieux. »[8]
La volonté de se démarquer des zoos humains commerciaux, populaires depuis 1875, a pour conséquence que les organisateurs veillent à un recrutement encadré par contrat, ainsi qu'à un hébergement, une alimentation, des soins médicaux et une rémunération meilleurs que dans les zoos humains antérieurs, où des décès s'étaient déjà produits plus fréquemment[11]>.
Le « comité de travail de l'Exposition coloniale allemande », mis en place ensuite et chargé de la réalisation concrète de l'exposition, comprend, en plus de représentants de l'économie, le président de la Société coloniale allemande, fondée en 1887, Johann Albrecht von Mecklenburg-Schwerin, le directeur de l'Office des Affaires étrangères Paul Kayser, ainsi que l'ancien chef de la section coloniale de cet office, le prince Franz von Arenberg[12]. Par l'Exposition coloniale, le comité veut « montrer au monde que l'Allemagne a pleinement compris sa vocation à la politique coloniale »[13].
L'exposition est inaugurée le 1er mai 1896. Ce jour-là, l'empereur Guillaume II visite toute l'Exposition industrielle avec l'impératrice Augusta-Victoria. Pendant leur visite d'une heure à l'Exposition coloniale, des danses guerrières leur sont notamment présentées dans les « villages indigènes »[14]. À la fin, Guillaume II aurait déclaré : « Pour l'Exposition coloniale, ces messieurs peuvent se féliciter ; elle deviendra une grande force d'attraction »[15].
Site de l'exposition
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Le site de 60 000 m2 de l'Exposition coloniale fait partie de l'Exposition industrielle de Berlin, qui couvre 900 000 m2 sur l'ensemble du Treptower Park. L'exposition est structurée autour de deux pôles. Le premier est la reconstitution de « villages indigènes » dans la partie « ethnologique ». Le second est une partie « scientifique et commerciale », construite dans le style d'une « ville de Zanzibar »[16], avec six halls d'exposition présentant des objets venus des colonies, des produits d'exportation destinés aux colonies, ainsi que des matières premières et des marchandises importées des colonies. Sur plus de 300 exposants, 271 sont des entreprises tournées vers l'exportation[6].


Alors que les « villages indigènes » situés au bord du Karpfenteich doivent souligner la « proximité avec la nature » et la supposée primitivité des personnes exhibées, les halls d'exposition de style colonial, disposés autour d'un lac artificiel ovale dans la deuxième partie du site, au-delà de la Parkstraße, expriment la prétendue supériorité des maîtres coloniaux[18]. La séparation nette entre les « villages indigènes », ou ce que l'on appelait alors les « villages de Nègres », d'un côté, et un quartier des « maîtres coloniaux » de l'autre, correspond à la division de la plupart des villes coloniales de l'époque[19]. À la transition entre les deux parties de l'exposition, le plan indique, comme une sorte de « cordon sanitaire »[20], trois « baraques hygiéniques » qui abritent une exposition de l'Office des Affaires étrangères consacrée à l'« hygiène tropicale », avec une pharmacie tropicale, un laboratoire et un « hôpital tropical de l'Association allemande des femmes pour les soins aux malades », doté d'une salle d'opération[21].
Un an après l'exposition, le « comité de travail de l'Exposition coloniale allemande » publie un Rapport officiel sur la première Exposition coloniale allemande de 486 pages. La plupart des photographies suivantes des « villages indigènes », toutes sans visiteurs, réalisées par l'entreprise Meisenbach, Riffarth & Co., sont tirées de ce rapport avec leurs légendes originales. La photographie des « huttes de Nouvelle-Guinée », tirée d'une autre documentation photographique, est la seule qui montre aussi des visiteurs dans les « villages indigènes »[22].
- « Partie ethnologique » de l'Exposition coloniale (1)
- « La factorerie de brousse »
- « Travail domestique (Togo) »
- « Huttes de l'archipel Bismarck »
Le portail d'entrée imitant le style architectural de la Nouvelle-Guinée se trouve au sud-ouest du Karpfenteich. De là, les visiteurs arrivent d'abord à une « factorerie de brousse », puis traversent successivement le « village camerounais », le « village togolais », les « maisons de l'archipel Bismarck » et enfin le « village de Tarawai », situé au bord du Karpfenteich. Les habitants autochtones du village venus de Nouvelle-Guinée circulent sur le Karpfenteich avec leurs bateaux pouvant atteindre 25 m de long. Dans les huttes des villages sont accrochés notamment des portraits de l'empereur et, chez les figurants christianisés, des images de saints chrétiens[24]. Le village est construit principalement avec des matériaux importés de Nouvelle-Guinée, avec de grands moyens et avec la prétention d'une « scientificité ethnographique et anthropologique » pseudo-scientifique[25]. En face du village, une reconstruction de la forteresse « Quikuru qua Sike » des Wanjamwesi, un groupe bantou, est édifiée. Ces derniers y avaient résisté aux troupes de protection allemandes. La Berliner Illustrirte Zeitung remarque que la reconstruction était un « rempart non négligeable même selon les critères européens »[26]. À l'intérieur de la forteresse se trouvent une « tembe arabe », les « huttes des Hottentots et des Herero », une « maison swahilie » et les « habitations massaï »[11].
- « Partie ethnologique » de l'Exposition coloniale (2)
- « Massaï rôtissant de la viande au lieu de cuisson »
- « Swahilis jouant au bao, près de la tembe arabe »
Au-delà de la Parkstraße, six halls d'exposition forment le deuxième ensemble de l'Exposition coloniale. Un « Hall scientifique » ressemblant à une mosquée présente des objets liés à la biologie, à la géographie et à l'ethnologie. Dans la maison tropicale sont exposées des pièces d'habitation de colons européens ainsi que des marchandises importées dans les colonies, comme des articles ménagers ou de la porcelaine. La maison en bois repose sur des pieux de fer dans un bassin rempli d'huile, afin de montrer comment les colons tentaient de se protéger des insectes tels que les termites[27].
Dans les autres halls, les nombreuses entreprises d'exportation font la promotion de leurs produits coloniaux, dont des aliments comme le café, les bananes, le chocolat ou l'huile d'arachide, qui sont alors encore considérés comme des produits de luxe et doivent être présentés à un large public. D'autres maisons commerciales montrent différents produits, par exemple des textiles, des meubles, des appareils ménagers, de l'ivoire ou des produits du tabac[28]. Parmi les exposants figurent, à côté d'entreprises connues comme Bahlsen, Bertelsmann, la Daimler-Motoren-Gesellschaft, la Deutsche Bank, Faber-Castell, la Gasmotorenfabrik Deutz, Hengstenberg, Kühne, Underberg ou Woermann, des compagnies maritimes comme le Norddeutscher Lloyd[29] ainsi que plusieurs sociétés missionnaires[30].
Dans un hall séparé, un grand buste de Hermann von Wissmann, aujourd'hui critiqué pour l'exercice brutal de sa fonction de gouverneur de l'Afrique orientale allemande, est placé entre deux défenses d'éléphant. Selon l'historienne Jennifer Kopf, les trophées de chasse qui l'entourent doivent exprimer la « puissance destructrice des forces coloniales »[31]. Dans la partie sud de cet espace d'exposition, un tronçon de 400 m de la voie ferrée tropicale, prévue pour être construite dans les colonies, est installé[1]. De grands événements, comme des combats simulés, ont lieu devant les halls[32].
- « Partie scientifique et commerciale » de l'Exposition coloniale
- « La maison tropicale »
- « Le Hall scientifique »
- Buste de Hermann von Wissmann dans le hall d'exposition[33]
Prix d'entrée, coûts totaux et nombre de visiteurs
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Le prix d'entrée à l'Exposition coloniale est de 50 pfennigs, ou de 30 pfennigs avec réduction. Sous l'influence de l'empereur, les écoliers peuvent visiter gratuitement l'exposition pendant les deux derniers mois[35]. Lors des « journées d'élite », généralement organisées le mercredi avec un programme occupant toute la journée, incluant notamment des combats simulés et des danses, l'entrée coûte 1,50 mark[36]. Au total, avec des dépenses de 645 678,15 marks et des recettes de 714 996,94 marks, l'exposition réalise un bénéfice de près de 60 000 marks, soit environ 730000 euros actuels[37]. Une partie des dépenses est prise en charge par l'Office des Affaires étrangère[38].
Selon le Rapport officiel, l'exposition aurait compté 213 297 visiteurs en mai, 252 255 en juin, 327 780 en juillet, 361 645 en août, 511 071 en septembre et encore 362 157 en octobre, soit un total de 2 028 215 visiteurs[39]. L'Exposition du Caire voisine compte elle aussi plus de deux millions de visiteurs jusqu'à la fin du mois d'octobre[40]. Selon un article de presse du , l'Exposition du Caire est toutefois nettement plus populaire au début : environ 44 000 billets ordinaires y sont vendus pendant les dix premiers jours, contre seulement 25 000 pour l'Exposition coloniale[41]. Les chiffres indiqués dans le Rapport officiel paraissent donc discutables, notamment au regard des recettes totales de billetterie, qui s'élèvent à 545 767,36 marks[39].
Personnes exhibées
modifierLes 106 personnes exhibées[42] sont 22 femmes, 67 hommes, ainsi que 3 filles et 14 garçons de moins de 14 ans. Environ la moitié des personnes recrutées sont baptisées chrétiennes. Certaines sont socialisées à l'européenne et parlent l'allemand ou l'anglais[26]. Selon leur appartenance coloniale, elles viennent :
- de la colonie du Cameroun : 20 personnes, dont 16 Duala et 4 Batanga. Parmi les Duala venus de la ville côtière de Douala, il y a deux couples. Les Batanga viennent de la ville côtière de Kribi, plus au sud[43] ;
- de la colonie du Togo : 26 personnes. Sous la direction de John Calvert Nayo Bruce et de son neveu Samuel Kuevi Garber, qui parle couramment allemand, dix femmes, quinze hommes et le petit garçon de trois ans Kwassi Bruce arrivent à Berlin»[44] ;
- de la colonie de Nouvelle-Guinée allemande : 8 personnes. Les Tolai, recrutés par Richard Parkinson[24], partent pour Berlin au début du mois de mars 1896 sous la direction de ToKinkin, un chef local, avec son fils ToPalankrat et six autres hommes[43] ;
- de l'Afrique orientale allemande : 43 personnes, dont 23 Swahilis, 17 Massaï, mis en scène comme des guerriers et des « nobles sauvages »[45], deux Makonde et un Wayao. Le groupe le plus nombreux part de Dar es Salam le et arrive à Berlin le . Les Massaï viennent de Moshi, au Kilimandjaro, les Swahilis, aussi appelés Waswahili, de la côte, les deux hommes makonde et le Wayao de Bunyoro, dans l'actuel Ouganda[43] ;
- de l'Afrique du Sud-Ouest allemande : 9 personnes, dont 5 Héréros ou Ovahehero et 4 Khoïkhoï. Le groupe n'arrive à Berlin que le et se comprend explicitement comme une délégation politique. Les Héréros sont conduits par Friedrich Maharero, les Khoïkhoï par Petrus Jod, un proche de Hendrik Witbooi[43]. Comme ces hommes baptisés chrétiens refusent de présenter des pratiques païennes, ils s'habillent volontairement à l'européenne et ne font que des défilés avec des chariots bâchés[46].
Les différents groupes sont exposés dans des décors de villages séparés. Le sociologue américain George Steinmetz voit dans la composition hétérogène et la séparation volontaire des personnes exhibées à Berlin un équivalent de la « politique indigène » allemande de l'époque, qui cherchait à diviser les populations des colonies en groupes et catégories de plus en plus précis afin de les distinguer nettement les uns des autres et de réduire leurs capacités de résistance[47].
En raison d'un été pluvieux et frais — il pleut pendant 120 des 168 jours d'exposition[48] — de nombreux participants tombent malades, surtout de maladies pulmonaires[26]. Certains étaient déjà gravement malades pendant le voyage vers Berlin[49]. Le Rapport officiel sur la première Exposition coloniale allemande documente trois décès à la Charité, où les participants malades des zoos humains sont transportés. Dans la nuit du au , le Swahili Salim meurt des suites d'une méningite ; dans la nuit du au , le Swahili Yuma meurt des suites d'une pneumonie ; le , le Camerounais Sonntag meurt lui aussi d'une pneumonie[50]. Selon un article de presse, il serait tombé huit jours plus tôt dans le Karpfenteich lors d'une bagarre et y aurait « pris le germe de la mort »[51]. En juin, Felix von Luschan, l'anatomiste Wilhelm von Waldeyer-Hartz et le directeur de l'Exposition coloniale Hans Hermann Graf von Schweinitz[52] conviennent que les corps des personnes mortes pendant l'exposition seront disséqués à l'Institut anatomique et que leurs squelettes seront remis au Musée d'ethnologie. Ainsi, lors des funérailles des trois personnes décédées, ce sont probablement des « cercueils presque vides » qui sont enterrés. La presse couvre largement ces enterrements[53].
- Kwelle Ndumbe (Bismarck Bell)[54]
- Martin Dibobe
Parmi les 106 personnes du zoo humain se trouvent plusieurs personnalités connues :
- John Calvert Nayo Bruce (1859-1919) est l'organisateur du « village togolais ». Pendant l'Exposition coloniale, il accorde à la Kölnische Zeitung une longue interview, qualifiée par Rea Brändle de « conversation certainement la plus respectueuse jamais menée publiquement avec un participant à un zoo humain »[55]. Après l'Exposition coloniale de Berlin, Bruce retourne encore une fois au Togo pendant près d'un an afin d'organiser une tournée de zoo humain en Europe. Cette tournée dure de 1898 jusqu'à sa mort en 1919.
- Kwassi Bruce (1893-1964), fils de John Calvert Nayo Bruce, participe à l'Exposition coloniale à l'âge de trois ans et grandit ensuite à Berlin chez des parents nourriciers. Kwassi Bruce devient un musicien de jazz connu. En raison de l'interdiction de se produire sous le national-socialisme, il devient en 1936 coorganisateur de la Deutsche Afrika-Schau.

- Kwelle Ndumbe, aussi appelé « Bismarck Bell », est le fils du roi Ndumbe Lobes, aussi appelé King Bell, un dirigeant important des Duala[57]. Il exprime sa protestation contre le zoo humain en observant les spectateurs avec des jumelles de théâtre, afin de critiquer leur voyeurisme[26]. Le titre de l'exposition « zurückgeschaut | looking back – Die Erste Deutsche Kolonialausstellung von 1896 in Berlin-Treptow » fait également référence aux jumelles de théâtre de Bell[58]. Il refuse aussi de porter les vêtements de son pays lors d'une séance photographique et se fait photographier uniquement en tenue européenne[59].
- Friedrich Maharero, fils aîné de Samuel Maharero, un dirigeant héréro, a 22 ans lorsqu'il arrive à Berlin en 1896. Il veut s'informer sur l'Allemagne et établir des relations diplomatiques. Bernhard von Bülow, futur chancelier impérial, arrange une audience avec Guillaume II, qui a lieu le [60].
- Martin Dibobe reste à Berlin après l'Exposition coloniale. Il devient ensuite conducteur sur la ligne 1 du métro de Berlin de 1906 à 1919 et s'engage pour les droits des Camerounais à Berlin[61].
Recrutement, prise en charge et rémunération
modifierLors du recrutement dans les colonies, des contrats sont conclus avec les personnes exhibées au sujet du voyage aller-retour, qui dure plusieurs semaines, de l'habillement, de la nourriture, des logements et de la rémunération. En contrepartie, elles s'engagent à se présenter dans leurs vêtements traditionnels, à jouer leur vie quotidienne et à exécuter des danses et des chants[32]. Avant leur départ, beaucoup de participants ne savent toutefois pas dans quelles conditions ils seront « exposés » devant le public à Berlin[58]. Le déroulement de la journée est strictement fixé par un « tableau de service ». Les participants doivent se lever à 6 heures, disposent d'une heure de pause à midi et ne peuvent aller dormir qu'à 22 heures.
Les personnes exhibées sont vaccinées après leur arrivée et leur état de santé est suivi par des contrôles médicaux continus[24]. En raison du « caractère brutal de cette procédure », de nombreux participants se soustraient à ces contrôles au cours de l'exposition[61]. Après la mort des trois participants, le service médical officiel du bureau du district menace de fermer prématurément l'Exposition coloniale à cause de ces refus[49]>.
Selon l'historienne Anne Dreesbach, les organisateurs ont veillé « très précisément » à ce qu'« aucune faute ne leur soit reprochée dans l'hébergement et la prise en charge des personnes exhibées »[62]. Les participants reçoivent des aliments qui leur sont familiers et cuisinent eux-mêmes. Leurs logements se trouvent dans des baraques-dortoirs sans fenêtres, chauffables, situées dans la reconstruction du Quikuru, et ne sont pas accessibles au public[63]. En règle générale, les participants aux zoos humains ne sont pas autorisés à quitter le site après la fermeture de l'exposition[64].
La rémunération du groupe togolais est connue grâce aux contrats. Nayo Bruce, dans le rôle de « chef », reçoit 100 marks par mois ; les autres participants masculins qui démontrent un métier manuel reçoivent 40 marks ; les « guerriers, les danseurs fétichistes et les femmes » reçoivent 20 marks[65]. Une jeune Swahilie de 15 ans ne reçoit aucun salaire, car elle doit rembourser son rachat de l'esclavage[43]. Selon le Rapport officiel, les dépenses consacrées aux « indigènes » s'élèvent au total à 107 336,41 marks[39].
Pendant leur séjour, le comité de travail de l'Exposition coloniale organise un programme de visites, officiellement afin de « rendre la vie des indigènes aussi agréable que possible et de leur donner aussi la plus haute idée possible de la culture européenne ». Ils visitent non seulement les autres parties de l'Exposition industrielle, mais aussi le zoo de Berlin, des représentations théâtrales et des parades militaires[66].
Mise en scène et perception
modifierDans les « villages indigènes », les personnes exhibées doivent accomplir leurs prétendues tâches quotidiennes. Lors du recrutement, les organisateurs veillent à faire venir à Berlin le plus grand nombre possible de types d'artisans différents, afin de montrer des activités artisanales variées[26]. En plus des travaux artisanaux et quotidiens, comme « forger, tisser, tresser des chapeaux et des nattes, laver le linge, nouer et réparer des filets, nettoyer et réparer des bateaux, abattre des animaux et préparer le repas de midi »[48], les organisateurs veulent éviter, par des activités supplémentaires, toute impression de « paresse »[47]. Ces activités comprennent « de nombreuses prestations musicales et dansées, mais aussi des promenades en bateau et en chariot bâché, des lancers de lance, des exercices d'armes et des démonstrations du langage tambouriné camerounais »[67]. Selon l'historienne Britta Lange, les représentations données plusieurs fois par jour doivent montrer « des personnes dévalorisées comme "primitives" jouant des fantasmes européens de guerre africaine ou de rituels des mers du Sud »[68]. Hilke Thode-Arora souligne au contraire que l'intention principale est la « présentation des étrangers comme colonisés » : « habillés convenablement, missionnés, capables de lire et d'écrire, pleins d'ardeur au travail au service des maîtres coloniaux et non plus "sauvages" ni guerriers »[69].
Les exercices militaires jouent aussi un rôle important pendant les représentations. Par exemple, le président de la Société coloniale allemande, Johann Albrecht von Mecklenburg, donne des ordres militaires à un groupe de Duala, qui exécutent ensuite un combat simulé[70]. Une autre représentation montre les Héréros défendant avec succès un chariot bâché transportant des colons allemands, dont des femmes et des enfants, contre une attaque supposée de guerriers massaï perçus comme de « nobles sauvages »[71].
Dans le Guide officiel de l'Exposition coloniale, les personnes exhibées sont décrites tantôt de manière positive, tantôt de manière dépréciative. Alors que la « plus grande propreté » est soulignée chez les Togolais, le catalogue attribue aux Dualas la « coutume du sacrifice humain » jusqu'à leur christianisation. Les Swahilis sont décrits comme « bons, naïfs, le type d'un grand enfant mal élevé, peu fiable, menteur ». Les Héréros seraient « avares, mendiants, arrogants et voleurs ». À propos des Khoïkhoï, alors appelés « Hottentots », le catalogue affirme qu'ils seraient « perfides, inconstants, gonflés d'orgueil, grands amateurs d'eau-de-vie, qui exerce justement ici des ravages. Le Hottentot reconnaît sans réserve que l'eau-de-vie l'a ruiné moralement et économiquement, mais il ne peut renoncer au poison »[72].
Études scientifiques
modifierFelix von Luschan publie en 1897, dans l'« édition spéciale augmentée du Rapport officiel sur la première Exposition coloniale allemande à Treptow », une description détaillée de la plupart des personnes exhibées[73] et de nombreuses planches avec des photographies de portrait et de profil appariées des personnes exposées. Ces photographies, réalisées dans le cadre des recherches de Luschan et rappelant des mugshots, sont critiquées dans la recherche comme expression de « la photographie en tant que pratique de domination coloniale et raciste »[59]. Selon Felix von Luschan, certaines personnes se sont toutefois opposées aux photographies et aux mesures[74]. Il décrit certaines personnes de manière très méprisante, qualifiant par exemple August Ewande de « garçon insolent et stupide, le vrai Nègre en pantalon ! », ou Bismarck Bell de « type tout à fait délicieux et mélange incomparable d'idiot et de "Nègre en pantalon" »[75].
Réception contemporaine
modifierCouverture favorable dans la presse
modifierLa presse rend le plus souvent compte de l'Exposition coloniale de manière favorable. Elle souligne en particulier la mise en scène supposément réussie des « villages indigènes », comme dans cet article des Harburger Anzeigen und Nachrichten de la fin juin 1896, qui reproduit en même temps plusieurs stéréotypes :
« L'ensemble est peuplé de foules de nos compatriotes noirs, qui, dans une agitation joyeuse, ne semblent depuis longtemps plus regretter leur lointaine patrie. Nous voyons là les Swahilis bruns, les Massaï guerriers, les Camerounais agiles et les paisibles Togolais ; là déambule fièrement Bismarck Bell, le fils du célèbre King Bell ; là, les vigoureux Batanga filent sur des pirogues rapides comme des flèches à travers les eaux scintillantes du lac et exécutent les prouesses les plus invraisemblables ; là enfin s'activent les Nègres australiens barbus devant leurs constructions sur pilotis, dressées de façon aventureuse et peintes de manière grotesque. Et au milieu de toute cette vie naturelle, fraîche et palpitante, circule un public très intéressé, jamais las d'admirer toutes les nouveautés qui s'offrent à son regard et qui lui présentent si fidèlement les conditions culturelles de nos sombres compatriotes, leurs mœurs, leurs usages et leurs occupations domestiques. »[76]
Un article de la Berliner Illustrirte Zeitung distingue l'Exposition coloniale des zoos humains commerciaux antérieurs et met en avant sa prétendue authenticité :
« Depuis des années, il est vrai, nous avons appris à connaître à Berlin, au jardin zoologique, dans le parc d'exposition de Moabit, au Passage-Panoptikum, des troupes plus ou moins grandes des peuples exotiques les plus divers. Mais il ne s'agissait pourtant que de simples objets de spectacle, qui […] étaient présentés comme dressés. Le cadre dans lequel ils se montraient à nous était, selon le lieu, plus ou moins un décor. Le village nègre de l'Exposition coloniale est tout autre chose. Grâce à une utilisation habile des lieux existants sur les rives idylliques du Karpfenteich, les huttes natales de nos compatriotes noirs ont été reconstituées ici, de sorte qu'ils se sentaient, abstraction faite du climat, comme chez eux. »[77]
La Norddeutsche Allgemeine Zeitung s'interroge sur la manière dont les différents groupes présentés dans le zoo humain se perçoivent les uns les autres :
« Avec quels sentiments ces hommes bruns et noirs, qu'un hasard si particulier avait réunis pour quelque temps sur un petit espace depuis leurs patries si éloignées les unes des autres, ont-ils bien pu s'observer mutuellement, ces Néo-Poméraniens et Camerounais, ces Togolais et Massaï, ces Héréros et Swahilis ? Il nous a semblé, par exemple, que les guerriers massaï regardaient les curieuses danses fétichistes des Togolais avec un sentiment de supériorité infinie et de mépris bonhomme. Et les danses guerrières massaï ont pu, à l'inverse, paraître aux hommes du Togo comme un passe-temps très enfantin en comparaison de leurs rites profondément sérieux. »[78]
Critiques de l'Exposition coloniale
modifierDes critiques se font entendre dès la période précédant l'exposition. Dans une caricature du Kladderadatsch de mars 1896, Carl Peters est placé au centre de la « Colonial-Peters-Ausstellung 1896 » et associé à ses violences en Afrique orientale. La composition de la caricature reprend l'affiche officielle de l'Exposition industrielle. Le politicien libéral Friedrich Naumann critique lui aussi clairement l'Exposition coloniale dans un texte consacré aux « villages indigènes » :
« Certes, les palmiers laissent tristement pendre leurs feuilles et les grands jardins à bière ont l'air très peu arabes, mais beaucoup de matériaux pour la connaissance de nos colonies y sont tout de même accumulés. On peut certes voir ailleurs, à l'occasion, des défenses d'éléphant et des plants de coton, mais on ne voit pas tous les jours une forteresse en bois d'Afrique orientale avec des crânes sur des pieux. Des murailles qui résistent aux flèches et aux lances, mais qui arrachent un sourire à l'Européen, lui qui connaît les châteaux détruits du Rhin et Strasbourg conquise. Qu'est-ce donc qui est encore solide à l'époque de Krupp ? Certainement pas un seul mur en Afrique. Là-bas, tout ce qui « existe » est rendu chancelant, précisément par ceux qui, chez nous, veulent conserver tout ce qui existe. Là-bas, ils révolutionnent une ancienne culture, et chez nous ils veulent arrêter une époque nouvelle en train de naître ! Curieux messieurs ! La Terre tourne, elle le fait en Afrique, et elle le fait en Europe. »[79]
L'un des récits les plus connus sur l'Exposition coloniale est rédigé par le journaliste Alfred Kerr, alors âgé de 28 ans, pour la Breslauer Zeitung. Il s'y exprime de manière plutôt condescendante sur les personnes exhibées :
« Dans l'Exposition coloniale, il y a des villages nègres avec des indigènes. Les indigènes ont été transportés depuis nos lointaines possessions ; les huttes primitives et grotesques sont probablement des imitations artificielles. Un incroyable tohu-bohu accueille le visiteur. Nos frères transatlantiques se croient en effet très musiciens, mais ils ne le sont pas — par Dieu, non !!! Ils hurlent pendant des heures entières des chants monotones, dents découvertes et lèvres étrangement avancées, à pleine force pulmonaire, comme s'ils étaient payés à la puissance ; ils accompagnent cela en faisant claquer des instruments de coquillages, assis en rangs sur le sol ; derrière eux, un Noir, dont le visage présente d'une manière effrayante les traits d'un dromadaire, frappe un tambour semblable à une courge ; les jeunes filles tapent avec une baguette sur une pièce de bois plus large munie de cordes, et trois d'entre elles exécutent devant le groupe de curieux soubresauts des membres, manifestement une sorte de polka croisée de Nouvelle-Guinée ; devant elles se tient, dirigeant l'ensemble, un grand Noir qui, dans les moments de relâchement, intervient par des regards et des bourrades. Mais toute la troupe semble se sentir très bien ; presque tous sourient et manifestent une certaine exubérance. »[80]
Selon Anne Dreesbach, Kerr aurait voulu exprimer moins sa propre opinion sur l'exposition que la perception du public, avec pour objectif de « dévoiler et critiquer le caractère de mise en scène des zoos humains »[81]. L'historienne américaine Katherine Arnold juge elle aussi que l'Exposition coloniale n'a été que modérément attractive pour le public : elle « ne pouvait probablement pas impressionner comme les organisateurs l'avaient espéré ». Plus de vingt ans après le premier zoo humain de Carl Hagenbeck, les zoos humains n'étaient plus depuis longtemps une nouveauté, et la mise en scène de l'Exposition coloniale est qualifiée de « grotesque » dans de nombreux comptes rendus[82].
Il existe relativement peu de sources sur le comportement des spectateurs. Dans son roman Hotel Buchholz, Julius Stinde décrit une scène de l'Exposition coloniale :
« Il y avait une mère devant une hutte. Elle était assise dans l'herbe et jouait […] avec ses petits. Ceux-ci criaient de joie et la jeune femme rayonnait de bonheur. […] Nous, Européens cultivés, nous nous tenions près de l'enclos et regardions. Certains lançaient des phrases qu'elle ne comprenait heureusement pas, mais il me sembla que la femme rougissait sous la noirceur de ses joues lorsque des rires hennissants suivaient les grossièretés. Elle se leva et regarda les Blancs. Que pouvait-elle bien penser ? Puis elle prit ses enfants par la main et se retira dans la hutte. […] « On les a vraiment fait fuir », dit l'oncle Fritz. « T'ont-ils plu, Erika ? » — Sa femme se tut. Après un moment, elle dit : « Cette femme m'a fait tant de peine. » »[83]
Le théologien protestant et publiciste Julius Richter tente également de se placer dans la situation des personnes exposées et critique surtout le comportement du public :
« Le fait que de telles exhibitions d'Africains soient moralement justifiées soulève de graves réserves. Ils n'apprennent rien de bon à l'exposition. Non seulement l'oisiveté à laquelle ils sont condamnés pendant de si longs mois leur nuit certainement ; mais, pour eux, le pire est d'être jour après jour l'objet de la curiosité, et d'être amenés, pour satisfaire cette curiosité, à présenter des coutumes païennes, des danses et d'autres choses semblables, tout en entendant sûrement, à cette occasion, beaucoup trop de mauvaises plaisanteries et de propos légers. »[84]
Interdictions d'« exportation d'indigènes des colonies allemandes à des fins d'exhibition »
modifierAvec le recul, la Société coloniale allemande porte elle aussi un regard critique sur l'exhibition de personnes autochtones venues des colonies allemandes. En 1900, elle propose l'interdiction de l'« exportation d'indigènes des colonies allemandes à des fins d'exhibition », que la section coloniale de l'Office des Affaires étrangères approuve[85]. Cette interdiction est justifiée entre autres par les expériences de l'Exposition coloniale de 1896, par exemple par l'affirmation selon laquelle certains Camerounais seraient restés à Berlin et y seraient « devenus de parfaits ivrognes »[86]. La Société coloniale déplore en outre les contacts entre les participants aux zoos humains et des femmes allemandes, ainsi que le fait que certains participants n'aient pas entrepris le voyage de retour pour cette raison. Elle craint surtout une « influence pernicieuse » de ces exhibitions sur l'autorité des fonctionnaires coloniaux et des colons allemands dans les colonies[85].
Autres zoos humains pendant l'Exposition industrielle de Berlin
modifierExposition du Caire
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À l'ouest du Karpfenteich, de l'autre côté de la Köpenicker Landstraße, se tient en même temps le zoo humain commercial « Le Caire », avec environ 400 personnes exhibées. Il ne fait partie ni de l'Exposition industrielle ni de l'Exposition coloniale et est financé et organisé par l'impresario Willy Möller[88]. Des groupes d'Égyptiens, d'Arabes, de Nubiens, de Soudanais, de Palestiniens, de Tunisiens et d'Algériens y sont exposés. Les principales attractions sont la reproduction d'environ 35 m de haut de la pyramide de Khéops, où de véritables momies prêtées par les musées de Berlin sont exposées, et une rue commerçante orientale, la « Rue de Caire », avec de nombreux bazars, boutiques, restaurants et une mosquée[65]. Bien que les deux expositions n'aient pas de lien direct, les visiteurs les confondent souvent, notamment parce que leurs entrées sont très proches l'une de l'autre sur la Köpenicker Landstraße, aujourd'hui Bundesstraße 96a Am Treptower Park[89].
Panorama de la mer de glace de Hagenbeck
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Pendant l'Exposition industrielle, un parc d'attractions est installé à proximité directe des halls de l'Exposition coloniale. Il comprend notamment un Panorama de la mer de glace construit par Carl Hagenbeck. Celui-ci doit transporter le visiteur dans un « paysage arctique enneigé parcouru par des ours polaires ». Au premier plan se trouve un bassin avec des phoques et des pingouins[91]. Douze ours polaires en liberté sont présentés de telle manière que le spectateur ne peut distinguer aucune limite de l'enclos. Dans ce panorama, un petit groupe de trois personnes est exposé, comme le rapporte le Hamburgischer Correspondent du : « Des Esquimaux, deux hommes et une femme, des personnes pas laides dans leur costume national. La femme, tout comme les hommes, est vêtue de peaux ; on ne la reconnaît qu'à ses longs cheveux tombants »[92].
Suites et conséquences
modifierNi l'Exposition industrielle, ni l'Exposition coloniale, ni l'Exposition du Caire n'ont laissé de traces urbaines à Berlin. Avant même leur ouverture, il avait été convenu, afin de préserver le Treptower Park, que presque tous les bâtiments devraient être démolis immédiatement après la fin des expositions. C'est pourquoi il ne reste aucun vestige visible de l'Exposition coloniale autour du Karpfenteich[59]. La « maison tropicale » est démontée et transportée au Togo pour y être utilisée comme bâtiment administratif[20].
Au total, douze participants africains[26] restent à Berlin après l'Exposition coloniale et y commencent une formation. Nayo Bruce laisse à Berlin son fils Kwassi Bruce, âgé de trois ans pendant l'Exposition coloniale, et le confie aux propriétaires du Deutsches Kolonialhaus, Bruno et Marie Antelmann[93]. Le Camerounais Bernhard Epassi, âgé de 19 ans et originaire de Kribi, commence lui aussi après l'Exposition coloniale une formation commerciale et vit dans le Kolonialhaus des Antelmann. Bruno Antelmann organise son expulsion en 1900, parce qu'il s'était « soustrait à plusieurs reprises aux méthodes d'éducation et aux conceptions morales coloniales et racistes de son tuteur autoproclamé »[94]. Il existe très peu d'informations sur la grande majorité des participants retournés dans leur pays.
Après la fin de l'Exposition coloniale, le « comité de travail de l'Exposition coloniale allemande » cherche à rassembler différents objets afin de les transférer plus tard dans un musée. Le Musée colonial allemand ouvre en 1899 près de la gare de Berlin Lehrte[28].
Réception
modifierInterprétations
modifierPour l'historien Helmut Zedelmaier, l'« argument financier » est central dans l'organisation du zoo humain dans le cadre de l'Exposition coloniale : sans lui, comme le constate aussi le comité de travail, il n'aurait pas été possible d'attirer assez de visiteurs[95]. L'historienne Britta Lange voit en revanche dans l'Exposition coloniale surtout la tentative du « comité de travail de l'Exposition coloniale allemande » de mettre en évidence les « succès obtenus dans l'éducation des indigènes à la culture et au travail »[68]. Les 106 personnes exhibées doivent être présentées « dans les villages ethnographiques comme des exemples vivants de la réussite de l'"éducation et civilisation" allemandes et être discursivement incorporées au monde allemand comme "nos compatriotes" »[96]. L'historienne Katherine Arnold estime dans son article que seule l'Exposition coloniale, combinée à l'Exposition du Caire, permet à Berlin d'apparaître dans l'Exposition industrielle comme une « capitale impériale »[97], même si l'Exposition coloniale, avec sa mise en scène de la conquête agressive, a moins séduit le public[98]. De manière proche, le sociologue américain George Steinmetz voit dans la disposition asymétrique des deux parties de l'exposition une tentative de mettre en scène l'infériorité des colonisés et de justifier ainsi leur soumission. L'Exposition du Caire forme un contrepoint à l'Exposition coloniale et représente une politique mondiale globale et non coloniale[99]. L'historienne Anne Dreesbach estime enfin que, du point de vue des organisateurs, l'Exposition coloniale fut même un échec :
« Le succès des spectacles commerciaux avait certes incité les organisateurs de l'Exposition coloniale de 1896 à utiliser ce média populaire. Mais ces spectacles ne réussissaient que dans des conditions qui contredisaient les objectifs des propagandistes coloniaux. De leur côté, les propagandistes coloniaux ne pouvaient rien faire de l'image romantique et exotique de l'« indigène » ; cette image nuisait même à leurs ambitions. »[100]
Expositions
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Le Museum Treptow-Köpenick ouvre en 2017 une première exposition sur l'Exposition coloniale de Berlin, intitulée zurückGESCHAUT[59]. L'exposition est remaniée et rouverte en 2021[58].
Podcast
modifierEn 2019, un collectif d'artistes dirigé par Joel Vogel et Vincent Bababoutilabo publie l'audioguide-promenade zurückERZÄHLT, en lien avec la première exposition du Museum Treptow[101].
Lieu de mémoire au Karpfenteich
modifierEn mars 2025, le Museum Treptow lance une initiative visant à créer un lieu de mémoire de l'exposition coloniale de 1896 au Karpfenteich du Treptower Park[102].
État de la recherche
modifierKatherine Arnold donne un aperçu détaillé de l'état de la recherche dans son article Fashioning an Imperial Metropolis at the 1896 Berliner Gewerbeausstellung, publié en 2021[103]. Parmi les publications importantes figurent aussi les travaux de Stefan Arnold[104], Nana Badenberg[105], Anne Dreesbach[106], Alexander Honold[107], Jennifer Kopf[108], Britta Lange[109], Roland Richter[110], Daniela Schnitter[111], George Steinmetz[112], deux articles de Hilke Thode-Arora, l'un de 2017[113] et l'autre de 2021[114], ainsi qu'une contribution publiée en 2025 dans le recueil Dekoloniale[115] sur l'exposition du Museum Treptow-Köpenick. L'Exposition coloniale est bien documentée par des sources contemporaines, en particulier le Rapport officiel sur la première Exposition coloniale allemande[116], l'« édition spéciale augmentée du Rapport officiel » de Felix von Luschan[117] et le Pracht-Album de l'Exposition industrielle[118]. Il n'existe pas encore de monographie complète.
Notes et références
modifier- 1 2 Meinecke 1897, p. 77.
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Annexes
modifierBibliographie
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- (de) « Zurückgeschaut. Die Erste Deutsche Kolonialausstellung 1896 in Berlin Treptow », dans Dekoloniale. Erinnerungskultur in der Stadt, Berlin, Falschrum Verlag, , 118-133 p. (ISBN 978-3-910237-05-6).
- (de) Helmut Zedelmaier, « Das Geschäft mit dem Fremden. Völkerschauen im Kaiserreich », dans Nils Freytag et Dominik Petzold (ed.), Das „lange“ 19. Jahrhundert. Alte Fragen und neue Perspektiven, Munich, Herbert Utz Verlag, , 183-200 p. (ISBN 978-3-593-37850-3).
Littérature contemporaine
modifier- (de) Martin Hagen, « Von der Berliner Gewerbe-Ausstellung. IV. Die Kolonial-Ausstellung », Velhagen & Klasings Monatshefte, vol. 2, 1896-1897, p. 105-112 (lire en ligne)
- (de) Paul Lindenberg, Pracht-Album fotografischer Aufnahmen der Berliner Gewerbe-Ausstellung 1896, Berlin, Werner Verlag, (lire en ligne)
- (de) Gustav Meinecke, Deutsche Kolonial-Ausstellung 1896. Gruppe XXIII der Berliner Gewerbe-Ausstellung 1896. Offizieller Katalog und Führer, Berlin, Verlag Rudolf Mosse, (lire en ligne)
- (de) Gustav Meinecke (dir.), Deutschland und seine Kolonien im Jahre 1896. Amtlicher Bericht über d. 1. deutsche Kolonial-Ausstellung, Berlin, Dietrich Reimer Verlag, (lire en ligne)
- (de) Felix von Luschan, Beiträge zur Völkerkunde der deutschen Schutzgebiete. Erweiterte Sonderausgabe aus dem „Amtlichen Bericht über die erste deutsche Kolonial-Ausstellung“ in Treptow 1896, Berlin, Reimer, (lire en ligne)
- (de) Georg Zimmermann, „Afrika“ auf der Berliner Gewerbeausstellung. Mit Abbildungen nach Aquarellen von Rudolf Hellgrewe, Berlin,
- (de) Illustrierter Amtlicher Führer durch die Berliner Gewerbe-Ausstellung 1896, Berlin, Verlag der Expedition des Amtlichen Führers, (lire en ligne)
Podcast
modifier- Joel Vogel : zurückERZÄHLT – ein Hörspaziergang. En ligne sur zurueckerzaehlt.de, sans date, consulté le 28 septembre 2025.