Extra calvinisticum

L'extra calvinisticum est la doctrine christologique selon laquelle le Fils éternel, en s'incarnant, n'a pas cessé d'exister au-delà de la chair qu'il a assumée : il demeure etiam extra carnem, « aussi en dehors de cette chair », pendant son ministère terrestre puis de façon permanente. Formulée dans la Réforme suisse à partir de la controverse eucharistique des années 1520, elle constitue l'une des lignes de partage durables entre les traditions réformée et luthérienne, la seconde soutenant au contraire l'ubiquité du corps du Christ.

L'expression elle-même est un sobriquet forgé au début du XVIIe siècle par des théologiens luthériens, et jamais revendiqué par ceux qu'il désigne. La doctrine n'est pas propre à Calvin, à qui son nom l'attache : elle est déjà formulée par Zwingli, confessionnalisée par le Consensus Tigurinus de 1549, et ses éléments se rencontrent chez plusieurs auteurs anciens et médiévaux.

Terminologie

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Un sobriquet luthérien

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L'expression latine extra calvinisticum — « l’extra calviniste » — n'a pas été forgée par les théologiens dont elle désigne la position, mais par leurs adversaires. Elle apparaît dans les années 1620, au cours d'une controverse interne au luthéranisme opposant les facultés de Giessen et de Tübingen sur ce qu'il est permis d'enseigner de l'ubiquité du corps du Christ, la controverse dite crypto-kénotique : le théologien tubingois Theodor Thumm reproche à ses adversaires de Giessen de perpétuer « illud ipsum extra Calvinisticum »[1]. André Gounelle, suivant l'enquête de David Willis, situe l'apparition du terme dans des ouvrages imprimés vers 1621-1623, tout en notant qu'il a pu être employé plus tôt, la controverse à laquelle il renvoie ayant commencé dès 1564[2].

Le terme est donc polémique, et le reste : ce sont les théologiens luthériens qui qualifient ainsi la position de leurs adversaires réformés[3]. K. J. Drake observe n'avoir trouvé aucun théologien réformé appliquant l'expression à sa propre doctrine avant le XXe siècle, et relève qu'aucune dogmatique de la scolastique réformée ne l'emploie ; cette réticence tiendrait au refus de concéder aux luthériens que la doctrine serait une nouveauté calvinienne[4]. Willis, qui a le premier étudié la formation du terme, a suggéré que les appellations « extra catholicum » ou « extra patristicum » conviendraient mieux à une doctrine largement attestée avant la Réforme[5].

À l’extra calvinisticum répond le terme symétrique d’intra lutheranum — on rencontre aussi infra lutheranum —, d'usage moins fréquent, dont Gounelle indique n'avoir pu vérifier s'il fut forgé en réponse au premier[6]. Le même auteur avertit que ces deux désignations ne sont rigoureusement exactes ni pleinement satisfaisantes : elles simplifient des christologies complexes et rendent mal compte de leur équilibre interne ; en outre, calvinisticum et lutheranum ne renvoient pas seulement aux théologies de Calvin et de Luther, mais aussi aux scolastiques qui s'en réclament[7].

Contenu doctrinal

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La formule etiam extra carnem

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Luthériens et réformés enseignent également, avec la tradition théologique dominante, que le Fils de Dieu a assumé la nature humaine et s'est incarné en Jésus de Nazareth. Pour les réformés, cependant, le Fils ne s'est pas enfermé — « enclos », selon un terme fréquent chez Calvin — dans la personne humaine de Jésus : il existe et agit aussi en dehors de cette chair (etiam extra hanc carnem). Le Fils est tout entier (totus) en Jésus, mais il n'y est pas tout (totum)[3]. La formulation classique se lit dans l’Institution de la religion chrétienne, où Calvin écrit que le Christ a uni sa divinité à notre nature « sans clôture ni prison », étant descendu du ciel sans cesser d'y demeurer, et ayant, selon sa divinité, toujours rempli le monde comme auparavant[8]. Le Catéchisme de Heidelberg en donne l'expression confessionnelle à sa question 48, en répondant à l'objection que les deux natures se trouveraient ainsi séparées : la divinité, incompréhensible et partout présente, est nécessairement au-delà des bornes de l'humanité qu'elle a assumée, sans être moins en elle ni cesser de lui être personnellement unie[9].

Les quatre propositions

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Drake propose de tenir la doctrine pour complète lorsque quatre propositions sont réunies : le Christ, Dieu fait homme, a maintenu une existence extra carnem durant son ministère terrestre ; après l'ascension et la session, son corps humain existe localement au ciel ; sa présence au croyant, entre les deux avènements, se fait selon sa divinité, sa puissance et l'Esprit saint ; enfin, la communication des idiomes s'achève sur la personne du Christ et exclut donc tout partage de propriétés entre les natures elles-mêmes[10]. Cette dernière proposition, que Drake désigne, à la suite d'Oliver Crisp, comme une communication « faible » des idiomes, s'oppose à la version « forte » soutenue par les dogmaticiens luthériens, où des attributs sont transférés de la nature divine à la nature humaine[9].

La doctrine ne se réduit donc pas à l'affirmation d'une existence du Fils hors de la chair pendant la vie terrestre : elle porte sur la permanence du rapport entre l’extra et l’intra à travers les deux états d'humiliation et d'exaltation, et engage une compréhension déterminée de l'union hypostatique[11].

Le rapport au finitum non capax infiniti

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L’extra calvinisticum est souvent rattaché à l'adage finitum non capax infiniti, « le fini n'est pas capable de l'infini ». Gounelle juge le rattachement acceptable à une condition : que l'on entende que le fini n'est pas capable d'enfermer, d'enclore l'infini, et non qu'il l'exclut, ce qui rendrait l'incarnation impensable ; l’extra calvinisticum est un etiam extra[3]. Willis et Heiko Oberman écartent pour leur part ce rattachement chez Calvin lui-même, l'adage n'apparaissant pas dans son exposition de la doctrine[5]. Drake relève cependant que la réflexion philosophique sur le fini et l'infini entre effectivement dans l'argumentaire réformé à mesure que la tradition se dote d'une méthode scolastique[12].

Antécédents avant la Réforme

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La doctrine que la polémique luthérienne attribue à Calvin n'est pas une innovation de la Réforme. Willis, dans une démonstration que Drake tient pour acquise, relève des énoncés voisins de letiam extra carnem chez Cyrille d'Alexandrie, Augustin, Pierre Lombard et Thomas d'Aquin, et conclut à une continuité de contenu entre ces auteurs et Calvin — d'où sa suggestion des appellations « extra catholicum » ou « extra patristicum »[5]. Andrew McGinnis a repris cette enquête en l'approfondissant sur deux figures : chez Cyrille, l'extra sert d'abord à préserver la divinité du Fils dans l'état incarné, en maintenant son règne universel et céleste extra carnem ; chez Thomas, à la suite de Lombard, il intervient dans la réflexion sur les trois jours au tombeau, où le corps du Christ est au sépulcre, son âme aux enfers et sa divinité partout, sans que l'unité de la personne en soit compromise[13].

Drake nuance toutefois la portée de cette continuité. L'énoncé fondamental — le Fils n'a pas quitté le ciel en s'incarnant — trouve une expression doxologique dès Athanase, mais c'est seulement à la Réforme qu'il est constitué en doctrine proprement dite, sous la contrainte de la controverse avec l'ubiquité luthérienne ; les théologiens réformés ont alors utilisé et étendu ce concept de manière nouvelle[14].

Cette antériorité n'est pas un simple constat d'historien : elle est un argument dans la controverse elle-même. Zwingli appuie ainsi son argumentation dans l'Amica exegesis sur un passage des Traités sur l'évangile de Jean d'Augustin, selon lequel le corps du Seigneur ne peut être qu'en un seul lieu, alors que la vérité est répandue partout[15].

Formation au XVIe siècle

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Zwingli et la controverse eucharistique

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Malgré le nom que la polémique luthérienne lui a donné, la doctrine n'est pas d'abord calvinienne. Drake soutient que le premier théologien de la Réforme à la formuler est Ulrich Zwingli, dans son traité Sur la Cène de février 1526, première contribution d'ampleur du réformateur zurichois à la controverse sacramentelle et antérieure à son affrontement direct avec Luther[16]. Zwingli y refuse une présence corporelle du Christ dans les éléments eucharistiques en s'appuyant sur l'ascension : le corps du Christ a quitté la sphère terrestre et réside au ciel, tandis que le Christ demeure divinement présent partout. La conséquence tirée par Drake est chronologique autant que doctrinale : contrairement à une opinion répandue, l’extra n'est pas une réponse à la doctrine luthérienne de l'ubiquité, il la précède[16].

Le motif de Zwingli est sotériologique. Si le Christ doit être le médiateur et le sauveur des hommes, il lui faut être homme sous tout rapport essentiel, localité comprise ; l'intégrité de la nature humaine du Christ est la condition même de l'accès du chrétien à Dieu[17]. Deux influences convergent dans cette période : la lettre de l'humaniste néerlandais Cornelis Hoen, qui fournit à Zwingli l'appui exégétique pour lire est comme significat dans les paroles d'institution ; et l'argument, reçu par l'intermédiaire de Œcolampade et de son De genuina verborum Domini expositione de septembre 1525, qui récuse la présence corporelle à partir de l'ascension du Christ[18]. C'est dans l’Amica exegesis de mars 1527 que Zwingli développe en outre sa notion d’alloiosis, par laquelle il rend compte de la communication des attributs[19].

L'ubiquité luthérienne

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La position adverse tient à la lecture que Luther fait de la définition de Chalcédoine. Selon Richard Cross, Luther interprète les adverbes « indivisiblement » et « inséparablement » comme exigeant une inséparabilité spatiale des deux natures, d'où il tire l'omniprésence du corps du Christ ; Cross tient cette lecture pour une interprétation nouvelle de Chalcédoine, tout en soutenant que la compréhension luthérienne de l'omniprésence corporelle reste, sur le fond, médiévale et scolastique[20]. Il relève également que Luther, à la différence de la plupart de ses commentateurs récents, ne décrit jamais l'omniprésence corporelle comme un cas de communication des idiomes — c'est Zwingli qui l'interprète en ce sens, et qui objecte que l'omniprésence entraînerait l'infinité de la nature humaine[21]. Le genus maiestaticum, qui deviendra la marque propre de la christologie luthérienne, ne se formera qu'ensuite, chez Brenz[22].

Bullinger

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À la mort de Zwingli en 1531, la doctrine est reprise à Zurich par Heinrich Bullinger, qui avait déjà, dans son De institutione eucharistiae de 1525, récusé la présence corporelle en s'appuyant sur la circonscription du corps du Christ et sur l'ascension[23]. Son Assertio orthodoxa de duabus naturis Christi de 1534, que Drake présente comme le premier traité de la tradition réformée consacré à la christologie, est dirigé contre l'antitrinitarisme de Claude de Savoie et contre les tenants d'une chair céleste du Christ, au premier rang desquels Schwenckfeld ; Bullinger y ancre la christologie réformée dans les conciles et les Pères, la mettant à l'abri de l'accusation de nouveauté[24].

Le Consensus Tigurinus (1549)

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Négocié pendant deux ans par Calvin et Bullinger dans un contexte de fragilité politique — défaite de la ligue de Smalkalde, imposition de l'Intérim d'Augsbourg —, le Consensus Tigurinus de 1549 unifie la Réforme suisse sur la Cène et fixe du même coup la séparation confessionnelle d'avec le luthéranisme[25]. Ses vingt-six articles écartent la transsubstantiation et la présence locale comme la consubstantiation et l'ubiquité luthériennes[26]. Il constitue, selon Drake, l'acceptation confessionnelle officielle de l’extra calvinisticum dans la tradition réformée. L'article 21 écarte toute présence locale : les signes sont dans ce monde, vus et touchés, mais le Christ, en tant qu'homme, n'est à chercher qu'au ciel, et par la seule intelligence de la foi[27].

L'article 25 a fait débat. Il affirme la circonscription du corps du Christ et la différence de lieu entre le ciel et la terre, tout en concédant que, philosophiquement parlant, il n'y a pas de lieu au-dessus des cieux. R. Ward Holder et Paul Rorem y ont vu une concession majeure de Calvin, voire le triomphe de la théologie zwinglienne, Calvin n'ayant jamais auparavant employé un langage aussi nettement spatial. Drake conteste cette lecture : elle néglige la clause restrictive et l'expression ut loco, et Calvin formule la même réserve dans son commentaire sur l'épître aux Éphésiens (non quod proprie locus sit extra mundum) ; il s'agirait de reconnaître la physique aristotélicienne, pour laquelle la sphère la plus haute n'est pas à proprement parler un lieu, tout en maintenant que le corps du Christ y existe selon le mode de finitude propre à un corps humain[28].

Notes et références

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  1. Drake 2021, p. 13.
  2. Gounelle 1981, p. 249, n. 1.
  3. 1 2 3 Gounelle 1981, p. 250.
  4. Drake 2021, p. 13-14.
  5. 1 2 3 Drake 2021, p. 6.
  6. Gounelle 1981, p. 249-250.
  7. Gounelle 1981, p. 251.
  8. Rordorf 2009, p. 348, citant Calvin, Institution de la religion chrestienne, II, XIII, 4, dans l'édition Jean-Daniel Benoît, Paris, Vrin, 1957-1963, orthographe modernisée par Rordorf.
  9. 1 2 Drake 2021, p. 15.
  10. Drake 2021, p. 16.
  11. Drake 2021, p. 15-16.
  12. Drake 2021, p. 17.
  13. Drake 2021, p. 10.
  14. Drake 2021, p. 14 et 18.
  15. Drake 2021, p. 76.
  16. 1 2 Drake 2021, p. 39.
  17. Drake 2021, p. 19.
  18. Drake 2021, p. 41-42.
  19. Drake 2021, p. 44.
  20. Cross 2019, p. 62.
  21. Cross 2019, p. 65.
  22. Cross 2019, p. 96.
  23. Drake 2021, p. 120.
  24. Drake 2021, p. 121.
  25. Drake 2021, p. 138.
  26. « Consensus tigurinus », sur Dictionnaire historique de la Suisse (consulté le ).
  27. Drake 2021, p. 134.
  28. Drake 2021, p. 136-137.

Bibliographie

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Sources de l'article

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  • (en) K. J. Drake, The Flesh of the Word : The extra Calvinisticum from Zwingli to Early Orthodoxy, New York, Oxford University Press, coll. « Oxford Studies in Historical Theology », (ISBN 978-0-19-756794-4)
  • (en) Richard Cross, Communicatio Idiomatum : Reformation Christological Debates, Oxford, Oxford University Press, coll. « Changing Paradigms in Historical and Systematic Theology », (ISBN 978-0-19-884697-0)
  • André Gounelle, « Conjonction ou disjonction de Jésus et du Christ. Tillich entre l'extra calvinisticum et l'intra lutheranum », Revue d'histoire et de philosophie religieuses, vol. 61, no 3, , p. 249-257 (DOI 10.3406/rhpr.1981.4600, lire en ligne)
  • Bernard Rordorf, « Etiam extra ecclesiam : l'action de l'Esprit Saint selon Calvin », Études théologiques et religieuses, vol. 84, no 3, , p. 345-357 (DOI 10.3917/etr.0843.0345, lire en ligne)

Pour approfondir

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  • (en) E. David Willis, Calvin's Catholic Christology : The Function of the So-Called Extra Calvinisticum in Calvin's Theology, Leyde, Brill, coll. « Studies in Medieval and Reformation Thought » (no 2),
  • (en) Andrew M. McGinnis, The Son of God Beyond the Flesh : A Historical and Theological Study of the Extra Calvinisticum, Londres, Bloomsbury T&T Clark, coll. « T&T Clark Studies in Systematic Theology » (no 29),
  • (en) Heiko A. Oberman, « The « Extra » Dimension in the Theology of Calvin », dans The Dawn of the Reformation, Édimbourg, T&T Clark, , p. 234-258
  • (en) James R. Gordon, The Holy One in Our Midst : An Essay on the Flesh of Christ, Minneapolis, Fortress Press,

Articles connexes

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