Fémonationalisme
Le fémonationalisme, parfois désigné sous le terme féminationalisme, est un concept de sociologie politique défendant le nationalisme et le féminisme comme deux faces d'une même pièce. Cette utilisation peut être honnête ou à but d'instrumentalisation.
Instrumentalisation
modifierCertains politiques, appartenant souvent à des partis (ou mouvements) d'extrême droite utilisent ce concept pour justifier et/ou encourager des dérives qualifiés de racistes comme l'écrivait Sara R. Farris dans son livre "Au nom des femmes. « Fémonationalisme », les instrumentalisations racistes du féminisme[1]".
Cette rhétorique à été par exemple utilisée par Donald Trump en 2015 décrivant les Mexicains de "Violeurs" en déclarant : "Ils [Les Mexicains] amènent la drogue, ils amènent le crime, ce sont des violeurs[2]...". Ce discours ayant entrainé de vives polémiques de l'opposition et du gouvernement Mexicain lui-même
En d'autres termes, le Fémonationalisme serait l'instrumentalisation de la rhétorique féministe et des droits des femmes par des partis nationalistes et des gouvernements néolibéraux[3],[4]. Cette stratégie poursuit un double objectif : idéologique, en stigmatisant les populations immigrées, et électoral, en tentant de capter le vote de l'électorat féminin[5]. Un parallèle est fait avec l'homonationalisme[6].
Initialement cantonné à la recherche universitaire, le terme est entré dans le débat public et médiatique au milieu des années 2020, devenant une grille de lecture pour analyser certains phénomènes de société et l'actualité politique[7].
Utilisation honnête
modifierCependant, le Féminisme, n'est pas en contradiction avec le Nationalisme dans son utilisation actuelle. C'est pourquoi, certains mouvements politiques souverainistes acceptant le droit des femmes pourraient être qualifiés d'honnêtes.
Effectivement, rien n'empêche en théorie, un mouvement dit "souverainiste" à défendre en parallèle la souveraineté nationale, le contrôle des frontières ET l'égalité salariale, le droit à l'IVG, la lutte contre les violence conjugale ou autres.
Comment reconnaitre une utilisation honnête ?
modifierUne utilisation honnête du Féminisme par des mouvements nationalistes se matérialise principalement par la constance. En effet, une utilisation dit honnête (ou saine) n'est pas uniquement invoquée quand il faut condamner l'immigration mais bien en tout temps. Par exemple, en montrant des votes concrets pour l'IVG, l'égalité salariale ou encore la convention d'Istanbul. Ces points ou Sara R. Farris et d'autres chercheurs montrent que l'extrême droite fait parfois défaut.
Nuance
modifierUne nuance importante à préciser est l'incapacité à définir l'utilisation du Fémonationalisme par un mouvement politique dans certains cas[8].
Le Rassemblement National (RN) de Jordan Bardella, prône des valeurs féministes concrètes. En effet, J. Bardella à défendu à plusieurs reprises l'IVG par exemple. Cependant la frontière est très fine. Il y a quelques années, leur discours était très différent. Il siègent même avec des partis anti-IVG au parlement européen avec leur groupe Patriots for Europe (PfE)[9]. C'est pourquoi, certains partis sont difficiles à placer entre ces deux catégories
Origines et conceptualisation
modifierLe néologisme est théorisé par la sociologue Sara R. Farris dans son ouvrage Au nom des femmes, publié en 2017[10],[11]. Elle y décrit une convergence d'intérêts paradoxale entre trois acteurs : les partis nationalistes, les gouvernements néolibéraux et certaines féministes d'État (ou « fémocrates »)[12],[13].
Selon Farris, cette convergence repose sur deux piliers : l'un culturel, l'autre économique. Sur le plan culturel, l'Occident est présenté comme une « démocratie sexuelle » égalitaire, par opposition à un « patriarcat importé » jugé inhérent aux populations du tiers-monde et à l'Islam. Cela conduit à une « surqualification sexiste » des hommes racisés (perçus comme naturellement violents) et une « sous-qualification sexiste » des hommes blancs (dont la violence est minimisée ou individualisée)[14].
Dimension économique
modifierD'un point de vue marxiste, le fémonationalisme appuie une logique néolibérale : en stigmatisant les hommes migrants tout en prétendant sauver les femmes, il canalise ces dernières vers les métiers précaires du soin (care)[15],[3],[4]. Cette stratégie constitue une « armée régulière de travailleuses » indispensable pour pallier le désengagement de l'État social, le discours émancipateur masquant alors une réalité d'exploitation économique des femmes racisées[6].
Cette dichotomie est illustrée par Roberto Maroni (Ligue du Nord), qui opposait les migrants illégaux « qui violent les femmes » aux femmes migrantes travaillant comme aides-soignantes, dont la régularisation devait être considérée en raison de leur « important impact social »[16].
Nuances et évolution du concept
modifierLe concept s'inscrit dans la continuité plus conservatrice de ce qui est reproché au féminisme libéral. Toutefois, le fémonationalisme se distingue du féminisme blanc classique. Si ce dernier est parfois critiqué pour ignorer les questions raciales par simple omission, le fémonationalisme développe consciemment et activement une vision nationaliste des droits des femmes pour exclure une partie de la population[17],[18],[19],[20].
En effet, cette idéologie postule que les sociétés occidentales seraient naturellement respectueuses des orientations sexuelles (homonationalisme), de l'identité de genre et de l’égalité de genre. Cette approche tranche avec celle majoritaire à gauche, qui considère que les discriminations sexistes, LGBTphobes et racistes sont présentes partout et doivent toutes être combattues conjointement[21],[22],[23].
Des recherches ultérieures ont nuancé l'idée d'une simple instrumentalisation. Charlène Calderaro note que les femmes engagées à l'extrême droite ne sont pas uniquement des outils passifs. Elles développent un « féminisme identitaire », s'appropriant les codes féministes (comme la dénonciation du harcèlement de rue) pour servir un agenda politique xénophobe[24].
Racines historiques
modifierHistoriquement, la politologue Françoise Vergès note que « les bases du fémonationalisme des années 2000 sont posées dès les années 1960 », dans la continuité des rapports coloniaux où la puissance impériale prétendait libérer les femmes autochtones du patriarcat local[12].
Mise en œuvre et contextes nationaux
modifierFrance
modifierEn France, le concept est particulièrement utilisé pour analyser la stratégie de dédiabolisation du Rassemblement national engagée par Marine Le Pen. L'enjeu ici serait électoraliste, le but étant de combler le Radical Right Gender Gap[25], c'est-à-dire le fait que historiquement, les femmes votent beaucoup moins pour les droites radicales et l'extrême droite que les hommes. En adoptant une posture de « protecteur des femmes » face à une menace supposée de l'Islam et de l'immigration, le RN cherche à rassurer cet électorat féminin[26],[27],[28].
Le fémonationalisme se manifeste également à travers les mouvements identitaires. Des collectifs comme le Collectif Némésis ou Les Antigones articulent explicitement féminisme et identité nationale, souvent en lien avec le catholicisme traditionaliste[29].
Les polémiques autour du port du voile ou les discours de certaines figures gouvernementales, comme Marlène Schiappa, ont pu être analysés sous ce prisme[13]. Cette dernière aurait promu un féminisme d'État qui essentialise le sexisme des minorités pour justifier des politiques racistes et sécuritaires, tout en fermant les yeux sur le sexisme systémique des élites de son propre camp[14]. Des intellectuelles comme Élisabeth Badinter sont aussi citées, pour des propos pathologisant le port du voile intégral. Elle qualifiait les personnes le portant de « femmes très malades »[30].
Italie
modifierEn Italie, le fémonationalisme s'articule avec les mouvements conservateurs « anti-genre », tels que Generazione Famiglia et les partis d'extrême droite comme la Ligue du Nord et Fratelli d'Italia. Ces groupes défendent un modèle familial traditionnel, avec un discours très conservateur sur la place des femmes dans la société, tout en s'appropriant la défense des droits des femmes lorsqu'il s'agit de dénoncer l'immigration[31].
Cette doxa fémonationaliste et néo-orientaliste ne se limite pas à des discours généraux, elle se retrouve dans la sphère privée et l'intimité familiale. Les débats publics sur l'immigration en Italie ont transformé le mariage mixte en un enjeu sociétal[32]. Les femmes italiennes mariées à des hommes originaires de pays arabo-musulmans subissent un fort discrédit social, elles sont perçues a priori comme victimes de leur mari. Le regard institutionnel et sociétal projette sur ces unions des stéréotypes racisés et sexués, présupposant une incompatibilité entre la « modernité » occidentale et un Orient perçu comme intrinsèquement patriarcal[33].
Contradictions politiques
modifierDes observateurs pointent une contradiction factuelle, qualifiée parfois d'hypocrisie, dans la stratégie fémonationaliste. Si les partis d'extrême droite utilisent le féminisme pour attaquer l'Islam, les analyses de leurs votes au Parlement européen ou à l'Assemblée nationale montrent qu'ils s'opposent régulièrement aux avancées concrètes pour les droits des femmes (accès à l'IVG, égalité salariale, convention d'Istanbul)[28].
Critiques de la notion
modifierLa pertinence du fémonationalisme est contestée dans le champ universitaire. La sociologue Arlette Gautier reproche à Sara R. Farris de manquer de rigueur méthodologique.
Par ailleurs, les discours xénophobes relèveraient moins d'une récupération du féminisme que d'une posture patriarcale ancienne : celle qui consiste à justifier le rejet de l'immigration en s'érigeant en protecteur des femmes, exigeant en retour leur docilité et leur soumission.
Sur le plan théorique, Gautier dénonce un relativisme culturel. En assimilant la critique des préceptes islamiques à du racisme, Farris s'interdirait toute comparaison internationale du patriarcat, desservant ainsi les féministes qui luttent pour l'égalité juridique face aux autocraties.
Enfin, concernant l'économie, la théorie fémonationaliste surestimerait l'influence des institutions en les accusant de forcer les femmes immigrées vers les métiers précaires du soin. En ignorant la contrainte économique vitale de ces travailleuses, Farris les réduirait à de simples pantins manipulés, dépourvus de libre arbitre[34].
Bibliographie
modifier- (en) Sara R. Farris, « Femonationalism and the “Reserve” Army of Labor Called Migrant Women », History of the Present, vol. 2, no 2, , p. 184-199
- traduction Marie-Gabrielle de Liedekerke, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme », Contretemps, 2013,
- Sara R. Farris, Au nom des femmes. « Fémonationalisme ». Les instrumentalisations racistes du féminisme, Syllepse, , 270 p.
- Sara R. Farris (trad. Stella Magliani-Belkacem), « Néolibéralisme, femmes migrantes et marchandisation du care », Vacarme, no 65, , p. 107-116 (DOI 10.3917/vaca.065.0107, lire en ligne)
- Patricia Roux, Lavinia Gianettoni et Céline Perrin, « L’instrumentalisation du genre : une nouvelle forme de racisme et de sexisme », Nouvelles Questions féministes, vol. 26, , p. 92-108 (DOI 10.3917/nqf.262.0092, lire en ligne)
- Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La Fabrique Éditions, , chap. II (« L’évolution vers un féminisme civilisationnel du XXIe siècle »), p. 67-127
- B. Chamouleau et P. Farges, « Nation », dans Juliette Rennes, Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, (DOI 10.3917/dec.renne.2021.01.0479), p. 479-488
Notes et références
modifier- ↑ Sara R. Farris, Au nom des femmes. « Fémonationalisme », les instrumentalisations racistes du féminisme
- ↑ Discours de Donald J. Trump le 16 Juin 2015 pour annoncer sa candidature, originalement prononcé en Anglais : "They're bringing drugs. They're bringing crime. They're rapists. And some, I assume, are good people." ("Ils amènent la drogue, ils amènent le crime, ce sont des violeurs. Et certains, je suppose, sont de bonnes personnes.")
- 1 2 Amélie Le Renard et Élisabeth Marteu, « Introduction », Sociétés contemporaines, vol. 94, no 2, , p. 5 (ISSN 1150-1944 et 1950-6899, DOI 10.3917/soco.094.0005, lire en ligne, consulté le )
- 1 2 Sarah R. Farris et Stella Magliani-Belkacem, « Néolibéralisme, femmes migrantes et marchandisation du care », Vacarme, vol. 65, no 4, , p. 107 (ISSN 1253-2479 et 2107-092X, DOI 10.3917/vaca.065.0107, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Farris, « Femonationalism and the "Regular" Army of Labor Called Migrant Women. », History of the Present, vol. 2, no 2, , p. 184–199 (DOI 10.5406/historypresent.2.2.0184, JSTOR 10.5406/historypresent.2.2.0184)
- 1 2 « FEMONATIONALISME », sur SUD éducation (consulté le )
- ↑ « Fémonationalisme ou la récupération de la cause des femmes par l'extrême droite : épisode du podcast Le mot », sur France Inter, (consulté le )
- ↑ Il est impossible de connaître les intensions d'un politique sachant qu'il est possible qu'il mente ou soit malhonnête, ce n'est qu'avec les actions réelles qu'on peut définir une intention. Cependant, des votes "contres" ou "abstention" peuvent être décrits par des adhérents à une idée ou parti comme non représentatif. Le RN à par exemple invoqué la volonté de de pas donner de pouvoir supplémentaire à l'Europe d'où leur vote abstentionnistes pour certaines lois Européennes
- ↑ Le parti espagnol VOX, ouvertement anti-IVG et militant pour la restriction de l'IVG, Le parti Hongrois de Viktor Orbán Fidesz, et le parti Portugais CHEGA
- ↑ Sara R. Farris, Au nom des femmes: fémonationalisme : Les instrumentalisations racistes du féminisme, Syllepse, (ISBN 9782849509630, lire en ligne)
- ↑ Marta Dell’Aquila, « Sara R. Farris, In the Name of Women’s Rights.The Rise of Femonationalism », Archives de sciences sociales des religions, no 192, , p. 202–204 (ISSN 0335-5985, lire en ligne, consulté le )
- 1 2 Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La Fabrique Éditions, , 152 p. (ISBN 978-2-35872-174-5 et 9782358721974, DOI 10.3917/lafab.verge.2019.01
), chap. II (« L’évolution vers un féminisme civilisationnel du XXIe siècle »), p. 67-127 - 1 2 « Fémonationalisme », sur La Déferlante (consulté le )
- 1 2 Kaoutar Harchi, « BALLAST • Marlène Schiappa, le fémonationalisme et nous », sur BALLAST, (consulté le )
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, sur France Info, (consulté le ) - ↑ Anja Durovic et Nonna Mayer, « Un vent de renouveau ?: La recomposition des gender gaps électoraux à l’élection présidentielle française de 2022 », Revue française de science politique, vol. Vol. 72, no 4, , p. 463–484 (ISSN 0035-2950, DOI 10.3917/rfsp.724.0463, lire en ligne
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- ↑ Enrica Asquer et Laura Odasso, « Introduction. Penser les relations familiales à l’aune du tournant affectif et intime dans l’Italie contemporaine. », Rives méditerranéennes, vol. 60, , p. 5-20 (DOI https://doi.org/10.4000/rives.7258)
- ↑ Arlette Gautier, « Sara R. Farris, Au nom des femmes. « Fémonationalisme ». Les instrumentalisations racistes du féminisme: Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes, 2021 [2017], 270 pages », Travail, genre et sociétés, vol. n° 51, no 1, , p. 187–190 (ISSN 1294-6303, DOI 10.3917/tgs.051.0187, lire en ligne, consulté le )
Annexes
modifierArticles connexes
modifierBibliographie
modifier
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Essais en langue étrangère
modifier- (en) Sara R. Farris, In the Name of Women's Rights: The Rise of Femonationalism, Duke University Press, , 272 p. (ISBN 978-0822372929)