Jacopo Baboni-Schilingi
Jacopo Baboni Schilingi, né en 1971 à Milan, est un compositeur italien naturalisé français[1]. Il compose à partir de structures et de processus produits par des logiciels de sa propre conception, et utilise des dispositifs algorithmiques depuis le milieu des années 1990[2],[3].
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Depuis 2007, il n'écrit plus ses partitions sur papier mais directement sur la peau de modèles, hommes et femmes, une pratique dont les photographies constituent la seule trace[2]. En 2018, il présente au Grand Palais ARGO, installation générative alimentée en continu par un capteur de respiration qu'il porte sur lui[1].
Biographie
modifierFormation
modifierJacopo Baboni Schilingi commence la composition à treize ans dans la classe d'Ivan Fedele, à la Civica Scuola di Musica de Milan, et étudie la direction d'orchestre auprès de Vittorio Parisi[3],[2]. Il travaille au centre MM&T de Milan et devient membre d'AGON, centre de calcul consacré à la musique, avant de donner, à partir de 1993, des séminaires de composition assistée par ordinateur à la section de musique contemporaine de la Scuola Civica[3].
Il a suivi l'enseignement de trois maîtres : Ivan Fedele ; Brian Ferneyhough, qu'il appelle son « maître de dialectique » ; et Luciano Berio, dont il devient l'assistant[4],[2],[1]. Il suit en 1996 les cours de perfectionnement de l'Académie de Royaumont auprès de Ferneyhough et de Klaus Huber[5].
À vingt-deux ans, il s'installe en France et rejoint l'IRCAM comme compositeur en recherche, où il mène à partir de 1993 un projet de recherche et de création et prend part aux activités pédagogiques de l'institut[3],[2]. Il vit à Paris depuis la fin des années 1990[4].
En 2010, il soutient à l'université Paris-VIII une thèse de doctorat en esthétique, sciences et technologies des arts, intitulée La Musique hyper-systémique, sous la direction de Gianfranco Vinay[6].
Modèles interactifs et musique hyper-systémique
modifierEn 1995, Jacopo Baboni Schilingi conçoit avec Mikhaïl Malt la technique dite des modèles interactifs, qui fait réagir entre eux les paramètres d'une partition selon des opérations d'intégration, de dérivation, d'interpolation, de perturbation ou de simplification, dont émergent des profils mélodiques[3]. Il théorise à partir de là une composition par modèle interactif étendue à la relation entre musique, image et architecture, dont la première réalisation concrète est un espace modulaire interactif en temps réel conçu avec l'architecte Pier Luigi Copat[3]. Son langage repose dès lors sur des structures et des processus produits par des logiciels de sa propre invention[2].
Il donne à cette recherche le nom de musique hyper-systémique, qu'il présente comme la synthèse d'idées formulées à partir de 1987 et développées ensuite au sein du groupe PRISMA, au centre Tempo Reale, à l'IRCAM et à l'école nationale de musique de Montbéliard[3]. Il la définit comme un ensemble de systèmes de composition corrélés par un dispositif informatique et régis par une théorie unificatrice, capables d'interagir selon des règles prédéfinies[3]. Le principe qu'il en tire est que tout compositeur applique des règles, y compris lorsqu'il croit suivre son intuition : tant que cette application reste inconsciente, on parle d'intuition ; dès qu'elle devient consciente, la musique procède du calcul[4]. Il expose cette esthétique dans La Musique hyper-systémique (2007)[7]. Ses travaux à l'IRCAM ont fait l'objet d'une analyse dans Contemporary Music Review[8].
En 2001, il fonde PRISMA (« pédagogie et recherche internationale sur les systèmes musicaux assistés »), groupe de recherche et de production musicales qu'il coordonne depuis sa création[3],[4]. Il le décrit comme un réseau sans structure hiérarchique, qui négocie son accueil auprès des institutions en échange de cours donnés à leurs étudiants[3]. Le groupe rassemble notamment Paolo Aralla, Michele Tadini, Hans Tutschku, Örjan Sandred et Johannes Kretz[3].
Opus
modifierSes œuvres s'organisent en cycles, qu'il conçoit comme des compositions de compositions : chaque pièce reste autonome, mais acquiert une valeur supplémentaire par les liens formels qu'elle entretient avec les autres pièces du même cycle. Certaines appartiennent à plusieurs cycles à la fois, ce qui produit selon lui une hyper-composition[3].
Chaque cycle naît d'un fait vécu. Nox est né de la mort de Luciano Berio, Réflexion pour piano d'une réflexion sur la musique, Phoenix de la notion de naissance et de renaissance, Il colore del Buio d'une recherche des couleurs dans l'obscurité[3]. Dans les pièces du cycle Nox, l'électronique permet un travail sur les intervalles micro-tonaux et une fusion de l'instrument avec l'espace acoustique ; la dernière, Ultima nocte (2015), repose sur l'hétérophonie[3].
En 2010, l'Orchestre national d'Île-de-France crée Anima-Phoenix, pour orchestre, quatuor à cordes et électronique[4]. En 2018, le Quatuor Leonis donne à Radio France De la nature du Sacre, quatuor de 2012 inspiré du Sacre du printemps[2].
Écriture sur le corps : BodyScore
modifierJusqu'en 2001, Jacopo Baboni Schilingi écrit à la main sur papier, puis passe à l'ordinateur. Il attribue à ce changement un effet qu'il juge néfaste, la possibilité d'annuler à volonté. En 2007, après avoir écrit son deuxième quatuor à cordes, une étudiante des beaux-arts lui suggère par jeu d'écrire la pièce suivante sur son corps. Il le fait, et n'écrit plus autrement depuis[2],[3].
Il écrit au feutre sur des modèles nus et allongés, en prenant ses décisions en fonction de leur respiration et de leurs réactions, et adapte son écriture aux accidents que le corps produit et que le papier ne produit pas. Les séances durent de huit à douze heures, à raison de deux par semaine, souvent en public ou devant une caméra. Il décrit ce travail comme une improvisation très lente, où l'erreur devient matière : un tracé manqué peut être propagé à l'ensemble de la pièce[2]. La correction y est impossible, et le compositeur propose de rebaptiser cette écriture identigrafia[3].
Chaque partition est photographiée avant d'être transcrite, la photographie constituant la seule trace de l'œuvre. D'abord sommaires, ces images deviennent, sur la suggestion du musicologue Gianfranco Vinay, des tirages professionnels que le compositeur réalise lui-même ; elles sont exposées et projetées pendant les concerts[2].
En juin 2017, il présente avec Colin Roche la performance Pre-tensio au Charbon, à Évry-sur-Seine : douze heures d'écriture devant le public, dont la flûtiste Shao-Wei Chou déchiffre les fragments au fur et à mesure[9].
Installations
modifierDepuis les années 1990, Jacopo Baboni Schilingi compose la musique d'installations conçues avec des plasticiens, des architectes et des écrivains, parmi lesquels Arman, Pier Luigi Copat, Yannick Liron, Jean-Pierre Balpe, Miguel Chevalier, Sarkis et Elias Crespin[2]. Avec Arman, il réalise en 2000 La Vénus à Gonds, installation sonore interactive en temps réel sur un texte de Tita Reut[10]. Avec Miguel Chevalier, il conçoit en 2010 Fractal Flowers, ainsi que Terra incognita, installation immersive présentée au Brésil[4].
Depuis juin 2017, il porte en permanence un capteur de respiration réalisé par l'ingénieur David Kuller, qui convertit son souffle en données transmises à un programme. Celui-ci génère en continu des images et des sons à partir d'une banque constituée d'enregistrements de ses œuvres antérieures, et travaille sur les douze dernières heures écoulées. L'installation qui en résulte, ARGO, porte le nom du chien d'Ulysse et a la durée de la vie du compositeur ; elle n'est visible intégralement qu'en flux continu sur son site. Elle est créée en 2018 au Grand Palais dans l'exposition Artistes & Robots, dans une réalisation logicielle menée avec Léo Baqué, Julien Vincenot et Lenny Szpira, et produite par l'Ensemble de musique interactive[1],[2],[11]. La même année et au même endroit, il crée Terra, performance de musique et de danse avec PeiJu Chien-Pott, danseuse principale de la Martha Graham Dance Company[2].
À partir de 2014, la maison Camille Fournet, par l'intermédiaire de Jean-Luc et Françoise Déchery, finance régulièrement son activité, ce qui lui permet notamment de rémunérer ses modèles et d'organiser ses tournées. Il conçoit pour eux le Pianorama, dispositif tactile et sonore fondé sur des lanières de cuir de couleurs et de grains différents[2]. En 2018, Chanel lui commande un cinquième quatuor à cordes, intitulé N° 5 en référence au parfum et créé au Japon l'année suivante ; le directeur général de Chanel Japon, Richard Collasse, entend ainsi renouer avec les commandes passées par Coco Chanel à des compositeurs[2],[3].
Réception
modifierEn 2003, dans l'encyclopédie Musiques dirigée par Jean-Jacques Nattiez, le musicologue Marc Battier le cite parmi les compositeurs qui illustrent la composition assistée par ordinateur, aux côtés de Tristan Murail et Magnus Lindberg[12].
Renzo Cresti, qui lui consacre un chapitre de Musica presente, estime que sa personnalité est originale dans sa manière de penser, de concevoir et d'écrire la musique, au-delà de ses références à la tradition[3]. Pierre Gervasoni, dans Le Monde, décrit ARGO comme une œuvre-flux qui témoigne de l'existence présente de son auteur[1]. En 2024, Michèle Tosi présente son ouvrage La Signature comme un manifeste, où le compositeur énumère dix causes à ce qu'il appelle la crise de la musique contemporaine avant de proposer douze voies de sortie portant sur les formats de concert, les résidences, le financement et l'enseignement[13].
Œuvres
modifierCycles
modifier- Cinq réflexions pour piano (1995-2005) : Réflexion pour piano (1995), Deuxième réflexion pour piano (1997-2005), Troisième réflexion pour piano (1997), Quatrième réflexion (1997), Dernière réflexion pour piano (1998)
- Il colore del Buio (1997-2007) : Il colore del bianco (1997), Il colore del blu (1999), Il colore del nero, Requiem in forma di musica (1999), Il colore del rosso (2000), Il colore del giallo (2007)
- Nox : Concubia nocte (2003), Insana notte (2004), Media nocte (2007), Prima nocte (2007-2015), Ultima nocte (2015)
- Phoenix : Anima Phoenix (2006), Phoenix (2008), Incipit Phoenix (2008), Natura Phoenix (2012), Aura Phoenix (2015)
- Highly : Spatio intermisso – Temporis (2007), Decode-II (2008), Igitur semper (2011), Aura (2015), La Dernière Onde pour un enfant retrouvé mort sur une plage en été (2015)
- Silenzio : Quasi un silenzio (2008), Come in silenzio, quasi… (2010), Quando (non) c'è più silenzio (2016)
Autres œuvres
modifier- Trois Mythologies et un poète aveugle (1997), spectacle
- Syntax Error! (2000), pour voix de basse et quinze instruments, sur des textes de Jean-Pierre Balpe
- Prima sonata (2002), pour piano et ordinateur
- Anima-Phoenix (2006), pour orchestre, quatuor à cordes et électronique
- De la nature du Sacre (2012), quatuor à cordes
- Quatuor n° 5 (2018), commande de Chanel
Installations et performances
modifier- La Vénus à Gonds (2000), installation sonore interactive, avec Arman[10]
- Fractal Flowers (2010), avec Miguel Chevalier
- Terra incognita (2010), avec Miguel Chevalier
- IN-OUT Paradis artificiels (2017), installation interactive et générative en réalité virtuelle[14]
- Pre-tensio (2017), avec Colin Roche
- ARGO (2018), installation interactive et générative[11]
- Terra (2018), avec PeiJu Chien-Pott
Écrits
modifier- La Musique hyper-systémique, Paris, Éditions Mixte, (ISBN 978-2-914722-65-0)
- Six modèles d'analyse herméneutique, Paris, Éditions Mixte, (ISBN 978-2-914722-74-2)
- La Signature. Douze propositions pour la création de la musique au XXIe siècle, Mimesis, (ISBN 978-88-6976-418-9)
Discographie
modifier- Messa elettronica, Artache, 2002
- La Voix des anches, Mandala, 2003
- Orchestrutopica, Mare Nostrum, 2004
- Cartaditalia, Stradivarius, 2012
- Impulse, Telos Music, 2012
- On One Condition…, éOle Records, 2014
- NOX. Cycle for Two Voices and Live Computer, Paraty, 2015
- Singularities #4, Decode II, 2017
- 33, Deutsche Grammophon, 2019
- Italian Contemporary Music, Brilliant Classics, 2021
- Wolf1069, EMA Vinci
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 Pierre Gervasoni, « Au Grand Palais, une immersion musicale pleine de souffle », Le Monde,
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 (it) Gianluigi Mattietti, « Incancellabile », Amadeus, no 343, , p. 66-71 (ISSN 1120-4540)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 (it) Renzo Cresti, Musica presente. Tendenze e compositori di oggi, Libreria Musicale Italiana, (ISBN 978-88-5543-001-2), p. 754-758
- 1 2 3 4 5 6 (it) Marilena Laterza, « Ingegno passionale », Amadeus, no 249, , p. 37-39 (ISSN 1120-4540)
- ↑ Jean-Noël von der Weid, La Musique du XXe siècle, Hachette Littératures, , p. 553
- ↑ « La musique hyper-systémique », sur theses.fr (consulté le )
- ↑ Jacopo Baboni Schilingi, La Musique hyper-systémique, Paris, Éditions Mixte, (ISBN 978-2-914722-65-0)
- ↑ (en) Peter Nelson, « Aesthetic Decisions in Computer-Aided Composition », Contemporary Music Review, vol. 28, no 2, (ISSN 0749-4467)
- ↑ Michèle Tosi, « Colin Roche et Jacopo Baboni Schilingi au Charbon », ResMusica, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 « La Vénus à Gonds », sur Brahms, Ircam (consulté le )
- 1 2 « ARGO », sur Brahms, Ircam (consulté le )
- ↑ Marc Battier, « Laboratoires », dans Jean-Jacques Nattiez (dir.), Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle, vol. 1 : Musiques du XXe siècle, Actes Sud / Cité de la musique, (ISBN 978-2-7427-4204-2), p. 571
- ↑ Michèle Tosi, « Le compositeur Jacopo Baboni Schilingi persiste et signe », ResMusica, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ « IN-OUT Paradis artificiels », sur Brahms, Ircam (consulté le )
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- (it) Renzo Cresti, Musica presente. Tendenze e compositori di oggi, Libreria Musicale Italiana, (ISBN 978-88-5543-001-2), p. 754-758chapitre « Jacopo Baboni Schilingi, scrivere col sangue »
- (it) Gianluigi Mattietti, « Incancellabile », Amadeus, no 343, , p. 66-71 (ISSN 1120-4540)
- (it) Marilena Laterza, « Ingegno passionale », Amadeus, no 249, , p. 37-39 (ISSN 1120-4540)
- Pierre Gervasoni, « Au Grand Palais, une immersion musicale pleine de souffle », Le Monde,
- Marc Battier, « Laboratoires », dans Jean-Jacques Nattiez (dir.), Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle, vol. 1 : Musiques du XXe siècle, Actes Sud / Cité de la musique, (ISBN 978-2-7427-4204-2), p. 571
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Ressources relatives à la musique :
- Site officiel
