Jean II Comnène

empereur byzantin de 1118 à 1143

Jean II Comnène (grec ancien : Ιωάννης Βʹ Κομνηνός / Iôánnês II Komnênós), né le et mort le en Cilicie, est un empereur byzantin qui règne du [1] au [2]. Il est surnommé Kaloyannis (Καλογιάννης en grec), soit « Jean le Beau », beau intérieurement, d'une bonne âme (καλός signifiant « beau » et Γιάννης (Giannis) étant la version grecque du prénom « Jean »). Les chroniques de l'époque le décrivent de teint sombre, avec des traits plutôt ingrats et des cheveux noirs qui lui valent le surnom de Maurus (μαύρος ou macros signifiant noir en grec).

Jean II Comnène
Empereur byzantin
Image illustrative de l’article Jean II Comnène
Jean II Comnène, mosaïque de l'église Sainte-Sophie de Constantinople (XIIe siècle).
Règne
Co-empereur : -
25 ans, 11 mois et 14 jours
Empereur : -
24 ans, 7 mois et 24 jours
Période Comnène
Précédé par Alexis Ier Comnène
Co-empereur Alexis Comnène le jeune
Suivi de Manuel Ier Comnène
Biographie
Naissance
Décès (à 55 ans)
Père Alexis Ier Comnène
Mère Irène Doukas
Épouse Irène de Hongrie
Descendance Alexis († 1142)
Marie
Andronic († 1142)
Anne
Isaac († 1154)
Théodora
Eudoxie (Eudokia)
Manuel Ier

Son règne, avec celui de son fils Manuel, correspond à la dernière période d'expansion de l'Empire byzantin. Poursuivant l'œuvre de son père Alexis Ier Comnène, il lutte activement contre les Seldjoukides en Asie mineure, écrase définitivement les Petchénègues et pacifie les Balkans. Toutefois, les résultats de Jean II demeurent inconstants et mitigés (à Antioche, par exemple, et face à Venise), et expliquent que le bilan de son règne soit regardé, indépendamment de la personnalité de l'empereur, avec circonspection par les historiens. Ce phénomène est probablement accentué par le fait que son règne s'articule entre ceux, plus denses et plus dramatiques, d'Alexis Ier et de Manuel Ier, dont les personnalités semblent plus complexes que la sienne.

Sources et historiographie

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Sources

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Miniature représentant Nicétas écrivant un manuscrit
« Nicétas Choniatès travaillant à sa Chronique », miniature byzantine du XIVe siècle.

Le règne de Jean II est moins bien documenté que ceux de son père, Alexis Ier Comnène, et de son fils, Manuel Ier Comnène. Il ne bénéficie ni d’un récit développé comparable à l’Alexiade d’Anne Comnène pour le règne d’Alexis, ni des descriptions plus détaillées que Jean Kinnamos et Nicétas Choniatès consacrent à celui de Manuel. Les deux principaux récits continus sont précisément ceux de Kinnamos et de Choniatès, écrits plusieurs décennies après la mort de Jean. Ils fournissent la trame générale de son règne, principalement organisée autour de ses campagnes militaires, mais restent brefs, sélectifs et d’une chronologie parfois incertaine[3]. Jean-Claude Cheynet souligne par exemple le peu d'informations sur le gouvernement de l'Empire et la politique intérieure de Jean II[CH 1].

Les deux auteurs byzantins poursuivent en outre des objectifs littéraires distincts. Kinnamos fait du règne de Jean le prélude à celui de Manuel, dont il cherche à exalter les accomplissements : le père apparaît comme un souverain estimable, mais dont le fils achève ou dépasse l’œuvre. Choniatès inscrit pour sa part Jean dans une histoire de la dégradation progressive de l’ordre impérial jusqu'en 1204. Il lui attribue en conséquence les qualités du souverain presque idéal, minimise ses revers et regroupe parfois les événements en fonction de leur portée morale. C'est après Jean II que l'Empire devient décadent, il en est donc le dernier souverain estimable, presque idéal. Le portrait particulièrement favorable de Jean et l’image d’un règne ordonné doivent donc être confrontés à d’autres témoignages[4],[3].

Les œuvres contemporaines de Théodore Prodrome, Michel Italikos et Nicéphore Basilakès complètent ces récits. Leurs poèmes, discours et lettres contiennent des allusions à des campagnes, aux cérémonies de victoire et aux objectifs politiques de la cour[5]. Leur caractère encomiastique interdit de les considérer comme des comptes rendus neutres, mais ils renseignent sur la manière dont Jean et son gouvernement souhaitent présenter leur action. Les chroniques latines, vénitiennes, hongroises, arméniennes ou syriaques, notamment celles de Guillaume de Tyr et de Michel le Syrien, ainsi que la Chronique du prêtre de Dioclée, éclairent des événements négligés par les auteurs constantinopolitains. Elles permettent en particulier de mieux connaître les rapports avec Venise, les principautés serbes, les puissances turques et les États latins d’Orient, tout en reflétant leurs propres traditions et intérêts régionaux[6],[7].

À ces textes s’ajoutent les actes diplomatiques, la correspondance impériale, les documents monastiques, les sceaux et les monnaies. Le Typikon du monastère du Pantocrator constitue notamment une source majeure sur la famille impériale, les fondations religieuses et l’action charitable de Jean et de l’impératrice Irène de Hongrie. Les vestiges du monastère du Christ Pantocrator, les fortifications anatoliennes et les autres données archéologiques permettent enfin d’étudier des aspects administratifs, militaires et religieux que les histoires narratives évoquent peu. Le règne souffre donc moins d’une absence absolue de sources que de leur dispersion et de la difficulté à rapprocher des témoignages de nature et d’origine très différentes[7].

Historiographie

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Jean II reste longtemps dans l’ombre d’Alexis Ier et de Manuel Ier. Le premier règne durant une période de graves difficultés intérieures et d’invasions, puis rétablit progressivement la puissance impériale ; le second conduit une politique extérieure spectaculaire, de l’Italie à la Hongrie et jusqu’à l’Égypte. Entre eux, Jean est généralement présenté comme le souverain plus discret d’une période de consolidation. Cette lecture tient autant à la brièveté des sources narratives qu’à la structure d’une historiographie qui fait du règne d’Alexis le temps de la restauration et de celui de Manuel celui de l’expansion[8],[9].

Malgré ce relatif effacement, la figure de Jean n'en souffre pas. À la fin du XVIIIe siècle, Edward Gibbon, habituellement sévère envers les souverains byzantins, fait de Jean l’une des rares exceptions à son jugement général. Reprenant presque littéralement l’éloge final de Choniatès, il estime que Marc Aurèle n’aurait pas désavoué ce lointain successeur et place Jean au premier rang des Comnènes. Cette appréciation fixe durablement les principaux traits de son image : un empereur austère, pieux, juste et infatigable à la guerre, dont la valeur morale compense le caractère apparemment peu spectaculaire du règne[10],[11].

La première étude d’ampleur demeure celle que Ferdinand Chalandon publie en 1912 dans son histoire des règnes de Jean II et de Manuel Ier. Chalandon établit une chronologie plus précise et rassemble les sources byzantines, latines et orientales disponibles, mais son récit reste principalement organisé comme une succession de campagnes. Il reprend également le portrait d’un souverain travailleur, vertueux et attaché à sa famille. Malgré son ancienneté, son ouvrage demeure pendant plus d’un siècle la seule étude générale substantielle du règne, ce qui contribue à perpétuer une lecture largement tributaire de Choniatès[12],[13],[14].

Les grandes synthèses du XXe siècle conservent ce jugement favorable. Louis Bréhier voit en Jean, « par ses qualités morales, son humanité, son souci du devoir, la tenue de ses conduites », l’une des plus belles figures impériales de Byzance[15]. Georg Ostrogorsky, qui le qualifie à son tour de plus grand des Comnènes, loue un souverain « plein de modération, mais résolu et énergique », capable de poursuivre avec persévérance la politique d’Alexis sans perdre de vue les limites de ses moyens[16]. L’historiographie retient ainsi surtout sa capacité à consolider l’œuvre paternelle, à restaurer la sécurité des frontières et à transmettre à Manuel un Empire et une armée renforcés, tout en soulignant qu’il ne parvient ni à chasser durablement les puissances turques du plateau anatolien ni à imposer l’autorité byzantine à Antioche[17],[16].

Enfin, dans sa monographie publiée en 2023, Maximilian Lau participe de cette tentative de détacher l'analyse du règne de Jean II de ceux de son fils et de son père. Il présente son règne comme une étape propre de la reconstruction de la puissance byzantine, fondée sur la consolidation des provinces, le renforcement de l’armée, la fortification du territoire et la constitution de réseaux de souverains clients. Sans nier le caractère inachevé de ses ambitions orientales, il estime ainsi que Jean contribue de manière décisive à la transformation de l’Empire fragilisé hérité d’Alexis en la puissance méditerranéenne dont dispose Manuel[18]


Jeunesse et accession au trône

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Alexis Ier Comnène, père de Jean II et d'Anne Comnène (manuscrit, bibliothèque du Vatican, XIVe siècle).

Un héritier de la restauration comnénienne

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Jean Comnène naît à Constantinople le lundi . Troisième enfant et premier fils de l'empereur Alexis Ier Comnène et d'Irène Doukas, il voit le jour dans la Porphyra, la chambre du Grand Palais réservée aux accouchements impériaux, ce qui lui confère la qualité de Porphyrogénète. Sa naissance rapproche les deux lignages aristocratiques sur lesquels repose le nouveau régime : les Comnènes par son père et les Doukas par sa mère[19],[20].

La venue au monde d'un héritier masculin né dans la pourpre modifie l'équilibre dynastique établi au début du règne. Avant sa naissance, la continuité du pouvoir repose en partie sur les fiançailles de sa sœur aînée Anne Comnène avec Constantin Doukas, fils de l'empereur déchu Michel VII Doukas et associé au trône par Alexis. Jean offre désormais à son père la possibilité d'établir une succession directe au sein de sa propre descendance. Dans un Empire récemment marqué par les révoltes militaires et les changements violents de souverain, cette désignation contribue à transformer progressivement le pouvoir des Comnènes en une monarchie dynastique[21],[22].

Alexis attend que son fils ait survécu aux premières années de l'enfance avant de l'associer officiellement au pouvoir. En novembre 1092, Jean est baptisé à Sainte-Sophie par le patriarche Nicolas III Grammatikos, puis couronné coempereur par son père, peu après son cinquième anniversaire. Une pièce commémorative produite à cette occasion le représente imberbe, revêtu des insignes impériaux et tenant les Évangiles, tandis qu'Alexis et Irène figurent sur l'autre face. Son couronnement écarte Constantin Doukas de la succession et fait de Jean l'héritier officiellement désigné du fondateur de la nouvelle dynastie[19],[20].

Anne Comnène décrit son frère nouveau-né comme un enfant au teint sombre, au front large, aux joues plutôt minces et aux yeux foncés, mais doté d'un tempérament vigoureux. Cette description a parfois été comprise comme une marque d'hostilité, alors qu'elle ne comporte pas nécessairement de jugement dépréciatif. D'autres sources soulignent également le teint foncé de Jean, surnommé plus tard « Jean le Noir », sans que ce trait soit clairement perceptible dans ses représentations officielles. Sa vigueur, en revanche, devient un élément récurrent de son image publique, en particulier dans les textes célébrant son endurance et son activité militaire[23],[24].

Formation et association au pouvoir

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Représentation supposée d'Irène Doukas, la mère de Jean Comnène.

Les sources livrent peu d'informations directes sur l'éducation de Jean. Comme les autres princes destinés à exercer le pouvoir, il reçoit vraisemblablement une formation religieuse et rhétorique, étudie les exemples laissés par les souverains du passé et apprend ce que les auteurs contemporains désignent comme la « science impériale ». Cette instruction intellectuelle est complétée par une préparation militaire comprenant le maniement des armes, l'équitation, l'organisation d'une armée, le choix d'une position et l'établissement d'un camp. Nicéphore Basilakès mentionne également ses activités athlétiques, auxquelles s'ajoute probablement la chasse, qu'il pratique tout au long de sa vie[25]. Cette formation martiale se reflète dans un règne grandement militaire lors duquel il s'illustre au combat et à la tête de ses soldats[26].

La jeunesse de Jean se déroule pendant une période de graves menaces extérieures et de contestations intérieures. Alexis doit combattre les Petchénègues, les Seldjoukides et les Normands, tout en contenant les ambitions de membres de sa propre famille. Le système comnénien, fondé sur l'attribution des principales fonctions à la parenté impériale, assure au souverain des soutiens étroitement liés à sa personne, mais place aussi des parents ambitieux au cœur du gouvernement et des forces armées. Jean grandit ainsi dans un environnement où la proximité dynastique constitue à la fois un fondement de l'autorité et une source permanente de concurrence politique[27],[24].

En avril 1097, alors qu'il est âgé de dix ans, Jean est remis comme otage aux chefs de la première croisade afin de garantir le respect des engagements pris par Alexis. Il est confié à Baudouin de Boulogne, futur roi de Jérusalem. Cet épisode ne permet pas de conclure qu'il influence directement sa politique ultérieure envers les États latins, mais il constitue sa première implication connue dans une opération diplomatique d'ampleur. La même année, un jeune captif turc pris lors du siège de Nicée est offert à Alexis, qui le fait baptiser et élever auprès de son fils sous le nom de Jean Axouch. Les deux garçons partagent leur formation et nouent une relation personnelle appelée à jouer un rôle cardinal dans le règne[28],[29].

Entre 1104 et 1106, Jean épouse la princesse hongroise Piroska, fille du roi Ladislas Ier et cousine du roi Coloman, qui prend le prénom d'Irène à son arrivée dans l'Empire. Cette union est négociée dans le contexte de la menace que fait peser Bohémond de Tarente sur les Balkans byzantins. Elle contribue à isoler le prince normand en empêchant son rapprochement avec la Hongrie et permet à Alexis d'obtenir le soutien diplomatique et militaire de Coloman[30],[31],[32].

Malgré son origine politique, le mariage paraît donner naissance à une relation particulièrement étroite. Dans le typikon du monastère du Christ Pantocrator, Jean présente son épouse comme celle qui a partagé sa vie et la réalisation de leur fondation, avant que sa mort ne le laisse « séparé en deux ». Aucun témoignage ne lui attribue de maîtresse ni de nouvelle compagne après le décès d'Irène en 1134. Le couple a huit enfants : Alexis, Marie, Andronic, Anne, Isaac, Théodora, Eudocie et le futur Manuel Ier, né le [33],[34]. Dans sa biographie, Maximilian Lau met plus largement l'accent sur le sens de la famille de Jean Comnène, qui entretient de bonnes relations avec l'ensemble de ses fils et essaie généralement d'aplanir les tensions avec les membres de sa famille avec lesquels il est en rivalité[35].

Les jumeaux Alexis et Marie naissent en 1106 à Balabista, en Macédoine, alors que leurs parents accompagnent une campagne impériale. La présence de Jean auprès de l'armée et la mention de soldats placés sous l'autorité des princes porphyrogénètes indiquent qu'il dispose bientôt de sa propre suite militaire, sans permettre de déterminer s'il exerce déjà un commandement indépendant. En 1108, le traité de Dévol impose à Bohémond de prêter fidélité à Alexis et à Jean, confirmant le statut de celui-ci comme dépositaire des droits et des engagements politiques de son père[36],[33],[37].

Dans les dernières années du règne d'Alexis, Jean apparaît progressivement comme un acteur politique et militaire autonome. En 1118, tandis que son père est malade, il conduit une intervention dans les principautés serbes de Dioclée et de Rascie. Il prend notamment Shkodër et Kotor, capture Jakvinta, veuve du roi Constantin Bodin, et favorise l'installation de Grubeša, acquis à Constantinople. L'aggravation de l'état de santé d'Alexis l'oblige toutefois à interrompre l'expédition et à revenir dans la capitale avant d'avoir pu imposer un règlement durable[38].

La question de la succession

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Représentation du XIXe siècle d'Anne Comnène par Antoinette-Joséphine-Françoise-Anne Drohojowska.

La position de Jean comme héritier ne signifie pas que les conditions d'exercice du pouvoir après la mort d'Alexis soient définitivement arrêtées. Une première crise se produit en 1112 lorsque l'empereur tombe gravement malade. Irène Doukas reçoit alors la direction du gouvernement et confie d'importantes responsabilités judiciaires et administratives à son gendre, le césar Nicéphore Bryenne, époux d'Anne Comnène. Selon Jean Zonaras, l'impératrice envisage de conserver l'autorité après la mort de son mari et de placer Jean sous sa tutelle politique[39],[40].

Ce projet ne paraît pas viser à exclure Jean du trône ni à le remplacer par Anne et Bryenne. Il cherche plutôt à instaurer une forme de gouvernement partagé dans lequel Jean demeurerait empereur tout en étant soumis à l'influence de sa mère, de sa sœur et de son beau-frère. Jean refuse cette limitation de ses prérogatives. Il entreprend alors de rallier des membres de la famille impériale, des dignitaires et des sénateurs, auxquels il fait jurer de ne reconnaître aucun autre Autokrator après la mort de son père[41],[42].

Ses principaux soutiens sont son frère cadet Isaac Comnène et son compagnon Jean Axouch. Le premier représente son appui le plus solide au sein de la famille impériale, tandis que le second lui offre un relais personnel dans l'armée. Jean bénéficie également du soutien de plusieurs responsables déjà actifs sous Alexis, notamment les généraux Eustathe Kamytzès et Eumathios Philokalès, ainsi que de cousins dépourvus de liens directs avec la branche des Doukas. Cette coalition ne se réduit donc pas à un clan familial : elle rassemble des parents, des officiers, des gouverneurs provinciaux et des serviteurs dont la carrière dépend plus directement de l'héritier[43].

Lau relie également la succession au procès pour hérésie de l'évêque Eustrate de Nicée en 1117-1118. Eustrate appartient aux milieux intellectuels et ecclésiastiques protégés par Alexis, Irène Doukas, Anne Comnène et Nicéphore Bryenne, tandis que ses accusateurs sont principalement des évêques provinciaux hostiles à la prépondérance du clergé constantinopolitain. Jean n'apparaît pas directement dans les actes du procès, mais ses mesures ultérieures en faveur des évêques éloignés de leur siège conduisent Lau à supposer qu'il se rapproche alors du parti épiscopal opposé à Eustrate. La condamnation de celui-ci aurait donc simultanément affaibli les soutiens ecclésiastiques de sa mère et élargi la coalition du futur empereur ; cette lecture demeure toutefois une reconstruction historiographique plutôt qu'un fait explicitement attesté par les sources[44],[45].

Lorsque la santé d'Alexis décline de nouveau en 1118, Jean dispose ainsi d'appuis plus étendus que ceux de ses adversaires. Sa mère, Anne et Bryenne restent influents dans certains milieux de la cour, de l'administration et du clergé de Sainte-Sophie, mais Jean peut compter sur une majorité de ses parents, sur plusieurs chefs militaires et gouverneurs, sur une partie de l'épiscopat et probablement sur les soldats auprès desquels il a servi. L'avènement qui suit ne constitue donc pas une réaction improvisée à la mort de son père, mais l'aboutissement d'une compétition politique commencée au moins six ans auparavant[46].

Prise du pouvoir en 1118

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Monnaie d'or de Jean II Comnène, il est représenté en présence de la Vierge Marie, XIIe siècle.

Rappelé de sa campagne dans les Balkans, Jean rejoint Constantinople au cours de l'été 1118. Le , jour de la Dormition de la Vierge, il rend visite à son père mourant au palais des Manganes. Il obtient alors l'anneau sigillaire impérial, soit avec l'accord d'Alexis, soit en le prenant sans consentement explicite, selon les différentes versions. La réalité de cette transmission est admise par plusieurs sources, mais ses circonstances exactes demeurent impossibles à établir[47],[48].

Accompagné de ses partisans et d'ambassadeurs géorgiens présents dans la capitale, Jean se rend immédiatement à Sainte-Sophie, où il est acclamé par le clergé et la population. Il gagne ensuite le Grand Palais, dont la possession lui assure le contrôle des insignes, du trésor et de l'appareil administratif. Les récits divergent sur son entrée dans le complexe : Zonaras rapporte qu'il convainc la garde varangienne de lui ouvrir les portes, tandis que Nicétas Choniatès dramatise la scène en affirmant que ses hommes les arrachent de leurs gonds. Des troubles et une tentative de pillage semblent se produire, mais Jean parvient à rétablir l'ordre[49],[50].

Alexis meurt le même jour. Jean refuse néanmoins de quitter le palais lorsque sa mère le convoque, puis n'assiste pas personnellement aux funérailles de son père quelques jours plus tard. Il y envoie des représentants de la famille impériale et demeure dans le centre du pouvoir afin d'empêcher ses adversaires de s'en emparer. Ce comportement, souvent présenté comme une manifestation de froideur ou d'ambition, répond surtout à la nécessité de rendre effective une succession juridiquement acquise mais encore politiquement contestable[51],[52].

Choniatès donne à ces événements l'apparence d'une prise de pouvoir incertaine et compare Jean à un poulpe agrippé au palais. Cette image n'est cependant pas nécessairement péjorative : dans la littérature monastique contemporaine, le poulpe qui se fixe à un rocher symbolise également la capacité à résister au danger. Surtout, la présentation dramatique de Choniatès masque la longue préparation de l'avènement. Coempereur depuis près de vingt-six ans, Jean a eu le temps de rassembler ses soutiens et de prévoir les moyens de contrôler rapidement Sainte-Sophie, le Grand Palais et les principales institutions de la capitale[53],[51].

Son accession ne peut donc être assimilée à une usurpation. Jean possède la légitimité dynastique la plus forte : il est le fils aîné du souverain, né dans la pourpre, couronné dès 1092 et reconnu comme coempereur dans les actes diplomatiques. Le traité de Devol conclu en 1108 donne ainsi lieu à un serment de fidélité par Bohémond d'Antioche à Alexis autant qu'à son fils et le même Alexis rédige une série de textes (les Mousai) comme autant de conseils à l'attention de Jean[54]. La rapidité avec laquelle il occupe le palais montre néanmoins que la légitimité formelle ne suffit pas. Dans le système politique byzantin, l'héritier doit également obtenir l'acclamation de l'Église et de la population de Constantinople, s'assurer de la fidélité de l'armée et contrôler matériellement les lieux où s'exerce l'autorité impériale[55],[56].

Une fois établi au palais, Jean récompense ses principaux soutiens. Il élève son frère Isaac, jusque-là César, à la dignité de sébastocrator et lui accorde une place presque égale à la sienne lors des cérémonies. Isaac semble exercer une partie du gouvernement de la capitale lorsque son frère se trouve en campagne. Jean Axouch devient pour sa part grand domestique, fonction qui le place à la tête de l'armée. En associant à son gouvernement un prince de la famille impériale et un homme d'origine extérieure entièrement lié à sa personne, Jean combine continuité dynastique et fidélité personnelle[57],[58].

L'opposition familiale ne disparaît pas immédiatement. Une tradition transmise par Choniatès affirme qu'en 1119, pendant la première campagne anatolienne du nouvel empereur, des conjurés cherchent à l'assassiner dans le parc impérial du Philopation et qu'Anne Comnène dirige le complot. Des sources syriaques confirment l'existence d'une contestation familiale peu après l'avènement, sans corroborer le projet d'assassinat ni le rôle prépondérant attribué à Anne. Nicéphore Bryenne ne paraît pas s'y associer, tandis qu'Irène Doukas refuse de conspirer contre un empereur désormais installé[59],[60].

La responsabilité personnelle d'Anne demeure ainsi incertaine. Elle peut avoir participé aux projets de gouvernement partagé de 1112 et de 1118 et avoir compté parmi les bénéficiaires potentiels d'un changement de pouvoir, mais seul Choniatès, écrivant plusieurs décennies plus tard, en fait l'instigatrice d'une tentative d'assassinat. Jean confisque temporairement les biens des conjurés, puis les leur restitue sur les conseils de Jean Axouch. Anne conserve ses titres et ses possessions, tandis que Bryenne poursuit sa carrière au service de son beau-frère. Cette clémence suggère que la contestation reste limitée et ne menace plus sérieusement le trône après les premiers succès militaires du nouvel empereur[61],[62],[63].

Entre juillet et octobre 1119, Jean fait couronner son fils aîné Alexis comme coempereur. Cette décision reproduit le dispositif dynastique établi par son père et écarte toute ambiguïté sur la succession. Elle peut également constituer une réponse directe aux dernières contestations familiales : moins d'un an après son propre avènement, Jean associe déjà la génération suivante au trône et affirme la continuité de sa branche de la dynastie. Il sort ainsi des crises de 1118-1119 avec une autorité consolidée, une administration placée sous la direction de fidèles et un héritier officiellement reconnu[64],[65].

Les premières années du règne (1118-1122)

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Portrait de Jean Comnène dans Mutinensis gr. 122, manuscrit du XVe siècle.

Consolider le nouveau régime

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Après son accession, Jean s'appuie sur la coalition qui lui a permis de prendre le contrôle de Constantinople. Il confère à son frère Isaac le titre de sébastocrator et nomme son ami d'enfance Jean Axouch grand domestique, donc principal commandant de l'armée. Il conserve néanmoins à leur rang plusieurs dignitaires qui ont soutenu sa mère ou se sont tenus à l'écart lors de la succession, notamment son frère Andronic et son beau-frère Nicéphore Bryenne. Il rappelle également au gouvernement Grégoire Kamatéros, auparavant lié au parti d'Irène Doukas. Cette politique associe la récompense des fidèles à la réintégration des anciens adversaires, dont les compétences restent nécessaires au fonctionnement de l'Empire[43],[66].

Jean ne bouleverse pas l'administration héritée de son père. Il maintient un gouvernement fortement centralisé autour de quelques responsables auxquels sont confiées de larges compétences. Isaac semble exercer une partie de l'autorité civile dans la capitale lorsque l'empereur se trouve en campagne, tandis qu'Axouch dispose d'attributions dépassant le seul commandement militaire. Cette délégation permet à Jean de s'éloigner régulièrement de Constantinople sans abandonner la direction du gouvernement, mais elle repose largement sur la fidélité personnelle d'un nombre restreint de collaborateurs[27],[67].

Avant de partir en campagne, le nouvel empereur intervient dans plusieurs affaires civiles. Il arbitre un litige opposant le monastère de la Grande-Laure de l'Athos à trois stratiotes établis près de Thessalonique, en veillant à préserver les ressources nécessaires aux soldats sans porter atteinte aux droits du monastère. En juillet 1119, il confirme et étend les privilèges du monastère Saint-Jean-le-Théologien de Patmos, auquel il accorde notamment une livraison annuelle supplémentaire de blé prélevée sur les revenus de Chandax. Ces décisions contribuent à construire l'image d'un souverain protecteur de l'Église, de l'armée et des droits de propriété[68].

Jean refuse en revanche de renouveler les privilèges commerciaux accordés aux Vénitiens par Alexis Ier. Ceux-ci bénéficient depuis le chrysobulle de 1082 ou 1092 d'exemptions douanières étendues et de possessions à Constantinople. Ce refus a parfois été interprété comme une tentative de limiter leur emprise économique, mais les sources insistent surtout sur les violences et les provocations commises par certains d'entre eux envers des sujets et des représentants de l'autorité impériale. Jean cherche ainsi à affirmer que les concessions faites aux étrangers demeurent révocables et dépendent du respect de la souveraineté impériale. Venise ne réagit pas immédiatement puisque ses marchands continuent leurs affaires, mais cette décision est à l'origine du conflit ouvert qui éclate quelques années plus tard[69],[70],[71].

Enfin, entre juillet et octobre 1119, Jean associe son fils aîné Alexis au trône. Le couronnement du jeune prince prolonge la pratique suivie par Alexis Ier en 1092 et manifeste la stabilité de la nouvelle branche dynastique. Il peut également répondre aux dernières contestations apparues après l'avènement : en désignant sans délai un héritier, Jean entend prévenir la réouverture des débats qui ont entouré sa propre succession[64],[72].

Reprendre l'initiative en Anatolie

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Miniature du début du XIIe siècle, représentant l'empereur Jean II Comnène avec son fils Alexis Comnène. La justice et la clémence entourent le Christ.

La consolidation du pouvoir passe aussi par une victoire militaire. Jean pourrait reprendre son intervention dans les principautés serbes, interrompue par la mort de son père, mais l'acceptation au moins formelle de la suzeraineté byzantine par le prince de Rascie lui permet de reporter cette question. Il choisit de se tourner vers l'Anatolie, où les incursions turques reprennent après la campagne menée par Alexis à Philomélion en 1116. Une campagne victorieuse doit à la fois confirmer ses capacités militaires auprès de ses sujets et poursuivre le redressement territorial entrepris par son père[73].

La situation politique du sultanat de Roum lui est favorable. Le sultan Malik Shah est renversé et tué par son frère Mas`ûd Ier, dont l'autorité reste fragile et qui doit s'appuyer sur les Danichmendides. Son absence en campagne et son contrôle incertain sur les chefs turcs locaux favorisent les raids dans les vallées de la Phrygie et du Méandre. Plutôt que de chercher immédiatement à conquérir le plateau anatolien, Jean vise les villes et les axes permettant de consolider les provinces occidentales encore soumises à Constantinople[74].

Au printemps 1119, l'armée impériale marche contre Laodicée du Lycos, tenue par le chef turc Alp Qara. Selon Jean Kinnamos, l'empereur reste d'abord à Philadelphie et confie les opérations à Jean Axouch, qui obtient la reddition de la ville presque sans résistance. Nicétas Choniatès attribue davantage l'initiative à Jean et mentionne une victoire sur Alp Qara. Ces récits ne sont pas nécessairement incompatibles : l'empereur peut avoir dirigé l'ensemble de la campagne tout en envoyant son grand domestique occuper la place[75].

Jean fait relever ou renforcer les murailles de Laodicée, y installe une garnison et lui fournit des vivres. La ville commande les routes reliant la vallée du Méandre, Philadelphie et les territoires situés autour d'Attaleia. Sa conquête ne représente donc pas seulement un succès symbolique : elle rétablit une position fortifiée depuis laquelle les Byzantins peuvent protéger les plaines environnantes et reprendre leur progression vers l'intérieur. La campagne illustre déjà l'importance que Jean accorde à l'association entre conquête, fortification et contrôle des communications[76].

L'année suivante, l'empereur attaque Sozopolis, position beaucoup plus difficile à prendre en raison de son site escarpé et de son unique voie d'accès. Il ordonne à une partie de sa cavalerie, commandée notamment par Paktiarios, de provoquer les défenseurs puis de simuler une fuite. Les Turcs quittent alors leurs fortifications pour poursuivre les Byzantins, permettant au reste de l'armée d'occuper les portes et de s'emparer de la ville. Si Kinnamos et Choniatès divergent sur le déroulement exact de la manœuvre, ils s'accordent sur le recours à une retraite feinte destinée à attirer la garnison hors de ses positions[77].

L'armée prend ensuite la forteresse de Hiérakokoryphitès, généralement identifiée à l'actuelle Alanya, ainsi que plusieurs places situées autour d'Attaleia. Jean rétablit ainsi une continuité territoriale et terrestre entre les possessions byzantines du sud-ouest de l'Anatolie et la région de Séleucie. Sozopolis devient parallèlement un point d'appui avancé face au sultanat de Roum et protège les routes permettant de rejoindre la côte méditerranéenne[78],[79].

La portée de ces campagnes demeure discutée. Elles peuvent être comprises comme le commencement d'une reconquête générale de l'Anatolie, mais Laodicée et Sozopolis commandent aussi les voies de communication vers Attaleia, la Cilicie et, au-delà, Antioche. Il serait toutefois excessif d'y voir l'exécution d'un plan oriental entièrement fixé dès 1119. Dans l'immédiat, Jean consolide les territoires récupérés par Alexis, repousse la frontière vers l'est et dote ses futures campagnes d'une base logistique plus sûre[78],[80].

Cette action militaire s'accompagne d'une diplomatie matrimoniale. Jean poursuit le rapprochement engagé par Alexis avec le roi David IV de Géorgie, dont une fille ou une parente épouse un membre de la famille impériale. Les campagnes byzantines et géorgiennes contre différentes puissances turques se déroulent simultanément, sans qu'une coordination militaire formelle puisse être démontrée. En 1122, le mariage du coempereur Alexis avec Dobrodjeja Mstislavna, petite-fille de Vladimir II Monomaque, marque également une amélioration des relations avec la Rus' de Kiev. Constantinople se replace ainsi au centre d'un réseau de puissances chrétiennes confrontées aux États turcs et aux peuples de la steppe[81],[82].

L'invasion nomade et la bataille de Béroia

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À la fin de 1121 ou au début de 1122, une importante coalition de peuples nomades franchit le Danube et envahit le Paristrion, avant de menacer la Thrace et la Macédoine. Les historiens byzantins emploient les termes classicisants de « Scythes » ou de « barbares », tandis que d'autres sources parlent de Petchénègues ou de Coumans. Il s'agit vraisemblablement d'un rassemblement composite comprenant des Petchénègues, des Oghouzes et peut-être des Berendéi et des Coumans, auxquels se joignent des groupes déjà présents au sud du fleuve. Leur déplacement peut être lié aux campagnes menées par Vladimir Monomaque contre les nomades établis au nord de la mer Noire[83].

Cette invasion représente une menace plus grave qu'un simple raid. L'installation durable des envahisseurs au sud du Danube exposerait directement les riches provinces de Thrace et de Macédoine et remettrait en cause la restauration de l'autorité impériale dans les Balkans. Jean interrompt donc ses entreprises anatoliennes, rassemble ses forces et veille à leur équipement avant de marcher contre les envahisseurs. Il cherche parallèlement à diviser la coalition adverse en envoyant des interprètes et en offrant à certains chefs des vêtements de soie, de l'argent et des banquets. Plusieurs groupes acceptent de se rallier à lui avant l'affrontement décisif[84]. Finalement, Jean Comnène les prend par surprise en les attaquant près Béroia, généralement identifiée à l'actuelle Stara Zagora, au printemps 1122. Les sources insistent sur l'engagement personnel de l'empereur, qui est blessé à la jambe par une flèche au cours du combat[85]. Les Byzantins contraignent les nomades à se retrancher derrière un cercle de chariots. Après plusieurs assauts infructueux et sanglants, Jean Comnène fait engager la garde varangienne qui emporte la décision[86],[87].

La prise du camp transforme l'affrontement en victoire complète. Une partie des envahisseurs est tuée ou capturée, tandis que les fuyards sont poursuivis par l'armée impériale. Les chefs et les combattants qui se soumettent ne sont pas tous éliminés : Jean en installe plusieurs à l'intérieur de l'Empire et les intègre à ses forces armées[88]. Après la bataille de la colline de Lebounion remportée par son père, Jean Comnène annihile définitivement la puissance militaire des Petchénègues[89]. L'intégration des vaincus lui procure de nouveaux soldats et contribue à la pacification du Paristrion. Plutôt que de maintenir partout un dense réseau de garnisons, le gouvernement impérial s'appuie désormais sur des groupes nomades soumis, établis dans une zone servant de tampon entre les provinces balkaniques et la steppe. Cette organisation sécurise durablement le bas Danube et permet de concentrer davantage de moyens sur le Danube moyen, la Serbie et la frontière hongroise[90],[91].

La bataille acquiert immédiatement une forte portée idéologique. Une fête annuelle, connue comme la « fête des Petchénègues », commémore la victoire jusqu'à la fin du XIIe siècle et semble encore attestée dans le Caucase au XIIIe siècle. Les poètes de cour présentent désormais la victoire de Béroia comme le fondement des succès militaires ultérieurs de Jean, tandis que la dévotion de l'empereur envers la Vierge est associée à l'issue du combat. Par son retentissement dans les sources grecques, syriaques et scandinaves, Béroia devient la victoire la plus célèbre des premières années du règne, elle consolide le pouvoir de Jean Comnène et lui permet de sécuriser durablement le théâtre balkanique[92],[93],[94].

Affirmer la prépondérance impériale dans les Balkans (1123-1129)

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Réimposer la suzeraineté impériale aux Serbes

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Carte figurant l'emprise approximative de la Rascie vers 1130.

Après sa victoire sur les Petchénègues en 1122, Jean II Comnène demeure dans les Balkans afin de rétablir l'autorité impériale sur les principautés serbes. La chronologie de cette intervention reste toutefois incertaine : Jean Cinnamus et Nicétas Choniatès regroupent des événements distincts et ne permettent pas de déterminer précisément leur enchaînement. Une première campagne paraît néanmoins avoir lieu vers 1123, avant la guerre menée contre la Hongrie à la fin de la décennie. Elle vise principalement la Rascie, dont les dirigeants profitent vraisemblablement des difficultés rencontrées par l'Empire pour remettre en cause la suzeraineté byzantine[95],[96].

Les causes immédiates de l'expédition sont mal connues. Les sources byzantines accusent les Serbes de rompre leurs engagements envers l'empereur, sans préciser la nature de cette infraction. L'intervention de Jean s'inscrit plus largement dans la rivalité entre la Rascie et la Dioclée, dont certains souverains recherchent l'appui de Constantinople contre leurs adversaires. L'empereur ne semble donc pas chercher à annexer directement l'intérieur serbe, difficile à contrôler, mais à maintenir un ensemble de principautés clientes dont les rivalités peuvent être arbitrées par le pouvoir impérial[97],[96].

L'armée byzantine inflige une lourde défaite aux Serbes et ramène un nombre important de prisonniers. Une partie d'entre eux est transférée en Bithynie, dans les environs de Nicomédie, où ils reçoivent probablement des terres en échange d'obligations militaires. Ce déplacement de population répond à une pratique traditionnelle de l'Empire, qui associe la punition des communautés rebelles au renforcement démographique et défensif de provinces exposées. L'hypothèse selon laquelle Jean installe simultanément des Petchénègues dans les territoires serbes demeure en revanche conjecturale[98].

Cette victoire ne transforme pas les principautés serbes en provinces byzantines[99]. Elle restaure plutôt une hiérarchie politique dans laquelle leurs dirigeants conservent une large autonomie tout en reconnaissant la prééminence de l'empereur. La politique balkanique de Jean repose ainsi moins sur une occupation permanente que sur la mobilité de l'armée impériale, le contrôle des principales voies de communication et l'entretien de souverains clients susceptibles de contrebalancer leurs voisins[100],[96].

L'affrontement avec Venise

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Drapeau de la république de Venise.

Dans le même temps, Jean poursuit l'épreuve de force engagée avec la République de Venise. Peu après son avènement, il refuse de confirmer le chrysobulle par lequel Alexis Ier avait accordé aux marchands vénitiens de vastes exemptions douanières. Cette décision ne correspond pas à une volonté d'interrompre tout commerce avec Venise, mais à une tentative de renégocier des privilèges dont le coût fiscal et politique devient considérable pour l'Empire. Les Vénitiens considèrent au contraire leur renouvellement comme la contrepartie durable de l'aide navale apportée à Alexis contre les Normands[101],[102]. En outre, pour Michael Angold, les privilèges accordés à Venise contreviennent au principe de la suprématie impériale qui irrigue la pensée politique byzantine[99].

Le conflit prend une dimension militaire au retour de la flotte du doge Domenico Michele, qui a participé à la prise de Tyr par les croisés. À l'automne 1124, les Vénitiens demandent à se ravitailler à Rhodes, mais se heurtent au refus des autorités locales. Ils attaquent alors l'île, puis multiplient les opérations contre les possessions byzantines de la mer Égée. La flotte frappe notamment Methoni, Samos, Chios, Lesbos et Andros, tout en prélevant du butin et des prisonniers. Cette campagne montre que l'Empire ne dispose pas encore des moyens navals nécessaires pour interdire durablement ses eaux à une grande flotte occidentale[103],[101],[104].

La réaction byzantine est difficile à reconstituer. Des poèmes de Théodore Prodrome semblent évoquer des opérations navales dirigées par le grand domestique Jean Axouch, peut-être autour de Lemnos, mais leur langage encomiastique ne permet pas d'affirmer qu'une victoire décisive est remportée. Une tradition vénitienne rapporte également que Jean fait incendier ou détruire des biens appartenant aux Vénitiens à Constantinople. Ces témoignages indiquent que l'empereur tente de résister, sans toutefois démontrer que la flotte impériale soit alors capable de neutraliser celle de Venise[105],[106].

L'affrontement révèle ainsi les limites de la puissance restaurée sous les Comnènes. Jean dispose d'une armée terrestre expérimentée, mais demeure dépendant de partenaires maritimes dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux de l'Empire. La guerre contribue probablement à le convaincre de renforcer et de centraliser les capacités navales byzantines ; elle l'oblige surtout à choisir entre la poursuite d'un conflit coûteux en mer Égée et la défense de la frontière danubienne, où la situation se dégrade rapidement[107],[108],[106].

La crise de 1126

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Couronnement d'Étienne II de Hongrie, tiré de la Chronicon Pictum.

Au milieu des années 1120, plusieurs princes étrangers trouvent refuge à Constantinople et sollicitent l'appui de Jean. Le sultan seldjoukide Mas`ûd Ier, momentanément chassé d'Iconium, le prince hongrois Álmos et le prince diocléen Gradinja cherchent successivement la protection impériale. Leur accueil permet à Jean de disposer de prétendants susceptibles de servir les intérêts byzantins, mais il multiplie également les engagements politiques auxquels l'Empire doit répondre. La cour de Constantinople redevient ainsi un centre d'arbitrage régional, au risque de provoquer les souverains menacés par ces exilés[109],[110].

Le cas d'Álmos est particulièrement lourd de conséquences. Frère du roi Coloman, il a été aveuglé avec son fils Béla afin de l'écarter de la succession. Il s'enfuit auprès de Jean vers 1125, reçoit le nom de Constantin et demeure entouré de partisans hongrois. L'empereur est personnellement lié à la dynastie des Árpád par son mariage avec Irène de Hongrie, mais la présence d'Álmos à Constantinople est perçue par le roi Étienne II comme une menace directe contre son autorité[111],[112].

À ces tensions s'ajoute la révolte de Constantin Gabras, gouverneur de la région de Trébizonde, qui se rend pratiquement indépendant du pouvoir central. Vers 1126, Jean doit donc faire face simultanément aux raids vénitiens, aux ambitions concurrentes des princes serbes, aux conséquences de son soutien aux prétendants étrangers et à la dissidence d'une province stratégique d'Asie Mineure. Cette accumulation de crises contraint l'empereur à hiérarchiser ses objectifs plutôt qu'à poursuivre toutes ses entreprises à la fois[113].

Jean choisit finalement de conclure un accord avec Venise. Par un nouveau chrysobulle promulgué en 1126, il rétablit les privilèges commerciaux accordés par son père, tandis que les Vénitiens renouvellent leurs serments et leurs obligations envers l'Empire. Cette décision constitue un recul par rapport au projet initial de l'empereur, mais elle ne se réduit pas à une capitulation : elle met fin à une guerre maritime coûteuse et libère les ressources nécessaires à la défense des Balkans. La paix ouvre en outre une longue période de coopération entre les deux puissances, avant la nouvelle dégradation de leurs relations sous Manuel Ier[101],[114].

Guerre contre la Hongrie et nouvelle révolte serbe

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Carte de l'Europe vers 1130.

La guerre byzantino-hongroise débute probablement en 1127, bien que les sources divergent sur sa date et sur l'ordre exact des opérations. La présence d'Álmos à Constantinople fournit un motif de conflit, mais les enjeux dépassent sa seule personne : Étienne II cherche à affirmer son influence sur les principautés serbes et à remettre en cause le réseau de forteresses par lequel les Byzantins contrôlent la rive méridionale du Danube. Les échanges commerciaux et les voies reliant l'Europe centrale à Constantinople donnent notamment à Belgrade et à Braničevo une importance stratégique majeure[115],[116],[117].

Profitant de la présence de Jean à Philippopolis, les Hongrois franchissent le Danube et s'emparent de plusieurs positions frontalières. Braničevo est prise et en partie détruite, tandis que l'offensive atteint peut-être Belgrade et les routes conduisant vers Serdica, les sources restant confuses sur l'itinéraire suivi par les Hongrois[115],[118].

Jean rassemble alors une armée comprenant des contingents byzantins, des auxiliaires turcs et des chevaliers occidentaux, notamment ligures, tandis qu'une flottille remonte le Danube. Cette coordination des forces terrestres et navales permet à l'empereur de reprendre l'initiative. Il reconquiert les principales places perdues, puis affronte les Hongrois près de Haram, sur la rive septentrionale du fleuve. Selon Cinnamus, Jean simule une traversée face à l'armée adverse tout en faisant franchir secrètement le Danube à une partie de ses troupes en amont[119],[116],[120],[121].

Attaqués de deux côtés, les Hongrois se replient en désordre avec de lourdes pertes, abandonnant notamment Braničevo. La victoire ne met toutefois pas immédiatement fin à la guerre, car Étienne II conserve des forces importantes et bénéficie encore de soutiens parmi les Serbes[119],[122].

En 1129, le roi de Hongrie reprend l'offensive avec l'aide de contingents venus de Moravie et de ses alliés de Rascie. Les Hongrois s'emparent de nouveau de Braničevo, tandis que les Serbes attaquent la forteresse de Ras, l'un des principaux points d'appui byzantins dans la région[123],[124]. Jean conduit une nouvelle campagne et rétablit la situation sur le Danube, tandis que le duc de Dyrrachium intervient contre les Serbes. Le prince diocléen Juraj est capturé et transféré à Constantinople, où il meurt ensuite en résidence surveillée. La soumission des princes serbes repose cependant toujours sur un équilibre instable : l'Empire peut imposer ou déposer certains dirigeants, mais il ne dispose pas des moyens nécessaires pour administrer directement l'ensemble de leurs territoires montagneux[125],[123].

La guerre s'achève par des négociations menées sur une île du Danube, probablement à proximité de Braničevo. Le règlement exact demeure inconnu, mais la frontière impériale est restaurée et les forteresses méridionales restent aux mains des Byzantins. Jean renonce en revanche à transformer la Hongrie en État client ou à imposer Álmos sur son trône. Après la mort de ce dernier, l'accession de son fils Béla en 1131 et le mariage de celui-ci avec Hélène de Rascie, fille du grand župan Uroš Ier, créent un nouvel équilibre entre la Hongrie et les principautés serbes que Constantinople accepte sans intervenir directement[126],[127].

À l'issue de ces campagnes, la prépondérance byzantine dans les Balkans est donc réaffirmée sans déboucher sur une extension territoriale majeure. Le Danube demeure la frontière de l'Empire, les principaux axes militaires restent protégés et les princes serbes sont ramenés, au moins temporairement, dans sa sphère d'influence. Cette stabilisation permet à Jean de reporter l'essentiel de ses forces vers l'Anatolie, mais elle dépend d'un système de forteresses, d'alliances et de fidélités personnelles qui exige une surveillance constante[123],[128],[129].

Les campagnes en Asie mineure (1130-1135)

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Occupé en Europe entre 1122 et 1128, Jean II ne peut intervenir efficacement en Asie mineure. Ce laps de temps a profité aux Danichmendides dirigés par l'émir turc Gumuchtegin[130].

L'émirat des Danichmendides à sa création à la fin du XIe siècle.

Une Anatolie politiquement fragmentée

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Lorsque Jean II Comnène revient en Anatolie après la guerre contre la Hongrie, la situation politique de la péninsule s'est profondément transformée. Le contrôle byzantin s'étend solidement sur les régions occidentales, mais l'intérieur demeure partagé entre plusieurs puissances turques et chrétiennes dont les alliances fluctuent rapidement. L'émir Ghazi II Gümüchtegin s'impose progressivement comme le principal souverain danichmendide, tandis que le sultan seldjoukide Mas`ûd Ier cherche à consolider son autorité à Iconium. Plus à l'est, Constantin Gabras gouverne la Chaldée autour de Trébizonde d'une manière pratiquement indépendante de Constantinople[131],[132].

Dans les années 1120, Ghazi tire profit des rivalités opposant les fils de Kılıç Arslan Ier et des difficultés rencontrées par les principautés arméniennes et franques. Après s'être emparé de Mélitène, il étend son influence vers le Pont, la Paphlagonie et les passages des monts Taurus. Vers 1130, il est en mesure de menacer simultanément les territoires byzantins du nord de l'Anatolie, la principauté arménienne de Cilicie et les États latins de Syrie. L'intervention de Jean ne s'effectue donc pas au milieu d'une anarchie qu'il pourrait librement exploiter, mais au moment où cette instabilité risque de déboucher sur une hégémonie danichmendide et alors que son pouvoir est affaibli par une défection[133].

La conjuration et l'exil d'Isaac Comnène

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Représentation d'Isaac Comnène sur une fresque de l'église Saint-Sauveur-in-Chora.

En 1130, le sébastocrator Isaac Comnène, frère cadet de Jean, tente de rallier une partie de l'aristocratie contre l'empereur. L'épisode est ignoré par Jean Cinnamus et n'est mentionné que rétrospectivement par Nicétas Choniatès, mais un poème de Théodore Prodrome et la chronique de Michel le Syrien permettent de le dater avec une relative certitude. Informé de la conjuration alors qu'il se prépare à partir en campagne, Jean ramène immédiatement son armée vers la capitale. Incapables de lui opposer une résistance suffisante, Isaac et son fils homonyme prennent la fuite[134].

Les motivations d'Isaac demeurent incertaines. La mort récente de leur frère Andronic, la place désormais occupée par le jeune coempereur Alexis et l'arrivée à l'âge adulte des autres fils de Jean ont probablement réduit son influence à la cour. Il a en outre pu recueillir les mécontentements d'officiers et de dignitaires revenus des campagnes balkaniques. Ces circonstances peuvent expliquer son passage à l'opposition, sans qu'il soit possible de déterminer l'étendue réelle de ses soutiens à Constantinople[135].

Isaac se réfugie auprès de Ghazi, puis entre en relation avec Mas`ûd, Constantin Gabras et Léon Ier d'Arménie. Son fils épouse vraisemblablement une fille du prince arménien et reçoitrait Mopsueste et Adana en dot. Ces rapprochements font planer la menace d'une coalition réunissant les principaux adversaires de Jean en Anatolie autour d'un prétendant au trône impérial. L'empereur ne peut dès lors plus considérer les conflits anatoliens comme une simple confrontation frontalière : le soutien accordé à Isaac transforme Ghazi en adversaire direct de sa dynastie[136].

Jean reste plus d'une année à Constantinople afin de raffermir son autorité. Il renforce ses alliances matrimoniales avec les grandes familles, poursuit la construction du monastère du Pantocrator et accorde une place accrue à la rhétorique de cour. Les œuvres de Théodore Prodrome, de Michel Italikos et de Nicéphore Basilakès contribuent à présenter le règne comme le rétablissement d'un ordre impérial menacé par la trahison. Dans cette perspective, les campagnes à venir répondent autant à une crise intérieure qu'à une stratégie territoriale arrêtée à l'avance[136].

La première conquête de Kastamon

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Photographie de la forteresse de l'actuelle Kastamonu.

Au printemps 1132, Jean reprend l'offensive en direction de la Paphlagonie. Son principal objectif est Kastamon, une forteresse établie sur un éperon rocheux dominant les voies reliant la côte pontique au plateau anatolien. Ancienne possession de la famille des Comnène et lieu de proclamation d'Isaac Ier en 1057, la place est devenue une base depuis laquelle des groupes turcs lancent des raids contre les territoires byzantins. Sa conquête doit donc protéger la frontière, ouvrir une route vers la Chaldée et priver Ghazi d'un point d'appui proche des provinces impériales[137].

L'armée impériale traverse la Bithynie et la Paphlagonie avant d'assiéger Kastamon. Selon Choniatès, Jean encercle la ville au moyen d'échelles et de machines de siège, tandis que Cinnamus insiste sur l'ampleur des préparatifs militaires qui convainc les défenseurs de se rendre. La cité paraît donc céder après une démonstration de force accompagnée d'opérations de siège, sans qu'il soit possible de déterminer si l'assaut final décrit par Choniatès a véritablement lieu. Le gouverneur danichmendide s'enfuit et une partie des défenseurs turcs est capturée[138].

La campagne ne se limite toutefois pas à la prise de la forteresse. Les poèmes contemporains de Théodore Prodrome mentionnent la conquête d'autres positions, nommées Alamos, Alazos et Balza, dont la localisation demeure inconnue. Les Byzantins parcourent la campagne, chassent les groupes armés qui l'occupent et les repoussent au-delà de l'Halys. Une partie de l'armée traverse même le fleuve afin de piller les territoires adverses et d'y capturer des hommes, du bétail et des biens. La prise des places fortes s'accompagne ainsi d'une entreprise plus large de sécurisation territoriale[139],[140].

Cette méthode repose sur la concentration de l'armée autour d'une forteresse principale, la conquête des points d'appui secondaires et le nettoyage militaire de leur arrière-pays. Une barrière naturelle, ici l'Halys, sert ensuite à distinguer le territoire destiné à être défendu de celui qui demeure exposé aux incursions et aux opérations de représailles[141].

L'empereur incorpore en outre une partie des vaincus dans ses forces. Prodrome célèbre la transformation des « loups » turcs en « chiens de garde » de l'État, formule qui paraît désigner l'enrôlement de captifs ou de ralliés dans l'armée byzantine. Cette politique prolonge l'intégration antérieure de Petchénègues et de Serbes déplacés dans l'Empire. Elle révèle également la perméabilité de la frontière : le conflit ne met pas uniformément aux prises des Byzantins et des Turcs, puisque Jean emploie des soldats turcs tandis que Ghazi protège un prince de la dynastie impériale[142],[143],[144].

Le triomphe de 1133 et la perte de Kastamon

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Jean revient à Constantinople en 1133 et y célèbre un triomphe particulièrement mis en scène[145]. Des émirs capturés, parmi lesquels les sources citent l'émir d'Amasée et Alp Arslan de Gangra, sont conduits dans la procession avec le butin pris au-delà de l'Halys. Des chants composés par Théodore Prodrome rappellent les victoires précédentes de l'empereur et présentent la conquête de Kastamon comme le prélude à une expansion universelle de l'Empire. Le cérémonial s'adresse autant à la population de la capitale qu'à l'aristocratie dont Jean cherche à assurer la fidélité après la conjuration de son frère[142],[146].

La rhétorique du triomphe dépasse largement les résultats immédiats de la campagne. Prodrome compare Jean à Josué, à Alexandre le Grand et au Soleil, tandis que l'Halys devient la frontière symbolique séparant l'espace romain d'une « Perse » turque ouverte à la conquête. Kastamon elle-même est personnifiée comme une cité arrachée aux barbares et rendue à l'ordre romain. Cette géographie littéraire témoigne de l'ambition reconquérante affichée par le régime, mais elle ne doit pas être confondue avec la réalité encore instable du contrôle territorial[146].

De fait, Ghazi profite du retour de l'armée impériale à Constantinople pour contre-attaquer. Revenu de ses campagnes orientales, il assiège Kastamon, reprend la ville et massacre sa garnison byzantine. L'épisode, principalement connu par Michel le Syrien, est atténué ou passé sous silence par les historiens byzantins. Il montre que la possession d'une forteresse, même importante, demeure précaire tant que ses accès méridionaux et les régions environnantes ne sont pas durablement maîtrisés[147].

Jean prépare immédiatement une nouvelle campagne, mais plusieurs événements retardent sa réaction. Son épouse Irène-Piroska meurt en 1134, son fils Alexis tombe malade et l'empereur est lui-même temporairement indisposé. Des partisans d'Isaac tentent parallèlement de favoriser son retour à Constantinople, tandis qu'une armée turque attaque sans succès Sozopolis. Les difficultés personnelles, dynastiques et militaires se conjuguent ainsi pour interrompre une offensive que la littérature de cour présente pourtant comme irrésistible[148].

Les campagnes de 1134-1135

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La mort de Ghazi en modifie une nouvelle fois le rapport des forces. Son fils Mohammed lui succède, mais doit immédiatement affronter la révolte de ses frères. Mas`ûd, qui est marié à une fille de Ghazi et redoute la prépondérance du nouveau maître danichmendide, accepte alors une proposition d'alliance de Jean. Il envoie à l'empereur des otages ainsi qu'un contingent commandé par l'un de ses principaux dignitaires. Jean espère ainsi exploiter les divisions de ses adversaires et reprendre la Paphlagonie avec l'appui d'un souverain seldjoukide[149]. L'armée impériale se dirige vers Gangra, au sud des monts de l'Olgassys. La possession de cette ville doit fermer le principal passage reliant Kastamon aux territoires danichmendides et permettre de contrôler durablement la Paphlagonie. Mohammed parvient cependant à convaincre Mas`ûd de changer de camp. Le contingent seldjoukide abandonne de nuit le camp byzantin, malgré les otages remis au préalable. Jean tente alors d'enlever Gangra, mais son assaut contre la citadelle échoue et il doit se retirer à Lopadion pour y passer l'hiver[149].

Jean reprend l'offensive dès le printemps 1135. Kastamon est reconquise après trois jours de bombardement par les machines de siège, puis l'empereur marche de nouveau sur Gangra. Les défenseurs turcs sont alors isolés. Les sources décrivent une résistance conduite par la veuve de l'émir Alp Arslan, laquelle est particulièrement mise en valeur par le poème de Théodore Prodrome[150],[151]. Après d'intenses combats, la reddition intervient lorsque les défenseurs comprennent qu'aucun secours ne leur parviendra[150].

Jean expulse une partie des combattants turcs et installe à Gangra une garnison de 2 000 hommes, effectif exceptionnel qui souligne l'importance stratégique de la place. Il semble également confier le gouvernement de la région à son cousin Adrien Comnène, mais l'identification exacte de sa circonscription demeure incertaine. Le terme archaïsant employé par Nicéphore Basilakès peut désigner la Paphlagonie occidentale ou une portion du thème des Arméniaques, plutôt que la Chaldée toujours contrôlée par Constantin Gabras[152].

Les conquêtes de 1135 ne constituent pas une restauration complète et irréversible de la domination byzantine. Gangra est ultérieurement reprise par les Turcs et la frontière reste traversée par des populations et des forces armées difficiles à contrôler. Toutefois, la plus grande partie de la Paphlagonie demeure intégrée à l'Empire sous le règne de Manuel Ier. Jean obtient ainsi un résultat territorial durable : Kastamon et les régions situées à l'ouest de l'Halys redeviennent les bases d'une présence impériale suffisamment solide pour permettre de nouvelles opérations vers l'est[152],[132]. Après cinq années de campagnes et de revers, il peut désormais diriger ses forces contre la Cilicie arménienne et la principauté d'Antioche[153]. Pour autant ces campagnes démontrent aussi la difficulté pour les Byzantins de reprendre l'Anatolie intérieure sans un durable et coûteux déploiement de forces[154].

L'expédition de Cilicie et de Syrie (1136-1138)

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Roger II couronné par le Christ (mosaïque de la Martorana, Palerme, XIIe siècle).

La conquête de la Cilicie arménienne

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Les États latins d'Orient en 1135.

La stabilisation de la Paphlagonie permet à Jean II Comnène de porter son effort vers le sud-est de l'Anatolie. La Cilicie revêt une importance stratégique particulière : elle commande les passages du Taurus, relie le plateau anatolien à la Syrie et peut servir de base à une intervention contre la principauté d'Antioche. Son contrôle protégerait également les possessions byzantines de la côte méridionale, notamment Séleucie, contre lesquelles le prince arménien Léon Ier exerce une pression croissante[155],[156]. Enfin, un autre intérêt dans la reconquête de cette région consiste en une tenaille possible des possessions turques de l'intérieur, déjà menacées par la reconquête byzantine de la côte anatolienne de la mer Noire[157].

Léon a profité des affrontements entre Byzantins, Seldjoukides, Danichmendides et Francs pour étendre son autorité sur la plaine cilicienne. Il contrôle désormais plusieurs des principales villes de la région et tente de donner une assise territoriale cohérente à la principauté roupénide. Son soutien antérieur à Isaac Comnène, frère rebelle de l'empereur, lui donne en outre une place dans la coalition que Jean s'efforce de démanteler depuis 1130. L'expédition ne répond donc pas seulement à une menace frontalière : elle doit punir un adversaire dynastique et empêcher l'établissement d'une puissance indépendante entre l'Anatolie byzantine et Antioche[158].

Les préparatifs commencent vraisemblablement en 1136 et l'armée impériale franchit le Taurus l'année suivante. Jean mobilise une force considérable, accompagnée d'un important train de siège, tandis qu'une flotte assure probablement une partie de son ravitaillement le long du littoral. La progression repose sur la conquête méthodique des villes et des forteresses qui structurent la plaine cilicienne, conformément à la stratégie déjà employée en Paphlagonie[155],[159],[160].

Tarse, Adana et Mopsueste tombent rapidement aux mains des Byzantins. La résistance la plus sérieuse se concentre à Anazarbe, dont les puissantes murailles dominent la plaine. Finalement, grâce à l'usage intensif de l'artillerie, la cité tombe[161],[162],,[163]. La conquête de la plaine contraint Léon et sa famille à se retirer dans les forteresses montagneuses de l'intérieur. Jean poursuit les opérations contre leurs derniers points d'appui, notamment Vahka, dont le siège se révèle plus difficile. Léon et plusieurs de ses fils sont finalement capturés puis envoyés à Constantinople. Le prince arménien y meurt en captivité, tandis que son fils Thoros parvient ultérieurement à s'évader et à restaurer l'autorité roupénide en Cilicie[164].

La soumission de la Cilicie s'accompagne d'une restauration de l'administration impériale et de la hiérarchie ecclésiastique byzantine. Dans plusieurs villes, Jean remplace les évêques latins par des prélats grecs, manifestant ainsi que la reconquête ne se limite pas à une occupation militaire. La domination obtenue reste néanmoins étroitement tributaire de la présence de l'armée : les forteresses et leurs garnisons assurent le contrôle des principaux axes, mais l'autorité byzantine demeure plus fragile dans les régions montagneuses acquises aux Roupénides[165],[155]. Il n'est pas exclu que l'autorité byzantine ait été en partie confortée par l'identification de Jean Comnène au « roi des Romains » dont le retour est raconté par une prophétie rapportée notamment par Matthieu d'Édesse[166].

La soumission de la principauté d'Antioche

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Arrivée de Jean II Comnène à Antioche. Miniature du XIVe siècle. BnF Ms 2824.

La conquête de la Cilicie place directement la principauté d'Antioche sous la pression de l'Empire. Depuis la mort de Bohémond II en 1130, la succession repose sur sa fille Constance. Jean a probablement envisagé de marier celle-ci à son fils cadet Manuel, ce qui aurait permis d'intégrer la principauté dans le système dynastique des Comnènes. Le choix des barons antiochiens se porte toutefois sur Raymond de Poitiers, qui épouse secrètement Constance et devient prince en 1136[167],[168].

L'échec de ce projet matrimonial ne constitue pas l'unique fondement des revendications byzantines. Jean peut également invoquer les serments prêtés à Alexis Ier par les chefs de la première croisade et le traité de Déabolis de 1108, par lequel Bohémond de Tarente avait reconnu la suzeraineté impériale sur Antioche. Ces accords n'ont jamais été appliqués par les dirigeants effectifs de la principauté, mais ils fournissent à l'empereur une justification juridique et idéologique à son intervention[169].

À la fin du mois d', Jean paraît devant Antioche avec son armée. Raymond refuse d'abord de se soumettre et les Byzantins commencent à bombarder les murailles au moyen de leurs machines de siège. La disproportion des forces et l'absence de secours immédiat conduisent rapidement le prince à négocier. Raymond se rend auprès de l'empereur, lui prête hommage et reconnaît sa suzeraineté sur la principauté[170],[161].

La nature exacte de l'accord demeure discutée. Selon Guillaume de Tyr, Raymond promet de remettre Antioche à l'empereur si celui-ci lui procure en échange une nouvelle principauté constituée d'Alep, de Shaizar, de Hama et de Homs, villes qui doivent encore être conquises. Jean obtient également le droit d'entrer dans Antioche et dans sa citadelle. Jean Cinnamus et Nicétas Choniatès mentionnent plus simplement la reconnaissance de l'empereur comme seigneur de la ville, Raymond en demeurant le gouverneur légitime[170].

La divergence ne permet pas nécessairement de rejeter l'un ou l'autre récit. Guillaume de Tyr interprète l'accord en fonction de la possession territoriale et des obligations féodales, tandis que les auteurs byzantins privilégient le rétablissement de la hiérarchie impériale. Il est donc possible que la remise conditionnelle d'Antioche ait bien été négociée, mais qu'elle ne constitue, aux yeux des Byzantins, qu'une modalité particulière de la suzeraineté déjà reconnue à Jean[171].

L'empereur n'annexe donc pas immédiatement la principauté. Il maintient Raymond à sa tête, à condition que celui-ci lui fournisse une assistance militaire et manifeste publiquement sa dépendance. Ce règlement évite un assaut destructeur contre une grande cité chrétienne et permet à Jean de mobiliser les forces franques contre les puissances musulmanes de Syrie. Il correspond à une politique de domination indirecte dans laquelle la reconnaissance de la primauté impériale importe autant que la possession immédiate du territoire[172],[173].

L'expédition contre Alep et le siège de Shaizar

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Jean Comnène dirige le siège de Shaizar, tandis que certains de ses alliés croisés restent assis. Chronique de Guillaume de Tyr.
Miniature représentant Jean Comnène négociant avec l'émir de Shayzar. Chronique de Guillaume de Tyr.

Jean passe l'hiver de 1137-1138 en Cilicie afin de consolider ses conquêtes et de préparer une campagne commune en Syrie. Au printemps, Raymond de Poitiers et Josselin II rejoignent l'armée impériale avec leurs contingents. L'expédition rassemble ainsi, sous le commandement de l'empereur, des Byzantins, des Turcs au service de l'Empire, des Arméniens et des chevaliers francs. Cette coalition doit combattre Zengi, atabeg de Mossoul et d'Alep, dont la puissance croissante menace directement Antioche et le comté d'Édesse[174],[175].

L'armée se dirige d'abord vers Alep, mais la ville est fortement défendue et dispose de ressources suffisantes pour soutenir un siège prolongé. Jean renonce à l'attaquer directement et cherche plutôt à isoler la cité en s'emparant des places environnantes. Les forces impériales et franques prennent plusieurs forteresses, parmi lesquelles Biza'a, Atarib et Kafartab, avant de progresser vers la vallée de l'Oronte[176],[175],[177].

L'objectif principal devient Shaizar, résidence des émirs Mounqidhites. À partir d', Jean déploie ses machines de siège et soumet les défenses à un bombardement soutenu. Les chroniqueurs musulmans soulignent la puissance de l'artillerie byzantine, capable de projeter des pierres assez lourdes pour détruire des bâtiments entiers[174],[175],[178].

Les murs antiques de la ville d'Alep.

L'empereur dirige personnellement les opérations et s'expose aux projectiles ennemis afin de superviser les travaux. Guillaume de Tyr oppose son activité à l'attitude de Raymond et de Josselin, qu'il décrit jouant aux dés dans leur tente au lieu de participer au siège. Ce tableau répond toutefois à la volonté de l'auteur de condamner moralement les princes francs, accusés d'avoir compromis une occasion de conquérir la Syrie du Nord. Leur participation paraît bien avoir été limitée, mais les détails de cette inaction peuvent avoir été accentués par le chroniqueur[174],[179].

Les réticences de Raymond s'expliquent par les clauses de l'accord conclu à Antioche. Une victoire complète donnerait à Jean les moyens d'exiger la remise de la principauté, tandis que Raymond recevrait des territoires syriens beaucoup plus exposés aux attaques de Zengi. Josselin redoute pour sa part l'établissement d'une domination byzantine directe autour d'Antioche et d'Édesse. Les intérêts des membres de la coalition ne coïncident donc que partiellement : tous souhaitent contenir Zengi, mais les princes francs ne veulent pas que le succès impérial bouleverse l'équilibre politique des États latins[174],[179].

Zengi évite d'affronter directement l'armée impériale, dont les effectifs lui sont probablement supérieurs. Il cherche d'abord à rassembler des renforts. Jean conserve l'initiative militaire, mais la résistance de la citadelle et les difficultés de ravitaillement réduisent progressivement les perspectives d'une conquête rapide[180]. L'émir de Shaizar, Sultan ibn Mounqidh, propose finalement de reconnaître la suzeraineté impériale, de verser un tribut et de remettre à Jean de riches présents[181]. Parmi ceux-ci figure une croix de pierre précieuse que la tradition byzantine associe à Romain IV et à la défaite de Manzikert. L'authenticité de cette provenance est invérifiable, mais la restitution d'un objet présenté comme une relique impériale permet de transformer la levée du siège en victoire symbolique. Quoi qu'il en soit, confronté à la passivité de ses alliés, Jean Comnène préfère battre en retraite[182],[183].

Une prépondérance impériale sans annexion durable

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Jean II reçoit Raymond de Poitiers en 1138 (manuscrit d'Estoire d'Eracles, Guillaume de Tyr, Bibliothèque municipale d'Amiens, XVe siècle).

Sur le chemin du retour, Jean effectue une entrée solennelle dans Antioche. Il porte les insignes impériaux tandis que Raymond l'accompagne dans une position subordonnée et tient, selon Guillaume de Tyr, la bride de son cheval. La cérémonie rend visible l'ordre politique revendiqué par Constantinople : l'empereur apparaît comme le souverain supérieur de la ville et le chef des puissances chrétiennes d'Orient, tandis que le prince d'Antioche exerce son autorité par délégation[184],[185].

Jean tente probablement d'obtenir l'accès permanent à la citadelle et d'y installer une garnison. Josselin aurait alors encouragé les habitants latins à se soulever en affirmant que l'empereur entend les expulser. Privé d'une partie de son armée, restée à l'extérieur des murailles, Jean renonce à provoquer un affrontement dans la ville. Guillaume de Tyr transforme l'épisode en échec humiliant, tandis que les sources grecques retiennent surtout l'accueil solennel réservé à l'empereur ; la confrontation révèle néanmoins les limites concrètes de la soumission de Raymond[186].

Jean quitte finalement la région sans occuper Antioche. Raymond demeure prince et l'accord de 1137 n'est pas appliqué dans sa dimension territoriale éventuelle. La principauté a cependant reconnu formellement la suzeraineté impériale, participé à une campagne commandée par l'empereur et accueilli celui-ci selon un cérémonial affirmant sa prééminence. Du point de vue byzantin, ces résultats peuvent suffire à présenter l'expédition comme une restauration de l'ordre politique légitime[187].

Les résultats territoriaux sont plus nets en Cilicie, où les principales villes et forteresses sont replacées sous administration byzantine. Cette conquête protège les routes méridionales de l'Anatolie et procure à l'Empire une base avancée contre Antioche et les puissances musulmanes de Syrie. Elle demeure néanmoins difficile à conserver : éloignées du centre impérial et entourées de massifs favorables aux résistances locales, les garnisons ciliciennes dépendent de la capacité de l'empereur à intervenir régulièrement[155].

La campagne de Shaizar aboutit pour sa part à une soumission tributaire plutôt qu'à une annexion. Jean ne dispose ni du temps ni des moyens nécessaires pour occuper durablement l'intérieur syrien, tandis que ses alliés francs redoutent autant l'expansion byzantine que celle de Zengi. L'expédition ne constitue donc pas une tentative manquée de conquête intégrale de la Syrie : elle associe acquisition territoriale en Cilicie, suzeraineté indirecte sur Antioche et démonstration de puissance contre les principautés musulmanes[188],[189].

Encore aujourd'hui, les historiens ne s'accordent pas sur les objectifs réels de Jean Comnène en Terre Sainte. Pour Jonathan Harris, il cherche moins à conquérir ces terres qu'à y exercer une suzeraineté ou une influence assurant aux Byzantins une forme de prépondérance sans présence directe[187]. Ralph-Johannes Lilie estime lui qu'il est dans une entreprise de conquête, qui échoue donc au moins partiellement[179]. Il est rejoint pour partie par David Parnell, lequel pense néanmoins qu'il ne souhaite pas éliminer complètement la principauté latine d'Antioche[190].

Consolidation en Anatolie et échec devant Néocésarée (1139-1141)

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Le retour de la menace danichmendide

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Au retour de son expédition syrienne, Jean II Comnène retrouve une situation dégradée en Anatolie. Les troupes du sultan seldjoukide Mas`ûd Ier ont repris leurs incursions contre les territoires impériaux, tandis que l'émir danichmendide Mohammed a surmonté les oppositions internes à sa famille et reconstitué l'unité de ses possessions. Jean détache une partie de son armée contre les Seldjoukides d'Iconium et lui fait mener une contre-incursion au cours de laquelle des hommes, des troupeaux et des animaux de trait sont capturés. L'opération reprend les méthodes employées par les groupes turcs contre les provinces byzantines, sans déboucher sur une conquête territoriale[191].

Les Danichmendides représentent cependant la menace la plus immédiate. Au début de 1139, leurs forces interviennent simultanément en Bithynie et dans le nord de la Cilicie. Mohammed reprend notamment les forteresses de Vahka et de Kapniskerti, conquises par Jean lors de sa précédente campagne. Ces revers n'entraînent pas la perte de la plaine cilicienne, mais ils fragilisent les passages montagneux qui la protègent et montrent que les acquisitions de 1137 ne peuvent être conservées sans une présence militaire continue[191].

La présence de l'empereur en Bithynie suffit apparemment à interrompre les incursions danichmendides dans la région. Une trêve, formelle ou tacite, paraît également s'établir avec Mas`ûd. Jean profite de cette accalmie pour faire construire la forteresse d'Ankyros, sur le Maceste, afin de renforcer la défense de la Phrygie et de dégager des forces pour une campagne dans le nord-est de l'Anatolie. Ses objectifs sont alors de sécuriser le thème des Arméniaques, de mettre fin à la dissidence de Constantin Gabras à Trébizonde et d'attaquer les Danichmendides autour de Néocésarée[192],[193].

Cette nouvelle expédition intervient alors que l'armée combat presque continuellement depuis 1137. Selon Nicétas Choniatès, certains soldats tentent de regagner leur foyer et l'empereur fait surveiller les routes ainsi que les lieux d'embarquement pour empêcher leur départ. Il autorise néanmoins l'expression de leurs griefs et parvient à maintenir ses unités sous les armes. Ce témoignage, inhabituellement critique, montre que la capacité de mobilisation du régime se heurte désormais à l'épuisement des hommes autant qu'aux résistances ennemies[192].

La réintégration de Trébizonde

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Jean part vers le nord-est de l'Anatolie à la fin du printemps 1139. Les sources ne décrivent pas le déroulement de la campagne avant l'établissement de ses quartiers d'hiver dans une localité pontique nommée Kinte, le [194]. L'absence de récit détaillé rend difficile la reconstitution des opérations. Lorsque la campagne reprend en 1140, le thème des Arméniaques paraît cependant sécurisé et la dissidence de Constantin Gabras a pris fin. Jean a donc probablement rétabli son autorité sur la côte pontique et sur les territoires reliant la Paphlagonie à la Chaldée. Il n'est pas possible de déterminer si Gabras est vaincu militairement, s'il se soumet ou si un accord lui permet de quitter le pouvoir[195].

Le silence des chroniqueurs sur la disparition d'une autonomie maintenue pendant près d'une décennie est remarquable. Selon Maximilian Lau, il pourrait s'expliquer par le caractère embarrassant de cette longue dissidence pour l'image du pouvoir impérial : Gabras a gouverné Trébizonde indépendamment et paraît même avoir frappé sa propre monnaie. Une réintégration négociée ou obtenue sans victoire spectaculaire se prête moins à l'éloge que les sièges de Kastamon, d'Anazarbe ou de Shaizar. Cette explication demeure toutefois une interprétation historiographique plutôt qu'un fait établi[195]. Dans son étude sur les contestations du pouvoir impérial, Jean-Claude Cheynet émet l'hypothèse que la longue autonomie de Constantin Gabras peut s'expliquer par son caractère finalement peu dangereux pour le pouvoir de Jean Comnène, qui n'aurait pas fait de sa répression une priorité. Elle n'en reste pas moins une manifestation de la dissidence de plus en plus récurrente de certaines provinces extérieures de l'Empire[CH 2]. Vers la même période, il semble qu'un certain Kassianos se soit rendu brièvement indépendant en Paphlagonie[CH 3],[196].

L'intégration de la province de Trébizonde paraît néanmoins durable une fois durable. Étienne Skylitzès, ancien professeur et correspondant de Théodore Prodrome, devient métropolite de Trébizonde peu après le retour de la ville dans l'obédience impériale. Des membres de la famille Gabras poursuivent leur carrière loin de leur ancienne base régionale : l'un sert ensuite comme conseiller de Manuel Ier, tandis que d'autres rejoignent la cour seldjoukide ou la Crimée. Trébizonde reste pour sa part fidèle à Constantinople jusqu'à la quatrième croisade en 1204[197],[198].

La campagne de 1139 permet ainsi de restaurer la continuité des possessions byzantines sur le littoral pontique. Elle ne constitue pas seulement la suppression d'une dissidence locale : en contrôlant les communications entre la Paphlagonie et la Chaldée, Jean améliore sa capacité à intervenir contre les territoires danichmendides de l'intérieur. Néocésarée devient dès lors l'objectif logique d'une nouvelle progression vers la Cappadoce[198].

L'expédition contre Néocésarée

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La prise de Néocésarée aurait profondément modifié l'équilibre anatolien. Située au cœur des possessions de Mohammed, la ville commande les routes reliant le Pont à la Cappadoce et à l'intérieur du plateau. Sa conquête aurait séparé les territoires danichmendides occidentaux de leurs possessions orientales, tout en ouvrant une liaison terrestre plus directe entre les provinces pontiques et la Cilicie. Elle aurait également rapproché la frontière byzantine des régions contrôlées ou menacées par les alliés géorgiens et francs de l'Empire[199].

L'offensive commence pourtant dans des conditions défavorables. L'armée a passé l'hiver dans une région nouvellement conquise, loin de ses bases habituelles, après plusieurs années de campagnes presque ininterrompues. L'hiver 1139-1140 est particulièrement rigoureux : les réserves diminuent et une partie des chevaux et des animaux de bât périt. Lorsque les opérations reprennent en , les troupes doivent progresser à travers des vallées étroites et des cols montagneux peu propices au ravitaillement d'une armée nombreuse[200].

Les Danichmendides exploitent ces difficultés en multipliant les embuscades et les attaques contre les colonnes impériales. Le manque de chevaux contraint Jean à constituer une unité d'élite réunissant les meilleurs lanciers byzantins et latins, auxquels il attribue les montures encore disponibles. Lors d'un affrontement sur le Lycos, il fait simultanément avancer des enseignes d'infanterie de manière à donner l'impression qu'il dispose de plusieurs formations de cavalerie. La manœuvre trompe les adversaires, qui se retirent, mais elle révèle aussi la faiblesse réelle des moyens montés de l'armée[201],[202].

Jean atteint finalement Néocésarée et entreprend le siège de la ville. La citadelle occupe une hauteur dominant une vallée fertile, mais les Byzantins demeurent entourés de reliefs contrôlés par les Danichmendides. Les lignes de ravitaillement s'étirent à travers un territoire hostile, sans pouvoir bénéficier de l'appui maritime qui avait facilité les campagnes de Cilicie. L'armée doit simultanément surveiller la forteresse, protéger son camp et affronter les forces mobiles qui harcèlent ses communications[202].

Les difficultés se prolongent avec l'évolution des conditions climatiques. Au froid de l'hiver succèdent une sécheresse et de fortes chaleurs, alors que les soldats doivent rester équipés pour faire face à des attaques permanentes. Théodore Prodrome insiste sur les pentes abruptes, les défilés envahis de broussailles et le manque d'eau. Son poème transforme cette épreuve en démonstration de l'endurance de l'empereur et de ses hommes, mais il confirme indirectement la gravité des contraintes logistiques rencontrées par l'armée[203].

Lors d'une attaque turque, le jeune Manuel intervient personnellement pour secourir une unité byzantine en difficulté. Il parvient à repousser les assaillants et reçoit publiquement les félicitations de son père. Choniatès affirme cependant que Jean le réprimande et le frappe ensuite en privé pour avoir engagé sa vie de manière irréfléchie. L'épisode est diversement présenté par les auteurs : Jean Cinnamus, qui cherche à exalter le futur Manuel Ier, insiste sur son courage, tandis que Choniatès met en avant la discipline imposée par l'empereur[204].

La défection de Jean Comnène

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La situation de l'armée se détériore encore lorsque Jean Comnène, fils du sébastocrator Isaac, passe dans le camp turc. Choniatès explique sa défection par une querelle apparemment insignifiante. L'empereur lui aurait ordonné de céder son cheval arabe à un chevalier latin demeuré sans monture. Après avoir protesté et proposé que la possession du cheval soit décidée par un duel, le jeune aristocrate obéit, monte un autre cheval puis rejoint les lignes adverses en retournant sa lance en signe de reddition[205],[206]. Ce changement d'allégeance, qui a probablement des causes plus profondes que la querelle du cheval, illustre la porosité de cette frontière[206],[205],[207]. La défection a surtout une conséquence militaire immédiate. Déjà largement entamée, l'armée byzantine est désormais exposée au risque de la trahison d'un des siens qui connaît ses forces et ses faiblesses et Jean Comnène préfère battre en retraite[205],[208].

Repli et consolidation en 1141

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Jean II Comnène et sa femme Irène, mosaïque à l'intérieur de Sainte-Sophie. Le couple impérial entoure la Vierge Marie portant Jésus Christ. Jean porte un sac assimilé à un apokombion, symbolisant une donation à la basilique Sainte-Sophie. Par-là, il affirme sa posture protectrice de l'Église dont il contribue au fonctionnement. L'inscription autour de l'empereur peut se lire ainsi : « Jean, dans le Christ Dieu fidèle empereur, porphyrogénète et autocrate des Romains, le Comnène. » L'éclat des mosaïques, notamment celles représentant les vêtements du couple impérial, est caractéristique de l'art de l'époque des Comènes[209].

Malgré son échec devant Néocésarée, Jean conserve les acquis obtenus au début de l'expédition. Le thème des Arméniaques est sécurisé, la Chaldée est replacée sous l'autorité impériale et la côte pontique forme de nouveau un ensemble continu avec la Paphlagonie. La campagne ne débouche donc pas sur l'effondrement parfois suggéré par le récit dramatique de la défection : elle échoue dans son objectif maximal de pénétration en Cappadoce, mais atteint des résultats défensifs durables[210].

L'empereur ne rentre à Constantinople que le , ce qui suggère qu'il consacre plusieurs mois à organiser les territoires reconquis et à renforcer leurs défenses. Au cours de l'année 1141, il rejoint encore Lopadion pour superviser des opérations sur la frontière orientale, sans entreprendre de nouvelle campagne majeure. Cette pause permet à l'armée de se reconstituer après quatre années de mobilisation presque continue[211].

La défection de son fils paraît également affecter la position d'Isaac Comnène. Celui-ci est éloigné de Constantinople et établi à Héraclée du Pont, où il conserve toutefois des conditions de vie honorables. Il ne s'agit pas d'une détention rigoureuse comparable à celles imposées à certains prétendants : la ville reste aisément accessible depuis la capitale et Isaac dépend désormais entièrement de son frère pour son rang et ses ressources. La mesure constitue probablement une précaution dynastique plus qu'une réponse à une menace immédiate[211],[212].

Jean profite enfin de cette période de consolidation pour réactiver sa diplomatie occidentale. Dans une lettre adressée en 1141 au pape Innocent II, il affirme l'unité de l'Église et évoque les « deux glaives » chargés de gouverner la société chrétienne. La formule ne prouve pas l'existence d'un projet précis d'unification ecclésiastique ou de monarchie universelle : elle paraît surtout destinée à obtenir la reconnaissance de son titre d'empereur des Romains et à empêcher la papauté de soutenir les adversaires normands de Byzance[213],[214].

Parallèlement, Jean renouvelle son alliance avec le roi des Romains Conrad III contre Roger II. Un mariage est négocié entre Manuel et Berthe de Sulzbach, belle-sœur de Conrad, tandis que Venise et Pise participent aux échanges diplomatiques. Les désaccords relatifs au partage éventuel de l'Italie méridionale empêchent toute intervention immédiate, mais l'alliance permet à Jean de contenir la menace normande pendant qu'il prépare une nouvelle expédition en Orient[213],[215].

Les années 1139-1141 mettent ainsi en évidence les deux dimensions de la politique impériale. Jean obtient un succès territorial discret mais durable avec la réintégration de Trébizonde, puis échoue devant Néocésarée après avoir engagé une armée épuisée dans une opération trop éloignée de ses bases. Sans renoncer à ses ambitions, il consacre alors une année à restaurer ses forces, à consolider ses frontières et à neutraliser diplomatiquement les menaces occidentales avant de reprendre l'offensive en 1142[216].

Dernière expédition et mort de Jean II (1142-1143)

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La campagne du lac de Beyşehir

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Vue aérienne du lac de Beyşehir avec certaines de ses îles.

La mort de l'émir danichmendide Mohammed, le , provoque une nouvelle guerre de succession en Anatolie. Ses fils, ses frères et leurs descendants se disputent ses possessions, tandis que le sultan seldjoukide Mas`ûd Ier, qui a épousé l'une de ses filles, intervient dans le conflit. Les sources contemporaines rendent imparfaitement compte de ces alliances changeantes, mais trois principaux centres de pouvoir paraissent se constituer autour de Mélitène, de Néocésarée et d'Ancyre. Cette fragmentation réduit momentanément la menace d'une offensive coordonnée contre l'Empire[217].

Au début de 1142, des forces turques attaquent néanmoins Sozopolis. Leur identité exacte demeure inconnue ; Maximilian Lau propose de les rattacher à Dhu'l-Nun, l'un des fils de Mohammed, mais cette identification reste conjecturale. Jean se porte rapidement au secours de la ville et contraint les assaillants à se retirer, puis rejoint Attaleia afin de rétablir l'ordre dans les provinces environnantes[218].

L'empereur dirige ensuite son armée vers le lac Pousgousè, l'actuel lac de Beyşehir, situé à proximité des territoires du sultanat d'Iconium. Plusieurs îles fortifiées du lac sont occupées par des populations chrétiennes que Jean Cinnamus qualifie de « Romaines », mais qui entretiennent depuis longtemps des relations économiques et politiques avec les Turcs. Leurs habitants refusent l'autorité impériale et considèrent les troupes de Jean comme une force ennemie. Cette résistance montre que l'identité religieuse ou linguistique ne détermine pas mécaniquement les fidélités politiques dans l'Anatolie du XIIe siècle.[219],[220],[CH 4].

Jean propose d'abord aux habitants de se soumettre ou d'abandonner les îles pour rejoindre les territoires turcs. Devant leur refus, il fait assembler des embarcations et les recouvre de planches afin d'y installer des machines de siège. Les vents violents qui parcourent le lac renversent plusieurs de ces plateformes et causent des pertes importantes, mais les Byzantins parviennent finalement à prendre les fortifications insulaires[220]. La possession du lac rapproche la frontière impériale d'Iconium et procure à Jean une base avancée contre le sultanat seldjoukide. Il est possible qu'il ait projeté de poursuivre immédiatement son offensive contre la capitale de Mas`ûd, mais aucun témoignage n'établit formellement l'existence d'un siège déjà préparé. La campagne est en tout cas interrompue par un événement qui bouleverse à la fois les projets militaires de l'empereur et l'organisation de sa succession[221].

La mort d'Alexis et d'Andronic Comnène

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Mosaïque d'Alexis Comnène à Sainte-Sophie. Celle-ci se retrouve à côté de la grande mosaïque représentant le couple impérial, affirmant ainsi une continuité dynastique.

Pendant la campagne, le fils aîné de Jean, le coempereur Alexis Comnène, contracte une fièvre et meurt le . Associé au trône depuis l'enfance, Alexis est alors l'héritier incontesté de l'Empire et exerce déjà des responsabilités militaires importantes. Sa disparition ne constitue donc pas seulement un deuil familial : elle prive le régime de son successeur désigné et remet en cause une transmission dynastique préparée depuis plus de vingt ans[221].

Jean retourne à Attaleia et fait transporter le corps d'Alexis vers Constantinople par voie maritime. Deux autres fils de l'empereur, Andronic et Isaac, accompagnent la dépouille. Andronic tombe cependant malade pendant le voyage et meurt à son tour. En quelques semaines, Jean perd ainsi son fils aîné et celui qui lui succédait désormais dans l'ordre de primogéniture, ne laissant plus que deux héritiers possibles, Isaac et Manuel[221].

Les oraisons funèbres de Michel Italikos et les récits postérieurs insistent sur la douleur de l'empereur, mais celui-ci ne renonce pas à poursuivre la campagne. Les deux décès désorganisent néanmoins la chaîne de commandement et obscurcissent la succession. Isaac, l'aîné des fils survivants, repart vers Constantinople avec les dépouilles de ses frères, tandis que Manuel demeure auprès de son père et acquiert ainsi une position centrale au sein de l'armée[222].

La question de savoir si Jean envisage déjà de confier à Manuel le gouvernement de territoires orientaux reste discutée. Cinnamus lui attribue le projet de réunir sous l'autorité du jeune prince Attaleia, Chypre, la Cilicie et Antioche. Une telle organisation n'aurait pas nécessairement constitué un partage indépendant de l'Empire : elle aurait pu correspondre à l'établissement d'un commandement régional exercé par un prince impérial sous l'autorité de son père. Toutefois, la formulation de ce projet peut aussi résulter d'une reconstruction destinée à annoncer le règne ultérieur de Manuel[223],[224].

Le retour vers Antioche

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Les possessions de Zengi et la situation au Proche-Orient juste après la mort de Jean Comnène.

Jean décide de poursuivre sa marche vers la Cilicie et la Syrie. Les sources divergent sur la place de cette expédition dans ses projets initiaux : Nicétas Choniatès présente la mort d'Alexis comme le moment où l'empereur se détourne d'Iconium, tandis que Cinnamus affirme que le retour vers Antioche était prévu dès le départ. La guerre opposant les héritiers de Mohammed réduit en tout cas le risque d'une attaque danichmendide et permet à Jean d'engager ses forces plus au sud[224].

En , l'empereur traverse les territoires du comté d'Édesse et arrive devant Turbessel. Il exige de Josselin II d'Édesse des garanties de fidélité et obtient comme otage sa fille Isabelle. Cette précaution répond à l'attitude du comte pendant la campagne de Shaizar en 1138 : Jean entend empêcher les princes francs d'adopter de nouveau une politique d'obstruction une fois les opérations engagées[225],[186].

L'empereur demande ensuite à Raymond de Poitiers de lui remettre Antioche conformément aux engagements pris en 1137. Son objectif immédiat paraît être d'utiliser la citadelle comme dépôt pour le trésor, les vivres et les machines de siège nécessaires à une nouvelle campagne contre les puissances musulmanes de Syrie. La possession de la forteresse aurait également rendu effective une suzeraineté restée jusque-là essentiellement cérémonielle[226]. La position de Raymond est ambiguë. Menacé par Zengi, il a lui-même sollicité le retour de l'empereur et a besoin de son appui militaire. Une partie des barons, le patriarche latin et les descendants des groupes normands établis dans la principauté refusent toutefois une occupation byzantine. Ils soutiennent que Raymond ne détient Antioche qu'en raison de son mariage avec Constance et qu'il ne peut en transférer la souveraineté sans l'accord de ses sujets[227].

Jean renonce à prendre la ville par la force. Il sait qu'un assaut contre une grande cité chrétienne compromettrait sa réputation dans le monde latin et risquerait de détruire la base dont il a besoin pour agir en Syrie. Il se retire donc en Cilicie pour y passer l'hiver, tout en autorisant ses soldats à prélever des provisions et à couper des arbres dans les faubourgs. Choniatès précise néanmoins qu'il interdit de mener une guerre ouverte contre les chrétiens[228]. Ce retrait ne signifie pas l'abandon des revendications impériales. Une ambassade génoise rejoint le camp de Jean afin de négocier des privilèges commerciaux, signe que les puissances maritimes envisagent sérieusement une prochaine domination byzantine sur Antioche. L'empereur entend reprendre la campagne au printemps 1143, forcer Raymond à participer aux opérations et régler durablement le statut de la principauté[229],[228].

Le projet de pèlerinage à Jérusalem

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Foulques V d'Anjou, roi de Jérusalem.

Jean établit ses quartiers d'hiver à Tarse. Il envoie alors une ambassade au roi Foulques V d'Anjou pour annoncer son intention de se rendre à Jérusalem, officiellement afin de prier au Saint-Sépulcre et d'aider le royaume contre ses ennemis. Ce projet est cohérent avec la piété personnelle de l'empereur, qui fait offrir au sanctuaire un luminaire d'or, mais il possède également une portée politique évidente[230],[231].

Depuis la reconquête de Jérusalem par Héraclius en 629, aucun empereur romain ne s'est rendu dans la ville sainte. Une visite de Jean aurait donc produit une puissante démonstration symbolique et lui aurait permis de revendiquer la protection de l'ensemble des chrétiens d'Orient. Elle aurait aussi contraint Foulques, qui a jusque-là évité de rencontrer personnellement l'empereur, à se positionner dans la hiérarchie politique dominée par Constantinople[231]. L'empereur peut également chercher à obtenir le soutien du royaume de Jérusalem à ses prétentions sur Antioche et Édesse, voire à améliorer la situation des communautés orthodoxes placées sous domination latine. L'hypothèse selon laquelle il aurait voulu imposer à Jérusalem un règlement ecclésiastique comparable à celui envisagé à Antioche reste toutefois spéculative. De même, rien ne permet d'affirmer qu'il projette une annexion du royaume[230],[231],[N 1].

Foulques répond favorablement en principe, mais demande à Jean de ne pas venir accompagné de plus de 10 000 hommes, le royaume étant selon lui incapable d'entretenir une armée plus nombreuse. Guillaume de Tyr affirme que l'empereur renonce parce qu'une escorte aussi réduite lui paraît incompatible avec sa dignité. Il est également possible que Jean refuse de pénétrer dans une région politiquement instable sans disposer des forces nécessaires pour garantir sa sécurité et peser sur les dirigeants latins[230],[232].

Une chronique syriaque mentionne en outre un projet matrimonial destiné à établir la concorde entre Byzantins et Francs. Les personnes concernées ne sont pas nommées. Une union de Manuel avec une fille de Josselin II a été envisagée par certains historiens, mais elle ne peut être considérée comme établie. L'information indique tout au plus que Jean cherche encore à intégrer les États latins à son système d'alliances dynastiques[232].

L'accident de chasse

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Miniature de L'Histoire d'Outre-Mer par le Maître de Fauvel représentant Jean Comnène à la chasse.

Au début du printemps 1143, Jean séjourne près d'Anazarbe, en Cilicie. À l'approche de la reprise des opérations, il participe à une chasse au sanglier. Les récits divergent sur le détail de l'accident, mais s'accordent sur son déroulement général. Jean affronte à pied un sanglier et, après avoir été déséquilibré, se blesse la main avec une flèche de son propre carquois. Une chronique syriaque remplace le sanglier par un cerf, sans modifier la structure de l'événement. La plaie paraît d'abord bénigne, puis la main enfle et la douleur s'étend progressivement au bras[233],[234].

Les sources médiévales affirment généralement que la flèche est empoisonnée. Des analyses médicales modernes privilégient plutôt une infection nécrosante des tissus mous provoquée par la contamination de la plaie. L'évolution différée des symptômes et la propagation de l'œdème sont compatibles avec une infection sévère, mais l'imprécision clinique des témoignages interdit de déterminer rétrospectivement l'agent pathogène ou d'exclure absolument l'action d'une substance toxique[234],[235],[236].

Les médecins pratiquent plusieurs incisions afin de réduire l'enflure et proposent finalement l'amputation. Jean la refuse, déclarant selon une tradition rapportée par Guillaume de Tyr qu'il ne convient pas de gouverner l'Empire romain d'une seule main. Cette parole peut avoir été embellie pour donner à sa mort une dimension héroïque. Elle reflète néanmoins la conception exigeante de la dignité physique attachée à la fonction impériale[237].

L'hypothèse d'un assassinat, défendue notamment par Robert Browning, repose sur des textes rhétoriques qui évoquent une blessure inattendue et la main mystérieusement immobilisée de l'empereur. Ces formulations peuvent cependant désigner la Fortune ou la Providence plutôt qu'un meurtrier. Aucun récit narratif ne mentionne une manipulation des flèches, un empoisonneur ou une enquête menée dans le camp[238],[236]. Plusieurs groupes bénéficient certes de la mort de Jean : les partisans de l'autonomie arménienne, les dirigeants d'Antioche, Zengi et, sur le plan dynastique, Manuel. L'existence de bénéficiaires ne suffit toutefois pas à établir une conspiration, d'autant qu'aucun d'eux ne peut être relié matériellement à l'accident ou aux soins prodigués à l'empereur. L'explication par une blessure accidentelle suivie d'une infection demeure donc la plus vraisemblable[236],[235].

La désignation de Manuel et la mort de Jean II

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Mort de Jean II Comnène, et couronnement de son fils Manuel Ier Comnène (manuscrit, BnF, Paris, XIIIe siècle).

Conscient de la gravité de son état, Jean reçoit la communion le dimanche de Pâques, , puis autorise les soldats et les membres de son entourage à lui présenter leurs requêtes. Le lendemain, à l'instigation de Jean Axouch, il renouvelle cette audience. L'organisation de la succession devient alors urgente : Isaac, fils survivant le plus âgé, se trouve à Constantinople, tandis que Manuel demeure auprès de l'armée en Cilicie[237]. Cinnamus, Choniatès et Guillaume de Tyr attribuent à Jean un discours dans lequel il justifie le choix de Manuel par son courage, ses qualités de commandement et sa présence auprès de l'armée. Ces discours ont probablement été recomposés après les événements. Le choix du fils cadet répond néanmoins à une logique politique : Manuel bénéficie du soutien des soldats, connaît les officiers de la campagne et peut immédiatement prendre le contrôle d'une force éloignée de Constantinople[239].

Michel Italikos présente l'enchaînement d'une manière légèrement différente : l'armée acclame d'abord Manuel et l'empereur donne ensuite son assentiment. Ce témoignage ne prouve pas que Manuel impose son choix à un père incapable de décider, mais il indique que l'adhésion de l'armée précède ou accompagne étroitement la désignation dynastique. La succession résulte donc probablement d'un accord entre Jean, Jean Axouch, les principaux commandants et les troupes présentes dans le camp[239].

Jean fait couronner symboliquement Manuel avec le diadème impérial et recommande son choix aux dignitaires. Axouch est envoyé rapidement à Constantinople afin de prendre possession du palais et de prévenir toute opposition. Isaac est placé sous surveillance au monastère du Pantocrator, mesure qui permet d'éviter qu'il ne fasse valoir sa primogéniture avant l'arrivée de son frère[240].

Jean II Comnène meurt le , après un règne de près de vingt-cinq ans. Une tradition orientale place sa mort le 10 avril, mais la date du 8 est généralement retenue. Sa dépouille est transportée à Mopsueste, puis ramenée par mer à Constantinople, où elle est inhumée dans le monastère du Pantocrator, nécropole des Comnènes, aux côtés de l'impératrice Irène et de leurs fils Alexis et Andronic[241].

Sa disparition interrompt une campagne dont les objectifs demeurent inachevés. Antioche n'est pas occupée, le projet de voyage à Jérusalem est abandonné et aucune nouvelle offensive n'est lancée contre Zengi ou Iconium. La mort de l'empereur ne provoque cependant ni défaite militaire immédiate ni crise durable de succession : Axouch assure le contrôle de la capitale et Manuel peut rejoindre Constantinople pour y faire reconnaître son autorité[240].

Les conséquences se font davantage sentir à moyen terme. Les Arméniens dirigés par Thoros II rétablissent progressivement leur autonomie en Cilicie, tandis que Zengi s'empare d'Édesse en 1144, événement qui contribue au déclenchement de la deuxième croisade. Manuel reprend ensuite une partie des projets de son père[241],[187].

Gouvernement de l'Empire et appareil militaire

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Dans le cadre du gouvernement de l'Empire, Jean Comnène participe à l'aménagement du palais des Blachernes, qui tend à devenir la résidence principale du souverain au détriment du Grand Palais. Il fait notamment produire une grande fresque qui héroïse les accomplissements de son père.

Une stratégie fondée sur les places fortes

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Carte de l'Empire byzantin vers 1140.

La politique militaire de Jean II Comnène repose largement sur le contrôle des villes fortifiées, des passages fluviaux et des principaux axes de communication[242],[243]. La stratégie impériale ne se réduit donc pas à la recherche de batailles décisives : elle vise principalement l'occupation des sites capables de structurer durablement un territoire, tandis que l'échec à tenir durablement certaines positions fragilisent l'ampleur de la reconquête[242],[243].

Les forteresses ne forment pas une ligne frontalière continue séparant nettement l'Empire des territoires turcs. Elles constituent plutôt un réseau en profondeur, composé de places de tailles diverses capables de surveiller les routes, de protéger les populations et de soutenir les mouvements de l'armée de campagne. Les sites les plus importants servent de bases logistiques et administratives, tandis que les ouvrages secondaires sécurisent les ponts, les vallées et les carrefours[244]. Cette organisation correspond au caractère encore mouvant de la frontière anatolienne[245],[246].

Lopadion constitue le principal point d'appui du dispositif anatolien. Située sur le Rhyndaque, à proximité d'un pont et de la grande route traversant l'Anatolie d'ouest en est, la ville permet de rassembler les troupes venant des provinces européennes et asiatiques. Jean la dote d'une enceinte couvrant plus de dix hectares, suffisamment vaste pour accueillir temporairement la cour, l'armée impériale et leurs équipements[247].

Plus au sud, Jean fait construire ou restaurer la forteresse d'Achyraous, établie sur les rives du Maceste. Elle contrôle l'itinéraire reliant la plaine de Mysie aux provinces côtières de Lydie et d'Ionie. Ses tours monumentales et sa maçonnerie décorative produisent une forte impression visuelle : l'ouvrage doit défendre le passage, mais aussi manifester le retour de l'autorité impériale dans une région longtemps exposée aux incursions[248]. Des vestiges attribués à l'époque comnène sont également identifiés à Sultançayır et à Pegadia, où des ouvrages protègent un pont et un axe de circulation. L'attribution précise de ces constructions au règne de Jean repose toutefois sur leur maçonnerie et leur position stratégique plutôt que sur des témoignages écrits explicites[249].

Ce réseau se prolonge vers l'intérieur par Kotyaion, Akrotos et Aizanoi, puis vers le sud par Laodicée, Sozopolis et probablement Choma. Jean fait restaurer les murailles de Laodicée, tandis que l'appareil défensif de Sozopolis présente des caractéristiques compatibles avec les constructions comnènes. Les forteresses contrôlent les routes conduisant à Attaleia et rendent plus difficile l'interruption des communications entre la côte méridionale et les provinces égéennes[250].

Autour d'Attaleia, plusieurs établissements fortifiés, parmi lesquels Trebenna et Yarbaşçandır Kalesi, ont également été rapprochés des campagnes de Jean, s'intégrant dans un système destiné à protéger les accès terrestres et maritimes de la Pamphylie[251].

Cette organisation autour de points d'appui explique en partie la mobilité de Jean, qui transfère régulièrement son armée des Balkans vers l'Anatolie puis vers la Syrie. Les difficultés d'approvisionnement apparaissent surtout lorsqu'il s'éloigne excessivement de ses bases, comme devant Néocésarée en 1140. L'échec de cette campagne confirme indirectement l'importance du réseau logistique : privée de soutien maritime et dépendante de routes montagneuses exposées aux attaques, l'armée perd une grande partie de ses chevaux et ne peut maintenir le siège[252].

La flotte conserve ainsi une fonction essentielle, même si elle n'est pas en mesure de rivaliser durablement avec la puissance navale vénitienne. Elle transporte des troupes, protège les communications côtières et assure l'approvisionnement des expéditions lointaines. Jean ne paraît pas chercher à faire de la marine un instrument autonome de domination méditerranéenne ; il l'emploie principalement comme le prolongement logistique de l'armée terrestre[107],[253].

La restauration de l'administration provinciale

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Plaque de marbre représentant un empereur byzantin tenant l'orbe crucigère et le labarum, parfois identifié à Jean II. Conservée dans les collections de la Dumbarton Oaks.

La reconquête ne se limite pas au déploiement de garnisons. Jean rétablit des circonscriptions administratives et nomme des gouverneurs chargés de la défense, de la fiscalité et de la justice. Les sources continuent d'employer le terme traditionnel de thème, mais les limites territoriales et les compétences de ces provinces diffèrent de celles de l'époque mésobyzantine. Le doux, généralement choisi parmi les familles proches du pouvoir, cumule fréquemment des fonctions militaires et civiles[254],[255],[256]. L'identification de ces nouvelles circonscriptions demeure parfois difficile. Les sources mentionnent le thème des Arméniaques au moment de la campagne de 1139, sans que son étendue corresponde nécessairement à celle de l'ancien thème du même nom. De même, la Paphlagonie apparaît fréquemment comme une région géographique, mais aucun gouverneur portant explicitement le titre de doux de Paphlagonie n'est attesté sous Jean[257].

Jean Comnène à Antioche, reçu par le prince Raymond de Poitiers et le patriarche latin d'Antioche Raoul de Domfront.

La réintégration de Trébizonde fournit un exemple de restauration provinciale. Après la disparition du pouvoir autonome de Constantin Gabras, Jean éloigne vraisemblablement les membres de cette famille de leur ancienne base régionale et rétablit des agents dépendant de Constantinople. La nomination d'Étienne Skylitzès comme métropolite participe à cette reprise en main, les évêques constituant l'un des relais les plus durables de l'autorité impériale dans les territoires reconquis[258]. L'administration ecclésiastique accompagne l'administration civile. Jean rétablit ou installe des évêques à Gangra, en Cilicie et dans plusieurs régions de l'intérieur anatolien. À Antioche, il réclame également le retour d'un patriarche grec. Cette politique relève à la fois de l'organisation religieuse, de l'affirmation idéologique et de la consolidation territoriale : les évêques assurent une continuité institutionnelle dans des régions où le pouvoir des gouverneurs et des garnisons peut demeurer intermittent[259]. Cette difficulté d'assurer une permanence du pouvoir central contribue vraisemblablement à des mouvements de dissidences régionales, à l'instar de celui déjà évoqué de Trébizonde, couplé à la sécession d'un certain Kassianos en 1139 au nord de l'Anatolie et à un autre mouvement de révolte à Chypre en 1123, absent des sources byzantines mais peut-être dû à des raisons fiscales. Tous témoignent d'une forme de résistance à l'autorité centrale constantinopolitaine déjà présente sous Alexis Ier[CH 5]. En outre, les reconquêtes des Comnène, parfois très loin en Orient, jusqu'aux confins de la principauté d'Antioche, posent la question de la continuité territoriale. A cet égard, Jean Kinnamos rapporte un projet dans lequel Jean aurait confié à son fils Manuel l'administration de certaines de ces provinces extérieures, autour de la Cilicie et d'Antioche ou de Chypre. Si le projet n'aboutit pas, il témoigne de la conception patrimoniale du pouvoir impérial chez les Comnènes[CH 6].

Toujours dans un effort de renforcer l'intégration des marges reconquises, les déplacements de Petchénègues, de Serbes et de Turcs opérés sous Jean répondent en partie à la nécessité d'en assurer la défense autant que la vie sociale et économique. Certains captifs sont intégrés à l'armée, tandis que d'autres reçoivent probablement des terres dans des zones frontalières où leur présence contribue au repeuplement et à la défense[254]. Des litiges apparaissent également sur l'attribution des terres, notamment au gré des reconquêtes[260],[261].

La présence de grands domaines appartenant aux Kontostéphanos et aux Kamytzès dans la région de Laodicée montre également l'implantation des élites proches du régime. Le retour de ces familles ne signifie pas que les provinces soient entièrement contrôlées depuis Constantinople : des aristocraties locales demeurent et certains officiers provinciaux transmettent durablement leur influence. Le pouvoir comnène associe donc étroitement les familles de cour aux notables régionaux plutôt qu'il ne remplace systématiquement ces derniers[260]. Ces indices nuancent l'image d'un gouvernement comnène indifférent aux provinces et uniquement préoccupé par les intérêts de l'aristocratie constantinopolitaine. L'action de Jean reste dominée par les impératifs militaires, mais les fortifications, la restauration des évêchés et la réorganisation des domaines permettent une reprise durable de l'administration et de l'économie. Une partie de ces territoires forme après 1204 le cœur de l'empire de Nicée, ce qui suggère que leur intégration ne fut pas aussi éphémère que ce qui a pu être affirmé[262],[263].

Une armée permanente et diversifiée

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L'armée comprend des troupes recrutées dans les provinces de l'Empire et des contingents d'origines diverses. La cavalerie lourde latine combat aux côtés de cavaliers légers turcs et petchénègues, tandis que des Serbes et des Arméniens sont également intégrés aux forces impériales. La garde varangienne conserve un rôle opérationnel, comme le montre son intervention contre le camp retranché des Petchénègues à Béroia[264],[265]. L'intérêt des contingents extérieurs réside surtout dans leurs compétences particulières : charge de la cavalerie lourde latine, mobilité et tir monté des cavaliers turcs ou petchénègues, combat rapproché des Varangiens[264]. La combinaison de ces spécialités donne à l'armée une plus grande souplesse tactique que celle de nombreux adversaires. Jean peut employer la feinte et l'embuscade à Sozopolis, combiner forces terrestres et navales sur le Danube, utiliser des auxiliaires turcs contre les Arméniens ou former une unité de lanciers latins et byzantins lors de la campagne de Néocésarée. Cette efficacité dépend toutefois de commandants capables de coordonner des troupes aux armements et aux traditions différentes[266],[265].

La fréquence des sièges constitue l'une des caractéristiques les plus visibles du règne. Jean attaque ou bloque successivement Laodicée, Sozopolis, Kastamon, Gangra, Anazarbe, Vahka, Antioche, Shaizar, Néocésarée et les fortifications du lac de Beyşehir. La poliorcétique semble particulièrement bien développée sous son règne[267],[268].

Concernant la byzantine et sur la base du récit de Choniatès, Jean Comnène a longtemps été critiqué pour avoir pris la mesure d'affaiblir les flottilles provinciales en leur retirant leur financement au profit du trésor impérial. Cette décision aurait été le fait d'un de ses fonctionnaires, Jean de Poutza, vilipendé pour son avarice supposée. Il aurait ainsi contribué au déclin de la flotte byzantine dans un contexte de concurrence croissante des marines italiennes. Maximilian Lau a proposé une réinterprétation vers un renforcement de la flotte centrale pour éviter une dispersion des ressources. Il souligne l'engagement de la flotte dans différentes campagnes militaires de Jean Comnène même si elle est effectivement de plus en plus surclassée par les marines des républiques italiennes[269].

Politique religieuse

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Photographie du Monastère du Pantocrator, fondé par Jean Comnène et Irène de Hongrie.

Les sources contemporaines présentent Jean II comme un empereur particulièrement pieux, attaché au culte de la Vierge et soucieux d’associer l’exercice du pouvoir à la pratique de la charité. Cette image doit en partie à la rhétorique encomiastique, qui oppose volontiers sa sobriété et sa maîtrise de soi aux excès prêtés à d’autres souverains. Elle correspond néanmoins à des réalisations concrètes, notamment à ses fondations religieuses et hospitalières. Chez Jean, la philanthropie impériale ne se réduit pas à l’aumône personnelle : elle constitue une vertu de gouvernement, étroitement liée à la justice, à la clémence et à la protection des sujets les plus vulnérables[270],[271]. Cette conception prolonge un idéal politique déjà présent sous Alexis Ier, mais Jean lui donne une expression plus institutionnelle. L’empereur demeure le défenseur de l’orthodoxie et le protecteur de l’Église, sans pour autant chercher à apparaître comme un théologien ou à intervenir personnellement dans toutes les controverses doctrinales. Le caractère relativement discret de son action religieuse a parfois conduit les historiens à parler d’un règne de « non-intervention » dans les affaires ecclésiastiques. Cette appréciation est toutefois à nuancer : les nominations, les travaux canoniques, les fondations monastiques et les relations entretenues avec les autres communautés chrétiennes montrent que la politique religieuse reste un aspect important du gouvernement impérial[272].

Lettre solennelle signée par Jean II Comnène et par le pape Innocent II (rouleau de parchemin, texte grec et latin, Bibliothèque du Vatican, 1141).

La principale réalisation religieuse du règne est le monastère du Christ Pantocrator, fondé à Constantinople conjointement par Jean et son épouse, Irène de Hongrie. La tradition hagiographique attribue à Irène un rôle moteur dans la fondation ; le document de 1136 insiste cependant sur la conception commune de l’établissement par le couple impérial. Après la mort de l’impératrice en 1134, Jean poursuit et achève l’entreprise[273]. Le complexe comprend trois églises accolées. L’église méridionale est consacrée au Christ Pantocrator, l’église septentrionale à la Vierge Éléousa et l’édifice central à l’archange Michel. Ce dernier sert également de mausolée à la dynastie. Le Pantocrator constitue ainsi à la fois un monastère, un sanctuaire dynastique et un monument destiné à inscrire la continuité des Comnène dans le paysage de la capitale[274],[275]. Le rôle religieux de ce monastère est aussi clairement affirmé dans le typikon[276]. Enfin, il sert aussi d'hôpital et d'hospice pour les plus pauvres. En cela, il constitue l'aboutissement d'une évolution qui s'étale sur plusieurs siècles, dans laquelle l'assistance publique est de plus en plus le fait de l'empereur, lequel associe ces fondations de charité à des monastères toujours plus imposants[277]. Par-là, Jean Comnène espère peut-être assurer le salut de son âme selon l'interprétation d'Eleanor Congdon du typikon[278].

Le règne de Jean Comnène correspond à une période de renouvellement des études canoniques. Des juristes et ecclésiastiques tels qu’Alexis Aristénos et Jean Zonaras composent ou développent des commentaires destinés à clarifier l’application des canons conciliaires et des règles ecclésiastiques. La participation exacte de Jean à chacune de ces entreprises n’est pas toujours connue, mais leur essor témoigne de l’intérêt de la cour pour une définition ordonnée des rapports entre l’Église, la justice impériale et la société[279]. Il faut noter également l'importance donnée au rétablissement d'une administration ecclésiastique dans les territoires repris par l'Empire[280],[281]. Dans le contexte des Croisades, la cohabitation des églises chrétiennes est aussi un enjeu. À la fin des années 1130, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, adresse ainsi une lettre à l’empereur pour obtenir la restitution d’un monastère latin situé à Kibotos, près de Nicomédie. Le ton de cette requête, qui célèbre Jean comme le protecteur de l’ensemble des chrétiens contre les puissances musulmanes, atteste l’existence de relations suivies malgré les désaccords entre les Églises grecque et latine[282].

Des relations sont aussi attestées avec la papauté puisqu'une délégation de Calixte II est reçue par Jean Comnène en 1125, sans permettre de lever les obstacles à la résolution du schisme de 1054. De nouveaux échanges épistolaires interviennent à l'occasion du pontificat d'Innocent II à propos de l'union des Églises[283]. À partir de ces indices, Maximilian Lau avance que le gouvernement de Jean pourrait avoir envisagé la réunion d’un concile destiné à rapprocher les différentes Églises chrétiennes. Cette interprétation repose sur la convergence de plusieurs démarches auprès de la papauté, des Latins, du catholicos arménien[284] et des chrétiens syriaques, mais aucun concile de ce type n’est effectivement réuni. De ce fait, cette idée reste au rang d'hypothèse[285].

La représentation religieuse du pouvoir apparaît notamment dans la mosaïque de la tribune méridionale de Sainte-Sophie, où Jean et Irène encadrent la Vierge portant l’Enfant. L’empereur tient une bourse, tandis que son épouse présente un rouleau, attributs qui évoquent leur rôle de donateurs. L’image associe ainsi la majesté dynastique à la générosité envers l’Église, sans confondre la figure du souverain avec celle du prêtre[286]. Cette générosité trouve également à s'exprimer lors des célébrations des succès militaires. Jean devient un nouveau David ou un nouveau Salomon, protecteur et bienfaiteur de l’Église[287],[271].

Numismatique

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Le monnayage de Jean II Comnène s’inscrit dans la continuité directe de la réforme réalisée par Alexis Ier en 1092. Le système repose toujours sur quatre principaux niveaux monétaires : l’hyperpère d’or, l’aspre en électrum, complété de l'aspre en billon et les petites monnaies de cuivre, notamment le tétartéron et le demi-tétartéron.

Selon Michael Hendy, le monnayage de Jean II est plus simple en apparence que celui de son père. Sa chronologie demeure cependant difficile à établir à partir des seuls types iconographiques ou des événements du règne. Hendy propose de répartir les principales émissions en trois phases correspondant aux cycles d’indiction couverts par le règne : une première période entre 1118 et 1122, un cycle complet entre 1122 et 1137, puis une dernière période entre 1137 et 1143. Cette périodisation reste plus assurée pour les monnaies d’or et d’électrum que pour les émissions de billon et de cuivre[288]. De manière assez traditionnelle, l'hyperpère d'or fait figurer le Christ pantocrator à l'avers et une figuration de l'empereur au revers. Celui-ci est alors accompagné de la Vierge Marie mais l'iconographie des deux peut alors varier. Dans le premier type, ils tiennent ensemble la croix patriarcale et Jean est couronné par la main de Dieu[289] ; sur le deuxième type, Jean II portant le labarum et l'akakia, deux symboles du pouvoir byzantin tandis que c'est désormais la Vierge qui le couronne[290]. Maximilian Lau a vu dans cette évolution le symbole d'une ambition de plus en plus affirmée. D'abord dans la posture de l'humble souverain couronné par Dieu, sa figure s'émancipe et se militarise[26]. Enfin, sur le troisième type, Jean, toujours couronné par la Vierge, tient l'orbe crucigère[291]. Sur les aspres, l'empereur est généralement représenté aux côtés de Saint-Georges, l'un des saints militaires les plus populaires de l'Empire, qui symbolise l'engagement martial d'un souverain souvent en campagne[292]. Sur les tétartéron, l'iconographie est simplifiée et l'empereur apparaît seul au revers, avec le Christ pantocrator toujours à l'avers[293]. Sur les émissions monétaires, les numismates notent un accroissement de la production d'aspres en électrum, au détriment des hyperpères en or. Par ailleurs, la production monétaire apparaît largement centralisée et les ateliers régionaux suivent le programme iconographique de Constantinople.

Descendance

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Jean II et Irène de Hongrie qu'il épouse en 1104 ont huit enfants :

Ascendance

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  1. ↑ Évelyne Patlagean a pu souligner la valorisation de Jérusalem dans le récit de Choniatès, comme l'illustration de l'importance accordée à la possible reconquête de cette cité, à rebours d'une interprétation traditionnelle qui estime que les Byzantins sont complètement étrangers à un tel projet porté par les Croisade (Évelyne Patlagean, « La double Terre sainte de Byzance. Autour du XIIe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 49, no 2,‎ , p. 459-469 (DOI 10.3406/ahess.1994.279271, lire en ligne)).

Références

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  • Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, (lire en ligne)
  1. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Des dernières années du règne […] qui y régnait le laisserait croire »
  2. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Après la grande crise […] fait pencher pour la première hypothèse »
  3. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Trébizonde ne fut peut-être pas […] qu’il vendait comme esclaves »
  4. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Ainsi au cours du xiie siècle […] elle en avait adopté les coutumes »
  5. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Après la grande crise […] être le premier ressort »
  6. ↑ Un ouvrage électronique étant parfois dépourvu de pagination, l'emplacement de la référence est donné par ces membres de phrases, qui sont aisément recherchables. « Comparés aux mouvements […] cette province pour s’emparer de l’île »
  • Autre références
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Voir aussi

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Articles connexes

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