Justification (théologie)

concept dans la théologie chrétienne

Dans la théologie chrétienne, la justification est la transformation du pécheur en serviteur juste de Dieu. La doctrine de la justification de l'homme par Dieu exprime en même temps l'exigence radicale que Dieu a envers l'homme et le salut radical que Dieu donne à l'homme qui ne répond pas à cette exigence. La justification annonce le retournement de la condamnation en une grâce, quand Jésus-Christ meurt en tant que rédempteur pour racheter les péchés de l'homme. Le thème de la justification est au cœur de la sotériologie issue de la Bible chrétienne[1].

Andrés de Vega, De iustificatione doctrina universa, 1572

La doctrine de la justification par la foi a joué un grand rôle au moment de la Réforme protestante, lorsque Martin Luther, préoccupé par son salut et insatisfait des réponses de l'Église, a réévalué l'importance de l'Écriture en lisant l'épître de Paul aux Romains.

Vocabulaire biblique et traduction

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La racine hébraïque et le verbe grec

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Dans la Bible hébraïque, la notion est portée par la racine צדק (ṣdq) et par les substantifs ṣedeq et ṣedāqāh, dont le sens fondamental paraît être celui d'un comportement ou d'une disposition conformes à l'ordre que le monde a reçu du fait de sa création[2]. La Septante rend ṣedāqāh par δικαιοσύνη (dikaiosunê), terme qui avait alors acquis en grec un sens largement aristotélicien de vertu civique[2].

Le verbe δικαιόω (dikaioô) a en grec profane les sens de « valider », « tenir pour juste », ou encore « traiter quelqu'un selon son droit », le cas échéant en le condamnant. Dans la Septante, son emploi est judiciaire mais au sens positif : « déclarer juste », « donner raison », « acquitter »[3]. Sous l'influence de l'hébreu, le verbe y prend ainsi une valeur distincte de ses emplois grecs profanes[4]. Le lexique de Bauer et Danker distingue quatre emplois du verbe dans la littérature néotestamentaire et paléochrétienne, une connexion juridique y étant presque toujours présente[5].

Du grec au latin

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Le latin traduit δικαιόω par iustificare, verbe post-classique qui appelait donc une interprétation. Les théologiens de langue latine ont généralement suivi Augustin d'Hippone, qui le comprend comme iustum facere, « rendre juste ». Selon Alister McGrath, cette étymologie est plausible pour le mot latin considéré isolément, -ficare étant la forme atone de facere, mais elle ne l'est pas pour un verbe qui traduit δικαιόω. Le passage d'une notion hébraïque à un contexte grec puis latin entraîne ainsi une modification des concepts de justification et de justice, les théologiens de l'Occident chrétien travaillant à partir de versions latines de la Bible[4].

La lecture du verbe au sens de « rendre juste » n'est cependant pas seulement un effet de la traduction latine : elle est défendue depuis Jean Chrysostome pour plusieurs passages pauliniens[5].

Chez Paul

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Paul de Tarse emploie le verbe presque exclusivement à propos du jugement de Dieu. Y être justifié signifie être acquitté, être déclaré et traité comme juste, et devenir par là δίκαιος en recevant le don divin de la δικαιοσύνη par la foi et indépendamment de la Loi (Romains 3,20.24.28 ; Galates 2,16). Parce que Paul lie étroitement l'acte justifiant de Dieu à la puissance de la résurrection du Christ, la distinction entre l'acquittement et le don d'une vie nouvelle n'est pas toujours nette, notamment en Romains 3,26 et 3,30, 4,5, 8,30 et 8,33, ou Galates 3,8[5].

Chez Jacques

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L'épître de Jacques est le seul autre écrit du Nouveau Testament à employer le vocabulaire de la justification dans ce sens. Selon François Vouga, le verbe « justifier », qui compte vingt-quatre occurrences chez Paul, n'apparaît dans toute l'épître qu'en 2,21, 2,24 et 2,25 ; le substantif « justice », qui revient une cinquantaine de fois dans le corpus paulinien, n'y est employé au sens de la justification qu'en 2,23, alors que 1,20 et 3,18 lui donnent une autre signification ; la foi n'y est opposée aux œuvres que dans cette seule section ; et l'exemple d'Abraham en 2,20-24 reprend, en la retournant, l'argumentation exégétique de Romains 4,1-12 et de Galates 3,6-9[6].

Vouga observe toutefois que l'opposition entre la foi et les œuvres est étrangère à la pensée paulinienne : en Romains 3,1-4,25 et en Galates 2,14-21, Paul n'oppose pas une justification par les œuvres à une justification par la foi, mais l'action justificatrice de Dieu aux privilèges conférés par la Loi. L'épître reprendrait donc une part de la terminologie paulinienne en paraissant la réfuter, alors que le problème qu'elle soulève est étranger à Paul : elle viserait moins la théologie de l'apôtre qu'une réception vulgarisée du paulinisme. Il n'en reste pas moins, conclut Vouga, qu'en opposant la justification « par la foi seule » (2,24) et la justification « par les œuvres » (2,21), l'épître constitue un maillon indispensable entre la théologie paulinienne de la justice de Dieu et la doctrine luthérienne de la justification[7].

La foi comme justification

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La Loi et la Grâce, par Lucas Cranach l'Ancien (v. 1529), Musée ducal de Gotha.

Le chrétien est justifié par la foi et non par les œuvres, selon l'apôtre Paul[8]. L'opposition entre ces deux termes (fides et opera), flagrante depuis le concile de Trente, s'est estompée avec les travaux de Joseph Ratzinger, en tant que théologien, qui s'inscrivent dans la lignée de Vatican II[9] : dans sa conception de la justification, les chrétiens sont certes justifiés par la foi, mais aussi par les œuvres. Sous le pontificat de Jean-Paul II et de Benoît XVI, catholiques et protestants ont fini par trouver un terrain d'entente qu'ils ont officialisé par des accords écrits en 1999 et 2006[10].

Catholicisme

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John Henry Newman a donné une réponse nuancée[11]. Dans ses Lectures on Justification (1838), publiées alors qu'il était encore anglican, il considère que la justification est le fruit de la foi mais aussi de la grâce : la grâce de Dieu contribue à nous faire vivre avec Dieu, nos actes, nos actions révèlent alors la présence de Dieu. La foi conduit à agir conformément à la volonté de Dieu. Ainsi, pour Newman, la justification est le résultat de la grâce de Dieu, qui nous permet d'agir par la foi conformément à la volonté de Dieu, permettant la justification des personnes par les actes mais surtout par l'action de la grâce en nous.

L'Eglise catholique enseigne, dans son Catéchisme, que la justification provient de la grâce de l'Esprit Saint qui nous communique, par la foi et par le baptême, la justice même de Dieu (§1987). La justification a été « méritée par la Passion du Christ » (§1992). Elle est l'oeuvre de Dieu, à laquelle le chrétien répond en s'y associant ; c'est pourquoi

Le mérite de l’homme auprès de Dieu dans la vie chrétienne provient de ce que Dieu a librement disposé d’associer l’homme à l’œuvre de sa grâce. L’action paternelle de Dieu est première par son impulsion, et le libre agir de l’homme est second en sa collaboration, de sorte que les mérites des œuvres bonnes doivent être attribués à la grâce de Dieu d’abord, au fidèle ensuite. Le mérite de l’homme revient, d’ailleurs, lui-même à Dieu, car ses bonnes actions procèdent dans le Christ, des prévenances et des secours de l’Esprit Saint. (§2008)

Le mérite est ainsi la fructification des dons du Seigneur. La grâce est à l'origine du processus de justificiation, elle est présente à chaque étape du processus. Dieu seul est l'auteur de la Grâce.

Protestantisme

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La doctrine de la justification, de Luther, corrigé par P. Blickle.

Dans le protestantisme, dont le christianisme évangélique, la grâce et la foi sont intimement liées, car la foi a pour seul but de s'emparer (s'approprier) de ce que la grâce offre gratuitement[12]. La grâce de Dieu est la source de la justification, le sang versé par le Christ en est le fondement, et la foi le moyen de l'union au Christ qui nous donne d'être justifiés. Dieu justifie celui qui croit, non en raison de la valeur de sa foi, mais en raison de la valeur de celui sur qui elle repose[13].

Pour le théologien anglican évangélique John Stott, « lorsque Dieu justifie des pécheurs, il ne déclare pas que des pécheurs coupables sont de braves gens, ni qu'ils sont exempts de péché ; Il les proclame juridiquement justes, c'est-à-dire libres de toute condamnation à l'égard de la loi transgressée, parce qu'il a lui-même, en son Fils, subi la sanction que méritaient leurs transgressions de la loi ».[réf. nécessaire]

Désaccords théologiques subsistants

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Des différences théologiques subsistent entre les Eglises.

Le rôle des sacrements dans la justification

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Les catholiques considèrent les sacrements comme des moyens de grâce essentiels. Institués par Jésus-Christ et conférant la grâce divine au croyant, ils sont nécessaires au salut et à la croissance spirituelle[14], restant sauve la possibilité pour Dieu d'agir en dehors de ses sacrement (le baptême[15] ou la confession lorsqu'elle n'est pas possible dans l'immédiat, par exemple). Ce sont les canaux ordinaire de la grâce.

Les luthériens, eux, reconnaissent l'importance des sacrements comme moyens de grâce qui confirment la foi et offrent la nouvelle vie en Christ. Cependant, ils affirment que les sacrements ne sont pas nécessaires au salut, qui est reçu par la foi seule en Jésus-Christ. Pour les luthériens, les sacrements servent plutôt à manifester et à sceller la grâce que Dieu a déjà accordée au croyant[10].

Le péché originel

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Pour les catholiques, le péché originel est véritablement enlevé par le baptême, seul subsiste le dérèglement du désir causé par le péché des origines :

5. Si quelqu’un nie que, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est conférée dans le baptême, la coulpe du péché originel soit remise ; ou soutient que tout ce qu’il y a proprement et véritablement de péché, n’est pas ôté, mais seulement rasé, et n’est pas imputé, qu’il soit anathème ; car Dieu ne hait rien dans ceux qui sont régénérés, parce qu’il n’y a point de condamnation [Rm 8, 1] pour ceux qui sont véritablement ensevelis avec Jésus-Christ dans la mort par le baptême [Rm 6, 4], qui ne marchent point selon la chair [Rm 8, 1], mais qui, dépouillant le vieil homme et revêtant le nouveau qui est créé selon Dieu [Ep 4, 22–24 ; Col 3, 9 s], sont devenus innocents, purs, sans tache ni péché, agréables à Dieu, ses héritiers et cohéritiers de Jésus-Christ [Rm 8, 17] ; en sorte qu’aucun obstacle ne leur ferme l’entrée du ciel. Cependant le saint concile reconnaît et professe que la concupiscence, ou le foyer du mal reste dans les baptisés ; laquelle, ayant été laissée comme un sujet de lutte, ne peut nuire à ceux qui ne consentent pas, et lui résistent vaillamment par la grâce de Jésus-Christ. Cette concupiscence que l’Apôtre appelle quelquefois péché [Rm 6, 12–15 ; Rm 7, 7 ; Rm 7, 14–20], le saint concile déclare qu’elle n’a jamais été prise ni entendue par l’Eglise catholique comme un péché proprement dit, qui reste dans les personnes baptisées ; mais qu’elle est ainsi nommée, parce qu’elle est un effet du pêché et porte au péché (...) — 5e session du concile de Trente, Décret sur le péché originel, n°5

Pour les luthériens, le péché n'est pas effacé mais dominé :

29. Les luthériens (...) disent que le chrétien est « à la fois juste et pécheur » : Il est entièrement juste car Dieu lui pardonne son péché par la parole et le sacrement, et lui accorde la justice du Christ qui dans la foi devient la sienne et fait de lui, en Christ et devant Dieu, une personne juste. Face à lui-même cependant, il reconnaît par la loi qu’il demeure aussi totalement pécheur, que le péché habite encore en lui (1 Jn 1, 8; Rm 7, 17.20) car il ne cesse de placer sa confiance dans de faux dieux et n’aime pas Dieu avec cet amour sans partage que Dieu, son créateur, exige de lui (Dt 6, 5 ; Mt 22, 36-40 par.). Cette opposition à Dieu est en tant que telle véritablement péché. Cependant, par le mérite du Christ, le pouvoir aliénant du péché est brisé : le péché n’est plus péché « dominant » le chrétien car il est « dominé » par le Christ auquel le justifié est lié par la foi ; ainsi, tant qu’il vit sur terre, le chrétien peut, du moins partiellement, mener une vie dans la justice. Malgré le péché, le chrétien n’est plus séparé de Dieu car, né de nouveau par le baptême et le Saint-Esprit, il reçoit le pardon de son péché par le retour quotidien à son baptême ; ainsi son péché ne le condamne plus et n’entraîne plus sa mort éternelle.[15] Lorsque les luthériens affirment que le justifié est aussi pécheur et que son opposition à Dieu est véritablement péché, ils ne nient pas que, malgré le péché, le justifié n’est plus, en Christ, séparé de Dieu et que son péché est un péché dominé. En cela ils s’accordent avec le partenaire catholique-romain malgré les différences dans la compréhension du péché du justifié.   — Déclaration conjointe[10], § 29

La certitude du salut

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Ce point, à l'origine de l'action de Luther, reste une différence en raison de la place des œuvres. Pour les catholiques, en effet, la certitude du salut est un don de Dieu qui peut grandir au fil du temps par la foi et les bonnes œuvres, tandis que pour les luthériens, la certitude du salut est un don de Dieu qui est reçu par la foi seule et ne dépend pas des bonnes œuvres[10].

Notes et références

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  1. ↑ André Dumas (théologien), article « Justification », Encyclopædia Universalis, DVD, 2007.
  2. 1 2 (en) Alister E. McGrath, Iustitia Dei : A History of the Christian Doctrine of Justification, Cambridge University Press, , 3e éd. (ISBN 978-0-521-82648-8), p. 8-9.
  3. ↑ (en) Gerhard Kittel et Gerhard Friedrich (trad. Geoffrey W. Bromiley), Theological Dictionary of the New Testament : Abridged in One Volume, Eerdmans, , p. 168-170, s.v. δικαιόω.
  4. 1 2 (en) Alister E. McGrath, Iustitia Dei : A History of the Christian Doctrine of Justification, Cambridge University Press, , 3e éd. (ISBN 978-0-521-82648-8), p. 20-21.
  5. 1 2 3 (en) Walter Bauer et Frederick William Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, University of Chicago Press, , 3e éd. (ISBN 978-0-226-03933-6), s.v. δικαιόω.
  6. ↑ François Vouga, « L'épître de Jacques », dans Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, coll. « Le monde de la Bible » (no 41) (ISBN 978-2-8309-0941-8), p. 413-414.
  7. ↑ François Vouga, « L'épître de Jacques », dans Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, coll. « Le monde de la Bible » (no 41) (ISBN 978-2-8309-0941-8), p. 416.
  8. ↑ (en) John Henry Blunt, Dictionary of Doctrinal and Historical Theology, Londres, Rivingtons, , p. 388.
  9. ↑ La foi et les œuvres
  10. 1 2 3 4 Déclaration commune de 1999 de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Église catholique.
  11. ↑ Jean Honoré, La Pensée de John Henry Newman, Mayenne, Éditions Ad Solem, 2010, p. 124.
  12. ↑ Gerald R. McDermott, The Oxford Handbook of Evangelical Theology, Oxford University Press, UK, 2013, p. 224
  13. ↑ Tyron Inbody, The Faith of the Christian Church: An Introduction to Theology, Wm. B. Eerdmans Publishing, USA, 2005, p. 236
  14. ↑ Concile de Trente, 6e session, Décrets sur la justification
  15. ↑ Concile Vatican II, constitution Gaudium et spes n° 22, 5 : "Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal."

Annexes

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Articles connexes

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Bibliographie

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Liens externes

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