Largesse féodale
La largesse féodale est la générosité apparente du Prince envers l'aristocratie et envers le peuple en général. La libéralité, la largesse, la générosité, vertus cardinales de la royauté, conditionne la circulation des biens et fait partie intégrante de la pratique du don et du contre-don, pierre angulaire des relations interpersonnelles médiévales. C'est un pilier du lien vassalique.
La prodigalité aristocratique, d'autre part, est l'insouciance apparente de l'aristocratie médiévale et ultérieure en matière d’argent et de biens ; une corruption de la largesse portée à l'excès ou de manière ruineuse.
Généralité
modifierEn France, en Bourgogne et en Angleterre, à la fin du Moyen Âge, les princes faisaient preuve d'une générosité institutionnalisée, presque innée appelée « largesse ». L'aristocratie était le premier récipiendaire, bénéficiant de la largesse princière comme d'un privilège[1]. Les recommandations de largesse adressées aux princes constituent un thème central de la littérature politique médiévale et de la Renaissance, notamment à travers le genre des « Miroirs des princes »[2]. Mais on en retrouve des traces dans littérature épique et romanesque des XIe et XIIIe siècles[3], les romans de chevalerie, les chroniques, les poèmes[1].
La libéralité et la générosité, la largesse, y sont présentées comme des qualités morales éminentes[3], mais aussi comme une nécessité politique indispensable pour asseoir l'autorité, s'assurer la fidélité des sujets et manifester la souveraine puissance des rois ; la générosité du souverain avait donc des implications symboliques et politiques[3] et permettait de rendre efficace le service vassalique[4].
Un prince doit distribuer des richesses, des terres et des charges pour attacher à sa personne la noblesse[1]; cette largesse considérable est démontrée par les comptabilités et lettres de dons[1]. Ce sont des dons pour service rendu, par amitié, par assistance, lors des fêtes[1]. Un prince avare risquait de s'aliéner ses soutiens et de provoquer des révoltes.
Le Prince doit éviter l'avarice et la prodigalité qui font figure de repoussoir[1]. Inspirés par l'éthique d'Aristote, les théoriciens politiques comme Thomas d'Aquin ou Gilles de Rome rappellent que la largesse est une vertu qui tient le juste milieu entre deux extrêmes également vicieux[5] : l'avarice est perçue comme le pire vice d'un souverain, car elle témoigne d'un manque de confiance en Dieu et d'un mépris pour ses sujets ; la prodigalité qui se caractérise par le gaspillage des ressources de l'État pour des plaisirs futiles ou des favoris indignes est tout aussi dangereuse. L'avarice détruit la réputation du prince, quand la prodigalité mène à la ruine du trésor public, obligeant par la suite à lever des impôts injustes, ce qui provoque la haine du peuple. Cette conception sera remise en question par Machiavel.
Au début du « Livre de l’advision Cristine » de Christine de Pizan de 1405, « Libera », la Dame Couronnée, se plaint de cette « dame vieille, pale, rechignee », l'avarice. Pizan se montre sensible aux ravages causés par la luxure, la fraude et l’avarice dans un royaume mal gouverné; elle partage cette conception d’une morale orientée vers les besoins du plus grand nombre[5].
Pour gagner l'amour du peuple : La distribution d'aumônes, l'organisation de fêtes ou le soulagement des impôts en période de crise permettent également de s'assurer la dévotion populaire. La libéralité comme la souligné Aristote, concilie les sujets[a].
Pour que la largesse soit efficace et vertueuse, les traités adressent des conseils pratiques de gestion : Le prince ne doit donner que ce qui lui appartient en propre ou ce que le fisc royal peut supporter sans opprimer le peuple[1]. Pour alimenter cette économie de prestige, disons le cependant, le seigneur se consacrait à la guerre : le pillage et le rapt, lieu commun de la guerre au Moyen Âge, l'esclavage quelquefois aussi. Comme les revenus agricoles traditionnels étaient souvent lents et limités, et reposait sur une assiette de paysans pauvres, ces méthodes expéditives étaient nécessaires : le pillage des territoires ennemis ou des domaines rivaux rapportait des richesses immédiates sous forme d’or, d’argent, de bijoux, de bétail et de textiles précieux ; la capture des nobles ennemis sur le champ de bataille et leur rançon étaient également lucratives ; l’expansion territoriale permettait aussi d’accroître durablement l’assiette fiscale et la production agricole du seigneur. La guerre médiévale était un cycle auto-entretenu dans la mesure ou un seigneur avait besoin de richesses pour entretenir une armée, et il utilisait cette armée pour s’emparer des richesses. C'était aussi le rôle de la chevalerie de protéger ses églises et ses pauvres : tendre pour ses amis, terrible pour ses ennemis[6].
La cohésion du modèle de largesse, est mises à mal par des contextes financiers difficiles, par des institutions comme la cour ou l’administration princière[1]. Les dons doivent récompenser le mérite, le service rendu (les chevaliers, les conseillers fidèles) ou la détresse (les pauvres, l'Église), le Prince doit faire preuve de discernement. Donner à des flatteurs ou à des bouffons est sévèrement condamné.
Le « Livre du corps de policie » de Christine de Pizan, écrit pour le dauphin Louis de Guyenne en 1406, dans le chapitre sur la « libéralité », des remarques concernant l’amour que le roi doit porter à ses sujets, sa « debonnaireté » ; « Ses dons sont une manifestation de l’humanité et de la clémence que, dans une perspective chrétienne, les clercs n’ont cessé de réclamer du bon prince »[5]. Les questions économiques brulantes sont traitée par Pizan comme un laudatio temporis acti, sans proposer de solution[5].
Le don et le contre-don
modifierMarcel Mauss, dans son Essai sur le don de 1925, fut l'un des premiers à établir un lien entre la société féodale et la pratique de la libéralité, en évoquant la sociabilité idéalisée de la Légende arthurienne à travers l'image de la Table ronde, symbole d'une richesse partagée accessible à tous sans hiérarchie établie[7].
Tout en créant du lien social, le don pouvait apparaître désintéressé mais plus souvent il était agoniste : il « obligeait » celui qui reçoit, et qui ne pouvait se libérer que par un « contre-don »)[3].
Pour Marcel Mauss, le don est essentiel dans la société humaine et comporte trois phases : l'obligation de donner, recevoir et rendre ; « le don oblige le donataire par rapport au donateur, vis-à-vis duquel il est désormais redevable, [...] les dons faits en apparence gracieusement doivent être rendus à terme avec usure. »[3]. « La vérité objective de cette largesse est cependant l'instauration ou la perpétuation d'un véritable rapport de domination, dont l'efficacité politique et sociale est d'autant plus grande que cette vérité objective de la largesse est niée et refoulée. »[3].
On est donc loin du don authentique qui exige une forme de désintéressement (altruisme)[b].
Malgré le caractère agoniste du don du Prince, le don nous dit la littérature politique médiévale doit être fait cependant de bon gré, avec promptitude « en éprouvant la même joie que celui qui reçoit », sans hésitation ni reproche ultérieur, condition essentielle pour obtenir en retour[3]. Montaigne critique la générosité du Prince, mais compte sa libéralité parmi les qualités d'un ami (De l'Amitié, Essais, I, 26)[8]. Devaient affleurer à l'esprit de celui qui quémande ou qui donne, les questions que l'on se pose aujourd'hui sur ce don : sur le moment et le lieu appropriés pour ce geste (kairos); sur le destinataire de la demande pour que la générosité des puissants se manifeste avec toute la justesse attendue ; les circonstances où une demande ou un don seraient mal vus...[8]
La largesse royale a valeur de qualité morale; mais c'est aussi une illusion collective fondée sur l'égoïsme et l'agonisme, accompagnée de tout un rituel selon lequel le vassal doit rendre la pareille avec intérêt sans diminuer le geste initial[3].
Lors de ces entrées solennelles, les ducs et duchesses de Bourgogne recevaient des villes des mesures de vin, des denrées alimentaires d'exception, de l'argenterie, des tissus de grande qualité, des animaux, etc., dont on retrouve des traces dans les registres comptables et les comptes rendus des échevins. Les donations n'ont aucune valeur juridique contraignante, et leur véritable portée résidait dans ce qui n'était pas consigné par écrit[7].
L'espace de la magnificence princière est public et architectural: la cour, souvent. La magnificence visuelle (fêtes, banquets, cadeaux) montre aussi la puissance du royaume aux yeux des puissances étrangères.
La magnificence visuelle
modifierAgent de dispersion de richesse, le Prince dans, le système féodal, va puiser dans la bourse des grands accaparateurs, une richesse qui est dilapidée de manière ostentatoire. Cette dilapidation a utilité symbolique[9] : le privilège de quelques-uns donne à contempler « le miracle de la richesse et de la beauté concentrées »[10].
Au début du Moyen Âge, l'industrie et le commerce ayant peu progressé, il était difficile de satisfaire le luxe par des meubles raffinés ou par des produits étrangers. Les objets ornementaux individuels, notamment les armes et les coupes, constituaient généralement les seuls articles de luxe[c],[11]. En matière d'habitations également, on privilégiait la taille et la solidité à l'élégance et au confort. De ce fait, la propension à utiliser les produits du terroir comme objets de luxe était plus marquée, davantage en quantité qu'en qualité. Le chevalier, ne pouvant consommer personnellement ni nourriture ni boisson au-delà de sa propre capacité, entretenait une nombreuse suite pour écouler ses surplus. On sait combien les anciens Germains étaient importants pour leurs suites de serviteurs dévoués (comitatus)[11].
En Angleterre, sous Henri VII, dont le règne marque la fin du Moyen Âge, il était de coutume d'interdire les grandes suites de la noblesse en livrée (Henri VII, chap. 14), comme Richard II, Henri IV et Édouard IV avaient déjà tenté de le faire. Mais même sous Jacques Ier, on trouve des ambassadeurs accompagnés d'une suite de 500 personnes ou de 300 nobles. Le riche saisissait toute occasion de faire étalage de sa fortune colossale : d'où les innombrables invités aux mariages, souvent reçus pendant des semaines. Ces festivités restent mémorables non pas pour la finesse ou la variété des mets, mais pour leur ampleur démesurée. Guillaume d'Orange, en 1561, reçut à son mariage des convives venus avec 5 647 chevaux ; et il apparut lui-même avec une suite de 1 100 hommes à cheval. On consomma à cette occasion 4 000 boisseaux de blé, 8 000 de seigle, 11 300 d’avoine, 3 600 eimers de vin et 1 600 barils de bière[11].
L'hospitalité des premières civilisations s'explique autant par ce luxe particulier que par la simple bonté naturelle. Les chefs arabes dressent leur table de midi dans la rue et accueillent tous les passants. Comparée à ce luxe des riches, la pauvreté qui le côtoie paraît moins oppressante. Il n’y a pas de grand fossé entre les modes de vie des différentes classes. C’est l’âge d’or de l’aristocratie, où personne ne conteste sa légitimité[11].
Par la suite, dans la circulation des biens donnés, bien que non exclusif, l'argent jouit d'une certaine primauté[1].
Lorsque, plus tard, la noblesse, au lieu d’entretenir une nombreuse domesticité, commencera à s’acheter des vêtements coûteux chez des artisans, il entretiendra certes indirectement autant, voire plus, d’hommes ; mais ceux-ci ne lui devront plus rien[11].
Dans ce dernier type de luxe, il est pour le noble, très facile d'aller au-delà de ses moyens[11] :
« Un noble prince n'a jamais un sou: thésauriser est fait de vilain », énonce Rabelais.
À partir de la fin du XIIe siècle, en réaction à la montée en puissance des marchands financiers, la noblesse a élevé la prodigalité et l'endettement au rang de vertu de caste[12]. Alors que les villes se développent, la disparition progressive du système d’échange féodal, au profit du système de marché, avec pour corollaire la propagation des pratiques usuraires, explique en partie que parmi les péché capitaux, l’avarice, vice bourgeois a pris le pas sur l’orgueil, vice féodal[5].
Dans le Lancelot en prose
modifierLe don permettait de s'assurer l'adhésion de la haute noblesse, mais aussi celle de la noblesse la plus pauvre. Dans le Lancelot en prose, un discours (un preudon) fait au roi Arthur, lui explique qu'il doit aller de ville en ville, premièrement pour rendre la justice, et faire respecter le droit des pauvres et des faibles ; deuxièmement rassembler la noblesse et tout en faisant preuve d'humilité, gagner son adhésion et son amitié; troisièmement donner selon les besoins, et le faire de bon gré, avec la même joie que celui qui reçoit, condition essentielle pour obtenir en retour[3] (il doit renoncer à l'avarice, et prodiguer largesses et fêtes, et surtout ne pas négliger dans ses libéralités « les chevaliers pauvres mais valeureux »[4]). « Droiture et humilité sont les deux piliers du versant religieux », « la largesse étant de l'ordre des relations sociales profanes »[4]. Cette trifonction signalée de la souveraineté indo-européenne, la largesse de la noblesse serait ancrée dans une conception ancienne du pouvoir. C'est par ce moyen que le roi s'assurera un aflux de richesse depuis les terres éloignées[3].
Dans la chanson d'Aspremont
modifierDans la Chanson d'Aspremont, Charlemagne, sans omettre aucun des vassaux présents à sa cour, fait la démonstration de son pouvoir par une distribution de présents qui vident ses coffres[3]; la largesse est adaptée à la condition de chacun : « aux ducs et aux comtes les objets de luxe, aux pauvres chevaliers « les palefrois, les cevals, les deniers » »[4] ; la largesse royale est l'expression la plus authentique du lien vassalique, « qui enchante la relation entre le monarque et les membres de la noblesse féodale ». Par le don, le roi s'assure la fidélité absolue de ses vassaux[3].
Dimension chrétienne
modifierDepuis l'Antiquité et tout au long du Moyen Âge, les Miroirs des princes (Specula principum) étaient des traités d'éducation morale destinés aux souverains. Ils reposaient sur un principe théologique et politique simple : pour bien gouverner son État, le prince doit d'abord se gouverner lui-même en pratiquant les vertus cardinales ( la prudence, la tempérance, la force et la justice) et les vertus théologales (la foi, l'espérance et la charité). Le souverain devait contempler l'image du roi idéal afin de s'y conformer, devenant ainsi lui-même un reflet des vertus divines sur Terre[13].
Pour Christine de Pizan, le don s'inscrit dans la charité chrétienne : l'exemple de Saint Louis ou de Saint Martin de Tours. La largesse idéalisée d'un Saint-Martin, contiguë à la charité chrétienne, est dans le Roman de Florimont écartée au profit d'un modèle plausible de largesse pour l'aristocratie[14].
La rupture de la Renaissance
modifierLorsque les sphères marchandes et banquières se développeront, la largesses royale dépendra aussi de financiers richissimes : les Fugger (Charles Quint), les Bernard (Louis XIV) ; pour l'aristocratie, la bourgeoisie montante.
« Pour un créancier du second ordre [la Noblesse], on en trouveroit mille du troisième, et au contraire un débiteur du troisième [le Tiers état] pour mille du second » dit Saint-Simon (Mémoires.Tome 14 ; chap. 16) . « De là, et de ce que la noblesse n’a nulle autre ressource ni métier en France que les armes, où, elle se ruine encore, est arrivé le malaise des seigneurs les plus distingués, la chute des plus grandes maisons, et la pauvreté affreuse d’une infinité de noblesse. » (ibid.)
S'est donc posé la question de l'équilibre du budget, réalisé par les Mines de Potosí pour Charles Quint, par la balance commerciale (Colbert) pour Louis XIV, pour l'aristocratie en général, les charges, un héritage, une union avantageuse, quelquefois la saisie infamente des meubles , etc.
Le système est déficitaire et soumis à la corruption ; de plus en plus, les présents royaux se transforment en pensions, en charges et en récompenses ; qui lient plus solidairement l'aristocratie à la royauté[7]. Les théoriciens de l'État au XVIe siècle appellent à la mesure, ou à la refonte du lien vassalique[7].
Charles le Téméraire lorsqu'il succède à Philippe le Bon en 1467, prend des mesures pour légiférer contre la prévarication (la corruption) qui gangrène la cour. Il vise la politique de dons qui devrait désormais suivre la procédure d'une demande écrite, être accordés sur la base de preuves de services rendus, et d'une comptabilité. Charles le Téméraire ce faisant parvient à dépouiller la pratique du don de sa signification. La noblesse habituée au libéralités de ses prédécesseurs, a souvent rejoint la cour de Louis XI, son rival[7].
On affirmait traditionnellement jusqu'à Nicolas Machiavel que l'intérêt du prince était identique à celui de la communauté (le bien public). Les penseurs politiques italiens du début du XVIe siècle démontrent qu'il n'existe pas d'intérêt particulier de l'État, ce que Giovanni Della Casa puis Giovanni Botero nomme « ragion di stato », raison d'État[12].
Machiavel
modifierLa vision idéale de la largesse est bousculée par Machiavel dans Le Prince (Chapitre XVI, « De la libéralité et de l’avarice. ») :
« Si un prince veut se faire dans le monde la réputation de libéral, il faut nécessairement qu’il n’épargne aucune sorte de somptuosité ; ce qui l’obligera à épuiser son trésor par ce genre de dépenses ; d’où il s’ensuivra que, pour conserver la réputation qu’il s’est acquise, il se verra enfin contraint à grever son peuple de charges extraordinaires, à devenir fiscal, et à faire, en un mot, tout ce qu’on peut faire pour avoir de l’argent. Aussi commencera-t-il bientôt à être odieux à ses sujets, et à mesure qu’il s’appauvrira, il sera bien moins considéré. Ainsi, ayant, par sa libéralité, gratifié bien peu d’individus, et déplu à un très-grand nombre, le moindre embarras sera considérable pour lui, et le plus léger revers le mettra en danger : que si, connaissant son erreur, il veut s’en retirer, il verra aussitôt rejaillir sur lui la honte attachée au nom d’avare. »
Machiavel recommande donc au prince de ne pas craindre le « renom d’avare, d’autant plus qu’avec le temps il acquerra de jour en jour celui de libéral ».
« En voyant, en effet, qu’au moyen de son économie ses revenus lui suffisent, et qu’elle le met en état, soit de se défendre contre ses ennemis, soit d’exécuter des entreprises utiles, sans surcharger son peuple, il sera réputé libéral par tous ceux, en nombre infini, auxquels il ne prendra rien ; et le reproche d’avarice ne lui sera fait que par ce peu de personnes qui ne participent point à ses dons »
Le prince ne doit être large qu'avec le bien d'autrui (le butin de guerre), mais extrêmement ménager de son propre trésor.
« Enfin la libéralité, plus que toute autre chose, se dévore elle-même ; car, à mesure qu’on l’exerce, on perd la faculté de l’exercer encore : on devient pauvre, méprisé, ou bien rapace et odieux. Le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe-le plus aux princes de se préserver. Or la libéralité conduit infailliblement à l’un et à l’autre. Il est donc plus sage de se résoudre à être appelé avare, qualité qui n’attire que du mépris sans haine, que de se mettre, pour éviter ce nom, dans la nécessité d’encourir la qualification de rapace, qui engendre le mépris et la haine tout ensemble. »
C'est une illustration du principe de moindre mal.
Machiavel revalorise ce que ses contemporains appelaient « misero » pour reprendre un terme toscan — « perchè avaro in nostra lingua è ancor colui che per rapina desidera d’avere, e misero chiamiamo quello che troppo si astiene dall’usare il suo » (« car dans notre langue, « avaro » désigne encore quelqu'un qui désire posséder par pur vol, et « misero » désigne quelqu'un qui s'abstient trop d'utiliser ce qui lui appartient ») — : la parcimonie permet au prince de ne pas dépouiller ses sujets. Cela lui permet de disposer de fonds suffisants pour défendre l'État en cas de guerre sans imposer de nouveaux impôts. Avec le temps, le peuple considérera le Prince comme véritablement « liberale » (libéral, généreux), car il constatera que ses revenus suffisent à gouverner sans peser sur le budget des citoyens.
C'est une redéfinition paradiastolique de la libéralité et une récusation des Miroirs des princes[2]. ¨Pour Machiavel, la vérité effective — « verità effettuale » —des choses est plus grande que leur imagination (Le Prince, Chapitre XV) :
« Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver : et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.
Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.
[...]
car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »
Machiavel donne une première leçon de Realpolitik. Si ses préceptes rejoignent la plupart des préoccupations des princes, ce qui est nouveau chez Machiavel c'est que le Prince n'a plus besoin de posséder de vraies vertus (comme la pitié ou la loyauté), mais il doit paraître les posséder en abondance. Les penseurs politiques italiens du début du XVIe siècle siècle démontrent qu'il existe un intérêt particulier de l'État, que François Guichardin nomme raison d'État[15], qui doit être placée au dessus de la religion et de la morale. Lorsque cela s'avère nécessaire, elle inspire des actes contraires à la morale, aux procédures judiciaires habituelles et aux intérêts d'une partie de la population[16]. « gran simulatore e dissimulatore », en plus de dissimuler selon Machiavel, le Prince doit feindre, soit farder sa nature[2].
L'importance croissante du capitalisme marchand, les développements de la vie de cour accréditent l'idée que « l'intérêt [...] particulier est le maître qui dirige tous les hommes » ; qui par ailleurs se retrouve chez Bernard Mandeville[12].
Voir aussi
modifierNotes
modifier- ↑
« On ne loue l’homme libéral, ni dans les actions guerrières, ni dans celles qui caractérisent le tempérant, ni dans sa manière de juger ou d’apprécier les choses ; mais dans les occasions où il s’agit de donner ou de prendre de l’argent, ou plutôt lorsqu’il est question d’en donner. »
— Aristote, La Morale d’Aristote, Traduction Thurot, Livre 4
. - ↑ Dans la configuration éthique idéale de l'acte de Donner, il existe un équilibre délicat entre la responsabilité de l'acte et la liberté du donateur : la noblesse du don réside dans sa capacité à être exigeant dans sa forme, mais léger et libérateur dans son exécution ; le don doit répondre à un besoin réel de celui qui reçoit, sans le rabaisser ni créer un rapport de domination ou de dépendance ; si l'on donne uniquement pour attendre un retour, une reconnaissance ou pour soulager sa culpabilité, le don perd de sa valeur éthique ; si les exigences transforment le don en un fardeau pour celui qui donne, l'acte est dénaturé ; le don doit idéalement naître d'un élan généreux (Sénèque Des bienfaits, II : « L’homme qui mérite le mieux d’autrui donne facilement, ne redemande jamais, est charmé quand on lui rend ce qu’il avait franchement oublié, et reprend du même cœur que s’il recevait. » ; s'il devient une obligation pesante, une contrainte sociale ou un sacrifice qui appauvrit psychologiquement ou matériellement le donateur, il se transforme en ressentiment ; le don comporte donc des exigences, mais ces exigences ne doivent pas peser sur celui qui donne.
- ↑ Les inventaires des domaines de Charlemagne révèlent que, dans l'un d'eux, les seuls articles de linge en possession étaient deux draps, une nappe et un mouchoir. La mode était alors très lente, car les vêtements étaient comparativement plus chers qu'aujourd'hui
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