Laudomia Forteguerri
Laudomia Forteguerri (1515-1555) est une poétesse italienne, membre d'une des familles les plus influentes de la République de Sienne au XVIe siècle[1]. Elle est parfois considérée comme la première écrivaine lesbienne d'Italie[2]. En janvier 1553, Forteguerri, à la tête d'un groupe de femmes, construit un bastion défensif afin de protéger sa ville d'une attaque des Espagnols. L'attaque et le siège qui s'ensuit en 1554-1555 entraine la chute de la République de Sienne.
Biographie
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Laudomia Forteguerri naît en 1515 d'Alessandro di Niccodemo Forteguerri et de Virginia di Giuli Pecci[3.1]. Lors de son baptême, Forteguerri est décrite comme « unique au monde et d'une rare beauté »[3.2]. Son charme, son intelligence et sa beauté sont remarqués tout au long de sa vie[3.2]. Laudomia Forteguerri est née de la seconde union de son père. Elle a au moins sept frères et sœurs[3.3].
La famille Forteguerri est l'une des les plus puissantes de la Sienne du XVIe siècle : elle contrôle une grande partie de la vie civile et ecclésiastique de la ville[3.1]. Les deux parents de Forteguerri descendent des comtes impériaux de Sienne et appartiennent aux Noveschi, un puissant groupe qui règne sur Sienne aux XIIIe – XIVe siècle[2],[4]. Forteguerri jouit ainsi d'un statut social très élevé au sein de l'élite de la ville.
Forteguerri est décrite comme une femme curieuse, qui apprend vite. Elle étudie la littérature italienne et nourrit une passion pour les sciences, surtout l'astronomie[2].
Forteguerri épouse, avant ses vingt ans, Giulio di Alessandro Colombini, membre d'une autre famille Noveschi. La date exacte du mariage est incertaine, mais on sait qu'il a lieu avant 1535[3.4]. Giulio a huit ans de plus qu'elle[5],[3.4]. Laudomia et Giulio ont trois enfants ensemble : Olimpia Antonia (née en 1535), Antonia Anna (née en 1537) et Alessandro Antonio (né en 1539). Giulio meurt vers 1542[3.4]. Deux ans plus tard, Forteguerri épouse Petruccio Petrucci, membre de la famille régnante de Sienne[3.4]. Le remariage est très courant à la Renaissance, et les veuves bénéficient souvent d’une plus grande liberté dans leur second choix matrimonial. Le nouvel époux de Forteguerri est beaucoup plus proche de son âge, n’ayant que deux ans de plus qu’elle[5],[3.4]. Conformément à la coutume de l’époque, les enfants de Laudomia et Giulio sont envoyés vivre chez la famille du mari défunt. Elle n'a pas d'enfant de son second époux, et l’on sait peu de choses sur leur vie conjugale[3.4].
Vie publique
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Une grande partie des informations dont on dispose sur Forteguerri provient de textes écrits par les cousins Marc'Antonio et Alessandro Piccolomini. Ils sont tous les deux membres de l'Accademia degli Intronati, un cercle d'artistocrates intellectuels qui invite et célèbre des femmes de lettres. Pour eux, Forteguerri représente le potentiel des femmes dans une société qui les inclurait à la vie politique[2].
Marc'Antonio Piccolomini représente, dans son Ragionamento. plusieurs femmes nobles de Sienne, dont Forteguerri, philosophant sur la nature de la beauté, les relations entre les sexes et les rôles de genre avant la lettre[2]. Au fil d'une discussion sur la liberté humaine, Marc'Antonio fait tenir à Forteguerri des propos calvinistes hérétiques dont il est difficile de déterminer s'ils reflètent sa pensée[3.5],[6.1]. Forteguerri est présentée comme une femme forte à l'esprit raffiné[6.2].
Forteguerri devient amie avec le philosophe humaniste Alessandro Piccolomini. Lorsqu'elle déplore le fait qu'en tant que femme, elle est empêchée d'étudier l'astronomie, il écrit Sur la sphère du monde et sur les étoiles fixes[7], un recueil en deux volumes qu'il lui dédie[2],[3.6]. C'est un des premiers textes d'astronomie publiés en langue vernaculaire, et non en latin, car Piccolomini veut que Forteguerri puisse le comprendre[3.7].
Forteguerri est l'une des premières femmes dont la poésie est ouvertement discutée dans un cadre académique. Son œuvre est commentée lors d'une conférence de 1541 par Alessandro Piccolomini aux Infiamatti, une académie littéraire réputée de Padoue[3.8]. Il fait une analyse élogieuse de ses sonnets qui, par la suite, est publiée et largement diffusée[3.9]. Ses sonnets seront ensuite publiés dans Rime diverse d’alcune nobilissime et virtuosissime donne une anthologie des poétesses éditée par Ludovico Domenichi en 1559[2].
Durant la conférence aux Infiamatti, tous les sonnets commentés par Piccolomini sont dédiés au « grand amour » de Forteguerri, Marguerite d'Autriche[3.2],[8]. Piccolomini loue sa poésie comme « un exemple d'un amour des plus ardents qui existe… entre deux femmes exceptionnelles et divines »[3.2],[8]. Il semble clair que l'acceptation par Piccolomini des expressions d'amour homosexuel de Forteguerri repose sur sa conviction qu'elle n'éprouve pas un véritable désir physique, mais plutôt un amour divin et entièrement platonique pour Marguerite[8]. Cependant, bien que des poètes siennois contemporains tels qu'Emanuele Grimaldi, Benedetto Varchi et Agnolo Firenzuola aient largement repris la vision hétéronormative de ces poèmes, la relation entre ces deux femmes est souvent comprise comme dépassant la simple amitié[3.10].
Sonnets, saphisme et Marguerite d'Autriche
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Marguerite et Laudomia
modifierForteguerri est célèbre dans toute la région de Sienne pour sa poésie. Son œuvre continue d'être remarquée par les chercheurs modernes, notamment pour ses thèmes saphiques. Bien que seulement six de ses sonnets nous soient parvenus, tous sont adressés à des femmes[2]. Cinq sont dédiés à Marguerite d'Autriche[8], duchesse de premier plan et fille illégitime de l'empereur Charles Quint.
La date exacte de la première rencontre entre Marguerite et Forteguerri est incertaine, elle a lieu soit en 1533 (Forteguerri a alors dix-sept ans, Marguerite dix), soit en 1536 (Forteguerri a alors vingt ans, Marguerite treize)[3.11]. Quelle que soit la date précise, les deux femmes se rencontrent certainement avant le mariage de Marguerite avec Alessandro de' Medici, duc de Florence, qui a lieu en 1536, alors qu'elle n'a que 13 ans. Les deux femmes nouent rapidement une profonde amitié. Malgré l’extrême jeunesse de Marguerite, beaucoup affirment que leur attirance est instantanée ; en effet, Piccolomini déclare : « Lorsque Laudomia vit Madama et fut vue par elle… soudain, avec les flammes les plus ardentes de l’Amour, chacune brûla pour l’autre, et le signe le plus manifeste de cet amour fut qu’elles allèrent se rendre visite à plusieurs reprises »[3.9],[8].
Les sentiments de Marguerite pour Forteguerri sont moins clairs : aucune lettre échangée entre les deux femmes ne perdure. Marguerite n'a pas d'enfants de son mariage avec Alessandro de' Medici et son mépris pour lui est source de rumeurs[2]. Pour son second mariage avec Ottavio Farnese, duc de Parme, elle prétexte le deuil de son précédent époux pour s'habiller de noir et refuser catégoriquement de consommer l'union pendant cinq ans[3.12],[8]. Après avoir finalement donné naissance à des jumeaux en 1545, elle choisit de vivre séparée de son mari. L'historien moderne Renato Lefevre déclare, de manière peut-être révélatrice : « Aucune des rumeurs scandaleuses si fréquentes à l'époque ne l'atteignit. On pourrait même dire le contraire… que les hommes ne l'intéressaient pas »[3.13],[8].
Amitié chaste ou tribadisme ?
modifierCertains historiens avancent que les relations homoérotiques féminines sont perçues comme relativement inoffensives à l'époque, car elles n'engendrent pas de descendance, et ne menaçaient donc pas l'hérédité paternelle. Mais la vision par la Renaissance du « lesbianisme » est en réalité plus nuancée, et se divise généralement en deux catégories[8],[9]. D'un côté, les amitiés féminines chastes, quoique passionnées, sont souvent considérées comme une forme d'amour pure et presque sacrée; de l'autre, le tribadisme entre personnes du même sexe est perçu comme un péché contre nature, voire monstrueux[8]. Les sentiments de Forteguerri pour Marguerite sont généralement classés dans la première catégorie, et le poète contemporain Firenzuola loue même la pureté et la chasteté divines de ces deux femmes dans ses Dialoghi delle bellezze delle donne (1541)[8].
Cependant, certains chercheurs modernes remettent en question l'apparente homosexualité de Forteguerri, arguant que les sonnets qu'elle compose pour Marguerite ne sont pas de véritables expressions d'amour et de désir, mais une stratégie politique calculée visant à s'attirer les faveurs de Charles Quint[3.14],[6]. Forteguerri, femme d'une grande finesse politique, aurait reconnu l'importance stratégique d'un allié impérial durant la période tumultueuse des guerres d'Italie. Il conviendrait de voir les sonnets de Forteguerri comme des expressions sincères et exubérantes d'amour platonique, qui sont en réalité assez typiques de l'époque[3.9],[6]. Il n’existe d'ailleurs aucune preuve sérieuse qui suggère une quelconque sexualité entre Margaret et Forteguerri[3.13].
Style et influences
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Le genre d'homoérotisme mis en scène par Forteguerri est assez courant à l'époque de Forteguerri. La Renaissance connaît un renouveau de la littérature grecque et romaine antique : les œuvres de Sappho et de Socrate, dont les préférences homosexuelles sont reconnues à cette époque, sont particulièrement vénérées[8]. Sappho est notamment considérée comme un exemple de génie poétique féminin durant la Renaissance, et le désir lesbien de cette période s'inspire largement de son œuvre[8].
Cependant, pour Dominique Budor, « le modèle poétique et érotique de Laudomia n'est certainement pas Sapho ». Au contraire, elle voit dans les adresses à Marguerite une façon de « s'approprier le discours masculin », plutôt qu'une manière de professer un amour lesbien[10] :
« Il s'agir de produire un discours amoureux plus abstrait, moins sexué que le discours amoureux classique, et d'offrir ainsi une plus grande garantie de chasteté chez celui ou celle qui l'exprime. De plus, l'adoption de ce discours prestigieux produit un effet d'autorité. Il qualifie ses pratiquants indépendamment de leur sexe »[10].
Elle remarque également que si les poèmes sont dédiés à des femmes, le genre du locuteur est flou : Forteguerri semble osciller entre le genre autobiographique où elle écrit son « je » au féminin, et un mode pastiche où, en se désignant au masculin, elle se met dans la peau des hommes poètes louant leur bien aimée. De ce point de vue, l'exercice poétique dans un style pétrarquiste est une façon pour Forteguerri d'imposer sa voix dans un monde d'homme duquel elle est exclue[10].
Siège de Sienne
modifierLa République de Sienne connait une instabilité politique croissante tout au long du XVIe siècle[11]. À la fin de l'ère Petrucci, dans les années 1520, des luttes internes pour obtenir le pouvoir font tant de bruit que le pape Clément VII tente d'intervenir. Charles Quint s'implique finalement en 1530, prétextant l'agitation politique de Sienne pour occuper la ville[11]. L'occupation est brutale, et en 1552, les Siennois se soulèvent contre les forces impériales et parviennent à chasser les occupants espagnols de la ville[6].
Les Siennois savent qu'ils ont peu de chances de survivre à la contre-attaque. Tous les citoyens valides sont mobilisés pour construire des fortifications, et Laudomia Forteguerri elle-même mène un groupe de mille femmes nobles et artisanes pour participer aux travaux[3.15],[11],[6]. Un historien du siècle suivant dit des femmes de Sienne qu'elles « apprirent à transcender leur sexe »[2].
Le siège est encore plus brutal que l'occupation et dure un an et demi. La République de Sienne capitule finalement devant le duc Cosme Ier de Médicis en avril 1555 après la sanglante bataille de Marciano[6]. Bien qu'on ne trouve aucune trace de Laudomia après 1555, son héritage perdure[6]. Elle devient l'emblème de la résistance de Sienne dans les décennies qui suivent sa chute[2].
- Le Fort des Femmes de Sienne que Forteguerri aide à construire.
- Giorgio Vasari, La bataille de Marciano (1570-1571).
Annexes
modifierArticles connexes
modifierNotes et références
modifier- ↑ (en) Reina Pennington, Amazons to Fighter Pilots: A Biographical Dictionary of Military Women (Volume 2), Westport, Connecticut, Greenwood Press, , 402–403 p. (ISBN 0-313-29197-7)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 (en) Meredith K. Ray, « Laudomia Forteguerri (1515–1555?) : Queer Poet, Civic Hero », dans Twenty-Five Women Who Shaped the Italian Renaissance, Routledge, (ISBN 978-1-0030-8180-7, DOI 10.4324/9781003081807)
- (en) Konrad Eisenbichler, « Laudomia Forteguerri: Constructions of a Woman. », dans The Sword and the Pen: Women, Politics, and Poetry in Sixteenth-century Siena., University of Notre Dame Press, , p. 101–164
- ↑ (en) R. Langton Douglas, A History of Siena, London, J. Murray, , p. 35
- 1 2 (en) « Forteguerri, Laudomia (1515–1556?) », dans Diana Robin, Anne R. Larsen, Carole Levin, Encyclopedia of Women in the Renaissance: Italy, France, and England, Santa Barbara, ABC-CLIO, , p. 151–153
- 1 2 3 4 5 6 (en) Diana Robin, « Laudomia Forteguerri's Canzoniere and the Fall of Siena », dans Publishing Women: Salons, the Presses, and the Counter-Reformation in Sixteenth-century Italy, University of Chicago Press, , p. 124–159
- ↑ (it) Alessandro Piccolomini, De la sfera del mondo... De le stele fisse, (1re éd. 1540) (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 (en) Kenneth Borris, « Laudomia Forteguerri », dans Same-sex Desire in the English Renaissance: A Sourcebook of Texts, 1470–1650, Routledge, , p. 271–290
- ↑ (en) Judith M Bennett, « Lesbian-Like' and the Social History of Lesbianisms », Journal of the History of Sexuality, vol. 9, nos 1-2, , p. 1-24
- 1 2 3 Dominique Budor, Dire la création: La culture italienne entre poétique et poïétique, Presses Universitaires du Septentrion, (ISBN 978-2-8653-1062-3), p. 85-87
- 1 2 3 (en) George W. McClure, « The Academy of the Intronati and Sienese Women (1525–1555) », dans Parlour Games and the Public Life of Women in Renaissance Italy, University of Toronto Press, , p. 35–51
Liens externes
modifier- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :