Les Premières Avances
Les Premières Avances[1] est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1883, au Palais des Champs-Élysées[2]. Très remarqué et reproduit dans la presse à l'époque, diffusé sous forme de photoglypties par Braun & Cie, de photogravures par Goupil & Cie[3], également diffusé dans une version gravée par le « prince des xylographes » Charles Baude[4] pour la France Illustrée[5], ce tableau populaire a ensuite été exposé au Palais de l'Industrie lors de l'Exposition Universelle de 1889[6], où il a fait partie des 5 000 lots de la Tombola de l'Exposition, organisée par la Direction de l'Exploitation[7]. Le tableau était le lot 75 de la Tombola. L’État avait mit en vente deux millions de billets pour ce tirage. Le tableau a disparu depuis la tombola. On en connait une variante de dimensions réduites, sous le nom de Conversation bucolique[8].
| Artiste |
François-Alfred Delobbe |
|---|---|
| Date |
1883 |
| Type | |
| Commentaire |
Lot numéro 75 lors de la Tombola de l'Exposition de 1889, non localisé depuis |
1883 : un triomphe critique et public
modifierLes Premières Avances est présenté au Salon de 1883, au Palais des Champs‑Élysées. Il y est immédiatement remarqué pour la justesse psychologique de la scène, la tendresse du moment, la vérité rurale, la composition très équilibrée, la lumière douce, la narration implicite (le garçon tente un rapprochement, la jeune fille hésite).
Le décor du tableau — talus herbeux, muret de pierres sèches, barrière en bois, arbres bas — correspond exactement aux paysages de Beuzec‑Conq, de Concarneau, où Delobbe travaille dans les années 1870–1910. Ce type de talus, de muret et de végétation n’est pas méditerranéen, pas normand, pas savoyard : il est finistérien. Le décor est breton, mais sans costume, ce qui est typique de Delobbe. Delobbe ne peint presque jamais les costumes bretons « touristiques » (coiffes hautes, tabliers brodés). Il préfère les blouses blanches, les corsages sombres, les jupes épaisses, les tabliers simples, les pieds nus. C’est exactement ce que portent les jeunes femmes dans les fermes bretonnes, hors des jours de fête. Le vêtement est breton du quotidien, pas breton « de carte postale ».

Dans son Paris Salon 1883, le célèbre Louis Énault consacre un chapitre au tableau, dont il confond probablement intentionnellement le titre avec le Roman au village, l'autre tableau que Delobbe expose cette année-là, mais le tableau est bien reproduit en pleine page. Il est vrai que les titres de ces deux scènes bretonnes sont interchangeables. « Tant qu'il restera un homme et une femme sur cette terre, on peut être certain qu'il y aura sous le ciel un petit coin où l'on parlera d'amour. Pour se livrer au doux passe-temps du flirt, point n'est besoin de lambris dorés et de meubles somptueux. Un banc rustique, un siège de mousse ou de gazon, un pan de vieux mur, pour vous abriter des regards indiscrets du passant, c'en est assez, si la femme est jeune, accorte et jolie, et si l'homme sent au fond de son cœur qu'il a quelque chose à lui dire. Aussi prenons-nous grand plaisir à l'idylle champêtre que M. Delobbe nous raconte d'un pinceau sincère et parfois ému. Ils sont deux, jeunes tous deux, et beaux de leur beauté fraiche, robustes et sains. La femme, paysanne aux pieds nus, simple mais non vulgaire, jupon blanc et corset noir, montrant au soleil et livrant au vent son teint hâlé et sa chevelure brune, est assise sur l'herbe épaisse e semée de fleurs. Lui est à demi couché à ses pieds, dans une pose nonchalante et abandonnée, qui laisse pourtant deviner la souplesse et la force de la jeunesse. Il parle tout bas, ému, le regard fixé sur son visage comme pour deviner sa pensée. Elle écoute, l'œil sérieux, laissant errer sur une bouche qui n'est déjà plus naïve, l'indéfinissable sourire d'une Joconde villageoise ; tandis que sa main distraite cueille une de ces marguerites à la collerette d'argent et au cœur d'or, dont chaque feuille est un oracle - et parfois un mensonge. Le paysage, plantureux et puissant, annonce cette pleine saison du renouveau, où tout germe, où tout verdoie, où tout chante, où tout aime, dans les buissons, dans les nids et dans le cœur des hommes[9] ».
De son côté, Le Monde illustré présente ainsi la gravure du tableau qu'il offre à ses lecteurs : « Le gracieux tableau de M. Delobbe que nous publions ne serait pas d'actualité si l'Art avait une saison. Mais au Monde Illustré les reproductions artistiques sont toujours à propos, et il ne nous déplaît pas, au moment le plus triste de l'année, quand nous subissons les noirs frimas, les gris brouillards, de faire contraste en montrant, sur l'herbe d'un talus, sous un ciel clair, ces jeunes amoureux se faisant leurs premières confidences. Cela s'appelle : Les Premières Avances. À la façon dont la belle jeune fille accueille les doux propos du superbe gars qui la regarde si tendrement, on peut supposer que sa peine ne sera pas perdue et que, bientôt, les fiançailles de la famille sanctionneront les serments échangés. C'est ainsi que cela se passe aux champs. En peignant des paysans, M. Delobbe, habitué aux compositions de style, ne pouvait faire du naturalisme. Il a fait du vrai et l'idylle est sortie de ses pinceaux pleine de poésie et de fraicheur naïve. Il a démontré qu'on peut trouver le beau dans la nature quant on sait le voir et le rendre[10] ».
Le Parnasse remarque aussi le tableau : « Une scène bien simple : un paysan couché sur l'herbe cause avec une belle fille assise tout près de lui ; cette dernière a une physionomie d'un charme pénétrant : une œuvre distinguée[11] ».
Le Dictionnaire de Théodore Véron consacre aussi une notule au tableau : « Les Premières Avances faites à une spirituelle et charmante paysanne assise dans un pré, et qui écoute avec plaisir le travailleur amoureux qui lui demande sa main. Joli couple, et déclaration bien faite. »[12].
Une diffusion massive : presse, photoglypties, photogravures, xylographies
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Notice des photoglypties Braun & Cie[13] : « Braun ne reproduit que les œuvres très demandées, lisibles, exportables, susceptibles de se vendre en Europe et aux États‑Unis[14] ». Le fait que Les Premières Avances soit photoglyptié signifie qu’il a été un succès immédiat[15]. Goupil, le géant mondial de l’édition d’art, diffuse également le tableau. Cela garantit une présence dans les albums de Salon. Baude, surnommé « le prince des xylographes », grave une version pour La France Illustrée. C’est un sceau de popularité : Baude ne grave que les œuvres les plus appréciées du public. Le tableau apparaît beaucoup dans la presse illustrée[16]. Les Premières Avances devient une image familière, vue par des centaines de milliers de lecteurs. Comme la plupart des gravures de Baude, Les premières avances est reprise par de nombreux journaux étrangers, de l'Allemagne au Brésil[17].
Dans l'édition du 5 juillet 1885 de A Illustração, version portugaise de l'Illustration, le tableau est ainsi présenté au public brésilien : « En plein champ, par une après-midi d'été, quand le corps fatigué par le travail demande qu'on le laisse reposer. Le sujet est charmant, comme tous les sujets où la nature est belle et qui laissent s'émaner un vague parfum d'amour — et d'amour sentimental. Et le public — particulièrement le public féminin — regarde toujours ces pages avec un véritable intérêt, voire avec une certaine tendresse. Ce sont des tableaux qui parlent plus ou moins éloquemment à l'âme rêveuse, à l'âme romantique.
L'artiste a-t-il été sincère dans la composition de sa toile ? Nous devons admettre que oui. Les types et le paysage sont étudiés avec assez de sincérité et d'émotion pour que nous ne pensions pas le contraire. Mais il n'est pas rare de voir certains artistes profiter de la note sentimentale pour trouver facilement, non pas des applaudissements, mais des acheteurs. Les tableaux, comme celui-ci, flattent la vue, sont aimables, discrets, et trouvent parfaitement leur place dans un salon familial, dans une pièce où les jeunes filles récitent des poésies qui valent La Juive !
Traité par un artiste plus amoureux de la vérité et moins soucieux des jolies choses, le tableau aurait d'autres beautés, plus rudes et plus franques. Mais en tout cas, bien qu'un tantinet idyllique, le tableau que nous publions aujourd'hui n'en est pas moins gracieux ni moins beau, dû au pinceau habile de M. Delobbe et magnifiquement gravé, comme tout ce qui sort de son burin, par notre estimé et assidu collaborateur Ch. Baude[18].»
1889 : l’Exposition universelle et la Tombola
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En 1889, le tableau est sélectionné pour être exposé au Palais de l’Industrie, dans le cadre de l’Exposition universelle[19]. Puis il est intégré à la Tombola de l’Exposition, organisée par la direction de l’exploitation. Lot no 75 sur 5 000 lots. L’État met en vente deux millions de billets. C’est une opération gigantesque, destinée à financer l’Exposition. Le fait que Les Premières Avances soit un lot de la tombola signifie que l’État l’a acquis, et qu’il était jugé attractif pour le public[7]. Après la tombola : disparition totale. Comme beaucoup d’œuvres gagnées à la tombola le tableau part dans une collection privée, sans suivi administratif, sans trace dans les catalogues de ventes, sans réapparition depuis 1889. C’est l’un des nombreux tableaux « évaporés » de la Tombola de 1889.
Gravure de Stanislas Arthur Napier-Kowski
modifierAprès l'Exposition Universelle, le journal La Famille publie une nouvelle gravure du tableau signée Stanislas Arthur Napier-Kowski, dans son numéro du 16 février 1890[20]. La gravure est presque identique à celle de Baude popularisée par Le Monde Illustré.
Une variante de petit format
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On connaît une variante de dimensions réduites, probablement destinée au marché privé, ou réalisée comme étude préparatoire. Cette variante est essentielle car elle permet d’étudier la palette et la lumière, elle sert de référence en l’absence du grand format. Connu sous le titre Conversation bucolique ce tableau n’est pas seulement une réduction des Premières Avances — c’est une réinterprétation, où Delobbe conserve la composition générale mais change profondément l’âge, la psychologie et la dynamique du couple.
Une pratique typique de Delobbe : la déclinaison
modifierConversation bucolique est une scène plus innocente, moins sentimentale. Dans Les Premières Avances (1883), la scène est clairement une idylle rurale, un garçon tente un rapprochement, la jeune fille hésite, la tension sentimentale est palpable. Dans Conversation bucolique, la dynamique est différente : les deux personnages semblent timides, la scène devient amicale, presque enfantine, l’atmosphère est plus douce, moins chargée de sous‑entendus. Delobbe transforme une scène de flirt en scène d’éveil social, plus innocente. Delobbe est un peintre de la nuance.
Références
modifier- ↑ « Les premières avances, Base Salons Musée d'Orsay ».
- ↑ Annuaire illustré des beaux-arts et catalogue illustré de l'Exposition nationale : revue artistique universelle, (lire en ligne).
- ↑ Goupil's Paris salon of…, (lire en ligne).
- ↑ « Le Monde illustré », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ “Le monde illustré : journal hebdomadaire, (lire en ligne).
- ↑ Catalogue général officiel: Exposition Universelle internationale de 1889 à Paris, L. Danel, (lire en ligne).
- 1 2 Frankreich, Journal officiel de la République Française, Journal, (lire en ligne).
- ↑ « Auction.fr », sur www.auction.fr (consulté le ).
- ↑ Louis Énault, Paris-salon, Librairie E. Bernard, (lire en ligne).
- ↑ Le monde illustré : journal hebdomadaire, (lire en ligne).
- ↑ « Le Parnasse : organe des concours littéraires de Paris », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ Théodore (1820-1898) Auteur du texte Véron, « Dictionnaire Véron, ou mémorial de l'art et des artistes de mon temps / par Th. Véron », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ Adolphe Braun (photographe français), Catalogue des photographies inaltérables au charbon et héliogravures, Ad. Braun & Cie, (lire en ligne).
- ↑ Philippe Burty, Salon de 1883 : cent vingt planches en photogravure par Goupil et cie ; trente dessins d'après les originaux des artistes, L. Baschet, (lire en ligne).
- ↑ Adrien Jean Quentin Beuchot, Bibliographie de la France, ou Journal général de l'imprimerie et de la librairie, Au Cercle de la Librairie, (lire en ligne).
- ↑ Les Annales politiques et littéraires, (lire en ligne).
- ↑ (pt-BR) A Illustração, P. Mouillot, (lire en ligne)
- ↑ (pt-BR) A Illustração, P. Mouillot, (lire en ligne)
- ↑ (en) firstname surname, World's Fair of 1889, Routledge, (ISBN 978-0-429-50908-7, lire en ligne).
- ↑ La famille: voyages, romans, modes, musique, beaux-arts, actualités, etc, uitgever niet gekend, (lire en ligne)
Liens externes
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