Les Ruines (Volney)

œuvre de Volney

Les Ruines, ou Méditation sur les révolutions des empires est un livre de Volney publié en 1791.

Les Ruines
Méditation sur les révolutions des empires
Image illustrative de l’article Les Ruines (Volney)
Frontispice et page de titre de la troisième édition.

Auteur Volney
Sujet Philosophie de l'histoire
Lieu de parution Paris
Date de parution 1791

Le narrateur, contemplant les vestiges de Palmyre au clair de lune, voit apparaître un « génie des ruines et des tombeaux ». Le génie le transporte en orbite de la Terre et lui révèle la loi naturelle déterminant le destin des civilisations. Ils observent l'avènement de la Révolution française, puis la convocation d'une « Assemblée générale des peuples » réunissant toutes les nations.

Le récit s’achève par un discours naturaliste sur l'origine des mythes et des croyances religieuses. Volney définit le christianisme comme un « culte allégorique du soleil » et remet en cause l’existence historique de Jésus Christ.

Cette œuvre, à la fois héritière des Lumières et préromantique, mêle un lyrisme mélancolique à un humour sarcastique ; une angoisse eschatologique à l’espérance révolutionnaire[note 1].

Les Ruines ont connu un grand succès en France comme à l'étranger, notamment en Angleterre et aux États-Unis, où le Président Thomas Jefferson s'est personnellement occupé de la traduction.

Contexte

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Sources d'inspiration

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Le dialogue d'un jeune homme avec un mentor semi-divin fait écho aux Aventures de Télémaque de Fénelon, l’ouvrage le plus lu en France au XVIIIe siècle (après la Bible).

L'atmosphère onirique de l'orient évoque Les Mille et Une Nuits, traduites pour la première fois par Antoine Galland à partir de 1704.

L'idée du vol autour de la Terre est empruntée à Voltaire, dont le pseudonyme inspira celui de Volney. Dans Micromégas (1752), un géant venu de l'étoile Sirius[note 2] et son compagnon saturnien atterrissent sur notre planète et observent avec curiosité les hommes minuscules aux immenses prétentions intellectuelles (dogmatisme métaphysique et anthropocentrisme).

L'auteur des Ruines se revendiquait aussi de la pensée de Condillac, qui avait propagé en France, avec Voltaire, la philosophie empiriste et sensualiste de John Locke. Volney fréquentait le salon du baron d'Holbach et celui de la veuve d'Helvétius, deux disciples de Condillac.

Plusieurs auteurs du siècle des Lumières s’étaient penchés sur les causes de la décadence et de la chute des civilisations, comme Montesquieu et l'abbé de Mably (frère de Condillac), ou Adam Ferguson et Edward Gibbon en Grande-Bretagne[1].

Les chapitres des Ruines sur l’histoire des religions sont inspirés des thèses de Charles-François Dupuis, qui aurait communiqué à Volney le manuscrit de l'Origine de tous les cultes, son ouvrage en préparation[2].

Volney, lors de son voyage en Égypte et en Syrie entre 1782 et 1785, n'avait pas visité Palmyre, décor inaugural des Ruines. Il s'inspira des descriptions qu'en avait données Robert Wood et James Dawkins, les deux archéologues ayant redécouvert le site.

La poétique des ruines

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Les ruines antiques étaient depuis longtemps un motif de contemplation pour les poètes (de Pétrarque à Joachim du Bellay et Jacques Grévin, puis chez James Thomson, Louis Racine ou Aimé Feutry au XVIIIe siècle[3],[note 3]).

Ruines romaines avec personnages (1730), Giovanni Paolo Panini, National Gallery.

Tous les itinéraires du « Grand Tour » convergeaient vers Rome : les vestiges de l'empire étaient un passage obligé dans l'éducation des élites européennes, qui collectionnaient les capricci de Panini et les gravures de Piranesi[1].

Capriccio architectural avec un artiste dessinant au premier plan (1782), Hubert Robert, collection privée.

Diderot, que Volney croisa chez le baron d’Holbach, commentait ainsi les peintures d’Hubert Robert, exposées au Louvre pour le Salon de 1767 : « Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais ; et nous revenons sur nous-mêmes ; nous anticipons sur les ravages du temps […]. Nous restons seuls de toute une nation qui n’est plus. Et voilà la première ligne de la poétique des ruines. […] Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste[4]. »

Louis-Sébastien Mercier, dans son roman L'An 2440, rêve s'il en fut jamais (1771), imaginait le château de Versailles en ruines. Le narrateur y rencontrait Louis XIV, ramené à la vie par la justice divine. Versant « un torrent de larmes », le roi prenait conscience des souffrances que son orgueil avait causées au peuple.

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796), Hubert Robert, musée du Louvre.

Edward Young, l'auteur des Nuits (traduites par Pierre Le Tourneur en 1769), méditait dans les cimetières : « Ce sombre empire, où la mort est assise au milieu des ruines, offre à l’homme un asile paisible où son âme doit entrer souvent et promener ses pensées solitaires. » Young invitait son lecteur à s’élever au-dessus du monde : « Montons ensemble à la hauteur des nuages, et contemplons le spectacle de sa puissance. Baisse tes regards sur le globe : il est couvert de preuves de ton immortalité[note 4]. »

Les Poèmes d’Ossian de James Macpherson (traduits en 1777 par Pierre Le Tourneur) inspirèrent aussi la tonalité élégiaque des premiers chapitres des Ruines. Ces deux pionniers du romantisme britannique, Young et Macpherson, connurent un grand succès en France.

Publication pendant la Révolution

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Volney commença l’écriture des Ruines en 1787, après la parution de son Voyage en Égypte et en Syrie. Élu député du tiers état en 1789, il mit en scène la création de l’Assemblée nationale constituante dans le chapitre central de son livre, intitulé « le siècle nouveau ».

Les Ruines furent publiées au moment de l’entrée en vigueur de la Constitution. L'ouvrage, comme l’annonçait Le Moniteur universel du 13 septembre 1791, fut mis en vente au prix de cinq livres chez trois libraires-imprimeurs parisiens : Victor Desenne (au Palais-Royal), Denis Volland (quai des Augustins) et Pierre Plassan (rue des Poitevins). Une deuxième édition corrigée parut quelques mois après.

Résumé

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L'ouvrage commence par une invocation : « Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux ! » Les ruines enseignent à tous les hommes qu'ils sont égaux devant la mort, que l'oppression est provisoire et que toute richesse est dérisoire. Elles élèvent l'esprit au-dessus de « la lutte fatigante des passions ».

Le génie de Palmyre

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Temple de Baalshamin à Palmyre (1799), dessin de Jean-Baptiste Liénard d'après Louis-François Cassas.

Volney se replonge lors de son voyage en Syrie, en 1784, sous le règne du sultan Abdülhamid Ier. Après trois jours de marche dans le désert, il découvre les ruines de l'antique Palmyre. Au crépuscule, assis sur le tronc d'une colonne, « le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main », le voyageur s'abandonne à une « rêverie profonde ».

De la Palmyre de jadis, cité animée et prospère, seul subsiste le « lugubre squelette » gisant devant lui. Il prend conscience que son Europe natale pourrait connaître le même sort : « Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi ne s'asseoira pas un jour sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur ? »

Absorbé dans une méditation mélancolique[5], Volney attribue la mort des civilisations aux « décrets d'une justice céleste » dont les desseins sont impénétrables.

Soudain, alors que la nuit est tombée, apparaît un « fantôme blanchâtre » qui s'adresse à lui d'une voix grave et profonde : « Cessez donc, ô mortels, d'accuser la fatalité du sort ou les jugements de la divinité ! […] La source des calamités n'est point reculée dans les cieux ; elle réside dans l'homme même, il la porte en son cœur[note 5]. »

L'histoire des civilisations, lui dit le génie, est déterminée par des « lois éternelles antérieures à tous les codes, à tous les prophètes ».

« Ô jeune homme ! Puisque ton cœur cherche avec droiture la vérité, puisque tes yeux peuvent encore la reconnaître à travers le bandeau des préjugés, ta prière ne sera point vaine : je te révélerai la sagesse des tombeaux et la science des siècles… »

La Terre vue du ciel

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Le génie pose sa main sur la tête de Volney, dont l'esprit, pénétré d'un « feu céleste », est transporté dans les airs. « Nageant dans l'espace », il se retrouve en orbite du globe terrestre. Ses yeux, rendus « plus perçants que ceux de l'aigle », parcourent l'hémisphère Nord, de l'Atlantique à la Sibérie et la Malaisie. Son regard se porte sur la vallée du Nil, où il distingue les pyramides de Gizeh[note 6]. Il aperçoit également les ruines de Babylone et celles de Palmyre, où il se tenait quelques instants auparavant.

Naissance et décadence des civilisations

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De tout temps, lui dit le génie, l'espèce humaine a été régie par « l'amour de soi, l'aversion de la douleur, le désir du bien-être ». L'homme primitif, « nu de corps et d'esprit », semblable aux autres animaux, était motivé uniquement par l'instinct de survie et de reproduction. Ce fut pour y parvenir qu'il travailla à la maîtrise de son environnement, au fil des générations, suivant une évolution rythmée par « l'épreuve répétée d'accidents divers ».

Pour compenser leur faiblesse individuelle et affronter les dangers de la nature, les hommes s'unirent en tribus. Lassés des incertitudes de la chasse et de la cueillette, ils domestiquèrent les animaux et inventèrent l'agriculture. L'abondance des récoltes leur permit de s'organiser en communautés sédentaires toujours plus nombreuses.

Tant que l'amour de soi demeure conforme aux besoins naturels, explique le génie, il favorise l'entraide et le progrès. Mais lorsque les hommes recherchent des jouissances sans mesure et convoitent les biens d'autrui, il se transforme en « un poison corrupteur » engendrant une « discorde générale et funeste ».

Il révèle au voyageur « la double source de tous les tourments de la vie de l'homme » : l'ignorance et la cupidité. L'ignorance le conduit à se méprendre sur son véritable intérêt ; la cupidité le pousse à sacrifier celui des autres au sien. « Tantôt insolents et audacieux, les chefs d'une nation ont tiré ses fers de son propre sein, et l'avidité mercenaire a fondé le despotisme politique ; tantôt hypocrites et rusés, ils ont fait descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilège ; et la cupidité crédule a fondé le despotisme religieux. »

L'inéquité, dit-il, a commencé dans les familles, avec le patriarcat et la patrilinéarité : « Parce que le chef de famille put exercer une autorité absolue dans sa maison, il donna ou ôta ses biens sans égalité, sans justice, et le despotisme paternel jeta les fondements du despotisme politique[note 7]. »

Les conflits se sont étendus à toutes les échelles : « l'homme s'est armé contre l'homme, la famille contre la famille, la tribu contre la tribu », jusqu'à faire de la terre « un théâtre sanglant de discorde et de brigandage ». S'écartant des lois naturelles, les peuples se sont égarés « dans un labyrinthe d'erreurs et de calamités ».

Les hommes ont vite compris que leur cupidité se retournait contre eux-mêmes : « ce que l'un ravit aujourd'hui, on le lui enlève demain ». Ils ont donc imaginé des lois pour la contenir. La justice est la condition de la prospérité des nations. Quand les intérêts naturels des individus (sécurité, garantie de la propriété et liberté du travail) sont contrariés, les sociétés dépérissent. Les lois doivent canaliser l'amour de soi vers l'intérêt commun.

Cet équilibre est fragile : à mesure que les sociétés grandissent[note 8], les rapports sociaux se complexifient, les lois deviennent insuffisantes et sont détournées ; ceux qui devaient réprimer la cupidité s'y abandonnent eux-mêmes. Aucune forme de gouvernement n'est à l'abri de cette corruption : même la démocratie dégénère lorsque les magistrats confisquent les pouvoirs qui leur ont été confiés.

La société se divise en groupes rivaux cherchant à monopoliser le pouvoir. Les lois cessent de protéger le peuple, justifient l'esclavage et consacrent des privilèges héréditaires. L'aristocratie, disposant du pouvoir fiscal et militaire, constitue une caste séparée de la multitude.

Quand une civilisation est de modeste dimension, plusieurs circonstances peuvent limiter les abus. Menacés par des ennemis extérieurs, les gouvernants ont intérêt à conserver l'attachement de leur peuple. À l'intérieur, des habitudes d'indépendance et l'absence de misère rendent la tyrannie difficile : un despote ne peut imposer durablement son pouvoir à des hommes libres, propriétaires et capables de se révolter ou d'émigrer si leurs droits sont violés[note 9]. De telles conditions favorisent la cohésion civique : chaque citoyen est prêt à prendre les armes, car il y retrouve son intérêt personnel[note 10].

Mais les cités absorbent les cités et les royaumes absorbent les royaumes, jusqu'à former de vastes empires. Les peuples perdent leurs lois et leurs usages. Finalement, « un seul homme maîtrise des millions de ses semblables contre leur gré ou sans leur aveu. » Le monarque exploite les divisions sociales et gouverne moins par la force que par la rivalité qu'il entretient entre ses sujets, tirant « sa force de leur faiblesse ».

Ce despotisme et la corruption qui l'accompagne entraînent alors un déclin économique. L'alourdissement des impôts décourage le travail. Les princes détournent les richesses vers des dépenses luxueuses : palais, tombeaux et monuments religieux, tout cela aux dépens de travaux utiles. La concentration foncière ruine les petits propriétaires et divise la société entre « un groupe d'oisifs opulents et une multitude pauvre de mercenaires ». La production décline et les sociétés perdent leur vitalité, croulant sous leur propre poids[6].

Les empires, affaiblis de l'intérieur, vulnérables aux « accidents de la nature », incapables de résister aux crises, offrent une proie facile aux envahisseurs. Les sociétés issues de ces conquêtes opposent durablement vainqueurs et vaincus, aggravant l'injustice.

Cette situation tragique se traduit sur le plan religieux. Accablés par leur sort, incapables d'expliquer leurs malheurs, les hommes imaginent dans le ciel des tyrans semblables à ceux qui les oppriment sur la terre. Ces religions « atrabilaires et misanthropiques » en viennent à célébrer la souffrance, à condamner l'amour de soi et à détourner les hommes de toute jouissance[note 11]. Une telle morale « antisociale » accélère à son tour le dépérissement des civilisations.

Les hommes, conclut le génie, sont « les éternels instruments de leurs infortunes ». L'histoire démontre que les sociétés s'élèvent ou s'abaissent selon qu'elles observent ou transgressent « les lois physiques du cœur humain ». Tant que les gouvernants persisteront dans « les voies de mensonge et de tyrannie », tant que les peuples resteront prisonniers des superstitions et de l'ignorance, les civilisations seront condamnées à la ruine.

Hélas, comprend le voyageur, les leçons de l'expérience sont systématiquement oubliées : les peuples, frappés d'amnésie à chaque nouvelle génération, semblent condamnés à répéter les mêmes erreurs.

La Guerre des Russes et des Turcs

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Toujours en orbite autour de la Terre, Volney aperçoit des volutes de fumée au-dessus des rives de la mer Noire et de la mer d'Azov, en Crimée et au Kouban. C'est, vue du ciel, la guerre opposant les Russes aux Tatars de Crimée, qui venait d'aboutir à l'annexion de la Péninsule par l'impératrice Catherine II[note 12].

De part et d'autre, les belligérants prient pour la victoire. Les Turcs musulmans comme les Russes orthodoxes espèrent que Dieu sera de leur côté. Ils promettent des sacrifices, des jeûnes et des fondations pieuses, tandis que leurs prêtres interprètent les revers militaires comme des châtiments divins.

« Dieu qui, dans l'immensité des cieux, dirige la marche des mondes, et peuple les abymes de l'espace de millions de soleils entassés : dis, que paraissent à tes yeux ces insectes humains que déjà ma vue perd sur la Terre ! Quand tu t'occupes à guider les astres dans leurs orbites, que sont pour toi les vermisseaux qui s'agitent sur la poussière ? Qu'importe à ton immensité leurs distinctions de partis, de sectes ? »

Le génie raconte au voyageur l'histoire de l'empire ottoman, avant de prophétiser son effondrement. Les premiers Turcs étaient des conquérants endurcis, « savants dans l'art des combats » et avides de richesses. La discipline et le courage étaient valorisés. La prospérité de leur empire reposait sur des institutions efficaces, qui savaient composer avec les intérêts des populations soumises. Son déclin procède des causes inverses : le luxe de la cour du sultan, la corruption des pachas et l'alourdissement des impôts entravent l'agriculture et le commerce.

Les Ottomans ont reproduit les mêmes erreurs que les civilisations disparues. Les calamités qui frappent leur empire résultent de la cupidité des gouvernants et de l'ignorance du peuple, non de la volonté divine.

L'espoir d'un perfectionnement de l'espèce humaine

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Le voyageur, en écoutant le discours du génie, cède au découragement. Comment espérer mettre fin à cette spirale de misère et de violence ? Les conquérants ne feront que remplacer d'autres conquérants, sans jamais abolir l'oppression.

Face à « la perversité de ceux qui gouvernent » et « l'avilissement de ceux qui sont gouvernés », il est gagné par un sentiment nihiliste : « Que reste-t-il à l'homme vertueux, que de joindre sa cendre à celle des tombeaux ! »

Le génie lui répond : « Garde-toi de l'illusion et des paradoxes du misanthrope, l'homme mécontent du présent suppose au passé une perfection mensongère, qui n'est que le masque de son chagrin. Il loue les morts en haine des vivants, et bat les enfants avec les ossements de leurs pères. » La grandeur des civilisations anciennes ne doit pas faire illusion. Ces sociétés étaient continuellement en guerre et reposaient sur l'esclavage.

L'histoire montre que depuis l'époque où les hommes vivaient dans l'état sauvage, ils ont accompli d'immenses progrès : leurs connaissances se sont accrues et certains peuples ont sensiblement amélioré leur condition d'existence. Depuis « trois siècles », dit le génie, les progrès se sont accélérés grâce à l'imprimerie, « un art sacré, un don divin » qui permet de diffuser simultanément le savoir à des millions d'hommes et de le transmettre aux générations suivantes.

À mesure que les lumières se répandront, chacun découvrira où réside son véritable intérêt. Le pouvoir des souverains sera contenu par « l'opinion publique ». Les faibles comprendront que leur union fait leur force. « Par la loi de l'imitation, l'exemple d'un premier peuple sera suivi par les autres ; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes mêmes, voyant qu'ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité, et la civilisation deviendra générale[7]. »

Le génie prédit la fin des guerres et une grande communion planétaire. Déjà, dit-il, un « cri de liberté, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien continent » (il fait allusion à la Révolution américaine). « À ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez une grande nation. […] Un mouvement immense va naître ; un siècle nouveau va s'ouvrir ! Siècle d'étonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'espérance pour toute la terre ! »

Les obstacles au perfectionnement

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L'optimisme du génie laisse le voyageur sceptique. Flottant toujours dans l'espace, il observe les différentes civilisations peuplant la Terre. Aucune ne lui paraît en mesure d'échapper à la ruine : « L'Asie entière est ensevelie dans les plus profondes ténèbres. Le chinois, régi par un despotisme insolent, par des coups de bambou, par le sort des fiches ; entravé par un code immuable de gestes, par le vice radical d'une langue mal construite, ne m'offre dans sa civilisation avortée qu'un peuple automate. L'indien, accablé de préjugés, enchaîné par les liens sacrés de ses castes, végète dans une apathie incurable. Le tartare, errant ou fixé, toujours ignorant et féroce, vit dans la barbarie de ses aïeux. L'arabe, doué d'un génie heureux, perd sa force et le fruit de sa vertu dans l'anarchie de ses tribus, et la jalousie de ses familles. L'africain, dégradé de la condition d'homme, semble voué sans retour à la servitude. Dans le nord, je ne vois que des serfs avilis, que des peuples troupeaux, dont se jouent de grands propriétaires. Partout l'ignorance, la tyrannie, la misère ont frappé de stupeur les nations ; et les habitudes vicieuses, dépravant les sens naturels, ont détruit jusqu'à l'instinct du bonheur et de la vérité. »

Les progrès des Lumières « dans quelques contrées de l'Europe » n'ont pas empêché les pires atrocités, dit-il au génie. « Ces peuples qui se disent policés, ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois siècles, remplissent la terre de leurs injustices ? ne sont-ce pas eux qui, sous des prétextes de commerce, ont dévasté l'Inde, dépeuplé le nouveau continent, et soumettent encore aujourd'hui l'Afrique au plus barbare des esclavages ? La liberté naîtra-t-elle du sein des tyrans, et la justice sera-t-elle rendue par des mains spoliatrices et avares ? »

L'espoir d'un perfectionnement de l’espèce humaine lui paraît illusoire : « Plus je médite sur la nature de l'homme, plus j'examine l'état présent des sociétés, moins un monde de sagesse et de félicité me semble possible à réaliser. »

La Révolution française

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Depuis les cieux, le voyageur voit alors surgir en France une agitation immense. La nation entière prend conscience qu'elle est pillée de l'intérieur : malgré la richesse du sol, le travail du peuple et la paix extérieure, les Français vivent dans la misère et sont écrasés par le poids des impôts. « Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore ? »

Caricature anonyme d'un paysan portant un prélat et un noble (1789).

Les habitants du pays se divisent en deux groupes. D'un côté se tient l'immense majorité des hommes, « laboureurs, artisans, marchands », dont les maigres silhouettes sont pauvrement vêtues. De l'autre, une minorité de prêtres, de nobles, de financiers et d'agents du pouvoir, présente « dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent, et dans l'embonpoint des visages, les symptômes du loisir et de l'abondance ». Ils vivent sans travailler, gouvernent la société et s'approprient les richesses qu'elle produit.

Un dialogue s'engage entre le peuple et les privilégiés. Les nobles tentent d'abord de justifier leur position par le prestige de leurs ancêtres. Leur prétention est tournée en dérision par le peuple, qui rappelle les origines roturières de nombreuses familles récemment anoblies.

Les défenseurs de l'ordre ancien invoquent ensuite le roi et l'obéissance aux lois ; le peuple répond que le roi ne peut être légitime que s'il sert l'intérêt général. Les privilégiés tentent alors de recourir à la force, mais les soldats refusent de tirer sur ceux dont ils sont issus : « Nous sommes aussi le peuple. »

Le dernier rempart est celui de la religion. Les prêtres invoquent la foi, l'obéissance et la nécessité d'intermédiaires entre Dieu et les hommes, pour garantir leur salut dans l'autre monde. Chacun de leurs arguments est habilement réfuté par le peuple, qui les déclare inutiles : « Vos services sont trop dispendieux ; nous traiterons désormais directement nos affaires. »

Les privilégiés se lamentent : « Tout est perdu, la multitude est éclairée ». Le peuple leur répond : « Tout est sauvé, car si nous sommes éclairés, nous n'abuserons pas de notre force : nous ne voulons que nos droits. Nous avons des ressentiments, nous les oublions : nous étions esclaves, nous pourrions commander ; nous ne voulons qu'être libres, et la liberté n'est que la justice. »

Élevant « un trône immense en forme de pyramide », le peuple souverain décide de déléguer une partie de son pouvoir à des représentants, car l'élaboration des lois exige des connaissances et un temps dont les citoyens, occupés à leurs travaux, ne disposent pas. Les représentants devront refléter la diversité des intérêts de la nation. Ils auront pour rôle d'établir des lois conformes « à la morale et à la raison ».

Le peuple leur rappelle avec force les limites de leur mandat : « le pouvoir que nous vous conférons est à nous ; nous vous le donnons en dépôt, non en propriété ni en héritage. » Ils seront les premiers soumis aux lois et retrouveront leur place parmi le peuple, avec pour seule récompense l'estime et la reconnaissance.

Les représentants choisissent comme principes fondateurs l'égalité et la liberté : tous les hommes ont les mêmes droits et chacun est « propriétaire absolu de son être ».

La nouvelle société se donne alors ses emblèmes. Le peuple dresse un autel où figurent une balance, une épée et un livre. Il adopte un drapeau qui devient « l'étendard de la justice universelle ». Des millions d'hommes lèvent les bras vers le ciel et font le serment de vivre libres et égaux.

Détail du Serment du Jeu de paume du 20 juin 1789, Luc Olivier Merson d'après Jacques-Louis David, musée Carnavalet.

Ému aux larmes par ce spectacle, le voyageur dit au génie : « Que je vive maintenant, car je puis espérer. »

Effroi et conspiration des tyrans

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La Révolution française provoque une onde de choc à travers l'Europe. Les peuples oscillent entre l'espérance d'une émancipation et la crainte de la rupture avec des habitudes séculaires.

Rois, nobles, prêtres et autres privilégiés comprennent immédiatement que leur domination est menacée. Ils forment une vaste coalition pour « étouffer dans son foyer cet incendie ». Les puissants cherchent à convaincre les peuples que toute remise en cause de l'ordre ancestral attirera le châtiment divin.

La France affirme sa résolution en se présentant « tout entière en armes ». Le législateur à la tête des représentants fait parvenir un message aux royaumes voisins. Il les invite à soumettre leurs croyances à un examen public : « Si vous possédez la vérité, faites-nous la voir. »

L'Assemblée générale des peuples

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Convoqués par la France, des émissaires venus de la Terre entière se réunissent dans une vaste arène.

Le voyageur contemple cette « Assemblée générale des peuples » avec fascination. Il décrit la diversité des vêtements, des physionomies, des couleurs de peau et des modes de vie. Ces différences relèvent de circonstances historiques et climatiques, mais tous ces hommes possèdent les mêmes facultés fondamentales, tous appartiennent à une même espèce.

Le législateur prend la parole. Il invite les peuples à reconnaître qu'ils possèdent tous les mêmes droits, parce qu'ils ont reçu de la nature « la même vie, les mêmes organes ». L'humanité doit former « une même société, une grande famille » gouvernée par « le code de la raison ».

Dans un premier temps, son discours suscite des acclamations unanimes, mais cet enthousiasme est vite brisé par l'intervention des chefs religieux, qui affirment chacun posséder « la vraie loi » tandis que les autres sont dans l'erreur. Afin de sortir de cette impasse, le législateur les invite à défendre publiquement leurs doctrines.

Les contradictions religieuses

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Des milliers d'étendards apparaissent, révélant une fragmentation bien plus grande que l'imaginait le voyageur : il croyait le monde partagé entre quelques grandes religions et découvre une multitude presque infinie de sectes.

Les principales traditions lui sont alors présentées par le génie.

L'islam affirme l'unicité de Dieu. Le Coran, censé apporter une révélation claire et définitive, nécessite pourtant une infinité de commentaires, lesquels engendrent des schismes et des querelles interminables. « Cette religion qui célèbre un Dieu clément et miséricordieux, auteur et père commun de tous les hommes, est devenue un flambeau de discorde, un motif de meurtre et de guerre, et n'a cessé depuis douze cents ans d'inonder la terre de sang, de répandre le ravage et le désordre d'un bout à l'autre de l'ancien hémisphère. »

Le génie passe ensuite aux « adorateurs de Jésus », qui reconnaissent le même Dieu que les musulmans et pensent comme eux qu'Adam, le premier homme, a condamné « tout le genre humain en mangeant une pomme ». Les chrétiens proclament l'unité de Dieu mais le divisent en trois. Le Père a engendré Jésus, né d'une Vierge. Consubstantiel au Père, Jésus est à la fois Dieu et homme. Il est mort et ressuscité. « Les musulmans, qui ne comprennent pas ces mystères, les taxent de folie, et les rejettent comme des visions de cerveaux malades ; de là des haines implacables. »

Les chrétiens se divisent en une multitude de sectes[note 13]. Le génie énumère tous ces courants « se haïssant au nom d'un Dieu de paix, se faisant chacun un paradis exclusif dans une religion de charité universelle, se vouant réciproquement dans l'autre monde à des peines sans fin, et réalisant dans celui-ci l'enfer que leurs cerveaux placent dans celui-là. »

Le judaïsme, explique le génie, échappe provisoirement à ce déchirement interne, parce que le peuple juif est dispersé. Cependant, une fois réunis, les juifs se disputeront sur les questions doctrinales, comme ils le faisaient autrefois : « Ce peuple dont la perfection consiste à se couper un petit morceau de chair, ce peuple atome, qui, dans l'océan des peuples, n'est qu'une petite vague, et qui veut que Dieu n'ait rien fait que pour lui seul, réduira encore de moitié, par son schisme, le poids déjà si léger qu'il établit dans la balance de l'univers. »

Il en va de même des « enfants de Zoroastre, restes obscurs de peuples jadis si puissants, maintenant persécutés comme les juifs ». Sitôt réunis, les zoroastriens « se diviseront en sectes d'autant plus nombreuses, que dans leur dispersion les familles auront contracté les mœurs et les opinions des nations étrangères. »

Le génie se moque ensuite des hindous, qui « se purifient avec la fiente et l'urine de vache et se croient souillés du contact d'un homme ! » Ils adorent une foule de dieux que les brahmanes, « avec quelques paroles, enferment dans une idole ou dans une cruche, pour vendre à son gré leurs faveurs. »

Les bouddhistes, les jaïnistes, les shintoïstes, les taoïstes, les confucéens, les chamans sibériens et les marabouts africains ont aussi planté leurs étendards dans l'arène. « Je ne terminerais point, dit le génie, si je te détaillais tous les systèmes divers de croyance qui partagent encore les nations. »

Le débat s’engage dans l'assemblée. Le premier argument avancé est celui de la Révélation : chacun affirme que sa doctrine provient directement de Dieu. Cet argument est écarté par le législateur, puisqu'il ne fera pas avancer la discussion.

Les représentants des différentes religions racontent ensuite les miracles accomplis par leurs prophètes ou leurs saints. Là encore, le raisonnement tourne court : si chaque religion possède ses miracles et considère ceux des autres comme de simples illusions, ou comme des œuvres démoniaques, aucun miracle ne peut servir de preuve objective.

Le troisième argument est celui du martyre. La disposition à sacrifier sa vie pour sa religion garantit sa vérité, affirment les croyants. Le législateur leur répond que cela prouve seulement la sincérité des croyances, et non leur bien-fondé.

La discussion en arrive au contenu des doctrines. La première présentation est celle d'un imam, qui décrit la révélation du Coran, les prescriptions, les interdits et les récompenses promises au paradis. Son discours suscite des objections de l'auditoire, qui dénonce le caractère envahissant de ce culte et son incohérence. De surcroît, les divisions entre sunnites et chiites ne tardent pas à se manifester, montrant que cette religion, qui prétend détenir une vérité unique, est elle-même incapable de maintenir son unité.

L'orateur suivant est un théologien chrétien, qui parle de la création, du péché originel, de l'Incarnation, de la Rédemption et des sacrements. Les autres membres de l'assemblée ne sont pas convaincus, notamment par la Trinité, la double nature du Christ et la responsabilité collective du péché originel. Par ailleurs, les différentes confessions chrétiennes se divisent aussitôt entre elles sur l'Eucharistie, l'autorité du pape, la grâce ou les indulgences. Là encore, les querelles internes détruisent toute prétention à l'unanimité.

Un rabbin intervient pour contester la lecture chrétienne de la Bible. Il affirme que les sectateurs de Jésus ont déformé le sens des Écritures. Le christianisme est, selon lui, une réinterprétation tardive et fautive du judaïsme.

Un grand prêtre zoroastrien soutient que plusieurs éléments fondamentaux des religions abrahamiques sont empruntés au zoroastrisme : le dualisme moral, l'immortalité de l'âme, le jugement dernier, les anges et les démons, ou encore la résurrection des morts.

Des brahmanes revendiquent à leur tour une antiquité plus grande et présentent les doctrines hindoues. Des lamas accusent ces brahmanes d'avoir déformé une doctrine encore plus ancienne, puis exposent la vie de Bouddha et ses enseignements.

Alors que la dispute bat son plein, un groupe de chamans chinois et de bonzes thaï entre en scène, affirmant qu'ils peuvent mettre tout le monde d'accord. Mais le culte de la nature qu'ils promeuvent est taxé de matérialisme et d'athéisme par les théologiens de l'assemblée. La discussion s'enlise dans une controverse sur la nature de Dieu, de l'âme et des réalités immatérielles. Chaque doctrine repose sur des notions impossibles à démontrer par l'expérience.

Le législateur clôt le débat, en disant que le véritable problème n'est plus de savoir quelle religion est la vraie, mais de comprendre comment toutes ces idées sont nées, comment elles ont été transmises et transformées au cours du temps.

L'origine des cultes

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Un nouveau groupe d'hommes, issus de diverses bannières religieuses mais n'en arborant aucune, s'avance dans l'arène. L'un de ces « esprits dégagés de préjugés » prend la parole.

Les croyances, dit-il, se perpétuent d'âge en âge par l'éducation des enfants, l'autorité et l'habitude, mais ne résistent pas à l'examen critique. Les religions sont des constructions de l'esprit humain, lequel ne reçoit ses idées que par l'intermédiaire des sens et par l'expérience accumulée au fil des générations. Toutes portent la marque de circonstances historiques : elles sont nées à des époques précises et dans des lieux déterminés. On peut retracer la généalogie des religions, qui se sont influencées mutuellement et dérivent toutes d'un fonds commun.

Les rites, explique-t-il, nécessitent une organisation sociale complexe et la métaphysique suppose un langage suffisamment développé pour former des abstractions ; choses dont l'homme primitif était dépourvu. Il observait simplement que le soleil réchauffe, le feu brûle, l'eau noie, le vent renverse, le tonnerre effraie. Son impuissance devant la nature l'a conduit à imaginer une puissance supérieure.

Les phénomènes naturels procurent tantôt des bienfaits, tantôt des maux. L'homme a donc développé envers eux des sentiments d'espérance ou de crainte. Comme il parvenait parfois à fléchir ses semblables par des supplications ou des présents, il a imaginé pouvoir agir de la même manière sur les puissances naturelles.

Lorsque les hommes sont devenus agriculteurs, ils ont établi des calendriers pour leurs travaux terrestres. Comme ils vivaient désormais dans des communautés hiérarchisées, ils ont projeté leur organisation politique sur le ciel. Le soleil est devenu le roi ; la lune, la reine ; les planètes, des ministres ou des messagers ; les étoiles, une armée de génies subalternes. Les conjonctions planétaires sont devenues des mariages, des adultères ou des incestes entre dieux.

« Ce fut sur les bords supérieurs du Nil, et chez un peuple de race noire, que s'organisa le système compliqué du culte des astres, considérés dans leurs rapports avec les productions de la terre et les travaux de l'agriculture. »

Pour reconnaître les étoiles, les hommes leur ont attribué des noms d'animaux, de plantes ou d'objets associés aux saisons. Ces noms étaient de simples repères mnémotechniques, mais avec le temps, leur signification astronomique a été oubliée et les symboles sont devenus des réalités. L'homme s'est mis à idolâtrer des animaux, des plantes et des objets, en les croyant dépositaires de puissances célestes. Des récits métaphoriques ont fini par être interprétés littéralement. Osiris, Hercule ou Bacchus ont été pris pour des personnages historiques.

La connaissance de la nature a été confisquée par une caste sacerdotale gardant jalousement ses secrets. Les prêtres, se prétendant détenteurs de pouvoirs magiques, exploitant la crédulité populaire, sont devenus les intercesseurs des dieux et les conseillers des princes. Ils ont prétendu contrôler l'accès au salut, distribuer les récompenses et les châtiments.

L'orateur interpelle les différents chefs religieux siégeant dans l'Assemblée générale des peuples. Il s'adresse longuement aux chrétiens, adorateurs d'un Agneau de Dieu né de la Vierge céleste au solstice d'hiver, mis à mort et enfermé dans un tombeau obscur, puis ressuscité au printemps. Le christianisme, leur dit-il, « n'est que le culte du soleil ». Par son sacrifice, Jésus a délivré le monde du mal, « c'est-à-dire de la constellation du serpent, de cette grande couleuvre, mère de l'hiver, et emblème de l'Ahriman ou Satan des Perses ». Le Christ ne serait pas un personnage historique, mais une personnification du soleil, un mythe issu de traditions orientales plus anciennes.

Les chrétiens sont furieux, mais les musulmans, les lamas et les brahmanes les rappellent à l'ordre, et l'orateur achève son discours : « Maintenant, si vous résumez l'histoire entière de l'esprit religieux, vous verrez que dans son principe il n'a eu pour auteur que les sensations et les besoins de l'homme ; que l'idée de Dieu n'a eu pour type et modèle que celle des puissances physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal […]. Vous verrez que l'histoire entière de l'esprit religieux n'est que celle des incertitudes de l'esprit humain, qui, placé dans un monde qu'il ne comprend pas, veut cependant en deviner l'énigme [...], compose des chimères d'êtres disparates, et, rêvant sans cesse sagesse et bonheur, s'égare dans un labyrinthe de peines et de folies. »

Les théologiens rejettent la démonstration comme une simple conjecture historique. Même si cette reconstruction était vraie, disent-ils, mieux vaudrait la taire, car les croyances erronées sont un instrument nécessaire pour gouverner les peuples.

La parole passe alors à un groupe d'hommes simples. Ils contestent l'autorité des chefs religieux. Pourquoi Dieu réserverait-il la vérité à quelques privilégiés chargés de la transmettre aux autres ? Ils déclarent ne voir aucun intérêt pratique dans toutes ces spéculations relatives à l'origine du monde, à la création, aux révélations ou à l'ancienneté des religions. Elles n'améliorent en rien la condition humaine.

La discussion porte ensuite sur les effets qu'ont les religions sur la conduite populaire. Chacune revendique la supériorité de sa morale. Les musulmans présentent l'islam comme une religion de justice, de résignation et de simplicité. Les chrétiens répondent en exaltant les vertus évangéliques. Ils attribuent au christianisme la disparition des sacrifices humains, l'adoucissement des mœurs, l'égalité des hommes devant Dieu, la charité et le pardon.

Les musulmans répliquent en dénonçant le contraste entre les idéaux chrétiens et l'histoire de l'Église : les croisades, les persécutions des hérétiques, les guerres de religion, la colonisation de l'Amérique et la traite des esclaves ruinent les prétentions morales du christianisme. Les brahmanes, rabbins, bonzes et chamans s'insurgent à leur tour contre l'intolérance, l'hypocrisie et l'esprit de domination des missionnaires chrétiens.

Chacun dénonce les abus des autres, sans s'apercevoir qu'il décrit sa propre institution. Tous les prêtres vivent du travail d'autrui grâce aux dons, aux offrandes ou aux impôts ; tous entretiennent le mystère afin de conserver le monopole du savoir ; tous adaptent leurs doctrines aux circonstances pour accroître leur pouvoir.

Devant l'assemblée, les prêtres reconnaissent leur faiblesse humaine mais rejettent la responsabilité sur la crédulité populaire. Les rois font de même, affirmant qu'ils n'ont pu devenir despotes que parce que les peuples acceptaient spontanément l'oppression.

« La religion de l'évidence et de la vérité »

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Après que l'Assemblée des peuples a identifié l'origine des erreurs, le législateur propose une méthode pour les dépasser. Il commence par dénoncer l'absurdité de l'intolérance religieuse. Si Dieu ne devait sauver qu'une seule religion, puis une seule secte à l'intérieur de celle-ci, et enfin quelques fidèles seulement, presque toute l'humanité serait condamnée. Invités à se mettre d'accord sur le nom des quelques élus, les peuples se découvrent une fraternité commune face à la mort.

Le législateur soumet ensuite les peuples à une série de questions. Tous répondent de manière identique lorsqu'il s'agit de faits directement accessibles à l'expérience : la forme du soleil, la densité de l'or, la dureté du fer ou le goût du sucre. Il leur demande ensuite : « y a-t-il un gouffre au centre de la terre et des habitants dans la lune ? » Cette question divise l'assemblée : « les uns disaient oui, d'autres disaient non, ceux-ci, que cela était probable ; ceux-là, que la question était oiseuse, ridicule ; et d'autres, que cela était bon à savoir : et ce fut une discordance générale. »

Dès que les questions portent sur des réalités invérifiables, constate le législateur, les réponses deviennent contradictoires. L'accord naît de l'expérience sensible, tandis que les désaccords proviennent des spéculations, des passions, des préjugés et des intérêts personnels.

Puisque les questions théologiques ne peuvent être tranchées par l'expérience, ajoute-t-il, elles ne doivent produire aucun effet dans l'ordre civil. Les opinions religieuses doivent relever de la conscience individuelle, sans intervenir dans les lois qui organisent la société.

L'Assemblée des peuples adhère unanimement à cette idée. Elle demande au législateur de mettre au point un code universel : « Soyez le législateur de tout le genre humain [...] ; montrez-nous la ligne qui sépare le monde des chimères de celui des réalités, et enseignez-nous, après tant de religions et d'erreurs, la religion de l'évidence et de la vérité ! »

Réception française

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Les Ruines figurèrent, pendant une cinquantaine d'années, parmi les plus grands succès de librairie en France[note 14], avant de sombrer dans l'oubli à partir du milieu du XIXe siècle.

De nombreuses réfutations furent publiées par des hommes d'Église. Volney, suspecté d'athéisme et connu pour avoir contesté l'historicité de Jésus, fut par exemple cité dans les théories du complot maçonnique dans la Révolution française des abbés Lefranc et Barruel.

De son vivant

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Au cours des semaines qui suivirent la parution, des extraits des Ruines furent reproduits dans les journaux. Chamfort fit l'éloge dans le Mercure de France de « la philosophie forte et profonde qui a dicté cet excellent écrit[8] ». Il pressentait que Volney allait « être fortement réfuté » par les théologiens, ainsi que par quelques érudits qui lui reprocheraient son « esprit systématique ». Dans le Journal de Paris, le député Garat décrivait cet ouvrage comme l'un des « plus distingués qui aient paru depuis la révolution », jugeant que « plusieurs chapitres auraient paru hardi il y a trois ou quatre ans ».

Après la fin de la Constituante, Volney partit s'installer en Corse, où il se lia d'amitié avec Napoléon Bonaparte, alors simple lieutenant. La fameuse harangue attribuée au conquérant devant le plateau de Gizeh – « Soldats, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! » – entrait en résonance avec une tirade du génie au début des Ruines : « Et vous, témoins de vingt siècles divers, temples saints ! tombeaux vénérables ! murs jadis glorieux ! »

Pendant la Terreur, avant d'être incarcéré, Volney fit paraître La Loi naturelle, ou Catéchisme du citoyen français. Ce petit livre était présenté comme un complément aux Ruines, qui s'achevaient par l'annonce d'un code de lois destiné à toute l'humanité[note 15]. Cette vocation universelle fut escamotée du titre, en raison de la guerre opposant la République française à ses voisins.

En 1799, Les Ruines (avec le Catéchisme du citoyen français en appendice) furent rééditées par les libraires Dugour et Durant, qui tenaient boutique rue Serpente.

Madame de Staël lui emprunta une épigraphe en page de titre de son essai De la Littérature[9] (1800).

Toute une génération fut imprégnée par la lecture des Ruines. Le discours sur l'histoire des civilisations et l'origine des religions marqua notamment Antoine Fabre d'Olivet, Nicolas de Bonneville, Maine de Biran et Claude Fauriel. La méditation du voyageur solitaire inspira les premiers écrivains romantiques[note 16], comme Étienne Pivert de Senancour[10] et François-René de Chateaubriand[11] (qui cita Volney dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem).

Chateaubriand aux ruines de Carthage (estampe à partir d'un destin de Gustave Staal).

Exilé à Londres pendant la Terreur, le jeune Chateaubriand avait d'abord fait preuve, dans son Essai sur les révolutions, d'une hostilité à l'égard du christianisme[12],[note 17], avant de redevenir croyant à la mort de sa mère. Il publia en 1802 le Génie du christianisme, l'ouvrage apologétique qui le rendit célèbre.

À propos de l'édition commentée par Condorcet des Pensées de Blaise Pascal, Chateaubriand écrivait : « On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte. » Volney, dans le premier chapitre des Ruines, décrivait à Palmyre « une trentaine de huttes de terre où habitent autant de familles de paysans qui ont tout l'extérieur de la misère. »

L'influence des Ruines est patente dans ce passage de René, à la fin du Génie du christianisme : « Tantôt ce même soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se couchait majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines ; tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié brisées, me montrait les pâles tombeaux. Souvent aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, j'ai cru voir le Génie des souvenirs, assis tout pensif à mes côtés. »

Volney, qui s'était disputé avec Bonaparte au moment du concordat, appréciait peu le fidéisme de cet « auteur préconisé » par le régime. Il glissa plusieurs piques visant Chateaubriand dans ses ouvrages postérieurs[13]. Les deux écrivains siégèrent ensemble à la Chambre des pairs sous Louis XVIII.

Après sa mort

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Victor Hugo signa une nécrologie de Volney dans Le Conservateur littéraire[note 18]. Ses œuvres complètes furent publiées en 1822 par les frères Bossange[note 19]. Les Ruines venaient alors d'être mises à l'index par l'Église catholique[14] et au début du règne de Charles X, une mesure de police interdit officiellement leur diffusion et leur vente[15]. Le livre fut introduit frauduleusement dans des collèges[note 20].

Les principales critiques adressées à Volney visaient son explication matérialiste des croyances religieuses[16] et sa morale fondée sur « l'amour de soi », aboutissement du sensualisme des Lumières[note 21]. La revue juridique Thémis considérait qu'il « divinisait l'égoïsme ». En 1828, Jean-Philibert Damiron écrivait : « Son catéchisme règne presque partout où celui de l'Église ne fait plus loi. C'est le catéchisme de la plupart des indifférents en religion : à ce compte, il serait déjà le catéchisme du plus grand nombre[17],[note 22]. »

Le message des Ruines s'accordait avec les aspirations politiques de la bourgeoisie durant le règne des derniers Bourbons. Il influença notamment Le Globe, « le journal de la doctrine de Saint-Simon ».

Sous la monarchie de Juillet, les écrits de Volney demeuraient une référence culturelle familière. On en trouve par exemple la mention dans une lettre d'Honoré de Balzac à Ewelina Hańska en 1834[note 23]. Gerard de Nerval évoquait dans Isis (1845) le « magnifique préambule des Ruines de Volney[note 24] ».

Jean Gaulmier a suivi les traces de son influence jusqu'aux années 1850, dans des poèmes de Leconte de Lisle (« Seigneur, seigneur, Baalbeck aux ruines séculaires, gît dans le désert morne en blocs amoncelés[18]»), Charles Baudelaire (« Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre[19] ») et Victor Hugo (La Légende des Siècles[note 25]).

Cependant, un demi-siècle après la Révolution, le reflux de l'héritage rationaliste des Lumières, le triomphe de la sensibilité romantique, le renouveau chrétien et l'essor de la philosophie spiritualiste avaient relégué Les Ruines, tant sur le plan des idées que du style littéraire[note 26], au rang de vestige d'une époque révolue[note 27].

En 1853, Sainte-Beuve consacra deux causeries du lundi à Volney[20], indiquant qu'il n'était alors plus lu par grand monde. « L'espèce de délit social » dont il s’était rendu coupable expliquait que ses « tristes livres » fussent voués à sombrer dans l'oubli[note 28]. Le critique se montrait sévère quant au style « ennuyeux » et « pindarique » de l'écrivain : « C'est terne, fatigué, pompeux, monotone, sonore et sourd à la fois. Au moral, combien il y a plus de vérité, même pour le philosophe, dans deux mots de Pascal où éclate le cri du cœur ! et, s'il s'agit d'art, combien plus de lumière et de mélancolique reflet en quelques pages de Chateaubriand ! »

Un tel effacement de la mémoire collective s'observe aussi du point de vue politique. Pierre-Joseph Proudhon, lors d'une entrevue en 1853 avec Victor de Persigny (ministre de l'intérieur de l'empereur Napoléon III), lui déclarait : « Volney, monsieur le ministre, c'est mon maître […]. Voulez-vous me faire sénateur? J'accepte[21]. » Mais cette figure de 1789, héros de l'opposition républicaine sous la Restauration, fut progressivement mise à distance par les générations suivantes.

Au XXe siècle, les historiens l'ont souvent considéré comme un bourgeois libéral. Gaston Martin écrivait par exemple que Volney « appartenait très précisément à ce milieu du haut-tiers qui chercha dans la convocation des états généraux le moyen de jouer un rôle politique égal à sa puissance sociale et à ses capacités ; mais non pas la subversion totale d'un état économique dont il était largement bénéficiaire » (1934). Pour Georges Gusdorf, il incarnait le « recul contre l'irruption des masses sur la scène historique » (1978)[note 29].

Réception anglophone

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Les Ruines de Volney connurent une immense popularité pendant plusieurs décennies, au moins jusqu'à la fin de l'époque georgienne. Il était l'écrivain révolutionnaire français le plus connu dans le monde anglophone. Son empreinte sur la culture radicale britannique et américaine de ces années n'est surpassée que par celle de Thomas Paine[22] : sa célébrité était telle que Marilyn Butler l'a décrit comme « le Michel Foucault de son temps. »

Une version anglaise des Ruines fut publiée à Londres dès 1792. Le traducteur, James Marshall, était un ami du philosophe William Godwin. L'éditeur était Joseph Johnson[note 30]. L'ouvrage, réédité quatre fois en quatre ans, fut diffusé dans les cercles de la London Corresponding Society, parmi les disciples du socialiste agraire Thomas Spence[23] et dans les « sociétés infidèles » qui proliféraient à Londres et dans les provinces[1].

En 1795, Volney quitta la France pour les États-Unis, où il retrouva Thomas Jefferson (qu'il avait connu comme ambassadeur à Paris[note 31]) et fut reçu par George Washington. En juillet 1796, The Vermont Gazette reproduisit le chapitre central des Ruines, « Le Siècle nouveau » (The New Age), qui circula sous forme de tracts. The Polar Star, journal imprimé à Boston, publia à son tour des passages en décembre.

Le chimiste anglais Joseph Priestley, alors aussi installé à Philadelphie, fit paraître en 1797 des Observations sur la montée de l'incrédulité, suivies de remarques critiques sur les écrits de plusieurs incroyants modernes, et en particulier sur Les Ruines de M. Volney. Il y réfutait la thèse mythiste et accusait le philosophe français de corrompre la jeunesse[24],[note 32].

Volney fut rapidement adopté par les « libres-penseurs » américains. Elihu Palmer, fondateur de la Deistical Society of New York, écrivait dans Principles of Nature (1801) : « Les Ruines sont, plus que tout autre livre jamais publié, dignes d'être appelées les Saintes Écritures, et devraient être lues dans les églises, non par ordre de Sa Majesté, mais avec le consentement et l'approbation unanimes de tous ceux qui aiment la nature, la vérité et le bonheur de l'humanité[1]. »

La traduction de Thomas Jefferson

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Un ans après que Volney, victime de sa réputation, avait dû quitter précipitamment les États-Unis, Les Ruines furent traduites dans leur intégralité par James Lyon à Philadelphie, sans son autorisation. Jugeant médiocres les deux versions anglaises existantes, Volney en supervisa une nouvelle. Thomas Jefferson, élu Président des États-Unis en 1800, s'occupa personnellement des dix-neuf premiers chapitres, tandis que le diplomate Joel Barlow se chargea des cinq derniers[25].

Jefferson, qui se considérait comme chrétien, rejetait la thèse mythiste sur Jésus formulée à la fin de l'ouvrage. À sa demande, son implication resta secrète. Avoir son nom publiquement associé à cette entreprise eût été politiquement désastreux : le Parti fédéraliste l'accusait déjà d'athéisme et dénonçait constamment ses sympathies françaises[note 33]. Il exigea même que son manuscrit fût brûlé après utilisation[25].

La traduction parut à Paris en 1802. un millier d'exemplaires traversèrent l'Atlantique l'année suivante, dont certains étaient destinés à James Madison, Aaron Burr et d'autres personnalités. En remerciement de son aide, Thomas Jefferson reçut de la part de Volney une reproduction de la pyramide de Khéops, qu'il exposa dans sa résidence de Monticello.

Cette traduction devint la version de référence : sur les quinze éditions américaines publiées au XIXe siècle, treize reprirent celle de Thomas Jefferson, dont l'identité demeura secrète pendant plus de cent ans, jusqu’à ce qu'elle fût découverte par Gilbert Chinard[25].

Abraham Lincoln fut marqué par la lecture des Ruines dans les années 1830[26] et le poète Walt Whitman, dont le père était un admirateur de Volney, fut « élevé » avec ce livre[27].

Volney et le romantisme anglais

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Dans Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), roman de Mary Shelley, la créature abandonnée se réfugie, après avoir quitté le laboratoire du docteur, dans la chaumière d'une famille française. Le soir, au coin du feu, le fils prénommé Félix lit Les Ruines à Safie, sa fiancée arabe, pour lui apprendre le français[28],[29]. Le monstre de Frankenstein, qui suit ces leçons en secret, y puise sa compréhension de l'histoire humaine, des institutions politiques et des croyances religieuses[30],[31],[note 34].

L'influence de Volney est également perceptible dans l'œuvre du poète Percy Bysshe Shelley, époux de Mary[32], notamment dans Queen Mab (1813), Alastor, or The Spirit of Solitude (1816), The Revolt of Islam (1818), et Prometheus Unbound (1820).

Des spécialistes ont relevé des échos des Ruines dans certaines œuvres de Lord Byron, William Blake[33], Thomas Moore ou Thomas Love Peacock[34].

Influence sur les mouvements radicaux

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Après la fin des guerres napoléoniennes[note 35], Volney connut un regain de popularité en Angleterre. En 1820, l'année de sa mort, le libraire londonien Thomas Tegg affirmait avoir vendu à lui seul 10 000 exemplaires des Ruines. Le texte fut édité au moins huit fois entre 1819 et 1835, sans compter les nombreux extraits dans les journaux et les publications en feuilleton. Thomas Wooler, par exemple, l'utilisa très fréquemment dans son journal The Black Dwarf durant la période d'après-guerre.

Alors qu'en France, Volney est généralement considéré comme un libéral modéré, les lecteurs britanniques, peu au fait des divisions politiques issues de la « Terreur » révolutionnaire, virent en lui un grand défenseur de la souveraineté populaire. Comme l'ont montré Edward Palmer Thompson[35] puis Peter Linebaugh et Marcus Rediker[36], il était particulièrement lu par les exclus de la vie politique : les travailleurs pauvres et les dissidents religieux.

Le passage le plus émouvant des Ruines pour le public anglais, celui qui fut le plus souvent reproduit dans les journaux et diffusé sous forme de pamphlet, était le chapitre central – The New Age –, qui prophétisait que le peuple, enfin conscient de sa force, se lèverait contre les « oisifs » parasites, proclamerait son indépendance et mettrait fin à l'oppression[note 36]. Il a été suggéré que Volney ait été l'un des inspirateurs du projet de William Benbow de grève générale en 1832[37].

Les membres du clergé[38] jugeaient que le pouvoir subversif de Volney était lié à la nature de son lectorat. Ils déploraient la circulation des Ruines parmi les « ignorants », les « impressionnables » et les « classes inférieures[note 37] ». William Hails estimait que ce livre trompait délibérément les esprits faibles au moyen d'un usage pernicieux de l'artifice littéraire : « Il est conçu pour séduire les jeunes et les inexpérimentés[39] […] ». Le pasteur Thomas Broughton se plaignait quant à lui que les Français infiltrassent la culture anglaise avec leurs brochures « publiées et vendues en fascicules à deux pence, afin de saper le christianisme et la Constitution britannique ». Selon lui, Volney était « le champion de cette classe[40] ».

Le libre-penseur Richard Carlile[41] déclarait que ce livre avait « fait plus de déistes et d'athées que tous les autres écrits anti-chrétiens ayant circulé dans ce pays[note 38] ». Carlile, propriétaire de la Blackfriars Rotunda à Londres, y organisait des rassemblements d'infidèles. Des extraits des Ruines étaient lus par Robert Taylor, surnommé le « chapelain du diable ». À leur apogée, au début des années 1830, les offices dominicaux des Rotunda radicals attiraient 4 000 personnes[22],[42].

L'influence de Volney sur le mouvement ouvrier britannique se prolongea à l'orée de l'époque victorienne : des chartistes comme James Watson, Feargus O'Connor ou George Julian Harney se réclamaient de sa pensée.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les rééditions des Ruines se poursuivirent à un rythme moins effréné. Le livre était distribué dans les années 1880 et 1890 par la Freethought Publishing Company d'Annie Besant et Charles Bradlaugh.

Réception européenne

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Allemagne

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Les Ruines furent traduites au début de l'année 1792 par Georg Forster et Meta Forkel-Liebeskind. À Leipzig, le texte fut saisi chez l'éditeur avant même d'être proposé au public. Foster réussit à soustraire un certain nombre d'exemplaires à la vigilance des autorités et Die Ruinen commencèrent à se répandre[note 39]. En 1794, elles furent interdites à Berlin, « sous peine d'une amende de 100 ducats pour chaque exemplaire ».

Hegel et Volney

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La méditation inaugurale des Ruines fut reproduite, dès janvier 1792, dans le premier numéro de Minerva[note 40], le journal de Johann Wilhelm von Archenholz.

Plusieurs indices laissent penser que le jeune Hegel avait lu cet extrait, et probablement l'intégralité de l'ouvrage[note 41]. Jacques D'Hondt a consacré une étude aux échos de la pensée de Volney dans celle du philosophe allemand[43].

Hegel, dans La Raison dans l'histoire, évoquait les civilisations disparues en ces termes : « Le côté négatif que présente cette pensée du changement éveille notre affliction. Ce qui peut nous accabler, c'est ceci : dans l'histoire, la formation la plus riche, la vie la plus belle vont à leur perte ; nous nous promenons ici parmi les ruines de ce qui fut excellent. Ce qui est le plus noble, ce qui est le plus beau, ce pour quoi nous éprouvons de l'intérêt, l'histoire nous y arrache : les passions ont causé sa destruction ; c'est quelque chose de périssable. Il semble que tout périsse, que rien ne reste. Chaque voyageur a éprouvé cette mélancolie[note 42]. Qui donc aurait pu se trouver parmi les ruines de Carthage, de Palmyre, de Persépolis, de Rome, sans être amené à des méditations sur la caducité des empires et des hommes, à de l'affliction sur une ancienne réalité vivante, riche et pleine de force ? ».

Cette mélancolie, disait-il, nous ne pouvons « nous fortifier contre elle, ou sortir d'elle, qu'en pensant : c'est ainsi qu'il en a été ; c'est le destin ; il n'y a rien à y faire ; puis en nous dégageant de l'ennui que cette réflexion peut nous causer et en revenant à notre sentiment de la vie, à la présence de nos buts et de ce qui nous intéresse, choses qui exigent non pas de l'affliction sur le passé, mais notre activité. Et aussi en revenant à l'égoïsme, qui se tient sur une rive plus tranquille, et qui, de là, jouit en toute sécurité, de loin, de la vue sur la masse confuse des ruines[44]. »

La conception de l'histoire de Hegel diffère de celle de Volney, qui croyait en une loi naturelle sanctionnant les erreurs des hommes. Pour Hegel, les empires ne disparurent pas seulement parce qu'ils avaient commis des fautes : leur effondrement permit l'apparition de formes historiques supérieures. Les civilisations éteintes revécurent dans d'autres civilisations plus élevées, bâties sur leur héritage.

Pour autant, il ne partageait pas l'optimisme révolutionnaire du Français, qui peignait un sombre tableau du passé pour mieux lui opposer un présent éclairé et un avenir radieux. Chez Volney, les ruines étaient le châtiment infligé au despotisme ; elles symbolisaient une histoire tragique et condamnable.

La théodicée hégélienne, fondée sur le mouvement dialectique du Weltgeist, était une tentative de réconcilier l'homme avec son histoire. Néanmoins, devait-il concéder, certains effondrements demeurent incompréhensibles, car n'ayant pas servi le progrès humain, ils ne peuvent apparaître comme un mal nécessaire[note 43].

Le philosophe n'a pas cité Volney dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire. Dans toute son œuvre, il l'a mentionné une fois, au détour d'une page de ses Leçons sur la philosophie de la Religion, pour lui reprocher un rapprochement étymologique entre Christ et Krishna (ce qui prouve qu'il l'avait lu dans le détail). Hegel cédait lui-même, dans ce texte, à une analogie hasardeuse entre Phénicie et Phénix.

Jacques D'Hondt a interprété son silence de la façon suivante : « La prudence conseillait à Hegel de ne pas citer le nom de cet homme, ni pendant la période révolutionnaire, ni au temps de la Restauration. Il fallait éviter de laisser voir qu'on lui devait quelque chose[43]. »

Postérité jusqu'en 1940

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Die Ruinen avaient déjà été rééditées sept fois au moment où parurent les Leçons sur la philosophie de l'histoire de Hegel. Une autre traduction fut publiée à Leipzig en 1842, suivie d’une troisième à Brême en 1871.

La thèse mythiste sur Jésus Christ – ce pourquoi Volney était le plus connu – fut défendue à partir de 1840 par Bruno Bauer. Ses écrits firent scandale dans les facultés de théologie protestantes et l'affaire provoqua d'importants remous parmi les « Jeunes hégéliens ». Le gouvernement prussien retira à Bruno Bauer le droit d'enseigner.

Peu avant la Première Guerre mondiale, le nom de Volney et celui de Charles-François Dupuis furent mis à l'honneur par Arthur Drews, qui relança en Allemagne le débat sur l’existence historique du Christ.

En septembre 1940, au début de l'occupation de la France par l'Allemagne, l'envahisseur proposa aux lecteurs parisiens la méditation de Volney sur la ruine des empires. André Thérive le racontait dans L’Envers du Décor : « Le seul canard qui se vende le matin est une feuille intitulée Les Dernières nouvelles de Paris. D’ailleurs illisible, car les articles sont visiblement rédigés en français d’importation… Le feuilleton en vaut son pesant de mélasse : c’est tout simplement Les Ruines de Volney. Sans doute existe-t-il à l’état-major des vainqueurs un admirateur de ce livre[45]. »

Pologne

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Volney était déjà connu en Pologne avant que Les Ruines parussent. Jan Potocki, par exemple, avait lu son Voyage en Égypte et en Syrie (1787) ainsi que ses Considérations sur la guerre actuelle des Turcs (1788)[note 44].

Tandis qu'à Paris, le député français achevait son nouvel ouvrage, la Grande Diète de Varsovie vota la Constitution du 3 mai 1791, qui introduisit certaines réformes sociales et politiques. Or dans Les Ruines, Volney affirmait qu'on ne voyait « dans le nord […] que des serfs avilis, que des peuples troupeaux, dont se jouent de grands propriétaires ». Il ajouta une note à ce passage dans la première réédition en 1792 : « Quand ceci s'écrivait, la révolution de Pologne n'était pas arrivée. J'en fais réparation aux nobles vertueux et au prince éclairé qui l'ont exécutée[46] ».

La Constitution du 3 mai 1791 ne fit pas long feu : les magnats de la confédération de Targowica, avec l'appui militaire de la Russie, obtinrent son abolition à l'été 1792. Le deuxième partage de la Pologne s'ensuivit. Pour lutter contre les idées « jacobines », la Diète de Grodno établit une liste d'ouvrages proscrits dans laquelle figuraient Les Ruines[46].

L'affront que Volney avait infligé à la tsarine Catherine, en lui renvoyant une médaille qu'il avait reçue avant la Révolution, le rendit populaire auprès des patriotes polonais. Les Ruines furent traduites en 1794, pendant le soulèvement de Kościuszko, peut-être par Julien Ursin Niemcewicz[note 45]. Cette édition omettait le discours final sur les religions, pour ne pas froisser le clergé[note 46].

Après la défaite des insurgés à la bataille de Maciejowice, suivie du troisième et ultime partage de la Pologne, le général Kościuszko et son secrétaire Niemcewicz furent emprisonnés par Catherine II. Relâchés en 1796, ils se trouvaient l'année suivante aux États-Unis, où Kościuszko s'était illustré pendant la guerre d'indépendance. Sous la protection de Thomas Jefferson, ils furent élus membres de l'American Philosophical Society, comme Volney qui séjournait alors à Philadelphie. Au printemps 1798, Kościuszko fut envoyé à Paris par Jefferson pour conduire une mission diplomatique. Volney, qui rentra peu après en France, lui apporta une lettre du vice-président[46].

Les Ruines exercèrent une profonde influence sur la culture polonaise au début du XIXe siècle, tant dans la poésie que dans la littérature politique[note 47]. Elles étaient en vogue dans les universités de Cracovie et de Vilno[46]. Le philosophe Stanisław Staszic s'en inspira pour écrire son œuvre maîtresse, Rod ludzki (Le genre humain), publiée en 1820[note 48].

Le motif du promeneur solitaire méditant au milieu des ruines inspira plusieurs poètes romantiques[note 49], au premier rang desquels Adam Mickiewicz, dans ses Sonnets de Crimée et plus particulièrement dans Les Ruines du château de Balaklava, où le Pèlerin, au bord de la mer Noire, contemple les vestiges des civilisations disparues.

On peut également citer Zygmunt Krasiński (Marzyłem wśród ruin – Je rêvais au milieu des ruines) et Jan Paweł Woronicz (Świątynia Sybilli – Le Temple de la Sibylle, mais dans une perspective chrétienne et patriotique).

Selon Marian Skrzypek, Les Ruines étaient encore lues en Pologne au début du XXe siècle[46]. Il mentionne le romancier Stefan Żeromski et Andrzej Niemojewski, un partisan de la thèse mythiste qui s'appuya sur les arguments de Dupuis et Volney.

Espagne

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750 exemplaires des Ruines furent imprimés clandestinement à Madrid en 1797. L'Inquisition poursuivit et condamna les libraires, tandis que les livres saisis furent réduits en cendres dans un autodafé en mars 1798.

L’évêque de Salamanque déclara que cet ouvrage de Volney constituait « un tissu de maximes parmi les plus subversives pour les États, les plus contraires à la souveraineté des rois, ainsi que d’autres doctrines séduisantes et détestables qu’il conviendrait d’effacer de la mémoire des hommes[47] ».

Les premières traductions en espagnol parurent à Paris et à New York en 1817, puis à Londres en 1818 (Meditaciones sobre las Ruinas). Deux ans plus tard, José Marchena publia sa propre version à Bordeaux (Las Ruinas o meditación sobre las revoluciones de los imperios). Celle-ci survint au moment du pronunciamiento de Riego et de la prise de pouvoir des libéraux, qui facilita la circulation des livres étrangers en Espagne, jusqu’au rétablissement de l’absolutisme par les troupes françaises du duc d’Angoulême[48].

Après la mise à l’index des Ruines par l'Église de Rome, son interdiction fit l’objet, entre 1823 et 1825, d’édits de l'archevêque de Tolède, de l’évêque d’Oviedo, de l’archevêque de Valence (qui l’étendit à toutes les œuvres de Volney) et de l’évêque de Cuenca (qui précisa qu'elle s’appliquait aux éditions « dans toutes les langues »).

Selon un arrêté royal du 7 janvier 1826, « une grande quantité de livres obscènes, révolutionnaires et impies » continuait de franchir clandestinement la frontière, parfois dissimulés sous de faux titres. Les Ruines circulaient ainsi sous le nom de Vie de saint Michel[47].

Dans ses Meditaciones (1832), Félix Amat, l’archevêque titulaire de Palmyre, dénonça le matérialisme de « la fable impie forgée par Volney ». Les Ruines étaient prises pour cible dans des journaux conservateurs comme La Censura, qui qualifiait l’ouvrage de « pestilentiel ».

Il fallut attendre le retour des libéraux au pouvoir, durant la guerre carliste, pour qu'apparussent deux nouvelles éditions en langue espagnole, publiées à Paris en 1836 et 1839. La seconde, provenant d’un libraire du Palais-Royal, était intitulée Las ruinas de Palmira (dénomination utilisée jusqu’à nos jours).

Une nouvelle traduction accompagna la révolution de 1854. Deux éditions parurent ensuite à la faveur de la révolution de 1868[48].

Sous la dictature « nationale-catholique » du général Franco, l'ouvrage de Volney retrouva un lectorat contestataire. Quand la censure se fit moins sévère, Las ruinas de Palmira fut édité en 1969 dans une collection de poche madrilène, puis à Barcelone en 1973. Les rééditions successives (1975, 1978, 1979, 1983, 1985) témoignent d'un regain d'intérêt à cette époque[48].

Ailleurs

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Dès les années 1790, la version française des Ruines se diffusa dans les milieux lettrés à travers l'ensemble du continent européen, jusqu’en Russie. Parmi les traductions, on peut citer celles en néerlandais (Amsterdam 1796), en italien (Milan, 1797) ou en portugais (Lisbonne, 1822[note 50]).

L'ouvrage fut aussi traduit en arabe, vers 1817, par Basile Fakhr, un Libanais d'Égypte agent du consulat de France à Damiette[49]. Aucun exemplaire n'a été retrouvé.

Notes et références

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  1. ↑ Jean Gaulmier parlait d'une « apocalypse rationaliste ».
  2. ↑ D'où l’expression « du point de vue de Sirius ».
  3. ↑ Une épître de M. de Coeuilhe sur les ruines fut couronné par l'Académie française en 1768.
  4. ↑ Jean Gaulmier cite une réflexion de Young qui trouve un écho dans la morale sensualiste des Ruines, guidée par l’amour de soi : « Doux plaisir, aimable et puissant législateur… Le bonheur est d’obéir à tes lois ».
  5. ↑ Le baron d'Holbach énonçait déjà dans son Système de la nature : « Que l'homme cesse donc de chercher hors du monde qu'il habite des êtres qui lui procurent un bonheur que la nature lui refuse [...] C'est pour s'être trompé, que le genre humain s'est rendu malheureux. Faute de connaître la nature, il se forma des Dieux qui sont devenus les seuls objets de ses espérances et de ses craintes. »
  6. ↑ « C'est là qu'un peuple maintenant oublié, alors que tous les autres étaient barbares, fondait sur l'étude des lois de la nature des systèmes civils et religieux qui régissent encore l'univers. »
  7. ↑ Volney joint une note à ce passage : « Des faits sans nombre démontrent que, chez tout peuple naissant, dans l'état sauvage et barbare, le père, le chef de famille est un despote cruel et insolent. La femme est son esclave, ses enfants ses serviteurs [...]. Cet état se retrouve tout entier chez nos paysans non civilisés. À mesure que la civilisation croit, les mœurs s'adoucissent et la condition des femmes s'améliore. » L'idée qu'à l'origine des sociétés, la femme est l'esclave de l'homme (conception aujourd'hui remise en cause) était largement répandue parmi les auteurs du XVIIIe siècle. Dans Histoire des deux Indes, Diderot écrit : « la famille fut la première société ; et le premier gouvernement fut le gouvernement patriarcal ».
  8. ↑ Dans les premières communautés sédentaires, les terres sont également réparties, encourageant la production agricole et permettant une croissance rapide de la population. Avec les surplus agricoles viennent le développement de l'artisanat, du commerce et des arts. Cependant, cet enrichissement, qui profite aux plus cupides, contient déjà le germe de la décadence.
  9. ↑ Volney s'inscrit ici dans la tradition libérale anglaise. James Harrington, dans La Communauté d'Oceana (1656), écrivait qu'une large diffusion de la propriété empêchait l'apparition d'un pouvoir arbitraire. De même, John Locke, dans son Traité du gouvernement civil, faisait de la protection de la propriété l'une des finalités essentielles du pouvoir politique : si le gouvernement violait les droits des citoyens, ceux-ci conservaient un droit de résistance.
  10. ↑ Cette idée remonte à l'Antiquité. Aristote, dans la Politique, expliquait que les cités de dimension modérée étaient les plus favorables à la liberté. Une classe de petits propriétaires indépendants constituait le meilleur rempart contre la tyrannie, lorsque les citoyens devaient eux-mêmes assurer la défense de la cité. Polybe, dans les Histoires, attribuait la puissance de Rome à sa constitution équilibrée et à son armée composée de citoyens propriétaires, dont l'intérêt privé se confondait avec celui de la République. Nicolas Machiavel développait cette même idée dans les Discours sur la première décade de Tite-Live. Il soutenait qu'un État libre doit reposer sur un peuple armé et éviter le recours aux mercenaires. Montesquieu, dans De l'esprit des lois affirmait que les républiques ne peuvent subsister que sur un territoire limité. Les grands États tendent au despotisme, tandis que les petits favorisent la vertu civique et le contrôle des gouvernants. Jean-Jacques Rousseau reprenait ces thèmes dans Du contrat social.
  11. ↑ « Prenant ses plaisirs pour des crimes, ses souffrances pour des expiations, [l'homme] voulut aimer la douleur, abjurer l'amour de soi-même. […] Sa vie ne fut plus à ses yeux qu'un voyage fatigant, qu'un songe pénible ; son corps, qu'une prison, obstacle à sa félicité ; et la terre, un lieu d'exil et de pèlerinage. […] Ah ! C'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de l'homme ! En voyant le tableau qu'il a tracé de la divinité, je me suis dit : non, non, ce n'est point Dieu qui a fait l'homme à son image ; c'est l'homme qui a figuré Dieu sur la sienne. »
  12. ↑ Catherine II avait récompensé Volney d'une médaille d'or pour ses Considérations sur la guerre des Turcs et des Russes (1788).
  13. ↑ Leurs « querelles sont d'autant plus opiniâtres et plus violentes, que les objets sur lesquels elles se fondent étant inaccessibles aux sens, les opinions de chacun n'ont de règle et de base que dans le caprice et la volonté. »
  14. ↑ Selon les estimations établies à partir de la Bibliographie de la France, publiée annuellement à partir de 1811, seuls le Télémaque de Fénelon ainsi que les œuvres de Voltaire et de Rousseau occupèrent de manière constante, entre 1811 et 1850, un rang supérieur à celui des Ruines parmi les livres comportant une critique politique ou religieuse substantielle. Concernant les ouvrages écrits pendant la Révolution, seul le roman Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre connut, durant la même période, une popularité supérieure. Les Ruines ne descendirent jamais au-dessous de la vingt-sixième place dans les classements des meilleures ventes en France entre 1816 et 1830. Cf. M. Lyon, « Les best-sellers », Histoire de l'édition française, H. J. Martin et R. Chartier (dir.), 4 vol., Paris, Promodis, 1983-1986, t. III, p. 369-379.
  15. ↑ Parmi les ouvrages parus à cette époque, l’Appel au genre humain d'Anacharsis Cloots (1793) et l’Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain de Nicolas de Condorcet (1794) présentaient aussi le moment révolutionnaire comme une occasion d'émancipation mondiale
  16. ↑ Le succès de l'ouvrage contribua certainement à faire de ce motif l'un des lieux communs de la sensibilité romantique naissante. Il convient toutefois de ne pas surestimer l'influence de Volney, qui s'inscrivait, à sa manière, dans un mouvement esthétique et philosophique plus vaste, né dans les décennies précédant la Révolution.
  17. ↑ «Des hommes adroits, s'apercevant de ce penchant de la nature humaine à la superstition, en profitèrent. Il s'éleva des sectes sacerdotales dont l'intérêt fut d'épaissir le voile de l'Erreur. […] Les prêtres de la Perse et de l'Égypte ressemblaient parfaitement aux nôtres. Leur esprit se composait également de fanatisme et d'indifférence. » Auguste Viatte et Jean Gaulmier y voyaient l'influence des Ruines de Volney, qui connaissaient un vif succès à Londres au moment de l'exil de Chateaubriand.
  18. ↑ Treizième livraison. Jean Gaulmier en cite un passage, mais elle est introuvable dans les versions numérisées. Paul Berret notait que Victor Hugo fut l'élève, au lycée Louis-le-Grand, d'un professeur de philosophie nommé Maugras, disciple des idéologues.
  19. ↑ Les fils de Martin Bossange, installés rue de Seine.
  20. ↑ Sainte-Beuve se rappelait que dans sa jeunesse, « lorsqu'on voulait, par tous les moyens, combattre l'invasion politique d'un parti religieux, on exhuma ces livres déjà oubliés, on en multiplia les éditions, on leur refit une vogue qui ne fut qu'artificielle et d'un moment. »
  21. ↑ Le déiste Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre et des philosophes issus du protestantisme, tels que madame de Staël et Benjamin Constant, estimaient qu'une morale fondée sur l'intérêt personnel était incapable de fonder la vertu, qu'elle fût privée ou politique.
  22. ↑ Élève de Victor Cousin – premier universitaire français à enseigner la pensée d'Immanuel Kant –, Damiron défendait une forme d'impératif catégorique, une conception transcendantale du devoir face à la philosophie « mesquinement raisonnable » de Volney. Selon lui, « si les principes de la morale sont des principes physiques, toute dignité humaine est anéantie. »
  23. ↑ « J'ai failli me faire dévorer pour avoir dit que littéralement parlant la forme des Paroles d'un Croyant n'était qu'une niaiserie, que Volney et Byron l'avait déjà employée... » (lettre du 20 août 1834). François Duine indique que Félicité de La Mennais, l'auteur des Paroles d'un croyant, avait bien lu Volney dans sa jeunesse (La Mennais : sa vie, ses idées, ses ouvrages, d'après les sources imprimées et les documents inédits, 1922, p.21, 200).
  24. ↑ Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l'avaient été à tout nier ? — Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n'emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi périssait, sous l'effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. Ô nature ! ô mère éternelle ! était-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face à face avec l'image de la Mort ? Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et d'essayer de se reprendre aux illusions du passé ? »
  25. ↑ « Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel ; c'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice, fier jadis, dominant les lointains horizons, aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons, épars, couchés, perdus dans l'obscure vallée ; c'est l'épopée humaine, âpre, immense, écroulée. » (Poème composé en avril 1857 et publié en tête de la Nouvelle Série de La Légende des siècles vingt ans plus tard).
  26. ↑ Les écrivains de la Révolution, davantage tournés vers la démonstration philosophique et l'éloquence civique que vers les recherches de style, étaient tombés en désuétude au profit d'une prose moins tribunitienne, plus intime et plus souple. Jean Gaulmier écrit : « Volney, décidément, appartient à un temps qui a perdu le sens des compositions majestueuses. Avec un sujet qui pouvait séduire les imaginations et une conception du monde d'une incontestable ampleur, Volney n'a pas réussi à construire un ensemble équilibré. Son livre paraît une suite de morceaux, dont quelques-uns sont fort brillants et qui présentent tous de l'intérêt, plutôt qu'un discours solidement charpenté. […] Il n'est pas assez grand artiste pour forger l'expression qui lui conviendrait exactement. D'où l'espèce de gaucherie qui le jette dans l'emphase lorsqu'il cherche la grandeur, et dans la sécheresse lorsqu'il vise la précision. […] L'imagination de Volney est trop courte pour peindre, avec la magnificence qu'il faudrait, les scènes que son intelligence lui suggère. »
  27. ↑ Jean-Joseph-François Poujoulat : « En cinquante ans, les doctrines de Volney sont devenues de misérables ruines. »
  28. ↑ À propos de la thèse d'une 'origine astronomique des cultes : « Qu'en sait-il ? et comment concilier tant de confiance avec tant d'incrédulité ? » Selon Sainte-Beuve, Volney appartenait avant l'heure à « la société industrielle future », par son irrespect pour la sacré et sa pensée « mécanique » propice aux généralisations abusives : « Volney, même quand il atteint la ligne juste, exagère toujours en la creusant trop ou en la dépouillant de ce qui l'accompagne. »
  29. ↑ Autres exemples : « Volney représente la direction bourgeoise du mouvement révolutionnaire contre les tendances les plus populaires » (R. Barny, 1987), ou « Volney révèle une étroitesse d'esprit des Lumières bourgeoises vis-à-vis des phénomènes historiques d'origine collective, populaire » (Henry Deneys, 1991).
  30. ↑ Il publia, dans l'Angleterre des années 1790, une grande partie de la littérature favorable à la Révolution française, notamment les Rights of Man et The Age of Reason de Thomas Paine.
  31. ↑ =Les deux hommes se sont rencontrés en 1785 dans les milieux philosophiques gravitant autour du salon de madame Helvétius. Ils avaient des intérêts communs extrêmement variés, allant de la politique à la philologie, en passant par la botanique, la géologie, l'anthropologie, l'histoire des religions et les sciences naturelles. Dans leur correspondance, commencée en 1793, Volney écrivait en français et Jefferson en anglais. Lorsque Volney séjourna aux États-Unis entre 1795 et 1798, il fut accueilli à deux reprises à Monticello. Jefferson lui fournit des lettres de recommandation pour ses voyages et lui communiqua des informations sur l'agriculture américaine.
  32. ↑ Priestley, unitarien persécuté en Angleterre, avait déjà cité Volney dans ses Letters Addressed to the Philosophers and Politicians of France (Philadelphie, 1795). Volney ayant répondu à ses attaques en 1797, il publia la même année d'autres lettres pour critiquer Les Ruines. Parmi les réfutations provenant de chrétiens anglicans à cette époque, Alexander Cook cite celle du pasteur David Simpson (An Essay on the Authenticity of the New Testament, designed as an answer to Evanson's Dissonance and Volney's Ruins, Macclesfield, 1793) ; celle du pasteur irlandais Peter Roberts, parue en 1800 (Christianity vindicated, in a series of letters, addressed to Mr. Volney, in answer to his book called Ruins, or a survey of the revolution of empires) ; ou celle du diacre William Cockburn (Remarks on a Publication of M. Volney called 'The Ruins, Cambridge, 1800).
  33. ↑ Comme le note Nathalie Caron, leur correspondance s'était momentanément interrompue à la demande de Jefferson en 1798, quand le contexte politique était extrêmement hostile aux Français, afin de ne pas alimenter les attaques fédéralistes.
  34. ↑ La créature met ensuite la main sur trois autres livres qui complètent son éducation : Le Paradis perdu de Milton, un volume des Vies parallèles de Plutarque et Les Souffrances du jeune Werther de Goethe.
  35. ↑ Une fois passée la ferveur patriotique des années de guerre, écrit Alexander Cook, on observe des signes d'un plaisir croissant à afficher sa connaissance des textes français dans les milieux radicaux anglais, lassés de voir l'appel au patriotisme utilisé comme moyen de faire taire la dissidence politique. Certains radicaux, comme Henry Hunt, conservèrent néanmoins une hostilité envers l'influence étrangère sur la culture politique britannique et demeurèrent méfiants envers le discours français sur le droit naturel. Ils revendiquaient la spécificité protestante et l'héritage de libertés constitutionnelles.
  36. ↑ Ce chapitre des Ruines fut publié sous le titre A Revolution in England à Londres en 1830. Il était encore cité dans un banquet chartiste en 1838 (Northern Star, 17 novembre 1838, p. 5).
  37. ↑ Une satire dirigée contre les disciples de Volney raillait une croyance qui « anticipait, grâce aux ouvriers et mécaniciens britanniques, le triomphe d'un projet qui avait malheureusement échoué sous les hommes d'État et les philosophes français ».
  38. ↑ La culture du « perfectionnement » (improvement) et du « gouvernement moral de soi » (self-government), qui imprégnaient la politique radicale à cette époque s'accordaient parfaitement avec les thèses morales de Volney. La lecture elle-même constituait un moyen essentiel de produire le changement social. L'accent mis sur l'auto-éducation était particulièrement marqué dans le mouvement zététique de Richard Carlile (le terme dérive du verbe grec signifiant « chercher »).
  39. ↑ La loi naturelle (Katechismus des französischen Bürgers) fut aussi traduite par Ludwig Ferdinand Huber et inspira Johann Gottfried Seume pour son Manuel abrégé de morale pour gens de la campagne (Kurzes Pflichten und Sittenbuch für Landleute).
  40. ↑ Minerva publia aussi la lettre de Volney à l'impératrice russe Catherine II, dans laquelle il regrettait qu'elle soutînt l'armée des princes français émigrés, qui s'organisait en Rhénanie.
  41. ↑ En 1792, Hegel vivait à Tübingen dans un cercle d'amis attentifs aux événements politiques et culturels. Il vouait une admiration à Forster, le traducteur du livre de Volney, et lisait Minerva. La traduction allemande de la méditation des Ruines utilisait l'expression : die Vergänglichkeit menschlicher Dinge, que Hegel reprit plusieurs fois. Il employa non seulement le mot Trümmern, mais aussi le mot Ruinen qu'Archenholtz avait choisi comme titre. Il n'est pas donc possible de songer à de simples coïncidences selon Jacques D'Hondt, qui rappelle aussi que le Voyage en Égypte et en Syrie de Volney fut traduit en allemand à Iéna en 1800 par un ami de Hegel, Heinrich Eberhard Gottlob Paulus.
  42. ↑ Les pérégrinations d'Hegel ne le conduisirent jamais au-delà des limites de l'Europe centrale et occidentale.
  43. ↑ « Sans outrance oratoire, en dressant exactement le bilan du malheur dont a souffert ce qu'il y a de plus magnifique en fait de peuples ou de formes d'États, comme en fait de vertus privées ou, à tout le moins, d'innocence, on peut hausser de tels effets jusqu'au tableau le plus effrayant ; on peut ainsi exaspérer le sentiment jusqu'à l'affliction la plus profonde, la plus désespérée, une affliction qu'aucune déduction réconciliatrice ne vient compenser. […] Il y a dans l'histoire universelle plusieurs grandes périodes de l'évolution qui sont passées sans qu'elles paraissent s'être continuées, pendant lesquelles au contraire tout l'énorme acquis réalisé par la culture a été anéanti, et à la suite desquelles on a dû malheureusement tout reprendre par le début, pour atteindre de nouveau, grâce au maigre secours obtenu en sauvant quelques ruines de ces trésors, et avec une dépense nouvelle et immense de force et de temps, de crimes et de souffrances, une des régions de cette culture qui étaient conquises depuis longtemps. » La Perse et l'Égypte étaient, pour Hegel, deux exemples de régions n'ayant jamais retrouvé leur splendeur d'antan. Il refusait d'envisager dans ses leçons, contrairement à Volney, que la civilisation européenne tombât elle-même un jour en ruines.
  44. ↑ Le sort de la Turquie intéressait les Polonais, car les Ottomans, ennemis de longue date, étaient vus par certains comme des potentiels alliés face à l'Empire russe. Selon Marian Skrzypek, la brochure de Volney, qui démontrait la faiblesse de la Turquie, a peut-être contribué à détourner le parti patriotique polonais d'un projet de fédération avec le sultan. En 1791, un ouvrage intitulé La Turco-fédéromanie fut publié sous le pseudonyme d'Apatomachos Wyjasnicki. Volney était cité comme « un vrai guide pour étudier l'esprit du gouvernement turc ». L'auteur concluait que la Turquie n'offrait que l' « exemple d'une grande ruine » et qu'il était donc inutile de se lier avec cet empire. Une traduction polonaise du Voyage en Syrie et en Égypte parut en 1803 à Cracovie. Parmi ses souscripteurs se trouvaient plusieurs écrivains renommés des Lumières polonaises.
  45. ↑ À la fin d'un manuscrit se trouvent deux lignes de poésie. Il s'agit du début de l'élégie de Niemcewicz écrite à l'occasion du deuxième partage de la Pologne en 1793, intitulée Wiosna (Le printemps). Un long fragment de ce poème paraphrasait le discours des Ruines sur les anciennes civilisations, parmi lesquelles Niemcewicz ajoutait la Pologne. Il mentionna Volney et son attitude favorable envers la Constitution du 3 Mai dans ses Mémoires. Les participants au soulèvement de Kościuszko furent les premiers lecteurs des Ruines. Marian Skrzypek cite le général-poète Jakub Jasiński – ce « beau et triste jeune homme », comme disait de lui Adam Mickiewicz –, tombé pendant la défense de Varsovie contre l'armée russe, et le peintre de l'Insurrection, Aleksander Orłowski.
  46. ↑ L'abbé Karol Surowiecki publia une réfutation intitulée Commentaire ou exposé sur la nouvelle Apocalypse, écrite en français par M. Volney, prophète jacobin-philosophe. Il considérait que Les Ruines avaient « fait assez de dégâts dans notre Église polonaise ».
  47. ↑ La deuxième partie des Ruines, le Catéchisme du citoyen français, fut aussi traduit et publié sous le titre Le Droit naturel ou Principes physiques de la morale (Prawo naturalne czyli Zasady fizyczne moralności). Il parut à Varsovie en 1804, puis fut réimprimé en 1808 et en 1819.
  48. ↑ Marian Skrzypek mentionne aussi l'abbé Ignacy Przybylski (1770-1838), disciple de Condillac et membre de la Société des Amis des Sciences à Varsovie. Il passait pour un « excentrique athée en soutane » et pour un franc-maçon. Il y eut un scandale pendant ses funérailles. Dans un manuscrit non publié, Przybylski avait fait siennes les thèses de Volney sur l'histoire des religions – hormis les passages les plus critiques envers le christianisme.
  49. ↑ Wenceslas Séverin Rzewuski, autre lecteur de Volney, visita à son tour les ruines de Palmyre et devint le héros des poètes romantiques polonais.
  50. ↑ Les Ruines avaient d’abord été censurées. Leur traduction fut autorisée après la Révolution libérale portugaise. Elle fut rééditée quatre fois entre 1822 et 1834. La fin du livre, trop critique de la religion catholique, fut expurgée des éditions à partir de 1824. Frère Fortunato de Sao Boaventura racontait que lorsque les Ruines furent autorisées, on cloua sur les portes des églises des annonces du livre, où ressortait en majuscules le nom de l'auteur. Boaventura l'incluait avec Rousseau et Voltaire parmi les auteurs les plus appréciés des francs-maçons portugais qui, après la révolution de 1820, arborèrent « cet infâme déiste ou athée comme catéchiste de la nation portugaise ». La Catéchisme du citoyen français fut aussi traduit séparément en 1820, et réédite six fois en vingt ans. Frère Boaventura considérait comme un crime d’avoir autorisé cette publication, « un des plus grands attentats contre la foi au cours des 700 ans d’existence de notre monarchie ». Ce livre, selon lui, avait déchaîné au Portugal une tempête d’athéisme. Le seul nom de Volney lui semblait suffisant pour qu’on jetât un livre au feu.

Références

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  1. 1 2 3 4 « A. Cook, Reading Revolution: towards a history of the Volney vogue in England, Anglo-French attitudes: Comparisons and transfers between English and French intellectuals since the eighteenth century, Manchester University Press, 2007, p.125-147. »
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  5. ↑ « Jean Ehrard, « Volney ou la Révolution mélancolique », dans Révolutions, résurrections et événements. Mélanges offerts à Paul Viallaneix, Paris, 1991, p. 7-16 »
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  7. ↑ « Antoine Lilti, «‘‘Et la civilisation deviendra générale’’ » : L'Europe de Volney ou l'orientalisme à l'épreuve de la Révolution », La Révolution française, Dire et faire l'Europe à la fin du XVIIIe siècle. »
  8. ↑ « Mercure de France du 12 novembre 1791. »
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  11. ↑ « Cantagrel Laurent. Dire l'absence. Chateaubriand et la mise en scène du mélancolique autour de 1800. In: Romantisme, 2002, n°117. Paysages de la mélancolie. pp. 31-44. »
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  13. ↑ « Jean Gaulmier, « Chateaubriand et Volney », Annales de Bretagne, Tome 75, numéro 3, 1968, p. 570-578. »
  14. ↑ Index Librorum Prohibitorum (1600-1966), Jesús Martínez de Bujanda, Genève, 2002, p.927.
  15. ↑ « Ferdinand drujon, Catalogue des ouvrages, écrits et dessins de toute nature poursuivis, supprimés ou condamnés : depuis le 21 Octobre 1814 jusqu'au 31 Juillet 1877, Paris, 1879, p.289. »
  16. ↑ « Benjamin Constant, De la religion : considérée dans sa source, ses formes et ses développements, 1824, Paris, p.304. »
  17. ↑ « Jean-Philibert Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle, Ponthieu, Paris, 1828, p.32-54. »
  18. ↑ Leconte de Lisle, « Bhagavat », Poèmes antiques (1852).
  19. ↑ Charles Baudelaire, « Bénédictions », Les Fleurs du mal (1857).
  20. ↑ « Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome VII, 14 et 21 février 1853. »
  21. ↑ « Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Église, nouveaux principes de philosophie pratique, Tome II, Garnier frères, p.425. »
  22. 1 2 « Cook, A 2010, 'Volney and the science of morality in Revolutionary France', Humanities Research, vol. XVI, no. 2, pp. 7-28. »
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  43. 1 2 Jacques D'Hondt, Hegel secret. Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, Chapitre I : « Volney », Paris, Presses universitaires de France (PUF), coll. « Bibliothèque de philosophie contemporaine », 1968, p. 83-113.
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  49. ↑ Volney en parlait dans une lettre datée du 28 novembre 1818 (Revue des autographes, E. Charavay, mai 1893).