Manoir Mauvide-Genest

manoir à Saint-Jean-de-l'Île-d'Orléans

Le manoir Mauvide-Genest est un manoir seigneurial situé dans la municipalité de Saint-Jean-de-l'Île-d'Orléans, sur l'île d'Orléans, au Québec. Érigé en 1734 pour le chirurgien Jean Mauvide (1701-1782) et son épouse Marie-Anne Genest, il consiste à l'origine en une maison de pierre d'un carré de vingt-sept pieds de côté. Son propriétaire, enrichi par le commerce maritime puis devenu procureur du seigneur de l'île en 1750 et acquéreur de la moitié sud-ouest de la seigneurie en 1752, le fait agrandir au cours des années suivantes ; un acte notarié du 28 mars 1755 décrit alors un bâtiment de soixante-dix pieds de long sur vingt-cinq de large, à deux étages, dont la superficie a triplé.

Manoir Mauvide-Genest
Façade sud du manoir.
Présentation
Type
Partie de
Site patrimonial de l'Île-d'Orléans (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Style
Construction
Patrimonialité
Site web
Localisation
Province
Municipalité
Adresse
4818, chemin royal
Emplacement
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Demeuré dans la descendance de Mauvide puis passé aux familles Genest et Turcotte, le manoir se dégrade au XIXe siècle et sert partiellement d'étable au début du XXe siècle. Son acquisition en 1926 par le juge Joseph-Camille Pouliot, qui le restaure et lui adjoint une chapelle en 1929, marque le début de sa reconnaissance patrimoniale et de sa mise en récit comme témoin du régime seigneurial et du « berceau de la Nouvelle-France ». Le bâtiment est classé immeuble patrimonial par le gouvernement du Québec en 1971, puis désigné lieu historique national du Canada en 1993.

Acquis en 1999 par la Société de développement de la seigneurie Mauvide-Genest, le manoir fait l'objet de travaux de restauration majeurs en 2000-2001 et de fouilles archéologiques. Il abrite depuis un centre d'interprétation consacré au système seigneurial. Il compte parmi les rares manoirs seigneuriaux du Régime français subsistant au Québec.

Contexte historique

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Le régime seigneurial et la seigneurie de l'île d'Orléans

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L'île d'Orléans compte parmi les premiers lieux de peuplement de la Nouvelle-France, les établissements permanents s'y multipliant à partir des années 1650[1]. Elle est divisée en cinq paroisses sous le Régime français : Sainte-Famille, érigée en 1666, Saint-Pierre, Saint-François et Saint-Laurent en 1679, puis Saint-Jean en 1680[2],[3]. Le peuplement connaît d'abord une forte poussée qui porte la population à quelque deux mille habitants dès 1720[4], répartis en environ deux cent cinquante familles établies sur quelque trois cents censives[1]. La croissance ralentit ensuite avec la saturation de l'espace agricole, puis la population se stabilise entre 1740 et 1760 à un maximum d'environ 2 700 âmes ; devenu un espace fermé avant même la fin du Régime français, le territoire orléanais engendre dès lors d'importants excédents démographiques[4]. À une agriculture prospère s'ajoute une activité maritime concentrée dans les paroisses de Saint-Jean et de Saint-Laurent, dont les abris naturels de la rive sud facilitent l'accostage des bateaux[5].

Les terres sont concédées selon les modalités du régime seigneurial, un mode de propriété partagée : le seigneur conserve sur l'ensemble des terres concédées, appelé la mouvance, une propriété éminente, tandis que le censitaire détient sur sa parcelle la propriété utile, c'est-à-dire le droit d'en jouir et d'en disposer sous certaines restrictions[6]. Le seigneur se réserve par ailleurs l'usage d'une partie du fief, le domaine[6]. Les censitaires occupent de longues parcelles appelées censives, perpendiculaires au fleuve Saint-Laurent, et versent au seigneur diverses redevances[1]. Le cens, modeste mais symbolique, est recognitif de la propriété éminente du seigneur et conditionne l'exigibilité des autres droits ; il est le plus souvent acquitté le 11 novembre, à la Saint-Martin d'hiver, en même temps que la rente foncière, ce qui explique que les deux redevances soient fréquemment confondues sous l'expression « cens et rentes »[6]. S'y ajoutent les lods et ventes, droit de mutation immobilière fixé par la Coutume de Paris au douzième de la valeur de chaque transaction et acquitté par l'acquéreur lors de la vente d'une censive[6]. Chacune des quatre paroisses relevant de la seigneurie possède son moulin banal, de même que le fief d'Argentenay, qui recouvre la paroisse de Saint-François et où un moulin fonctionne malgré l'interdiction inscrite dans la concession originale[1]. Depuis les années 1660, les habitants relèvent en outre du baillage de Beaupré, tribunal seigneurial siégeant à Château-Richer et compétent en matière de basse et de moyenne justice pour les seigneuries de Beaupré et de l'île d'Orléans, qui sera dissous à la Conquête[7].

Carte de l'île d'Orléans, dessinée par le cartographe français Jean-Baptiste Franquelin, entre 1670 et 1693.

Concédée le 15 janvier 1636 à Jacques Castillon en même temps que la seigneurie de Beaupré, la seigneurie de l'île d'Orléans est réunie à cette dernière dès le 29 février suivant, l'ensemble étant redivisé en huit parts administrées par la Compagnie de Beaupré[8]. Entre 1662 et 1668, Mgr François de Laval rachète ces parts, avant de céder l'île en 1675 pour acquérir l'île Jésus en échange[8]. Le nouveau propriétaire, François Berthelot, obtient la même année l'érection de son bien en fief noble sous le nom d'île et comté Saint-Laurent[9],[8]. Vendue en 1702 à Charlotte-Françoise Juchereau, la seigneurie revient à Berthelot en 1708 à la suite d'un défaut de paiement, puis passe en 1712 à Guillaume Gaillard, conseiller au Conseil supérieur de Québec, qui la détient jusqu'à sa mort en 1729[8].

La seigneurie échoit alors à ses fils, Joseph-Ambroise et Jean-Baptiste Gaillard. Une séparation en deux moitiés intervient en 1738 et se trouve confirmée à deux reprises, de façon définitive le 10 avril 1748[10]. Joseph-Ambroise Gaillard (1701-1771) reçoit les paroisses de Saint-Pierre et de Saint-Laurent ainsi qu'une partie de celles de Saint-Jean et de Sainte-Famille, tandis que les trois enfants mineurs de feu Jean-Baptiste Gaillard et de feu Marie-Louise de Cabanac obtiennent le reste, y compris la paroisse de Saint-François[10]. Le partage géographique ne vise toutefois que les cens et rentes, répartis de manière à égaliser les revenus des deux moitiés ; tous les autres droits, dont les lods et ventes, les droits de mouture, les amendes et les récoltes des deux domaines seigneuriaux situés à Saint-Jean et à Saint-Laurent, demeurent mis en commun et divisés chaque année par moitié entre les propriétaires[10].

Résidant à Québec, le chanoine Gaillard administre son bien de façon irrégulière. Sommé en 1748 par l'intendant François Bigot de produire un aveu et dénombrement de sa seigneurie, il répond qu'il en est incapable, les habitants de l'île lui dissimulant le plus d'informations possible[10]. Le 20 août 1749, une ordonnance de l'intendant est criée sur l'île pour enjoindre aux habitants de présenter leurs titres de propriété à leur seigneur[10]. Cette gestion approximative témoigne de l'autonomie développée de la population insulaire, qui veille de longue date à ses propres intérêts[10].

Jean Mauvide, chirurgien et négociant

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Instruments chirurgicaux du XVIIIe siècle, exposé au Manoir Mauvide-Genest.

Jean Mauvide naît le 6 juillet 1701 à Tours, dans la paroisse Saint-Vincent, fils du maître maçon Jean Mauvide et de Marguerite Lespérance Baron[11]. Le déclin économique de la région tourangelle, amorcé à la fin du XVIIe siècle après la révocation de l'édit de Nantes, y avait entraîné l'émigration d'une partie des habitants et des artisans[11]. Comme la plupart des chirurgiens ayant exercé en Nouvelle-France, Mauvide commence sa carrière comme chirurgien de navire, fonction obligatoire à bord des navires du commerce transatlantique depuis 1681 et sanctionnée par un certificat délivré par des examinateurs royaux[12].

La date de son établissement sur l'île d'Orléans fait l'objet d'interprétations divergentes. L'historien Martin Fournier situe sa découverte de l'île vers 1720, alors qu'il navigue comme chirurgien de navire, et estime qu'il s'y fixe définitivement la même année, après deux traversées[12] ; le Répertoire du patrimoine culturel du Québec retient également « vers 1720 »[13]. Sa présence au Canada n'est toutefois attestée pour la première fois qu'en décembre 1721, à l'occasion d'une inhumation célébrée à Saint-Jean[14], tandis que l'historien Éric Major place son installation dans la paroisse en 1726, chez l'habitant Jean Royer, non loin de la terre de Charles Genest Labarre[11].

Moins prestigieux que les médecins, les chirurgiens ne reçoivent pas de formation universitaire, ignorent généralement le latin et voient leur champ de compétence théoriquement limité au traitement des blessures et des maladies externes ainsi qu'au maniement des instruments chirurgicaux[11],[14]. Dans les campagnes de la Nouvelle-France, le chirurgien fait cependant à la fois office de chirurgien, de médecin et d'apothicaire[14]. Mauvide dessert l'ensemble de l'île d'Orléans et se rend à l'occasion soigner des patients sur la Côte-du-Sud[14].

L'année 1732 marque un tournant dans sa carrière. Marchand depuis la fin des années 1720, Mauvide avait écoulé en 1729 des marchandises fournies par le cordonnier de Québec Pierre Léger[14],[15]. Il obtient cette année-là son certificat officiel de chirurgien des autorités de Québec, ainsi que de l'intendant Gilles Hocquart la permission d'organiser une loterie de deux mille billets destinée à écouler à bon prix des articles de fer et des tissus, et se lance dans le commerce des navires, activité que l'intendant encourageait dans le but de diversifier l'économie coloniale[14],[15].

Mauvide fait construire et vend des navires jaugeant de dix-neuf à soixante-dix tonneaux[14]. Il cède en 1732 une embarcation évaluée à 5 500 livres, puis un autre bâtiment au conseiller au Conseil supérieur de Québec François Foucault l'année suivante[11],[15]. Suivent la vente d'un navire au navigateur Benjamin Desgagniés en 1736 et celle d'un bateau au marchand Charles-René de Couagne pour 1 600 livres en 1737[15]. Devenu négociant, c'est-à-dire commerçant opérant en gros[15], il s'associe en 1741 à l'exploitation d'un poste de traite au Labrador[14]. Ses activités les plus lucratives relèvent toutefois du commerce du blé et de la farine, mené en association avec des marchands de Québec tels qu'Antoine-Pierre Trottier-Desaulniers, Louis-Jean Poulin de Courval et Charles-René de Couagne[11],[14]. Ce commerce lui procure un double bénéfice, sur les marchandises vendues et sur le blé que les habitants lui remettent en paiement de leurs achats[14]. En 1737, il livre à l'État de la farine fleur et trente-cinq quarts de pois pour une valeur de 535 livres[14]. Son navire, le Saint-Pierre, lui permet de commercer jusqu'aux Antilles[11], et des bâtiments mouillent régulièrement à proximité de sa maison dans l'attente de chargements : en 1741, des matelots y transbordent plusieurs quarts de farine[11].

Reconstitution du bureau de Jean Mauvide au Manoir Mauvide-Genest.

Parallèlement, Mauvide diversifie ses activités. Marchand à la fin des années 1720, il écoule en 1729 des marchandises fournies par le cordonnier de Québec Pierre Léger et obtient de l'intendant Gilles Hocquart, en 1732, la permission d'organiser une loterie de deux mille billets[15]. La même année, il se lance dans le commerce des navires, vendant une embarcation évaluée à 5 500 livres, puis un autre navire au conseiller au Conseil supérieur de Québec François Foucault en 1733[15]. Il s'associe en 1741 à l'exploitation d'un poste de traite au Labrador, mais ses activités les plus lucratives relèvent du commerce du blé et de la farine, mené en association avec des marchands de Québec tels qu'Antoine-Pierre Trottier-Desaulniers, Louis-Jean Poulin de Courval et Charles-René de Couagne[15]. Son navire, le Saint-Pierre, lui permet de commercer jusqu'aux Antilles[11]. Sa maison devient un lieu d'intense activité économique, des navires mouillant à proximité dans l'attente de chargements ; en 1741, des matelots y transbordent plusieurs quarts de farine[11].

À partir de 1737, Mauvide acquiert de nombreuses parts de terres à Saint-Jean. Ces parts correspondent à des fractions d'héritage que les cohéritiers doivent réunir pour reconstituer un patrimoine foncier viable, négociations souvent délicates dans lesquelles Mauvide sait s'insérer ; il rassemble ainsi une terre complète de deux arpents de front, à laquelle s'ajoutent plusieurs terrains riverains dans les années 1750[15]. Il règle invariablement ces acquisitions en argent comptant avant le passage chez le notaire et acquitte systématiquement les lods et ventes dus au seigneur, là où plusieurs habitants de l'île cherchaient à s'y soustraire en tenant leurs transactions secrètes[15].

En 1733, dans les mois qui suivent l'obtention de son certificat, Mauvide épouse Marie-Anne Genest (morte en 1781), fille de Charles Genest Labarre (1676-1745)[16],[17]. Forgeron-taillandier, celui-ci fabrique une partie des outils employés par les charpentiers de navire et profite ainsi de la croissance des activités maritimes de l'île ; il détient en outre la plus grande superficie labourable de la paroisse, avec quatre-vingts arpents en culture, ce qui le place parmi les habitants les plus prospères de Saint-Jean[17]. Cette alliance avec une famille aisée favorise l'enracinement de Mauvide dans la paroisse[11]. Le couple aura six enfants[11],[14].

La réputation de Mauvide dépasse le cadre insulaire. En 1752, il transmet à Charles-René de Couagne des renseignements sur les pierres à bâtir de l'île d'Orléans, qui parviennent au médecin du roi Jean-François Gaultier et sont repris dans un mémoire publié la même année par l'Académie royale des sciences, où l'informateur est désigné comme chirurgien de l'île[11].

L'accession à la seigneurie

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Nommé chanoine de la cathédrale de Québec le 12 octobre 1749, Joseph-Ambroise Gaillard confie à Mauvide, à compter du 1er octobre 1750, l'administration officieuse de la seigneurie de l'île d'Orléans, entente que les deux hommes ne font consigner devant notaire que cinq mois plus tard[10]. Le bail à ferme du 26 février 1751 le constitue « procureur général et spécial » du chanoine et lui transfère, jusqu'au 12 novembre 1753, tous les droits et devoirs normalement dévolus au seigneur sur l'ensemble de l'île, à l'exception du fief d'Argentenay[10],[13]. Mauvide obtient ainsi la perception des cens, rentes foncières, chapons, lods et ventes et amendes dus par les tenanciers des quatre paroisses, y compris les arrérages accumulés, ainsi que l'exploitation à son profit des quatre moulins à eau de la seigneurie ; les grosses et menues réparations demeurent à la charge du bailleur, qui exige toutefois un rapport détaillé des travaux et des comptes tenus séparément pour chaque moulin[10]. Le prix annuel du bail s'élève à 4 000 livres, payables le 1er octobre[10].

Ces conditions apparaissent avantageuses. Un bail comparable portant sur la seigneurie de l'île Jésus, moins développée, se négociait à 5 500 livres par année entre le Séminaire de Québec et son fermier de 1742 à 1748 ; en 1748, le Séminaire affermait en outre séparément le domaine seigneurial et le moulin banal pour 3 500 livres annuelles, dont 2 000 livres pour le seul moulin[10]. Chargé de percevoir et de répartir les revenus au prorata des propriétaires, Mauvide acquiert par ailleurs une connaissance précise de la valeur réelle de la seigneurie[10].

À l'automne 1752, après trois années complètes de perception, Mauvide acquiert du chanoine Gaillard la moitié de la seigneurie lui appartenant en propre, comprenant les paroisses de Saint-Pierre et de Saint-Laurent ainsi qu'une partie de celles de Saint-Jean et de Sainte-Famille, et accède officiellement au titre de seigneur[8],[10]. La transaction, à laquelle le chanoine consent avec réticence, comporte plusieurs irrégularités. La principale concerne le moulin banal de Saint-Pierre, que Gaillard avait vendu l'année précédente au meunier Pierre Aubin, alors que le régime seigneurial fait du seigneur l'unique propriétaire des pouvoirs d'eau de son fief et des installations qui les exploitent ; Mauvide consent à cette soustraction, faute de quoi le chanoine refuserait de vendre, et n'obtient en échange que l'assurance qu'aucun droit sur le moulin ne sera transmis aux héritiers du vendeur, lequel s'engage à prendre son parti en cas de litige[10]. Il en conserve néanmoins l'exploitation jusqu'au 23 novembre 1753[10].

Les conditions financières pèsent lourdement sur la famille, qui engage tous ses biens en garantie sans exception. Outre un capital de 20 000 livres emprunté au vendeur, Mauvide s'oblige à verser une rente viagère annuelle de 2 000 livres jusqu'à la mort du chanoine, âgé comme lui d'une cinquantaine d'années, de sorte que le coût total de l'acquisition demeure indéterminé au moment de la signature[10]. Il renonce par avance à toute compensation pour les investissements qu'il pourrait réaliser et ne peut ni vendre ni hypothéquer son bien du vivant du vendeur, qui se réserve le droit de reprendre la seigneurie de plein droit en cas de manquement[10]. Marie-Anne Genest doit s'engager solidairement avec son mari et produire une attestation signée de sa main ; le financement mobilise en outre l'entourage du vendeur, sa nièce Louise Gaillard prêtant 3 000 livres au couple en 1753[10].

Que ces paiements aient pu être honorés pendant plus de vingt ans indique que les revenus tirés de la seigneurie dans les années 1750 dépassaient largement les 4 000 livres annuelles du bail de 1751[10]. Les obligations nées de cet achat, jointes à un contexte économique difficile puis aux effets de la guerre de la Conquête, placent toutefois Mauvide dans une situation financière précaire : entre 1755 et 1771, il fait face à plusieurs poursuites[14].

À l'automne 1752, après trois années complètes de perception, Mauvide acquiert du chanoine Gaillard la moitié de la seigneurie lui appartenant en propre, comprenant les paroisses de Saint-Pierre et de Saint-Laurent, et accède officiellement au titre de seigneur[13]. La transaction, à laquelle le chanoine consent avec réticence, comporte plusieurs éléments illégaux et impose à l'acquéreur des conditions très lourdes : outre un capital de 20 000 livres emprunté au vendeur, Mauvide s'engage à verser une rente viagère annuelle de 2 000 livres jusqu'à la mort du chanoine, renonce par avance à toute compensation pour les investissements qu'il pourrait réaliser, et Gaillard se réserve le droit de reprendre la seigneurie en cas de défaut de paiement, d'hypothèque ou de tentative de vente[10]. Le fait que ces paiements aient pu être honorés pendant plus de vingt ans indique que les revenus tirés de la seigneurie dans les années 1750 dépassaient largement les 4 000 livres annuelles du bail de 1751[10].

Le titre s'accompagne de charges concrètes. Mauvide veille, avec d'autres notables, à ce que les habitants de la paroisse exécutent les travaux nécessaires au parachèvement du chemin Royal, qui traverse ses terres, et doit faire ériger un pont au-dessus d'une saignée coupant son domaine[11]. L'autorité qu'il en retire demeure cependant relative : le pouvoir seigneurial, comme le pouvoir royal, reste faible à l'île d'Orléans sans le concours des capitaines et officiers de milice, de sorte que le statut de seigneur procure surtout à Mauvide une position de négociation avantageuse au sein de la communauté[10]. Plusieurs indices attestent néanmoins son rang, dont la présence d'un esclave à son service domestique[11].

Le 11 mai 1753, l'intendant Bigot le nomme chirurgien-major à la suite du détachement commandé par le capitaine Paul Marin de La Malgue, en partance pour la Belle-Rivière, c'est-à-dire les forts français de la vallée de l'Ohio[14]. Dix-sept jours plus tard, il acquiert aux enchères l'île Madame, inhabitée et située face à la paroisse de Saint-François, d'un autre chanoine de la cathédrale de Québec, Thierry Hazeur[13] ; cet investissement modeste visait probablement l'exploitation du bois, seule ressource véritablement rentable de l'île[15]. La même année, il achète du major de milice Joseph Chabot une bande de terre à Saint-Pierre sur laquelle se trouve un moulin[11].

Bien que les termes de sa nomination lui laissent peu de latitude, le poste procure à Mauvide des revenus assurés au moment précis où il engage de lourdes dépenses[10]. Rémunérés en proportion du nombre de soldats et d'officiers dont ils ont la charge, les chirurgiens-majors sont responsables de l'approvisionnement des hôpitaux militaires, fonction lucrative pour un négociant expérimenté ; la région où sert Mauvide, isolée et peu peuplée, limite toutefois considérablement ces occasions[10]. En juin 1754, on le fait mander depuis un fort voisin pour soigner au camp de Chatakoin le commandant en second Michel-Jean-Hugues Péan[11]. La guérison de ce dernier, membre des deux grands monopoles coloniaux d'approvisionnement et propriétaire d'un vaste entrepôt à Saint-Michel, sur la rive sud face au manoir, consolide les relations de Mauvide avec les autorités qui contrôlaient alors le commerce du blé et des farines[15]. Il regagne la colonie à la fin de 1754 ou au début de 1755[14].

1734-1779 : construction et agrandissements

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Le choix de l'emplacement

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Vue d'ensemble du terrain du Manoir Mauvide-Genest, vendu à Jean Mauvide en mars 1734 par Charles Genest, son beau-père.

En mars 1734, Charles Genest vend à son gendre Jean Mauvide une partie de sa terre située dans la paroisse de Saint-Jean, en bordure du fleuve Saint-Laurent[18],[16]. Le contrat prévoit que le vendeur fournira le bois nécessaire à la construction et au chauffage de la future maison, clause équivalant à un don de plusieurs centaines de livres réparti sur de nombreuses années, le terrain vendu ne pouvant lui-même y suffire que quelques mois[16]. Une tradition orale rapportée par la monographie paroissiale de Saint-Jean veut que Charles Genest ait lui-même bûché ce bois sur sa terre[11].

Ce petit terrain riverain, où le forgeron et cultivateur Charles Genest faisait pousser quelques légumes, offrait à un chirurgien doublé d'un commerçant des avantages décisifs : il jouxtait une grève accessible plusieurs heures par jour aux petites embarcations et servant elle-même de chemin, l'hiver surtout, ce qui facilitait les nombreux déplacements de Mauvide[16]. La résidence qu'il y fait bâtir compte parmi les seules de l'île implantées si près de la grève, presque au niveau du fleuve, un cran rocheux la protégeant des tempêtes et des grandes marées.

La maison de 1734

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Foyer de la cuisine du manoir.

La maison de pierre érigée en 1734 présente un carré de 8,2 m de côté[19]. Le volume est couvert d'un toit à croupe du côté est ; à l'ouest, un mur pignon temporaire en bois ferme provisoirement l'édifice, indice que l'allongement ultérieur était projeté dès l'origine[19]. Un bas-côté en bois à deux niveaux aurait par ailleurs été greffé contre le mur oriental[19]. Le carré est crépi et blanchi, les cadres en bois des ouvertures étant peints en rouge, le pigment mêlé de sable fin[19].

De dimensions moyennes, la demeure se distingue par son aménagement intérieur, alors sans équivalent dans l'île[16]. La cave, creusée à hauteur d'homme et dotée d'un plancher de pierre, abrite un foyer de grandes dimensions permettant d'entreprendre des corvées telles que le lavage du linge souillé par les malades et les blessés, tandis que la maîtresse de maison dispose d'un autre foyer au rez-de-chaussée et probablement d'un poêle[16]. S'y ajoute un four à pain intérieur adjacent à l'âtre, luxe que trois autres maisons de l'île au moins possédaient et qui dispensait de cuire le pain dans un four extérieur[16]. Cette organisation ménage un intérieur domestique spacieux où l'exercice de la chirurgie n'entre pas en conflit direct avec l'espace de la famille et les tâches de l'épouse[16].

L'exhaussement d'un étage

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Le nombre de niveaux du carré de 1734 et la date de son éventuel exhaussement font l'objet de reconstitutions inconciliables. Selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec et l'historien Éric Major, la maison ne comptait à l'origine qu'un seul étage et aurait été surhaussée vers 1738, formulation que le Répertoire lui-même énonce au conditionnel[11],[13]. L'historien Martin Fournier, dont l'analyse repose sur les actes notariés, juge seulement possible l'ajout d'un second étage avant la transformation en manoir et tient pour le plus probable qu'il soit intervenu après la naissance des enfants du couple, entre 1734 et 1742, sans qu'on puisse en préciser l'année[16]. L'historien Yvan Fortier propose au contraire une reconstitution en deux campagnes seulement, dans laquelle le carré de 1734 s'élevait d'emblée sur deux étages carrés, ce qui exclut tout exhaussement postérieur[19].

Aucune source ne documente précisément l'année de ces travaux, et la question demeure ouverte[20]. Si un exhaussement a bien eu lieu, il constituait, outre le gain d'espace, un marqueur social affirmé, les maisons à deux étages demeurant rares dans les campagnes de la Nouvelle-France[16].

L'agrandissement en manoir

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Charpente du manoir en madrier.

La transformation de la maison en manoir seigneurial est mieux datée. L'hypothèse de travaux antérieurs à 1750 est écartée, les signes d'opulence demeurant rares dans la famille Mauvide-Genest avant cette date ; l'agrandissement se rattache soit à l'accession de Mauvide au rôle de procureur du seigneur en 1750, soit à son acquisition de la moitié de la seigneurie de l'île d'Orléans à l'automne 1752[16], datation que recoupe la reconstitution archéologique situant la campagne vers le début des années 1750[19].

Le terme des travaux est établi par un acte notarié : le 28 mars 1755, empruntant 3 000 livres au médecin du roi Jean-François Gaultier, Mauvide affecte en garantie sa maison de Saint-Jean, que l'acte décrit comme longue de soixante-dix pieds (environ 21,34 m), bâtie en pierre à deux étages, sur vingt-cinq de large (environ 7,62 m), avec une terre de deux arpents de front sur soixante-dix de profondeur[16],[21]. Le manoir tel qu'il subsiste était donc achevé au printemps 1755[16],[22].

L'intervention triple la superficie de la résidence d'origine[16]. Elle consiste en un allongement d'environ 14,6 m vers l'ouest, le mur pignon temporaire en bois du carré initial étant alors remplacé[19]. Les encadrements d'ouvertures de l'allonge sont en pierre de taille, à l'exception du cadre de la porte de façade, en bois, destiné à ancrer un portail[19]. La charpente couvrant le carré maçonné est constituée de pièces d'épinette formant une série de fermes maîtresses dont les arbalétriers, fait inhabituel pour une charpente de cette dimension, ne reposent que sur une seule sablière ; un plancher de madriers jeté sur les entraits retroussés y ménage un second grenier, les deux niveaux étant éclairés par de petites lucarnes[19].

Chambre de convalescence pour malades et blessés, au deuxième étage du manoir.

Plusieurs motifs convergents expliquent cette rénovation : les besoins d'une famille nombreuse, les espaces d'entreposage qu'exigeaient les activités commerciales de Mauvide, les charges administratives attachées au titre seigneurial et le décorum qu'imposait la nécessité de recevoir dignement parents, partenaires commerciaux, visiteurs de marque et censitaires[11]. La poursuite de la pratique chirurgicale, qui supposait un lieu pour opérer et accueillir des convalescents, a pu jouer également[11] ; l'historien Yvan Fortier avance à ce titre qu'une partie de la maison, peut-être l'étage du carré initial, a pu tenir lieu d'hôpital, ce qui expliquerait la présence d'un lavoir bâti le long du ruisseau coulant à l'est de la demeure[19].

Par ses dimensions et son style, le manoir achevé constitue une résidence plus imposante et plus urbaine que tout ce que comptent alors les campagnes de la Nouvelle-France, à quelques exceptions près[16]. Il s'apparente moins aux autres manoirs seigneuriaux qu'aux demeures de la noblesse et de la bourgeoisie urbaines, notamment au Château Saint-Louis, résidence des gouverneurs, et au château Ramezay, celle du gouverneur de Montréal[16]. L'historien de l'architecture Denis Tétrault y voit un exemple sans équivalent en milieu rural[11]. Le coût d'une telle résidence confirme la rentabilité de la seigneurie de l'île d'Orléans dans les années 1750, du moins pour un propriétaire résidant sur place[16]. Parcs Canada estime toutefois que l'embourgeoisement du terrain et du manoir au cours du XVIIIe siècle paraît attribuable à un propriétaire ultérieur[22].

1779-1926 : Propriétaires successifs et déclin du manoir

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La vente de 1779

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Après la Conquête, Jean Mauvide demeure une figure notable de l'île d'Orléans : il représente sa population à l'Assemblée de la nation en 1765 et négocie alors avec James Murray, gouverneur de la colonie et propriétaire de l'autre moitié de l'île d'Orléans, la répartition des redevances seigneuriales entre eux[23]. Malade et désargenté, il se résout toutefois en février 1779 à vendre ses biens seigneuriaux, comprenant deux moulins à eau, deux moulins à vent et l'île Madame, pour 50 000 livres[11],[14]. Cette décision fait suite à une agression au cours de laquelle des inconnus l'avaient dépouillé de 5 800 livres, blessé au bras et abandonné ligoté dans un bois en bordure du chemin[11].

L'acquéreur est son gendre, le négociant René-Amable Durocher, époux de sa fille aînée Marie-Anne[23]. Le contrat de vente du 15 février 1779, passé devant le notaire Panet, réserve aux vendeurs, leur vie durant, les honneurs et prérogatives du banc seigneurial, le droit d'être considérés à l'église comme s'ils étaient encore propriétaires, le droit de sépulture, ainsi qu'un cheval et sa voiture d'été et d'hiver constamment à leur service[13],[23]. Il garantit également au couple Mauvide-Genest la jouissance de la moitié du manoir, où les vendeurs continuent de résider[11]. Les acquéreurs s'obligent en outre à subvenir aux besoins de leurs parents, qui se « donnent » ainsi à leur fille et à leur gendre[23].

Marie-Anne Genest meurt le 14 juillet 1781, à l'âge de 72 ans, et Jean Mauvide dix mois plus tard, le 12 mai 1782[11],[14]. Il est inhumé dans l'église de Saint-Jean, sous le banc seigneurial, étant l'un des deux seuls seigneurs de l'île d'Orléans auxquels le curé et les paroissiens ont consenti cet honneur[23]. La vente des seuls meubles du manoir, la même année, rapporte plus de 600 livres à chacun des cinq enfants héritiers et suffit à éponger les dettes du défunt[23].

Les Durocher et la fin de la seigneurie familiale (1779-1800)

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Les années 1780 sont peu propices aux négociants canadiens-français, la guerre d'Indépendance américaine ayant consolidé la suprématie des marchands anglais sur le grand commerce d'exportation[23]. René-Amable Durocher éprouve rapidement des difficultés financières et envisage en 1783 et 1784 de revendre la seigneurie, avant de constater qu'il ne le peut sans le consentement de son épouse, des autres enfants Mauvide et du curateur de son beau-frère absent ; le projet est abandonné[23].

Le couple constate par ailleurs une difficulté pratique : le manoir de Saint-Jean se trouve juste à l'extérieur de la moitié de seigneurie qu'il possède, obligeant les censitaires à de longs déplacements pour acquitter leurs redevances, et le domaine seigneurial de cette moitié est situé à Saint-Laurent[23]. René-Amable Durocher y loue d'abord une résidence, puis acquiert une terre et sa maison dont il fait, à compter de mars 1784, un second manoir seigneurial, plus modeste que celui de Saint-Jean mais mieux placé[23]. L'inventaire dressé après son décès donne l'impression d'un partage des rôles, Marie-Anne Mauvide s'occupant des affaires de la seigneurie qu'elle connaissait bien, tandis que son mari conservait son réseau d'affaires de Chambly[23].

Veuve en 1786[23], Marie-Anne Mauvide conserve et administre la seigneurie en partenariat avec les héritiers Durocher : elle signe encore des quittances pour cens et rentes en novembre 1790 et en novembre 1792[23]. Elle s'éteint le 28 mai 1799[11]. L'année suivante, l'armateur québécois Joseph Drapeau acquiert la moitié prééminente de la seigneurie de l'île d'Orléans des héritiers Mauvide et Durocher, par l'entremise d'un syndic, Jean-Baptiste Durocher s'étant révélé insolvable[23]. Le manoir de Saint-Jean cesse dès lors d'être une résidence seigneuriale, la seigneurie et la demeure suivant des voies distinctes.

Le manoir dans la famille Genest (1799-1831)

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Le plafond à caissons de la salle à manger du manoir.

Le manoir demeure entre les mains des héritiers Mauvide. Marie-Anne Genest, veuve de Laurent Mauvide et nièce de sa belle-mère[23], achève en 1799 le remembrement foncier amorcé par son mari, noyé le 21 mai 1792 avec les onze autres membres d'équipage de son embarcation[11]. Le 3 août 1799, elle reçoit successivement au manoir les représentants des héritiers Durocher, puis sa belle-sœur Madeleine et son époux Jean-Pierre Volant, pour acquérir leurs parts d'héritage ; deux jours plus tard, elle conclut avec Marguerite Mauvide, restée célibataire, un arrangement par lequel celle-ci lui cède sa part contre le droit de résider au manoir jusqu'à sa mort[23]. Dès 1796, les veuves qui occupaient la demeure y avaient fait exécuter divers travaux d'aménagement et de réparation par le menuisier québécois Étienne Durocher[23].

D'importants travaux intérieurs sont menés à la fin du XVIIIe siècle. De nouveaux planchers recouvrent les madriers d'origine au rez-de-chaussée, tandis qu'à l'étage de l'allonge et dans les combles, entre les deux cheminées, les madriers de pin sont remplacés par des madriers de tilleul de plus longue portée[19]. Le décor de cette période associe des plinthes constituées de bandes noires peintes à même l'enduit, des poutres et plafonds blancs à l'étage, à l'exception de la chambre la plus à l'ouest où ils sont bleu azur sur des murs badigeonnés de beige, la pièce mitoyenne conservant un très ancien badigeon rose[19]. La pièce voisine du vestibule ouest reçoit alors un plafond à couvre-joint, signe de son importance, puis un plafond à caissons est posé dans la pièce mitoyenne de la cuisine de 1734, vraisemblablement une salle à manger[19]. Au cours du XIXe siècle, la demeure subit également l'influence du style néoclassique, introduit dans l'architecture résidentielle québécoise à partir des années 1810, influence perceptible dans les portails en bois et les lucarnes à pignon[24].

Les Turcotte et le déclin (1831-1926)

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Le manoir Mauvide-Genest en 1924, deux ans avant son acquisition par le juge Joseph-Camille Pouliot. Les murs et la toiture sont alors fortement dégradés.

La propriété reste dans la famille Genest jusqu'en 1831, année où elle est acquise par le menuisier et cultivateur François-Marc Turcotte (1808-1885)[24]. Vers le milieu du XIXe siècle, on envisage un temps d'occuper les combles : les madriers des planchers, sauf à l'extrémité ouest, sont retournés de manière à offrir une belle surface dans le grenier, et trois grandes lucarnes d'une symétrie un peu forcée sont construites[19].

Le 8 avril 1874, François-Marc Turcotte fait donation du manoir à son fils Hubert, qui entreprend bientôt des travaux comprenant la division de l'intérieur en plusieurs logements[24]. Son fils, également prénommé Hubert (1871-1956), en devient propriétaire exclusif de 1908 à 1926[21].

Le bâtiment se dégrade fortement au cours de cette période. Lorsqu'il change de mains en 1926, la cave est régulièrement inondée faute d'entretien, une partie du rez-de-chaussée a servi d'étable, les restes de papier peint pendent en lambeaux et la toiture s'est effondrée en maints endroits. Le 31 juillet 1926, Hubert Turcotte vend le manoir au juge Joseph-Camille Pouliot pour la somme de 1 000 dollars, devant le notaire F.-X. Lemieux[21].

1926-1974 : la période Pouliot

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L'acquisition et la restauration

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Le manoir Mauvide-Genest en 1930. La restauration de 1926-1927, menée par Lorenzo Auger, y a introduit plusieurs éléments absents du bâtiment d'origine, le juge Joseph-Camille Pouliot souhaitant lui rendre son cachet d'antique demeure seigneuriale.

Le 31 juillet 1926, le juge Joseph-Camille Pouliot (1865-1935), magistrat d'Arthabaska et descendant de la famille Genest, achète le manoir et une partie du terrain pour 1 000 dollars[21],[24]. Venu sur l'île d'Orléans pour y voir la première demeure de sa grand-mère Genest, il juge nécessaire non seulement de nettoyer la maison, mais d'en refaire les cheminées et d'en renouveler la toiture[25]. Cette acquisition constitue l'un des premiers gestes de conservation du patrimoine à l'île d'Orléans, à une époque où l'intérêt de la population pour la mise en valeur du patrimoine demeure embryonnaire et où la législation québécoise, adoptée en 1922, vise davantage les monuments et les œuvres d'art que les objets usuels[17],[24].

Pouliot confie le chantier à l'architecte lévisien Lorenzo Auger (1879-1942), antiquaire et restaurateur du Moulin de Vincennes[25]. Les travaux débutent peu après l'acquisition et s'achèvent au cours de l'année 1927[25]. Outre les réparations d'urgence aux deux cheminées, à la toiture et aux enduits de la façade, Auger ajoute une lucarne au versant ouest, remplace les deux portes de la façade, substitue des contrevents aux persiennes, ferme l'entrée de cave du mur nord et perce une ouverture dans la partie ouest de la demeure[25]. Il s'entoure d'artisans locaux, dont l'ouvrier Albert Royer, le maçon Pierre Gosselin et le forgeron Dollard Prémont, de Saint-Jean, les ouvriers Joseph Lepage et Arthur Labbé, de Saint-François, et le plombier Eugène Pouliot, de Saint-Laurent[25]. L'intervention ne parvient toutefois pas à enrayer la pourriture qui gagne le pied des arbalétriers, ronge les sablières et affaiblit l'extrémité des poutres engagées dans la maçonnerie[19].

En 1928, Pouliot acquiert d'Hubert Turcotte une portion supplémentaire du terrain, du côté nord-est, comprenant un hangar[21]. Il en fait démolir une partie l'année suivante et en emploie le bois à la construction d'une chapelle privée, conçue par Lorenzo Auger et érigée du côté est du manoir[25]. La décoration intérieure est l'œuvre de Berthe et Françoise Pouliot, et la dorure de l'autel celle du décorateur A. Ferland, de Sainte-Marie-de-Beauce[25]. Une cuisine d'été, depuis démolie, est élevée au nord à la même période[24]. La chapelle est bénie le 15 septembre 1929 par le cardinal Raymond-Marie Rouleau, à l'occasion des fêtes du 250e anniversaire de la paroisse de Saint-Jean ; c'est par son intercession que le juge avait obtenu de Pie XI l'autorisation d'y faire célébrer la messe[21],[25].

La collection et le « musée du terroir »

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Dès 1926, pendant que se déroulent les travaux, Pouliot entreprend de meubler le manoir, dont le mobilier d'origine avait disparu[25]. Il parcourt à cette fin l'île d'Orléans et des localités environnantes[25],[26]. La collection ainsi constituée procède de deux sources distinctes. La première réunit des meubles, accessoires domestiques, appareils d'éclairage, outils, instruments et objets de culte relevant de la tradition paysanne à laquelle le juge se rattachait par ses ancêtres Pouliot de Saint-Laurent, auxquels s'ajoutent des pièces plus soignées provenant, selon des notes manuscrites, du manoir Dénéchaud de Berthier-sur-Mer[24],[26]. La seconde, plus abondante, se compose de mobilier de style victorien alors purement utilitaire, venu non de l'île mais de Rivière-du-Loup, dont le juge était originaire, ainsi que de Québec et de ses environs[25],[26].

L'ensemble, qui compte plus de mille objets outre un fonds d'archives et de photographies, est présenté par son propriétaire comme un « musée du terroir », accessible sur invitation[25],[26]. Par cette démarche, Pouliot précède les figures que l'on range parmi les précurseurs de l'étude de la culture matérielle au Québec, tels Marius Barbeau, Jean Palardy, Michel Lessard ou Robert-Lionel Séguin[26]. Il participe cependant d'une idéologie que partagent alors des intellectuels nationalistes comme Lionel Groulx et Adjutor Rivard, prônant le retour aux valeurs traditionnelles de la terre, de la famille, de la langue et de la religion catholique[26]. L'ethnologue Bernard Genest estime que les objets rassemblés forment un tout cohérent livrant une image sans doute assez éloignée de la vérité historique, mais rendant compte d'une conception de l'histoire répandue chez les intellectuels canadiens-français du début du XXe siècle[26].

Un lieu de réception

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Membre d'une éminente famille libérale dont le père, le frère et le neveu ont représenté la circonscription de Témiscouata à la Chambre des communes pendant près de quarante ans, Pouliot fait du manoir un lieu de réception mondaine[27]. La pratique s'inscrit dans un mouvement plus large : depuis la seconde moitié du XIXe siècle, nombre de médecins, d'avocats et d'hommes politiques passent l'été dans leurs résidences de Sainte-Pétronille, mais la demeure du juge retient davantage l'attention par son ancienneté et par sa collection.

Dès 1926, le manoir reçoit la visite du premier ministre du Québec Louis-Alexandre Taschereau, ancien compagnon d'études du juge, puis celles du jeune avocat Louis Saint-Laurent, du ministre des Terres et Forêts Honoré Mercier fils et du lieutenant-gouverneur Henry George Carroll[27]. En 1928, Rodolphe Lemieux, président de la Chambre des communes et frère de l'épouse du juge, Eugénie Lemieux, signe le livre d'or[27]. Profitant de la réputation de l'île, que les guides touristiques décrivent alors comme le berceau de la civilisation française en Amérique, Pouliot s'emploie à inscrire le manoir aux programmes des dignitaires de passage à Québec[27]. Eleanor Roosevelt s'y rend en 1933, et les années 1930 voient s'y succéder l'académicien Henry Bordeaux, le gouverneur général Lord Tweedsmuir et le prince Yasuhito Matsudaira, frère de l'empereur Hirohito[27].

Après le décès du juge en 1935, sa veuve, son fils et l'épouse de celui-ci continuent d'accueillir les visiteurs, mais les réceptions s'espacent après la mort de la châtelaine[27]. La vocation des lieux change en 1974, année où le manoir devient un musée[27].

La mise en récit du manoir

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Le juge Pouliot n'entend pas seulement restaurer un bâtiment : il l'inscrit dans un récit historique reliant le témoin du Régime français à l'épopée canadienne, sur fond de reconnaissance envers l'héritage des ancêtres[25]. Il présente le manoir comme le plus considérable édifice de l'île d'Orléans, préservé par les descendants de la famille Genest, et son acquisition comme le geste d'un descendant venu le rétablir dans son cachet d'antique demeure féodale pour le transmettre à ses enfants[25].

C'est dans cette perspective que s'inscrit l'épisode des boulets attribués au bombardement anglais de Saint-Jean, en juin 1759. À l'automne 1928, l'ancien propriétaire Hubert Turcotte fils et un résidant de Saint-Jean, Adelme Fortier, déclarent solennellement devant le notaire François-Xavier Lemieux que les boulets conservés à l'étage supérieur du manoir proviennent bien de ce bombardement[21],[25]. Quelques jours plus tard, Albert Royer et Pierre Gosselin, qui avaient participé à la restauration, certifient devant le même notaire que quatorze marques de boulets avaient été découvertes dans la façade à l'été 1926 et que leur dimension correspondait à celle des projectiles conservés[21],[25]. Ces témoignages, recueillis plus de cent soixante-cinq ans après les faits et à la demande du propriétaire, relèvent d'une démarche de validation a posteriori ; les empreintes mises au jour lors de la restauration d'Auger auraient par la suite été jugées non authentiques et supprimées lors de l'intervention de la fin des années 1990[25].

1974 à aujourd'hui : Protection patrimoniale et vocation muséale

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Les statuts de protection

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Le manoir Mauvide-Genest est classé immeuble patrimonial par le ministre de la Culture et des Communications du Québec le 8 décembre 1971[24]. La protection s'étend à l'extérieur et à l'intérieur du manoir ainsi qu'à deux dépendances anciennes, le pavillon d'été et la remise, de même qu'au terrain[24]. Le manoir fait l'objet de quatre catégories de conservation, portant respectivement sur l'extérieur, l'intérieur, le terrain et le site archéologique qui lui est associé, ce dernier étant inscrit à l'Inventaire des sites archéologiques du Québec[24]. Le manoir est par ailleurs compris dans le site patrimonial de l'Île-d'Orléans, territoire classé arrondissement historique en 1970[28].

Sur recommandation de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada, le manoir est désigné lieu historique national du Canada le 20 novembre 1993, en vertu de la Loi sur les lieux et monuments historiques[22]. Deux motifs sont invoqués : le manoir constitue un exemple particulièrement remarquable des manoirs seigneuriaux édifiés en contexte rural vers le milieu du XVIIIe siècle, et ses liens étroits avec l'ancienne seigneurie de l'île d'Orléans, elle-même désignée lieu historique national, en font un témoin de l'importance historique nationale du régime seigneurial[22]. Une plaque commémorative est apposée sur les lieux[22].

La valeur historique du manoir tient au fait que, plus vaste que les habitations ordinaires, le manoir servait à la fois de résidence au seigneur et de lieu de perception des cens et rentes, et celui de Saint-Jean figure parmi les plus anciennes demeures seigneuriales subsistant au Québec[24]. Parcs Canada rattache pour sa part la valeur patrimoniale à la forme, aux matériaux et au cadre rural de la résidence, ainsi qu'à l'illustration qu'elle donne de la subdivision des terres sous le régime seigneurial : par ses dimensions, sa proximité du fleuve Saint-Laurent et d'un ruisseau et l'accès à un lot boisé, la propriété présente toutes les caractéristiques d'une seigneurie rurale de la Nouvelle-France[22]. Le vaste terrain planté d'arbres qui se prolonge jusqu'au fleuve, l'alignement des longs champs étroits perpendiculaires à celui-ci et les vestiges archéologiques de bâtiments anciens comptent parmi les éléments caractéristiques retenus[22],[24].

À cette valeur historique s'ajoute une valeur architecturale, la demeure témoignant de l'architecture d'inspiration française par sa maçonnerie de pierre crépie, son haut toit à croupes couvert de bardeaux de cèdre, ses fenêtres à battants à petits carreaux et ses larges souches de cheminée[24]. Contrairement à l'usage courant, le manoir n'est pas isolé de la route par une grande étable, ce qui accroît sa présence dans le paysage insulaire[22].

L'acquisition de 1999 et la restauration de 2000-2001

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En 1999, l'ancienne résidence seigneuriale est acquise par la Société de développement de la seigneurie Mauvide-Genest et la Fondation des seigneuries de l'île d'Orléans[24],[29]. La désignation fédérale de 1993 ouvre l'accès au Programme de partage des frais du gouvernement canadien, et des discussions s'engagent entre le ministère du Patrimoine canadien et la Société[19]. Une entente signée le 8 mai 2000 lance le chantier, mené de concert avec le ministère de la Culture et des Communications du Québec, le Fonds de développement économique de la région de la Capitale-Nationale, le Conseil régional de concertation et de développement de la région de Québec, le Fonds de développement touristique et la Fondation des seigneuries de l'île d'Orléans, avec pour objectif de faire du manoir un outil d'interprétation du système seigneurial sous le Régime français[19].

Réalisée en 2000 et 2001, l'intervention met le bâtiment à l'abri des eaux de surface, l'équipe d'un chauffage et d'une ventilation adéquats ainsi que de gicleurs discrets, et isole la toiture par l'extérieur avant de la recouvrir de bardeaux sur voliges et chambre d'air[19]. Les bases des arbalétriers, pratiquement disparues, sont refaites en bois et une nouvelle sablière remplace l'ancienne, réduite en poussière ; des étriers métalliques plongeant dans la maçonnerie viennent renforcer les poutres, certaines devant être remplacées[19]. La très grande partie des planchers anciens est conservée, et les issues de secours ainsi que les accessoires d'accès universel sont reportés hors du carré historique, dans une annexe arrière s'accordant à l'architecture ancienne par son profil tout en s'en distinguant par sa facture[19]. À l'intérieur, l'enduit ancien est conservé dans la mesure du possible et complété par des enduits imitant les anciens, les couleurs étant appliquées suivant la gamme chromatique propre à chaque pièce et la quincaillerie manquante reproduite[19]. Le manoir reçoit à l'été 2002 le Prix de l'Île dans la catégorie Restauration[19].

Le centre d'interprétation

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Devenu musée en 1974, le manoir accueille depuis 2001 le Centre d'interprétation du système seigneurial sous le Régime français[27]. Une exposition rappelant le souvenir du juge Pouliot et l'histoire récente du lieu y est présentée depuis 2011[27]. Les abords du manoir ont fait l'objet de deux campagnes de fouilles archéologiques, l'une au début des années 2000 et l'autre dans les années 2010, qui ont livré des fragments de terrines, des morceaux de pipes et des clous forgés sur l'île[29]. La gestion du lieu relève aujourd'hui de la Fondation du Manoir Mauvide-Genest, dont la mission consiste à posséder, restaurer, mettre en valeur et exploiter le manoir et son site, et à y permettre la tenue d'activités muséales, éducatives, culturelles et touristiques[29].

Exemptée de taxes foncières depuis 2004 en vertu d'une autorisation de la Commission municipale du Québec, la propriété a fait l'objet d'un litige avec la municipalité de Saint-Jean, qui a réclamé près de 30 000 dollars à la Société de développement de la seigneurie Mauvide-Genest à titre de compensation pour les services municipaux[30].

Architecture et description

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Implantation

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Le manoir s'élève sur la rive sud de l'île d'Orléans, à l'entrée du village de Saint-Jean, sur une vaste propriété boisée bordée par le fleuve Saint-Laurent[24]. Le chemin Royal, qui fait le tour de l'île, traverse le site et le divise en deux parties : un petit lot au sud, près du fleuve, et un grand lot compris entre la route et une petite colline boisée sur laquelle se dresse la demeure[22]. Contrairement à l'usage courant, le manoir n'est pas isolé de la route par une grande étable, ce qui accentue sa présence dans le paysage[22]. L'implantation sur une élévation, la proximité du fleuve et d'un ruisseau, la présence de la colline boisée à l'arrière ainsi que l'alignement des longs champs étroits perpendiculaires au fleuve comptent parmi les éléments caractéristiques retenus lors de la désignation fédérale[22].

Le corps principal

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Le manoir présente un imposant volume de plan rectangulaire, à deux étages et demi[24]. Il est coiffé d'un haut toit à croupes légèrement retroussées, aux versants abrupts, que ponctuent de petites lucarnes[22]. Cette forme de toiture, peu fréquente dans les traditions architecturales québécoises, s'accompagne d'un parti inhabituel : la toiture, relativement basse, repose sur des murs sensiblement plus hauts que ne le veut la tradition, l'abaissement du toit ayant appelé un renforcement des murs pour supporter le poids de la neige[21]. Les deux larges souches de cheminée en pierre, surmontées d'épis, ont par ailleurs quitté les extrémités du toit pour se rapprocher du centre du bâtiment, disposition qui assurait un meilleur chauffage d'une demeure de cette ampleur[21].

La construction associe la pierre et le bois selon un mode vernaculaire[22]. La maçonnerie de pierre est crépie, le mur pignon ouest reçoit un parement et la couverture est en bardeaux de cèdre[24]. La façade, orientée au sud, compte neuf baies régulièrement disposées et deux portes[22]. Les fenêtres rectangulaires à battants et à petits carreaux sont inscrites dans des chambranles de bois ou de pierre, tandis que les portes de bois à panneaux, surmontées d'une imposte vitrée, s'inscrivent dans des portails néoclassiques ; les lucarnes sont à pignon[24]. Ces portails et ces lucarnes témoignent de l'influence du style néoclassique, introduit dans l'architecture résidentielle québécoise à partir des années 1810[24]. Une large corniche moulurée et des planches cornières complètent le traitement extérieur[24].

La charpente du toit, complexe, est constituée de pièces d'épinette formant une série de fermes maîtresses dont les arbalétriers, fait inhabituel pour une charpente de cette dimension, ne reposent que sur une seule sablière ; un plancher de madriers jeté sur les entraits retroussés y ménage un second grenier, les deux niveaux étant éclairés par les petites lucarnes[19].

La distribution et le décor intérieurs

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La distribution spatiale conçue par Jean Mauvide a été presque intégralement conservée[19]. Elle repose sur la pratique française de la mitoyenneté des pièces, accentuée par l'alignement des portes qui les relient les unes aux autres[19],[25]. Les chambres n'occupent pas toute la profondeur du carré : elles s'arrêtent à une cloison délimitant une aire de circulation, sorte de vestibule ménagé derrière les pièces en enfilade[19]. Ce système de distribution sans hall ni couloir, où l'on traverse successivement la salle, l'antichambre et les cabinets pour aller du vestibule à la chambre, a cours au Québec jusqu'à la fin du XVIIIe siècle[25]. À l'extrémité ouest, l'entrée principale ouvrait sur un vestibule pourvu d'un âtre ; vers l'arrière, un cabinet était réchauffé par un petit foyer dont la souche émergeait du carré maçonné, à la base du versant arrière du toit[19]. La demeure compte cinq foyers ainsi qu'un four à pain au sous-sol[24],[31].

Le décor intérieur, mis en place sous le Régime français puis retouché au tournant du XIXe siècle, associait des plinthes constituées, à une exception près, de bandes noires peintes à même l'enduit[19]. Le plafond et les poutres de la cuisine, au rez-de-chaussée du carré de 1734, n'étaient colorés que par la fumée de l'âtre, tandis que poutres et plafonds étaient blancs à l'étage, sauf dans la chambre de l'extrême ouest où ils étaient bleu azur sur des murs badigeonnés de beige, la pièce mitoyenne conservant un très ancien badigeon rose[19]. Deux plafonds et leurs poutres étaient également peints en bleu azur au rez-de-chaussée[19]. La pièce mitoyenne du vestibule ouest reçut un plafond à couvre-joint, signe de son importance, et un plafond à caissons fut posé dans la pièce voisine de la cuisine de 1734, vraisemblablement une salle à manger, où une plinthe de bois et des panneaux menuisés recouvrant les épais linteaux des embrasures vinrent souligner l'espace[19]. Les plafonds à caissons, les moulures, les plinthes et les portes menuisées figurent parmi les éléments intérieurs protégés[24], de même que subsistent des éléments d'ameublement et des ferrures du XVIIIe siècle[22].

La chapelle et les dépendances

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Annexée en 1929 du côté est du manoir[25], la chapelle est un petit bâtiment de bois d'architecture traditionnelle, de plan rectangulaire et d'un seul étage[24]. Elle est coiffée d'un toit à croupes légèrement retroussées couvert de bardeaux de cèdre, que surmonte un clocher à une lanterne posé sur le faîte ; sa porte à double vantail est encadrée de portails à arc surbaissé et ses fenêtres sont rectangulaires[24].

Deux dépendances anciennes subsistent sur la propriété, le pavillon d'été et la remise, toutes deux couvertes par le classement de 1971[24]. Une cuisine d'été élevée au nord en 1929 a depuis été démolie[24], et une annexe arrière, construite lors de la restauration de 2000-2001 pour accueillir les issues de secours et les accessoires d'accès universel, s'accorde à l'architecture ancienne par son profil tout en s'en distinguant par sa facture[19]. Les vestiges d'un lavoir bâti le long du ruisseau qui coule à l'est de la demeure subsistent par ailleurs dans le sol, dépendance rare dont la présence pourrait s'expliquer par les besoins de l'entretien domestique et hospitalier de la maison[19].

Fouilles archéologiques

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Un site inscrit à l'Inventaire des sites archéologiques du Québec est associé au manoir[24]. Sa protection est assurée par l'une des quatre catégories de conservation retenues lors du classement de 1971, laquelle vise spécifiquement le site archéologique associé au bien classé[24]. Les vestiges archéologiques de bâtiments anciens comptent par ailleurs parmi les éléments caractéristiques retenus lors de la désignation du manoir comme lieu historique national du Canada[22].

Les abords de la demeure ont fait l'objet de deux campagnes de fouilles, l'une au début des années 2000 et l'autre dans les années 2010[29]. Le mobilier archéologique mis au jour comprend des fragments de terrines, des morceaux de pipes et des clous forgés sur l'Île d'Orléans même[29].

La mise au jour d'un quadrilatère de céramiques à proximité du manoir a conduit à supposer que Jean Mauvide y avait aménagé un espace spécialement destiné aux opérations chirurgicales[11]. Cette hypothèse rejoint celle qui voit dans une partie de la maison, peut-être l'étage du carré initial, un lieu ayant pu tenir lieu d'hôpital, la pratique consistant pour un chirurgien à héberger ses patients étant courante sous le Régime français[11],[19]. Les artéfacts issus de ces fouilles, relevant aussi bien du Régime français que du Régime anglais et de l'époque contemporaine, devaient faire l'objet d'une exposition au manoir[29].

Notes et références

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  1. 1 2 3 4 « Introduction : Découvrir et redécouvrir l’île d’Orléans », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : De chirurgien à seigneur de l’île d’Orléans au XVIIIe siècle, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 9-15
  2. Raymond Létourneau situe l'érection de la paroisse de Saint-Jean par Mgr de Saint-Vallier au 18 septembre 1694 et son érection canonique au 26 août 1714, la date de 1680 correspondant à l'ouverture des registres paroissiaux.
  3. Lise Langlois, Reproduction sociale à l'île d'Orléans : stratégies, transmission du patrimoine et migrations sous le régime français, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, , 154 p., p. 11
  4. 1 2 Dave Noël, La guerre de la Conquête et les populations civiles canadiennes : Le cas de l’Île d’Orléans (1750-1765), Montréal, Université de Montréal, , 108 p., p. 15
  5. Lise Langlois, Reproduction sociale à l'île d'Orléans : stratégies, transmission du patrimoine et migrations sous le régime français, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, , 154 p., p. 100
  6. 1 2 3 4 « Le dernier endroit dans l’univers ! », dans Benoît Grenier, Persistances seigneuriales : Histoire et mémoire de la seigneurie au Québec depuis son abolition, Québec, Éditions du Septentrion, , 264 p. (ISBN 978-2-8979-1432-5), p. 34-62
  7. Dave Noël, La guerre de la Conquête et les populations civiles canadiennes : Le cas de l’Île d’Orléans (1750-1765), Montréal, Université de Montréal, , 108 p., p. 14
  8. 1 2 3 4 5 Dave Noël, La guerre de la Conquête et les populations civiles canadiennes : Le cas de l’Île d’Orléans (1750-1765), Montréal, Université de Montréal, , 108 p., p. 10-11
  9. Cette appellation officielle, née de l'érection en comté, ne s'impose pas dans l'usage courant, qui conserve le nom d'île d'Orléans.
  10. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 « Jean Mauvide acquiert tous les droits du seigneur pour trois ans », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : De chirurgien à seigneur de l’île d’Orléans au XVIIIe siècle, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 89-105
  11. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 Éric Major, « Jean Mauvide, un seigneur de l’île d'Orléans (1701-1782) », Histoire Québec, vol. 9, no 2, , p. 15-20 (lire en ligne Accès libre [PDF])
  12. 1 2 « Le chirurgien Jean Mauvide et la Nouvelle-France de 1720 », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : De chirurgien à seigneur de l’île d’Orléans au XVIIIe siècle, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 17-28
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  15. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 « Le commerçant Jean Mauvide », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : De chirurgien à seigneur de l’île d’Orléans au XVIIIe siècle, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 45-61
  16. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 « Intégration de Jean Mauvide à la communauté de Saint-Jean », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : De chirurgien à seigneur de l’île d’Orléans au XVIIIe siècle, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 63-88
  17. 1 2 3 Bernard Genest, « La Maison Genest-LaRue », Rabaska : Revue d'ethnologie de l'Amérique française, vol. 21, , p. 155–166 (lire en ligne Accès libre [PDF])
  18. L'historien Martin Fournier date cet acte du 27 mars 1734 et l'attribue au notaire Bonneau, tandis que les historiens Raymond Létourneau et Éric Major le situent au 24 mars 1734 dans le greffe de François Barbel.
  19. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 Yvan Fortier, « Les quatre temps du manoir Mauvide-Genest », Continuité, no 96, , p. 14-16 (lire en ligne Accès libre [PDF])
  20. Le tableau chronologique du Répertoire du patrimoine culturel du Québec mentionne un agrandissement daté de 1738-1746, mais le corps de la notice rattache explicitement ces années à l'agrandissement de la propriété foncière par l'acquisition de terres voisines, et non à une campagne de construction.
  21. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Raymond Létourneau, Un visage de l'Île d'Orléans : Saint-Jean, Québec, Corporation des Fêtes du Tricentenaire de St-Jean, , 436 p., p. 25-28
  22. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 Parcs Canada, « Lieu historique national du Canada du Manoir-Mauvide-Genest » Accès libre, sur pc.gc.ca (consulté le )
  23. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 « Une décennie éprouvante à l’île d’Orléans : 1756-1766 », dans Martin Fournier, Jean Mauvide : de chirurgien à seigneur de l'Île d'Orléans, Québec, Éditions du Septentrion, , 194 p. (ISBN 978-2-8944-8380-0), p. 131-144
  24. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « Manoir Mauvide-Genest » Accès libre, sur patrimoine-culturel.gouv.qc.ca, (consulté le )
  25. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 « Voyage au berceau de la Nouvelle-France. Joseph-Camille Pouliot, la restauration du manoir Mauvide-Genest et l’île d’Orléans au tournant des années 1930 », dans Étienne Berthold, Patrimoine, culture et récit. L'île d'Orléans et la place Royale de Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, , 234 p. (ISBN 978-2-7637-9848-6), p. 77-115
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  31. Alexandra Perron, « Manoir Mauvide-Genest: l'opulence à l'époque du Régime français » Accès libre, sur lesoleil.com, (consulté le )

Annexes

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