Manuel Ier Comnène
Manuel Ier Comnène (en grec : Μανουὴλ Κομνηνός), né le et mort le , est un empereur byzantin de la dynastie des Comnènes, qui règne de 1143 à sa mort. Quatrième fils de Jean II Comnène, il est désigné pour lui succéder au détriment de son frère aîné Isaac. Souverain énergique, personnellement engagé dans la conduite de la guerre comme dans le gouvernement et les controverses religieuses, il poursuit l'œuvre de restauration de la puissance byzantine entreprise par son grand-père Alexis Ier Comnène et son père, mais lui donne une ampleur et des orientations nouvelles.
| Manuel Ier Comnène | |
| Empereur byzantin | |
|---|---|
Manuel Ier Comnène d'après une miniature du XIIe siècle. | |
| Règne | |
| - 37 ans, 5 mois et 16 jours |
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| Période | Comnène |
| Précédé par | Jean II Comnène |
| Suivi de | Alexis II Comnène |
| Biographie | |
| Naissance | |
| Décès | (à 61 ans) |
| Père | Jean II Comnène |
| Mère | Irène de Hongrie |
| Épouse | Berthe de Sulzbach Marie d’Antioche |
| Descendance | Marie Anne Alexis II Comnène |
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Son règne est marqué par une politique extérieure particulièrement active. Manuel cherche à rétablir l'influence impériale en Italie, affronte le royaume de Sicile et entretient des relations complexes avec la papauté, les républiques maritimes italiennes et le Saint-Empire. Dans les Balkans, ses interventions aboutissent à une victoire décisive sur le royaume de Hongrie en 1167 et à l'extension de l'influence byzantine sur une partie de la région. En Orient, il impose temporairement sa prééminence à la principauté d'Antioche et au royaume de Jérusalem, tout en contenant le sultanat de Roum. Sa tentative de porter un coup décisif aux Seldjoukides se solde toutefois par la défaite de Myrioképhalon en 1176, sans entraîner l'effondrement de la position byzantine en Anatolie.
À l'intérieur de l'Empire, Manuel s'appuie sur le système de gouvernement familial mis en place par les premiers Comnènes, tout en exerçant un pouvoir fortement personnalisé. Son long règne correspond à une période de prospérité économique et d'intense activité diplomatique et culturelle, mais aussi à des dépenses militaires importantes et à une présence croissante des marchands occidentaux. Attiré par certains usages latins sans renoncer à une conception profondément byzantine de la fonction impériale, Manuel entretient des rapports étroits mais parfois conflictuels avec l'Église et intervient personnellement dans les débats théologiques. À sa mort, l'Empire demeure une puissance majeure de la Méditerranée orientale, mais la minorité de son fils Alexis II Comnène fragilise un système politique largement dépendant de l'autorité personnelle du souverain. Les crises qui suivent son décès et conduisent à l'avènement sur le trône de son frère, Andronic Ier Comnène, ont longtemps favorisé une appréciation négative de son règne, tandis que l'historiographie récente tend à réévaluer la cohérence de sa politique et l'étendue des ressources dont dispose encore l'Empire sous son gouvernement.
Sources
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Le règne de Manuel Ier est relativement bien documenté, par une diversité de sources. Du côté des Byzantins, deux auteurs se dégagent. D'abord, Jean Cinnamus, auteur d'une histoire des règnes de Jean II Comnène et Manuel Ier qui s'interrompt brutalement en 1176, ne couvrant pas les dernières années du règne de Manuel, est un fervent défenseur de l'empereur, dont il est un contemporain et un contempteur des Occidentaux et des croisés. Du fait de cette proximité avec Manuel, Cinnamus a parfois été considéré comme une sorte d'historien officiel de l'empereur, ce qui a souvent amené les historiens modernes à s'en méfier[1]. Nicétas Choniatès est l'autre historien majeur du XIIe siècle byzantin. Écrivant plus tardivement, puisqu'il meurt en 1217, il a une vingtaine d'années à la mort de Manuel et se réfère donc plutôt à des témoignages ou à des écrits existants pour décrire le règne de l'empereur, dont il est aussi un admirateur.
En raison du phénomène des croisades, les sources latines peuvent aussi être convoquées, bien qu'elles présentent parfois un biais anti-byzantin assez fort, généralement atténué en ce qui concerne Manuel Ier. Parmi les auteurs figurent Eudes de Deuil, qui narre la deuxième croisade de Louis VII le Jeune, ou encore Guillaume de Tyr. Logiquement, leurs écrits se concentrent sur le passage de la croisade et sur les événements en Terre Sainte, ainsi que sur les relations entre les croisés et les Byzantins.
Origines et accession au trône
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Manuel Comnène naît le . Il est le quatrième fils de l'empereur Jean II Comnène et de l'impératrice Piroska-Irène, fille du roi Ladislas Ier de Hongrie. Par son père, il appartient à la dynastie des Comnène, au pouvoir depuis l'avènement de son grand-père Alexis Ier Comnène en 1081. Sa position familiale ne le destine toutefois pas à régner : trois fils de Jean II, Alexis, Andronic et Isaac, le précèdent dans l'ordre de succession[2].
Les sources sont peu disertes sur l'enfance et la formation de Manuel. Comme les autres princes de la dynastie, il est cependant associé assez tôt aux activités militaires de son père. Il accompagne notamment Jean II dans ses dernières campagnes en Anatolie et en Cilicie. Les récits postérieurs insistent particulièrement sur ses qualités guerrières : Jean Kinnamos, qui écrit sous le règne de Manuel et lui est très favorable, en fait l'un des éléments justifiant sa future accession au trône[3]. Cette présentation doit toutefois être rapprochée de la place centrale qu'occupe ensuite l'idéal de l'empereur guerrier dans la représentation du souverain[4].
La question de la succession change brutalement en 1142. Alexis, fils aîné de Jean II et associé au trône depuis 1122, meurt au cours d'une campagne en Anatolie. Son frère Andronic, chargé de ramener sa dépouille à Constantinople, meurt à son tour pendant le voyage. Isaac et Manuel deviennent dès lors les deux fils survivants susceptibles de succéder à leur père, avec l'avantage de l'âge pour Isaac[3]. La disparition successive des deux aînés fait ainsi de Manuel, jusque-là éloigné de la succession, un prétendant possible au trône.
Au printemps 1143, alors qu'il mène une campagne en Cilicie, Jean II est mortellement blessé lors d'un accident de chasse. Peu avant sa mort, le , il désigne Manuel comme son successeur au détriment d'Isaac. Kinnamos et Nicétas Choniatès attribuent notamment ce choix aux qualités personnelles et militaires du jeune prince[5],[6]. Cette explication, issue des sources narratives, doit cependant être considérée avec prudence : la préférence de Jean II pour son plus jeune fils est certaine, mais les arguments prêtés à l'empereur participent aussi à la légitimation d'une succession qui déroge à l'ordre attendu entre les deux frères survivants. Michael Angold souligne ainsi que, malgré la désignation paternelle, les droits de Manuel au trône ne sont alors nullement incontestables[7]. Jean II prend d'ailleurs la précaution d'exiger un serment de l'armée en faveur de Manuel Comnène[8].
La mort de Jean II place Manuel dans une situation délicate. Il se trouve avec l'essentiel de l'armée en Cilicie, à environ 800 km de Constantinople, tandis qu'Isaac réside dans la capitale et y dispose de partisans. Or le contrôle de Constantinople, du palais et des institutions qui consacrent l'autorité impériale est déterminant pour assurer la succession. La situation est encore compliquée par la vacance du patriarcat après la mort de Léon Stypès quelques mois auparavant[7].
Manuel bénéficie toutefois du soutien de Jean Axouch, grand domestique et principal chef militaire de son père. Celui-ci gagne rapidement Constantinople, où Isaac est placé sous surveillance et où les dispositions nécessaires sont prises pour assurer l'accession de Manuel[9]. Manuel ne rejoint pas immédiatement la capitale : il demeure encore environ un mois en Cilicie après la mort de son père, notamment pour régler les affaires laissées par la campagne[10],[11].
La consolidation de son autorité passe également par l'Église. En l'absence de patriarche, le clergé de Sainte-Sophie constitue un acteur important de la succession. Manuel obtient son soutien en lui accordant par chrysobulle un supplément annuel de deux cents pièces d'argent. Pour Angold, ces concessions témoignent précisément de la fragilité initiale de la position du nouvel empereur[7]. Après l'élection de Michel II Courcouas au patriarcat, Manuel est finalement couronné à Sainte-Sophie. Les circonstances de cette cérémonie semblent avoir accordé une importance particulière à l'onction et à la consécration religieuse du souverain, ce qu'Angold rapproche des contestations possibles de la légitimité de son accession[12].
Une fois son autorité assurée, Manuel fait libérer Isaac et se réconcilie publiquement avec lui[13]. Son accession n'en constitue pas moins un tournant inattendu : en moins de deux ans, la mort de ses deux frères aînés, la décision de Jean II puis la maîtrise rapide de Constantinople ont porté sur le trône un prince de vingt-quatre ans qui occupait initialement une position secondaire au sein de la famille impériale.
Les premières années du règne (1143-1146)
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Consolider le pouvoir et les alliances
modifierMalgré la rapidité avec laquelle Manuel s'assure de Constantinople, les conditions de son accession continuent de peser sur les premières années de son règne. Son frère Isaac, écarté de la succession alors qu'il est l'aîné des fils survivants de Jean II Comnène, conserve des soutiens importants, notamment celui de Jean Axouch, principal collaborateur de leur père. D'autres membres de la famille impériale peuvent également apparaître comme des rivaux potentiels. Jean Roger, époux de la sœur de Manuel et lui-même issu de l'aristocratie normande, tente ainsi de profiter de l'absence de descendance du nouvel empereur pour organiser un complot. Plus largement, les circonstances de son avènement contraignent Manuel à affermir une autorité qui, contrairement à ce que laisse entendre la propagande impériale ultérieure, ne s'impose pas immédiatement comme incontestable[14].
Dans un premier temps, Manuel s'inscrit largement dans la continuité de la politique de son père. Il conserve notamment Jean Axouch à la tête de l'armée malgré les sympathies de celui-ci pour Isaac. Sur le plan extérieur, il cherche également à achever les entreprises engagées par Jean II. Il maintient les prétentions byzantines sur la principauté d'Antioche, où une intervention militaire en 1144-1145 contribue à contraindre Raymond de Poitiers à venir reconnaître l'autorité impériale à Constantinople[14],[15]. Pour autant, Manuel ne reprend pas immédiatement le vaste projet d'expédition syrienne qui avait occupé les dernières années du règne précédent et privilégie dans un premier temps des objectifs plus limités[16].
La continuité avec Jean II apparaît également dans les relations avec le Saint-Empire. Avant même que Manuel ne soit appelé à régner, son père a négocié son mariage avec Berthe de Sulzbach, belle-sœur de Conrad III de Hohenstaufen. Arrivée à Constantinople avant la mort de Jean II, la princesse y demeure plusieurs années avant que le mariage ne soit finalement célébré en janvier 1146[8]. Elle prend alors le prénom grec d'Irène[16]. Le délai semble avoir eu une dimension diplomatique : Manuel entretient parallèlement des contacts avec Roger II de Sicile, adversaire de Conrad, probablement dans l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de l'alliance germanique[16]. Le mariage consolide finalement le rapprochement avec Conrad et inscrit le jeune empereur dans le jeu des alliances occidentales, notamment face à la puissance normande en Italie méridionale.
Ces premières années font ainsi apparaître plusieurs traits durables du règne. Manuel hérite des principaux objectifs de Jean II, mais se montre disposé à multiplier les négociations et à jouer des rivalités entre puissances étrangères. Dans le même temps, sa situation dynastique demeure encore fragile : jeune, sans héritier et arrivé au pouvoir au détriment de son frère aîné, il doit aussi affirmer personnellement sa légitimité. Cette nécessité contribue à expliquer l'importance prise très tôt par la guerre dans la représentation du nouveau souverain[16].
La campagne contre Iconium
modifierLa situation en Anatolie offre rapidement à Manuel l'occasion de manifester ses qualités militaires. La mort de Jean II a fragilisé les équilibres établis avec les puissances turques. Le sultan seldjoukide Mas`ûd Ier profite du changement de règne pour renforcer ses positions, tandis que l'émirat danishmendide se fragmente après la mort de Muhammad Ghazi en 1142. Les rivalités entre les différents princes turcs permettent toutefois à Constantinople de renouer avec une politique consistant à soutenir certains d'entre eux contre les autres : Yaghibasan, l'un des principaux souverains danishmendides, reconnaît ainsi la prééminence de Manuel face à la puissance croissante du sultan de Roum[17].
Les tensions s'aggravent lorsque Mas'ûd s'empare de plusieurs positions aux marges des territoires contrôlés ou revendiqués par Byzance, notamment de la forteresse cilicienne de Prakana. Au début de l'année 1146, Manuel prend personnellement la tête d'une importante expédition contre le sultanat de Roum. Après avoir repoussé les forces turques, l'armée byzantine pénètre profondément sur le plateau anatolien et atteint Iconium, capitale seldjoukide, dont elle ravage les environs[18],[17].
L'opération ne débouche toutefois pas sur la conquête de la ville. La capacité des Seldjoukides à harceler une armée impériale opérant loin de ses bases rend difficile la poursuite de la campagne. Birkenmeier estime en outre qu'une partie des forces et du matériel nécessaires à un véritable siège a pu être mise en difficulté avant d'atteindre Iconium. Il considère avec prudence l'explication donnée par Jean Kinnamos, selon laquelle Manuel aurait principalement interrompu l'opération en apprenant l'arrivée prochaine de la deuxième croisade : cette annonce a pu fournir au souverain une justification honorable pour se retirer d'une situation où les perspectives de succès étaient devenues limitées[19].
La retraite donne lieu à plusieurs affrontements avec les troupes de Mas'ûd. Les sources proches de Manuel, particulièrement Kinnamos, mettent en avant les combats personnels de l'empereur et sa bravoure au cours de ces opérations. Les historiens modernes se montrent plus circonspects sur la portée stratégique de ces épisodes. La campagne n'entraîne aucune modification territoriale majeure, mais démontre la capacité de l'armée byzantine à atteindre le cœur du territoire seldjoukide. Elle participe aussi à l'affirmation de Manuel comme empereur combattant, dimension importante de sa légitimité au début de son règne[20],[21].
L'affrontement ne conduit d'ailleurs pas à une hostilité durable entre les deux souverains. Dans la première moitié de 1147, Manuel et Mas'ûd concluent un accord qui rétablit pour l'essentiel le statu quo frontalier, même si certaines positions conquises par les Seldjoukides leur restent acquises[17]. Cette paix intervient alors qu'une menace d'une tout autre ampleur se rapproche de l'Empire : les armées de Conrad III et de Louis VII le Jeune, parties pour la deuxième croisade, s'apprêtent à traverser les Balkans et Constantinople.
La deuxième croisade et la menace normande (1147-1149)
modifierLe passage de la deuxième croisade
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La prise d'Édesse par Zengi en décembre 1144 et l'appel à une nouvelle croisade qui en résulte modifient profondément la situation internationale à laquelle Manuel doit faire face. L'empereur n'est pas à l'origine de l'expédition et semble initialement en avoir sous-estimé l'ampleur. L'engagement du roi Louis VII de France constitue déjà une difficulté : son statut de souverain rend difficile de reproduire exactement le dispositif adopté par Alexis Ier Comnène lors de la première croisade, notamment l'exigence d'un serment de fidélité[8]. La décision de Conrad III de Hohenstaufen de prendre lui aussi la croix complique encore la situation. Manuel perd temporairement la présence en Occident d'un allié essentiel face à Roger II de Sicile et doit organiser le passage à travers l'Empire de deux importantes armées étrangères[22],[23].

Manuel cherche à encadrer leur progression dès avant leur entrée sur le territoire impérial. Il s'engage à assurer leur ravitaillement et leur passage vers l'Anatolie, en échange de garanties concernant la sécurité des territoires byzantins et les éventuelles conquêtes réalisées sur d'anciennes possessions de l'Empire[23]. Ces dispositions n'empêchent pas les incidents. L'armée germanique, qui traverse les Balkans durant l'été 1147, connaît des difficultés d'approvisionnement et plusieurs affrontements l'opposent aux populations et aux forces byzantines. Les tensions deviennent particulièrement fortes à l'approche de Constantinople. Manuel s'efforce dès lors de faire franchir rapidement le Bosphore aux troupes de Conrad afin d'éloigner de la capitale une armée dont il redoute les désordres autant que les intentions[24].
L'arrivée de Louis VII en octobre se déroule dans un climat moins conflictuel. Reçu avec faste à Constantinople, le roi de France refuse néanmoins tout engagement qui pourrait être assimilé à un lien de vassalité envers l'empereur. Un compromis est finalement trouvé : Louis renouvelle ses assurances d'amitié et Manuel organise le transport de son armée vers l'Asie Mineure[25].
Une fois en Anatolie, les armées occidentales se heurtent à la puissance du sultanat de Roum. Conrad, qui s'avance sans attendre les Français, subit une lourde défaite près de Dorylée en octobre 1147. Les survivants rejoignent Louis VII et poursuivent leur route par les territoires encore contrôlés par Byzance jusqu'à Attalie. De là, une partie des croisés gagne par mer la principauté d'Antioche au début de 1148[17],[26],[8].
Ces revers alimentent rapidement les accusations contre les Byzantins[8]. Manuel avait conclu peu auparavant une paix avec le sultan Mas`ûd Ier, ce qui est interprété par certains croisés comme la preuve d'une collusion avec les Turcs. Eudes de Deuil, qui accompagne Louis VII, accuse notamment les Byzantins d'avoir entravé le ravitaillement de l'armée et favorisé ses adversaires. Ces accusations contribuent durablement à l'image occidentale d'un Empire hostile à la croisade[27]. Elles ne permettent toutefois pas d'établir que Manuel ait cherché la destruction de l'expédition. Pour Alexander Beihammer, Byzantins et Seldjoukides ont simplement des intérêts très différents : Mas'ûd considère les croisés comme des ennemis, tandis que Manuel les traite comme des alliés de circonstance qu'il soutient dans la mesure où leur action reste compatible avec les intérêts impériaux[17].
Les rapports avec Conrad s'améliorent d'ailleurs rapidement. Malade à Éphèse en décembre 1147, celui-ci accepte l'invitation de Manuel à revenir à Constantinople, où il est accueilli avec de grands honneurs. L'empereur lui fournit ensuite des navires et des ressources pour gagner la Terre sainte au printemps 1148[26]. Lors de son voyage de retour, à la fin de 1148 ou au début de 1149, Conrad rencontre de nouveau Manuel à Thessalonique. Les deux souverains renouvellent leur alliance, désormais explicitement dirigée contre le royaume normand de Sicile[26],[28].
À Constantinople, le passage de la croisade est présenté comme un succès de Manuel. Jean Kinnamos et les panégyristes de la cour insistent sur la capacité de l'empereur à contenir les armées occidentales et à préserver la capitale. Cette représentation, étroitement liée à la propagande impériale, contraste fortement avec celle de plusieurs participants latins[29]. L'échec de la croisade devant Damas en juillet 1148 renforce en Occident les accusations contre Byzance, au point que certains envisagent une nouvelle expédition dirigée contre Constantinople. Ces projets restent sans lendemain, mais ils révèlent l'ampleur de la méfiance réciproque[30].
L'offensive de Roger II et l'alliance vénitienne
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Le passage de la croisade est d'autant plus dangereux pour Manuel qu'il coïncide avec une offensive normande. Roger II de Sicile profite de la concentration des forces byzantines autour des itinéraires empruntés par les croisés pour attaquer l'Empire. À l'automne 1147, une flotte normande s'empare de Corfou, position stratégique commandant l'entrée de l'Adriatique, puis gagne la Grèce. Thèbes et Corinthe, deux centres importants de l'économie byzantine, sont pillées avant que la flotte ne regagne la Sicile chargée de butin et de captifs[22],[31],[32].
La perte de Corfou représente une menace plus durable. L'île peut servir de base à de nouvelles opérations normandes contre les côtes occidentales de l'Empire et les approches de Dyrrachium. Manuel ne dispose pas immédiatement des moyens navals suffisants pour éliminer cette position et se tourne vers la république de Venise, dont les intérêts commerciaux sont eux aussi directement menacés par l'expansion normande[31],[33]. Le rapprochement n'est pourtant pas évident : au début de son règne, Manuel s'était montré réticent à renouveler les privilèges exceptionnels dont les Vénitiens bénéficiaient dans l'Empire[34].
L'urgence militaire l'oblige à infléchir cette politique. Les privilèges commerciaux vénitiens sont renouvelés et étendus en 1147-1148, en échange d'une participation de la flotte de Venise à la guerre contre les Normands[22],[34]. Cette décision illustre une contrainte durable de la politique maritime de Manuel : malgré les moyens importants dont dispose l'Empire, celui-ci reste alors dépendant de la puissance navale vénitienne pour certaines opérations de grande ampleur. Elle renforce en retour une présence commerciale italienne dont les privilèges deviennent progressivement une source de tension avec le pouvoir impérial.
La coopération militaire se révèle elle-même difficile. Une première attaque contre Corfou échoue et des affrontements éclatent entre Byzantins et Vénitiens[32]. Ces derniers se retirent momentanément et s'en prennent même à des navires impériaux[34]. Nicétas Choniatès rapporte à cette occasion un épisode particulièrement humiliant au cours duquel des marins vénitiens se seraient emparés du navire impérial et auraient tourné Manuel en dérision. Michael Angold souligne toutefois que Choniatès est le seul auteur à rapporter cette anecdote ; elle ne peut donc être retenue sans réserve comme le récit factuel de l'incident[34].
Malgré ces tensions, les opérations reprennent. La supériorité navale combinée des Byzantins et des Vénitiens finit par isoler la garnison normande, qui ne peut plus espérer recevoir de renforts de Sicile. Corfou est finalement reprise en 1149[35],[31].
La reconquête de l'île marque ainsi davantage qu'un simple retour au statu quo. La menace normande a obligé Manuel à réévaluer l'importance de l'Adriatique et de la puissance maritime. Dans le même temps, l'alliance conclue avec Conrad à Thessalonique prévoit une action commune contre le royaume de Sicile et envisage un partage des conquêtes en Italie méridionale. Dès 1149 se dessine donc une politique occidentale plus ambitieuse, combinant alliance germanique, coopération contrainte avec Venise et volonté de reprendre pied en Italie.[28].
Les guerres des Balkans (1149-1155)
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La révolte serbe et la bataille de la Tara
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À peine Corfou reconquise en 1149, Manuel prépare une offensive contre le royaume de Sicile. Ce projet est cependant interrompu par une révolte en Rascie, où le grand župan Uroš II Primslav cherche à s'affranchir de la suzeraineté byzantine. L'insurrection s'inscrit dans les rivalités plus larges qui opposent alors les puissances de la région. Roger II de Sicile, qui cherche à détourner Manuel de l'Italie méridionale, encourage les adversaires balkaniques de l'Empire, tandis que les Serbes bénéficient du soutien de la Hongrie de Géza II[36],[28]. Or, les Balkans représentent alors le coeur de la puissance impériale, à l'origine de l'essentiel de ses revenus fiscaux[37].
Manuel réagit en conduisant personnellement une campagne en Rascie à l'automne 1149. Les forces byzantines s'emparent de la forteresse de Ras, puis de Galič, et font de nombreux prisonniers, sans parvenir à capturer Uroš II[38]. L'expédition ne suffit donc pas à mettre fin à la révolte. Elle révèle surtout l'implication croissante de la Hongrie dans les affaires serbes : les liens dynastiques unissent étroitement les deux principautés, puisque Beloš, l'un des principaux personnages de la cour de Géza II, est le frère d'Uroš II.
Manuel reprend l'offensive en 1150 à la tête de forces plus importantes. Les Byzantins apprennent alors qu'une armée hongroise doit rejoindre les Serbes. La campagne conduit à un affrontement majeur dans la région de la Tara, au cours duquel les forces serbes et leurs auxiliaires hongrois sont vaincus[36]. Jean Kinnamos donne de la bataille un récit particulièrement développé et met en scène Manuel combattant personnellement le chef du contingent hongrois. Cette dimension héroïque, caractéristique de la représentation du souverain chez cet auteur, ne doit pas masquer l'enjeu politique essentiel de l'affrontement : la victoire permet à Manuel de rétablir sa suzeraineté sur la Rascie[36].
Uroš II doit en effet se soumettre et renoncer à son alliance avec les adversaires de l'Empire. Il reconnaît de nouveau la prééminence impériale et s'engage à fournir des troupes auxiliaires aux armées byzantines. La Rascie n'est pas annexée : Manuel maintient à sa tête un souverain local dont il exige fidélité et assistance militaire. Cette solution correspond à une pratique caractéristique de la politique extérieure des Comnènes, qui privilégient souvent l'établissement de relations de dépendance personnelle à l'administration directe des territoires périphériques[36].
L'affrontement avec Géza II de Hongrie
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La participation hongroise à la guerre serbe transforme cependant le conflit. Après sa victoire sur Uroš II, Manuel décide de porter la guerre au-delà de la frontière danubienne afin de contraindre Géza II à renoncer à son soutien aux Serbes et à son rapprochement avec Roger II. À la fin de 1150, les forces impériales franchissent la Save et pénètrent en Syrmie. Elles ravagent la région comprise entre la Save et le Danube et ramènent de nombreux captifs avant qu'un accord ne mette provisoirement fin aux opérations[36].
La chronologie exacte de ces affrontements demeure délicate. Kinnamos et Choniatès ne présentent pas toujours les campagnes dans le même ordre, et leur datation a suscité plusieurs reconstructions modernes. L'offensive en Syrmie est généralement placée à la fin de 1150, tandis qu'une nouvelle concentration des armées sur le Danube intervient en 1151[36]. Ces opérations ne semblent pas encore traduire une volonté d'annexion durable de la Hongrie. Elles visent surtout à neutraliser un royaume capable d'intervenir en Serbie et de menacer la frontière septentrionale de l'Empire.
La confrontation se prolonge néanmoins au cours des années suivantes. Géza et Manuel alternent préparatifs militaires, démonstrations de force et négociations en 1151 et 1153. La rivalité dépasse désormais la seule question serbe : la Hongrie s'intègre au système d'alliances dirigé contre Constantinople, tandis que Manuel cherche à renforcer son contrôle sur la frontière danubienne et à empêcher l'émergence d'un bloc associant Hongrois, Serbes et Normands[39],[28].
Dans ce contexte, Manuel renforce notamment les places de Belgrade et de Braničevo, qui commandent les principaux axes de pénétration depuis le bassin danubien. Il intervient également directement dans les affaires serbes. Lorsque Desa évince son frère Uroš II à la faveur des troubles de 1153, Manuel arbitre leur querelle et rétablit Uroš. La mise en scène de ce jugement devant des représentants étrangers permet à l'empereur d'affirmer publiquement sa position de suzerain de la Rascie[39].
La situation se complique encore avec l'intervention d'Andronic Comnène, cousin de Manuel. Nommé à la tête d'un commandement frontalier comprenant notamment Niš et Braničevo en 1153, Andronic entre secrètement en relation avec Géza II et lui aurait proposé certaines possessions impériales en échange d'un soutien à ses ambitions au trône. Le complot est découvert et Andronic emprisonné, mais Géza reprend les opérations contre l'Empire en 1154 et attaque la région de Braničevo[39].
Manuel rassemble à son tour ses forces et la confrontation se prolonge jusqu'en 1155, sans déboucher sur une modification territoriale majeure. Un nouvel accord rétablit finalement la paix entre les deux souverains. À cette date, Manuel a préservé la frontière danubienne et maintenu la Rascie dans la dépendance byzantine, mais il n'a pas soumis la Hongrie. Les campagnes de 1149-1155 ont surtout montré l'impossibilité de considérer séparément les différents théâtres de la politique occidentale de l'Empire : l'intervention normande en Adriatique provoque une crise serbe qui entraîne à son tour Manuel dans plusieurs années d'affrontement avec la Hongrie[28],[36].
Elles contribuent également à modifier l'échelle des ambitions impériales dans les Balkans. Jusqu'alors, Manuel cherche principalement à préserver la suzeraineté héritée de ses prédécesseurs sur la Serbie et à sécuriser la frontière. Dans la décennie suivante, la Hongrie devient elle-même un terrain majeur de l'expansion de l'influence byzantine, évolution qui culmine avec les guerres des années 1160 et la victoire de Sirmium en 1167.
L'affirmation de la suzeraineté byzantine en Orient (1156-1159)
modifierLe raid de Renaud de Châtillon sur Chypre
modifierLa longue implication de Manuel dans les Balkans et en Italie a favorisé un affaiblissement de l'autorité byzantine aux frontières orientales de l'Empire. En Cilicie, le prince arménien Thoros II profite des difficultés impériales pour reprendre plusieurs places et reconstituer une principauté largement indépendante. Les tentatives pour le réduire, y compris par l'intermédiaire du sultan seldjoukide Mas'ûd Ier, restent sans résultat décisif[17].
À Antioche, la situation évolue également après la mort de Raymond de Poitiers en 1149. Sa veuve Constance finit par épouser en 1153 Renaud de Châtillon, un chevalier français arrivé en Orient avec la deuxième croisade. Manuel reconnaît le nouveau prince et cherche à l'utiliser contre Thoros. Renaud accepte d'attaquer le souverain arménien en échange d'un soutien financier byzantin. L'accord tourne toutefois rapidement au conflit lorsque l'empereur ne lui verse pas les sommes attendues[40].

Renaud se réconcilie alors avec Thoros et les deux hommes organisent en 1156 une expédition contre Chypre, possession byzantine dépourvue de forces suffisantes pour résister à une attaque de cette ampleur. L'île est ravagée et pillée ; une partie de la population est capturée ou contrainte au paiement de rançons. Le raid constitue une provocation particulièrement grave pour Manuel : un prince qui lui doit théoriquement fidélité s'est allié à un adversaire de l'Empire pour attaquer directement une province byzantine[41].
L'empereur ne réagit pourtant pas immédiatement. La poursuite de la guerre contre Guillaume Ier de Sicile mobilise encore son attention et ses ressources. La paix conclue avec le royaume normand en 1158 lui permet finalement de reporter l'essentiel de ses forces vers l'Orient. Son intervention ne vise dès lors pas seulement à punir Renaud, mais à rétablir l'ensemble du système de domination byzantine en Cilicie et dans le nord de la Syrie.
La reconquête de la Cilicie
modifierManuel prépare soigneusement son expédition. La situation anatolienne lui est relativement favorable en raison des divisions persistantes entre les différentes principautés turques. En 1158, la pression byzantine contraint notamment le sultan seldjoukide Kılıç Arslan II à restituer les forteresses frontalières de Pounoura et de Sibylla. Manuel peut ainsi concentrer ses efforts contre Thoros et Antioche[42].
À l'automne 1158, l'empereur prend personnellement la tête de l'armée et se dirige rapidement vers la Cilicie. L'arrivée des Byzantins prend Thoros par surprise. Incapable d'affronter directement l'armée impériale, celui-ci abandonne les principales villes de la plaine cilicienne et se réfugie dans les montagnes. Les principales positions conquises par les Arméniens retombent alors sous le contrôle impérial[42].
La rapidité de l'opération permet à Manuel de rétablir l'autorité byzantine en Cilicie sans avoir à mener une longue guerre de siège. Thoros finit par rechercher un accommodement et accepte de reconnaître la prééminence impériale. L'empereur ne cherche donc pas à éliminer la principauté arménienne : comme en Serbie, il privilégie une relation de dépendance permettant le maintien d'un dirigeant local à condition que celui-ci reconnaisse l'autorité de Constantinople.
Cette victoire modifie immédiatement la position de Renaud de Châtillon. Privé de son allié arménien et confronté à une armée impériale désormais installée aux portes de sa principauté, le prince d'Antioche ne peut espérer résister. Il choisit donc la soumission.
La soumission de Renaud et l'entrée à Antioche
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La réconciliation prend la forme d'une cérémonie publique destinée à manifester la supériorité de l'empereur. Renaud se présente devant Manuel et se prosterne à ses pieds. Les sources latines elles-mêmes soulignent le caractère humiliant de la scène. Selon le récit de Guillaume de Tyr, le prince remet son épée à Manuel avant de rester longuement prosterné devant lui. Les auteurs de la cour byzantine exploitent eux aussi l'épisode pour exalter la majesté impériale[43].
Cette mise en scène spectaculaire ne constitue cependant pas seulement une humiliation personnelle. L'accord impose à Renaud plusieurs obligations concrètes. Il doit fournir des troupes à l'armée impériale et accepter de remettre la citadelle d'Antioche aux Byzantins si Manuel l'exige. L'empereur revendique également le remplacement du patriarche latin d'Antioche par un patriarche grec. Ces exigences reprennent pour l'essentiel les prétentions déjà formulées par Jean II Comnène : Manuel ne crée donc pas un nouveau statut pour Antioche, mais réussit à faire reconnaître des revendications que son père n'avait pu imposer durablement[43].
L'équilibre politique est toutefois différent de celui des années 1130. Baudouin III de Jérusalem, devenu le principal souverain latin de la région, s'est lui-même rapproché de Constantinople. En 1157, il a demandé à épouser une princesse de la famille impériale et son mariage avec Théodora Comnène, nièce de Manuel, est célébré l'année suivante[44]. La reconnaissance de la prééminence byzantine à Antioche s'effectue donc avec l'assentiment du roi de Jérusalem plutôt que contre l'ensemble des États latins.
Après avoir passé l'hiver en Cilicie, Manuel effectue en avril 1159 une entrée solennelle à Antioche. L'empereur pénètre dans la ville à cheval, revêtu de ses insignes, tandis que Renaud et les principaux dignitaires de la principauté l'accompagnent à pied. La cérémonie rend publiquement visible la hiérarchie politique établie quelques mois auparavant[45]. Manuel reproduit en partie l'entrée effectuée par son père dans la ville, mais dans des circonstances plus favorables : le prince d'Antioche vient de se soumettre et le roi de Jérusalem accepte désormais la présence impériale comme un élément de l'équilibre régional.
L'accord avec Nur ad-Din
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Le rétablissement de l'autorité impériale doit permettre une action commune des puissances chrétiennes contre Nur ad-Din. Après son entrée à Antioche, Manuel rassemble une armée comprenant des contingents byzantins et francs et s'avance en direction d'Alep. Une grande offensive paraît alors possible[45].
Elle n'a finalement pas lieu. Nur ad-Din ouvre des négociations avec l'empereur, qui accepte de conclure un accord plutôt que de poursuivre la campagne. Le souverain musulman s'engage notamment à libérer un nombre important de captifs chrétiens, parmi lesquels des Francs et des Allemands faits prisonniers depuis la deuxième croisade, et à coopérer avec Byzance contre les Seldjoukides d'Iconium[46].
Cette décision est diversement appréciée par les contemporains. Certains auteurs chrétiens orientaux reprochent à Manuel d'avoir renoncé à exploiter sa supériorité militaire. Jonathan Harris souligne toutefois que l'accord répond à une logique diplomatique cohérente. Une campagne contre Alep aurait été coûteuse et incertaine, tandis que la libération de captifs occidentaux permet à Manuel de se présenter comme le protecteur des chrétiens et d'accroître son prestige auprès des Latins. L'entente avec Nur ad-Din renforce également sa position face au sultanat de Roum[46].
L'expédition de 1158-1159 représente ainsi un succès particulièrement visible de la politique orientale de Manuel. En quelques mois, l'empereur rétablit la présence byzantine en Cilicie, obtient la soumission de Thoros II et de Renaud de Châtillon, manifeste publiquement sa suzeraineté sur Antioche et coopère avec le royaume de Jérusalem. Le Cambridge History y voit une démonstration particulièrement nette de la puissance que l'Empire est encore capable de projeter dans la région[42].
Ce succès repose cependant moins sur des annexions territoriales massives que sur la construction d'un réseau de dépendances et d'alliances. Arméniens, Latins et, dans certaines circonstances, puissances musulmanes sont intégrés à un système diplomatique dont Constantinople cherche à constituer le centre. Cette méthode, déjà perceptible dans les Balkans, devient l'un des principaux instruments de la politique extérieure de Manuel au cours de la décennie suivante.
L'entreprise italienne (1155-1158)
modifierLe retour des Byzantins en Italie
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La mort de Roger II de Sicile en février 1154 offre à Manuel une nouvelle occasion d'intervenir en Italie. Son fils et successeur, Guillaume Ier de Sicile, doit faire face à l'hostilité d'une partie de l'aristocratie normande, tandis que plusieurs seigneurs exilés ou dépossédés cherchent des soutiens à l'extérieur du royaume. La situation paraît d'autant plus favorable que Manuel reste allié aux Hohenstaufen et espère toujours associer le souverain germanique à une action contre les Normands. L'arrivée au pouvoir de Frédéric Ier Barberousse en 1152 a toutefois modifié la situation : le nouveau souverain entend lui aussi affirmer ses droits en Italie et se montre beaucoup moins disposé que Conrad III à reconnaître les prétentions byzantines dans la péninsule[47],[48].
En 1155, Manuel envoie en Italie deux de ses principaux officiers, Michel Paléologue et Jean Doukas, tous deux revêtus de la dignité de sébaste. Ils disposent de troupes, mais surtout d'importantes sommes d'argent destinées à recruter des mercenaires et à rallier les adversaires de Guillaume. Leur première mission consiste à rechercher la coopération de Frédéric Barberousse, alors présent en Italie. Celui-ci refuse cependant de participer à l'entreprise. Les Byzantins se tournent dès lors vers les opposants locaux au roi de Sicile, parmi lesquels Robert III de Loritello et Alexandre de Conversano[48].
Ancône sert de principale base aux opérations. Sa position permet à la fois de communiquer avec les forces germaniques présentes au nord de la péninsule et de faire parvenir hommes et argent vers l'Apulie. Les Byzantins recrutent notamment dans la région une importante cavalerie mercenaire avant de progresser vers le sud[48].
L'offensive connaît d'abord des succès rapides. Les forces impériales et leurs alliés s'emparent de plusieurs villes du littoral adriatique, notamment Vieste, Bari, Trani et Giovinazzo. La prise de Bari possède une forte portée symbolique : ancienne capitale du catépanat d'Italie, la ville avait été la dernière grande possession byzantine de la péninsule avant sa conquête par les Normands en 1071. Les opérations s'étendent ensuite à plusieurs positions de l'intérieur, dont Andria, Mottola, Massafra et Gravina, tandis que les Byzantins progressent jusqu'à Brindisi[49].
Ces succès ne doivent cependant pas être interprétés comme une reconquête générale de l'Italie méridionale. Les effectifs proprement byzantins sont relativement limités et les opérations reposent largement sur les mercenaires et les seigneurs normands révoltés. Les positions conquises forment surtout une bande côtière tournée vers l'Adriatique ; les forces impériales ne parviennent pas à établir leur domination sur l'intérieur de l'Apulie et renoncent notamment à attaquer efficacement Tarente[50]. Il faut plutôt interpréter cette expédition comme une volonté impériale de priver les Normands de leurs bases sur l'Adriatique[37].
Des ambitions italiennes à la défaite de Brindisi
modifierLa portée exacte de l'entreprise reste discutée. L'historiographie a parfois présenté l'expédition comme une tentative de Manuel de restaurer la domination byzantine sur l'ensemble de l'Italie méridionale. Ses ambitions sont incontestablement importantes, mais elles semblent avoir été plus flexibles. Le contrôle des ports d'Apulie constitue en lui-même un objectif stratégique : ces villes font face à Dyrrachium et à Corfou et leur possession permettrait d'empêcher le royaume normand d'utiliser les côtes italiennes comme bases d'attaque contre les provinces balkaniques de l'Empire[50],[47].
Pour Paul Magdalino, l'acquisition des villes côtières d'Apulie constitue ainsi l'objectif le plus constant de Manuel en Italie. Leur passé byzantin et la présence de populations grecques renforcent les prétentions impériales, mais leur valeur stratégique est déterminante. Au-delà de cet objectif minimal, Manuel adapte ses revendications aux circonstances : ses ambitions peuvent s'étendre lorsque le rapport de force lui est favorable, sans qu'il soit nécessaire d'y voir un programme immuable de restauration de l'Empire de Justinien Ier[47].
La position byzantine reste en effet fragile. Elle dépend de la fidélité des barons révoltés et de troupes recrutées sur place. Des tensions apparaissent également entre les chefs impériaux et leurs alliés. La disparition de Michel Paléologue prive finalement l'expédition de l'un de ses principaux responsables, tandis que Jean Doukas poursuit les opérations autour de Brindisi[49].
Guillaume Ier parvient alors à reprendre l'initiative. Au printemps 1156, il rassemble ses forces et intervient personnellement sur le continent. À l'approche de l'armée sicilienne, plusieurs alliés des Byzantins font défection, tandis que les mercenaires recrutés dans la marche d'Ancône réclament une augmentation de leur solde puis abandonnent l'armée lorsqu'elle leur est refusée. Les forces impériales se retrouvent ainsi fortement diminuées face à la contre-offensive normande[49].
La confrontation décisive se déroule devant Brindisi en mai 1156. Jean Doukas et les commandants byzantins choisissent de poursuivre le combat plutôt que de se replier sur Bari. L'armée et la flotte impériales sont battues et plusieurs de leurs chefs capturés. La défaite entraîne l'effondrement rapide des positions acquises en Apulie et Guillaume reprend notamment Bari. Elle met ainsi un terme à la phase véritablement conquérante de l'intervention byzantine[50],[28].
De la guerre à la paix avec les Normands
modifierManuel ne renonce pourtant pas immédiatement à toute présence italienne. En 1157, il envoie Alexis Axouch à Ancône avec de nouvelles ressources afin de reconstituer un réseau d'alliances et de soutenir les adversaires de Guillaume. Quelques opérations sont encore menées, mais elles ne permettent pas de retrouver la situation de 1155. Pour John Birkenmeier, cette seconde intervention doit moins être comprise comme une nouvelle tentative de conquête que comme un moyen de renforcer la position diplomatique de Manuel avant l'ouverture de négociations[50].
La situation internationale pousse en effet les deux souverains au compromis. Guillaume Ier a consolidé son autorité en Italie méridionale, tandis que Manuel doit tenir compte de l'hostilité croissante de Frédéric Barberousse à toute implantation byzantine durable dans la péninsule. Le roi normand reste néanmoins capable de menacer les possessions impériales : une importante flotte sicilienne mène encore une expédition dans la mer Égée et attaque plusieurs territoires byzantins. De son côté, Manuel conserve Ancône comme point d'appui et continue d'entretenir des contacts avec les adversaires de Guillaume[47].
Les deux puissances concluent finalement la paix en 1158. Manuel abandonne ses conquêtes en Apulie et reconnaît de fait la domination normande sur l'Italie méridionale. L'accord ne signifie cependant pas que l'empereur renonce à toute politique italienne. Il conserve un intérêt durable pour la côte adriatique et pour Ancône et continue de chercher à intervenir dans les équilibres politiques de la péninsule[47]. Dans les années suivantes, son principal adversaire en Italie n'est d'ailleurs progressivement plus le royaume sicilien, mais Frédéric Barberousse.
L'échec militaire de 1156 marque donc moins l'abandon d'un projet de « reconquête de l'Italie » que la transformation des moyens employés par Manuel. L'empereur n'est pas parvenu à établir durablement une tête de pont en Apulie, mais il continue à rechercher une présence sur les rives occidentales de l'Adriatique et à intervenir dans les rivalités entre les puissances italiennes. Cette politique se poursuit désormais davantage par la diplomatie, les subsides et le soutien aux adversaires de l'empereur germanique que par la conquête directe.

La cité de Bari, qui avait été la capitale du catépanat d'Italie des siècles avant l'arrivée des Normands, ouvre ses portes à l'armée impériale, et ses habitants sont ravis de pouvoir démolir la citadelle normande, symbole de leur oppression. Encouragé par le succès, Manuel rêve d'une restauration de l'Empire romain au prix d'une union entre Églises orthodoxe et catholique, une perspective souvent offerte au pape au cours des négociations et des plans d'alliance avec lui[51].
S'il y eut jamais une chance de réunir les Églises d'Orient et d'Occident et de se concilier le pape, ce fut probablement le moment le plus favorable. La papauté n'est jamais en bons termes avec les Normands, sauf dans le cadre d'une menace militaire directe. Pour la papauté, avoir l'Empire romain d'Orient, considéré comme plus « civilisé », à sa frontière méridionale est préférable à avoir à gérer constamment les débordements des Normands de Sicile. Il est dans les intérêts du pape Adrien IV de sceller un accord si cela est possible, ce qui permettrait une considérable extension de l'influence papale sur toute la population chrétienne orthodoxe. Les négociations sont menées à la hâte et une alliance est formée entre Manuel et Adrien[52]. Le sort des Siciliens paraît scellé.
À ce moment, alors que l'issue de la guerre semble favorable à Manuel, la situation commence à se détériorer. Le commandant byzantin et sébaste Michel Paléologue s'est aliéné les alliés de Constantinople par son arrogance, ce qui rompt la dynamique de la campagne, le comte Robert II de Loritello refusant même de lui parler. Malgré leur réconciliation, la campagne a perdu de son élan. Mais le pire est à venir : Michel est rappelé à Constantinople. Bien que son arrogance ait ralenti la campagne, il est un brillant général sur le champ de bataille et sa perte est un gros coup porté aux projets italiens de Manuel. Le tournant de la guerre est la bataille devant Brindisi, où les Siciliens lancent une contre-attaque d'envergure à la fois par la terre et par la mer. À l'approche de l'ennemi, les mercenaires engagés avec l'or de Manuel demandent des hausses de soldes impossibles à satisfaire. Quand cela leur est refusé, ils désertent. Même les barons locaux font défection et les forces de Jean Doukas se retrouvent désespérément en infériorité numérique. Les Siciliens enlèvent la victoire grâce à leur marine et Jean Doukas est capturé. La défaite de Brindisi sonne le coup d'arrêt du règne byzantin en Italie et en 1158, l'armée impériale s'en retire complètement[53],[54],[55]. En la matière, l'intervention du protostrator Alexis Axouch est importante en ce qu'il parvient à négocier une paix honorable avec le roi de Sicile[56].
Consolider la prééminence impériale en Orient (1159-1162)
modifierLe remariage avec Marie d'Antioche
modifierLe succès de l'expédition de 1158-1159 ne conduit pas Manuel à établir une domination directe sur les États latins d'Orient. Après son retour à Constantinople, il continue plutôt à s'appuyer sur les liens de dépendance et les alliances dynastiques établis avec leurs dirigeants. Cette politique est facilitée par le rapprochement avec Baudouin III de Jérusalem, qui a épousé en 1158 Théodora Comnène, nièce de l'empereur. La prééminence revendiquée par Manuel sur Antioche peut ainsi se conjuguer avec une coopération avec le principal souverain latin de la région[57].
La mort de l'impératrice Berthe-Irène de Sulzbach en 1159 donne à Manuel l'occasion de renforcer ces liens. Son premier mariage n'a produit que deux filles, Marie et Anne, et l'empereur ne dispose toujours pas d'un fils susceptible de lui succéder. Il recherche sa nouvelle épouse parmi les familles dirigeantes des États latins d'Orient, d'abord à Tripoli, puis à Antioche. Son choix se porte finalement sur Marie d'Antioche, fille de Raymond de Poitiers et de Constance et sœur du futur Bohémond III d'Antioche[57],[58].
Le mariage est célébré en 1161. Au-delà de la nécessité dynastique de donner un héritier mâle à l'Empire, cette union prolonge la politique menée depuis l'expédition de 1158-1159. La famille princière d'Antioche est désormais directement apparentée à la dynastie impériale, tandis que l'alliance matrimoniale conclue avec Jérusalem trois ans auparavant complète l'intégration des deux principales puissances franques de la région dans le réseau diplomatique de Manuel[57],[58].
L'influence byzantine en Syrie franque se révèle ainsi plus durable que sous Jean II Comnène. Manuel ne retourne plus personnellement dans la région après 1159, mais continue à fournir aux États latins une aide financière et militaire et à intervenir dans leurs affaires. La mort de Baudouin III en 1163 interrompt momentanément le rapprochement avec Jérusalem, avant que son successeur Amaury Ier de Jérusalem ne recherche à son tour l'alliance impériale[59].
Kılıç Arslan II dans l'orbite impériale
modifierLa position de Manuel en Orient dépend également des rapports de force entre les puissances turques d'Anatolie. Le sultanat de Roum de Kılıç Arslan II reste entouré de rivaux : les différentes principautés danichmendides contrôlent une partie importante de l'Anatolie centrale et orientale, tandis que Shahinshah gouverne en Paphlagonie et revendique lui-même le pouvoir seldjoukide. Manuel cherche à exploiter ces divisions plutôt qu'à engager l'Empire dans une conquête systématique du plateau anatolien[60].
Les relations avec Kılıç Arslan demeurent d'abord conflictuelles. Au retour de l'expédition de Cilicie en 1159, des forces seldjoukides attaquent l'arrière-garde byzantine près de Kotyaion. Manuel construit alors progressivement une coalition réunissant plusieurs adversaires du sultan. Durant l'hiver 1160-1161, celle-ci associe notamment Baudouin III, Renaud de Châtillon, Thoros II, le prince danishmendide Yağıbasan et Shahinshah. Kılıç Arslan subit en 1160 les attaques des forces commandées par Jean Kontostéphanos et de celles de Yağıbasan, ce qui le contraint à rechercher un accommodement avec l'empereur[60].
Le sultan accepte alors de devenir l'allié militaire de Manuel et de s'insérer symboliquement dans la hiérarchie impériale. Les termes employés par les sources byzantines sont significatifs : Kılıç Arslan devient l'ami (philos), le familier ou dépendant (oikeios) et le « fils » de l'empereur. Cette terminologie ne signifie pas l'incorporation du sultanat à l'Empire, mais traduit la volonté de Constantinople de présenter le souverain seldjoukide comme un partenaire subordonné à l'empereur[61].
À la fin de 1161, Kılıç Arslan se rend lui-même à Constantinople, où il conclut un traité avec Manuel. Le séjour du sultan donne à la cour impériale l'occasion de mettre en scène la richesse et la puissance de l'Empire. Plus concrètement, Manuel accepte de financer en partie les opérations de Kılıç Arslan contre ses rivaux turcs ; en contrepartie, le sultan doit empêcher les incursions contre les territoires byzantins et restituer à l'Empire certaines des villes importantes qu'il pourrait conquérir sur les autres principautés turques[62],[61].
Cet accord répond à une logique différente d'une reconquête directe de l'Anatolie centrale. Manuel cherche à maintenir la sécurité de la frontière et à contrôler indirectement l'évolution du rapport de force entre les puissances turques. Il espère notamment profiter du déclin futur des Danishmendides : un accord ultérieur prévoit même le partage de leurs territoires entre Byzantins et Seldjoukides, Sébastée devant notamment revenir à l'Empire[61].
À court terme, la politique est efficace. Le traité assure à l'Anatolie occidentale environ quatorze années de paix et permet à Manuel de concentrer ses moyens sur les Balkans. Il contribue également à opposer Kılıç Arslan à la puissance croissante de Nur ad-Din, ce qui sert indirectement les intérêts des États latins de Syrie. À plus long terme, son bilan est plus ambigu : le sultan ne respecte pas toutes ses obligations et utilise la période de paix pour éliminer progressivement ses rivaux et renforcer le sultanat de Roum[62],[61].
Le règlement de 1161 constitue ainsi l'un des exemples les plus caractéristiques de la diplomatie de Manuel. Plutôt que d'occuper directement de vastes territoires, l'empereur cherche à organiser autour de Byzance un ensemble de souverains alliés ou dépendants : princes latins d'Antioche et de Jérusalem, Arméniens de Cilicie, Danishmendides et désormais sultan de Roum. Ce système lui permet momentanément de stabiliser la frontière orientale et de reporter l'essentiel de son effort militaire vers le Danube, où la mort de Géza II de Hongrie en 1162 ouvre une nouvelle crise successorale[62].
La lutte pour la Hongrie (1162-1167)
modifierLa succession de Géza II
modifierLa mort de Géza II de Hongrie en 1162 ouvre une longue période d'intervention byzantine dans les affaires hongroises. La position du royaume lui confère une importance particulière : situé entre les sphères d'influence des empires byzantin et germanique, il domine également une partie du bassin danubien et jouxte les territoires serbes sur lesquels Manuel revendique sa suzeraineté. La détérioration progressive des rapports de Manuel avec Frédéric Ier Barberousse renforce donc l'intérêt de l'empereur pour l'installation en Hongrie d'un souverain favorable à Constantinople[39],[59].
Étienne III, fils aîné de Géza, succède à son père, mais ses deux oncles, Ladislas et Étienne, qui ont précédemment trouvé refuge dans l'Empire byzantin, contestent son pouvoir. Manuel soutient d'abord Étienne IV, tandis que le parti d'Étienne III bénéficie de l'appui des milieux hostiles à l'influence byzantine et, plus largement, s'inscrit dans un rapport de forces où Frédéric Barberousse et ses alliés favorisent le maintien d'Étienne III[39].
Manuel n'entend cependant pas nécessairement incorporer la Hongrie à l'Empire. Si Jean Kinnamos lui attribue la volonté de contrôler ce royaume en raison de sa position au milieu des puissances occidentales, Paul Stephenson interprète plutôt sa politique comme la recherche d'un souverain loyal, susceptible de faire de la Hongrie un État tampon entre Byzance et l'Empire germanique. L'intervention dans la succession hongroise s'inscrit ainsi dans la rivalité croissante entre les deux prétendants à l'héritage impérial romain[39].
Les premières interventions ne permettent pas à Manuel d'imposer durablement son candidat. Ladislas II exerce brièvement le pouvoir avant sa mort en 1163, puis Étienne IV est lui aussi chassé. Étienne III conserve finalement la couronne. Cet échec conduit Manuel à modifier sa politique : plutôt que de chercher immédiatement à remplacer le roi, il se tourne vers son frère cadet, Béla, dont la position dynastique offre à Constantinople de nouvelles possibilités d'intervention[63].
Béla-Alexis et les revendications territoriales de Manuel
modifierBéla est envoyé à Constantinople en 1163. Il y reçoit le nom d'Alexis et la dignité nouvellement créée de despote, qui le place à un rang exceptionnellement élevé dans la hiérarchie impériale. Manuel le fiance à sa fille Marie Comnène. En l'absence d'un fils de l'empereur, Béla-Alexis se trouve ainsi étroitement intégré à la dynastie des Comnènes et finit par être considéré comme l'héritier présomptif du trône impérial[62],[39].
Cette intégration possède également une dimension territoriale. Géza II avait attribué à Béla un important apanage comprenant notamment la Syrmie et une partie de la Dalmatie. Manuel peut dès lors présenter ses interventions comme la défense des droits de son protégé. Au printemps 1164, les Byzantins occupent Sirmium et le Frangochorion, ensemble territorial situé au sud du moyen Danube dont l'ancienne capitale romaine de Sirmium constitue le principal centre[39],[59].
L'empereur intervient personnellement dans les opérations. Les campagnes successives alternent combats, négociations et accords rapidement remis en cause, sans que Manuel cherche à progresser durablement au cœur du royaume. L'enjeu se concentre progressivement sur les possessions promises à Béla et sur le contrôle de la frontière danubienne. La politique hongroise prend ainsi une dimension territoriale plus nette que lors des affrontements des années 1150[63].
La conquête de la Dalmatie et de la Syrmie
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Les opérations reprennent à grande échelle en 1165. Les forces byzantines consolident leurs positions en Syrmie tandis qu'une autre armée, commandée par Jean Doukas, intervient en Dalmatie. Plusieurs villes reconnaissent l'autorité impériale, parmi lesquelles Split, Trogir et Šibenik. Kinnamos affirme que cinquante-sept villes dalmates passent alors sous domination byzantine ; si ce chiffre provient de la narration impériale et doit être manié avec prudence, la restauration d'une présence byzantine substantielle sur la côte dalmate est bien attestée[64].
Manuel prend parallèlement en charge les opérations autour de Sirmium. Étienne III est contraint d'accepter un accord défavorable, tandis que les Byzantins renforcent leur dispositif militaire au nord-ouest des Balkans. Les fortifications de Belgrade, Niš et Braničevo sont restaurées ou développées et leurs garnisons renforcées. Les recherches archéologiques ont confirmé des travaux importants sur plusieurs de ces positions, témoignant d'une volonté d'inscrire durablement la présence impériale dans cette zone frontalière[64].
La Dalmatie présente en outre un intérêt qui dépasse la seule rivalité avec la Hongrie. Son contrôle fournit à Manuel une base pour intervenir sur la rive occidentale de l'Adriatique et s'intègre ainsi à sa politique italienne. Les responsables byzantins de Dalmatie exercent également des fonctions diplomatiques en Italie du Nord : Nicéphore Chalouphès négocie notamment avec Venise, tandis que son successeur Constantin Doukas distribue des subsides aux adversaires de Frédéric Barberousse et intervient jusque dans la défense d'Ancône. Politique hongroise, contrôle de l'Adriatique et rivalité avec l'empereur germanique sont ainsi étroitement liés[65].
La bataille de Sirmium
modifierLa Hongrie tente cependant de reprendre les territoires perdus. En 1166, des opérations sont menées simultanément en Syrmie et en Dalmatie. En Dalmatie, le ban Ampud obtient quelques succès et capture le gouverneur byzantin Nicéphore Chalouphès, sans parvenir à remettre durablement en cause l'implantation impériale. En Syrmie, les affrontements se prolongent et préparent une nouvelle confrontation de grande ampleur[64].
En 1167, Manuel confie le commandement de l'armée à son neveu Andronic Kontostéphanos, l'un des principaux chefs militaires de son règne. L'empereur, malade, ne dirige pas personnellement la campagne mais donne à son général des instructions sur la manière d'affronter l'armée hongroise. Celle-ci est commandée par le comte Dénes, que Kinnamos appelle Dionysios. Les deux armées se rencontrent près de Sirmium le [66].
Le récit détaillé de la bataille provient principalement de Kinnamos. L'armée byzantine comprend des contingents d'origines diverses : troupes impériales, mercenaires allemands et italiens, Turcs, Coumans et Serbes. Kontostéphanos organise son dispositif de façon à absorber la charge initiale de la cavalerie hongroise avant d'engager ses réserves. Après un combat prolongé, les Byzantins mettent leurs adversaires en déroute et s'emparent d'un important butin ainsi que de nombreux prisonniers. Les chiffres transmis par Kinnamos sur les pertes et les prises doivent toutefois être considérés avec prudence en raison du caractère laudatif de son récit[66].
La victoire est décisive sur le plan politique. Elle met fin à la tentative hongroise de reprendre par la force les territoires disputés et assure à Manuel la possession de la Syrmie et de la majeure partie de la Dalmatie centrale. Au nord de Zara, l'influence vénitienne reste prédominante, tandis que les Byzantins contrôlent les territoires dalmates situés plus au sud. La frontière nord-occidentale de l'Empire atteint ainsi sa plus grande extension du règne[65].
L'apogée de la puissance byzantine dans les Balkans
modifierLes guerres de 1162-1167 n'aboutissent donc pas à la conquête de la Hongrie, mais elles produisent un résultat plus conforme aux objectifs de Manuel. L'Empire contrôle directement la Syrmie et une partie importante de la côte dalmate, tandis que Béla-Alexis demeure à Constantinople comme candidat potentiel à la succession hongroise. Le réseau de forteresses établi ou renforcé de Niš à Belgrade et Braničevo consolide parallèlement la maîtrise byzantine des principales voies reliant Constantinople au Danube[67].
Ces acquisitions s'insèrent dans une politique occidentale plus vaste. La Dalmatie permet à Constantinople d'agir en Adriatique et en Italie du Nord, tandis qu'une Hongrie neutralisée réduit les possibilités d'intervention de Frédéric Barberousse dans les Balkans. La guerre ne constitue donc pas un théâtre isolé : elle participe de la compétition entre les deux empires pour l'influence en Europe centrale et en Italie[65],[68].
Le résultat apparaît d'autant plus favorable que Manuel ne doit finalement pas placer Béla sur le trône par la force. Après la mort d'Étienne III en 1172, le prince élevé à Constantinople devient roi sous le nom de Béla III de Hongrie. Il ne demeure pas pour autant un vassal byzantin, mais entretient des relations pacifiques avec l'Empire jusqu'à la mort de Manuel. La combinaison des conquêtes de 1165-1167 et de l'accession ultérieure de Béla assure ainsi temporairement à Constantinople une position dominante sur sa frontière danubienne[62].
La rivalité avec Frédéric Barberousse et la politique italienne
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De l'alliance à la rivalité des deux empereurs
modifierLes relations entre Manuel et Frédéric Ier Barberousse se dégradent progressivement à partir de la fin des années 1150. L'alliance avec les Hohenstaufen avait constitué l'un des principaux axes de la politique occidentale de Manuel sous Conrad III, mais Frédéric conçoit plus difficilement une répartition de l'influence en Italie entre les deux empires. À la diète de Roncaglia de 1158, il réaffirme les droits de l'Empire sur les villes italiennes et développe une conception de l'autorité impériale difficilement compatible avec les prétentions byzantines dans la péninsule. Des négociations se poursuivent encore en 1160 en vue d'une action commune contre le royaume de Sicile, sans parvenir à un accord sur le partage de l'influence en Italie[69].
La mort de Berthe-Irène en 1159 contribue également à distendre les liens dynastiques qui unissaient Manuel aux Hohenstaufen. Surtout, le conflit entre Frédéric et la papauté offre à Constantinople la possibilité de constituer un système d'alliances alternatif. Après l'élection pontificale contestée de 1159, Frédéric soutient l'antipape Victor IV, tandis que Manuel se rapproche du pape Alexandre III. À partir de 1161, la diplomatie byzantine soutient ainsi les principaux adversaires italiens de l'empereur germanique[70],[71].
Cette réorientation améliore également les rapports de Constantinople avec Louis VII de France, l'un des principaux soutiens d'Alexandre III. Les relations entre les deux souverains avaient été fortement dégradées par le passage de la deuxième croisade, mais leur opposition commune à la politique de Frédéric contribue désormais à les rapprocher. Manuel cherche ainsi moins à opposer globalement Byzance au monde latin qu'à insérer l'Empire dans les coalitions qui structurent la politique occidentale[70].
Un réseau d'alliances en Italie
modifierL'action byzantine repose désormais largement sur la diplomatie et les subsides. Manuel distribue d'importantes sommes d'argent aux adversaires de Frédéric parmi les communes et l'aristocratie italiennes. Après la destruction de Milan par les forces impériales en 1162, l'argent byzantin contribue notamment à la reconstruction de ses fortifications. Constantinople entretient parallèlement des relations avec d'autres villes hostiles aux Hohenstaufen, tandis qu'Ancône demeure le principal point d'appui de la présence byzantine sur la rive occidentale de l'Adriatique[70].
Cette politique explique en partie l'importance prise par la conquête de la Dalmatie au milieu des années 1160. Le gouvernement des possessions dalmates est directement associé aux opérations diplomatiques conduites en Italie : Nicéphore Chalouphès négocie avec Venise avant de prendre le commandement de la province, tandis que son successeur Constantin Doukas séjourne régulièrement en Italie pour distribuer des subsides aux alliés de Manuel. La côte dalmate constitue ainsi une base à partir de laquelle l'Empire peut intervenir dans les affaires italiennes sans entreprendre une nouvelle conquête de la péninsule[65].
Le rapprochement avec le royaume de Sicile participe de la même stratégie. Après la paix conclue avec Guillaume Ier de Sicile en 1158, les Normands cessent de représenter la principale menace occidentale pour l'Empire. Manuel envisage à deux reprises de fiancer sa fille Marie au futur Guillaume II de Sicile, transformant ainsi l'ancien adversaire normand en partenaire potentiel contre Frédéric. Le projet n'aboutit pas, mais il témoigne du renversement des alliances opéré depuis les guerres du début du règne[70].
La politique occidentale de Manuel forme dès lors un ensemble cohérent reliant plusieurs théâtres généralement traités séparément. Le contrôle de la Dalmatie sécurise la rive orientale de l'Adriatique ; Ancône sert de porte d'entrée vers l'Italie ; les subsides entretiennent les adversaires de Frédéric dans les communes ; enfin, la paix avec la Sicile neutralise la principale puissance susceptible d'attaquer les Balkans par la mer. John Birkenmeier souligne ainsi qu'il serait trompeur de dissocier les politiques hongroise et italienne de Manuel, qui participent toutes deux de sa stratégie occidentale[72].
Manuel et la couronne impériale d'Occident
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Le rapprochement avec Alexandre III prend une dimension plus ambitieuse lorsque la question de la dignité impériale est abordée. Le conflit entre le pape et Frédéric permet à Manuel de faire valoir sa propre prétention à représenter l'Empire romain. Des négociations portent sur la possibilité d'une reconnaissance par la papauté de Manuel comme unique empereur romain, parallèlement à des discussions sur le rapprochement des Églises grecque et latine[73],[71].
La portée exacte de ces négociations reste difficile à déterminer. Selon Jonathan Harris, Alexandre III paraît avoir envisagé dès 1161 de reconnaître Manuel à la place de Frédéric, mais les conceptions pontificale et byzantine de la dignité impériale restent incompatibles : le pape attendrait notamment de l'empereur qu'il établisse sa résidence à Rome, perspective inconcevable pour Manuel puisqu'elle reviendrait à subordonner Constantinople à une conception occidentale de la Translatio imperii. Les discussions ne débouchent donc sur aucune modification institutionnelle[71].
Il ne faut toutefois pas nécessairement interpréter les prétentions de Manuel comme le projet d'établir une domination byzantine directe sur l'ensemble de l'Occident. Paul Magdalino souligne que la reconnaissance recherchée aurait probablement laissé subsister l'organisation politique de la péninsule : communes du nord, territoires pontificaux au centre et royaume normand au sud. L'enjeu résiderait davantage dans l'exclusion de Frédéric d'Italie et dans la reconnaissance de Manuel comme premier souverain de la chrétienté que dans une annexion territoriale généralisée[73].
Les discussions avec la papauté ont également une dimension religieuse. Manuel laisse entrevoir une réunification des Églises en échange d'une reconnaissance de ses prétentions impériales et favorise le dialogue avec les Latins. Ces initiatives rencontrent cependant des résistances à Constantinople, où une partie du clergé et de la société byzantine accepte difficilement les concessions susceptibles d'accompagner un rapprochement avec Rome. La politique religieuse occidentale de Manuel reste ainsi étroitement liée à ses ambitions diplomatiques sans permettre de surmonter durablement le schisme[74].
Une puissance occidentale à son apogée
modifierVers 1167, la position de Manuel en Occident apparaît particulièrement favorable. La victoire contre les Hongrois à Sirmium a sécurisé la frontière danubienne et placé la Syrmie sous contrôle impérial ; une partie importante de la Dalmatie reconnaît l'autorité byzantine ; la Sicile n'est plus un adversaire militaire ; Alexandre III entretient de bonnes relations avec Constantinople et plusieurs communes italiennes bénéficient du soutien financier de Manuel. Birkenmeier estime qu'à cette date la puissance byzantine s'étend plus loin vers l'ouest qu'à aucun moment depuis le règne de Basile II[72].
Cette influence demeure néanmoins très différente d'une restauration territoriale de l'Empire byzantin en Occident. En dehors de la Dalmatie et de la Syrmie, elle repose principalement sur des alliances, des subsides et la capacité de Constantinople à exploiter les conflits entre les puissances occidentales. Sa pérennité dépend donc largement du maintien de l'opposition entre Frédéric, la papauté, les communes italiennes et le royaume de Sicile[70].
La diplomatie de Manuel conserve par ailleurs une grande souplesse. Son opposition à Frédéric n'exclut jamais complètement la possibilité d'un rapprochement avec les Hohenstaufen. Lorsque la perspective d'une nouvelle entente avec l'empereur germanique se dessine au début des années 1170, Manuel est prêt à reconsidérer son projet d'alliance matrimoniale avec le royaume de Sicile. Plus qu'une coalition idéologique durable contre Frédéric, il recherche une combinaison diplomatique susceptible de garantir la sécurité de l'Empire et de faire reconnaître sa place parmi les grandes puissances chrétiennes[73].
L'alliance avec Jérusalem et l'expédition d'Égypte (1167-1171)
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Le rapprochement avec Amaury Ier
modifierLa mort de Baudouin III de Jérusalem en 1163 ne met pas durablement fin au rapprochement entre Byzance et le royaume de Jérusalem. Son frère et successeur, Amaury Ier de Jérusalem, confronté à la progression de Nur ad-Din en Syrie et à l'instabilité du califat fatimide d'Égypte, recherche à son tour l'appui de Constantinople. En 1165, il envoie une ambassade à Manuel pour solliciter une épouse issue de la famille impériale, renouvelant ainsi la politique matrimoniale inaugurée sous Baudouin III[75].
Le choix de Manuel se porte sur sa petite-nièce Marie Comnène, fille du protosébaste Jean Comnène. Le mariage est célébré à Tyr le en présence de dignitaires byzantins chargés de veiller au respect du cérémonial. Selon Guillaume de Tyr, Amaury renouvelle à cette occasion l'engagement de fidélité précédemment pris par Baudouin envers l'empereur. L'alliance matrimoniale permet ainsi à Manuel de maintenir l'influence acquise sur Jérusalem depuis son expédition de 1159 sans imposer une administration byzantine directe au royaume[75].
Cette relation ne doit cependant pas être comprise comme une vassalité au sens strict. Amaury conserve l'entière direction politique de son royaume et poursuit ses propres objectifs, en particulier la conquête de l'Égypte. Manuel dispose néanmoins d'une position privilégiée parmi ses alliés : il peut fournir les ressources navales et financières qui font défaut au royaume de Jérusalem, tandis qu'Amaury offre à l'Empire un partenaire terrestre capable d'intervenir contre l'Égypte fatimide[59],[75].
Le projet de conquête de l'Égypte
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L'Égypte constitue alors un enjeu majeur de l'équilibre politique du Proche-Orient. L'affaiblissement du califat fatimide suscite simultanément les ambitions de Jérusalem et celles de Nur ad-Din. Son passage sous le contrôle de ce dernier ferait peser sur les États latins la menace d'un encerclement entre la Syrie et la vallée du Nil. Amaury intervient donc à plusieurs reprises dans les affaires égyptiennes avant de chercher à associer Manuel à une entreprise de conquête plus ambitieuse[76].
À l'été 1168, Byzantins et Francs négocient une opération commune. L'accord prévoit un partage des territoires conquis : le royaume de Jérusalem doit recevoir l'intérieur du pays, tandis que les Byzantins obtiendraient une partie de la côte égyptienne. L'objectif de Manuel n'est donc pas nécessairement la restauration de l'ancienne province romaine et byzantine d'Égypte dans son intégralité, malgré la présentation plus ambitieuse qu'en donne Kinnamos. Il recherche surtout le contrôle de positions littorales stratégiques[77],[76].
Cette dimension maritime est essentielle. Les ports égyptiens, notamment Alexandrie et Damiette, figurent parmi les principaux débouchés commerciaux de la Méditerranée orientale. Leur acquisition aurait complété la politique menée par Manuel en Adriatique et renforcé la position byzantine face aux républiques maritimes italiennes. Paul Magdalino rapproche ainsi explicitement le projet égyptien de l'intérêt porté par Manuel à la côte dalmate et à l'Italie adriatique : dans les deux cas, la possession de points d'appui côtiers aurait accru la maîtrise impériale des grandes routes commerciales méditerranéennes[77].
La conclusion de l'accord n'empêche pourtant pas Amaury d'agir prématurément. Dès 1168, avant que l'expédition commune ne soit prête, il attaque l'Égypte sans l'appui byzantin. L'opération contribue à précipiter l'intervention de Nur ad-Din, dont le général Shirkuh puis son neveu Saladin prennent une place croissante dans le gouvernement égyptien. Lorsque l'entreprise commune avec Byzance peut finalement être engagée l'année suivante, le contexte stratégique est donc déjà moins favorable aux Francs[76].
L'expédition de Damiette
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À l'automne 1169, Manuel engage des moyens navals considérables. Une flotte byzantine d'environ trois cents bâtiments rejoint les forces d'Amaury et les deux armées mettent le siège devant Damiette en octobre. Le commandement byzantin est confié à Andronic Kontostéphanos, vainqueur des Hongrois à Sirmium deux ans auparavant. L'ampleur de l'expédition témoigne de la capacité de Manuel à projeter une importante force navale loin des bases impériales[78].
Le siège se prolonge cependant sans résultat décisif. Les difficultés de ravitaillement deviennent rapidement critiques pour les Byzantins, dont la flotte n'a emporté des vivres que pour une durée limitée. Les relations entre les deux contingents se détériorent également, chacun imputant à l'autre la responsabilité des retards et du manque de coordination. Après plusieurs semaines d'opérations, une trêve est conclue en décembre et les forces chrétiennes abandonnent le siège[78].
Le retour aggrave encore le bilan matériel de l'expédition : une tempête frappe la flotte byzantine et en détruit une part importante. L'entreprise de 1169 échoue donc à obtenir le moindre gain territorial, tandis que Saladin consolide progressivement sa position en Égypte. Il serait toutefois excessif d'en faire un désastre stratégique immédiat pour l'Empire : Jonathan Harris souligne que, hormis les pertes navales, l'échec n'entraîne pas de détérioration majeure de la situation byzantine et ne rompt pas l'alliance avec Jérusalem[78].
Même les sources latines ne présentent pas nécessairement les Byzantins comme responsables de l'échec. Guillaume de Tyr souligne notamment le courage de Kontostéphanos et de ses hommes lors des opérations. La campagne montre surtout les difficultés pratiques d'une entreprise militaire combinant deux armées poursuivant des objectifs partiellement différents et dépendant d'une coopération logistique étroite à plusieurs centaines de kilomètres des principales bases byzantines[78].
Une alliance maintenue malgré l'échec
modifierL'abandon de Damiette ne met pas fin à la politique égyptienne de Manuel. Les relations diplomatiques avec l'Égypte sont rapidement rétablies et le califat fatimide conclut lui-même un accord avec l'empereur. Parallèlement, Manuel continue de soutenir le royaume de Jérusalem, preuve que l'échec de 1169 n'a pas provoqué de rupture entre les deux partenaires[78].
En mars 1171, Amaury se rend personnellement à Constantinople. Sa réception, connue notamment par le récit détaillé de Guillaume de Tyr, met en scène la hiérarchie que Manuel entend établir entre les deux souverains : le roi de Jérusalem est accueilli avec magnificence, mais dans une position qui manifeste la prééminence de l'empereur. Au-delà du cérémonial, la visite permet surtout de négocier une nouvelle coopération contre l'Égypte[79].
La disparition du califat fatimide en 1171 et l'affirmation de Saladin transforment toutefois progressivement la situation régionale. Les projets d'intervention commune ne sont pas abandonnés : après la mort d'Amaury en 1174, Manuel tente encore en 1176-1177 d'organiser une nouvelle expédition et envoie une flotte en Palestine. Celle-ci renonce finalement à intervenir faute d'accord entre les principaux dirigeants francs sur les modalités de l'opération[59],[78].
Malgré leur absence de résultats territoriaux, ces entreprises montrent la persistance de l'influence byzantine dans les États latins. Manuel fournit des subsides, rachète des chevaliers capturés et peut encore mobiliser une flotte importante pour leur défense. En échange, il recherche la reconnaissance de sa prééminence et, à Antioche, l'application des accords prévoyant la présence d'un patriarche grec. La relation repose donc moins sur une domination territoriale que sur la capacité de l'Empire à se présenter comme la principale puissance chrétienne susceptible d'apporter aux États latins une aide militaire durable[59],[78].
Les relations avec la Rus' de Kiev
modifierManuel Ier Comnène tente de faire rentrer les principautés russes dans son réseau diplomatique dirigé contre la Hongrie et, dans une moindre mesure, contre la Sicile normande. Dès lors, deux camps se forment en Rus' kiévienne : les pro et les anti-byzantins. À la fin des années 1040, trois princes se disputent la domination sur les principautés « russes ». Le prince Iziaslav II de Kiev est allié à Géza II de Hongrie et donc opposé aux Byzantins tandis que le prince Iouri Dolgorouki de Souzdal est leur allié et que Vladimirko de Galicie est décrit comme un vassal de Manuel. La principauté de Galicie, située aux frontières septentrionales et orientales de la Hongrie, est d'une grande importance stratégique dans le conflit entre Hongrois et Byzantins. À la suite de la mort de Iziaslav II et de Vladimirko de Galicie, la situation se renverse quand Iouri Dolgorouki prend Kiev et que Iaroslav Ier Osmomysl, le nouveau dirigeant de la Galicie, adopte une posture pro-hongroise[réf. nécessaire].
En 1164-1165, Andronic Comnène, le cousin de Manuel et futur empereur s'échappe de sa captivité et rejoint la cour de Iaroslav en Galicie. Cette situation attise le danger d'une revendication du trône byzantin par Andronic qui est maintenant soutenu par les Hongrois et la Galicie. Cela relance la diplomatie byzantine. Manuel pardonne à Andronic et le persuade de revenir à Constantinople en 1165. Une ambassade envoyée auprès de Rostislav Ier, le souverain de Kiev, permet la signature d'un traité favorable à Constantinople et la promesse de l'envoi de troupes auxiliaires par Rostislav. De plus, Iaroslav accepte de renoncer à ses soutiens hongrois et retourne sous l'influence byzantine. Jusqu'en 1200, les princes de Galicie rendent de grands services à l'Empire byzantin en combattant les Coumans ennemis de l'Empire[80].
La restauration de bonnes relations avec la Galicie a des effets bénéfiques pour l'Empire. Ainsi, en 1166, il envoie deux armées attaquer les provinces orientales de la Hongrie dans un vaste mouvement en tenaille. Une armée traverse les plaines valaques et entre en Hongrie en passant par les Alpes de Transylvanie tandis que la deuxième armée passe par la Galicie où elle bénéficie de l'aide de Iaroslav pour traverser les Carpates[réf. nécessaire].
Kılıç Arslan II et les Seldjoukides (1162-1180)
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De l'alliance à l'unification seldjoukide
modifierAu début des années 1160, la situation politique de l'Anatolie centrale demeure très fragmentée. Outre le sultanat de Roum de Kılıç Arslan II, trois principautés danichmendides subsistent autour de Sébastée, Césarée et Mélitène, tandis que Chahanchah, frère du sultan, contrôle une partie de la Paphlagonie. Manuel exploite ces divisions et, durant l'hiver 1160-1161, rassemble contre Kılıç Arslan une coalition comprenant notamment Baudouin III de Jérusalem, Renaud de Châtillon, Thoros II, le Danichmendide Yağıbasan et Chahanchah. Une armée commandée par Jean Kontostéphanos inflige une défaite aux Seldjoukides, tandis que d'autres adversaires du sultan accroissent la pression sur ses possessions[60].
Isolé, Kılıç Arslan se rend à Constantinople à la fin de l'année 1161. Manuel l'y reçoit avec magnificence et établit avec lui une relation personnelle dans laquelle l'empereur adopte rituellement le sultan comme son fils. En échange de subsides byzantins et d'un soutien contre ses rivaux turcs, Kılıç Arslan promet d'empêcher les raids contre les territoires impériaux et de remettre à Manuel certaines des places qu'il pourrait conquérir sur les autres princes musulmans. L'accord garantit pendant près de quinze ans une relative stabilité à la frontière seldjoukide et permet à Manuel de concentrer l'essentiel de ses moyens militaires sur la Hongrie et l'Occident[62],[61].
Ce système profite cependant davantage au sultan qu'à l'empereur. Après la mort de Yağıbasan en 1164, l'émirat danichmendide s'affaiblit rapidement. Kılıç Arslan s'empare de Césarée en 1169 puis impose sa domination à Chahanchah, éliminant progressivement les puissances turques que Manuel avait utilisées pour maintenir l'équilibre de l'Anatolie centrale. L'empereur ne peut guère s'opposer à cette expansion : les Danichmendides sont parallèlement soutenus par Nur ad-Din, principal adversaire musulman des États latins dont Manuel cherche à assurer la protection[61].
L'équilibre se dégrade encore à partir de 1172, lorsque Nur ad-Din, Kılıç Arslan et le prince arménien Mleh se rapprochent contre les intérêts byzantins. Les Arméniens reprennent notamment Tarse et Adana. Surtout, la mort de Nur ad-Din en 1174 permet à Kılıç Arslan d'achever la conquête des possessions danichmendides, dont Sébastée, que les accords antérieurs destinaient pourtant à l'Empire. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, l'essentiel de l'Anatolie turque se trouve ainsi rassemblé sous l'autorité d'un même souverain[81].
Le retour à une politique offensive
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Manuel tente d'abord de s'opposer à cette évolution en soutenant les derniers adversaires du sultan. En 1175, Michel Gabras est envoyé vers Amasée, tandis qu'une autre expédition intervient en Paphlagonie aux côtés de Chahanchah. Ces opérations échouent et une tentative ultérieure contre Néocésarée se heurte notamment à l'hostilité de la population locale, qui refuse d'ouvrir ses portes aux Byzantins. L'épisode illustre les transformations intervenues depuis la conquête turque : dans certaines régions de l'intérieur anatolien, les populations grecques ont développé des relations économiques et politiques durables avec les pouvoirs musulmans et ne considèrent plus nécessairement le retour de l'administration impériale comme souhaitable[82].
Parallèlement, Manuel entreprend de renforcer directement la frontière. Il crée une nouvelle province, le thème de Néokastra (« Nouvelles forteresses »), dans les années 1160, comme illustration de cette stratégie d'abord plutôt défensive[37]. Il restaure ensuite Dorylée, abandonnée depuis les invasions du XIe siècle, ainsi que la forteresse de Soublaion[83]. Ces travaux ne sont pas uniquement défensifs : Dorylée doit servir de base avancée à une nouvelle progression vers l'intérieur de l'Anatolie. Dans une lettre adressée à Alexandre III, Manuel présente même la restauration de la place comme une réouverture de la route terrestre vers la Terre sainte. Dès 1175, la préparation d'une campagne majeure contre Iconium est donc engagée[84].
L'objectif dépasse désormais le rétablissement d'un équilibre entre principautés turques. Manuel rassemble une importante armée et constitue un lourd train de siège destiné à attaquer directement Iconium, capitale du sultanat. Pour John Birkenmeier, l'opération doit être comprise avant tout comme une campagne de siège : l'empereur ne recherche pas une bataille rangée, mais veut conduire jusqu'à Iconium une armée suffisamment puissante pour prendre la ville. Sa conquête aurait profondément modifié le rapport de forces en Anatolie et sécurisé les communications byzantines avec la Cilicie et Antioche[85].
Myrioképhalon
modifierAu printemps 1176, Manuel rassemble son armée à Dorylée puis marche en direction d'Iconium. Kılıç Arslan, dont les ressources militaires se sont considérablement accrues avec l'absorption des territoires danichmendides, propose de renouveler la paix. L'empereur refuse. L'armée byzantine poursuit sa progression vers l'intérieur de l'Anatolie en transportant un train de bagages et de machines de siège particulièrement encombrant[86],[87].
Le , elle pénètre dans un défilé près de la forteresse abandonnée de Myrioképhalon, où les Seldjoukides lui tendent une embuscade. Manuel a notamment négligé de faire suffisamment reconnaître le terrain avant d'engager ses forces dans la passe. La longueur de la colonne, l'étroitesse du passage et la présence du train de siège empêchent ensuite les différentes divisions de l'armée de se soutenir efficacement. Les Turcs peuvent ainsi attaquer successivement les différentes parties de la colonne et infligent de lourdes pertes aux Byzantins[88],[86].
La défaite ne correspond toutefois pas à l'anéantissement de l'armée impériale. Malgré les conditions particulièrement défavorables, la majeure partie des troupes conserve sa cohésion et les Seldjoukides ne parviennent pas à détruire les forces de Manuel. Le principal résultat militaire de l'embuscade est la perte d'une partie du train de siège : privé des moyens nécessaires pour entreprendre le siège d'Iconium, l'empereur doit renoncer à son objectif et négocier son retrait[88].
Kılıç Arslan accepte rapidement de conclure la paix. Manuel s'engage notamment à démanteler les fortifications de Soublaion et de Dorylée. Il fait effectivement détruire la première mais conserve Dorylée, dont l'importance stratégique est considérable. Les relations entre les deux souverains ne basculent d'ailleurs pas dans une guerre permanente : la relation de philia entre Manuel et Kılıç Arslan se poursuit jusqu'à la mort de l'empereur[82],[89].
La portée de la défaite
modifierMyrioképhalon est souvent rapprochée de la bataille de Manzikert de 1071. Manuel lui-même établit cette comparaison dans une lettre adressée au roi Henri II d'Angleterre. Elle doit cependant être fortement nuancée. À la différence de l'armée de Romain IV Diogène, celle de Manuel n'est ni détruite ni désorganisée durablement ; l'empereur n'est pas capturé et aucune crise politique ne suit immédiatement la bataille. Birkenmeier estime ainsi que le rapprochement avec Manzikert relève davantage de la perception de la défaite par Manuel que de ses conséquences militaires réelles[90].
La capacité militaire byzantine en Anatolie demeure en effet importante. Manuel refuse de démanteler Dorylée et, dès 1177, Kılıç Arslan envoie une importante force de raid dans la vallée du Méandre. Après le pillage de plusieurs villes, celle-ci est interceptée par une armée commandée par Jean Comnène Vatatzès, assisté de Constantin Doukas et Michel Aspiétès. À la bataille d'Hyelion et Leimocheir, les Byzantins tendent à leur tour une embuscade aux Seldjoukides et détruisent l'essentiel de leur force. Les opérations militaires se poursuivent encore ensuite en Anatolie, confirmant que Myrioképhalon n'a pas privé l'Empire de sa capacité d'intervention[91].
La bataille constitue néanmoins un tournant politique. La disparition des principautés danichmendides a supprimé les intermédiaires que Constantinople pouvait utiliser pour maintenir la division du monde turc, tandis que le sultanat de Roum dispose désormais de ressources comparables à celles que l'Empire peut engager sur ce théâtre. Dmitri Korobeinikov considère ainsi qu'après 1176 s'établit en Anatolie un équilibre que ni Byzantins ni Seldjoukides ne sont en mesure de renverser durablement. L'armée impériale demeure alors la principale force militaire de la péninsule, mais la perspective d'une reconquête du plateau anatolien devient beaucoup moins réaliste[82],[92].
Cette évolution ne signifie pas davantage l'effondrement immédiat de la frontière orientale. Les régions occidentales de l'Asie Mineure demeurent solidement intégrées à l'Empire et protégées par un réseau de fortifications renforcé sous les Comnènes. La victoire d'Hyelion et Leimocheir montre précisément l'efficacité de ce dispositif : les forces locales peuvent être réunies avec les troupes venues de Constantinople pour intercepter les incursions turques. L'avancée seldjoukide vers l'ouest qui caractérise les décennies suivantes doit donc être replacée dans le contexte de l'affaiblissement politique de l'Empire après la mort de Manuel plutôt que considérée comme une conséquence immédiate de Myrioképhalon[91],[82].
Les dernières années et la succession (1177-1180)
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Le resserrement des ambitions extérieures
modifierLes dernières années du règne sont marquées par un resserrement des ambitions extérieures de Manuel plutôt que par un effondrement de la puissance impériale. En Anatolie, la défaite de Myrioképhalon n'empêche pas les Byzantins de contenir les incursions seldjoukides, comme l'illustre la victoire d'Hyelion et Leimocheir en 1177. En revanche, l'équilibre politique établi avec Kılıç Arslan II rend désormais improbable une reconquête du plateau anatolien. Les relations personnelles entre le sultan et Manuel se poursuivent néanmoins jusqu'à la mort de ce dernier[82].
En Occident, la paix de Venise de 1177 constitue un revers diplomatique plus net. Frédéric Ier Barberousse et le pape Alexandre III se réconcilient sans que Manuel participe au règlement des affaires italiennes. La disparition du conflit entre la papauté et les Hohenstaufen prive l'empereur byzantin du principal levier qui lui avait permis d'intervenir dans la péninsule depuis les années 1160. Ses espoirs d'obtenir des possessions en Italie ou de faire reconnaître ses prétentions à la dignité impériale en Occident deviennent dès lors sans objet[93].
Cette évolution ne signifie pas la fin des relations de Manuel avec les puissances occidentales. Il demeure en bons termes avec Alexandre III et poursuit au contraire une politique matrimoniale destinée à insérer la dynastie des Comnènes parmi les grandes maisons de la chrétienté latine. L'affrontement avec Frédéric cesse ainsi d'être le principal axe de sa politique occidentale, tandis que l'empereur privilégie davantage les liens dynastiques susceptibles de survivre aux changements d'alliances[93].
Une dernière tentative en Égypte
modifierManuel ne renonce pas davantage à intervenir en Méditerranée orientale. En 1177, une nouvelle flotte byzantine est envoyée en Palestine afin de participer à une expédition contre l'Égypte, désormais dominée par Saladin. L'entreprise bénéficie de la présence en Terre sainte du comte Philippe de Flandre, dont l'arrivée pouvait laisser espérer la constitution d'une importante coalition chrétienne[78].
L'opération n'a finalement pas lieu. Philippe de Flandre et plusieurs membres de la noblesse du royaume de Jérusalem refusent de participer dans les conditions envisagées, et la flotte byzantine se retire sans avoir engagé de campagne. L'épisode montre néanmoins que huit ans après l'échec de Damiette, Constantinople possède toujours les moyens d'envoyer une force navale importante en Méditerranée orientale et que Manuel continue d'être considéré comme l'un des principaux protecteurs des États latins[78].
Cette prééminence connaît cependant des limites. La même année, Léonce, choisi par Manuel comme patriarche grec de Jérusalem, se rend en Terre sainte mais n'est pas autorisé à célébrer dans le Saint-Sépulcre. Les souverains francs acceptent volontiers l'aide financière et militaire de l'empereur, sans pour autant reconnaître toutes les conséquences politiques et ecclésiologiques que Constantinople entend attacher à cette protection[71].
Préparer la succession
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La naissance d'Alexis en 1169 avait profondément modifié la question successorale. Jusque-là dépourvu d'héritier masculin, Manuel avait envisagé sa fille Marie et son fiancé, le prince hongrois Béla-Alexis, comme successeurs possibles. La naissance d'Alexis permet désormais à l'empereur d'assurer la transmission du trône à un fils né dans la pourpre, mais la jeunesse de celui-ci rend nécessaire la consolidation de sa position par de nouvelles alliances dynastiques[62].
Manuel se tourne une nouvelle fois vers l'Occident. Alexis est fiancé à Agnès de France, fille du roi Louis VII de France, tandis que Marie, fille aînée de Manuel, épouse Rénier de Montferrat, fils du marquis Guillaume V de Montferrat. Les deux unions sont célébrées à Constantinople en 1180. Elles rattachent directement la famille impériale à la monarchie capétienne et à l'une des principales familles aristocratiques d'Italie du Nord[94],[93].
Ces mariages constituent l'aboutissement d'une orientation constante de la diplomatie de Manuel. Ses deux épouses sont d'origine occidentale et plusieurs membres de la famille impériale ont épousé des princes ou aristocrates latins. Malgré l'échec de ses projets italiens et de ses négociations avec Frédéric Barberousse, l'empereur parvient donc à la fin de son règne à inscrire sa dynastie dans un réseau matrimonial qui s'étend de Constantinople à Jérusalem, Antioche, la Hongrie, la France et l'Italie du Nord[94],[93].
Cette politique n'est toutefois pas dépourvue de tensions à Constantinople. La présence croissante d'Occidentaux dans l'entourage impérial, dans l'armée et dans les communautés marchandes nourrit des critiques dont Nicétas Choniatès se fait ultérieurement l'écho. Il convient néanmoins de ne pas en déduire une opposition générale et uniforme de la population byzantine aux Latins : Jonathan Harris souligne que les étrangers remplissent sous Manuel des fonctions très diverses et que l'hostilité qui éclate après sa mort résulte aussi de la crise politique ouverte par sa succession[95].
Mort de Manuel
modifierÀ partir de 1180, la santé de Manuel se dégrade. La présentation qu'en donne Nicétas Choniatès, qui relie en partie le déclin physique de l'empereur aux désillusions de la fin de son règne, appartient à la construction morale de son récit et doit être considérée avec prudence. Manuel reste jusqu'à ses derniers mois impliqué dans les affaires de l'Empire et dans l'organisation de la succession de son fils[96].
Manuel meurt le , après trente-sept années de règne. Son fils Alexis II, âgé de onze ans, lui succède sous la régence de sa mère Marie d'Antioche. La longueur du règne et l'autorité personnelle exercée par Manuel contrastent ainsi avec la fragilité du dispositif successoral : le nouvel empereur est mineur, sa mère est d'origine latine et sa demi-sœur Marie, longtemps considérée comme une héritière possible, conserve une position importante à la cour[97]. Quant à Manuel, il est inhumé dans le monastère du Christ Pantocrator, nécropole des empereurs de sa dynastie. Selon les descriptions qui en ont subsisté, sa tombe est située à proximité d'une pierre sur laquelle le corps du Christ aurait été déposé après sa descente de la Croix, une relique que Manuel a fait transférer d'Éphèse à Constantinople sous son règne[98].
La disparition de Manuel ouvre rapidement une période de conflits au sein de la famille impériale et de l'aristocratie. Ceux-ci aboutissent en 1182 à la prise du pouvoir par Andronic Comnène, puis à l'élimination successive de Marie d'Antioche, de Marie la Porphyrogénète et finalement d'Alexis II. Ces événements postérieurs ne doivent cependant pas être projetés rétrospectivement sur le règne de Manuel : la crise de succession révèle certaines fragilités du système politique comnénien, mais elle résulte également des choix et des affrontements des acteurs qui prennent le pouvoir après sa mort[99].
La réforme judiciaire
modifierAu niveau intérieur, le règne de Manuel se caractérise entre autres par un important remaniement du système judiciaire de l'Empire byzantin. Ce dernier repose sur un grand nombre de textes de lois édictés lors des siècles précédents. Cette base juridique n'est pas remise en cause car les Basiliques restent le texte de loi fondamental mais son application nécessite une réforme[100]. En effet, la perte d'une grande partie de l'Asie mineure contraint les Byzantins à réformer leur système judiciaire tout comme ils doivent réformer l'ensemble de leur administration. Au cours du XIIe siècle, la justice byzantine est victime d'abus dont l'un des plus représentatifs est la longueur souvent excessive des procès causée par le dogmatisme exacerbé des hommes de loi byzantins. En , Manuel publie une ordonnance pour résoudre ce problème[101]. Cette ordonnance touche avant tout la justice de la ville de Constantinople. Les tribunaux de la ville impériale sont divisés en quatre sections avec un président entouré d'assesseurs. Ces derniers peuvent changer de sections à volonté au risque que l'une d'entre elles soit délaissée. Manuel remédie au problème en obligeant les assesseurs dans leur section d'origine[102]. De plus, les procès criminels ne doivent pas excéder une durée de 2 ans tandis que les procès civils doivent se terminer dans un délai de 3 ans. Les appels doivent être rendus l'année suivant le premier jugement. Ces mesures ont toutes pour objectif de réduire la lenteur des tribunaux[réf. nécessaire].
Manuel cherche aussi à réduire les cas de saisine du Tribunal impérial. Celui-ci reste cantonné à son rôle de cour d'appel dans les jugements civils mais continue de juger en première instance pour le pénal. Il est alors présidé par l'éparque et sa neutralité reste très formelle surtout en ce qui concerne les questions politiques. Ainsi, Jean Glykys est condamné à être aveuglé pour avoir critiqué un article de Manuel en faveur de l'astrologie sans bénéficier des garanties normalement données à l'accusé[réf. nécessaire].
Politique religieuse
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L'empereur et l'Église
modifierLes rapports de Manuel avec l'Église sont d'abord marqués par une certaine instabilité. Alors que trois patriarches seulement se succèdent entre 1084 et 1143, six occupent le siège de Constantinople entre 1143 et 1157. Cette succession rapide s'explique à la fois par les rivalités internes au clergé de Sainte-Sophie et par les interventions du pouvoir impérial. À son accession, Manuel lui-même doit s'assurer le soutien du clergé de la capitale face aux prétentions éventuelles de son frère Isaac et lui accorde à cette fin de nouveaux avantages financiers[104].
La situation se stabilise progressivement sous les longs patriarcats de Luc Chrysobergès (1157-1169) puis de Michel III d'Anchialos (1170-1178). À partir des années 1160 et surtout de 1166, Manuel affirme parallèlement une conception plus exigeante de ses responsabilités religieuses. Il se présente comme l'epistemonarches, chargé de la discipline et du bon ordre de l'Église, et intervient plus directement dans son administration. Cette évolution participe d'une conception plus générale de la fonction impériale qui insiste davantage, dans la seconde moitié du règne, sur l'autorité du souverain comme garant de l'ordre chrétien[105].
Cette prétention apparaît particulièrement nettement en 1171, lorsque Manuel impose aux membres du haut clergé un serment de fidélité à l'empereur au moment de leur accession à une dignité épiscopale. Le texte assimile la trahison envers le souverain à une faute envers l'ordre chrétien et vise notamment à garantir la succession du jeune Alexis II Comnène. Sans abolir l'autonomie institutionnelle et canonique de l'Église, Manuel affirme ainsi avec force la prééminence de l'autorité impériale dans son gouvernement[106]. En 1173, Manuel intervient également dans la discipline de l'épiscopat en promulguant un décret destiné à limiter les séjours prolongés des prélats à Constantinople. Reprenant des prescriptions du droit justinien et du droit canonique, il leur impose de regagner leur diocèse au terme des délais prévus, sauf motif légitime, et prévoit l'expulsion de la capitale des contrevenants. Le texte reproche aux évêques concernés aussi bien de délaisser leurs obligations pastorales que d'alimenter les rivalités au sein du synode constantinopolitain. Jean Darrouzès replace cette mesure dans le contexte des tensions qui opposent Manuel à une partie de l'épiscopat durant les dernières années de son règne ; son application semble toutefois avoir été limitée[107].
Les controverses théologiques
modifierManuel manifeste lui-même un vif intérêt pour les questions théologiques et n'hésite pas à participer personnellement aux débats doctrinaux. Nicétas Choniatès, qui lui reproche cette propension, le représente volontiers en empereur théologien intervenant dans des matières qui dépasseraient ses compétences. Cet intérêt est cependant également attesté par Jean Cinnamus, beaucoup plus favorable au souverain, et constitue un aspect important de la conception que Manuel se fait de sa fonction impériale[108],[109].
Une première controverse porte sur la nature du sacrifice eucharistique. Après un premier synode en 1156, Manuel préside personnellement le concile réuni au palais des Blachernes en mai 1157. Celui-ci condamne la doctrine de Sotérichos Panteugénos, patriarche élu d'Antioche, selon laquelle le sacrifice du Christ est offert au Père plutôt qu'à l'ensemble de la Trinité. Sotérichos doit se rétracter et renoncer au patriarcat auquel il avait été élu[110].
Une controverse plus importante éclate autour de la parole du Christ rapportée par l'Évangile selon Jean : « le Père est plus grand que moi » (Jean 14, 28). Manuel soutient que le Christ peut être considéré comme inférieur au Père en raison de sa nature humaine tout en lui étant égal par sa nature divine. Cette interprétation rencontre une forte opposition dans une partie du clergé, notamment autour de Démétrios de Lampe. Manuel convoque finalement en 1166 un concile qui impose son interprétation et la fait intégrer à la doctrine officielle de l'Église byzantine[111].
L'épisode constitue un moment important dans l'évolution de son gouvernement. Son intervention ne se limite plus à arbitrer un conflit entre théologiens : l'empereur défend lui-même une position doctrinale et mobilise son autorité pour en assurer l'adoption. Michael Angold voit ainsi dans l'année 1166 un tournant à partir duquel Manuel assume pleinement son rôle d'epistemonarches et affirme une conception particulièrement élevée de l'autorité impériale sur l'Église[105].
Manuel et le monachisme
modifierManuel se distingue enfin de plusieurs membres de la dynastie des Comnènes par une attitude relativement réservée envers l'enrichissement des monastères. Il ne manifeste pas la même activité de fondateur que ses prédécesseurs et cherche plutôt à faire financer les communautés monastiques par des allocations de revenus qu'à leur abandonner de nouvelles propriétés. Son projet de monastère Saint-Michel à Rataskepe, sur le Bosphore, prévoit ainsi que les moines reçoivent une allocation annuelle du trésor plutôt que des domaines fonciers[112].
Cette politique s'accentue dans les dernières années du règne et rejoint la volonté plus générale de Manuel de limiter certaines exemptions et immunités dont bénéficie l'Église. Elle ne traduit pas une hostilité au monachisme : l'empereur continue de soutenir des établissements et valorise l'idéal ascétique. Il cherche plutôt à empêcher que l'accumulation de terres et de privilèges ecclésiastiques ne réduise les ressources sur lesquelles s'exerce l'autorité fiscale de l'État[113],[77].
Le gouvernement de l'Empire
modifierUn pouvoir impérial fortement personnalisé
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Le gouvernement de Manuel s'inscrit dans le système politique établi par Alexis Ier Comnène, dans lequel l'autorité impériale repose largement sur la personne du souverain et sur un réseau de parents, d'alliés et de serviteurs qui lui sont directement attachés. Ce modèle ne se substitue cependant pas aux institutions traditionnelles de l'Empire : l'administration fiscale, les bureaux centraux, les gouvernements provinciaux et les dignités continuent de fonctionner. Il modifie surtout la manière dont les fonctions les plus importantes sont distribuées et dont les élites sont organisées autour de l'empereur[114].
Sous Manuel, cette personnalisation paraît même s'accentuer. Nicétas Choniatès affirme qu'avec l'âge l'empereur gouverne de manière de plus en plus autocratique et traite ses sujets comme s'ils lui appartenaient. Cette appréciation hostile doit être nuancée, mais certaines évolutions distinguent effectivement Manuel de ses prédécesseurs. Il utilise davantage les eunuques, à la manière des empereurs antérieurs aux Comnènes, et cherche à limiter certaines exemptions et immunités, en particulier celles dont bénéficient l'Église et les républiques marchandes italiennes[115].
L'exercice du pouvoir demeure néanmoins très personnel. Manuel intervient directement dans les affaires militaires, diplomatiques, ecclésiastiques et judiciaires et participe lui-même à la plupart des grandes campagnes de son règne. Cette implication lui permet également d'arbitrer les rivalités entre les différents groupes qui entourent le trône. John Birkenmeier souligne que le fonctionnement du système comnénien dépend précisément de cette capacité du souverain à répartir les charges et les faveurs tout en empêchant qu'un membre de l'aristocratie n'acquière une position susceptible de concurrencer la sienne[116].
La famille impériale au cœur du gouvernement
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La parenté constitue néanmoins le principal principe d'organisation de l'élite politique. Comme sous Alexis Ier et Jean II Comnène, les plus hautes dignités et une grande partie des principaux commandements sont confiées à des membres de la famille impériale ou à des hommes qui lui sont apparentés par mariage. L'expansion démographique des Comnènes et des familles qui leur sont associées étend même ce système à des secteurs de l'administration civile jusque-là moins directement dominés par l'aristocratie impériale[115].
Cette hiérarchie familiale se retrouve dans le cérémonial de cour. Le rang dépend étroitement du degré de parenté avec l'empereur : ses neveux et cousins occupent les positions les plus proches du trône, tandis que les hommes ayant épousé des parentes de Manuel sont eux-mêmes classés en fonction de la proximité de leur épouse avec la famille impériale. La désignation du lien de parenté tend même à se substituer au titre dans certaines listes cérémonielles, faisant de l'appartenance au genos impérial un marqueur de rang à part entière[115].
Manuel poursuit également l'adaptation de la hiérarchie des dignités à ce système. Lorsqu'il destine le prince hongrois Béla-Alexis à épouser sa fille Marie et envisage d'en faire son héritier, il crée pour lui la dignité de despote, placée au-dessus de celles de sébastocrator et de césar. Après la naissance d'Alexis II, Béla perd sa position d'héritier, mais la dignité de despote est reprise par les successeurs de Manuel et devient durablement le titre le plus élevé après celui d'empereur[117].
Le système familial dépasse par ailleurs les frontières de l'Empire. Manuel multiplie les mariages entre les Comnènes et les dynasties étrangères, prolongeant une pratique déjà utilisée par ses prédécesseurs. Aux liens établis avec la Rus', le Caucase, la Hongrie et l'Allemagne s'ajoutent sous son règne des alliances avec Antioche, Jérusalem, l'Autriche, la France et plusieurs familles princières italiennes. Même Kılıç Arslan II est symboliquement intégré à cet ensemble lorsque Manuel l'adopte rituellement comme son fils en 1161[118].
Paul Magdalino rapproche ainsi le réseau familial qui structure le gouvernement intérieur de la « famille des rois » que Manuel tente de constituer à l'extérieur. La diplomatie matrimoniale n'est donc pas entièrement distincte du fonctionnement du régime : dans les deux cas, le lien personnel avec l'empereur sert à organiser une hiérarchie politique. À la mort de Manuel en 1180, parenté et lignage déterminent à un degré sans précédent l'organisation du pouvoir byzantin[119].
Administration, offices et gouvernement des provinces
modifierLa prééminence de la famille impériale ne signifie pas la disparition de la bureaucratie traditionnelle. Sous Manuel, les membres de l'aristocratie comnénienne occupent plus fréquemment des fonctions civiles, tandis que les alliances matrimoniales rapprochent la dynastie de familles de fonctionnaires comme les Kamatéros. Des hommes qui ne sont pas eux-mêmes membres du lignage impérial peuvent également atteindre des positions considérables à la cour, à l'image de Théodore Styppéiotès, secrétaire impérial, ou de Jean Doukas Kamatéros, qui compte parmi les principaux collaborateurs de Manuel[115].
Le gouvernement provincial repose lui aussi sur des agents nommés par Constantinople, souvent issus de l'aristocratie liée aux Comnènes. Leur fonction ne se limite pas à l'administration civile : dans les régions frontalières, ils disposent d'importantes responsabilités militaires et fiscales et doivent être capables de mobiliser les ressources locales. Cette organisation peut se montrer particulièrement efficace lorsque l'autorité du souverain est forte, mais elle dépend largement de la fidélité des gouverneurs et des élites provinciales au pouvoir central[116].
L'usage de la pronoia se développe également au XIIe siècle, mais sa portée sous Manuel demeure discutée. Nicétas Choniatès reproche à l'empereur d'avoir multiplié les concessions au profit de militaires et même d'étrangers, ce qu'il présente comme une transformation profonde de l'organisation impériale. L'historiographie récente est plus prudente : la pronoia ne constitue pas un fief héréditaire et son développement ne suffit pas à démontrer une « féodalisation » de l'Empire ou le remplacement du financement monétaire de l'armée par des concessions foncières[120].
Le gouvernement conserve en effet d'importantes ressources financières. Les armées de Manuel continuent d'être largement payées par le trésor impérial, tandis que ses nombreuses campagnes, son programme de fortifications, sa diplomatie fondée sur les subsides et le cérémonial de cour témoignent de la capacité du pouvoir central à mobiliser des sommes considérables. Les difficultés rencontrées après sa mort ne peuvent donc être simplement attribuées à une disparition des ressources fiscales sous son règne[121].
Contestations et révoltes
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Sous Manuel, différentes contestations de l'autorité impériale sont à mentionner, en particulier celles de son cousin, Andronic Comnène. issue d'une branche cadette de la famille des Comnènes, il tente à plusieurs reprises de se révolter. En 1153, nommé sur la frontière hongroise, il semble profiter des négociations avec le royaume de Hongrie pour obtenir le soutien de ce dernier à son ambition impériale. Il est alors rappelé à Constantinople par Manuel Ier, qui fait preuve à son égard d'une certaine indulgence[122]. Il l'emprisonne néanmoins vers 1154 ou 1155 après des altercations avec des dignitaires impériaux, dont Jean Doukas Kamatéros mais Andronic parvient à s'enfuir quelques années avant de revenir à Constantinople[123]. A nouveau, il marque une certaine défiance, notamment envers le mariage de Béla III avec Marie Comnène. Manuel l'envoie alors en Cilicie pour l'éloigner de la capitale. Bientôt, Andronic part en quête de soutiens parmi les États latins d'Orient et Manuel tente de le faire arrêter. Finalement, après des années d'errance, Andronic est rappelé à Constantinople par Manuel alors que celui-ci commence à voir sa mort venir, au début de l'année 1180, probablement pour le placer auprès de son jeune fils Alexis II et éviter qu'il ne fomente de complots à l'extérieur de l'Empire[124],[CH 1].
Dans une tout autre configuration, Théodore Styppéiotès est accusé de comploter contre l'empereur par Jean Doukas Kamatéros, probablement jaloux de sa proximité avec Manuel Ier. Il fait dévoiler sa correspondance avec Guillaume II de Sicile pour le faire accuser de collusion avec l'ennemi et Manuel ordonne de l'aveugler et de lui trancher la langue[125],[CH 2]. Autre personnage central de la cour byzantine soupçonné de conspiration, Alexis Axouch est arrêté entre 1167 et 1170. Il est notamment accusé de sorcellerie et d'avoir voulu empoisonner l'impératrice, ce que Jean Cinnamus juge crédible mais pas Nicétas Choniatès[126]. Enfin, Isaac Aaron, interprète de l'empereur dans ses relations diplomatiques, est accusé de collusion avec les adversaires de l'Empire et, comme Styppéiotès, est aveuglé et a la langue tranchée[CH 3].
Dans l'ensemble, en-dehors des agitations provoquées par Andronic Comnène, qui ne mettent jamais vraiment en péril le pouvoir de Manuel Ier, le règne de ce dernier connaît une réelle stabilité politique. Néanmoins, cela ne masque pas les fragilités du système de gouvernement des Comnènes, qui repose fortement sur la personnalité de l'empereur et sa capacité à s'imposer face aux grandes familles aristocratiques[CH 4]. En outre, l'Empire peine de plus en plus à affirmer son autorité sur l'ensemble des populations au sein de ses frontières, en particulier à ses marges. L'incapacité des généraux byzantins à pénétrer dans les cités d'Amasée et de Néocésarée, à la lisière du sultanat de Roum et majoritairement peuplées de Grecs, en est un exemple frappant. Cela témoigne d'une prise de distance de certaines provinces ou régions de la sphère byzantine traditionnelle avec Constantinople[CH 5].
Personnalité, culture et représentation du pouvoir
modifierUn empereur guerrier
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Les sources s'accordent sur l'importance que Manuel accorde aux qualités militaires et physiques traditionnellement attendues d'un souverain. Dès 1143, son père Jean II Comnène justifie son choix de Manuel comme successeur, au détriment de son fils aîné Isaac, en invoquant notamment le courage dont le jeune prince a fait preuve au combat. Devenu empereur, Manuel dirige personnellement de nombreuses campagnes et continue à s'exposer dans les combats, comportement que ses panégyristes présentent comme l'une des principales manifestations de sa légitimité impériale[127]. A titre d'illustration, Choniatès rapporte qu'à l'occasion du siège de Zemun en 1165, il charge les portes de la ville qu'il heurte de sa lance. L'historicité de l'épisode demeure incertaine, notamment parce que Jean Kinnamos ne le mentionne pas. Ovidiu Cristea y voit surtout la construction d'un geste symbolique de défi et d'autorité, utilisant un registre guerrier proche de la culture chevaleresque occidentale[128].
Cette valorisation des vertus guerrières s'accompagne d'un intérêt prononcé pour certaines pratiques aristocratiques occidentales. Manuel apprécie notamment les tournois et les exercices de cavalerie auxquels participent les chevaliers latins présents à sa cour. Cette familiarité avec les usages occidentaux a contribué à sa réputation d'empereur « latinophile », mais elle ne signifie pas qu'il cherche à substituer un modèle occidental aux traditions byzantines. L'armée de son règne conserve pour l'essentiel les structures et les pratiques héritées de Jean II Comnène, tout en intégrant des soldats et des techniques provenant de traditions militaires diverses[129].
La place prise par les Occidentaux à la cour et dans l'armée correspond ainsi à une caractéristique plus générale du gouvernement de Manuel : sa disposition à employer des hommes en fonction de leur utilité plutôt que de leur origine. Les contingents latins côtoient dans ses armées Byzantins, Turcs, Petchénègues, Coumans, Alains, Géorgiens et Serbes. Plusieurs de ces groupes ne sont d'ailleurs pas des mercenaires occasionnels mais des éléments réguliers de l'armée impériale, parfois installés depuis longtemps sur le territoire byzantin[129].
Intérêts intellectuels et religieux
modifierManuel reçoit l'éducation littéraire et religieuse attendue d'un prince de la dynastie des Comnènes et manifeste tout au long de son règne un intérêt personnel marqué pour les débats intellectuels. Celui-ci apparaît particulièrement dans le domaine théologique. Jean Cinnamus, favorable à l'empereur, loue sa capacité à discuter de questions complexes, tandis que Nicétas Choniatès lui reproche au contraire de se croire capable de trancher des controverses qui devraient relever des spécialistes. Les débats religieux auxquels Manuel participe témoignent néanmoins d'une maîtrise suffisante de la théologie pour lui permettre de défendre personnellement ses positions devant les principaux prélats de l'Empire[130].
Son intérêt s'étend à des domaines que les Byzantins ne distinguent pas toujours nettement des sciences savantes. Manuel s'intéresse notamment à la médecine et à l'astrologie, cette dernière occupant une place reconnue dans la culture érudite de son temps malgré les réserves de l'Église. Ces goûts contribuent à l'image d'un souverain désireux de faire lui-même autorité dans plusieurs domaines du savoir, image que ses admirateurs célèbrent mais qui nourrit également les critiques de Choniatès[131]. Son intérêt pour l'astrologie ne doit pas être réduit à une superstition personnelle : il s'inscrit dans la culture savante du XIIe siècle et dans le renouveau des échanges scientifiques entre mondes grec, arabe et latin. L'empereur envoie par exemple en Sicile un exemplaire de l’Almageste de Ptolémée, ce qui permet sa diffusion plus large en Occident. Il participe également à des débats, patronne la traduction et la circulation de textes scientifiques et compose une défense théologique de l'astrologie qui entraîne une controverse avec Michel Glykas[132].
Son attitude envers l'islam fournit un autre exemple de cette curiosité intellectuelle. À la fin de son règne, Manuel cherche à modifier la formule d'abjuration imposée aux musulmans qui se convertissent au christianisme. Il juge problématique l'anathème traditionnel dirigé contre le « Dieu de Mahomet », considérant que chrétiens et musulmans prétendent adorer le même Dieu. L'opposition d'Eustathe de Thessalonique et du synode conduit finalement à un compromis : l'anathème vise Mahomet et son enseignement plutôt que le Dieu auquel se réfèrent les musulmans[133].
L'épisode est révélateur des limites de l'autorité intellectuelle que Manuel revendique. Même dans les dernières années du règne, alors que son contrôle sur l'Église s'est considérablement renforcé, l'empereur ne peut simplement imposer toute modification doctrinale au clergé. Son intervention provoque une véritable discussion et doit finalement déboucher sur une formulation acceptable par le synode[133].
Constructions et résidences impériales
modifierManuel poursuit l'activité architecturale de ses prédécesseurs, principalement dans les deux grands complexes palatiaux de Constantinople. Il contribue au développement du palais des Blachernes, dont les Comnènes ont fait l'une de leurs principales résidences, en y faisant édifier notamment une salle du trône et des appartements. Il ne délaisse cependant pas le Grand Palais de Constantinople, contrairement à une interprétation longtemps répandue dans l'historiographie. Il y fait construire au moins une importante salle de réception, connue sous le nom de Triklinos de Manuel, qui accueille notamment les séances des synodes de 1166 et 1170[134],[135].
Cette salle participe également à la représentation du pouvoir impérial. Ses murs sont ornés de mosaïques célébrant les victoires de Manuel, notamment ses succès militaires en Italie. Le programme associe ainsi l'activité de bâtisseur de l'empereur à la commémoration de ses conquêtes. Le Grand Palais conserve par ailleurs une fonction cérémonielle importante : Manuel y reçoit le sultan Kılıç Arslan II en 1162 et le roi Amaury Ier de Jérusalem en 1171, tandis que les fiançailles de son fils Alexis avec Agnès de France y sont célébrées en 1180[136],[137],[138].
Pour Paul Magdalino, l'usage cérémoniel du Grand Palais semble même s'accroître au cours du règne. Sa restauration comme cadre de grandes cérémonies s'inscrit dans l'affirmation d'une conception plus traditionnelle et universelle de la dignité impériale : l'ancien palais des empereurs fournit à Manuel un cadre monumental permettant d'inscrire son règne dans la continuité de l'Empire romain et de Constantin[139].
La représentation de l'empereur
modifierLa représentation du pouvoir de Manuel évolue au cours de son long règne. Dans ses premières décennies, les panégyristes insistent volontiers sur sa jeunesse, son énergie, ses exploits militaires et son appartenance à la dynastie des Comnènes. Les succès remportés en Hongrie, en Italie ou en Orient alimentent l'image d'un souverain victorieux dont l'autorité dépasse largement les frontières de l'Empire. Cette production encomiastique participe à la mise en scène d'une puissance impériale retrouvée[127].
À partir des années 1160, cette représentation prend une dimension plus nettement impériale et universaliste. Dans le préambule de l'Ekthesis de 1166, Manuel se présente comme l'héritier de Constantin le Grand et revendique symboliquement son autorité sur les territoires qui appartiennent légitimement à l'Empire, y compris ceux qui lui échappent. La titulature volontairement archaïsante rappelle celle de Justinien Ier et participe d'une redéfinition du souverain comme détenteur d'une autorité supérieure aux solidarités familiales et aristocratiques sur lesquelles repose pourtant largement le régime comnénien[140].
Cette évolution correspond à un changement plus général dans l'exercice du pouvoir. Michael Angold situe autour de 1166 le moment où Manuel abandonne progressivement l'image du jeune souverain brillant et aventureux pour insister davantage sur les devoirs traditionnels de la fonction impériale. Son intervention accrue dans les affaires ecclésiastiques, sa législation et l'affirmation de son rôle d'epistemonarches participent de cette même construction idéologique[105].
L'image laissée par Manuel demeure néanmoins profondément contradictoire. Jean Cinnamus et les orateurs de cour exaltent ses victoires, son intelligence et sa bravoure, tandis que Nicétas Choniatès, écrivant après les bouleversements qui suivent sa mort, critique son goût du faste, ses ambitions extérieures, ses interventions théologiques et sa faveur envers les Latins. Une partie importante de l'historiographie moderne a longtemps repris ce second portrait et interprété son règne à la lumière des difficultés rencontrées par l'Empire après 1180. Les travaux de Paul Magdalino ont largement renouvelé cette lecture en replaçant les choix de Manuel dans leur contexte et en soulignant la cohérence de sa conception du pouvoir et de sa politique impériale[141].
Famille
modifierFils de Jean II Comnène et d'Irène de Hongrie (qui changea son nom hongrois — Piroska — à son mariage), il épousa en premières noces en 1146 Berthe de Sulzbach (1110-1159), fille de Bérenger Ier de Soulzbach (en) et Adélaïde de Wolfratshausen (en), et en secondes noces en 1161 Marie d'Antioche (1145-1182), fille de Raymond de Poitiers prince d'Antioche et de Constance d'Antioche, et eut :
- Marie Comnène (1152-1182), fiancée à Béla III de Hongrie puis à Guillaume II de Sicile, et mariée ensuite en 1180 à Rénier de Montferrat (1162-1183),
- Anne Comnène (1154-1158) ;
- Alexis II Comnène (1169-1183).
Ascendance
modifierNotes et références
modifier- Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, (lire en ligne)
- ↑
« P. P. Andronic Comnène312, duc de Cilicie […] bib. Barzos, Généalogie I, p. 523-530 »
. - ↑
« P. P. Théodore Stypeiôtès, mégalodoxotatos […] Theodoros Stypeiotes, JÖB 27, 1978, p. 49-80 »
. - ↑
« P. P. Isaac Aarôn, interprète […] source Nicétas Chôniatès, Histoire, p. 147 »
. - ↑
« Les empereurs Comnènes […] l’Empire s’assombrisse de nouveau »
. - ↑
« À la cour byzantine […] des populations d’Amasée ou de Néocésarée »
.
- Autre références
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Voir aussi
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Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
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- Britannica
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