Manuel de Falla
Manuel de Falla, né le à Cadix, et mort le , à Alta Gracia, est un compositeur espagnol. Il compte parmi les plus importants compositeurs de ce pays.
| Nom de naissance | Manuel María de los Dolores Clemente Ramón del Sagrado Corazón de Jesús Falla y Matheu |
|---|---|
| Naissance |
Cadix, |
| Décès |
(à 69 ans) Alta Gracia, |
| Activité principale | Compositeur |
| Formation | Conservatoire royal de Madrid |
| Maîtres | José Tragó, Felipe Pedrell |
Œuvres principales
Issu d'une riche famille de marchands de Cadix, il reçoit dès son plus jeune âge une formation musicale, tant au piano qu'en solfège. Il poursuit ses études auprès de différents professeurs et, grâce à ses relations familiales, intègre les cercles culturels de la ville, notamment chez Salvador Viniegra, où il découvre les œuvres de compositeurs importants. En 1896, il s'installe à Madrid, où il continue ses études de piano avec José Tragó et compose des œuvres pour piano et de la musique de chambre. Il y rencontre Felipe Pedrell, qui exerce une influence notable sur sa carrière ultérieure et éveille son intérêt pour le flamenco, et notamment le cante jondo. En 1907, il se rend à Paris, où il se lie d'amitié avec plusieurs personnalités du milieu culturel parisien, comme Paul Dukas, Isaac Albéniz, Claude Debussy, Maurice Ravel et Igor Stravinsky. À son retour à Madrid en 1914, il renforce ses liens avec le couple formé par María de la O Lejárraga et Gregorio Martínez Sierra, avec lesquels il collabore à certaines de ses œuvres. Il joue un rôle prépondérant dans la vie culturelle de la ville, sa popularité grandit et il travaille avec Serge de Diaghilev et ses Ballets russes. En 1919, il se rend à Grenade, où il noue des relations avec Federico García Lorca, Fernando de los Ríos, Hermenegildo Lanz et Manuel Ángeles Ortiz, et peut approfondir sa connaissance du flamenco et du cante jondo. En 1939, après la fin de la guerre civile espagnole, il s'installe en Argentine, où il vit jusqu'à sa mort en 1946.
Parmi ses œuvres les plus célèbres figurent les ballets L'Amour sorcier et Le Tricorne, les Sept chansons populaires espagnoles pour voix et piano, la Fantasía Bética pour piano et le poème symphonique Nuits dans les jardins d'Espagne, toutes composées après son retour de Paris. Il a également composé l'opéra La vida breve, sa première œuvre importante, l'opéra de marionnettes El retablo de Maese Pedro (Les Tréteaux de maître Pierre), le Concerto pour clavecin et cinq instruments, plusieurs zarzuelas, ainsi que diverses œuvres vocales, pour piano et de musique de chambre. Sa dernière œuvre, Atlántida, est terminée par son élève Ernesto Halffter et publiée à titre posthume.
Il a exercé une grande influence sur le Groupe des Huit et la Génération de 27. Les Archives Manuel de Falla, inaugurées à Grenade en 1991, conservent de nombreuses photographies, lettres, partitions, manuscrits et autres documents du compositeur.
Biographie
modifierJeunesse
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Manuel María de los Dolores Clemente Ramón del Sagrado Corazón de Jesús Falla y Matheu naît le , à six heures du matin, dans la maison familiale de la plaza de Mina, à Cadix, en Espagne[1]. Il est le fils aîné de José María Falla Franco, un marchand aisé d'origine valencienne, et de María Jesús Matheu Zabala, issue d'une riche famille industrielle catalane, bien que tous deux soient originaires de Cadix[1]. Il a quatre frères et sœurs : José María « Pepito » (né deux ans après Manuel), María del Carmen (six ans plus jeune), Servando et Germán, ces deux derniers étant des jumeaux treize ans plus jeunes que lui[2]. Il est baptisé dans l'église Nuestra Señora del Rosario le [1]. La mort de son grand-père maternel en 1884, de sa tante Magdalena pendant l'épidémie de choléra de 1885, et de ses frères Pepito, à peu près à la même époque, et Servando, peu après sa naissance en 1889, l'affecte profondément. Il contracte la tuberculose dans son enfance. Tout cela, combiné à sa santé fragile, le conduit à développer une obsession de la propreté et une peur d'être infecté et de tomber malade[2].

Manuel et ses frères et sœurs reçoivent une bonne éducation à la maison avec un précepteur. Il reçoit ses premières leçons de solfège de sa mère, qui est une bonne pianiste[3]. De plus, sa nourrice lui apprend des berceuses et des chansons folkloriques qui stimulent son imagination et le marquent profondément[4]. À l'âge de neuf ans, sa mère décide qu'il a besoin d'une formation musicale plus formelle ; il poursuit donc ses études avec la professeure de piano Eloísa Galluzo, dont les méthodes d'enseignement sont très rigoureuses[5]. Plus tard, il étudie le solfège et l'harmonie avec Alejandro Odero, puis l'harmonie et le contrepoint avec Enrique Broca[6]. Il s'exerce également sur des pièces pour piano à quatre mains de Richard Wagner et de Wolfgang Amadeus Mozart avec un ami de la famille[6]. Durant cette période, Manuel assiste aux soirées de musique de chambre organisées chez Salvador Viniegra, un ami de la famille qui est aussi un proche de Camille Saint-Saëns, et a accès à son importante bibliothèque musicale[7]. Il assiste également à d'autres événements musicaux à Cadix, où il découvre Faust de Charles Gounod et des œuvres de Mozart, Ludwig van Beethoven, Vincenzo Bellini et Edvard Grieg[8]. Sa première prestation publique a lieu avec sa mère lors d'un récital de piano des Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Joseph Haydn, en 1887[9].
Ses dossiers scolaires sont conservés aux Archives historiques provinciales de Cadix depuis . Outre ses bonnes notes, ils mettent en évidence son aptitude à résoudre des problèmes d'arithmétique et son excellente écriture[10]. À l'âge de douze ans, il s'intéresse principalement à la littérature et au journalisme. En 1888, avec un groupe d'amis, il fonde et dirige la revue littéraire locale El Burlón, et en 1891, il participe à la création d'une seconde revue, El Cascabel, dont il devient également rédacteur en chef[11]. Vers cette époque, il compose un opéra en quatre actes intitulé El conde de Villamediana, dont la musique a disparu, mais dont le livret, inspiré des œuvres du duc de Rivas, a été conservé[11]. En 1892, il compose Gavotte et Musette, pour piano, inspiré par une pièce pour clavier de Jean-Sébastien Bach[7]. En 1893, après avoir assisté à un concert au musée de Cadix, il décide que sa vocation est la musique[12].
Installation à Madrid
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À partir de 1896, il commence à se rendre fréquemment à Madrid, où il fréquente le Conservatoire royal de musique. Il y étudie le piano avec José Tragó, qui a une très haute opinion de son élève et déclare qu'il est « un jeune homme très studieux et consciencieux, doté d'un bon talent artistique et pour qui un avenir prometteur dans cet art difficile l'attend assurément »[13]. Vers la fin de cette année, il s'installe définitivement à Madrid[14]. En 1897, il s'inscrit officiellement comme auditeur libre au Conservatoire[15]. La même année, il compose Melodía, une œuvre pour violoncelle et piano dédiée à Salvador Viniegra[16].
En 1898, il réussit, avec d'excellentes notes, l'équivalent de trois années de solfège et de cinq années de piano au Conservatoire[17]. En 1899, il termine ses études au Conservatoire et obtient à l'unanimité le premier prix de piano de l'établissement[17]. Durant ces années, il se rend fréquemment à Cadix et donne des récitals chez Viniegra et chez Manuel Quirell, où il interprète des œuvres de Frédéric Chopin, Robert Schumann et Grieg, ainsi que ses propres compositions[17]. Chez Viniegra, en 1899, il crée des œuvres telles que Romanza et Cuarteto en sol ; chez Quirell, il crée Nocturno et Serenata andaluza ; et Mireya au Teatro Cómico[16]. En 1900, il compose Canción para piano et crée Vals-Capricho à l'Athénée de Madrid[18].

Jusqu'alors, Falla n'a composé que des œuvres pour piano ou de la musique de chambre. En 1900, il écrit sa première zarzuela, une forme musicale typiquement espagnole et très en vogue à l'époque, La Juana y la Petra o La casa de Tócame Roque. Elle n'est jamais jouée et sa partition est perdue, bien que le compositeur ait noté dans ses carnets qu'elle comportait cinq numéros musicaux[19]. Entre 1901 et 1902, il compose Limosna de amor, sur un livret de José Jackson Veyán, puis travaille avec Amadeu Vives i Roig sur El corneta de órdenes et La cruz de Malta. Ces trois zarzuelas sont à leur tour refusées par les théâtres madrilènes[20].
En 1901, il rencontre Felipe Pedrell, qui exerce une influence notable sur sa carrière ultérieure, en éveillant en lui un intérêt pour le flamenco et, en particulier, pour le cante jondo[21]. Pedrell, qui vient d'être nommé professeur au Conservatoire, lui donne des cours particuliers jusqu'en 1904[22]. Toujours en 1901, Falla compose également Cortejo de gnomos et Serenata, deux œuvres pour piano[23]. Le , Los amores de la Inés, la seule de ses zarzuelas à avoir été jouée, est créée au Teatro Cómico de Madrid et donnée vingt fois au public, interprétée par la troupe de Loreto Prado et Enrique Chicote[24]. La même année, il rencontre Joaquín Turina et Federico Chueca, qui l'aident et le soutiennent dans la création de ses zarzuelas, alors que la Société des Auteurs publie Vals-Capricho et Serenata andaluza[23].
En 1903, il compose Allegro de concierto et le soumet à un concours organisé par le Conservatoire de Madrid, finalement remporté par Enrique Granados[25]. Ses années d'études dans la capitale espagnole aboutissent à la composition, en 1904, de l'opéra La vida breve, sur un livret de Carlos Fernández Shaw, pour un concours organisé par l'Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand, la date limite pour le dépôt de l'œuvre étant fixé au . Le règlement du concours stipule que l'œuvre lauréate doit être jouée au Théâtre royal de Madrid[26]. En , il remporte le premier prix d'un concours de piano organisé par la fabrique Ortiz y Cussó[27]. Peu après, il apprend qu'il est aussi le lauréat du concours organisé par l'Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand, mais le Théâtre royal ne respecte pas son engagement en refusant de créer l'opéra[28].
En 1906, il commence la composition des Quatre pièces espagnoles, et donne des cours de piano ainsi que quelques récitals à Cadix et Madrid mais son rêve est de découvrir Paris[29]. C'est à l'occasion d'un récital donné à Bilbao qu'il rencontre Paul Kochanski, dont l'impresario lui assure de pouvoir le faire jouer à Paris. Toujours sans nouvelles au bout de quelques mois, Falla relance l'impresario qui l'invite à venir. Vers la fin , il part donc pour Paris où il ne pense rester que quelques semaines[30].
Séjour à Paris
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À Paris, Falla reprend contact avec Joaquín Turina, qui lui trouve une chambre rue de Belloy[31]. Ses débuts sont difficiles : il doit même collecter des coupons de journaux pour obtenir de la nourriture gratuite[32]. Il commence par gagner sa vie comme pianiste d'une petite troupe de pantomime qui joue L'Enfant prodigue d'André Wormser, et effectue des tournées en France, en Belgique, en Allemagne et en Suisse[33]. Peu après son arrivée à Paris, il rencontre Paul Dukas, qui le présente à Isaac Albéniz et Claude Debussy[34]. Grâce à une lettre de recommandation, il fait également la connaissance de Ricardo Viñes, qui le présente aux Apaches, un cercle de jeunes musiciens d'avant-garde dont fait notamment partie Maurice Ravel[35]. Toujours par l'intermédiaire de Viñes et d'Albéniz, il fait la connaissance d'Alexis Roland-Manuel, a accès à d'autres cercles culturels parisiens et rencontre d'autres artistes espagnols de la ville, tels qu'Enrique Granados, Pablo Casals, Miguel Llobet, Ángel Barrios, Enrique Fernández Arbós, Josep Maria Sert et Pablo Picasso[36]. Pendant cette période, il gagne sa vie en donnant des leçons de piano et en faisant des tournées de concerts[37].
En , il entreprend une tournée dans le nord de l'Espagne, accompagné du violoniste Antonio Fernández Bordas et du violoncelliste Victor de Mirecki[38]. Grâce à l'intervention d'Albéniz, le roi Alphonse XIII lui octroie une bourse pour poursuivre son séjour à Paris et terminer les Quatre pièces espagnoles[39]. Le , les Quatre Pièces espagnoles, dédiées à Albéniz, sont créées à la salle Érard, interprétées par Ricardo Viñes, et sont par la suite publiées par Jacques Durand sur la recommandation de Dukas, Debussy et Ravel[40]. Albéniz, déjà très malade, ne peut cependant pas assister à la création de l'œuvre et meurt moins de deux mois plus tard[41].

En 1909, il commence à composer une série de pièces intitulées Nocturnos, qui deviennent plus tard Nuits dans les jardins d'Espagne, et remanie considérablement l'orchestration de La vida breve[42]. Le contact avec la vie musicale parisienne exerce une grande influence sur lui ; il est particulièrement impressionné par Pelléas et Mélisande de Debussy et Boris Godounov de Modeste Moussorgski, et découvre la musique symphonique et de chambre d'avant-garde européenne, allant jusqu'à entendre Richard Strauss diriger ses œuvres[43].
Le , grâce à la collaboration de Ravel et Gabriel Fauré, la soprano Ada Adini crée à la Société Nationale Indépendante, accompagnée au piano par Falla, les Trois mélodies, sur des textes de Théophile Gautier[44]. La même année, Falla rencontre pour la première fois Igor Stravinsky et fait la connaissance de G. Jean-Aubry, Ignacio Zuloaga et Wanda Landowska[45]. Paul Milliet traduit le livret de La vida breve en français afin que l'œuvre puisse être créée en France mais les négociations avec l'Opéra-Comique s'éternisent[46]. En , Falla se rend pour la première fois à Londres, grâce à l'intermédiaire de Jean-Aubry, et y donne plusieurs récitals[47].
Avec l'aide de Dukas et Debussy, il révise la partition de La vida breve et en améliore la structure et l'orchestration[48]. En 1912, il voyage en Suisse et en Italie[49]. À Milan, il négocie avec Tito Ricordi la publication de La vida breve, mais ils ne parviennent pas à un accord[50]. Max Eschig propose alors à Falla un contrat pour devenir son éditeur, que le compositeur accepte, et publie la partition en [51]. Le , l'œuvre est créée avec succès au casino municipal de Nice, affichant complet pendant trois semaines[52]. La même année, il rencontre le couple formé par María de la O Lejárraga et Gregorio Martínez Sierra[53]. Le , la répétition générale de La vida breve a lieu à l'Opéra-Comique de Paris, en présence de critiques. L'œuvre est officiellement créée le dans ce même théâtre et connaît un vif succès[54].
Peu après, il compose les Sept Chansons populaires espagnoles pour voix et piano, qui sont terminées en juin[55]. Fort de son succès, Falla décide de s'installer définitivement à Paris[56]. Cependant, après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il quitte Paris par crainte d'une invasion allemande et s'installe de nouveau à Madrid[57].
Retour à Madrid
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Durant le séjour de Falla à Paris, la critique musicale madrilène a évolué. De nombreuses publications spécialisées voient le jour, et les querelles entre elles sont fréquentes, parfois motivées par leurs convictions politiques et souvent très vives[58]. Peu après son retour à Madrid, le , La vida breve est créée au Teatro de la Zarzuela, avec la soprano Luisa Vela dans le rôle principal, sous la direction de Pablo Luna. La première est un grand succès, et l'œuvre est jouée 26 fois dans la saison[59]. Ses relations avec le couple Martínez Sierra s'approfondissent. Ils travaillent ensemble sur La Pasión, une œuvre créée le au Teatro Lara, pour laquelle le compositeur écrit une soleá pour voix et guitare[60]. Dans les années qui suivent, Falla compose la musique de scène pour certaines pièces du couple, telles qu'Otelo o tragedia de una noche de verano, Pascua florida et Amanecer, et compose également de la musique pour des chansons écrites par María[60]. Il rencontre par ailleurs la danseuse Pastora Imperio, qui lui commande une chanson avec une danse, origine de L'Amour sorcier[61].
Le , l'Athénée de Madrid rend hommage à Joaquín Turina et Manuel de Falla. À cette occasion, les Sept Chansons populaires espagnoles sont créées avec un grand succès, interprétées par Luisa Vela qui est accompagnée au piano par Falla lui-même[59]. Le , le concert de présentation de la Société nationale de musique a lieu à l'hôtel Ritz de Madrid, au cours duquel la soprano Josefina Revillo interprète pour la première fois l'Oración de las madres que tienen a sus hijos en brazos (Oraison des mères qui tiennent leurs fils dans leurs bras), sur un texte antimilitariste des Martínez Sierra[62]. Falla rencontre le secrétaire de la Société, Adolfo Salazar, qui est également un critique influent et le soutient dans ses fréquents affrontements avec la presse madrilène[63].
Entre fin mars et début avril, Falla voyage avec María Lejárraga à travers l'Andalousie, où il visite Grenade ainsi que Ronda et Algésiras[64]. Le , la première version de L'Amour sorcier, écrite par Falla en collaboration avec Martínez Sierra, est créée au Teatro Lara. Pastora Imperio y interprète le rôle de Candelas, et José Moreno Ballesteros, le père de Federico Moreno Torroba, dirige l'orchestre et joue du piano. L'œuvre reçoit un accueil critique mitigé : certains condamnent l'orchestration et encouragent Falla à abandonner ces « expérimentations mineures » pour se consacrer à de « grandes œuvres », l'accusant de manquer d'« espagnolité » en raison de son obsession pour la musique française et russe. D'autres, en revanche, la saluent comme la « nouvelle renaissance musicale espagnole » et louent l'effort visant à élever le flamenco au rang d'art[65]. Quoi qu'il en soit, l'œuvre est bien accueillie par le public et jouée vingt-huit fois supplémentaires[66].
Peu après, Falla part pour Barcelone à l'invitation du couple Martínez Sierra. Son séjour en Catalogne dure près de six mois, pendant lesquels, installé à Sitges, il travaille à la version de concert de L'Amour sorcier, qui élargit l'orchestre, et au poème symphonique Nuits dans les jardins d'Espagne, resté depuis 1911 à l'état d'ébauche[67]. L'Orchestre symphonique de Madrid, dirigé par Enrique Fernández Arbós, crée la nouvelle version de L'Amour sorcier le à l'hôtel Ritz[68]. Le , Nuits dans les jardins d'Espagne est créée triomphalement au Teatro Real, interprété par le même orchestre, avec le pianiste José Cubiles et de nouveau sous la direction de Fernández Arbós[69].
Pendant l'été 1916, Falla, en mauvaise santé, traverse une crise mystique et passe quelque temps dans une maison de santé à Cordoue, dont il ressort apaisé[70]. Il commence alors à travailler avec le couple Martínez Sierra sur la pantomime El corregidor y la molinera (Le Corrégidor et la Meunière), d'après le roman El sombrero de tres picos de Pedro de Alarcón[71]. La première a lieu le au Teatro Eslava, produit par la compagnie Martínez Sierra et mis en scène par José Turina, et reçoit un accueil mitigé[72]. Il prend part à Madrid de la tertulia de l'écrivaine basque Pilar de Zubiaurre[73].

L'Espagne demeure neutre durant la Première Guerre mondiale. Falla s'oppose publiquement à cette position et signe un manifeste en 1915, soutenu par d'autres intellectuels tels que Gregorio Marañón, Américo Castro et Fernando de los Ríos. Après la mort d'Enrique Granados, lors du naufrage d'un ferry torpillé par un sous-marin allemand, il critique l'agression allemande qui, selon ses termes, « nous a arraché l'un de nos artistes, qui a si brillamment représenté l'Espagne à l'étranger »[74]. Par ailleurs, la neutralité de l'Espagne revitalise la vie culturelle de sa capitale, Madrid, et attire divers artistes internationaux, tels que Serge de Diaghilev et ses Ballets russes, qui effectuent une tournée dans le pays en 1916 et 1917[75]. Falla prend contact avec Diaghilev et entreprend deux voyages accompagné de ce dernier et du danseur Léonide Massine : en 1916, à travers le sud du pays, et durant l'été 1917, à travers l'Espagne, où, le , ils assistent à l'inauguration d'un monument en hommage à Francisco de Goya à Fuendetodos[76]. Avant la fin de l'année, il entame une nouvelle tournée dans le nord de l'Espagne, accompagnant au piano la soprano Aga Lahowska[77]. Diaghilev cherche à commander un ballet à Falla, qui est réticent mais consent à travailler sur une nouvelle version d'El corregidor y la molinera, destinée à devenir le ballet Le Tricorne, en réorchestrant la partition et en modifiant plusieurs numéros[78].
Le , Falla donne une conférence lors d'un hommage rendu par l'Athénée de Madrid à Claude Debussy, mort le mois précédent, et un concert est organisé, auquel participent également Aga Lahowska et Arthur Rubinstein[79]. En 1918, il commence la composition de l'opéra-comique Fuego fatuo, sur un livret de María Martínez Sierra et une musique de Frédéric Chopin, dont Falla est un grand admirateur. Plusieurs théâtres la refusent, notamment le Teatro Eslava, dirigé temporairement par le compositeur Manuel Penella, et l'Opéra-Comique de Paris. L'œuvre n'est jamais créée[80]. Parallèlement, Falla, trop pris par son travail sur Fuego fatuo, refuse la proposition de Diaghilev de composer un ballet, qu'il commande finalement à Stravinsky et qui devient Pulcinella[81]. Falla et le couple Martínez Sierra entament une nouvelle collaboration avec la tragi-comédie Don Juan de España. Le couple Martínez Sierra commande finalement la musique à Conrado del Campo en raison de la lenteur de Falla dans sa composition alors que l'œuvre en est encore à un stade préliminaire. Tous ces événements contribuent à la rupture des relations professionnelles entre le couple et le compositeur malgré une correspondance presque quotidienne entretenue par María et Falla pendant des années[82]. Leur dernière collaboration est probablement El corazón ciego, dans lequel Falla met en musique deux chansons du quatrième acte, et qui est créée en octobre ou [83],[84].
En , en réponse à une commande de la princesse de Polignac, Falla commence à travailler sur un opéra de marionnettes inspiré d'un épisode de Don Quichotte, El retablo de Maese Pedro. Ce travail va s'étaler sur six ans[85]. La première du Tricorne est retardée en raison de difficultés financières rencontrées par les Ballets russes de Diaghilev[86]. Le , Le Tricorne est créé triomphalement à l'Alhambra de Londres, sous la direction d'Ernest Ansermet avec une chorégraphie de Massine, qui interprète aussi l'un des deux rôles principaux avec Tamara Karsavina, et des décors et costumes de Pablo Picasso[87]. C'est la première la plus réussie de la compagnie cette saison-là[88]. La même année, sur une commande d'Arthur Rubinstein, il commence à composer Fantasía Bética[89]. En 1919, ses parents meurent à quelques mois d'intervalle : son père le et sa mère le , le même jour que la création du Tricorne[84].
Période à Grenade
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Après la mort de ses parents, Falla décide de se rendre à Grenade en avec sa sœur, María del Carmen. Ils séjournent d'abord dans une pension familiale, grâce aux arrangements de son ami parisien Ángel Barrios, en compagnie de Daniel Vázquez Díaz[90]. Lors de ce séjour, il rencontre le poète Federico García Lorca, qui récite un poème dédié à la ville après un concert[90]. Le a lieu la première parisienne des Nuits dans les jardins d'Espagne, sous la direction d'Enrique Fernández Arbós, avec Rosa García Ascot dans le rôle principal. Le même mois, les Ballets russes donnent une représentation triomphale du Tricorne au Théâtre National de l'Opéra de Paris[91]. Le , Arthur Rubinstein crée la Fantasía Bética à New York[91]. Falla termine sa première œuvre à Grenade en août, un hommage pour guitare pour le Tombeau de Claude Debussy[89]. En , Falla et sa sœur s'installent définitivement à Grenade[91]. En décembre, il publie son article Claude Debussy et l'Espagne dans La Revue Musicale[91].
La première de l'hommage pour le Tombeau de Claude Debussy a lieu le à Paris, avec Marie-Louise Casadesus à la harpe-luth[92]. La première de sa version pour guitare est donnée par Miguel Llobet lors d'une tournée en Espagne un mois plus tard[91]. À cette époque, Falla est étroitement impliqué dans la vie culturelle et fréquente des personnalités telles que Fernando de los Ríos, Hermenegildo Lanz, Manuel Ángeles Ortiz et, surtout, Federico García Lorca[91]. En mai, il se rend à Paris et à Londres, où il interprète la partie de piano de Nuits dans les jardins d’Espagne au Queen's Hall[93]. À son retour en Espagne, il rencontre Igor Stravinsky, qui dirige son ballet Petrouchka au Teatro Real[94]. Il commence à composer les deux suites tirées du Tricorne et termine Fanfare pour une fête, commandée par le magazine londonien Fanfare pour être publiée dans son premier numéro en août[93].
Le diplomate Ricardo Baeza, ami de Falla, lui commande en 1922 le Canto de los remeros del Volga (Chant des bateliers de la Volga) en soutien aux réfugiés russes[93]. Durant la Semaine sainte, il fait un voyage à Séville où il rencontre Segismundo Romero et Eduardo Torres, avec lesquels il collaborera plus tard pour former l'Orquesta Bética de Cámara (Orchestre de chambre Bética)[93]. L'une de ses principales activités durant le premier semestre de 1922 est d'organiser un concours de cante jondo en collaboration avec García Lorca, qui écrit à cette occasion Poème du cante jondo. Ce concours se tient les 13 et à l'Alhambra de Grenade[95].

En , La Revue Musicale publie deux articles de Falla : Felipe Pedrell (1841-1922) et Wanda Landowska à Grenade, relatant le séjour de la claveciniste à Grenade en novembre de l'année précédente[96]. Le , la version de concert d'El retablo de Maese Pedro est créée au Teatro San Fernando de Séville[97]. La représentation scénique a lieu à Paris, à l'hôtel particulier de la princesse de Polignac, le , sous la direction de Vladimir Golschmann, avec Hector Dufranne dans le rôle de Don Quichotte, Eustase Thomas-Salignac dans celui de maître Pierre, et Wanda Landowska au clavecin[98]. Les décors et les costumes sont conçus par Manuel Ángeles Ortiz, et les marionnettes sont créées par Hermenegildo Lanz[99]. La représentation est un succès public mais l'attitude cavalière de la princesse de Polignac offense les artistes[100]. L'œuvre est jouée dans les années qui suivent à Londres, Madrid, Zurich et Venise, ainsi qu'à l'Opéra-Comique de Paris[101].
Falla fait quelques voyages en Europe à l'occasion de récitals, et rencontre Ernesto Halffter, à qui il propose de diriger l'Orchestre de chambre Bética[102]. Il commence à composer en le Concerto pour clavecin et cinq instruments à la demande de Wanda Landowska[103]. Le , Manuel de Falla et Ángel Barrios sont nommés académiciens par l'Académie royale des beaux-arts de Grenade, et admis à l'unanimité comme membres à part entière le [104].
Au début de 1924, il termine Psyché, pour voix de soprano et quintette d'instruments, sur un texte de Jean-Aubry. La première a lieu le au Palais de la musique catalane de Barcelone[105]. Le , il est nommé membre honoraire de l'Académie royale hispano-américaine des sciences et des arts de Cadix[104]. Le , l'Orchestre de chambre Bética fait ses débuts lors d'un concert au Teatro Llorens de Séville[105]. Le , une version orchestrale du Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy, composée par Falla pour cet orchestre, est créée. Ce concert, dirigé par Ernesto Halffter, a lieu au Teatro San Fernando de Séville[106].
Le , la version définitive du ballet L'Amour sorcier est créée au Trianon-Lyrique à Paris sous la direction de Falla, et « La Argentina » et Vicente Escudero dans les rôles respectifs de Candelas et Carmelo[107]. Le , l'Orquesta Bética interprète la révision orchestrale par Falla de l'ouverture du Barbier de Séville de Gioachino Rossini au Teatro San Fernando de Séville, sous la direction de son élève Ernesto Halffter. Cette révision omet les trombones, l'orchestre n'en possédant pas[106]. Le , une représentation du Retablo de Maese Pedro a lieu à New York, avec Wanda Landowska et sous la direction de Willem Mengelberg[104]. Falla est nommé membre de la Société hispanique d'Amérique[104].
Les représentations du Retablo de Maese Pedro à Amsterdam le , avec Luis Buñuel comme directeur artistique, et à Zurich le au Festival de la Société nationale de musique contemporaine, sont couronnées de succès[104]. Falla termine en septembre la composition du Concerto pour clavecin et cinq instruments, créé le au Palais de la musique catalane, interprété par Wanda Landowska, accompagnée par l'Orchestre Pau Casals, et dirigé par Falla lui-même[108]. L'accueil est mitigé en raison de l'austérité et de la rigueur du Concerto mais Maurice Ravel est enthousiaste[109]. À l'occasion de son cinquantième anniversaire, Falla est honoré et reçoit le titre de fils adoptif de la ville de Séville le et celui de fils préféré de la ville de Cadix en avril[110].
Les 8 et , l'Orchestre de Chambre de Bética donna des concerts à l'Olympia de Grenade, sous la direction d'Ernesto Halffter et de Falla lui-même[111]. À Barcelone, le Festival Falla a lieu le en présence du compositeur[111]. Le mois suivant, Falla participe à l'hommage rendu par l'Athénée de Grenade à Ludwig van Beethoven[110]. Falla compose la musique du Sonnet à Cordoue de Luis de Góngora pour commémorer le tricentenaire de la mort de l'écrivain, une œuvre créée le à la salle Pleyel à Paris, avec le compositeur lui-même au piano[112]. À cette époque, commencent les préparatifs de la musique de scène pour la représentation du Grand Théâtre du monde de Pedro Calderón de la Barca, qui a lieu sur la plaza de los Aljibes de l'Alhambra le [113]. Le , un festival Falla se tient à Madrid, où le compositeur interprète son Concerto[111]. Ses représentations cette année-là se concluent le par un hommage à Domenico Scarlatti, au cours duquel il interprète quatorze sonates de Scarlatti à l'Athénée de Grenade[114].

Le , il prend ses fonctions de membre titulaire de l'Académie royale des beaux-arts de Grenade[111]. En mars, il se rend à Paris pour superviser une production de L'Amour sorcier, avec « La Argentina »[111]. Une production du Retablo de Maese Pedro, mise en scène par Ignacio Zuloaga, est créée à l'Opéra-Comique[111]. Le , il est fait chevalier de la Légion d'honneur[111]. En septembre, il se rend à Sienne pour se produire lors d'une audition du Concerto[115] et, le , il est nommé membre de l'Académie royale suédoise de musique de Stockholm[116]. À peu près à la même époque, il reçoit la visite de Maurice Ravel à Grenade[116]. Le , il entreprend la composition d'Atlántida, une cantate scénique en trois parties inspirée du poème éponyme de Jacint Verdaguer[117].
Il décline l'invitation des membres de l'Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand à pourvoir le poste vacant laissé par la mort de Manuel Manrique de Lara mais, le , sous la pression des universitaires, il est élu à l'unanimité, bien qu'il n'ait jamais prononcé son discours d'investiture[116]. Il se consacre ensuite pleinement à Atlántida[118].

Fin , il reçoit la visite d'Alfredo Casella, alors en ville pour donner des concerts avec le Trio Italiano[118]. En juin, il enregistre le Concerto et quelques-unes de ses mélodies à Paris, accompagnant Maria Barrientos au piano[119]. En décembre, il se rend à Cadix pour diriger un concert au théâtre qui porte son nom. Durant ce séjour dans sa ville natale, il fait une excursion, inspirée par son travail sur Atlántida, sur l'îlot de Sancti Petri, site supposé des ruines du temple d'Hercule[120].
En 1931, il effectue son dernier séjour à Londres pour diriger le Retablo de Maese Pedro, diffusé sur les ondes de la BBC[118]. Il soutient la Seconde République espagnole après sa proclamation le , en raison de son penchant pour le renouveau et de ses fréquentations libérales, et est même nommé premier directeur du tout nouveau Conseil national de la musique[121]. Cependant, un mois plus tard, il écrit, avec d'autres amis de Grenade, au président de la République, Niceto Alcalá-Zamora, et à son ami Fernando de los Ríos, ministre de la Justice, les priant de prendre les mesures nécessaires pour mettre fin aux incendies et aux pillages d'églises, ainsi qu'au processus croissant de « désévangélisation » en Espagne[121]. Préoccupé par le « manque croissant de moralité », il rédige son testament en 1932, dans lequel il stipule que ses œuvres doivent être accomplies, sans exception, en respectant les mesures appropriées de la pureté morale chrétienne et que son corps doit être enterré dans un lieu sacré selon le rite catholique[122].
En , il termine Pour le Tombeau de Paul Dukas, mort en mai de la même année, et compose également la musique de scène de l'auto sacramental La vuelta de Egipto de Lope de Vega, qui est donné à l'Université de Grenade pour le 300e anniversaire de la mort de l'écrivain[123]. Falla soutient d'abord le coup d'État militaire de , qui déclenche la guerre civile espagnole, y voyant un facteur de stabilisation, à l'instar du coup d'État de Primo de Rivera dans les années 1920[123]. Après l'assassinat de García Lorca en , il se retire chez lui et sa santé se détériore considérablement. Une analyse de sang révèle qu'il souffre de grave malnutrition. Dans une lettre à José María Pemán, datée du , Falla déclare que la cause de ses problèmes est l'incendie des églises à Cadix, qu'il qualifie de « blasphème collectif »[124]. En 1937, à la demande de Pemán et malgré ses réticences initiales, il écrit l'Himno marcial pour les franquistes[125]. Il poursuit son isolement volontaire et n'a de contact qu'avec sa sœur et un petit cercle d'amis et de voisins[124]. Le , il est nommé à son insu directeur de l'Institut d'Espagne à Salamanque, la principale institution culturelle de l'époque, poste qu'il refuse, invoquant sa santé fragile[124].
Exil en Argentine et mort
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En raison de la situation en Europe et de la fin de la guerre civile espagnole, Falla commence à envisager la possibilité de se rendre en Argentine et, le , il écrit à un ami pour lui demander de l'aide afin de réaliser ce projet. Il reçoit une commande de l'Institut culturel espagnol de Buenos Aires pour diriger plusieurs concerts, et passe l'été à La Zubia, près de Grenade, à travailler sur la suite pour orchestre Homenajes[124]. Le , alors que la Seconde Guerre mondiale a déjà commencé, Falla et sa sœur María del Carmen quittent Barcelone à bord du Neptunia à destination de Buenos Aires, où ils arrivent le 18 du même mois[126]. Il crée la suite Homenajes au Teatro Colón le [127]. Le gouvernement de Francisco Franco tente de le faire revenir en Espagne, lui offrant une pension de 25 000 pesetas, et en 1940, il est fait grand-croix de l'Ordre d'Alphonse X le Sage[128]. Cependant, il décide de rester en Argentine. Trouvant l'air de la ville trop humide, il s'installe dans une maison du quartier de Villa Carlos à Córdoba, puis à Villa del Lago[128]. Il dirige plusieurs concerts à Córdoba et à Buenos Aires, et le pianiste Arthur Rubinstein lui rend visite à sa résidence de Villa del Lago[128].
En raison de la guerre en Europe, il ne peut percevoir ses droits d'auteur et doit être aidé par des amis argentins et des exilés espagnols, tels que Juan José Castro et Francesc Cambó[128]. Entre 1941 et 1942, il révise l'orchestration de deux chansons et de plusieurs parties d'Els Pirineus de Pedrell, à l'occasion d'un hommage rendu au compositeur pour le centenaire de sa naissance[128]. Il réalise également des versions d'œuvres de Tomás Luis de Victoria pour un concert commémoratif[128].
Il reste en contact étroit avec ses amis Carlos Guastavino, Julián Bautista et Conchita Badía. De Grenade, ses amis lui envoient leurs livres et partitions après le saccage de son précédent domicile[128]. Grâce à l'aide de Cambó, il s'installe à Alta Gracia, dans une maison appelée « Los Espinillos » (« Les Mimosas »), un endroit qu'il apprécie pour sa ressemblance avec Grenade[129]. Ses problèmes de santé persistent et Falla devient obsédé par eux : il prend de grandes quantités de médicaments, prend sa température plusieurs fois par jour et a une peur panique des courants d'air. En 1943, il fait de légers progrès sur Atlántida, évoquant même la possibilité de l'intégrer à un concert[129]. En 1944, avec Jaime Pahissa, il commence à travailler sur sa biographie[129]. En , Rafael Alberti lui rend visite, et le 10, il est nommé à l'Académie nationale des beaux-arts d'Argentine[130].
En , il copie la version définitive du prologue d'Atlántida. Le dernier manuscrit est daté de juillet de la même année. Il meurt finalement dans la nuit du 13 au , neuf jours avant son soixante-dixième anniversaire, des suites d'un arrêt cardiorespiratoire survenu pendant son sommeil[130]. Les obsèques ont lieu à la cathédrale Notre-Dame-de-l'Assomption de Córdoba le [131]. Embaumée par Pedro Ara Sarriá, sa dépouille est transportée de Buenos Aires à Tenerife par le vapeur Cabo de Buena Esperanza, puis transférée à bord du mouilleur de mines Marte, qui la conduit à Cadix[132]. Là, elle est accueillie par sa famille, José María Pemán, et diverses autorités ecclésiastiques, civiles et militaires, dont le ministre de la Justice, Raimundo Fernández-Cuesta, représentant le chef de l'État[132]. Ses funérailles solennelles se déroulent le dans la cathédrale de Cadix[133]. Avec l'autorisation expresse du pape Pie XII, la dépouille est inhumée dans la crypte de la cathédrale, où elle repose désormais aux côtés de celle de José María Pemán.
À sa mort, il laisse Atlántida inachevée. La tâche de la terminer, d'après les ébauches laissées par Falla, revient à son disciple Ernesto Halffter, qui y travaille pendant huit ans jusqu'en 1961[134]. Atlántida est présenté en version de concert au grand théâtre du Liceu de Barcelone le avec un grand succès ; puis en version scénique à La Scala de Milan le avec un accueil plus froid du public mais d'excellentes critiques[135].
Œuvre
modifierFalla n'était pas un musicien très prolifique, mais son œuvre musicale possède, selon les mots du critique musical Harold C. Schonberg, « la finesse d'un joyau »[136]. Felipe Pedrell exerça une grande influence sur lui, l'initiant à la musique folklorique espagnole lorsqu'il était son professeur[137]. Falla déclara lui devoir « l'orientation la plus claire et la plus ferme de mon travail »[138].
Falla a combiné le nationalisme musical, avec une certaine influence du Norvégien Edvard Grieg, avec l'impressionnisme, qu'il a découvert lors de son séjour en France[139]. Son style a évolué du nationalisme folklorique de ses premières compositions vers un nationalisme puisant son inspiration dans la tradition musicale du Siècle d'or espagnol, comme en témoignent l'opéra de marionnettes El retablo de Maese Pedro, l'une de ses œuvres les plus célèbres, et le Concerto pour clavecin et cinq instruments[136],[137]. La guitare, instrument presque jamais utilisé par Falla dans ses compositions sauf dans une scène de La vida breve et surtout dans son Hommage à Debussy, imprègne pourtant toute son œuvre pour piano[140].
Dans ses premières œuvres, il s'inscrit dans la tradition des compositeurs nationalistes espagnols antérieurs, tout en la raffinant et en y intégrant une dimension impressionniste[136]. Son style s'appuie sur le cante jondo, le flamenco, ainsi que sur des thèmes, des mélodies et des rythmes andalous ou castillans, mais avec une élaboration caractéristique des compositeurs français[136],[137]. Durant son séjour à Paris, il noue des relations avec des compositeurs tels que Claude Debussy, Maurice Ravel, Paul Dukas et Isaac Albéniz, dont l'influence est perceptible dans ses œuvres de cette période, notamment dans Nuits dans les jardins d'Espagne, où, malgré une saveur espagnole indéniable, un certain impressionnisme se manifeste dans l'instrumentation[137]. Schonberg perçoit une parenté évidente entre cette œuvre et la Symphonie sur un chant montagnard français de Vincent d'Indy, composée en 1886, puisque « les deux partitions sont écrites pour piano et orchestre, toutes deux font appel à une technique pianistique riche en arpèges et en effets de harpe, et toutes deux utilisent des éléments nationaux avec un raffinement extrême »[136]. Outre une musique « qui évoque avec charme l'Espagne », il s'agit également de « l'œuvre d'un compositeur d'une habileté exceptionnelle, doté d'une oreille subtile pour les couleurs et d'une technique d'une précision absolue »[136].

Sa maturité créative commença avec son retour de son séjour à Paris en 1914. Il composa alors ses œuvres les plus célèbres : la pantomime L'Amour sorcier, le ballet Le Tricorne, les Siete canciones populares españolas pour voix et piano, la Fantasía Bética pour piano, et Nuits dans les jardins d'Espagne. Plus tard, il composa l'opéra pour marionnettes El retablo de Maese Pedro et le Concerto pour clavecin et cinq instruments[137]. Son style évolua considérablement après la Première Guerre mondiale. Igor Stravinsky, qui avait composé en 1918 son Histoire du soldat et explorait le potentiel du néoclassicisme, influença fortement Falla, qui commença à travailler dans une veine similaire. Pour Schonberg, El retablo de Maese Pedro, écrit pour un orchestre de vingt musiciens, avec des instruments aussi inhabituels que le clavecin, la harpe-luth et le xylophone, « constitue un pendant au petit conte chorégraphique du soldat de Stravinsky »[136]. Schonberg décrit le Concerto pour clavecin et cinq instruments comme une « expression du néoclassicisme hispanique »[136]. Cette œuvre puise ses racines dans la chanson folklorique espagnole et rappelle les œuvres de Domenico Scarlatti[136].
Si, dans ses premières œuvres, Falla déployait une vaste palette sonore, héritée directement de l'école française, son style, dans ces compositions plus tardives, devient plus austère et concis, notamment dans le Concerto, dont le mouvement lento est « la musique la plus marquée par le mysticisme » qu'il ait composée[141]. Manuel de Falla consacra les vingt dernières années de sa vie à ce qu'il considérait comme son œuvre majeure : la cantate scénique Atlántida, inspirée d'un poème de Jacint Verdaguer, qui l'obsédait depuis l'enfance et dans lequel il voyait le reflet de toutes ses préoccupations philosophiques, religieuses et humanistes. À sa mort, l'œuvre étant inachevée, son disciple Ernesto Halffter entreprit de la terminer[137].
Influence et héritage
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La plupart des œuvres de maturité de Falla furent créées dans les années 1920, de Paris à New York, et à la fin de la décennie, il avait sans doute atteint l'apogée de sa renommée. Si ses œuvres demeurent populaires, l'intérêt des chercheurs pour le compositeur et sa musique a varié, au gré de facteurs tels que les modes musicales, les perspectives culturelles des critiques, les commémorations publiques, voire le contexte politique[142]. L'évolution du style musical et des tendances esthétiques de Falla, d'une perspective romantique tardive à une perspective moderniste, a offert aux commentateurs intéressés un vaste champ d'interprétation et d'identification, un choix qui s'est parfois étendu à des interprétations alternatives de la position politique du compositeur durant une période tumultueuse de l'histoire espagnole. Dans les décennies qui suivirent sa mort en 1946, Falla fut de plus en plus perçu comme un compositeur nationaliste, souvent au détriment de son cosmopolitisme et de son engagement radical auprès de l'avant-garde musicale parisienne du premier quart du XXe siècle. Depuis les années 1980, ces perspectives ont évolué, notamment grâce à l'accès aux documents conservés par les Archives Manuel de Falla, qui ont transformé la recherche sur la musique de Falla, son processus de composition et ses contextes culturels[142]. Si Falla était reconnu par de nombreux commentateurs contemporains, tels qu'Adolfo Salazar et Roland-Manuel, comme un compositeur à l'avant-garde des courants néoclassiques d'après-guerre, cette dimension de sa carrière artistique a bénéficié d'une attention plus soutenue au cours des deux premières décennies du XXIe siècle[142].
Influence sur le Groupe des Huit et la Génération de 27
modifierLe Groupe des Huit fut formé au début des années 1930 pour lutter contre le conservatisme musical et poursuivre l'œuvre de renouveau de la musique espagnole entreprise par Manuel de Falla[143]. Certains, comme Rosa García Ascot et Ernesto Halffter, furent ses élèves, et Adolfo Salazar en fut l'idéologue. Les deux œuvres qui influencèrent le plus les compositeurs du Groupe des Huit furent El retablo de Maese Pedro et le Concerto pour clavecin[108].
De plus, Falla a inspiré la Génération de 27, à laquelle appartenait le Groupe des Huit, et est devenu leur « chef spirituel »[144]. Juan Ramón Jiménez, Federico García Lorca, Luis Cernuda, Gerardo Diego et Rafael Alberti étaient tous des admirateurs de la musique de Falla[145].
Archives Manuel de Falla
modifierLes Archives Manuel de Falla ont été fondées en 1991 à Grenade afin de préserver le patrimoine documentaire et la bibliothèque du compositeur[146]. Elles conservent plus de 25 000 lettres, permettant de reconstituer la correspondance presque complète entre le compositeur et ses correspondants. On y trouve également un catalogue de partitions et de manuscrits, établi par Antonio Gallego en 1987 ; la bibliothèque personnelle du compositeur, riche de près de 4 500 livres et partitions, et de 223 revues ; quelque 2 300 photographies ; des programmes de concerts présentant ses œuvres, des concerts auxquels il a participé ou a assisté ; des coupures de presse, espagnoles et étrangères, rassemblées par le compositeur tout au long de sa vie ; ainsi que d'autres documents et manuscrits personnels[147].
Hommages
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En hommage à son œuvre artistique, la Banque d'Espagne décida d'apposer un portrait de Manuel de Falla sur les billets de 100 pesetas, émis à partir du et mis en circulation en 1973. Ce billet fut le plus largement diffusé durant les années 1970 jusqu'à ce que, face à l'inflation, la décision soit prise en 1982 de frapper des pièces de même valeur. Le billet de 100 pesetas à l'effigie de Manuel de Falla commença alors à être retiré de la circulation par les banques, tout en restant valable jusqu'à l'introduction de l'euro.
À Cadix, sa ville natale, le Gran Teatro Falla porte son nom, et le Festival de musique espagnole de Cadix s'y tient dans la seconde moitié de novembre, autour du 23, jour de l'anniversaire du compositeur[148].
À Grenade, ville étroitement liée au compositeur, un auditorium porte également son nom, témoignant de l'importance de son héritage dans la ville[149].
Le Conservatoire supérieur de musique de la ville de Buenos Aires[150], et la station Manuel de Falla à Alcobendas sur la ligne 10 du métro de Madrid portent également son nom[151].
Œuvres
modifier- Musique de scène
- La casa de Tócame Roque. Zarzuela (1900)
- Limosna de amor. Zarzuela (1901)
- Los amores de la Iñes. Zarzuela (1902)
- El cornetin de órdenes. Zarzuela (1903, avec A. Vives)
- La cruz de Malta. Zarzuela (1903, avec A. Vives)
- La vida breve (La Vie brève). Drame lyrique (1904-05)
- El amor brujo (L'Amour sorcier). Ballet (1914-15)[152]
- Soleá. Musique de scène (1916)
- El sombrero de tres picos (Le Tricorne). Ballet (1919). Les pièces principales ont été extraites du ballet complet pour former deux suites pour ballet (quatre et trois mouvements).
- Fuego fatuo. Opéra comique d'après Chopin (1918-19)
- El retablo de Maese Pedro (Le théâtre de marionnettes de Maître Pierre). Opéra (1922)
- Auto de los reyes magos, Musique de scène (1923)
- El gran teatro del mundo, Musique de scène (1927)
- La vuelta de Egipto, Musique de scène (1935)
- Atlántida, Cantata escénica (complété par Ernesto Halffter, 1927-1946)
- Musique orchestrale
- Noches en los jardines de España (Nuits dans les jardins d'Espagne), Impressions symphoniques pour piano et orchestre (1911-15)
- Homenajes (Hommages), Suite pour orchestre (1920-39)
- Mélodies

- Dos rimas (1899-1900)
- Preludios (1900)
- Tus ojillos negros (1902)
- Trois mélodies (1909, poèmes de Théophile Gautier)
- Siete canciones populares españolas (1914-15)
- Oración de las madres que tienen a sus hijos en brazos (1914)
- El pan de ronda (1915)
- Soneto a Córdoba (1927)
- Autres œuvres vocales
- Psyché pour voix, flûte, harpe et trio à cordes (1924)
- Invocatio ad individuam Trinitatem pour trois voix de femme (1928)
- Sinite parvulos pour trois voix d'enfants (1932)
- Balada de Mallorca d'après Chopin pour chœur (1933)
- Himno marcial d'après Pedrell (1937)
- Musique de chambre
- Melodia pour violoncelle et piano (1897-99)
- Mireya pour flûte et quatuor pour piano (1899)
- Quatuor pour piano (1899)
- Romanza pour violoncelle et piano (1899)
- Serenata andaluza pour violon et clavier (1899)
- Homenaja pour le tombeau de Claude Debussy pour guitare (1920 ; orchestré dans Homenajes)
- Fanfare pour une fête pour deux trompettes, timbales et caisse claire (1921)
- Concerto pour clavecin et cinq instruments (1923-26)
- Musique pour piano
- Nocturno (1899)
- Serenata andaluza (1899)
- Canción (1900)
- Vals-capricho (1900)
- Cortejo de gnomos (1901)
- Hoja de album (1902)
- Allegro de concierto (1903)
- Quatre pièces espagnoles : Aragonesa, Cubana, Montanesa, Andaluza (1902-08)
- Fantasía Bética (Fantaisie bétique) (1919)
- Canto de los remeros de Volga (1922)
- Pour le tombeau de Paul Dukas (1935 ; orchestré dans Homenajes)
Notes et références
modifier- (es) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en espagnol intitulé « Manuel de Falla » (voir la liste des auteurs).
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- ↑ (es) Federico Sopeña, Vida y obra de Manuel de Falla, University of Michigan, (ISBN 84-7506-247-4), p. 143.
- ↑ (es) « La Fundación », sur manueldefalla.com (consulté le ).
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- ↑ (es) « 23ª ED. FESTIVAL DE CÁDIZ - MÚSICA ESPAÑOLA », sur juntadeandalucia.es (consulté le ).
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- ↑ (es) « Conservatorio Superior de Musica Manuel de Falla », sur cmfalla-caba.infd.edu.ar (consulté le ).
- ↑ (es) « Linea 10 », sur metromadrid.es (consulté le ).
- ↑ « L'amour sorcier (Scènes Gitanes de l'Andalousie) /Manuel de Falla(1876-1946). »
Bibliographie
modifierTravaux universitaires : thèse de doctorat
modifier- Yvan Nommick, Manuel de Falla : œuvre et évolution du langage musical
Ouvrages scientifiques et dictionnaires
modifier- Roland-Manuel, Manuel de Falla, Cahiers d'art, Paris, 1930, 63 pages
- André Gauthier, Manuel de Falla : l'homme et l'œuvre, « Musiciens de tous les temps », Seghers, Paris, 1966, 190 pages
- André Labertit, Hommage à Manuel de Falla, de Don Quichotte aux marionnettes de Maître Pierre : journées franco-espagnoles de Strasbourg, , Finkmatt, Strasbourg, 6 pages, 1987
- Jean-Charles Hoffelé, Manuel de Falla, Fayard, (ISBN 2-213-02957-1).

- Martine Cadieu, Manuel de Falla, 1876-1946 : le magicien, Anglet, « Carré musique », Séguier, 2001, 157 p. (ISBN 2-84049-253-9).
- Louis Jambou (né en 1936), La musique entre France et Espagne : interactions stylistiques I. 1870-1939, « Musiques-écrites », Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, (Congrès de 2001) Paris, 2003, 343 pages
- Xavier Lacavalerie, Manuel de Falla, Actes Sud, (ISBN 978-2-7427-8360-1).

- Marie-Christine Vila (née en 1958), Rêve d'Espagne : musique espagnole en France, entre espagnolade et espagnolisme, « Les Chemins de la musique », Fayard, Paris, 2018, 319 pages (ISBN 9782213668215)
Littérature étrangère
modifier- (en) Nancy Harper, Manuel de Falla, Greenwood Press, (ISBN 9780313302923).

- (en) Nancy Harper, Manuel de Falla : His Life and Music, Scarecrow Press, (ISBN 9781461669548).

- (en) Carol Hess, Manuel de Falla and Modernism in Spain, 1898-1936, University of Chicago Press, (ISBN 9780226330389).

- (en) Carol Hess, Sacred Passions : The Life and Music of Manuel de Falla, Oxford University Press, (ISBN 9780195145618).

- (es) Enrique Franco, Manuel de Falla y su obra, « Temas espanoles », Publicaciones espanoles, Madrid, 1976, pages 63 à 68 (ISBN 9788450017625)
- (es) Jorge de Persia, Manuel de Falla en Argentina, 1939-1946, Alfredo Aracil, Madrid, 1989, 20 pages
Liens externes
modifier- (es) Site officiel
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