Marrons de Jamaïque
Les marrons de Jamaïque sont les descendants d'Africains qui ont lutté contre l'esclavage et se sont échappés pour fonder des communautés libres dans les régions montagneuses de l'intérieur de l'île, à l'époque de l'esclavage. Il est probable que les premiers à fuir aient été les esclaves importés durant l'époque de la colonisation espagnole. De nombreux esclaves ont acquis leur liberté lorsque la Grande-Bretagne a pris la Jamaïque en 1655.

Les nègres marrons Windward Maroons (« sous le vent ») et ceux de la région du Cockpit ont résisté avec détermination à leur conquête lors des deux guerres des Marrons jamaïcains (First and Second Maroon Wars).
Contexte historique
modifierEntre 1662 et 1867, la Jamaïque reçut plus de huit cent mille hommes, femmes et enfants africains réduits en esclavage[1]. Elle devint ainsi la première colonie productrice de sucre des Antilles britanniques, devançant la Barbade. En 1790, elle était le premier producteur mondial de sucre[2]. L'esclavage intensif des plantations coloniales constitua le fondement de la société jamaïcaine entre 1750 et 1838, date de l'émancipation[3].
Histoire
modifierOrigines (1655—1680)
modifierLorsque les forces anglaises s'emparent de la Jamaïque en 1655 dans le cadre du « Grand dessein » de Cromwell, les colons espagnols en fuite libèrent ou arment leurs esclaves africains. La résistance espagnole est conduite par le dernier gouverneur espagnol, Cristóbal Arnaldo de Ysassi, qui maintient une guérilla depuis les montagnes en s'appuyant sur les communautés africaines des palenques. La guerre qui s'ensuit se scinde ainsi en deux conflits : l'un opposant les Anglais aux groupes hispano-africains cherchant à reconquérir l'île, l'autre les confrontant à des communautés africaines autonomes refusant toute autorité européenne.
En janvier 1660, la capture de deux membres d'une communauté africaine par le lieutenant Carman révèle vraisemblablement sa localisation aux Anglais. Le colonel Edward Tyson, commandant le régiment stationné à Guanaboa Vale, remonte jusqu'à la Lluidas Vale et entre en contact avec Juan de Bolas (désigné « Lubolo » par les autorités anglaises). Des représentants de ce dernier se rendent à Port Royal pour rencontrer le gouverneur Edward D'Oyley, et un accord est conclu. Lubolo conserve sa liberté et son territoire en échange de son ralliement aux Anglais[4]. Lubolo tourne aussitôt ses armes contre ses anciens alliés, contribuant à chasser les derniers Espagnols de l'île. En 1660, Ysassi se réfugie à Cuba[5].
En 1663, lors d'une offensive menée par le vice-gouverneur Charles Lyttelton, Lubolo est tué dans une embuscade tendue par la communauté de Juan de Serras près de Vermejales. Malgré les déclarations triomphales de Lyttelton, la résistance se poursuit. La communauté de Serras se déplace vers l'est et rejoint un autre groupe vers 1670[6].
Les anciens esclaves africains fondent alors trois communautés indépendantes dans les régions montagneuses et contrôlent une grande partie de l'intérieur de l'île[7].
Dans les années 1680, ces enclaves deviennent à proprement parler des « communautés marronnes », bien qu'elles ne soient pas composées uniquement d'esclaves fugitifs. Certains membres sont nés libres ou ont été affranchis et la plupart sont des ladinos, Africains hispanisés partageant langue, religion et culture espagnoles. En 1677 encore, un commentateur distingue les « Nègres espagnols libres » des esclaves fugitifs des plantations anglaises qui rejoignent les forêts. Ces deux groupes finissent par fusionner, malgré la distance initiale que creusent leurs origines, leurs langues et leurs expériences respectives[8].
Les Maroon Wars
modifierVers 1710, les Marrons prennent l'offensive et multiplient attaques et escarmouches contre les plantations anglaises situées en bordure des montagnes. De 1729 à 1739, une guerre ouverte oppose Britanniques et Marrons. Les raids qu'ils conduisaient contre les plantations ont conduit à la Première Guerre des Marrons jamaïcains (First Maroon War).
En 1739-1740, le gouverneur britannique Edward Trelawny a signé un traité avec les Marrons, leur promettant des terres et l'autonomie, en échange de leur engagement à ne plus aider les esclaves en fuite, mais à les ramener (contre deux dollars par esclave).
Lorsque, en 1795, un nouveau gouverneur s'est mis à maltraiter les Marrons, les tensions conduisirent à une Seconde Guerre des Marrons jamaïcains. Ayant perdu, 568 Marrons furent déportés vers la Nouvelle-Écosse, au Canada[9].
Déportation vers la Nouvelle-Écosse et le Sierra Leone
modifierÀ la suite de la révolte contre le gouvernement colonial, en 1796, 568 Marrons de Trelawny Town en Jamaïque furent déportés vers la Nouvelle-Écosse[réf. nécessaire]. Le lieutenant-gouverneur, John Wentworth, pensait que les Marrons feraient de bons colons.Mais, après un premier hiver, les Marrons, habitués à une vie indépendante, et peu enclins à servir de serfs pour défricher le terrain, se montrèrent moins heureux de leurs conditions de vie.
Aussi, en 1800, le gouvernement britannique décida d'envoyer les Marrons vers la nouvelle colonie de Freetown, dans ce qui est aujourd'hui le Sierra Leone (Afrique de l'Ouest). Il va sans dire que l'exil vers l'Afrique ne fut pas aisé pour les Marrons, et « en 1841, 90 pour cent des derniers Marrons de Freetown — quelque 591 personnes — s'en retournèrent en Jamaïque » pour travailler pour des « planteurs jamaïcains » qui « avaient un besoin urgent d'ouvriers »[10].
Les Marrons de la Jamaïque ont laissé un bon souvenir au Sierra Leone. Ceux qui y sont restés se sont mélangés à la communauté créole. L'église St. John's Maroon Church fut érigée par les Marrons en 1820, sur ce qui est aujourd'hui l'artère principale de la ville.
Les Marrons aujourd'hui
modifierÀ ce jour, les Marrons de Jamaïque conservent une certaine indépendance vis-à-vis de la culture jamaïcaine. L'isolement des villages fondés par leurs ancêtres fait que leurs communautés demeurent, toujours aujourd'hui, parmi les plus difficiles d'accès de l'île.
Il reste onze lieux sur les terrains donnés à l'origine aux Marrons lors du traité avec les Britanniques. Les Marrons y conservent encore des pratiques et rituels traditionnels, dont certains puisent leur source en Afrique de l'Ouest. Accompong, dans la paroisse de Saint Elizabeth, est le village le plus important, où demeurent 600 Marrons des plaines (Leeward Maroons). Tous les 6 janvier, ils célèbrent la signature du traité à l'issue de la Première Guerre des Marrons jamaïcains[11],[12].
En 2008, l'héritage marron de Moore Town a été inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
Akan
modifierDans la culture populaire
modifier- Caribbean Crucible, épisode 6 de la série télévisée Repercussions: A Celebration of African-American Music, réalisé par Dennis Marks et Geoffrey Haydon (1984).
Articles connexes
modifierNotes et références
modifier- ↑ Eltis et Richardson 1997, p. 6 ; Eltis 1999, p. 5 ; Morgan 1997, p. 133
- ↑ Besson 2004, p. 569
- ↑ Besson 2004, p. 570
- ↑ BuisseretTaylor 2008, p. 96-97 ; Pestana 2017, p. 200-203.
- ↑ Pestana 2017, p. 201.
- ↑ Pestana 2017, p. 207 ; BuisseretTaylor 2008, p. 101.
- ↑ W. Noel Sainsbury, « America and West Indies », Calendar of State Papers Colonial, America and West Indies, vol. 1, 5, nos 1574-1660, 1661-1668,
- ↑ Pestana 2017, p. 207-209
- ↑ « Understanding Slavery Initiative »
- ↑ Fortin 2006, p. 23
- ↑ Mavis Christine Campbell, The Maroons of Jamaica, 1655-1796: A History of Resistance, Collaboration & Betrayal, Granby, Bergin & Garvey, (ISBN 0-89789-148-1)
- ↑ Bryan Edwards, Historical Survey of the Island of Saint Domingo, London, J. Stockdale,
Bibliographie
modifier- Jean Besson, « La mémoire du sol en Jamaïque occidentale », Annales. Histoire, Sciences Sociales, Éditions de l'EHESS, vol. 59, no 3, , p. 569-587
- (en) David Buisseret et S.A.G. Taylor, « Juan de Bolas and his Pelinco », Caribbean Quarterly, vol. 54, no 4, , p. 95-102
- (en) Mavis C. Campbell, The Maroons of Jamaica, 1655-1796: A History of Resistance, Collaboration & Betrayal, Granby, Bergin & Garvey, (ISBN 0-89789-148-1)
- (en) R. C. Dallas, The History of the Maroons, from Their Origin to the Establishment of Their Chief Tribe at Sierra Leone, vol. 2, London, Longman,
- (en) Jeffrey A. Fortin, « 'Blackened Beyond Our Native Hue': Removal, Identity and the Trelawney Maroons on the Margins of the Atlantic World, 1796-1800 », Citizenship Studies, vol. 10, no 1, , p. 5-34
- (en) Carla Gardina Pestana, The English Conquest of Jamaica, Cambridge (Mass.), Belknap Press of Harvard University Press,
- (en) Casey Schmitt, « « Brought from the Palenques »: Race, Subjecthood, and Warfare in the Seventeenth Century Caribbean », Early American Studies, vol. 20, no 4, , p. 695-713
- (en) Alvin O. Thompson, Flight to Freedom: African Runaways and Maroons in the Americas, Kingston, University of the West Indies Press, (ISBN 976-640-180-2)
Pour approfondir
modifier- (en) Kenneth Bilby, « Jamaican Maroons at the Crossroads: Losing Touch With Tradition », Caribbean Review, automne 1980.
- (en) Kenneth Bilby, True-Born Maroons, Gainesville, University Press of Florida, coll. « New World Diasporas », (ISBN 978-0813032788)
- Katherine Dunham, Journey to Accompong. New York : Henry Holt and Company, 1946.
- « Marrons de la Jamaïque en Nouvelle-Écosse », sur thecanadianencyclopedia.ca (consulté le )
Liens externes
modifier- « Queen Nanny Windward Maroons », sur Itz Caribbean