Esclavage en Jamaïque
L'esclavage en Jamaïque est un système de travail forcé qui s'est développé à partir de la colonisation espagnole de l'île.

Introduit sous la domination espagnole au début du XVIe siècle, il se développe principalement sous l'administration britannique après la conquête de la Jamaïque en 1655. Il constitue alors la base de l'économie de plantation, centrée sur la production de sucre destinée à l'exportation.
Entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle, plus de 800 000 Africains sont déportés vers la Jamaïque dans le cadre de la traite atlantique. À la fin du XVIIIe siècle, l'île devient le principal producteur de sucre de l'Empire britannique et l'une de ses colonies les plus prospères. La société jamaïcaine est alors structurée autour d'une minorité de propriétaires de plantations et d'une majorité d'esclaves africains et afro-descendants.
L'esclavage est aboli dans l'Empire britannique en 1834. Une période transitoire dite d'« apprentissage » prend fin en 1838 avec l'émancipation complète des anciens esclaves. Son histoire a durablement marqué l'histoire démographique, sociale et économique de l'île.
L’esclavage en Jamaïque a également produit un traumatisme culturel et psychologique durable. L’entreprise esclavagiste reposait sur l’effacement systématique des identités africaines. Cette violence symbolique s’accompagnait d’une idéologie raciale qui assignait les Africains à une position d’infériorité, favorisant l’intériorisation de la domination et laissant des traces profondes dans les représentations de soi et les relations sociales.
Histoire
modifierLa période espagnole (1494–1655)
modifierDécouverte par Christophe Colomb en 1494, la Jamaïque fut colonisée par les Espagnols qui soumirent les Taïnos occidentaux qui la peuplaient au régime de l'encomienda, travail forcé dans les champs et les mines, entraînant l'effondrement rapide de leur population[1]. Il n'en restait plus que soixante-quatorze en 1611[2].
Au XVIe siècle, la Jamaïque se voit intégrer à la traite atlantique. Cependant, sous la domination espagnole, l'île n’a jamais compté un grand nombre d’esclaves africains, du moins si l’on compare ce nombre à celui de la période qui a suivi la conquête anglaise. En Espagne, l’esclavage des personnes noires existait déjà et était encadré par les lois d’Alphonse X le Sage, notamment dans les Siete Partidas, qui légitimaient la possibilité de réduire une personne en esclavage. Bien qu’il diffère de celui qui devait se développer dans les Amériques, ce système repose sur une même conception juridique[3].
Face au faible nombre de colons européens, la Couronne espagnole autorise l’importation d’esclaves africains, avec l’envoi prévu de 300 individus en 1523 puis de 700 autres quelques années plus tard. Au début du XVIIe siècle, des captifs originaires d’Angola sont également débarqués sur l’île. En 1534, le trésorier Pedro de Mazuelo obtint 30 Noirs pour travailler dans sa sucrerie, sur la côte sud de l’île, près de Spanish Town. Employés à l'édification de fortifications, à la chasse au bétail, au défrichage des forêts, au tannage du cuir, à la culture de la canne à sucre, ils contribuent au développement de la colonie. Le nombre de travailleurs serviles ne dépassait cependant pas le millier d'individus à la veille de la conquête anglaise[4].
La conquête anglaise et les débuts de la colonie (1655–1664)
modifierLa Jamaïque fut prise par les Britanniques en 1655 dans le cadre du « grand dessein » de Cromwell contre les possessions espagnoles en Amérique[5].
Les premières années de l'occupation furent chaotiques. Les officiers dénonçaient l'indiscipline d'une partie des troupes, qu'ils qualifiaient eux-mêmes de « racaille ». Ils refusèrent de planter, épuisèrent rapidement les troupeaux de bétail et furent décimés par les fièvres tropicales[6]. Lors de la conquête, les Espagnols avaient affranchi leurs esclaves pour qu'ils résistent aux envahisseurs. Une partie d'entre eux rejoignirent les montagnes de l'intérieur, où ils menèrent une guérilla contre les garnisons anglaises pendant plusieurs années, posant les bases des communautés marronnes qui allaient durablement défier l'autorité coloniale[7].
La mortalité atteignit des niveaux catastrophiques. Le régiment de Humphrey, débarqué en octobre 1655 avec 831 hommes « robustes et en bonne santé », perdit 50 hommes en quelques semaines. Celui de Brayne, arrivé en décembre 1656, enregistra un taux de mortalité de 66 % en dix mois. Les 1 600 colons recrutés à Niévès en 1656, présentés comme déjà acclimatés aux Antilles, tombèrent à 400 en moins d'un an[8].
Le gouvernement civil ne fut établi qu'en 1661, sur instructions de Charles II à Doyley, la première assemblée législative ne se réunissant qu'en 1663–1664[9]. Les tentatives d'encourager la colonisation blanche se soldèrent pour la plupart par des échecs[6]. Au moment de l'instauration de ce gouvernement civil, la superficie cultivée de l'île ne dépassait pas 2 917 acres, soit à peine 4,5 miles carrés[10].
Malgré ce contexte difficile, une minorité d'entrepreneurs cherchèrent à exploiter les potentialités agricoles de l'île. Les Espagnols avaient légué aux conquérants des ranchs à bétail et des cacaoyères dans les zones méridionales de peuplement[11]. Dès 1664, des hommes comme Cary Helyar, jeune marchand du Somerset, décelaient dans la colonie des perspectives de fortune rapide, notamment dans le commerce des esclaves, du cacao, du sucre et du bois de campêche[12]. La population de l'île, estimée à environ 5 000 habitants en 1664, était alors dominée par Port-Royal, base des flibustiers dont les raids contre les possessions espagnoles et néerlandaises représentaient la principale source de richesse de la colonie naissante[13]. L'approvisionnement en esclaves dans cette première période reposait sur des circuits irréguliers : prises de guerre et transferts depuis la Barbade, la Compagnie des aventuriers royaux n'ayant pas encore organisé de trafic régulier vers la Jamaïque[7]. Le gouverneur Thomas Modyford, lui-même ancien planteur prospère de la Barbade, s'efforça d'orienter la colonie vers l'agriculture, mais dut rapidement composer avec les boucaniers, dont il fit des instruments de la défense insulaire face aux Espagnols[14].
Dès les premières années du gouvernement civil, les autorités coloniales posèrent les fondements juridiques d'une société esclavagiste, en adoptant un code dès 1661, explicitement renforcé par Modyford en 1664[15]. La transition démographique fut d'une rapidité sans précédent dans l'histoire coloniale anglaise. Alors que la Barbade avait mis près de quatre décennies à basculer du travail sous contrat d'engagés vers la main-d'œuvre servile africaine, la Jamaïque accomplit cette mutation en moins d'une décennie. Dès 1673, la population d'Africains réduits en esclavage, estimée à 9 504 personnes, dépassait la population blanche de 7 768 habitants, et ce bien avant l'essor de la culture sucrière[16]. Cette mutation accélérée s'explique en partie par l'arrivée en 1664 d'environ 800 planteurs barbadiens sous la conduite de Modyford, déjà rompus à la gestion d'une main-d'œuvre servile africaine et porteurs d'un modèle économique éprouvé[7].
Économie de plantation et esclavage
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Au XVIIIe siècle, la Jamaïque devint la colonie de plantation par excellence, la possession la plus rentable, considérée comme le « joyau de la couronne impériale britannique »[17]. Cette prospérité reposait sur une économie esclavagiste qui s’était mise en place dès la seconde moitié du XVIIe siècle. La Jamaïque anglaise des débuts présentait cependant une économie diversifiée, associant cultures agricoles variées et commerce avec les colonies espagnoles voisines. Néanmoins, l’île évolua rapidement vers une société fonciérement esclavagiste. Les personnes réduites en esclavage y étaient déjà plus nombreuses que les libres dès 1673 et un cadre juridique particulièrement coercitif s’y développa[18].
Sa population, d'environ 48 000 habitants en 1693, dépassa 200 000 en 1774 et approcha 370 000 en 1834, avec une proportion de Noirs constamment supérieure à 80 % de l'ensemble[19],[20].
En 1774, la richesse moyenne de ces habitants s'élevait à 134 £, soit plus du triple de celle d'un habitant d'Angleterre, du Pays de Galles ou des colonies d'Amérique du Nord britannique. Les Blancs adultes affichaient quant à eux une fortune moyenne de 2 691 £[21]. Cette concentration des richesses entre les mains d'une minorité de grands planteurs est illustrée par la trajectoire de Peter Beckford (1643–1710), arrivé en Jamaïque en 1661 comme simple marin sans capital. En moins de cinquante ans, il devint propriétaire de vingt domaines sucriers et de 1 200 esclaves, accumulant une fortune estimée à 1 500 000 livres, sans doute la plus importante détenue par un particulier dans l'ensemble de l'empire britannique[22].
Une telle richesse faisait de la Jamaïque la colonie que la Grande-Bretagne pouvait le moins se permettre de perdre, au point qu'en 1781 Londres privilégia sa défense au détriment du soutien aux troupes britanniques à Yorktown, lors de la guerre d'Indépendance américaine[23].
Organisation du travail sur les plantations
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Le travail dans les grandes plantations sucrières était organisé selon une hiérarchie de groupes de travail, placés sous l'autorité de commandeurs (drivers), qui étaient le plus souvent eux-mêmes esclaves.
Dans la plupart des grandes exploitations sucrières de l'île, la main-d'œuvre servile était organisée selon une hiérarchie fonctionnelle comprenant plusieurs catégories de travailleurs. On y trouvait notamment les artisans tels que les charpentiers, tonneliers, forgerons, maçons, cuiseurs de sucre ou distillateurs, les gardiens de bétail et les travailleurs affectés au transport, ainsi que les travailleurs agricoles répartis entre différents groupes de travail. À ces catégories s'ajoutaient les domestiques, divers travailleurs auxiliaires (faucheurs d'herbe, porteurs de fumier, jardiniers, pêcheurs), les nourrices, généralement âgées ou en mauvaise santé, ainsi que les personnes devenues inaptes au travail en raison de leur âge ou d'une infirmité[25],[26].
Les planteurs divisaient généralement la main-d'œuvre en trois « gangs » (« groupes de travail »). Le premier, désigné dans les sources comme « great gang », effectuait les tâches les plus pénibles : terrassement, travaux des champs, coupe des cannes, alimentation des moulins, coupe du bois de chauffage, bouillage du sucre, réfection des clôtures et des murs. Le deuxième groupe, composé d'adolescents, de personnes âgées, d'Africains en période d'acclimatation et de travailleurs temporairement dispensés du premier groupe pour cause de grossesse ou de maladie, effectuait des tâches moins éprouvantes : désherbage, transport des cannes et conduite des animaux actionnant les moulins. Le troisième groupe, composé de jeunes enfants, collectait l'herbe et les mauvaises herbes pour le bétail et effectuait divers menus travaux[27].
Cette organisation variait sensiblement selon la taille des exploitations. Sur les grandes plantations, la main-d'œuvre des champs pouvait être subdivisée en cinq ou six groupes distincts sous la direction de plusieurs commandeurs. Ainsi à Parnassus, dans la paroisse de Clarendon, en 1779, 147 travailleurs adultes des champs et huit commandeurs supervisaient 457 esclaves. À l'inverse, sur des exploitations plus modestes, les planteurs se contentaient d'un ou deux groupes adultes. À Braco Estate (Trelawny, 1796), avec quelque 370 esclaves, seuls deux groupes adultes étaient utilisés, le grand groupe de travail pouvant rassembler jusqu'à 90 personnes lors des périodes de récolte[28].
Conséquences sur la santé et la démographie
modifierLes plantations sucrières étaient les lieux d'esclavage les plus meurtriers de l'île. Selon B. W. Higman, les esclaves qui y travaillaient présentaient le taux de mortalité annuel le plus élevé parmi tous les travailleurs agricoles, soit 35,1 décès pour mille esclaves en 1829–1832, contre un taux brut insulaire de 28,0 ‰ à la même période[29].
Entre 1817 et 1832, la mortalité masculine progressa sensiblement plus vite que la mortalité féminine, passant de 25,9 à 31,4 ‰ contre 22,6 à 24,8 ‰[30]. Les esclaves africains mouraient par ailleurs à un rythme nettement supérieur à celui des créoles, écart qui s'accentuait à partir de 35 à 50 ans selon les paroisses[31].
À l'échelle individuelle, l'analyse des schémas de travail à la plantation de Mesopotamia (Westmoreland) montre qu'entre 1762 et 1831, les travailleurs des champs étaient déclarés malades durant 48 % de leurs années de travail. Ils ne pouvaient en moyenne exercer ce travail que 13,2 ans avant que leur santé ne se détériore irrémédiablement, et mouraient à un peu plus de quarante-deux ans. Les femmes résistaient légèrement mieux, mais demeuraient malades ou invalides pendant près de 60 % de leur vie active[27].
Origines des esclaves
modifierLa diversité ethnique était très importante parmi les esclaves déportés. Ils étaient principalement originaires du Bénin, de la baie du Biafra, de la Côte-de-l’Or et d’Afrique centrale. Cependant, la Côte-de-l’Or et le Bénin prédominaient au début du XVIIIᵉ siècle, tandis que la baie du Biafra fournissait plus de la moitié des captifs durant les dernières années de la traite transatlantique.
Cette hétérogénéité fut renforcée par l’organisation du commerce négrier. Centre principal de vente de l’île, Kingston regroupait des captifs issus de différentes régions d’Afrique avant leur redistribution vers les plantations. Le rôle croissant des marchands de la ville, peu attentifs à l’origine des esclaves qu’ils achetaient pour les revendre aux planteurs, favorisa un important brassage ethnique. Kingston devint ainsi un espace de transition essentiel où les captifs africains étaient intégrés au système esclavagiste colonial avant leur affectation aux plantations[32].
Les captifs africains arrivaient généralement jeunes et étaient affectés en priorité aux travaux des champs. Robustes à leur arrivée, ils avaient cependant traversé le choc de la captivité et l'acclimatation à un environnement hostile, ce qui pesait sur leur mortalité à moyen terme. Leur fécondité était par ailleurs très faible, notamment chez les femmes, dont le taux de natalité s'établissait à environ la moitié de celui des créoles[33]. Les esclaves rachetés à d'autres estate jamaïcaines constituaient quant à eux le groupe le plus fragile. Souvent âgés ou en mauvaise santé au moment de leur acquisition, plus d'un quart d'entre eux étaient directement affectés à des tâches marginales ou déclarés invalides.
Résistance et révoltes
modifierFormes de la résistance quotidienne
modifierLa résistance des esclaves prit de nombreuses formes, allant du marronnage individuel, ou « petit marronnage », aux fuites définitives conduisant à la création de communautés autonomes, désignées sous le nom de « grand marronnage »[34]. Entre ces deux pôles existait toute une gamme de résistances, allant du ralentissement du travail au sabotage, à l'empoisonnement, à l'incendie ou à la rébellion ouverte[35].
Les Marrons et les guerres marronnes (1655–1796)
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Les Marrons, descendants d'esclaves ayant fui les plantations, s'établirent dans des zones difficiles d'accès (montagnes, forêts, ravins) où la topographie facilitait les actions de guérilla[34]. Les premières communautés marronnes de Jamaïque trouvèrent leurs origines dans les esclaves affranchis par les Espagnols lors de la conquête anglaise de 1655, qui s'étaient déjà établis dans les montagnes de l'intérieur[36]. À ces premiers Marrons dits « espagnols » se joignirent progressivement des esclaves en fuite des plantations anglaises, notamment à la suite de rébellions comme celle de la plantation de Sutton en 1690, dont les quelque deux cents esclaves coromantees survivants rejoignirent le Pays Cockpit et constituèrent le noyau de ce qui allait devenir les Marrons Leeward[37].
Les communautés marronnes regroupaient des esclaves originaires de diverses régions d'Afrique ainsi que des esclaves créoles nés en Jamaïque[38]. Ces différences d'origine furent une source de rivalités et de conflits armés entre bandes marronnes, avant que ces bandes ne se regroupent progressivement en deux grandes entités politiques. Les Marrons Leeward, étaient établis dans le Pays Cockpit à l'ouest de l'île, et les Marrons Windward, dans les Blue Mountains et les John Crow Mountains à l'est[39].
Parmi les populations représentées, les esclaves dits Coromantees, originaires de la Côte-de-l'Or, jouèrent un rôle prépondérant dans les rébellions et les évasions[40]. Les Marrons Windward, descendants des esclaves espagnols et de groupes de fugitifs ultérieurs, étaient davantage marqués par des traditions amérindiennes et une organisation plus confédérale[41]. Les esclaves coromantees étaient issus des zones côtières et de l'arrière-pays forestier, région en proie à des guerres intensives depuis la seconde moitié du XVIIe siècle siècle. Cette militarisation croissante alimentait directement la traite transatlantique en produisant de nombreux captifs issus de contextes guerriers, porteurs d'une expérience militaire que les planteurs redoutaient et que les rebelles surent mobiliser[42].
Les deux groupes présentaient des organisations politiques distinctes. Les Marrons Leeward, sous l'autorité du chef Cudjoe, étaient dotés d'une structure centralisée. Cudjoe exerçait un commandement héréditaire et absolu, s'appuyait sur un réseau de capitaines et pratiquait une politique délibérée de non-provocation envers les colons blancs[43]. Les Marrons Windward formaient au contraire une fédération plus lâche de communautés autonomes, sans chef central permanent, dominée par la figure de Nanny, puissante praticienne de l'Obeah dont l'autorité surpassait celle des chefs militaires[44]. Les deux communautés comptaient chacune environ cinq cents personnes en 1739[45].
Maîtres de la guérilla, les Marrons combattirent les troupes britanniques en se dissimulant dans la végétation, en communiquant par l'abeng, corne utilisée comme trompette, et en harcelant les colons par des raids sur les plantations[46]. Durant la décennie de crise des années 1730, les gouverneurs jamaïcains, incapables de les soumettre militairement malgré l'envoi de troupes régulières et le recrutement d'Indiens Miskitos, adressèrent des appels pressants à Londres en décrivant une population coloniale sous siège[47].
Afin de surmonter les rivalités ethniques et de maintenir la cohésion de ses troupes, Cudjoe imposa l'anglais comme seule langue commune, ayant constaté que les querelles internes étaient liées à la diversité des origines et des coutumes[48].
Les traités de paix de 1739–1740 constituèrent un tournant décisif. Ils accordèrent aux Marrons leur liberté ainsi que des droits légaux sur des terres communes[49], faisant de ces accords l'une des premières reconnaissances juridiques durables de la liberté d'anciens esclaves dans les Amériques[49]. La communauté principale concernée par le traité de mars 1739 était Cudjoe's Town à Saint James, ainsi que la communauté secondaire d'Accompong Town à Saint Elizabeth[50]. Les traités accordèrent aux Marrons le droit de porter les armes et d'administrer la justice pour les crimes non capitaux, en échange de leur engagement à restituer les esclaves fugitifs et à défendre l'île en cas d'invasion[51]. Toutefois, en transformant les communautés marronnes en auxiliaires du système colonial et en instaurant une supervision blanche dans les villages, les traités mirent fin à la période de développement politique autonome des Marrons et effacèrent progressivement les différences qui avaient distingué les deux organisations[52].
Les relations entre Marrons et administration coloniale se dégradèrent progressivement au cours du XVIIIe siècle. L'assemblée législative chercha constamment à réduire leurs droits fonciers, tandis que les Marrons furent impliqués dans plusieurs révoltes d'esclaves. Cette tension aboutit à la Seconde Guerre des Marrons de 1795–1796, au terme de laquelle les Marrons de Trelawny Town furent déportés en Nouvelle-Écosse sur ordre du gouverneur Balcarres[53].
Les communautés marronnes de Jamaïque, dont l'existence autonome remontait au XVIIe siècle, comptent parmi les plus anciennes des Amériques encore existantes[34],[50].
La révolte de Tacky et les insurrections du XVIIIe siècle
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La résistance armée prit également la forme de grandes révoltes collectives. La plus importante du XVIIIe siècle fut la révolte de Tacky de 1760–1761, qui éclata dans la paroisse de Saint-Mary le 7 avril 1760. Conduite notamment par Tacky, chef d'origine coromantee, la rébellion fit une soixantaine de morts parmi les Blancs et des centaines de milliers de livres de dégâts avant d'être réprimée. Plus de cinq cents Noirs furent tués au combat, exécutés ou poussés au suicide, et cinq cents autres déportés[54]. Les insurgés, dont beaucoup avaient une expérience militaire acquise en Afrique de l'Ouest, employèrent des tactiques de guérilla forestière, se déplaçant en colonnes mobiles de plantation en plantation pour recruter et combattre[55]. Le rôle des praticiens de l'obeah fut central dans l'organisation de la révolte, notamment pour administrer des serments et renforcer la cohésion des insurgés[56].
Baptist War et marche vers l'émancipation (1800–1838)
modifierLe début du XIXe siècle vit se transformer la nature de la résistance servile, sous l'effet conjugué de la christianisation croissante de la population servile et du renforcement du mouvement abolitionniste britannique. L'abolition de la traite transatlantique par le Parlement britannique en 1807 ne mit pas fin à l'esclavage dans les colonies, mais elle modifia profondément la démographie des plantations jamaïcaines. La population servile, désormais majoritairement créole, développa des liens durables avec les missions protestantes (baptistes, méthodistes, moraviens) dont les prédicateurs circulaient dans les paroisses rurales[35],[42]. Ces communautés religieuses fournirent à la résistance un cadre organisationnel et un langage commun. La doctrine de l'égalité des âmes devant Dieu y rendait la revendication de liberté inséparable d'un discours religieux[57].
La résistance armée ne disparut pas dans les premières décennies du XIXe siècle. Le 16 mars 1816, une révolte éclata à Martin's Pen, dans la paroisse de Saint Elizabeth, propriété de Lord Balcarres. Bien que les esclaves de cette exploitation fussent réputés mieux traités que sur la majorité des plantations de l'île, ils préparèrent leur soulèvement pendant près d'un mois, à l'insu du régisseur[58].
Les insurgés avaient composé une chanson, le Song of the King of the Eboes, du nom de leur chef. Les paroles furent ensuite utilisées comme pièce à conviction lors du procès et sont conservées dans le Journal of a West India Proprietor de Matthew Lewis. Wilberforce y est invoqué non comme libérateur, mais comme messager d'une liberté que les esclaves s'attribuaient déjà[59][60].
La chanson circula bien au-delà de la Jamaïque. À Londres, le militant Robert Wedderburn, né dans l'île d'une mère esclave, la fit chanter collectivement dans sa chapelle de Hopkins Street vers 1819–1820, l'intégrant à un discours qui reliait explicitement la résistance servile caribéenne à la cause des travailleurs britanniques[61].

La tension entre espoirs d'émancipation et intransigeance de la classe des planteurs aboutit à la plus grande révolte de l'histoire jamaïcaine, l'insurrection de Noël de 1831–1832, également connue sous le nom de Baptist War. Elle fut menée par Samuel Sharpe, diacre de l'Église baptiste missionnaire de Montego Bay et responsable de classes au sein des baptistes noirs indépendants, convaincu que la couronne britannique avait déjà accordé la liberté aux esclaves et que les planteurs la leur dissimulaient[62]. Sharpe conçut initialement l'action comme une grève passive : les esclaves refuseraient de reprendre le travail après les fêtes de Noël tant qu'une rémunération ne leur serait pas versée. Mais il avait également préparé une stratégie alternative de rébellion armée en cas d'échec de la résistance passive[62]. La méfiance des planteurs et les premières confrontations transformèrent rapidement le mouvement en insurrection ouverte. Quelque 20 000 esclaves se soulevèrent dans l'ouest de l'île, sur plus de 750 miles carrés de la zone sucrière la plus riche de Jamaïque, incendiant plantations et bâtiments d'exploitation[62],[57].
La répression fut d'une violence extrême. Au moins 540 esclaves furent tués au combat ou exécutés à l'issue de procès expéditifs, contre 14 habitants blancs. Jugé le 19 avril 1832, Samuel Sharpe fut pendu à Montego Bay le 23 mai. Avant son exécution, Sharpe déclara qu'il « préférerait mourir sur ce gibet que vivre en esclavage »[62]. Les autorités coloniales, promptes à établir le lien entre les missions protestantes et la rébellion, incendièrent des dizaines de chapelles dans les semaines qui suivirent[57].
La révolte de Noël fut le dernier grand soulèvement armé de l'esclavage jamaïcain. En démontrant l'instabilité croissante du système et en fournissant aux abolitionnistes britanniques des témoignages accablants sur les conditions de vie des esclaves, elle contribua directement à l'adoption du Slavery Abolition Act en 1833. Une semaine après l'exécution de Sharpe, la Chambre des communes avait déjà constitué une commission chargée d'examiner les moyens d'abolir l'esclavage[62],[63],[64].
Abolition et émancipation
modifierLe Parlement britannique vota l'abolition de la traite transatlantique en 1807, avec effet au 1er janvier 1808. Privées de tout apport extérieur de main-d'œuvre, les plantations jamaïcaines durent désormais compter sur la reproduction naturelle de leur population servile. Le déclin persistant de celle-ci, particulièrement marqué sur les exploitations sucrières, fut présenté par les abolitionnistes comme la preuve irréfutable de la cruauté structurelle du régime[65].
En 1823, le gouvernement impérial adopta une politique dite d'amélioration (amelioration), destinée à humaniser les conditions de l'esclavage et à préparer les esclaves à une émancipation progressive. L'assemblée législative jamaïcaine, dominée par les planteurs, s'y opposa systématiquement et refusa d'en appliquer les principales mesures[66]. Ce blocage colonial radicalisa les abolitionnistes britanniques, qui abandonnèrent progressivement l'approche gradualiste au profit d'une exigence d'émancipation immédiate.
Les témoignages des missionnaires rapatriés après la répression de la guerre des Baptistes de 1831–1832, et la publicité donnée aux exécutions, contribuèrent à convaincre le Parlement britannique du caractère intenable du système. Le Slavery Abolition Act fut adopté en 1833 et proclama l'émancipation formelle au 1er août 1834. Les propriétaires d'esclaves reçurent une compensation de vingt millions de livres sterling. Les esclaves eux-mêmes ne reçurent aucune indemnité.

L'émancipation ne signifiait cependant pas la liberté immédiate. Le système dit de l'« apprenticeship » contraignit les anciens esclaves à travailler sans rémunération complète pour leurs anciens maîtres, officiellement pour les préparer à la vie libre[50]. Prévu pour durer jusqu'en 1840, ce régime transitoire fut vivement contesté par les anciens esclaves, qui l'interprétaient comme une nouvelle manœuvre des planteurs pour retarder une liberté que la couronne leur avait déjà accordée[67]. Sous la pression conjuguée des apprentis et des abolitionnistes, il prit fin deux ans plus tôt que prévu, le 1er août 1838, date à laquelle l'émancipation totale entra en vigueur en Jamaïque.
Esclaves célèbres
modifierHéritage et mémoire
modifierAprès l’émancipation de 1838, l’absence de réparation matérielle ou psychologique contribua à la persistance d'un traumatisme, transmis de génération en génération par les récits familiaux, les pratiques éducatives et les mémoires collectives. Cette transmission se manifeste encore aujourd’hui à travers des formes de honte identitaire, de faible estime de soi ou de quête de reconnaissance sociale. Face à cet héritage, les productions culturelles jamaïcaines sont devenues des espaces privilégiés de réappropriation du passé et de reconstruction de l’identité africaine.
Propriété foncière et mémoire post-esclavagiste
modifierNi l'émancipation de 1838, ni l'avènement du suffrage universel en 1944, ni l'indépendance politique en 1962 n'ont mis fin aux inégalités patrimoniales et raciales héritées du système des plantations[68].
Après l'émancipation, d'anciens esclaves créèrent des communautés paysannes, dites « villages libres », dans plusieurs paroisses de la Jamaïque occidentale, notamment à Trelawny, avec l'appui de missionnaires baptistes comme le révérend William Knibb[69]. Ces communautés développèrent un système de « terres familiales » transmises par les femmes comme par les hommes, en rupture avec la primogéniture des plantations européennes[69].
La structure agraire de l'île demeura cependant peu modifiée au XXe siècle. Les plantations occupèrent encore les plaines fertiles, tandis que les communautés paysannes issues du marronnage et de l'émancipation furent reléguées sur des terres à faible rendement[68].
Le mouvement du retour en Afrique
modifierCommémoration officielle
modifierLa mémoire de l'esclavage en Jamaïque a fait l'objet, dès l'émancipation, d'une lutte durable sur les formes légitimes du souvenir, opposant les descendants d'esclaves désireux de commémorer leur libération aux élites qui préféraient effacer ce passé.[70] Dès 1839, les membres noirs de l'Église baptiste de Falmouth, dans la paroisse de Trelawny, tentèrent de planter un arbre en mémoire de l'émancipation. Il fut délibérément détruit et la congrégation dut se résoudre à ériger une plaque et un monument à l'intérieur de leur chapelle[71].
Tout au long du XIXe siècle, les éléments africains des célébrations du 1er août (percussions, danses jonkonnu) furent progressivement découragés par les élites, de sorte que la fête se sécularisa et s'éloigna du souvenir effectif de l'esclavage, avant d'être officialisée en 1893 essentiellement comme jour de loisir[72].
En 1894, le médecin et militant J. Robert Love fonda la Convention du peuple (People's Convention) pour commémorer annuellement l'abolition, faisant du 1er août une occasion d'éducation populaire, de revendication foncière et de mobilisation politique des Noirs jamaïquains[73].
En 1934, l'UNIA de Marcus Garvey organisa l'une des plus grandes processions jamais vues en Jamaïque pour l’Emancipation Day, illustrant la dimension transatlantique de cette commémoration.[73] Ces initiatives populaires se heurtèrent à des résistances. Pour certains acteurs politiques et intellectuels, commémorer l'esclavage entretenait un ressentiment racial contre-productif, allant jusqu'à réclamer que l'esclavage soit purement oublié[74].
Lors de l'indépendance en 1962, l’Emancipation Day fut supprimé du calendrier national au profit de l’Independence Day, Alexander Bustamante ayant publiquement demandé ce que l'émancipation de 1838 avait à voir avec l'indépendance, effaçant pendant plus de trente ans la date du 1er août comme journée officielle[75].
En 1997, sous l'impulsion du Premier ministre P. J. Patterson et de militants noirs, la fête fut rétablie. Les préparations inclurent des publications historiques, des débats télévisés et une veillée le 31 juillet à Spanish Town réunissant le Premier ministre et le président ghanéen, invité personnel de Patterson, autour de performances musicales et de la lecture à minuit de la proclamation d'abolition[76]. La réception populaire fut ambivalente, certains habitants des communautés rurales y voyant avant tout une manœuvre électorale plutôt qu'une reconnaissance sincère de l'héritage de l'esclavage[77].
En 2002, un parc de l'émancipation (Emancipation Park) fut inauguré à Kingston, accompagné d'un monument qui suscita des critiques pour son absence de référence explicite à l'histoire de l'esclavage et à la résistance des esclaves[78]. En 2007, le bicentenaire de l'abolition de la traite britannique raviva ces tensions. Le Comité national jamaïquain du bicentenaire (JNBC), sous la direction de Verene Shepherd, affronta le refus initial du conseil paroissial de St. Elizabeth de soutenir les commémorations, certains conseillers invoquant la « honte » de l'esclavage. Le JNBC choisit finalement de centrer les événements sur la résistance africaine plutôt que sur les mouvements abolitionnistes britanniques, aboutissant notamment à l'érection d'un Freedom Monument à St. James gravant les noms des insurgés de 1831-1832[79].
La portée transatlantique de la commémoration fut manifeste quand le président ghanéen Rawlings, ayant observé la célébration du 1er août à Kingston en 1998, décida d'en transposer le principe en Afrique de l'Ouest sous la forme d'une manifestation panafricaine, révélant les contradictions entre mémoire communautaire et instrumentalisation étatique du souvenir[80].
Dans les communautés paysannes et marronnes de Jamaïque occidentale, ces commémorations officielles s'articulent à des pratiques mémorielles communautaires plus anciennes, où cimetières familiaux, rites myal et terres communes font office de lieux de mémoire vivants indissociables de la revendication foncière héritée de la période servile[81]. En 2020, un sondage commandé par le gouvernement jamaïquain révélait que plus de 60 % des personnes interrogées se déclaraient favorables à la fusion de l’Emancipation Day et de l’Independence Day en un seul week-end prolongé, témoignant de la persistance des tensions entre commémoration de l'esclavage et construction identitaire nationale[82].
Lieux et patrimoine de mémoire
modifierCulture populaire
modifierLa littérature, les traditions orales et les arts populaires ont joué un rôle essentiel dans la conservation d’une mémoire longtemps absente des récits officiels. Les descendants d’esclaves continuaient à transmettre oralement des souvenirs de l’Afrique, de la servitude et de l’émancipation, ainsi que des chants composés au XIXe siècle. Cette mémoire vernaculaire a constitué un véritable contre-récit face à l’effacement de l’histoire de l’esclavage dans l’enseignement colonial[83].
À partir des années 1960, le reggae devient le principal vecteur de cette mémoire collective. Des artistes comme Burning Spear ou Bob Marley transforment l’expérience historique de l’esclavage en langage artistique et politique. Leurs chansons évoquent la déportation, la résistance, la dignité retrouvée et le lien avec l’Afrique, tout en diffusant ces thèmes bien au-delà des classes populaires jamaïcaines. Le reggae permet ainsi à une mémoire longtemps confinée à la sphère familiale et communautaire d’accéder à une visibilité nationale puis internationale[84].
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