Massacre de Sabra et Chatila
Le massacre de Sabra et Chatila[2] est commis du 15 ou du au par les milices libanaises chrétiennes phalangistes à l'encontre de civils palestiniens dans le quartier de Sabra et le camp de réfugiés de Chatila, situés à Beyrouth-Ouest, en coopération avec l'armée israélienne, dans le cadre d'un nettoyage ethnique programmé des Palestiniens du Liban. De nombreux actes de barbarie sont commis.
| Massacre de Sabra et Chatila | |
Cadavres de réfugiés palestiniens s'entassant dans le camp de Chatila, le 20 septembre 1982. | |
| Date | 1 - |
|---|---|
| Lieu | Sabra et Chatila, Beyrouth-Ouest, au Liban |
| Victimes | Civils palestiniens |
| Morts | environ 3 500[1] |
| Auteurs | Forces libanaises |
| Ordonné par | Elie Hobeika ou Ariel Sharon |
| Motif | Représailles à l'assassinat de Bachir Gemayel |
| Participants | Forces Libanaises |
| Guerre | Guerre du Liban |
| Coordonnées | 33° 51′ 46″ nord, 35° 29′ 54″ est |
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Le massacre se déroule dans le double contexte du conflit israélo-palestinien et de la guerre civile libanaise. Pour le premier, les nombreux réfugiés palestiniens expulsés en 1948 et installés au Liban offrent un soutien aux combattants palestiniens qui mènent leurs opérations depuis les camps de réfugiés. Visé par des attaques de l'OLP sur ses villages, Israël mène des raids sur les positions palestiniennes au Sud-Liban. Parallèlement, à partir de 1975, la guerre civile libanaise fait rage. Celle-ci est constituée d'une série de conflits plus ou moins liés, impliquant des alliances mouvantes entre groupes libanais et acteurs extérieurs. Chacune de ses périodes est marquée par des batailles, des massacres et des assassinats[3].
Le nettoyage ethnique des Palestiniens au Liban est l'objectif commun d'Israël et de leurs alliées les milices chrétiennes depuis les années 1970[4],[5],[6],[7]. À partir de , avec l'aide des phalangistes libanais[8], l'armée israélienne occupe la moitié sud du Liban. Le , les combattants palestiniens se retirent du pays, dans le cadre d'un accord de cessez-le-feu supervisé par la Force multinationale de sécurité à Beyrouth[9]. Bachir Gemayel, allié d'Israël, est ensuite élu à la présidence du Liban le . Avant même son investiture, il est assassiné le par Habib Chartouni, membre chrétien du Parti social nationaliste syrien[10]. L'armée israélienne organise avec les milices chrétiennes le massacre des réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila afin de provoquer un exode[5],[11],[12]. Supervisés par Elie Hobeika, chef des services de renseignement des Forces libanaises, entre 300 et 400 miliciens pénètrent dans ces camps, qui n'opposent pas de résistance[13]. Durant 43 heures[5], ils massacrent entre 2000 et 3 500 civils[5],[1], majoritairement des hommes adultes mais aussi des femmes, des enfants et des vieillards[14]. La sauvagerie avec laquelle les miliciens ont assassiné des milliers de personnes distingue ce massacre des autres commis durant la guerre du Liban[14].
Plusieurs commissions d'enquêtes sont ouvertes après le massacre. En 1983, une commission indépendante menée par l'avocat irlandais Seán MacBride conclut qu'Israël a participé à la planification et à la préparation des massacres, a joué un rôle de facilitateur dans les exécutions, et qu'il est juridiquement responsable du massacre du fait de sa position d'occupant[15],[16]. De son côté, le gouvernement israélien nomme sa propre commission, la commission Kahane, afin d'enquêter sur le massacre. Dans son rapport, celle-ci limite les responsabilités israéliennes. Toutefois, la déclassification des annexes a depuis montré que le massacre relevait en réalité d’une stratégie, inspirée par Ariel Sharon, visant le nettoyage ethnique, par l'élimination ou l'exode, des Palestiniens du Liban[7].
Contexte
modifierPrésence palestinienne au Liban et conflit avec Israël
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Le conflit israélo-palestinien est l'un des contextes du massacre. Après la première guerre israélo-arabe de 1948, des camps de réfugiés palestiniens sont créés pour héberger les Palestiniens réfugiés au Liban après le nettoyage ethnique de la Palestine par Israël[17]. Les principaux sont ceux de Sabra et de Chatila dans une banlieue de Beyrouth-Ouest au Liban. La population pauvre de ces deux quartiers s'accroît avec l'arrivée de Palestiniens et de chiites fuyant les combats au sud, de travailleurs pauvres libanais, syriens, égyptiens, jordaniens. Avec le temps, les deux camps s'agrandissent et se rejoignent, pour finir par être désignés comme un ensemble, les camps de Sabra et Chatila[4]. Les souffrances liées à leur expulsion et aux décennies d’exil sont aggravées, pour les Palestiniens, par la discrimination systématique exercée à leur égard au Liban, notamment sous la forme de restrictions relatives au marché du travail[18].

L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) mène plusieurs attaques contre Israël depuis le Liban du Sud, où elle est installée d'abord de façon clandestine[19], puis massivement après le massacre de Septembre noir, opération de l’armée jordanienne décidée par le roi Hussein de Jordanie contre les fedayins palestiniens installés dans le pays. Le Liban devient la base principale de la résistance palestinienne[20].
Guerre civile au Liban depuis 1975
modifierLe mandat français en Syrie et au Liban (1923-1946) instaure une constitution confessionnelle, permettant une domination des chrétiens sur le pays, ce qui aboutit par la suite à de vives tensions intercommunautaires avec les musulmans majoritaires[21].

L'OLP est partie prenante de la guerre civile qui oppose le Front libanais, formé par la majorité des chrétiens, au Mouvement national, alliance entre les Palestiniens, les musulmans et druzes libanais, les panarabistes et la gauche (camp palestino-progressiste)[22]. Le conflit sanglant s'intensifie lorsque des puissances étrangères, notamment la Syrie, Israël, l'Iran et l'Union soviétique, s'impliquent aux côtés de différentes factions[21].
La guerre civile commence le , lorsque des miliciens phalangistes mitraillent un bus à Beyrouth transportant des militants palestiniens, tuant au moins 22 personnes[23]. D'autres massacres suivent :
- le Massacre du samedi noir (Liban) (en), le 6 décembre 1975 où les Phalangistes tuent entre 150 à 200 civils à Beyrouth-est[3] ;
- le 18 janvier 1976, le massacre de Karantina ou de la Quarantaine par les Phalanges libanaises contre des réfugiés palestiniens et des musulmans chiites libanais. Il fait entre 1 000 et 1 500 morts selon les estimations[24] ;
- en représailles au massacre de Karantina, le massacre de Damour est commis par des unités de l'OLP, appuyées par des éléments palestiniens pro-syriens d'As-Saiqa contre des chrétiens maronites[25],[26],[27]. Il y a entre 300 et 582 morts[28]. Durant ce massacre, la famille et la fiancée d'Hobeika sont tuées[29]. C'est lui qui supervise, 6 ans plus tard, le massacre de Sabra et Chatila ;
- le massacre de Tel al-Zaatar entrepris le 12 août 1976 par des factions phalangistes qui s’est soldé par plus de 2 000 morts dans ce camp de réfugiés palestiniens[30].
Le bilan des différents combats, massacres et exactions qui ont marqué la guerre du Liban serait d'au moins 150 000 morts[31],[32].
À partir de 1981, les Phalanges libanaises chrétiennes (Kataëb), dirigées par Bachir Gemayel, fils de Pierre Gemayel, se rapprochent d'Israël, qui leur fournit armement et formation pour combattre les factions de l'OLP[33]. Israël dispose aussi du soutien de l'Armée du Liban sud, composée principalement de chrétiens maronites et de quelques musulmans chiites, dirigée par Saad Haddad depuis 1978.
De son côté, l'OLP est soutenue et armée par la Syrie qui l'appuie militairement par des contingents palestiniens de l'armée syrienne comme l'Armée de libération de la Palestine, les commandos d'As-Saiqa et la brigade Yarmouk.
Invasion israélienne en juin 1982
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Depuis le milieu des années 1970, l'armée israélienne mène régulièrement des attaques dans le sud du Liban. En , se sentant menacé par les forces palestiniennes réfugiées au Sud-Liban, elle envahit le sud du pays jusqu’au fleuve Litani[22] avec l'accord et le soutien des États-Unis[34].

Le , l'ambassadeur israélien à Londres Shlomo Argov est grièvement blessé dans une tentative d'assassinat. Malgré les éléments indiquant que l'OLP n'est pas responsable de l'attentat (commis par le groupe palestinien Abou Nidal, hostile à l'OLP), Ariel Sharon, ministre israélien de la Défense, ordonne le bombardement des bases de l'OLP à Beyrouth, auquel l'organisation palestinienne répond par une recrudescence des tirs de roquettes contre le nord d'Israël.

L'enchaînement de ces événements fournit à Israël un casus belli qui donne lieu à l'opération « Paix en Galilée » (opération planifiée en réalité depuis 1978[7]) : Ariel Sharon fait bombarder les bases de l’OLP à l’ouest de Beyrouth avec du phosphore et du napalm[35] puis le , Israël envahit le Liban. L'objectif immédiat est de mettre Israël hors de portée de l'OLP, et les objectifs plus généraux sont de repousser l'armée syrienne du Liban (notamment les missiles syriens positionnés dans la vallée de la Bekaa)[36], ainsi que s'allier aux milices chrétiennes à Beyrouth pour en chasser l'OLP[37]. Cette invasion est condamnée par la résolution 509 du Conseil de sécurité de l'ONU[38].
Le 15 juin, le gouvernement israélien autorise, à l’unanimité, l’état-major à « activer les phalangistes dans les opérations contre les terroristes à Beyrouth »[7].
Siège de Beyrouth et retrait de l'OLP
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Après plusieurs semaines de siège de Beyrouth, encerclée par les Israéliens et défendue avec acharnement par plus de 15 000 combattants palestiniens[39] soutenus par le front musulmans-progressistes[14], un plan est proposé le par le diplomate américain Philip Habib, qui prévoit le retrait de l'armée israélienne, l'évacuation des combattants de l'OLP, et le déploiement d'une force internationale des Nations unies (la FINUL) destinée à protéger les civils palestiniens. Israël s'engage à ne pas entrer à Beyrouth-Ouest et à protéger les Palestiniens des camps[39],[4]. L'accord prévoit également le démantèlement de toutes les organisations (santé, culture, sociales, etc.) de l'OLP au Liban[14].
Le , le Premier ministre israélien Menahem Begin s'entretient avec Bachir Gemayel à Nahariya, en Israël, et propose (« Israël [vous] a fait remporter la présidence et a débarrassé [votre] pays des combattants de l’OLP, il [est] temps de signer un accord de paix » relatif à la guerre israélo-arabe de 1948[40]) la signature d'un traité de paix. Gemayel remet la signature de cet accord à plus tard et propose un pacte de non-agression[41]. Le même jour, le président des États-Unis Ronald Reagan prononce un discours appelant Israël à évacuer les territoires palestiniens occupés et à la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien, ce qui provoque la fureur de Menahem Begin, qui y oppose « les droits bibliques » du peuple israélien[40].
À la demande des Américains, les Palestiniens hâtent leur départ, achevé le 1er septembre. Le surlendemain, considérant que des combattants de l'OLP restent retranchés dans Beyrouth, Israël enfreint les accords de cessez-le-feu et se déploie autour des camps de réfugiés. Les forces internationales franco-italo-américaines, qui surveillaient le départ de l'OLP, et garantes de la sécurité des populations civiles des zones évacuées, se retirent le [4], soit plus tôt que prévu[14] (« étrangement » selon Leila Seurat[5]).
Le , Ariel Sharon communique l'estimation de l'armée israélienne selon laquelle il resterait 2 000 combattants de l'OLP à Beyrouth. Toutefois, des documents déclassifiés ont prouvé depuis qu'il avait menti à ses protecteurs américains comme à ses protégés libanais en leur affirmant que des « terroristes » palestiniens se cachaient encore parmi les réfugiés[7]. Sur la base de ces fausses informations, le soir de son assassinat, Bachir Gemayel dit à Ariel Sharon, qu'il y aura « besoin d’un mois pour faire sortir les centaines d’hommes de l’OLP restés à Beyrouth après l’évacuation »[12]. L'armée israélienne s'en plaint à l'administration américaine, qui répond que la plupart des Palestiniens affiliés à l'OLP restés à Beyrouth font partie de la mission diplomatique reconnue par le gouvernement libanais, restée pour assister les familles et superviser le désarmement[42].
Assassinat de Gemayel
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Bachir Gemayel, fils de Pierre Gemayel et commandant suprême des Forces libanaises (dont les phalangistes sont la principale composante)[43], est élu président du Liban le [14]. Son élection est boycottée par le camp musulman-progressiste qui le considère comme le candidat d'Israël[14]. Il veut résoudre le « problème palestinien » et faire la paix avec Israël. Le , il est tué dans un attentat. Bachir Gemayel est alors considéré comme un « martyr » ou une « icône » par ses troupes. Habib Tanious Chartouni, militant chrétien pro-syrien du Parti social nationaliste syrien[44] (PSNS), est accusé de l'assassinat et emprisonné[45],[46].
De leur côté, les Palestiniens et les dirigeants musulmans démentent toute implication[47]. L'armée israélienne répond à l'assassinat de son allié en investissant Beyrouth-Ouest dès le lendemain, contrairement à l'accord avec les Américains qui s'étaient engagés, avant l'assassinat de Gemayel, à protéger les musulmans de l'Ouest de la ville[48]. 88 morts et 254 blessés sont dénombrés dans ces affrontements[49]. Le gouvernement israélien n'est pas tenu au courant ; Sharon et les hauts dirigeants militaires israéliens justifient cette occupation par la nécessité de maintenir l'ordre et la stabilité après la mort du président libanais[14]. L'armée israélienne passe ainsi outre les protestations du monde entier[14].
Le massacre
modifierPréparatifs
modifierDès janvier 1982, les dirigeants israéliens et phalangistes libanais discutent d'un « nettoyage » des camps de réfugiés et du besoin de plusieurs « Deir Yassin » (du nom d'une massacre de Palestiniens perpétré par des terroristes sionistes en 1948)[7]. La destruction totale des camps de Sabra et Chatila et l'expulsion des Palestiniens du Liban sont aussi évoquées[34],[40],[5]. Gemayel avait donné son accord à ce projet de nettoyage ethnique[40]. Ariel Sharon, le chef d'état-major Rafael Eitan, le directeur du renseignement militaire Yehoshua Saguy, le directeur du Mossad Yitzhak Hofi et son adjoint Nahum Admoni étaient tous au courant des projets de massacres de la Phalange. La présence d'officiers de liaison israéliens lors du massacre de Tell al-Zaatar en 1976 et d'autres militaires israéliens lors des atrocités commises par les milices chrétiennes dans le sud du Liban entre 1976 et 1982 exclut qu'ils aient pu sous-estimer la volonté des phalangistes de massacrer les Palestiniens[34]. Les dirigeants américains étaient aussi parfaitement au courant du fait que les combattants de l'OLP étaient partis et que le prétexte des 2000 fedayins restants utilisé par Sharon était fallacieux[34].
Le , Ariel Sharon tient une réunion secrète dans son ranch du Néguev en Israël. Il rappelle à ses hôtes libanais, dont Bachir Gemayel, qu’il devront « régler la question des Palestiniens de Beyrouth »[7].
Dans la nuit du 14 au , une rencontre a lieu entre dirigeants militaires israéliens et miliciens libanais : Ariel Sharon (ministre de la Défense), Rafael Eitan (chef d'état-major israélien), Amir Drori, à la tête du Commandement régional du Nord, Fadi Ephram, commandant en chef des phalangistes et Elias Hobeika, chef du renseignement des Phalanges. Les phalangistes chrétiens reçoivent l'ordre d'entrer dans les camps à la recherche des « terroristes »[14]. Il est prévu qu'un officier de liaison phalangiste soit présent au quartier général de l'armée. Eitan rapportera plus tard avoir eu des contacts avec des miliciens Mourabitoun la nuit du 14, lui disant à quel point ils redoutaient d'être tous tués par les Phalangistes libanais.

L'armée israélienne entre à Beyrouth le matin du mercredi 15 septembre, violant ainsi les accords Habib. Ariel Sharon supervise l'opération et annonce le lendemain à midi contrôler la capitale libanaise. Le quartier général est installé à proximité des camps, dans un immeuble de 7 étages qui permet de voir tout ce qui se passe dans les camps[5]. Ceux-ci sont encerclés par les chars israéliens. Les entrées sont fermées par des checkpoints[14]. Aux réactions internationales indignées de cette prise de Beyrouth par Israël, le gouvernement israélien répond que son armée est là pour empêcher les massacres[14].
Le , des rapports, communiqués au premier ministre israélien par le chef d’état-major et le ministre de la défense, indiquent que « les phalangistes ont été activés »[7]. Une nouvelle réunion de coordination a lieu le jeudi après-midi entre les phalangistes et Amos Yaron, général israélien en charge des opérations à Beyrouth[14].
Déroulement
modifierLe journaliste Alain Ménargues, dans son livre Les Secrets de la guerre du Liban, dont la parution a été décalée à 2004 dans le but avoué de protéger ses sources, fait état d'une première étape du massacre le 15 septembre. Les commandos israéliens de la Sayeret Matkal auraient abattu 63 cadres de l'OLP[50].
L'armée israélienne commence le siège de Sabra et Chatila, en bombardant les entrées sud[4] puis couvre militairement ses alliés phalangistes libanais conduits par Elie Hobeika[14], qui se lancent dans le massacre[51]. L'armée du Liban-Sud et les Gardiens des Cèdres ont aussi participé selon Maher Charif[4]. L'objectif du massacre, prémédité, est de provoquer un exode des Palestiniens selon Amnon Kapeliouk[4].

Élie Hobeika, responsable des services secrets des Phalanges, dirige et commande les phalangistes chrétiens pendant les massacres. Selon Alain Ménargues, la milice chrétienne Les Jeunes avait été choisie par Hobeika pour commettre le massacre[52]. Hobeika est secondê par plusieurs adjoints, chacun commandant une « force spéciale » : les Libanais Joseph Asmar, Michel Zein, Georges Melko ou Malco, Maroun Mechaalani. La présence de ces « forces spéciales » est souvent utilisée comme bouc émissaire par les phalangistes pour dénier leurs responsabilités. Or, ces « forces spéciales » faisaient partie des Phalanges, selon Leila Seurat[5].
La réponse qu'il a donnée à ses troupes sur le sort à réserver à cinquante femmes et enfants, « C'est la dernière fois que vous allez me poser une question comme celle-là, vous savez exactement quoi faire », en présence d'officiers israéliens, a été interprétée par eux comme un ordre de meurtre des populations civiles[53].
Le massacre dure du jeudi 15 septembre 1982 à 18 heures au samedi à 13 heures[51],[4]. Les Phalanges entrent dans les camps en coordination et avec l'autorisation des Israéliens vers 17-18 heures, dirigées par Hobeika[14]. L'électricité est coupée mais les Israéliens tirent des fusées éclairantes. Le massacre commence immédiatement, à l'arme à feu, au couteau, à la hache[14]. Les massacreurs opèrent méthodiquement, un quartier après l'autre, immeuble par immeuble. Les morts sont dépouillés de leurs biens[14]. De nombreuses personnes sont démembrées avant d'être tuées[4] : Leila Seurat et Audz Signoles notent la barbarie spécifique à ce massacre : outre les démembrements, les miliciens éclatent des têtes contre les murs, violent, égorgent, éventrent leurs victimes, les torturent, marquent leurs corps de croix au couteau ou attachent des personnes à des voitures pour les traîner dans les rues, encore vivantes. Des maisons sont détruites au bulldozer, tuant leurs habitants à l'intérieur[5],?[14]. Des réfugiés sont entassées dans des camions pour une destination inconnue[14]. Très vite, des blessés se réfugient à l'hôpital Gaza au camp de Sabra[14].
Le massacre est très vite su, par les témoignages de ceux qui fuient le camp et par des sentinelles israéliennes à l'entrée du camp, qui font des rapports[14]. Cependant, à l'intérieur du camp, l'incrédulité domine, et certains, ayant eu des échos de ce qui se passait dès le premier soir, vont se coucher comme si de rien n'était[14].
Le matin du vendredi 17, de nouveaux phalangistes libanais remplacent les premiers. Des pillages et des démolitions d'immeubles ont lieu. Des fosses communes sont remplies au bulldozer, des camions évacuent des cadavres vers des destinations inconnues[14]. L'hôpital Akka à Ghobeiry dans la banlieue de Beyrouth est attaqué et les équipes soignantes palestiniennes massacrées[4]. Prévenu à midi, le chef d'état-major israélien Eitan aurait demandé le retrait des phalangistes libanais pour le samedi matin[14]. Les États-Unis interviennent auprès d'Israël pour faire quitter les camps aux phalangistes : les Israéliens rejettent la demande et Sharon affiche sa volonté d'exterminer les Palestiniens de l'OLP du Liban[40].

Tout au long du massacre, l'armée israélienne apporte un soutien logistique aux massacreurs : outre les fusées éclairantes, elle a fourni armes, uniformes, sacs mortuaires et au moins un bulldozer[54].
Le dimanche 19, l'armée libanaise prend le contrôle du camp[14] et se déploie dans tout Beyrouth-Ouest. Le gouvernement libanais demande l'aide d'une force multinationale franco-italo-américaine[4]. Amine Gemayel, le frère aîné de Bachir Gemayel, est élu président le 21 septembre et l'armée israélienne se retire fin septembre, remplacée par l'armée française autour du camp de Sabra et l'armée italienne autour de Chatila[4].
La fourchette du bilan est revue entre 800[11] et 3 500 victimes[1], essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards[11]. Le samedi matin, les phalangistes libanais doivent quitter le camp à huit heures[5]. Ils font évacuer le camp par toute sa population, les hommes étant dirigés vers le stade de la Cité des sports où ils sont interrogés par les Israéliens et les phalangistes. Les soignants étrangers de l'hôpital Gaza et les soignants arabes sont massacrés[14]. C'est à l'historienne palestinienne Bayan Al-Hout que l'on doit de savoir que les massacres continuent après 8 heures du matin, lors de la marche vers la Cité sportive[5].
Réunion du 19 septembre
modifierAlors que les premiers journalistes découvrent le massacre, les responsables de réunissent. Sont présents les chefs des milices chrétiennes et Rafael Eytan, Amir Drori, ex-commandant de la région Nord de l'armée israélienne, et Menahem Navot, ex-chef adjoint du Mossad. D'après le rapport de Ronen Bergman, l'objectif de la réunion est de mettre au point une version commune à présenter aux médias internationaux et aux puissances étrangères. L'idée de présenter le massacre comme une vengeance de l'assassinat de Bachir Gemayel, survenu deux jours auparavant, est émise à ce moment-là, parmi d'autres[55].
Bilan humain
modifierNombre des victimes
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Les estimations du nombre des victimes varient beaucoup. Leila Seurat fait remarquer la difficulté du décompte a posteriori quand de nombreux corps ont été soit déplacés, soit incinérés[5].
Le bilan officiel libanais est d'environ 2 000 morts, dont 762 identifiés et enterrés par l'armée libanaise ou la Croix-Rouge, et 1 200 identifiés et enterrés par la Croix-Rouge ou les familles[14].
À partir d'études de terrain menées entre 1982 et 1984, l'historienne palestinienne Bayan Nuwayhid al-Hout identifie 1 390 victimes, dont 484 disparues[14].
Le rapport libanais Germanos conclut que 460 personnes ont été tuées, composées de 269 Palestiniens, 119 Libanais, 11 Syriens, 32 Pakistanais ou Iraniens, 2 Égyptiens, 2 Algériens et 25 personnes non identifiées, dont 15 femmes et 20 enfants[56].
Le journaliste franco-israélien Ammon Kapeliouk mène une enquête sur le massacre et estime qu'il faut ajouter 1 000 à 1 500 victimes au bilan officiel pour tenir compte des fosses communes, des morts ensevelis sous les décombres et des disparus, soit 3 000 à 3 500 morts[14].
L’Encyclopédie de la Question palestinienne indique au moins 3 000 morts, avec une fourchette de 2 000 à 4 500 morts[57]. Maher Charif, dans cette même publication, indique « au moins 3 000 morts »[4].
Leila Seurat cite la fourchette de 800 à 3 500 morts, ce dernier chiffre étant le plus probable selon elle, qui s'appuie sur l'étude de référence à propos des massacres de Bayan Al-Hout Nuwayhid, Sabra wa Shatila : Aylul 1983 (“Sabra et Chatila : septembre 1982”)[5],[58][59].
Françoise Feugas donne une fourchette de 2 000 à 5 000 morts[60]. Sur ces 2 000 à 5 000 victimes, l'association al-Hout n'a réussi à identifier que 1 400 victimes, l'écart entre sa liste et les autres estimations étant dû aux disparitions et aux morts ensevelis dans des charniers[34].
La commission Kahane, nommée par le gouvernement israélien, estime de son côté que le chiffre de 700 à 800 morts est le plus proche de la réalité. Ce chiffre est repris comme fourchette basse de certaines estimations[14].
En 2024, Le Britannique Robert Fisk évoque « trois jours de viols, de combats et d'exécutions brutales » par les milices libanaises et comptabilise 1 700 morts[61].
Aucun bilan ne précise le nombre de blessés, pourtant nombreux[14].
Profil des victimes
modifierSelon Aude Signoles, les victimes des victimes sont[14] :
- 1) principalement des civils. Malgré les allégations israéliennes, aucune preuve de la présence de combattants dans les camps n'a été apportée ;
- 2) surtout des hommes adultes, même si des femmes, des bébés et des hommes âgés ont été massacrés. Les hommes adultes sont l'objet des recherches et d'exécutions sommaires systématiques ;
- 3) principalement des réfugiés palestiniens. Des Libanais présents au camp, soit parce qu'ils ont noué des liens avec des Palestiniens soit parce que, réfugiés pauvres, ils se sont installés là, sont aussi massacrés. Des travailleurs pauvres irakiens, syriens, pakistanais ou égyptiens vivant dans les camps ont aussi été des victimes des tueries ;
- 4) les victimes appartiennent à la classe des travailleurs pauvres ;
- 5) les victimes sont principalement des musulmans sunnites, religion majoritaire chez les Palestiniens, les Libanais du sud présents au camp étant plus souvent chiites.
Réactions
modifierRéactions politiques
modifierRéactions en Israël
modifierLes réactions les plus virulentes proviennent d'Israël. À la Knesset, des députés interpellent Ariel Sharon sur la responsabilité d'Israël. Le mouvement extra-parlementaire de gauche, La Paix maintenant, appelle à manifester. Dix jours après, 400 000 citoyens[4] révoltés par la politique du gouvernement, soit 8 % de la population, rejoignent ce mouvement qui aboutit à la plus grande manifestation qu'Israël ait jamais connue. Leurs revendications, réclamant une solution pacifique au conflit israélo-palestinien, aboutissent à la création d'une commission d'enquête, la Commission Kahane[4].
Les dirigeants israéliens que l'armée israélienne n'a pris aucune part dans le massacre, qu'ils n'étaient au courant de rien et qu'ils n'ont pas eu de contact avec les milices chrétiennes. Sharon prétend aussi que les Israéliens ne pouvaient intervenir. Le rapport Kahane force le gouvernement à reconnaître une responsabilité indirecte, mais pas au-delà. La responsabilité est rejetée sur les Phalanges. Certains dirigeants continuent de nier toute responsabilité[14].
Réactions des États-Unis
modifierÀ plusieurs reprises à partir du 15 septembre, les représentants interviennent pour obtenir le retrait de l'armée israélienne ou l'arrêt du massacre. À aucun moment leurs interventions n'ont d'effet, le représentant Draper finissant par « acquiescer » à l'argumentaire de Sharon et permettant la prolongation du massacre[5].
Nations unies
modifierDès le 19 septembre, le conseil de sécurité des Nations unies condamne le massacre[14].
Le , lors de la 108e réunion, l'Assemblée générale des Nations unies vote une résolution qualifiant les évènements de « massacre à grande échelle » et « acte de génocide »[62],[63] par 123 voix pour, 0 contre et 22 abstentions[64]. Bien que tous les délégués qui prennent part au débat soient d'accord sur le fait qu'un massacre s'est bien produit, son caractère génocidaire, ou les compétences de l'Assemblée pour caractériser un événement comme tel, auraient été remis en question par plusieurs d'entre eux selon William Schabas, pour qui « le terme génocide (…) a à l'évidence été choisi pour embarrasser Israël plutôt que par véritable souci de précisions légales[65] ». Un autre auteur, Leo Kuper, considère que la qualification de génocide prête à controverse[66].
Suites
modifierDès le 19 septembre, des survivants du massacre témoignent. Des journalistes, des diplomates, les équipes de la Croix-Rouge écrivent ou enregistrent des récits[14]. De nombreux soignants occidentaux, travaillant dans les hôpitaux Gaza et Akka, témoins directs, témoignent dans leur langue auprès des médias occidentaux[14]. Les récits témoignent de la sauvagerie des assassinats et de l'ampleur du massacre[14].
Des bourreaux ont également témoigné dans le film de Monika Borgmann Massaker (2004), racontant leurs façons de massacrer, l'entraînement reçu des Israéliens et les ordres que donnaient les officiers israéliens[14].
Enquêtes
modifierTrois commissions d'enquête officielles ont été nommées, l'une par le Liban, l'une en Israël et une commission d'enquête internationale.
Des journalistes ont aussi menés des enquêtes, dont Ammon Kapeliouk en Israël. Leïla Shahid, responsable de l'OLP, a recueilli de nombreux témoignages de survivants.
Commission d'enquête libanaise
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Le , le nouveau président libanais Amine Gemayel demande à Assad Germanos, le procureur du tribunal militaire libanais, de mener une enquête afin d'établir les responsabilités[67]. Le rapport de la commission n'a jamais été publié, dans un but de réconciliation nationale[14]. Elle conclut à la responsabilité légale d'Israël, et suggère, sous le terme d'« éléments frontaliers », que les troupes de l'Armée du Liban sud, sous les ordres du général Saad Haddad, ont pu commettre les meurtres. A contrario, évoquant l'absence de preuves flagrantes que leurs dirigeants aient eu connaissance des évènements ou qu'ils aient donné des ordres, elle exonère les phalangistes chrétiens et les forces libanaises[68] ou minimise leur rôle selon autrices[14].
Dans un article publié en 1985, la professeure de droit Linda Malone relève que le procureur Germanos était un sympathisant phalangiste, et que la commission était elle-même très proche du gouvernement et du parti phalangiste[68].
La commission MacBride
modifierUne commission internationale indépendante sur les violations israéliennes du droit international lors de l'invasion du Liban est organisée dès le printemps 1983, après l'échec des demandes d'une commission des Nations unies[14]. Elle est dirigée par le juriste irlandais Seán MacBride, cofondateur d'Amnesty International et président du Bureau international de la paix. Dans son rapport, elle conclut au sujet de l'intervention israélienne au Liban que « l'objectif sous-jacent semble clairement viser à rendre les camps palestiniens inhabitables au sens physique du terme, tout en terrorisant leurs habitants et en brisant ainsi la volonté du mouvement national palestinien, non seulement dans la zone de guerre du Liban, mais peut-être plus encore en Cisjordanie et à Gaza, territoires occupés. »[69]
Quant aux massacres de Sabra et Chatila, la commission considère Israël comme « juridiquement responsable du massacre du fait de sa position d'occupant »[15],[16],[69], et conclut qu'« Israël a participé à la planification et à la préparation des massacres et a joué un rôle de facilitateur dans les exécutions »[15]. Elle évoque notamment l'« autorisation » donnée par Ariel Sharon aux phalangistes libanais « assignés » à entrer dans le camp, et l'« assistance » apportée par ses tirs de fusées éclairantes pendant le massacre[15]. Elle qualifie également l'invasion israélienne de « sociocide » et de « génocide culturel »[14].
La commission israélienne Kahane
modifierSous la pression de l'opinion, le gouvernement israélien nomme une commission officielle d'enquête dirigée par Yitzhak Kahane, juge à la Cour suprême. Elle entend d'abord en audience publique Ariel Sharon, qui reconnaît avoir envoyé les phalanges libanais dans les camps[12], n'avoir pas informé le Premier ministre Menahem Begin, et avoir autorisé Rafael Eitan à reporter au lendemain le départ des phalanges, une fois connu le carnage[70]. Cette commission, à visée disculpatoire et dont le but est de « préserver l’intégrité morale d’Israël »[7], souffre de nombreuses limites, dont la première est qu'elle ne peut divulguer des informations « contraires à la sécurité d'Israël »[5]. En outre, la déclassification d'annexes secrètes du rapport final de la commission prouve l’ancienneté des liens entre Israéliens et phalangistes libanais, à savoir depuis les années 1970. Surtout, l'analyse des documents montre que le massacre de Sabra et Chatila relève, non pas d'une vengeance spontanée comme annoncée officiellement, mais au contraire d’une stratégie, largement inspirée par Ariel Sharon, reposant sur un projet d’élimination pure et simple des Palestiniens, globalement désignés comme « terroristes » par le ministre de la défense[7].
Le , la commission rend son rapport. La couverture médiatique est importante pour cette mise en scène de la démocratie israélienne[4]. Elle attribue la responsabilité du massacre aux milices chrétiennes libanaises et apporte un grand soin à absoudre les responsables politiques israéliens[4]. Le rapport reconnaît seulement une « responsabilité indirecte » d'Ariel Sharon. Sous la pression, il démissionne le 14 février (mais reste ministre sans portefeuille)[4],[71] pour n'avoir pas prévu la tragédie qui résulterait de l'entrée des phalangistes dans les deux camps palestiniens[72]. Le rapport met aussi en évidence que les services israéliens savaient que les phalangistes avaient pour intention d'appliquer des méthodes violentes, et qu'ils étaient au courant de massacres de femmes et d'enfants perpétrés par ces factions[73].

Pour les mêmes raisons, la commission blâme d'autres responsables israéliens qui auraient dû, selon elle, prévoir les conséquences meurtrières d'une entrée des phalanges dans les camps palestiniens, et qui de ce fait portent eux aussi une part de « responsabilité indirecte » dans les massacres à des degrés divers : le Premier ministre Menahem Begin, le ministre des Affaires étrangères Yitzhak Shamir, le commandant en chef de l'armée israélienne Rafael Eitan, le chef des renseignements militaires Yehoshoua Saguy, le commandant de la région nord Amir Drori, et le général Amos Yaron.
La commission indique que, selon son enquête, d’autres parties pourraient être mises en cause, notamment les dirigeants libanais qui auraient refusé de faire entrer l’armée libanaise dans les camps pour mettre un terme aux massacres, ainsi que l’ambassadeur des États-Unis à Beyrouth, Morris Draper, qui a refusé de faire pression en ce sens[74].
Aucune sanction n'est proposée et la recommandation la plus sévère est celle visant Ariel Sharon, qui doit quitter ses fonctions de ministre de la Défense le . Toutefois, il demeure présent au sein du gouvernement en tant que ministre sans portefeuille jusqu'au , et reste membre de la commission ministérielle de la défense nationale[75].
La commission conclut faussement que les massacres ont pris fin le samedi à 8h, avec le départ des phalangistes chrétiens des camps. Il est entaché d'autres erreurs grossières, comme la taille de l'immeuble QG israélien (5 étages au lieu de 7)[5]. En 2018, les annexes du rapport tenues secrètes jusque là sont publiées, faisant valoir une responsabilité israélienne évidente[7],[76] et les limites du rapport israélien. Celui-ci ne s'intéresse qu'à des responsabilités israéliennes directes dans les tueries, mais néglige le contexte israélien général, farouchement opposé à la restitution des territoires occupés et favorable au nettoyage ethnique des Palestiniens depuis longtemps[40],[54]. La commission néglige également la responsabilité israélienne de long terme dans le drame palestinien, qui commence avec l'exode palestinien en 1948[14]. Elle laisse également de côté la politique israélienne d'élimination de l'OLP dirigée par Yasser Arafat, et les efforts conscients réalisés pour briser l'organisation sociale palestinienne, disperser le peuple palestinien et à terme s'assurer de la perte d'identité de ses membres[77].
Enquêtes journalistiques et témoignages
modifierLeïla Chahid, alors presidente de l'Union générale des étudiants palestiniens en France et l'écrivain Jean Genet, qu'elle avait invité, se trouvent alors à Beyrouth depuis le 12 septembre[60]. Elle recueille des dizaines de témoignages[14].
Jean Genet passe quatre heures dans le camp de Chatila le matin du dimanche 19 septembre, alors que les bulldozers sont en train d'enterrer les cadavres des victimes. De nombreux corps jonchent encore les rues et les ruelles du camp : il écrira qu'il « enjambait les morts comme on franchit des gouffres », traduisant le vertige qui le saisit devant l'ampleur de la tuerie. Alors qu'il ne parvenait plus à écrire depuis 20 ans, il en tire un texte, Quatre heures à Chatila, entre témoignage et récit poétique, paru le dans la Revue d'études palestiniennes. Son texte, difficilement classable (« entre la chronique journalistique et l'élégie, le requiem et l'hymne à la vie » selon Sandra Barrère[54]), alterne descriptions du massacre et souvenirs du séjour de Genet auprès des fedayins en Jordanie, dix ans plus tôt[54]. Il restitue ainsi la dimension politique de la révolution palestinienne qui a précédé l'invasion israélienne et la responsabilité des Israéliens, malgré les dénégations de Sharon, résumées par la citation « À Chatila, à Sabra, des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? »[60],[54] (citation reformulée[78]). Par cet écrit, il contribue fortement à la médiatisation internationale du massacre[54]. Catherine Brun conclut que le détour par la forme littéraire emprunté par Genet provient d'une impossibilité du témoignage : les photographies comme les mots ne transmettent qu'avec des limites marquées l'ampleur d'un événement aussi horrible, et une description ne peut se passer d'extrapolations[78].
Suites judiciaires
modifierAbsence de poursuites judiciaires au Liban
modifierDepuis 1982, aucun Israélien ni Libanais n'a été poursuivi devant un tribunal[51].
Linda Malone note que le général Amos Yaron (en) a poursuivi sa carrière, étant nommé attaché militaire aux États-Unis en 1986, année où une plainte est déposée par des survivants du massacre à son encontre aux États-Unis, basée sur le rapport de la commission Kahane. Il autorise l'entrée des phalangistes chrétiens dans les camps sachant qu'un massacre allait être commis, reçoit très tôt des rapports sur le massacre de civils palestiniens. Il ne prend aucune mesure contre ce massacre. Elle conclut en 2000 à la complicité de génocide ou conspiration en vue de commettre un génocide et aux crimes de guerre[79].
Le , par une loi d'amnistie générale, le parlement libanais exempte rétroactivement de toute responsabilité pénale les miliciens chrétiens de toutes les factions libanaises impliquées dans les crimes et massacres commis au Liban, y compris ceux de Sabra et Chatila, à l'exception de ceux impliqués dans l'assassinat ou la tentative d'assassinat de personnalités religieuses ou politiques et de diplomates arabes ou étrangers[80]. Cette loi est votée par l'ensemble du parlement libanais, y compris les députés musulmans-progressistes, alliés des Palestiniens, dans un but de réconciliation nationale. Les membres de l'armée du Liban-Sud (composée de chrétiens maronites et de quelques musulmans chiites) sont désignés comme responsables et perpétrateurs, ainsi qu'Israël. Les phalangistes sont blanchis[14].
Élie Hobeika a poursuivi une carrière politique au Liban, à une époque où le pays est placé sous le strict contrôle de la Syrie[81]. Il est notamment membre du parlement libanais, et membre du gouvernement. Il n'a jamais été interrogé par la justice libanaise.
Plainte en Belgique
modifierEn Belgique, une plainte visant Ariel Sharon, Amos Yaron et d'autres responsables israéliens[82] est engagée par 23 rescapés des tueries en vertu de la loi dite « de Compétence universelle » adoptée en 1993 et étendue en 1999 dans ce pays pour permettre la poursuite d'auteurs de crimes contre l'humanité, quelle que soit leur nationalité ou le lieu où les faits ont été commis. En 2002, une décision de justice qualifie la plainte d'irrecevable au vu des immunités dont bénéficiaient les accusés. Mais, le , la Cour de cassation, plus haute instance judiciaire belge, rouvre la voie à des poursuites[83]. Cet épisode judiciaire belge fut un incident diplomatique avec l'État d'Israël, et fut vivement critiqué dans la presse israélienne[84]. Ariel Sharon ne sera pas jugé par la Belgique, la loi de Compétence universelle étant vidée de sa substance le avant la fin de ses fonctions de ministre.
La plainte ne mentionnait pas le rôle de Hobeika ou des phalangistes dans les massacres de Sabra et Chatila, « pour des raisons techniques » selon les juristes chargés du dossier[réf. nécessaire]. Celui-ci se disait prêt à témoigner en Belgique et disposant de « preuves irréfutables » permettant de l'innocenter mais il meurt assassiné par une explosion quelques jours avant sa déposition (cf. supra).
Le , Élie Hobeika meurt dans un attentat à la voiture piégée devant son domicile de Beyrouth. Il devait témoigner deux jours plus tard à Bruxelles lors d'une audition préparatoire[85],[86].
En 2007, Tom Segev rapporte le témoignage de deux hommes politiques belges, Josy Dubié et Vincent Van Quickenborne, qui affirment avoir secrètement rencontré Élie Hobeika quelques heures avant sa mort. Selon Dubié, Hobeika disait avoir les preuves de son innocence, accusant implicitement l'Armée du Liban sud, soutenue par Israël[87]. Dans ce témoignage, Josy Dubié confirme ses déclarations faites lors d'un entretien avec le quotidien belge Le Soir le , selon lequel « Le crime profite à ceux qu'Hobeika allait tenter de « mouiller » ». L'article mentionne les intérêts israéliens à la disparition d'Hobeika, ainsi que la thèse de l'ancien garde du corps d'Hobeika, Robert Hatem, mettant en cause la Syrie. L'article conclut par « Mais tout est possible. Elie Hobeika s'était fait trop d'ennemis »[88].
Suites politiques
modifierDébats et évolution historiographique
modifierParticipation de l'Armée du Liban Sud
modifierLa participation au massacre de l'Armée du Liban sud est évoquée. Cette milice, alliée d'Israël et constituée de chrétiens maronites, et dans une moindre mesure de musulmans chiites, est stationnée au sud du fleuve Litani. Aude Signoles considère qu'elle n'a pas pris part au massacre[14], contrairement à Maher Charif[4].
Un des actes génocidaires contre les Palestiniens
modifierLeila Seurat replace ce massacre dans une suite d'actes génocidaires d'Israël envers les Palestiniens, depuis l'exode de 1948 jusqu'au génocide de Gaza[5], tandis que Rabea Eghbariah, lui, inclut cet épisode génocidaire dans la Nakba continue (en), « la continuation du génocide par d'autres moyens »[89].
Mémoire palestinienne
modifierLes Palestiniens ont toujours considéré Israël comme le principal responsable. Ils surnomment Ariel Sharon « le boucher de Sabra et Chatila »[14].
En 2002, le vingtième anniversaire est célébré dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban. Des rassemblements sont organisés, des bougies allumées pour perpétuer le souvenir, des survivants font le récit du massacre. Une marche de solidarité avec le peuple palestinien est organisée par les partis politiques libanais et palestiniens, à laquelle se joignent des députés européens[14].
Dans la culture
modifier
Le massacre est le sujet d'un vaste tapis réalisé par l'Irakien Dia Azzawi, réalisé immédiatement après le massacr, « dans une espèce de transe »[54]. Il est comparé au Guernica de Picasso pour la similitude des sujets et l'importance de l'œuvre et le traitement monochromatique du sujet. Sa réalisation mêle techniques traditionnelles et technologies modernes. L'Atelier royal de tapisserie de Madrid en a réalisé une copie en tapisserie[90].
La sculpture de Sabri Mohammad Sabra and Chatila est également consacrée au massacre[54].
Cinéma
modifier- 1987 : Deadline de Nathaniel Gutman.
- 1999 : Genet à Chatila,
- 2004 : Massaker de Monika Borgmann, Lokman Slim et Hermann Theissen.Sabra et Chatila vu par ses bourreaux.
- Prix FIPRESCI, Festival de Berlin 2005, section « Panorama ».
- Prix SRG idée suisse, compétition internationale, visions du réel, Nyon 2005.
- Mention spéciale, prix premier, Festival international du documentaire, Marseille 2005.
- Prix du documentaire d'investigation, Lisbonne 2005.
- 2008 : Valse avec Bachir (ואלס עם באשיר) film autobiographique d'animation israélo-franco-allemand réalisé par l'Israélien Ari Folman. Il retrace l'histoire d'un soldat israélien, incapable de se rappeler le moindre souvenir de son expérience pendant l'opération Paix en Galilée. Folman témoigne avoir participé en tant que membre de l'armée israélienne au tir de fusées éclairantes, permettant la perpétuation du massacre de nuit. Son témoignage confirme ceux déjà donnés. Ari Folman accuse donc l'armée israélienne d'avoir participé au massacre, par son laisser-faire et par un soutien logistique[91]. Folman établit un lien entre la situation à Beyrouth en 1982 et celle dans le ghetto de Varsovie (1939-1943) et dans les camps de concentration nazis[54]. Le film mêle animation et images réelles. Il est unanimement loué pour ses qualités esthétiques, et nommé ou récompensé par de multiples prix ; mais il est jugé partial par plusieurs Libanais, car reflétant uniquement la position israélienne[92], et a été critiqué en Israël par le journaliste Gideon Lévy sur Haaretz pour son aspect propagandiste, « Antiwar' film “Waltz with Bashir” is nothing but charade[93]. »
- 2010 : Incendies de Denis Villeneuve d'après la pièce éponyme de Wajdi Mouawad sans nommer les lieux place une scène pendant les massacres de Sabra et Chatila[94].
- 2012 : La Vallée des larmes, de Maryanne Zéhil
- 2024: Le Quatrième Mur, de David Oelhoffen, d'après le roman éponyme de Sorj Chalandon.
Littérature
modifier- Quatre heures à Chatila de Jean Genet (1983) suivi d'un entretien de Leïla Shahid, réédité en 1991,1992 et 2015.
- Sabra and Chatila 1982 de Bayan Nuwayed, Pluto Press, Londres 2004.
- Les Matins de Jénin de Susan Abulhawa, 2006.
- Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, 2013.
- Anima de Wajdi Mouawad, 2015.
- Nul ennemi comme un frère de Frédéric Paulin, 2024.
Musique
modifier- Sabra O Chatila de Nass El Ghiwane, Album Double Best 1973-1984
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierOuvrages
modifierLes deux ouvrages les plus cités sont :
- Amnon Kapeliouk, Enquête sur un massacre, Seuil, 1982 (ISBN 2-02-006391-3) L'ouvrage présente les événements au jour le jour entre les 14 et 20 septembre. Il est souvent utilisé comme source pour les événements et est téléchargeable en anglais depuis le site www.geocities.com.
- et (ar) Bayan Nuwayhid al-Hout, Sabra wa Shatila, Ayloul 1982, Beyrouth: IPS, 2003. Traduit en anglais Sabra and Shatila: September 1982, Ann Arbor: Zed Books, 2004. Cité par R. Khalidi comme « le plus incontournable » sur le sujet[34].
Autres ouvrages :
- Benny Morris, Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Éditions complexe, 2003 (ISBN 2-87027-938-8) Lire en particulier le chap. IX - « La guerre du Liban (1982-1985) », p. 537-607.
- Pierre Razoux, Tsahal : Nouvelle histoire de l'armée israélienne, [détail de l’édition] Lire en particulier le chap. 12 - « Le bourbier libanais », p. 368-399.
- Robert Maroun Hatem, From Israel to Damascus, Vanderblumen Publications, 1999 (ISBN 0-9644304-3-6) Lire en particulier le chap. 7 - « The Massacres at Sabra and Shatilla » qui donne quelques informations venant du garde du corps d'Elie Hobeika à l'époque des faits et qui est accessible en ligne sur le site www.aceviper.net.
- Noam Chomsky, Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique, Écosociété, 2006 (ISBN 2-923165-19-5) L'ouvrage présente une enquête détaillée à charge à l'encontre d'Israël et consultable en anglais sur le site google.books. Lire en particulier le chap. 6 - « L'après-guerre », p. 423-502.
- Mitchell Bard, Myths and Facts : a guide to the Arab-Israeli Conflict, AICE, 2002, (ISBN 0-9712945-1-8) L'ouvrage présente certains éléments à décharge pour Israël et est téléchargeable en français sur le site de la Jewish Virtual Library[PDF]. Lire en particulier la réponse au « mythe » « Israel was responsible for the massacre of thousands of innocent Palestinian refugees at Sabra and Shatila », p. 98-99.
- Luc Rosenzweig, Ariel Sharon, Perrin, 2006, (ISBN 2-262-02411-1) Lire en particulier le chap. 17 - « La malédiction de Sabra et Shatila », p. 292-301.
- Daniel Haïk, Sharon. Un destin inachevé, l'Archipel, 2006, (ISBN 2-84187-770-1) Lire en particulier le chap. 14 - « L'anathème de Sabra et Shatila (1982) », p. 191-206.
- (en) Martin van Creveld, The sword and the olive : a critical history of the Israeli defense force, PublicAffairs, , 448 p. (ISBN 1-58648-155-X)
- (en) Spencer Tucker, Priscilla Mary Roberts et al., The encyclopedia of the Arab-Israeli conflict : a political, social, and military history, ABC-CLIO, , 1553 p. (ISBN 978-1-85109-841-5 et 1-85109-841-0)
- (en) Spencer Tucker et al., The encyclopedia of Middle-East wars, ABC-CLIO, , 1887 p. (ISBN 978-1-85109-947-4 et 1-85109-947-6)
- (en) Bayan Nuwayhed Al-Hout, Sabra and Chatila : September 1982, Londres, Pluto Press, , 480 p. (ISBN 0745323022)
- Jacques-Marie Bourget (préf. Alain Louyot, photogr. Marc Simon), Sabra et Chatila, au cœur du massacre, Bonnier, coll. « Encre d'Orient », , 148 p. (ISBN 978-2-36760-001-7). Extraits et comptes rendus : https://bruxelles-panthere.thefreecat.org/?p=818, http://www.info-palestine.net/spip.php?article16018.
- Ilan Halevi, Israël, de la terreur au massacre d’État, Papyrus, , 181 p. (ISBN 978-2865410514)
- Shimon Shiffer, Opération boule de neige : Les secrets de l'intervention israélienne au Liban, J.-C. Lattès, , 310 p. (ISBN 2709603365)
Articles
modifier- (en) Thomas Friedman, « Sabra and Shatila Massacre: The Four Days », The New York Times, (lire en ligne).
- (en) Zakaria al-Shaikh, « Sabra and Shatila 1982 : Resisting the massacre », Journal of Palestine Studies, vol. 14, no 1 (automne 1984), p. 57-90 consultable sur le site www.jstor.org.
- Pierre Péan, « Sabra et Chatila, retour sur un massacre », Le Monde diplomatique, .
- (en) Seth Anziska, « A Preventable Massacre » [archive], sur New York Times,
- René Backmann, « Sabra et Chatila : histoire d’un massacre anticipé par Israël » [archive], sur Mediapart, .
- Dominique Vidal, « Sabra Chatila : de l’imprudence à la préméditation » [archive], sur Mediapart,
Films documentaires
modifier- [vidéo] « Sabra et Chatila : Le Massacre Oublié de 1982 - Enquête - Documentaire complet LCP », LCP - Assemblée nationale, , 53:18 min (consulté le ), Festival International du Film d'Histoire (FFIR) de Rasnov. Mention Spécial du Jury (2024).
- Massaker, Sabra et Chatila par ses bourreaux, documentaire réalisé par Monika Borgmann, Lokman Slim et Hermann Theissen, sorti en 2005.
Documents officiels
modifier- (en) Seán MacBride (dir.), Israel in Lebanon : Report of the International Commission to Enquire into Reported Violations of International Law By Israel During Its Invasion of the Lebanon, Londres, (ISBN 0903729962, lire en ligne)
- (en) Conclusions de la commission Kahane sur le site du Ministère des Affaires étrangères israélien.
- (en) Résolution 37/123 de l'Assemblée générale des Nations unies du condamnant le massacre de Sabra et Shatila et l'actant acte de génocide.
Articles connexes
modifier- Contexte : conflit israélo-palestinien - réfugiés palestiniens - guerre du Liban - Invasion israélienne du Liban en 1982
- Commissions d'enquête : commission Kahane - commission MacBride
- Protagonistes libanais : Élie Hobeika - Bachir Gemayel
- Protagonistes israéliens : Ariel Sharon - Rafael Eitan - Menahem Begin - Amir Drori
- Protagonistes palestiniens : Palestiniens - Yasser Arafat
- Protagonistes occidentaux : Philippe Habib
- Massacres durant la guerre civile libanaise : Massacre de Damour - Massacre de Karantina
Liens externes
modifier- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Rendez-vous avec X, Sabra et Chatila, France Inter, .
Notes et références
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- ↑ Hélène Maquet et Émilie Malice, « Massacre de Sabra et Chatila : plus de 40 ans après, le cycle de la violence reprend au Liban - RTBF Actus », sur RTBF, (consulté le )
- ↑ Tucker 2010, vol. 1, p. 731
- ↑ van Creveld 2002, p. 290
- ↑ Texte de la résolution 509 du Conseil de sécurité des Nations unies
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- ↑ R. Khalidi, cité plus loin, mentionne également l'ouvrage de Bayan Nuwayhid comme la référence sur le sujet.
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- ↑ Lire l'article Politique du Liban.
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- ↑ Une traduction française de l'article, paru sur le site israélien haaretz.com, est disponible sous le titre « Le film anti-guerre “Valse avec Bachir” n'est qu'une mascarade ».
- ↑ Fabienne Darge, « Brûlures de guerre et d'amour », Le Monde, (lire en ligne).
