Métatonalité
La métatonalité est un système théorique de composition musicale élaboré par le compositeur français Claude Ballif. Constituant une synthèse entre le système tonal et le système polymodal, elle vise à dépasser l'opposition entre tonalité et atonalité en les traitant comme des pôles complémentaires d'un même continuum sonore.
Origine
modifierLe concept est élaboré par Ballif entre 1949 et 1953, puis publié en 1956 sous le titre Introduction à la métatonalité : vers une solution tonale et polymodale du problème atonal (Richard-Masse/La Revue musicale, Paris, 116 p.)[1]. Une édition critique annotée paraît en 2015 aux éditions Hermann, présentée par Gabriel Ballif, Pierre-Albert Castanet, Alain Galliari et Michèle Tosi, avec une préface d'Alain Poirier[2].
Le titre s'inscrit dans une référence aristotélicienne explicite : de même qu'Aristote a prolongé sa Physique par la Métaphysique, la métatonalité se conçoit comme un dépassement de la dichotomie tonal/atonal, en posant que tonalité et atonalité ne sont pas antagonistes mais complémentaires. Ballif désigne ce mouvement par le terme hégélien d'Aufhebung[3].
Description musicologique
modifierLa gamme métatonale
modifierLa gamme métatonale est une gamme défective de onze sons, soit l'ensemble des douze sons du total chromatique tempéré, moins un son dit « note antipode »[4]. Cette absence n'est pas un oubli mais un principe constitutif : elle ménage une zone d'instabilité et de tension qui rend le mouvement sonore possible[5].
Ces onze sons se distribuent en deux composantes fonctionnellement distinctes[4],[5] :
- l'invariant harmonique (trois sons) : noyau stable du discours, ancré dans les piliers syntaxiques de la tonalité traditionnelle (tonique, sous-dominante, dominante). Il constitue ce que Ballif appelle le « ton indicatif », référent harmonique autour duquel s'organise le discours ;
- les variants mélodiques (huit sons) : ensemble mobile constitué des degrés II, III, VI et VII de la gamme diatonique, auxquels s'ajoutent les sons accidentels (altérations chromatiques), à l'exclusion de la note antipode.
C'est le jeu dialectique entre invariant et variant qui produit la « dialectique métatonale » : l'affirmation de l'invariant ancre le discours dans un pôle tonal, tandis que la mobilité du variant l'ouvre vers l'atonalisme et la polyphonie modale[5].
Le référentiel métatonal
modifierLa gamme métatonale n'est pas une simple échelle de hauteurs mais un espace de permutations. Ballif distingue en son sein plusieurs entités fonctionnelles[5] :
- e : ensemble restreint du matériel diatonique et de ses dérivés ;
- E : ensemble total chromatique, espace de liberté mélodique maximale ;
- H : intensité de l'harmonie statique (invariant harmonique, paramètre de stabilité) ;
- h : intensité de l'harmonie dynamique (variant mélodique, paramètre de mobilité) ;
- C : fréquence de changement entre ces états.
Le mouvement musical métatonal s'active à partir des inégalités entre H et h : lorsque h tend à se confondre avec H, le discours se rapproche d'un état d'homogénéisation voisin du dodécaphonisme ; lorsque h tend à se confondre avec E, il entre dans un état d'hétérogénéisation proche de l'atonalisme libre. La métatonalité cherche l'équilibre dynamique entre ces deux pôles[5].
Axes de symétrie et espace non octaviant
modifierUn aspect distinctif du système est le recours à des axes de symétrie : chaque son de l'invariant peut constituer un pivot autour duquel s'articulent des axes de transformation reliant des sons équidistants dans le champ chromatique. Ces axes permettent de passer d'un état tonal à un autre sans rupture, par modulation continue plutôt que par saut harmonique[5]. Ballif envisage également des espaces non octaviants (c'est-à-dire des structures mélodiques ou harmoniques dont le cycle de répétition ne coïncide pas avec l'octave) en lien avec ses travaux sur les micro-intervalles et ses échanges avec Ivan Wyschnegradsky[6].
Application analytique
modifierWilliams Montesinos a appliqué le cadre métatonal à Densité 21.5 d'Edgard Varèse (1936, rév. 1946), en identifiant l'invariant harmonique initial (si♭ → fa → do), les axes de transformation successifs et les polarisations sur des sons de référence (fa♯, do, si). Cette analyse démontre que le concept métatonal peut fonctionner comme outil analytique appliqué à des œuvres antérieures à la théorie elle-même[5].
Contexte intellectuel
modifierBallif a élaboré le concept dans le contexte de l'après-guerre, marqué par le débat entre les tenants du sérialisme intégral et les compositeurs cherchant à maintenir un lien avec la perception tonale. De 1957 à 1959, lors de ses séjours aux cours d'été de Darmstadt, où il côtoie Pierre Boulez, Bruno Maderna, Luciano Berio, Luigi Nono et Karlheinz Stockhausen, Ballif affirme sa voie propre et critique le sectarisme sériel[7]. La métatonalité emprunte par ailleurs à Alexandre Scriabine la notion d'accord synthétique (sinteticheskii akkorde), réinterprétée comme point de départ d'un espace harmonique ouvert plutôt que comme accord fixe[5].
Wyschnegradsky, à qui Ballif avait présenté ses travaux, reconnut leur compatibilité avec ses propres recherches sur les micro-intervalles et la gamme à 24 sons, remarquant que « ta métatonalité, ça va très bien aussi avec la densité 24 »[3].
Réception et diffusion
modifierTravaux musicologiques
modifierLa musicologue Michèle Tosi, ancienne élève de Ballif au CNSMDP, a consacré sa thèse de doctorat à l'œuvre de Ballif et publié deux ouvrages de référence : L'Ouverture métatonale (Durand, 1992, 124 p., préf. Marcel Bitsch) et Claude Ballif (P.O. Éditions, coll. « Échos du XXe siècle », 1996)[8].
En 2005, la thèse de doctorat de Williams Montesinos soutenue à l'université Paris IV-Sorbonne constitue la première étude académique indépendante et systématique du concept métatonal, appliqué à la fois aux œuvres de Ballif et à celles de Varèse[5].
Une journée d'étude organisée au Conservatoire de Paris en 2015, à l'occasion de la réédition des Écrits de Ballif chez Hermann, réunit plusieurs anciens élèves et musicologues autour de communications portant sur la métatonalité, dont « La métatonalité » (Michèle Tosi) et « Spectralité et métatonalité » (Marc-André Dalbavie)[9].
Le concept est par ailleurs référencé dans le Petit Robert à l'entrée du nom de son inventeur, et fait l'objet d'un article autonome dans l'Encyclopædia Universalis[4],[10].
Transmission pédagogique
modifierBallif enseigne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris de 1971 à 1990, où il succède à Olivier Messiaen dans la classe d'analyse[7]. Parmi ses élèves figurent Marc-André Dalbavie, Michèle Reverdy, Claude Abromont, Philippe Manoury, Nicolas Bacri et Alexandre Desplat[11].
Marc-André Dalbavie
modifierMarc-André Dalbavie, qui a étudié l'analyse avec Ballif au CNSMDP, emploie lui-même le terme de « métatonalité » pour qualifier son propre langage harmonique. Dans ses entretiens avec Guy Lelong, il déclare : « Je ne me situe pas dans cette opposition tonal / atonal. Il y a dans ma musique des phénomènes de coïncidences, c'est-à-dire des processus qui peuvent faire émerger localement des îlots de tonalité »[12]. Cette déclaration constitue un témoignage de la transmission du concept ; aucune étude musicologique indépendante n'a, à ce jour, analysé l'œuvre de Dalbavie sous l'angle métatonal de manière systématique.
Limites de la réception
modifierMalgré son inscription dans des ouvrages de référence (Encyclopædia Universalis, Larousse, Petit Robert), la métatonalité est restée un concept associé quasi exclusivement à Ballif lui-même et à ses élèves directs. Aucun courant compositionnel indépendant ne s'en est réclamé collectivement, et sa diffusion internationale demeure limitée par rapport à des systèmes contemporains tels que le sérialisme ou la musique spectrale.
Références
modifier- ↑ Ballif, Claude. Introduction à la métatonalité : vers une solution tonale et polymodale du problème atonal. Paris : Richard-Masse/La Revue musicale, 1956, 116 p.
- ↑ Ballif, Claude. Écrits, vol. 1. Paris : Hermann, 2015. (ISBN 978-2-7056-9034-2). Notice bibliographique : Médiathèque de la Philharmonie de Paris, https://mediatheque.philharmoniedeparis.fr/
- 1 2 Entretien filmé avec Claude Ballif par Bruno Serrou. INA/Collection Musique Mémoires, Poissons (Haute-Marne), 19-21 mars 2001, chapitre 71 « Métatonalité ». En ligne : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Ballif/claude-ballif/transcription/71
- 1 2 3 Article « Métatonalité ». Encyclopædia Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/metatonalite/
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Montesinos, Williams. Les Moteurs musicaux : « réalité » sonore potentialisée : vers une logique dynamique du concept métatonal. Thèse de doctorat, université Paris IV-Sorbonne, 2005. Notice : https://theses.fr/2005PA010584. Texte partiel en ligne : https://sonocreatica.org/syntaxe-metatonale/ et https://sonocreatica.org/wp-content/uploads/2018/08/Concepts.pdf
- ↑ Centre de documentation de la musique contemporaine (CDMC), biographie de Claude Ballif. http://www.cdmc.asso.fr/fr/ressources/compositeurs/biographies/ballif-claude-1924-2004
- 1 2 Article « Claude Ballif ». Encyclopædia Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/claude-ballif/
- ↑ Tosi, Michèle. L'Ouverture métatonale. Paris : Durand, 1992, 124 p. — Tosi, Michèle. Claude Ballif. Paris : P.O. Éditions, coll. « Échos du XXe siècle », 1996.
- ↑ Programme de la journée « Claude Ballif, l'imaginaire à l'œuvre », Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, 2015.
- ↑ Article « Claude Ballif ». Larousse — Dictionnaire de la musique. https://www.larousse.fr/encyclopedie/musdico/Claude_Ballif/166045
- ↑ Article « Claude Ballif ». Wikipédia anglophone. https://en.wikipedia.org/wiki/Claude_Ballif
- ↑ Lelong, Guy et Dalbavie, Marc-André. Le son en tout sens, entretiens. Paris : Gérard Billaudot éditeur, 2005. (ISBN 979-0-043078166). Cité dans le dossier pédagogique réalisé par Corinne Campenon et Julia Rustique pour les académies de Versailles et de Nice, 2011 : https://educamus.ac-versailles.fr/IMG/pdf/DALBAVIE2.pdf
Sources primaires
modifier- Ballif, Claude. Introduction à la métatonalité : vers une solution tonale et polymodale du problème atonal. Paris : Richard-Masse/La Revue musicale, 1956, 116 p. Réédité dans : Écrits, vol. 1. Paris : Hermann, 2015. (ISBN 978-2-7056-9034-2).
- Ballif, Claude. Voyage de mon oreille. Paris : Union Générale d'Éditions, coll. « 10/18 », 1979.
- Ballif, Claude. « Idéalisme et matérialité ». La Revue musicale, n° 290-291, 1972, p. 5–24.
- Ballif, Claude. « Un sens des sons ». Revue d'esthétique, tome 21, n° 2-3-4, 1968, p. 233–252.
- Entretien filmé avec Claude Ballif par Bruno Serrou. INA/Collection Musique Mémoires, Poissons (Haute-Marne), 19-21 mars 2001.
- Lelong, Guy et Dalbavie, Marc-André. Le son en tout sens, entretiens. Paris : Gérard Billaudot éditeur, 2005. (ISBN 979-0-043078166).
- Émission France Culture « Métatonalité et micro-intervalles », avec Claude Ballif, 8 août 1980. Consultable à l'INAthèque sur place.
Sources secondaires
modifier- Tosi, Michèle. L'Ouverture métatonale. Paris : Durand, 1992, 124 p.
- Tosi, Michèle. Claude Ballif. Paris : P.O. Éditions, coll. « Échos du XXe siècle », 1996.
- Tosi, Michèle. Article « Métatonalité ». Dans : Encyclopædia Universalis.
- Article « Claude Ballif ». Dans : Encyclopædia Universalis.
- Article « Claude Ballif ». Dans : Larousse — Dictionnaire de la musique.
- Charles, Daniel ; Boucourechliev, André. Claude Ballif : Essais, études, documents. Paris : Richard-Masse, 1968 (La Revue musicale, n° spécial 263).
- Les Cahiers du CIREM, n° 20-21 : Claude Ballif. Rouen : Centre international de recherche et d'esthétique musicale, 1991. Dir. Michèle Biget.
- Montesinos, Williams. Les Moteurs musicaux : « réalité » sonore potentialisée : vers une logique dynamique du concept métatonal. Thèse de doctorat, université Paris IV-Sorbonne, 2005.
- CDMC, biographie de Claude Ballif.
Liens externes
modifierRessources sonores
modifier- Entretien filmé avec Claude Ballif (Bruno Serrou, INA, 2001) : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Ballif/claude-ballif/
- Chapitre 71 de l'entretien INA, consacré spécifiquement à la métatonalité : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Ballif/claude-ballif/transcription/71
- Chapitre 73, « Animation, traitement, parcours » (vocabulaire métatonal commenté par Ballif) : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Ballif/claude-ballif/transcription/73
- Solfeggietto n° 8, op. 36 (1981), interprété par Don-Paul Kahl (YouTube) : https://www.youtube.com/watch?v=kVJ0I8R4KyE
- Discographie complète sur le site de l'association Claude Ballif : https://claudeballif.com/ressources/
Ressources documentaires
modifier- Fiche CDMC (biographie, catalogue, bibliographie) : http://www.cdmc.asso.fr/fr/ressources/compositeurs/biographies/ballif-claude-1924-2004
- Article « Métatonalité », Encyclopædia Universalis : https://www.universalis.fr/encyclopedie/metatonalite/
- Syntaxe métatonale et analyse du sonore, Williams Montesinos (extrait de thèse) : https://sonocreatica.org/syntaxe-metatonale/
- Émission France Culture « Métatonalité et micro-intervalles » (8 août 1980) — consultable à l'INAthèque sur place.