Néolibéralisme
Le terme de néolibéralisme désigne aujourd'hui un ensemble d'analyses ou de doctrines économiques et sociales inspirées du libéralisme économique, aux définitions multiples et parfois concurrentes[1]. Globalement, le terme est flou, et des courants économiques et politiques différents voire opposés peuvent être qualifiés de néolibéraux[2]. Il est souvent de qualificatif critique et rarement revendiqué par ceux qu'il désigne qui préfèrent souvent se désigner simplement comme libéral[3],[4].
De 1938 à la fin des années 1960, le terme est surtout utilisé pour désigner l'école de pensée issue du colloque Walter Lippmann, qui cherche à refonder le libéralisme face à la crise des années 1930 en rejetant à la fois le laissez-faire et le collectivisme[5], ainsi que les économistes allemands de l'école de Fribourg. Les courants alors rassemblés, notamment l'ordolibéralisme, l'école autrichienne et l'école de Chicago, coopèrent au sein de la Société du Mont-Pèlerin mais divergent sur la méthode économique, le droit et la monnaie[6]. Friedrich Hayek et Milton Friedman, aujourd'hui présentés comme pères du néolibéralisme contemporain, ne sont alors guère perçus comme néolibéraux[7].
À partir des années 1970, le sens du mot se déplace. Associé d'abord aux politiques menées au Chili sous Augusto Pinochet, il désigne ensuite des politiques favorisant le secteur privé : privatisations, déréglementation, ouverture des marchés et discipline budgétaire[8],[4]. Il est associé à des dirigeants tels que Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Alan Greenspan[1], bien qu'aucun d'eux ne s'en réclame, ainsi qu'aux programmes d'ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale[9]. À partir des années 1990, il est aussi associé à la mondialisation économique et devient un terme central de la critique altermondialiste[8].
La place de l'État est au cœur des débats sur sa définition exacte. Le néolibéralisme est tantôt décrit comme un désengagement de la puissance publique au profit du marché, tantôt comme une intervention destinée à construire et à garantir un ordre concurrentiel[10]. Pour Pierre Dardot et Christian Laval, sa spécificité tient aux objectifs et aux formes de l'intervention publique plutôt qu'à sa seule ampleur[11]. D'autres, comme Serge Audier, estiment qu'à force d'être appliqué à des situations très diverses, le mot a perdu en précision[12]. Son application à certains pays reste discutée : en France, une libéralisation notable de l'économie a coexisté avec une hausse des dépenses sociales[13].
La production littéraire consacrée au néolibéralisme connaît une augmentation remarquable dans les années 1990 dans la littérature académique et éditoriale, aussi bien anglophone que francophone[14],[15],[3].
Des auteurs comme Pierre Bourdieu, Noam Chomsky ou ceux qui prolongent la pensée de Michel Foucault en analysent les conséquences sociales : affaiblissement des collectifs, individu conçu comme une entreprise, extension de la concurrence à l'action publique[16]. Les évaluations empiriques portent plutôt sur des mesures précises. En 2016, trois économistes du FMI ont ainsi jugé incertains les gains de croissance de la libéralisation des capitaux et de l'austérité, et nets leurs coûts en matière d'inégalités, tout en reconnaissant des effets favorables au commerce international, aux investissements étrangers et, souvent, aux privatisations[4].
Histoire
modifierOccurrences éparses avant 1938
modifierÀ la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le terme « néolibéralisme » était déjà employé dans plusieurs langues, mais de manière sporadique et souvent sans définition claire[17]. Par exemple Mécislas Golberg appelle au néolibéralisme pour une alliance entre libéraux et socialistes pour défendre Alfred Dreyfus. Au Royaume-Uni Thomas Hill Green et Leonard Hobhouse soutiennent un libéralisme plus social[18].
Premier sens établi, de 1938 aux années 1970
modifierC'est avec le colloque Walter Lippmann, tenu du 26 au 30 août 1938 à Paris, que le terme « néolibéralisme » a commencé à être utilisé de manière plus explicite et collective[17],[19]. Ce colloque avait notablement été précédé par le meeting du Verein für Socialpolitik en 1928 à Zurich, où certains des futurs membres du colloque sont déjà présents : Constantin von Dietze, Friedrich Hayek, Fritz Machlup, Ludwig von Mises, Alexander Rüstow[20].
Le contexte de la crise du libéralisme
modifierDans les années 1930, le libéralisme est remis en cause par plusieurs crises et politiques : effondrement de la république de Weimar et la montée du nazisme en Allemagne, New Deal aux États-Unis, stalinisme en URSS[21]. Des économistes libéraux lancent alors un mouvement qui vise à remettre en avant le libéralisme et à le refonder[22],[18]. Dans ce contexte, de nombreuses idéologies sont remises en question avec le préfixe « néo- » et le libéralisme ne fait pas exception. C'est Bernard Lavergne et Moritz Julius Bonn (de) qui utilisent les premiers le terme en appelant à une convergence entre libéralisme et interventionnisme[23]. Il rencontre un certain écho auprès de l'Alliance républicaine et démocratique de Pierre-Étienne Flandin[23].
Le colloque Walter Lippmann (1938)
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Vont se rencontrer au colloque Lippmann des libéraux français, des membres influents de l’école autrichienne : Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, des hommes qui feront l’ordolibéralisme allemand après-guerre : Wilhelm Röpke, Alexander Rüstow (Walter Eucken, le grand théoricien de ce mouvement, n’avait pas reçu l’autorisation de quitter l’Allemagne[24]), ainsi que des participants de divers autres pays.
Louis Rougier souhaite réhabiliter et renouveler le libéralisme[25]. Dans ce contexte, le colloque Lippmann est organisé à Paris par des économistes français, coïncidant avec la visite de Lippmann dans la ville. Ce colloque met l'accent sur la nécessité de combattre des idéologies telles que le fascisme, le nazisme et le communisme, une priorité jugée plus importante par les participants que la simple défense du marché libre[26].
Les participants s'accordent sur la nécessité de défendre le libéralisme, mais divergent sur les causes de la crise et sur les transformations à lui apporter. Dardot et Laval distinguent deux orientations principales[27] :
- Louis Rougier, Walter Lippmann et les penseurs allemands Alexander Rüstow et Wilhelm Röpke jugent nécessaire une refondation du libéralisme. Ils soulignent, selon des perspectives différentes, l'importance des conditions juridiques et sociales du fonctionnement de l'économie de marché.
- Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et Jacques Rueff attribuent davantage la crise aux interventions qui ont entravé les mécanismes de marché et s'attachent à défendre les principes du libéralisme classique. Cette position ne signifie cependant pas qu'ils partagent une conception identique du rôle de l'État.
Ainsi Rüstow écrivit que Hayek et Mises étaient des reliques du libéralisme qui avait causé la Grande Dépression, tandis que Mises dénonçait l'autre faction, se plaignant que l'ordolibéralisme qu'ils préconisaient signifiait en réalité « ordo-interventionnisme »[28].
Le colloque révèle donc une grande hétérogénéité de la pensée libérale[5]. La défense de l'économie de marché et l'opposition au collectivisme constituent des points de rapprochement entre les participants. En revanche, la critique du laissez-faire et la définition des interventions publiques compatibles avec le libéralisme restent des sujets de désaccord[27].
Pour Pierre Dardot et Christian Laval, le colloque constitue un moment fondateur du néolibéralisme, antérieur à la création de la Société du Mont-Pèlerin[19]. Serge Audier souligne de son côté que les positions exprimées ne se ramènent ni à un programme de retour au laisser-faire, ni à une opposition unanime à Keynes : Lippmann reconnaît à ce dernier le mérite de rechercher les moyens de réguler l'économie sans instaurer de dictature, et certains participants envisagent les expressions « libéralisme social » ou « interventionnisme libéral » pour désigner leur projet[29].
Le terme néolibéral n'est par la suite, et jusqu’en 1950, employé principalement que par des auteurs français, les économistes allemands présents au colloque leur préférant « ordo-libéralisme » et les Autrichiens « libéralisme »[17].
Société du Mont-Pèlerin
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Le terme néolibéralisme se diffusa au sein des cercles académiques et intellectuels, notamment par le biais de la Société du Mont-Pèlerin fondée en 1947 par F. Hayek et d'autres économistes[Information douteuse][30],[31].
Créée à une époque où la planification économique avait le vent en poupe dans le monde entier et où les néolibéraux avaient peu de possibilités d'influencer les décideurs politiques, la société est devenue selon les terme de Milton Friedman un « point de ralliement » pour les néolibéraux, rassemblant des défenseurs isolés du libéralisme et du capitalisme. Ils étaient unis dans leur conviction que la liberté individuelle dans le monde développé était menacée par les tendances collectivistes,[32] ce qu'ils ont décrit dans leur déclaration d'objectifs[33].
Trois principaux courants y sont représentés :
- l'école autrichienne, suivant la tradition de Carl Menger et de Ludwig von Mises, dont l'un des plus éminents représentants dans la Société du Mont-Pèlerin est Friedrich Hayek ;
- l'école de Chicago, portée notamment par Milton Friedman et George Stigler ;
- l'ordolibéralisme, développé par Wilhelm Röpke et Walter Eucken.
Cette coexistence n'efface pas les conflits doctrinaux : Serge Audier relève entre ces courants des différends persistants sur la monnaie, les monopoles, les méthodes de la science économique et les fondements sociaux du libéralisme, la Société étant à la fois un lieu de coopération et de confrontation[6]. Dardot et Laval présentent la Société comme un prolongement de l'effort international de refondation engagé avant la guerre, et soulignent le rôle des universités et des think tanks dans la constitution de ces réseaux[34].
Internationale libérale
modifierL'Internationale libérale est fondée en 1947 mais ne revendique pas de filiation du colloque Lippmann. Si ses statuts accordent de l'importance à la liberté économique, c'est au nom de la liberté politique[35]. L'internationale libérale soutient l'État-providence (welfare state), en écho au plan britannique de Beveridge[36]. Beaucoup de fondateurs de cette internationale étaient pro-européens[37]. Plusieurs courants étaient représentés : libéralisme « progressiste », libéralisme social ou libéralisme conservateur. Salvador de Madariaga et Julius Hoste sont des figures importantes du mouvement[38].
Autres colloques
modifierD'autres colloques internationaux comme celui d'Ostende en 1957 et celui organisé par M. Allais à Paris en 1959 ont contribué à renforcer et à diffuser ces idées néolibérales en Europe.
Le colloque d'Ostende est organisé par le Parti libéral de Belgique et vise à analyser l'évolution du libéralisme depuis le colloque Lippmann. Deux tendances sont présentes : celle de von Mises qui défend un libéralisme absolu et celle de Rougier qui défend des interventions de l'État en gardant le mécanisme des prix[39].
Conséquences
modifierSi Hayek tenait un rôle mineur en 1938, il devient le penseur libéral le plus influent à partir de 1947, et est président de la société du Mont-Pèlerin de 1947 à 1960. Lippmann qui ne partage pas les mêmes idées et souhaite la cohabitation avec le bloc de l'Est pendant la guerre froide ne participe plus à la Société du Mont-Pèlerin[40].
Une première extension du terme (années 1950 à 1960)
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Extension du terme en Europe dans les années 1950 et influence de l'ordolibéralisme
modifierÀ partir des années 1950, l'emploi du terme « néolibéral » s'intensifie pour caractériser des politiques économiques appliquées dans plusieurs nations d'Europe occidentale. Ce terme est notamment associé aux réformes mises en place par Ludwig Erhard en Allemagne de l'Ouest dès 1948, ainsi qu'aux initiatives de Luigi Einaudi et d'Alcide De Gasperi en Italie à partir de 1947. En France, les actions d'Antoine Pinay en 1952 et de Jacques Rueff en 1958 sont également qualifiées de néolibérales[41].
Vers le milieu des années 1950, et à mesure que son usage s'intensifie, le terme néolibéralisme n’est plus seulement utilisé par ses promoteurs francophone, mais également par des analystes extérieurs[31].
Pierre Dardot et Christian Laval insistent sur l'influence de l'ordolibéralisme dans la construction européenne dès les traités des années 1950 : ils rapprochent de cette tradition l'institution d'un marché commun, les règles encadrant les ententes et les abus de position dominante ainsi que le contrôle des aides publiques[42]. Ils précisent toutefois que la construction européenne procède aussi d'autres traditions et de compromis entre logiques nationales, politiques et sociales, et ne la décrivent pas comme la réalisation d'un modèle doctrinal pur[43].
Extension du terme aux États-Unis dans les années 1960
modifierDurant les années 1960, plusieurs auteurs américains ont commencé à appliquer le concept de néolibéralisme pour analyser des situations géographiques variées, en dehors de l'Allemagne de l'Ouest, qui était jusqu'alors considérée comme le principal foyer de cette pensée économique. Cette démarche a entraîné des transpositions géo-sémantiques parfois controversées[8].
Un exemple notable est celui du politologue Norman A. Bailey, qui s'est inspiré de l'analyse de C. J. Friedrich en 1955 sur le néolibéralisme allemand. Bailey a interprété, dans ses travaux publiés entre 1965 et 1967, la prolifération d'associations patronales et politiques en Amérique latine, engagées dans la promotion de l'économie de marché depuis la fin des années 1950, comme une manifestation du néolibéralisme dans cette région du monde[44],[8]. Ces analyses et interprétations des années 1960 ont marqué une étape importante dans la compréhension et l'application du néolibéralisme au-delà de ses origines européennes, en particulier dans le contexte latino-américain[8].
Au fur et à mesure de son adoption dans le milieu académique européen et nord-américain, le terme « néolibéralisme » est appliqué à une variété croissante de contextes nationaux, entraînant une certaine dilution de son sens original. Initialement associé aux idées du colloque Lippmann, l'usage de l'époque du terme se contente souvent d'incorporer quelques principes fondamentaux du néolibéralisme initial, tels que le libre-échange, la liberté des prix, la libre concurrence, la lutte contre les monopoles, l’équilibre budgétaire, la stabilité monétaire et le multilatéralisme international. Cette application large et parfois incomplète du terme s'écarte de la vision originelle du néolibéralisme établie lors du colloque Lippmann, et nombreux politiciens étiquetés comme néolibéraux ne s'identifient pas nécessairement à cette appellation[8].
Jusqu'à la fin des années 1970, bien que les interprétations du néolibéralisme aient commencé à diverger, ces variations restaient minoritaires. La compréhension ordo-libérale du terme prédominait toujours dans le discours académique, malgré l'application de plus en plus élargie et diverse du néolibéralisme à différents contextes nationaux. Ces écarts progressifs par rapport au fondement doctrinal initial des premiers néolibéraux ne cessaient de s'accroître, reflétant une évolution et une réinterprétation continuelles du concept dans le milieu académique[8].
Un changement sémantique dans les années 1970
modifierÀ partir des années 1970 le contexte est favorable aux idées libérales : en 1971 la fin de la convertibilité du dollar en or est décidée par Richard Nixon, en 1973-1974 a lieu le premier choc pétrolier et la stagflation, la dictature militaire d'Augusto Pinochet marque la première application à grande échelle des idées de Friedman et Hayek[45].
Pendant le régime de Pinochet au Chili, la perception du néolibéralisme a radicalement changé, passant de positive à négative. Avant cette époque, notamment dans les années 1960 et 1970, les discussions sur la politique économique en Amérique latine considéraient majoritairement le néolibéralisme sous un jour positif. Ce terme était souvent associé au Wirtschaftswunder, ou miracle économique de l'Allemagne de l'Ouest. Cependant, dans les années 1980, la connotation du terme a commencé à s'orienter vers une perception plus négative[46].
Un renouveau en Amérique latine
modifierLe néolibéralisme devient couramment associé aux politiques économiques en Amérique latine et au monétarisme de l'École de Chicago. Il réapparaît sous la plume de ses opposants de gauche pour désigner la version la plus libérale des idées de Friedman et Hayek ou les Chicago Boys[47] : les régimes dictatoriaux de Videla en Argentine et de Pinochet au Chili y sont régulièrement associé. Cette association, largement péjorative, marque un déplacement géographique et sémantique du concept, qui se centre désormais sur l'Amérique latine. Ce changement est reflété dans la littérature, avec une augmentation significative des publications en espagnol et portugais sur le néolibéralisme, surpassant celles en anglais et allemand où le mot « néo-libéralisme » n'est quasiment plus utilisé[48],[8]. Cette interprétation du néolibéralisme est cependant critiquée pour son manque de précision, notamment car elle s'éloigne des idéaux originaux du néolibéralisme qui visait à protéger les sociétés contre l'autoritarisme, un point souvent méconnu associé à la Société du Mont-Pèlerin et à des figures clés comme F. Hayek[8]. La Société du Mont-Pèlerin soutient alors un libéralisme plus important et rejette ses nuances interventionnistes ou sociales[49].
Un bref nouveau courant aux États Unis
modifierAux États-Unis le terme prend brièvement un nouveau sens[note 1], un groupe de jeunes parlementaires démocrates forme un mouvement se réclamant du « néolibéralisme » pour rénover le liberalism des Démocrates, en voulant s'appuyer sur les nouvelles technologies pour la relance économique[50]. Bien que des figures telles que Robert Reich ou Al Gore en soient issues, ce courant ne perdure pas au-delà des années 1980.
Au Royaume-Uni
modifierAu Royaume-Uni, les politiciens Keith Joseph, Enoch Powell et Alfred Sherman, rentrés en contact pendant le ralentissement économique des années 1960 avec l'Institute of Economic Affairs, fondent le Centre for Policy Studies en 1974 qui conduit à une adoption par le Parti conservateur britannique du libéralisme[51].
Expansion à partir des années 1980 et mondialisation à partir des années 1990
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Initialement lié à l'expérience latino-américaine, le néolibéralisme se répand à l'échelle mondiale à partir des années 1980. Cette période voit l'association croissante de pays comme le Royaume-Uni avec Margaret Thatcher, les États-Unis avec Ronald Reagan, la Corée du Sud, le Japon et la Turquie à des politiques monétaristes qualifiées de néolibérales.
La coexistence d'une forte inflation et d'un chômage élevé dans les années 1970 contribue à remettre en cause les politiques de régulation de la demande. Les gouvernements de Thatcher et de Reagan donnent la priorité à la lutte contre l'inflation, aux incitations à l'activité privée et à la remise en cause de plusieurs formes d'intervention économique et de protection sociale, les privatisations, les réformes fiscales et la déréglementation occupant une place importante dans cette orientation[52]. La diffusion internationale de ces politiques passe aussi par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale : Dardot et Laval rapprochent leurs programmes d'ajustement structurel, notamment après la crise de la dette des pays latino-américains au début des années 1980, des orientations réunies sous l'expression « consensus de Washington » : discipline budgétaire, ouverture commerciale, privatisations et renforcement des mécanismes de marché[9].
Parallèlement, l'Amérique latine cède sa place de pôle principal d'édition d'ouvrages sur le néolibéralisme au profit de l'Amérique du Nord, de l'Europe et de l'Asie de l'Est, avec une prédominance croissante de publications en langues autres que l'espagnol et le portugais[8].
Dans le contexte de mondialisation post-guerre froide
modifierÀ partir du milieu des années 1990, le néolibéralisme est de plus en plus associé à des phénomènes mondiaux. Il désigne alors une mondialisation de l'économie de marché marquée par la dérégulation, la spéculation financière et un retour à un capitalisme considéré comme « sauvage ». Dans le contexte post-guerre froide, peu de pays semblent épargnés par les politiques néolibérales[8].
Pour Dardot et Laval, ce tournant ne se limite pas aux gouvernements conservateurs : une partie de la social-démocratie européenne adopte à son tour des politiques de compétitivité, de flexibilité du travail et de réforme de l'État. Le manifeste signé en 1999 par Tony Blair et Gerhard Schröder leur sert d'exemple de cette évolution vers la « troisième voie »[53].
À la fin des années 1990, l'anti-néolibéralisme émerge comme un mouvement de contestation, principalement au sein de la gauche altermondialiste et chez certains souverainistes de gauche et de droite, visant à dénoncer les excès et les défaillances perçus de la mondialisation économique. L'usage du terme se mondialise après la révolution zapatiste des Chiapas lorsqu'il est alors repris par le mouvement altermondialiste[54] et popularisé mondialement[55]. Ces opposant soulignent aussi le rôle de laboratoire qu'a pu jouer le Chili de Pinochet, ainsi que le rôle de nombreuses institutions internationales de premier plan telles que le FMI, l'OMC ou encore la Banque mondiale[56].
En France
modifierLa question du néolibéralisme est une cause de vifs débats politiques en France. Selon le journal communiste L'Humanité, il ne fait aucun doute que la France est un pays néolibéral depuis 1983 et le tournant de la rigueur[57]. Des économistes comme Guillaume Bazot (maître de conférences à Paris-VIII) jugent que cette opinion est incorrecte car la taille de l'État-providence et le volume de redistribution de richesses en France sont beaucoup trop élevés pour que l'on puisse sérieusement parler de néolibéralisme[58]. Le journaliste économique Dominique Seux soutient que les déficits publics chroniques, les taux d'imposition élevés et le poids de la dépense publique empêchent la France d'être classée comme néolibérale[59]. Le politiste Kevin Brookes, dont l'étude porte sur la période 1974-2012, estime que le néolibéralisme s'est moins implanté en France que dans la plupart des pays occidentaux, en raison du coût élevé de sa justification idéologique auprès de l'opinion publique, des partis et d'une haute fonction publique de culture dirigiste[13],[60]. Il distingue toutefois la libéralisation de l'économie de celle des politiques sociales. Sur le premier plan, la France a largement suivi ses voisins depuis les années 1980 : baisse de la fiscalité des entreprises et des taux d'imposition des plus hauts revenus, dérégulation (moins poussée qu'ailleurs) du marché du travail, ouverture (plus lente) à la mondialisation. Sur le second, ses dépenses publiques ont davantage augmenté entre 1974 et 2008 que celles des autres pays européens, et la générosité de son système social s'est accrue. Même les privatisations du gouvernement Chirac de 1986-1988 conservent selon lui une dimension étatiste, l'État choisissant les actionnaires des entreprises privatisées[13]. Le Prix Nobel d'économie Jean Tirole pense que le rejet du néolibéralisme en France s'explique par une méconnaissance et une incompréhension des Français des politiques néolibérales[61].
Anne-Laure Delatte, dans le livre L’État droit dans le mur, voit trois caractéristiques de la mise en place du néolibéralisme en France. La première est le passage d'une politique macroéconomique de la demande centrée sur les ménages à une politique de l'offre centrée sur les entreprises. La deuxième est le passage d'un financement par la Banque de France et la « planche à billets » à un financement par la dette. La troisième est la maîtrise des dépenses sociales qui nuit à l'État-providence[62].
Pour l'économiste du CNRS Elie Cohen, les arguments qui pointent une mise en place du néolibéralisme en France sont faux. L'État n'a pas renoncé aux politiques de la demande, les dépenses sociales ont fortement augmenté et la discipline budgétaire est nécessaire pour l'utilisation de l'euro. Il explique la popularité de cette thèse par la hausse des demandes de services éducatifs, sanitaires et personnels pour une population vieillissante à un État-providence qui a un coût croissant[62].
L'historien Michael C. Behrent rapproche l'analyse de Brookes de celle de l'économiste Bruno Amable, qui insiste au contraire sur la formation, depuis les années 1980, d'un consensus néolibéral au sein des élites françaises et sur le ralliement de la gauche de gouvernement aux politiques de l'offre. Lues ensemble, ces deux analyses font apparaître selon lui les formes hybrides prises par le néolibéralisme en France[13].
Aux États-Unis
modifierMichel Foucault observe que le néolibéralisme américain, contrairement au style technocratique en Allemagne ou en France, est enraciné dans une culture et une pensée libérales. Il ne se présente pas seulement comme une technique de gouvernement, mais aussi comme une manière de penser les rapports entre les individus et les pouvoirs publics. Foucault évoque ainsi, à propos de Hayek, la volonté de formuler des « utopies libérales »[63]. La défense de l'initiative individuelle et la critique de la planification ne signifient toutefois pas le rejet de toute intervention gouvernementale. Dardot et Laval soulignent que Hayek admet la fourniture de certains services par l'État ainsi qu'une garantie minimale de ressources contre le dénuement, tout en s'opposant aux interventions qui imposent des prix ou une répartition déterminée des revenus[64].
Depuis la fin des années 1970 dans le monde anglo-saxon — et depuis les années 1990 en Europe —, le terme « néolibéralisme » (aussi dénommé « ultralibéralisme » ou même « hyperlibéralisme »[65]) fait référence à des politiques libérales sur le plan économique, en réaction aux idées keynésiennes et d'une façon plus générale contre l'intervention de l'État.
Le choix de ce terme peut se justifier par le fait que liberals avait été récupéré par le Parti démocrate américain et des penseurs de gauche, alors que libertarian était lié au libertarianisme. Par ailleurs, à l'ère du néo-conservatisme et de la nouvelle droite (New Right), le néo-libéralisme peut être vu comme le pendant économique de ces doctrines[66].
Définitions
modifierCette section explore les multiples définitions du néolibéralisme[8],[2]. Initialement conceptualisé dans les cercles académiques du milieu du 20e siècle, le néolibéralisme a d'abord été un terme académique influençant les politiques économiques d'après-guerre. Au cours des années 1980, sa signification s'est élargie, incorporant des idées de déréglementation des marchés et de retrait de l'État-providence. Cette section vise à clarifier ces évolutions et à examiner si une continuité historique existe entre ces différentes interprétations.
Avant les années 1980
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Dans une première acception, avant les années 1980, le terme « néolibéralisme » était principalement connu et utilisé dans les cercles académiques d'économie, notamment réunis lors du colloque Lippmann pour proposer un socle programmatique commun de rénovation du libéralisme, malgré des divergences internes notables[67] ou dans la société du Mont-Pèlerin. Le terme « néolibéralisme » était alors considéré comme un concept spécialisé et peu répandu. À cette époque, il n'avait pas encore acquis la notoriété et l'usage étendu qu'il connaîtrait par la suite[2].
Ces idées économiques, parfois désigné sous le terme de « proto-néolibéralisme »[68], ont été importantes dans l'élaboration des politiques économiques d'après-guerre des pays occidentaux, et ont notamment contribué au « Wirtschaftswunder » (le miracle économique de l’Allemagne de l’Ouest). Cette période a été marquée par la mise en œuvre d'une « économie sociale de marché » sous la direction de Ludwig Erhard, ministre de l'Économie de l'Allemagne de l'Ouest. Aujourd'hui ce premier sens sert principalement à désigner la version ordo-libérale allemande du mouvement international né à cette occasion[2].
Depuis les années 1980
modifierAu début des années 1980, le terme néolibéralisme a été utilisé de manière très différente, pour décrire la vague de déréglementation des marchés, de privatisation et de retrait de l'État-providence dans de nombreux pays. Le concept s'est ensuite élargi pour désigner non seulement un modèle politique, mais aussi un phénomène politique, idéologique, culturel et spatial plus large[2]. Ce sens a été récupéré par la gauche radicale et les mouvements altermondialistes dès les années 1990, puis par des souverainistes, pour critiquer les politiques anti-libérales, perçues comme absolutistes, inégalitaires et anti-démocratiques[8]. Depuis les années 1980, le néolibéralisme a gagné en popularité et est devenu un terme fréquemment utilisé dans une grande variété de disciplines au sein des sciences sociales. Cette expansion contraste avec son utilisation décroissante dans le domaine de l'économie, où le terme a perdu de sa prévalence[2].
À partir du milieu des années 1990, le néolibéralisme est également associé à la mondialisation, à une économie internationale instable et au « capitalisme sauvage »[69].
On observe un changement notable dans les influences théoriques qui façonnent notre compréhension du néolibéralisme. Alors que les idées de John Maynard Keynes étaient autrefois prédominantes, les théories de Karl Marx, Antonio Gramsci et Michel Foucault sont devenues plus influentes dans l'analyse contemporaine du néolibéralisme[2].
Au cours de cette période, il y a eu une tendance constante à redécouvrir le néolibéralisme comme plus complexe qu’on ne le pensait auparavant, et à le re-théoriser comme un phénomène plus subtil, latent, omniprésent ou expansif[2].
Similitudes et divergences des deux périodes
modifierIl existe quelques points communs entre le premier néolibéralisme et celui qui apparaît à partir des années 1980 : l'École de Chicago présente à la Société du Mont-Pèlerin est célèbre pour avoir influencé des politiques économiques dans divers pays, notamment à travers les actions des « Chicago Boys » au Chili[8]. Le philosophe et économiste Friedrich Hayek, participant au colloque Walter Lippmann, a eu une influence sur des leaders politiques tels que Margaret Thatcher au Royaume-Uni et a joué un rôle important dans la formulation des politiques néolibérales qui ont été adoptées dans plusieurs pays pendant la fin du XXe siècle[2].
Cependant, de nombreux auteurs considèrent que ces deux périodes sont peu liées l'une à l'autre[70], voire qu'il est impossible de les assembler en un projet historique homogène[2].
Dardot et Laval, qui analysent pourtant le néolibéralisme comme une rationalité de gouvernement cohérente, précisent eux aussi que les politiques des années 1980 et 1990 ne sont pas la simple application d'un programme élaboré dans les années 1930 : ils y voient une convergence progressive de réformes et de pratiques issues de crises, de conflits et d'initiatives hétérogènes, plutôt que l'exécution d'un plan unique[71].
Une définition philosophique délimitée
modifierDans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, le philosophe Kevin Vallier propose une définition volontairement restreinte, dont il reconnaît qu'elle ne correspond pas à tous les usages du terme. Il la construit à partir des œuvres de Hayek, de Friedman et de James Buchanan, selon trois critères : désigner un ensemble cohérent de positions, rendre compte des auteurs le plus souvent associés au néolibéralisme, et privilégier les usages des historiens plutôt que les emplois polémiques. Le néolibéralisme y désigne une doctrine selon laquelle les institutions doivent être résolument libérales et capitalistes, complétées par une démocratie limitée par la constitution et un État-providence modeste. Vallier le distingue du libertarianisme, les néolibéraux se montrant plus favorables à l'État-nation[72].
Courants et caractéristique
modifierÉcoles économiques parfois qualifiées de « néolibérales »
modifierAinsi plusieurs courants économiques ont pu être qualifié de néolibéraux[73]. S'ils partagent la défense de l'économie de marché, ils ne reposent pas sur les mêmes conceptions de l'économie, du droit et du rôle de l'État[74],[75].
Ordolibéralisme
modifierL'ordolibéralisme, développé notamment par Walter Eucken et Franz Böhm, donne une place centrale à l'organisation juridique de la concurrence. L'économie de marché doit reposer sur un ordre institutionnel stable : protection de la propriété, liberté contractuelle, responsabilité des agents, ouverture des marchés et stabilité monétaire. L'État est chargé d'établir ce cadre et de le faire respecter[76].
Cette conception distingue la politique qui organise le cadre de l'économie des décisions de production ou d'échange prises par les acteurs privés. Les interventions sont appréciées selon leur compatibilité avec l'ordre concurrentiel, et la lutte contre les cartels et les obstacles à la concurrence occupe une place importante dans ce projet de « constitution économique »[77],[75].
Le libéralisme allemand comprend également les conceptions de Wilhelm Röpke et d'Alexander Rüstow, attentives aux conditions sociales et morales de l'économie de marché. Serge Audier souligne leur attachement à l'intégration des individus dans des communautés et à la petite entreprise familiale, préoccupations qui les distinguent aussi bien de Mises que de Hayek et de Friedman[78].
Beaucoup d'auteurs retiennent cependant l'école autrichienne et l'école de Chicago comme principaux courant du néolibéralisme et classent l'ordolibéralisme à part[note 2].
École autrichienne
modifierDans la tradition de l'école autrichienne, représentée notamment par Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, la défense du marché s'appuie sur le rôle de l'initiative individuelle et sur les limites de la connaissance disponible pour une autorité centrale. Mises y défend le laisser-faire[81]. Chez Hayek, les informations utiles à l'activité économique sont dispersées entre les individus ; les prix permettent leur transmission et la coordination de décisions décentralisées, argument qui fonde sa critique de la planification[82].
La pensée de Hayek ne se réduit cependant pas au refus de toute action publique. Dardot et Laval relèvent qu'il admet des services financés par l'État, notamment lorsque leurs bénéficiaires peuvent difficilement être facturés individuellement. Il accepte également une garantie minimale de ressources contre le dénuement, tout en s'opposant à une politique de fixation des rémunérations destinée à réaliser une distribution déterminée des revenus[64].
École de Chicago
modifierL'école de Chicago, représentée notamment par Milton Friedman et Gary Becker, occupe une place importante dans les débats sur la politique monétaire, la liberté de choix et le rôle du marché. Dardot et Laval examinent par exemple la proposition de Friedman d'un chèque éducation, qui associe un financement public à la concurrence entre établissements scolaires et au choix des familles[83].
Serge Audier insiste sur les différences entre Friedman et les économistes autrichiens. Friedman entend soumettre les conclusions des théories économiques à l'épreuve des faits, tandis que Mises défend une méthode fondée sur la déduction à partir des principes de l'action humaine. Hayek critique pour sa part l'usage d'agrégats macroéconomiques et se sépare de Friedman sur des questions monétaires, notamment lorsqu'il propose la concurrence entre monnaies. Leurs alliances politiques ne correspondent donc pas à une identité de méthode scientifique[84].
Anarcho-capitalisme et libertarianisme
modifierCertains auteurs incluent également l'anarcho-capitalisme et le libertarianisme dont des auteurs proéminents sont Murray Rothbard et David Friedman[85]. Dardot et Laval distinguent au contraire la rationalité néolibérale du libertarianisme et de l'idéal d'un État minimal[74].
Caractéristiques des néolibéralismes
modifierToutes ces écoles valorisent, à divers degrés :
- l'efficacité des marchés libres qualifié par plusieurs auteurs de fondamentalisme de marché[86],[1]
- une place importante à l'individu en mettant l'accent sur les choix et les libertés individuelles dans l'analyse économique.
Ces principes communs ne fixent pas à eux seuls la place de l'État. Le néolibéralisme est tantôt décrit comme un retrait de la puissance publique au profit des marchés et du secteur privé, tantôt comme une intervention destinée à construire un ordre concurrentiel : Serge Audier distingue ces deux grandes lectures du phénomène[10]. Kevin Vallier insiste de son côté sur les fonctions que les auteurs néolibéraux attribuent à l'État : ils se méfient de l'État régulateur, des dépenses publiques étendues et des politiques budgétaires contracycliques, tout en confiant généralement aux pouvoirs publics la fourniture de biens publics et d'assurances sociales[87].
Marché libre
modifierLes politiques visent ainsi à réduire l'emprise du secteur public sur l'économie, au profit du secteur privé[88], sous l'influence de l'idée qu'il en résulterait une administration plus efficace et une économie plus forte.
En outre, les néolibéraux prônent souvent des politiques visant à promouvoir la concurrence, à réduire les barrières commerciales et à minimiser l'intervention gouvernementale dans l'économie, considérant que de telles interventions peuvent entraver l'efficacité et l'innovation du marché[1].
Selon trois économistes du Fonds monétaire international, le programme qualifié de néolibéral, une étiquette davantage employée par ses critiques que par les concepteurs de ces politiques, repose sur deux piliers : l'accroissement de la concurrence, par la déréglementation et l'ouverture des marchés nationaux, y compris financiers, et la réduction du rôle de l'État, par les privatisations et la limitation des déficits et de l'endettement publics[4].
Interventionnisme
modifierDans le cadre du néolibéralisme, la conception du rôle de l'État se distingue nettement de celle des approches néoclassique ou keynésiennes. Au cœur du néolibéralisme se trouve l'idée que l'État doit principalement agir comme un organisateur et un régulateur des marchés, plutôt qu'en tant qu'acteur direct dans l'économie. Cette perspective, influencée par des penseurs tels que Friedrich Hayek et Milton Friedman, soutient que l'État devrait créer et maintenir un cadre légal et institutionnel propice au fonctionnement efficace des marchés libres. Cela inclut la mise en place de lois garantissant les droits de propriété, l'application des contrats, et la régulation de la monnaie[89],[1].
Dardot et Laval distinguent sur ce point le néolibéralisme du « nouveau libéralisme » réformateur, qui élargit les fonctions de l'État afin de rendre les libertés individuelles effectivement accessibles, notamment par la législation sociale et les assurances collectives. Selon eux, la spécificité néolibérale réside dans une intervention visant à construire et à étendre l'ordre concurrentiel : la différence porte donc sur les objectifs et les formes de l'intervention publique, et pas seulement sur son ampleur[11].
Les deux mouvements peuvent ainsi coexister dans une même politique. Dardot et Laval analysent la déréglementation financière moins comme une disparition de la réglementation que comme une transformation des règles destinée à organiser la concurrence entre établissements et à développer les marchés de capitaux ; ils prennent l'exemple de la France, avec la fin de l'encadrement du crédit, la levée du contrôle des changes et la privatisation d'institutions financières[90].
Fonctions de l'État et financement des services
modifierDans cette perspective, le financement public d'un service n'implique pas que l'État le produise lui-même, ni qu'il le soustraie à la concurrence. Vallier rappelle que Hayek admet, dans La Constitution de la liberté, que les pouvoirs publics financent des pensions, des soins médicaux et l'éducation, cette dernière sous forme de bons, et qu'il défend dans La Route de la servitude une assurance maladie publique et un revenu minimum ; Friedman propose un impôt négatif sur le revenu et accepte l'instruction obligatoire à condition que l'État ne dirige pas les écoles[91]. Son chèque éducation associe ainsi un financement public à la concurrence entre établissements et au choix des familles[83].
La « nouvelle gestion publique » introduit dans les services publics des méthodes issues de l'entreprise (objectifs chiffrés, audits, comparaisons de performance, externalisation, mécanismes d'incitation) afin d'améliorer leur efficacité et de maîtriser leurs coûts[92]. Dardot et Laval distinguent cette transformation des privatisations proprement dites : des services peuvent rester publics tout en étant soumis à la concurrence ou à des contrats de performance. Ils y voient le développement d'un « gouvernement entrepreneurial » et la rapprochent de l'influence de l'école des choix publics, qui analyse les responsables politiques et administratifs comme des acteurs poursuivant aussi leurs intérêts propres[93].
Selon Kevin Vallier, Hayek, Friedman et Buchanan admettent certaines formes de protection sociale, mais rejettent une justification de l'État-providence fondée sur la recherche d'une distribution égalitaire des ressources. Hayek s'oppose en particulier aux politiques visant à imposer une répartition déterminée des revenus, tout en acceptant une protection minimale contre le dénuement[91],[64].
Rôle social
modifierL'expansion du néolibéralisme dans des domaines précédemment non capitalistes tels que l'éducation, la santé et la culture a suscité des critiques importantes concernant ses implications sociales. Des auteurs comme Bourdieu ou les « néo-foucaldiens »[94],[note 3], mettent en évidence les effets déshumanisants d'une logique purement marchande appliquée à des domaines où les relations humaines, la justice sociale, et l'éthique devraient prévaloir.
Bourdieu critique la manière dont le néolibéralisme fragmente les collectifs et mène à une atomisation des travailleurs et une érosion des structures de solidarité, facilitant ainsi l'extension du marché à tous les aspects de la vie sociale. Tandis que les « néo-foucaldiens » interprètent le néolibéralisme comme une forme de gouvernementalité qui redéfinit l'individu, le transformant en une entreprise autonome, responsable de son propre capital humain, bien-être et succès économique[95],[96].
Évaluation des politiques
modifierDans un article publié en 2016 dans Finance & Development, revue du FMI, Jonathan Ostry, Prakash Loungani et Davide Furceri limitent explicitement leur évaluation à deux politiques, plutôt qu'à l'ensemble du programme néolibéral : la libéralisation des mouvements de capitaux et la consolidation budgétaire, parfois appelée « austérité ». Ils reconnaissent des effets favorables à d'autres composantes : l'essor du commerce international a sorti des millions de personnes de l'extrême pauvreté, les investissements directs étrangers ont souvent permis des transferts de technologie, et les privatisations ont dans bien des cas rendu la fourniture de services plus efficace tout en allégeant la charge budgétaire des États[4].
Pour les deux politiques étudiées, les auteurs jugent les gains de croissance difficiles à établir sur un large ensemble de pays, alors que les coûts apparaissent plus nettement : les afflux massifs de capitaux, en particulier de court terme, accroissent le risque de crise financière, et l'ouverture financière comme l'austérité s'accompagnent d'une hausse des inégalités, qui peut à son tour freiner la croissance. D'après les travaux qu'ils citent, une consolidation budgétaire de 1 % du PIB accroît en moyenne le chômage de longue durée de 0,6 point et l'indice de Gini de 1,5 % en cinq ans. Ils en concluent qu'aucun programme fixe ne convient à tous les pays en toutes circonstances et que les décisions doivent s'appuyer sur les résultats observés ; ils précisent que leurs opinions n'engagent pas le FMI[4],[97].
D'autres évaluations portent sur les effets démocratiques. Vallier range parmi les critiques empiriques les travaux de Thomas Piketty sur la progression des inégalités, présentée comme une menace pour la démocratie, et ceux de Martin Gilens sur la sensibilité des décisions publiques américaines aux préférences des 10 % les plus aisés ; il observe par ailleurs que beaucoup de critiques adressées au néolibéralisme visent en réalité le capitalisme en général[98]. Dans le domaine des services publics, Dardot et Laval soulignent les limites des indicateurs quantitatifs utilisés pour mesurer la performance (voir ci-dessous).
Critiques
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Pour Michel Santi, le néolibéralisme est un capitalisme oligarchique depuis les années 1980, qu'il qualifie de « nouvelle théologie », dans laquelle il faut dépenser et où le slogan est « je dépense donc je suis »[99].
Selon Joseph E. Stiglitz, le néolibéralisme est un « fondamentalisme de marché » que la réalité a réfuté, le laissez-faire sur les marchés n'est ni efficient ni stable, citant en exemple la crise financière de 2008, les poussées de chômage, les inégalités massives, « tous ces problèmes seraient bien pires s'il n'y avait pas une intervention à grande échelle de l'État »[100].
Critique de Chomsky et de la gauche marxiste
modifierPour Noam Chomsky, « Le régime « néolibéral » sape les fondements de la souveraineté populaire en transférant le pouvoir de décision des gouvernements nationaux à un « parlement virtuel » d'investisseurs et de prêteurs, préalablement organisés dans de grandes entreprises. Ce parlement virtuel peut exercer un « droit de veto » contre les projets gouvernementaux au moyen de fuites de capitaux et d'attaque contre les monnaies »[101].
Pour Serge Audier, la vision de Chomsky est développée par David Harvey et Naomi Klein et est proche du marxisme. Leur vision du néolibéralisme est celle d'une doctrine qui défend au maximum la liberté de l'individu et restreint le rôle de l'État. Les guerres de George W. Bush et George H. W. Bush ont été menées avec les mêmes intentions que le Coup d'État de 1973 au Chili : mener des privatisations favorables au capitalisme américain[102]. Dans cette vision du néolibéralisme, l'État ne disparaît pas, mais est au contraire actif pour renverser les opposants au capitalisme[103]. En plus de la critique purement économique, les auteurs dénoncent un capitalisme qui apporte la guerre[104].
Pour Pierre Bourdieu
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Le sociologue Pierre Bourdieu, dans un article du Monde diplomatique daté de , voit « l’essence du néolibéralisme » dans ce qu’il appelle le « mythe walrassien de la « théorie pure ». Selon Bourdieu, le programme néolibéral « tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales ». C'est « un programme de destruction méthodique des collectifs », c'est-à-dire de « […] toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation »[105].
Pour Serge Audier, cette vision qui émerge à partir des années 1990 trouve son écho principalement chez une partie de la « gauche de la gauche », proche du Monde diplomatique, et chez des sociologues, notamment liés au Centre de sociologie européenne[106]. Bourdieu voit un conflit entre l'économie qui défend la dérégulation et la sociologie qui doit le dénoncer[107].
Vision de Michel Foucault
modifierUne critique du néolibéralisme revendiquant l'héritage de Michel Foucault et de ses cours de l'année 1978-1979 émerge dans les années 2000. Cette critique voit dans le néolibéralisme une nouvelle anthropologie qui transforme l'homme en une entreprise[95]. Christian Marazzi, Wendy Brown, Thomas Lemke (en) ou Maurizio Lazzarato sont considérés par Serge Audier comme des « néo-foucaldiens »[94].
Dans La Nouvelle Raison du monde (2009), Pierre Dardot et Christian Laval prennent pour point de départ les recherches de Foucault sur la « gouvernementalité ». Ils analysent le néolibéralisme comme une rationalité de gouvernement dans laquelle la concurrence devient une norme qui structure à la fois les politiques publiques, les organisations et les comportements individuels[108]. L'individu est invité à se considérer comme une entreprise, à développer son « capital humain » et à entretenir son employabilité ; les auteurs associent cette norme à une individualisation des risques, la réussite et l'échec tendant à être imputés aux choix personnels plutôt qu'aux conditions collectives de l'existence[109]. Ils critiquent également l'évaluation des services publics par des indicateurs quantitatifs, dont l'amélioration peut devenir un objectif autonome et entrer en tension avec les finalités propres de la santé, de l'éducation ou de la justice[110].
Critique anti-Mai 68
modifierUn angle d'attaque considère que le néolibéralisme est un aboutissement de l'individualisme issu de Mai 68[111]. Cette analyse est partagée par Nicolas Sarkozy, Jean de Maillard, Jean-Claude Michéa ou Nicola Matteucci (it)[112]. Elle ne se cantonne pas à la droite, mais est également partagée par des analystes de gauche comme Costanzo Preve, Olivier Roy ou Eric Hobsbawm[113].
Une notion dénoncée
modifierLe journaliste Ed Conway (en) de Sky News note que, contrairement à d'autres idéologies, presque personne ne se revendique « néolibéral », et explique que pour lui ce terme est devenu une insulte. Une analyse publiée en 2009 des publications scientifiques utilisant le terme néolibéralisme constate que les trois quarts d'entre elles ne le définissent pas. Parmi les auteurs qui le définissent, le terme est pour les uns synonyme de désengagement total de l'État, pour les autres signifie que l'État doit jouer un rôle actif dans l'économie[114],[3].
Pour le sociologue Christian Laval et le philosophe Pierre Dardot, la confusion entre libéralisme, néolibéralisme et ultralibéralisme est largement répandue[115]. L'économiste Dani Rodrik voit dans le néolibéralisme un terme « fourre-tout », qui rassemble ce qui a trait aux libéralisations, privatisations, ou aux politiques d'austérité, voire tout ce qui provoque la pauvreté ou les inégalités[116].
Dans son livre Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, le philosophe Serge Audier trouve de nombreuses formes du néolibéralisme : École autrichienne, École de Chicago, ordolibéralisme ou anarcho-capitalisme, au contraire d'une vision caricaturale qu'on peut trouver chez certains antilibéraux[73]. Les politiques concrètes de ces différentes variétés sont bien différentes ; de plus le terme a été débattu et a évolué dans le temps : il ne désigne pas la même chose dans les années 1930 et 1970[117]. Il estime qu'à force d'être appliqué à des expériences très diverses, de l'économie sociale de marché allemande des années 1950 aux États-Unis de George W. Bush, le mot a perdu en précision ce qu'il gagnait en extension[12].
Dans un article de 2013, Audier critique les interprétations qui unifient excessivement ces courants sous le modèle d'une société de concurrence généralisée : leurs méthodes, leurs conceptions du droit, leurs politiques monétaires et leur appréciation de l'intégration sociale ne sont pas interchangeables, même s'il reconnaît l'existence d'alliances et de combats communs[118]. Dardot et Laval ne supposent pas pour autant une doctrine historiquement homogène : ils reconnaissent les divisions initiales et distinguent l'histoire des idées de la formation ultérieure d'une rationalité gouvernementale[119].
L'historien des idées Pierre-André Taguieff s'alarme en 2003 d'une « alliance trans-nationale contre les démocraties libérales-pluralistes, abusivement assimilées au « néo-libéralisme » érigé en figure du mal absolu »[120], mais sans définir lui-même ce que serait le néolibéralisme.
De nombreux auteurs remarquent que le terme est souvent employé, mais mal défini et son sens change d'une publication à l'autre[121].
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ On pourrai même dire deux nouveaux sens car le mot est également utilisé en théorie des relations internationales, où il est introduit par J. Nye et R. Keohane en réponse au « néoréalisme » de K. Waltz[50] pour désigner une nouvelle approche théorique qui prend le nom d'institutionnalisme néolibéral. Cependant cet autre sens n'a pas trait à l'économie.
- ↑ Notamment Walter Eucken et Franz Böhm, fondateurs de l'ordolibéralisme[79] ont rejeté le néolibéralisme[80]. En raison de son histoire, l'ordolibéralisme est parfois aussi appelé « néolibéralisme allemand ». Cela a conduit à une confusion fréquente et à un mélange de termes et d'idées dans le discours, le débat et la critique des deux écoles économiques. En 1991, l'économiste politique Michel Albert a publié « Capitalisme Contre Capitalisme », et en 2001 Peter A. Hall et David Soskice ont publié « Variétés du capitalisme », les deux ouvrages séparent les concepts et ont développé les nouveaux termes « économie de marché libérale » et « économie de marché coordonnée » pour distinguer le néolibéralisme et l'ordolibéralisme.
- ↑ Michel Foucault a inspiré une génération de penseurs « néo-foucaldiens » tels que Christian Marazzi, Wendy Brown, Thomas Lemke, et Maurizio Lazzarato, qui ont analysé comment le néolibéralisme façonne l'identité et la conduite humaines.
Références
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- ↑ Brennetot 2013. La transposition géo-sémantique du terme néolibéralisme aux politiques mises en œuvre en Amérique latine au cours des années 1970 et 1980 a ainsi abouti à la diffusion massive d’une acception approximative et radicalisée du néolibéralisme, associée vaguement à tous les dysfonctionnements de la mondialisation économique contemporaine.
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Voir aussi
modifierBibliographie
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Ouvrages
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Articles connexes
modifierLiens externes
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