Passacaille
La passacaille[1] est une danse et une forme musicale pratiquée aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle trouve ses origines dans les intermèdes instrumentaux — de nature populaire et profane — de l'Espagne de la fin de la Renaissance. Jouée à la guitare, elle sert initialement de transition musicale dans les rues, entre les différents moments des processions religieuses ou des représentations théâtrales. Ce lien avec l'espace public lui vaut le nom de pasacalle (« qui passe dans la rue »). Depuis l'Espagne, cette danse se diffuse en parallèle dans l'Empire Espagnol et en Europe, puis évolue de façon séparée dans chacune de ces zones géographiques.

C'est sous cette forme que la pasacalle se diffuse en Espagne et dans l'Empire Espagnol. Elle se développe sur la côte Pacifique de l'Amérique du Sud, au sein des vice-royautés du Pérou (Nouvelle-Castille) et de Nouvelle-Grenade. Au XIXe siècle, la forme de passacaille hispano-américaine s'émancipe de la forme espagnole qui lui avait donné naissance : elle troque son style de marche pour celui de danse et se rapproche du paso-doble : sous le même nom, la passacaille hispano-américaine devient une forme renouvellée, distincte de la forme européenne qui perdure.
En Europe, à l'instar d'autres formes ibériques de l'époque comme la folia, la passacaille est incorporée à la musique écrite à l'époque baroque, ce qui accroît sa popularité à travers toute l'Europe. Les musiciens ambulants continuent néanmoins de s'en emparer comme d'une musique de marche populaire. La forme tombe en désuétude à l'époque classique et romantique pour retrouver de la vigueur au XXe siècle avec le regain d'intérêt pour la musique baroque.
Historique
modifierLa passacaille (pasa calle, qui passe dans la rue) née d'intermèdes musicaux joués à la guitare entre les différents moments des processions religieuses ou des représentations théâtrales dans les rues.
En Amérique
modifierLa pasacalle se diffuse dans l'Empire espagnol lors de la colonisation, notamment sur la côte Pacifique de l'Amérique du Sud, au sein des vice-royautés du Pérou (Nouvelle-Castille) et de Nouvelle-Grenade. Elle y conserve initialement son rôle d'intermède instrumental, de musique de défilé ou de procession religieuse.
Dans la musique coloniale hispano-américaine, elle adopte d'abord la structure de la passacaille baroque européenne : une forme variationnelle basée sur une basse obstinée. Les compositeurs locaux et les maîtres de chapelle l'intègrent dans le répertoire d'église ainsi que dans les célébrations théâtrales et profanes.
Au XIXe siècle, avec les mouvements d'indépendance et le déclin de l'influence de la cour d'Espagne, la passacaille quitte les salons aristocratiques et les églises pour s'installer définitivement dans la rue et les milieux populaires. Une rupture esthétique majeure a lieu dans l'espace andin : le rythme ternaire rigide de la passacaille européenne s'estompe au profit d'un rythme binaire (2/4) plus vif, proche de la marche ou du pasodoble. La structure harmonique se métisse en intégrant la mélancolie des modes pentatoniques indigènes, créant un contraste unique entre une cellule rythmique dynamique et des lignes mélodiques souvent empreintes de nostalgie (le sentimiento andino).
Au XXe siècle, sous l'influence du cinéma mexicain des années 1920-1950, une forme de passacaille plus dansable se diffuse et devient un genre vocal et instrumental majeur, particulièrement en Équateur. Elle s'y institutionnalise au point de devenir une sorte d'« hymne national officieux » pour de nombreuses villes du pays (comme le célèbre morceau Chola Cuencana)[2],[3]. L'apogée du genre est datée de 1952[3].
En Europe
modifierDiffusée depuis l’Espagne vers le reste de l'Europe, la passacaille devient une danse prisée par la noblesse. C'est alors une pièce stylisée, obligatoirement à trois temps (3/4), au rythme lent et parfois solennel, qui peut atteindre des proportions importantes. Cette forme de passacaille développe des variations à partir d'un thème couplé à une basse obstinée (basse constituée de quelques notes répétées jusqu'à la fin de la pièce). Un exemple célèbre est la Passacaille pour orgue en ut mineur de Jean-Sébastien Bach[4].
À l'époque baroque, la passacaille est indiscernable de la chaconne[5]. En effet les noms semblent interchangeables selon les compositeurs : Louis Couperin intitule une de ses pièces « chaconne ou passacaille » ; François Couperin fait de même dans sa première suite pour viole (passacaille ou chaconne) et évite la question en nommant une de ses compositions pour clavecin L'amphibie ; une des différences, selon Mattheson et d'Alembert, serait que la passacaille est plus lente que la chaconne.
Ces deux pièces sont construites selon trois procédés qui peuvent se combiner :
- le rondeau (un refrain répété entre des couplets variés) ;
- la variation mélodique ou rythmique ;
- la basse obstinée (motif thématique répété à la basse qui peut parfois passer aux voix supérieures dans la passacaille).
La passacaille, comme la chaconne est utilisée de façon occasionnelle dans la suite de danses, dont elle est souvent la pièce finale. Elle est également utilisée en France comme morceau final des pièces lyriques importantes : tragédies lyriques, opéras-ballets. Mozart, en 1781, insère une passacaille dans son opera seria Idoménée.
Cette forme musicale est délaissée pendant près d'un siècle et demi, avant de refaire une apparition grandiose dans le dernier mouvement de la 4e Symphonie de Johannes Brahms. Ce dernier ne nomme pas le mouvement « passacaille », mais utilise un motif de basse obstinée trouvé dans la cantate no 150 de Bach : Nach dir, Herr, verlanget mich.
En Angleterre, au XVIIe siècle, le ground est une forme similaire à la passacaille et à la chaconne. Ces trois formes (ground, passacaille, chaconne) reposent sur le principe de l’ostinato, basse obstinée. On trouve un exemple de ground dans l'aria de la mort de Didon, dans l'opéra de chambre Didon et Énée de Purcell (mais c'est un lamento, pas une passacaille).
Durant le XXe siècle, la forme de passacaille est à nouveau employée.
Listes de passacailles notables
modifierEurope
modifierPériode baroque
modifier- Homo fugit velut umbra. Passacaglia della vita (L'Homme fuit comme l'ombre. Passacaille de la vie), attribuée à Stefano Landi
- Pour orgue : Jean-Sébastien Bach, Passacaille et fugue en do mineur BWV 582, le chef-d'œuvre du genre. Mais l'on trouve également une Passacaglia pour orgue (BuxWV 161 en ré mineur) sous la plume de Dietrich Buxtehude (1637-1707), compositeur nord-allemand qui a eu une très grande influence sur Jean-Sébastien Bach. Dans la Passacaille en do mineur de Bach, on retrouve clairement le souvenir de celle en ré mineur de Buxtehude. Dietrich Buxtehude nous a également laissé pour l'orgue deux ciaconas (chaconnes, formes voisines de la passacaille). Georg Muffat (1653-1704) a aussi composé une monumentale Passacaglia à 24 variations, partie de son recueil Apparatus musico-organisticus. Enfin, n'oublions pas de mentionner Johann Pachelbel (1653-1706) qui a lui aussi écrit pour l'instrument d'église cinq chaconnes.
- Pour clavecin :
- Girolamo Frescobaldi : Cento partite sopra passacagli du recueil de 1637 ;
- Bernardo Storace : 4 Passacagli (Selva di varie compositioni...) ;
- Louis Couperin : Passacailles en sol mineur et en do majeur (Manuscrit Bauyn) ;
- Jean-Henri d'Anglebert : Passacaille en sol mineur ;
- François Couperin : Passacaille en si mineur du 8e ordre (second livre) ;
- Georg Friedrich Haendel : Passacaille de la suite pour clavecin no 7 en sol mineur (HWV 432). Cette pièce a été popularisée par l'arrangement pour violon et alto du violoniste norvégien Johan Halvorsen.
- Pour chitarrone : Johannes Hieronymus Kapsberger : Passacaille en la, Libro Quarto d'Intavolatura di Chitarone, Rome, 1640
- Pour viole : François Couperin : Passacaille ou chaconne de la première suite
- Pour violon seul : Heinrich Biber : Passacaille en sol mineur concluant le cycle des 15 Sonates sur les mystères du rosaire
- Pour orchestre :
- Georg Muffat : Sonate no 5 de l'Armonico tributo
- Pour orchestre et chœurs :
- Jean-Baptiste Lully : Grande passacaille d'Armide (acte V) ;
- Lully : Passacaille d'Acis et Galatée (acte III) ;
- Henry Purcell : Passacaille « How happy the lover... » de l'opéra King Arthur (acte IV).
- Marc-Antoine Charpentier : Magnificat à trois voix égales, deux violons et basse continue.
Période classique
modifierLe genre tombe en désuétude durant la période classique, on ne compte qu'une poignée d'exemples notables : The fourth movement of Luigi Boccherini : Passacaille, quatrième mouvement du Quintettino n°6, Op. 30 (connu sous le nom Musica notturna delle strade di Madrid)
- Wolfgang Amadeus Mozart : Passacaille en mi bémol majeur d'Idomeneo, re di Creta, KV 367
- Beethoven : Finale de la Troisième symphonie
Période romantique
modifierÀ l'exception de quelques œuvres pour orgue, qui se situent dans la redécouverte des œuvres baroques et notamment des pièces de Bach (citons notamment une Passacaille en do mineur par Felix Mendelssohn et le final de la huitième sonate de Josef Rheinberger), le genre est peu pratiqué sur l'ensemble du XIXe siècle. Johannes Brahms va fortement remettre le genre à l'honneur, dans deux œuvres emblématiques : le finale de la Quatrième symphonie et le finale des Variations sur un thème de Haydn. À noter que le premier mouvement du Concerto pour piano n°3 de Hans Huber est une passacaille.
Périodes moderne et contemporaine
modifier- Passacaille pour orchestre op. 1 d'Anton Webern
- Panathenaenzug op. 74, « études symphoniques dans la forme passacaille pour piano (main gauche) et orchestre » en si bémol majeur de Richard Strauss
- Passacaille pour piano en si mineur de Leopold Godowsky
- Passacaille pour piano en sol mineur op. 52 de Gabriel Pierné
- Suite mi mineur op. 16 « Passacaille » de Max Reger
- Premier mouvement de la symphonie no 1 d'Henri Dutilleux
- Passacaille. Très large, troisième mouvement du trio pour piano, violon et violoncelle de Maurice Ravel
- Troisième mouvement du concerto pour violon no 1, op. 99, de Dmitri Chostakovitch
- Quatrième mouvement de la symphonie pour violoncelle et orchestre, op. 68, de Benjamin Britten
- Dernier mouvement de la suite pour violoncelle no 3, op. 87, de Britten
- Quatrième interlude de l'opéra Peter Grimes, de Britten
- Passacaglia pour deux pianos, AST 96, de Míkis Theodorákis
- Passacaglia pour orchestre, de Goffredo Petrassi
- Passacaglia et fugue pour trio à cordes, de Hans Krása
- Passacaglia en mi bémol mineur, op. 6, d'Ernő Dohnányi
- Passacaglia et variations pour violon de Thierry De Mey
- Passacaglia, Toccata a Corale, troisième mouvement du concerto pour orchestre de Witold Lutosławski
- Passacaglia pour timbales et orchestre de chambre de Walter Susskind
- Passacaglia on an Old English Tune pour alto (ou violoncelle) et piano de Rebecca Clarke
- Passacaille TGM, op. 3, de Miloslav Kabeláč
- Mystère du temps, passacaille pour grand orchestre, op. 31, de Miloslav Kabeláč
- Interlude séparant les deux scènes du deuxième acte de Lady Macbeth du district de Mtsensk de Chostakovitch
- Passacaglia und Fuge pour orgue, op. 42, de Flor Peeters
- Passacaille du quatrième mouvement de la symphonie no 8, op. 65, de Chostakovitch
- Passacaille du quatrième mouvement de la symphonie no 5 de Ralph Vaughan Williams
- Passacaille sur le nom de Flor Peeters pour orgue de Gaston Litaize
- Passacaille à la mémoire d'Arthur Honegger de Maurice Jarre
- Passacaglia concertante pour hautbois et orchestre de Sándor Veress
- Passacaille sur DSCH, de Ronald Stevenson
- Passacaille pour orgue, op. 63, de Jacques Leduc
- Passacaglia ungherese pour clavecin, de György Ligeti
- Passacaglia pour flûte, clarinette, et quatuor à cordes de Lorenzo Ferrero
- Quatrième mouvement Passacaglia. Allegro moderato de la symphonie no 3 de Krzysztof Penderecki
- Passacaglia, deuxième mouvement des Tres piezas espanolas pour guitare de Joaquín Rodrigo
- Passecaille ligure pour orchestre d'Henri-Claude Fantapié
- Passacaille pour Tokyo de Philippe Manoury
- Passacaglia d'Arvo Pärt
- Serenata Passacaglia pour orchestre à plectres, 2007 d'Ennio Morricone.
En Amérique
modifierDans la musique populaire
modifier- Le groupe de rock britannique Pink Floyd utilise la passacaille dans « A Saucerful of Secrets », chanson incluse dans son album homonyme de 1968.
- « Passacaglia » est le 24e morceau de la bande originale de la saison 1 de la série télévisée Battlestar Galactica, composée par Bear McCreary (2005).
Notes et références
modifier- ↑ On trouve aussi le nom italien passacaglia ou passagaglia.
- ↑ (es) M.M. Muñoz, Identidades musicales ecuatorianas: diseño, mrecadeo y difusión en Quito de una serie de productos radiales sobre musica nacional. ([Tesis de Grado,Universidad Politécnica Salesiana]), (lire en ligne).
- 1 2 (es) Juan Mullo Sandoval, Música patrimonial del Ecuador, (lire en ligne).
- ↑ Roland de Candé, Nouveau dictionnaire de la musique, Editions du Seuil, (OCLC 868385728).
- ↑ « Passacaille : définition de passacaille », sur Centre national de ressources textuelles et lexicales (consulté le ).