Photographie LGBT
Les thèmes LGBT dans la photographie également appelée photographie queer quand elle est pratiquée par les personnes concernées[1], sont les pratiques photographiques pour représenter et documenter les vies et l'histoire des personnes et communautés queers et LGBTIQ+. Cette pratique est attestée depuis le 19e siècle, et a persisté à travers les âges malgré les discriminations et les interdictions sociales et légales conduisant à la dissimulation de tels corpus.

Histoire
modifierLa photographie a été utilisée depuis le milieu du 19e siècle pour documenter l'histoire des sexualités et identités des communautés queers[2]. La photographie a produit un corpus queer d'images à caractère homosexuel, homoérotique, social voir même pornographique, malgré l'existence d'une homophobie sociale qui pouvait conduire à la destruction ou la dissimulation d'un tel corpus[3].
Pierre Molinier réalise des peintures et des photomontages dès les années 1960 en France dans lesquels il se met en scène, créant une image érotique de lui-même fantasmée d'une personne humaine dotée de plusieurs sexes et exprimant son fétichisme des jambes[4]. Il est accepté un temps dans le mouvement surréaliste mais en est ensuite exclu par André Breton. Il expose en 1974 dans l'exposition Transformer: Aspects of Travesty, au Kunstmuseum de Lucerne, en Suisse. Sa notoriété en tant que photographe LGBT est posthume, et il est considéré comme pionnier dans ce domaine[5].
Essais fondateurs de Roland Barthes et Susan Sonntag
modifierOn Photography de Susan Sonntag, 1977
modifierSusan Sonntag dans son essai devenu incontournable de 1977 On Photography (en) questionne ce qui constitue la réalité donnée à voir par une photographie en soulignant que la perception peut en être manipulée pour modeler une vision du monde que l'on souhaite promouvoir[6].
La Chambre Claire de Roland Barthes, 1980
modifierRoland Barthes publie un essai, La chambre claire, qui devient célèbre et consacre la valeur artistique de la photographie, en même temps qu'il introduit des concepts clefs pour l'analyse photographique, tel que les notion de « studium » et de « punctum »[7].

Documentation de la vie et des luttes des communautés queers
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La présence de corps queers dans un espace public quand leurs pratiques sont interdites ou ostracisée est en soi une manière de résister, et des artistes ont documenté des performances publiques de ces résistances dès les années 1970 en recourant à la photographie. Ces pratiques peuvent remettre en cause les normes sociétales de pouvoir en rendant visibles les corps dans l'espace géographique urbain et permettent l'affirmation et l'empouvoirement des communautés queers, tout en permettant de créer de l'empathie pour ces corps considérés déviants[8].
Susan Sonntag critique aussi dans son article intitulé Freak Show de 1973[9] publié dans leThe New York Review of Books et repris dans son livre On Photography les photographies des « freaks » personnalités pauvres et marginales, voire monstrueuses réalisées par Diane Arbus, parmi lesquelles figurent notamment des travestis de la scène new-yorkaise[10]. Elle accuse Arbus d'en faire des monstres de spectacle sans provoquer d'empathie pour les personnes photographiées, une pratique qu'elle considère comme construite depuis une position distante de privilège qui lui permet de renvoyer ses sujets dans l'altérité plutôt que d'en souligner l'humanité partagée. Cette pratique pour Sonntag révèle un comportement prédateur de classe, Diane Arbus faisant partie d'un milieu bourgeois privilégié[11]. Sonntage questionne ainsi le savoir produit par la photographie sur des corps considérés comme déviants et sa possible ultérieure pour exercer un pouvoir disciplinaire sur ces corps[6].
Dans les années 2000 Sunil Gupta photographie les pique-niques urbains du groupe Nigah en Inde à New Dehli, qui montre des personnes queers se rassemblant dans un lieu public alors que la section 377, loi prohibant les relations sexuelles entre personnes de même sexe héritées de l'empire colonial britannique est encore en vigueur[12],[13]. En 2009 cet article est critiqué et des actions s'organisent pour qu'il soit déclaré illégal par la cour suprême de l'Inde[14].
Dans le même registre, les photos de la Casa Suzanna retrouvées sur un marché aux puces de Manhattan au milieu des années 2000 sont des témoignages précieux de la vie intime de personnes travesties aux États Unis dans les années 1960[15]. Certaines de ces photos font partie des collections de la Louise Lawrence Transgender Archive, de D. Wollheim et de l'artiste Cindy Sherman[16].

Donna Gotschalk à la même époque documente des corps lesbiens dans leur intimité dans l'Amérique des années 1960, alors qu'il est impossible de se photographier dans les rues en tant que lesbienne, un an avant les émeutes de Stonewall[17]. Catherine Opie documente les vies des communautés lesbiennes S/M de San Francisco dans les années 1980, et considère cet aspect de son œuvre de documentation comme essentiel, même si elle a recours à des mises en scène élaborées pour ses prises de vues. Elle documente également sa maternité et son refus d'être coincée ou devoir choisir entre son identité butch de dyke S/M et son identité de maman [18].
Nan Goldin photographie aussi ses proches amis de la scène culturelle alternative de New-York dans des moments intimes, parmi lesquelles figurent de nombreuses personnalités queers, par exemple Cookie Mueller et sa compagne Sharon Niesp[19],[20]. Sous l'influence de David Armstrong elle photographie aussi la communauté drag de Boston[21]. Le diaporama The Ballad of Sexual Dependency constitue une archive photographiques des êtres qui lui ont été chers et qui sont morts du sida dans les années 1980[20]. Marquée par ces disparitions dues à la maladie du sida elle réalise l'exposition Witnesses: Against Our Vanishing à New-York en 1989[20].
Slava Mogutin : tente le premier de documenter un mariage entre personnes de même sexe en Russie en 1995 et obtient l'asile politique aux États-Unis après sa condamnation en Russie[22]. De même les photographies de la London Trans+ Pride en 2022 montrant la marche à laquelle participent 22 000 personnes attestent de leur existence et joie d'exister, alors même que dans le contexte transphobe en Grande-Bretagne des années 2020 aucun média d'importance majeure n'avait documenté la marche[23].
Roxy Lee née en 1992 à Hackney, Londres commence à l'âge de 15 ans à documenter avec un appareil photo 35 mm des graffitis et les squats du quartier[24], puis les communautés queer de l'Est de Londres au moment où s'opère une gentrification des quartiers gays de Hackney, conduisant à la disparition des lieux où se réunissent les personnes queers [25].
Fonction de deuil
modifierUn des essais fondateurs sur la photographie La chambre claire est écrit par Roland Barthes en 1979 après la mort de sa mère Henriette Binger[26].
Constructions utopistes
modifierLes photographes LGBT ont questionné le rapport du cliché photographique à la réalité qu'il est censé représenter, introduisant des distorsions et des mises en scène pour rendre compte d'alternatives imaginées. Ainsi une photo de 1970 de Peter Hujar intitulée Coming Out !! représente un groupe de personnes LGBTIQ manifestant dans la rue à New-York, dans une apparente spontanéïté, mais il s'agit d'une mise en scène complète des personnages. D'une part part la photo représente des hommes et femmes gays formant une communauté qui n'existe pas encore dans l'histoire du mouvement LGBT. La photo est en effet un poster destiné à promouvoir la toute première « Pride » de New-York, qui a lieu en juin 1970. La photo représente donc un futur rêvé et imaginé, plus qu'une réalité[27]. Dans le même ordre d'idée de critique de la finalité de représentation du réel par la photographie, Tessa Boffin s'éloigne du cliché instantané saississant une réalité de l'instant au profit de mises en scène élaborées destinées à produire un imaginaire et des figures queers et lesbiennes mythiques et positives pour rendre visible les communautés BDSM lesbiennes de Londres alors que l'épidémie du sida fait rage dans les années 1980[28].
Julianna Hustable présente dans l'exposition Interfertility Industrial Complex: Snatch the Calf Back des portraits d'elle-même en tant qu'hybride croisée entre une humaine et une vache, afin de dénoncer le traitement médiatique des personnes trans[29], les portraits transpirant le bien-être et le plaisir[30]. Cette figure femme-vache inventée propose une perspective transfémine sur la reproduction qui s'éloigne des enjeux biologiques de genre et d'espèce, proposant une stratégie alternative aux constructions patriarcales et raciales[30].
Personnalités notables
modifierPersonnalités listées dans Photography: a queer history (2024)[31] :
- Wolfgang Tillmans
- Archives de la mémoire trans
- Roxy Lee[32],[33],[24]
- Susan Kuklin[2].
- Jimmy De Sana.
- Claude Cahun
- Marcel Moore
- Alvin Baltrop
- Leonard Fink
- Nan Goldin
- Hal Fischer[34]
- Tessa Boffin
- Juliana Huxtable
- Rotimi Fani-Kayode
- Christopher Udemezue[35]
- Sarah Pucill
- Duane Michals
- Mumtaz Karimje
- Alice Austen
- Mohamad Abdouni
- Tammy Rae Carland
- Dean Sameshima[36]
- A.L. Steiner
- Rosy Martin
- Yuki Kihara
- Sunil Gupta
- Mahmoud Khaled[37]
- Ajamu 94
- Collectif Kiss & Tell
- Del LaGrace Volcano
- Evergon
- Leon Mostovoy
- Bob Mizer
- Robert Mapplethorpe
- Jill Posener
- Liliana Zeic
- Kia LaBeija
- Phyllis Christopher[38]
- Libuše Jarcovjàkovà
- Kearra Amaya Gopee
- Richard Sawdon Smith[39]
- Laurence Rasti
- Cassils
- Ma Liuming
- Michel Journiac
- Tseng Kwong Chi
- Jürgen Klauke
- Paul Sepuya (en)
- Zackary Drucker (en)
- Joan E. Biren
- Berenice Abott
- Zanele Muholi
- Charan Singh
- Emily Andersen[40]
- Fabian Guerrero
- Eric Gyamfi[41]
- JJ Levine
- Peter Hujar
- Ruth Bernhard
- Sabelo Mlangeni (en)
- Daniel Jack Lyons
- Âsa Johannesson[42]
- Slava Mogutin
- Evan Benally Atwood
- David Benjamin Sherry (en)
- Deborah Bright
- Young Sun Han
- John Dugdale (photographe)
- Tee Corinne
- Lola Flash
- Mark Morrisroe
- Kali Spitzer
- Joy Episalla
- Laura Aguilar
- Mickalene Thomas
- Lin Zhinpeng
- Catherine Opie
- Jimmy De Sana
- Pierre Molinier
- Martine Gutierrez
- Yve Lomax (en)
Expositions
modifier- 1974 : Transformer: Aspects of Travesty, organisée par Jean-Christophe Ammann, Kunstmuseum de Lucerne[5].
- 2022 : « A Queer Photo Archive », sur Jeu de Paume (consulté le ).
- 2025 : My romantic ideal, curation par Slava Mogutin, New York[43],[44],[45].
- 2026 : Åsa Johannesson — The Queering of Photography, Edinbourg, 2026[46].
Références
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- ↑ Hurst et Swope 2014.
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Bibliographie
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Ouvrages
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- (en) Flora Dunster et Theo Gordon, Photography : a queer history, Ilex, (ISBN 978-1-78157-869-8).
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Articles académiques
modifier- (en) Tara Burk, « In Pursuit of the Unspeakable: Heresies’ “Lesbian Art and Artists” Issue, 1977 », WSQ: Women's Studies Quarterly, vol. 41, nos 3-4, , p. 63–78 (ISSN 1934-1520, DOI 10.1353/wsq.2013.0098, lire en ligne, consulté le ).
Autres
modifier- (en) Emerson & Wajdowicz Studios, « Collection Diverse Humanity », The New Press.