Photographie LGBT

genre de pratique de la photographie

Les thèmes LGBT dans la photographie également appelée photographie queer quand elle est pratiquée par les personnes concernées[1], sont les pratiques photographiques pour représenter et documenter les vies et l'histoire des personnes et communautés queers et LGBTIQ+. Cette pratique est attestée depuis le 19e siècle, et a persisté à travers les âges malgré les discriminations et les interdictions sociales et légales conduisant à la dissimulation de tels corpus.

Photo portrait du Collectif Kiss & Tell ( de gauche à droite : Persimmon Blackbridge (en), Lizard Jones et Susan Stewart), 1998, photographiées par Della McCreary.

Histoire

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La photographie a été utilisée depuis le milieu du 19e siècle pour documenter l'histoire des sexualités et identités des communautés queers[2]. La photographie a produit un corpus queer d'images à caractère homosexuel, homoérotique, social voir même pornographique, malgré l'existence d'une homophobie sociale qui pouvait conduire à la destruction ou la dissimulation d'un tel corpus[3].

Pierre Molinier réalise des peintures et des photomontages dès les années 1960 en France dans lesquels il se met en scène, créant une image érotique de lui-même fantasmée d'une personne humaine dotée de plusieurs sexes et exprimant son fétichisme des jambes[4]. Il est accepté un temps dans le mouvement surréaliste mais en est ensuite exclu par André Breton. Il expose en 1974 dans l'exposition Transformer: Aspects of Travesty, au Kunstmuseum de Lucerne, en Suisse. Sa notoriété en tant que photographe LGBT est posthume, et il est considéré comme pionnier dans ce domaine[5].

Essais fondateurs de Roland Barthes et Susan Sonntag

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On Photography de Susan Sonntag, 1977

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Susan Sonntag dans son essai devenu incontournable de 1977 On Photography (en) questionne ce qui constitue la réalité donnée à voir par une photographie en soulignant que la perception peut en être manipulée pour modeler une vision du monde que l'on souhaite promouvoir[6].

La Chambre Claire de Roland Barthes, 1980

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Roland Barthes publie un essai, La chambre claire, qui devient célèbre et consacre la valeur artistique de la photographie, en même temps qu'il introduit des concepts clefs pour l'analyse photographique, tel que les notion de « studium » et de « punctum »[7].

Catherine Opie allaitant son fils.

Documentation de la vie et des luttes des communautés queers

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Photo de la Casa Suzanna publiée dans le magazine Transvestia.

La présence de corps queers dans un espace public quand leurs pratiques sont interdites ou ostracisée est en soi une manière de résister, et des artistes ont documenté des performances publiques de ces résistances dès les années 1970 en recourant à la photographie. Ces pratiques peuvent remettre en cause les normes sociétales de pouvoir en rendant visibles les corps dans l'espace géographique urbain et permettent l'affirmation et l'empouvoirement des communautés queers, tout en permettant de créer de l'empathie pour ces corps considérés déviants[8].

Susan Sonntag critique aussi dans son article intitulé Freak Show de 1973[9] publié dans leThe New York Review of Books et repris dans son livre On Photography les photographies des « freaks » personnalités pauvres et marginales, voire monstrueuses réalisées par Diane Arbus, parmi lesquelles figurent notamment des travestis de la scène new-yorkaise[10]. Elle accuse Arbus d'en faire des monstres de spectacle sans provoquer d'empathie pour les personnes photographiées, une pratique qu'elle considère comme construite depuis une position distante de privilège qui lui permet de renvoyer ses sujets dans l'altérité plutôt que d'en souligner l'humanité partagée. Cette pratique pour Sonntag révèle un comportement prédateur de classe, Diane Arbus faisant partie d'un milieu bourgeois privilégié[11]. Sonntage questionne ainsi le savoir produit par la photographie sur des corps considérés comme déviants et sa possible ultérieure pour exercer un pouvoir disciplinaire sur ces corps[6].

Dans les années 2000 Sunil Gupta photographie les pique-niques urbains du groupe Nigah en Inde à New Dehli, qui montre des personnes queers se rassemblant dans un lieu public alors que la section 377, loi prohibant les relations sexuelles entre personnes de même sexe héritées de l'empire colonial britannique est encore en vigueur[12],[13]. En 2009 cet article est critiqué et des actions s'organisent pour qu'il soit déclaré illégal par la cour suprême de l'Inde[14].

Dans le même registre, les photos de la Casa Suzanna retrouvées sur un marché aux puces de Manhattan au milieu des années 2000 sont des témoignages précieux de la vie intime de personnes travesties aux États Unis dans les années 1960[15]. Certaines de ces photos font partie des collections de la Louise Lawrence Transgender Archive, de D. Wollheim et de l'artiste Cindy Sherman[16].

Trans pride de Londres en 2023

Donna Gotschalk à la même époque documente des corps lesbiens dans leur intimité dans l'Amérique des années 1960, alors qu'il est impossible de se photographier dans les rues en tant que lesbienne, un an avant les émeutes de Stonewall[17]. Catherine Opie documente les vies des communautés lesbiennes S/M de San Francisco dans les années 1980, et considère cet aspect de son œuvre de documentation comme essentiel, même si elle a recours à des mises en scène élaborées pour ses prises de vues. Elle documente également sa maternité et son refus d'être coincée ou devoir choisir entre son identité butch de dyke S/M et son identité de maman [18].

Nan Goldin photographie aussi ses proches amis de la scène culturelle alternative de New-York dans des moments intimes, parmi lesquelles figurent de nombreuses personnalités queers, par exemple Cookie Mueller et sa compagne Sharon Niesp[19],[20]. Sous l'influence de David Armstrong elle photographie aussi la communauté drag de Boston[21]. Le diaporama The Ballad of Sexual Dependency constitue une archive photographiques des êtres qui lui ont été chers et qui sont morts du sida dans les années 1980[20]. Marquée par ces disparitions dues à la maladie du sida elle réalise l'exposition Witnesses: Against Our Vanishing à New-York en 1989[20].

Slava Mogutin : tente le premier de documenter un mariage entre personnes de même sexe en Russie en 1995 et obtient l'asile politique aux États-Unis après sa condamnation en Russie[22]. De même les photographies de la London Trans+ Pride en 2022 montrant la marche à laquelle participent 22 000 personnes attestent de leur existence et joie d'exister, alors même que dans le contexte transphobe en Grande-Bretagne des années 2020 aucun média d'importance majeure n'avait documenté la marche[23].

Roxy Lee née en 1992 à Hackney, Londres commence à l'âge de 15 ans à documenter avec un appareil photo 35 mm des graffitis et les squats du quartier[24], puis les communautés queer de l'Est de Londres au moment où s'opère une gentrification des quartiers gays de Hackney, conduisant à la disparition des lieux où se réunissent les personnes queers [25].

Fonction de deuil

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Un des essais fondateurs sur la photographie La chambre claire est écrit par Roland Barthes en 1979 après la mort de sa mère Henriette Binger[26].

Constructions utopistes

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Les photographes LGBT ont questionné le rapport du cliché photographique à la réalité qu'il est censé représenter, introduisant des distorsions et des mises en scène pour rendre compte d'alternatives imaginées. Ainsi une photo de 1970 de Peter Hujar intitulée Coming Out !! représente un groupe de personnes LGBTIQ manifestant dans la rue à New-York, dans une apparente spontanéïté, mais il s'agit d'une mise en scène complète des personnages. D'une part part la photo représente des hommes et femmes gays formant une communauté qui n'existe pas encore dans l'histoire du mouvement LGBT. La photo est en effet un poster destiné à promouvoir la toute première « Pride » de New-York, qui a lieu en juin 1970. La photo représente donc un futur rêvé et imaginé, plus qu'une réalité[27]. Dans le même ordre d'idée de critique de la finalité de représentation du réel par la photographie, Tessa Boffin s'éloigne du cliché instantané saississant une réalité de l'instant au profit de mises en scène élaborées destinées à produire un imaginaire et des figures queers et lesbiennes mythiques et positives pour rendre visible les communautés BDSM lesbiennes de Londres alors que l'épidémie du sida fait rage dans les années 1980[28].

Julianna Hustable présente dans l'exposition Interfertility Industrial Complex: Snatch the Calf Back des portraits d'elle-même en tant qu'hybride croisée entre une humaine et une vache, afin de dénoncer le traitement médiatique des personnes trans[29], les portraits transpirant le bien-être et le plaisir[30]. Cette figure femme-vache inventée propose une perspective transfémine sur la reproduction qui s'éloigne des enjeux biologiques de genre et d'espèce, proposant une stratégie alternative aux constructions patriarcales et raciales[30].

Personnalités notables

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Expositions

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  • 1974 : Transformer: Aspects of Travesty, organisée par Jean-Christophe Ammann, Kunstmuseum de Lucerne[5].
  • 2022 : « A Queer Photo Archive », sur Jeu de Paume (consulté le ).
  • 2025 : My romantic ideal, curation par Slava Mogutin, New York[43],[44],[45].
  • 2026 : Åsa Johannesson — The Queering of Photography, Edinbourg, 2026[46].

Références

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  1. ↑ Johannesson 2024, p. 7.
  2. 1 2 (en-US) aperturewp, « How Pictures Can Shape an Essential History of Queer Life », sur Aperture, (consulté le )
  3. ↑ (en) « Queer Lens: A History of Photography (Getty Exhibitions) », sur Getty Exhibitions (consulté le )
  4. ↑ Camille Bois-Martin, « Pierre Molinier, un photographe obsédé par les jambes », sur Numéro, (consulté le )
  5. 1 2 « Pierre Molinier : « Un homme sans moralité » », sur Art Basel (consulté le )
  6. 1 2 (en-US) Aesthetics of Photography, « 'On Photography' by Susan Sontag | Summary and Exploration », sur Aesthetics of Photography, (consulté le )
  7. ↑ Samoyault 2015, p. 672.
  8. ↑ Anne Crémieux, Laurence Gervais, Léa Gouzy et Flore Prebay, « Cadrage Queer : photographier le corps queer dans l’espace urbain. Album photographique », sur journals.openedition.org (consulté le )
  9. ↑ (en) Susan Sontag, « Freak Show », The New York Review of Books, vol. 20, no 18,‎ (ISSN 0028-7504, lire en ligne, consulté le )
  10. ↑ (en) « Diane Arbus - Transvestite with a torn stocking, N.Y.C. - The Metropolitan Museum of Art » [archive du ], sur www.metmuseum.org (consulté le )
  11. ↑ « Diane Arbus, Une Plongée dans les Marges de l’Amérique », sur Artefields, (consulté le )
  12. ↑ Dunster 2024, p. 17.
  13. ↑ Sunil Gupta, Wish you were here : memories of a gay life, Yoda Press, coll. « Sexualities », (ISBN 978-81-906668-0-0)
  14. ↑ « Inde : la Cour suprême dépénalise l’homosexualité, une décision historique », Le Monde, 6 septembre 2018
  15. ↑ Hurst et Swope 2014.
  16. ↑ Hackett 2023.
  17. ↑ Léonie Orceau, « Les puissantes photos de Donna Gottschalk capturent l’intimité clandestine des lesbiennes dans une expo au BAL à Paris », sur Beaux Arts, (consulté le )
  18. ↑ Dunster 2024, p. 232-233.
  19. ↑ Marc Zinaman, « Cookie's Lover & Nan's Muse: Remembering The Life Of Sharon Niesp », sur Queer Happened Here: NYC, (consulté le )
  20. 1 2 3 Dunster 2024, p. 30-31.
  21. ↑ Encyclopaedia Universalis, Dictionnaire des Photographes : Les Dictionnaires d'Universalis, Encyclopaedia Universalis, (ISBN 978-2-341-00270-7)
  22. ↑ (en) Stephen Lucas, « Open contempt for generally accepted norms: an interview with Slava Mogutin », sur 3:AM Magazine (en), (consulté le ) (traduit par : Mépris ouvert pour les normes généralement acceptées : une interview avec Slava Mogutin).
  23. ↑ Dunster 2024, p. 17-18.
  24. 1 2 (en-US) Rachel Hahn, « An Insider’s Look Into the Hedonistic Style of East London’s Coolest Queer Parties », sur Vogue, (consulté le )
  25. ↑ Dunster 2024, p. 22-23.
  26. ↑ (en) Guido Mattia Gallerani, « In the Search of a Lost Photography: Appearances, Repressions and Censures of Henriette Barthes’ Picture in La Chambre claire », Between, Eds. A. Bibbò, S. Ercolino, M. Lino,,‎ (ISSN 2039-6597, DOI 10.13125/2039-6597/1579, lire en ligne Accès libre)
  27. ↑ Dunster 2024, p. 39.
  28. ↑ Dunster 2024, p. 43.
  29. ↑ Dunster 2024, p. 44-45.
  30. 1 2 (en) Lillian Wolf, « Juliana Huxtable's Cow-Woman; or, A Black Trans Femme Route Toward Pleasure », TSQ, vol. 10, nos 3-4,‎ , p. 247–264 (ISSN 2328-9252 et 2328-9260, DOI 10.1215/23289252-10900788, lire en ligne [archive du ], consulté le )
  31. ↑ Dunster 2024.
  32. ↑ (en) Dazed, « 10 photographers share their portraits of Britishness », sur Dazed, (consulté le )
  33. ↑ (en) « Capturing the characters of London’s queer nightlife with photographer Roxy Lee », sur www.itsnicethat.com (consulté le )
  34. ↑ Guénola Pellen, « Quand Hal Fischer décodait l’Amérique gay », sur Blind Magazine, (consulté le )
  35. ↑ (en-US) Wendy Vogel, « As an Artist and Organizer, Christopher Udemezue Connects Queer and Caribbean Communities », sur ARTnews.com, (consulté le )
  36. ↑ (en-GB) Charlotte Jansen, « Dean Sameshima review – did the neighbours really not know? The extreme LA sex clubs hidden in plain sight », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
  37. ↑ (en) Joe Lloyd, « Mahmoud Khaled – interview: ‘It’s a memorial dedicated to the people who cannot sleep’ », sur www.studiointernational.com (consulté le )
  38. ↑ Julien Hory, « Dans la chambre noire de Phyllis Christopher », sur Blind Magazine, (consulté le )
  39. ↑ (en-US) « Visual AIDS | Richard Sawdon Smith », sur Visual AIDS (consulté le )
  40. ↑ (en) Emily Andersen | LensCulture, « Politics in Portraiture: A Conversation With Emily Andersen - Photographs by Emily Andersen | Interview by Celia Graham-Dixon », sur LensCulture (consulté le )
  41. ↑ (en-US) aperturewp, « In Ghana, Visions of Queer Friendship and Love », sur Aperture, (consulté le )
  42. ↑ (en-GB) « Åsa Johannesson — The Queering of Photography », sur Stills (consulté le )
  43. ↑ Miss Rosen, « À travers la photographie queer, une représentation de l’amour et de la résistance », sur Blind Magazine, (consulté le )
  44. ↑ (en-US) L'Œil de la Photographie, « The LGBTQ+ Community Center : My Romantic Ideal », sur The Eye of Photography Magazine, (consulté le )
  45. ↑ (en-US) « My Romantic Ideal | BGSQD », sur Musée Magazine, (consulté le )
  46. ↑ (en-GB) « Åsa Johannesson — The Queering of Photography », sur Stills (consulté le )

Bibliographie

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Ouvrages

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Articles académiques

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  • (en) Tara Burk, « In Pursuit of the Unspeakable: Heresies’ “Lesbian Art and Artists” Issue, 1977 », WSQ: Women's Studies Quarterly, vol. 41, nos 3-4,‎ , p. 63–78 (ISSN 1934-1520, DOI 10.1353/wsq.2013.0098, lire en ligne, consulté le ).

Liens externes

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