Procès de Nicolae et Elena Ceaușescu
Nicolae Ceaușescu, président de la République socialiste de Roumanie depuis 1974, et son épouse Elena Ceaușescu, condamnés à mort à l’issue du procès du 25 décembre 1989.
Le procès de Nicolae et Elena Ceaușescu se tint le 25 décembre 1989 devant le Tribunal militaire exceptionnel, une cour martiale instituée à la demande du Conseil du Front de salut national, nouvel organe de pouvoir apparu au lendemain de la révolution roumaine de 1989.
À l’issue de cette procédure, Nicolae Ceaușescu, ancien président de la Roumanie et secrétaire général du Parti communiste roumain et son épouse Elena Ceaușescu furent condamnés à mort. La sentence fut exécutée dans la foulée de son prononcé.
Les principaux chefs d’accusation portaient sur le génocide, au motif que 60 000 personnes auraient présumément péri à Timișoara pendant la révolution[2]. Le bilan réel fut toutefois très inférieur, ne dépassant pas quelques centaines de victimes[3],[4],[5].
Ces accusations ne furent cependant pas vérifiées : le verdict avait été arrêté avant même l’ouverture du procès. La veille au matin, le général Victor Stănculescu avait en effet désigné un peloton de parachutistes chargé de procéder à l’exécution et choisi le lieu où celle-ci aurait lieu[2].
Nicolae Ceaușescu refusa de reconnaître la légitimité du tribunal, en soulignant l’absence de fondement constitutionnel et en affirmant que les autorités révolutionnaires participaient à un complot fomenté par l’Union soviétique[2].
L'arrestation
modifierLe 22 décembre 1989, en pleine révolution roumaine, Nicolae Ceaușescu et Elena Ceaușescu quittèrent en hélicoptère le siège du Comité central du Parti communiste roumain, à Bucarest. Ils étaient accompagnés de leurs proches collaborateurs Emil Bobu et Manea Mănescu. Après avoir fait route vers Snagov, ils en repartirent peu après en direction de Pitești[7].
À bord se trouvaient également deux membres de la Securitate, Florian Raț et Marian Rusu, ainsi que le copilote Mihai Ștefan et le mécanicien de bord Stelian Drăgoi. Au bout d’environ quarante-cinq minutes de vol, le pilote, Vasile Maluțan, déclara ne pas pouvoir poursuivre sa route : la fermeture de l’espace aérien roumain exposait l’appareil au risque d’être abattu par la défense antiaérienne. Il effectua alors un atterrissage d’urgence sur la route reliant Bucarest à Târgoviște, près de Găești.
Le couple arrêta ensuite la voiture conduite par le docteur Nicolae Decă, qui les conduisit jusqu’à Văcărești. Celui-ci avertit les autorités locales que les Ceaușescu tentaient de rejoindre Târgoviște [7] pour prendre la fuite.
Le dictateur et sa femme ont ensuite arrêté un autre chauffeur, Nicolae Petrișor, pour poursuivre leur voyage vers le chef-lieu du comté de Dâmbovița. En chemin, les Ceaușescu entendirent à la radio les dernières nouvelles de la révolution et dénoncèrent la tentative de coup d'État. Petrișor a emmené le couple dans un institut agricole près de Târgoviște, où ils ont été enfermés dans un bureau et arrêtés plus tard par des soldats de la caserne locale [2].
Mise en place du tribunal
modifierInformées de l’arrestation par le général Andrei Kemenici, commandant de la caserne 01417 où les Ceaușescu étaient détenus, les autorités durent décider de la suite à donner [2].
Le général Victor Stănculescu, dernier ministre de la Défense de Ceaușescu avant de rallier les révolutionnaires, souhaitait une exécution rapide. Cette position était également défendue par Gelu Voican Voiculescu, membre du Conseil du Front de salut national (CFSN). Ion Iliescu, président du CFSN, estimait, quant à lui, qu’un procès était au moins nécessaire [2],[3].
Le soir du 24 décembre 1989, Stănculescu transmit à Kemenici le code secret annonçant l’exécution du couple[8]. Par décret du CFSN[9], un tribunal militaire exceptionnel fut constitué. Il comptait dix membres, tous juges militaires[8],[10]. Le colonel Gică Popa en fut nommé président. Il se suicida par la suite, le 1er mars 1990, à la suite d’un épisode dépressif. Le procureur chargé de l’accusation était Dan Voinea[11].
Le tribunal comprenait également Ioan Nistor, Daniel Condrea, Corneliu Sorescu et Ion Zamfir. Parmi les personnes présentes figuraient Trifan Matenciuc et Mugurel Florescu, ainsi que les représentants du Conseil du Front de salut national Victor Stănculescu, Gelu Voican Voiculescu et Virgil Măgureanu. Le secrétaire était Jan Tănase. Le colonel Ion Baiu, cadreur, filma l’intégralité de la procédure avec une caméra vidéo Panasonic M7.
Chefs d’accusation
modifierLes accusations furent publiées dans le Monitorul Oficial, le journal officiel roumain, au lendemain de l’exécution[12]. . Elles étaient les suivantes :
- Génocide de 60 000 personnes.
- Subversion du pouvoir d’État par l’organisation d’actions armées contre le peuple et les institutions de l’État.
- Atteinte aux biens publics et destruction de ceux-ci, notamment par la dégradation ou la destruction de bâtiments et par des explosions en ville.
- Sabotage de l’économie nationale.
- Tentative de fuite à l’étranger, avec des fonds de plus d’un milliard de dollars déposés dans des banques étrangères.
Défense
modifierLe Conseil du Front de salut national désigna Constantin Lucescu et Nicu Teodorescu comme avocats du couple Ceaușescu. Lors de leur déplacement à Târgoviște, les avocats ne disposèrent que de dix minutes pour s’entretenir avec leurs clients. Dans l’espoir d’éviter la condamnation, Teodorescu leur suggéra d’invoquer la folie. Nicolae et Elena Ceaușescu refusèrent tous deux cette proposition, qu’ils jugèrent scandaleuse[13].
Procès
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Le procès fut bref : il dura environ une heure [14],[15],[16]. Ceaușescu fit valoir que le tribunal contrevenait à la Constitution de 1965 et que seule la Grande Assemblée nationale était habilitée à le destituer. Il avança également que la révolution constituait un coup d’État organisé par les Soviétiques[2].
Au cours du procès, il confia à son épouse qu’il était convaincu qu’ils seraient acquittés.
Nicolae et Elena Ceaușescu furent déclarés coupables de l’ensemble des chefs d’accusation, en dépit de l’absence de preuves[11].
À un moment de l’audience, leurs avocats abandonnèrent leur rôle de défenseurs et se rallièrent à l’accusation, allant jusqu’à réclamer la peine de mort[11].
Plusieurs irrégularités furent relevées au cours de la procédure :
- Le procès se déroula sans enquête préalable[17].
- Les accusés ne firent pas l’objet d’une expertise psychiatrique, pourtant requise par la loi[17].
- Ils ne furent pas autorisés à choisir leurs propres avocats[17].
- L’accusation de génocide ne fut jamais étayée. En 1990, quatre anciens collaborateurs des Ceaușescu reconnurent leur culpabilité pour complicité de génocide[3].
- Aucun dossier d’instruction ne fut présenté au tribunal[18].
- Les Ceaușescu furent accusés de détenir un milliard de dollars sur des comptes à l’étranger, mais ces fonds ne furent jamais retrouvés[11].
- Nicolae Ceaușescu refusa de reconnaître le tribunal. L’un de ses avocats estima alors qu’aucun appel ne serait interjeté[11].
- Le jugement prévoyait la possibilité d’un recours devant la Cour suprême. Toutefois, le couple fut fusillé quelques minutes après le prononcé de la sentence, rendant ce recours impossible[11],[17].
- Le décret instituant le tribunal fut signé par Ion Iliescu, dirigeant du CFSN, qui n’avait pas compétence légale pour le faire[19].
- La loi roumaine interdisait l’exécution d’une condamnation à mort dans les dix jours suivant son prononcé . Après l’exécution des Ceaușescu, la Roumanie abolit la peine capitale[20].
- Les dirigeants révolutionnaires soutenaient que l’élimination des Ceaușescu était nécessaire pour mettre fin aux attaques terroristes visant les nouvelles institutions. Aucune preuve ne fut cependant relevée de l’existence de cellules terroristes fidèles au dictateur[21].
- Iliescu aurait d’abord été réticent à faire exécuter la sentence immédiatement et aurait plutôt envisagé un procès quelques semaines plus tard[22]. Le général Stănculescu insista toutefois pour une exécution rapide, qu’il jugeait indispensable afin que l’armée reconnaisse l’autorité du Conseil du Front de salut national[23]. Après plusieurs heures de discussion, Iliescu céda à sa demande et signa le décret instituant le tribunal[23].
L’exécution
modifierAu terme du procès, Nicolae Ceaușescu déclara : « On aurait pu nous fusiller sans toute cette mise en scène »[11]. Il cita ensuite les deux derniers vers de l’hymne national roumain, Deșteaptă-te, române! : « Murim mai bine-n luptă, cu glorie deplină, decât să fim sclavi iarăși în vechiul nost’ pământ », soit : « Mieux vaut mourir au combat, dans la pleine gloire, que de redevenir esclaves sur notre terre ancestrale. »
Nicolae et Elena Ceaușescu furent fusillés peu après le procès, à 16 heures, le 25 décembre 1989[24],[8]. Le peloton, composé de membres d’élite du régiment de parachutistes, réunissait le capitaine Ionel Boeru, l’adjudant-chef Georghin Octavian et le sergent Dorin Marian Cârlan. Une centaine d’autres soldats s’étaient portés volontaires[25].
Les époux eurent les mains liées[15]. L’exécution devait initialement se dérouler en deux temps. Mais, à la demande d’Elena « Împreună am luptat, împreună murim » (« Nous avons combattu ensemble, nous mourrons ensemble »), le peloton décida de les fusiller simultanément. Alors qu’ils se tenaient face au peloton, Elena aurait crié : « Allez au diable ! », tandis que Nicolae entonnait L'Internationale [26].
Les soldats ouvrirent le feu dès que le couple fut placé contre le mur. Boeru tira trois rafales, atteignant l’ancien dictateur aux genoux et au torse et le tuant sur le coup. Il dirigea ensuite une dernière rafale vers Elena, qui s’effondra à sa droite, criblée de balles.
Cârlan oublia de mettre son fusil en mode automatique et ne tira qu’une fois ; Gheorghiu fit de même peu après.
L’exécution se déroula trop rapidement pour que le colonel Ion Baiu, chargé par le général Stănculescu de filmer le procès, puisse l’enregistrer intégralement. Alors que les Ceaușescu étaient conduits vers le lieu de l’exécution, un soldat arracha involontairement du pied, le câble d’alimentation de la caméra Panasonic M7, interrompant la prise de vues. L’enregistrement reprit environ une minute plus tard et ne montre que la fin de l’exécution[27].
Les images du procès furent diffusées en Roumanie le jour même, puis dans plusieurs pays occidentaux deux jours après l’exécution[28].
En 1990, un membre du Conseil du Front de salut national affirma que 120 balles avaient été retrouvées dans les corps des Ceaușescu[25].
En 1989, le Premier ministre Petre Roman expliqua à la télévision française que l’exécution avait été précipitée par la rumeur d’une possible attaque des forces restées fidèles au régime, qui auraient tenté de libérer le couple [24].
Les corps furent inhumés le 30 décembre 1989 au cimetière de Ghencea, à Bucarest. En 2010, ils furent exhumés afin de permettre leur identification[29].
Réactions
modifierEn 2009, Valentin Ceaușescu, fils aîné du dictateur, déclara que les révolutionnaires auraient dû tuer ses parents dès leur arrestation, le 22 décembre, puisqu’un véritable procès n’était pas nécessaire[30]. Après plusieurs déclarations évasives sur l’affaire, Ion Iliescu qualifia l’exécution de « honteuse, mais nécessaire »[31].
La même année, Stănculescu déclara à la BBC que le procès avait été « injuste, mais nécessaire », car l’autre issue aurait été que Ceaușescu soit lynché dans les rues de Bucarest[3].
Plusieurs pays, dont les États-Unis[24], critiquèrent les nouvelles autorités roumaines pour l’absence de procès public.
- ↑ Burakovski p. 273.
- 1 2 3 4 5 6 7 [1].Burakovski, p. 273.
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- 1 2 3 4 5 6 7 (RO) Grigore Cartianu, Nicolae şi Elena Ceauşescu: „Împreună am luptat, să murim împreună !”, Adevărul, 19 décembre 2009.
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- ↑ (RO) Gabriela Antoniu, Gen. C-tin Lucescu, despre procesul Ceaușestilor: Nu a existat niciun fel de dosar, Mediafax, 27 novembre 2019.
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- ↑ (en) « (EN) Ex-dictator Ceausescu is reburied, sur bbc.com, BBC News, 10 décembre 2010. URL consulté le 17 octobre 2019. », BBC News, 10 dicembre 2010
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Bibliographie
modifier- (RO) Adam Burakovski, Dictatura lui Nicolae Ceaușescu, 1965–1989 – Geniul Carpaților, Polirom, 2011 (ISBN 978-973-46-1963-4).
Articles connexes
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modifierLiens externes
modifier- (RO) « Transcription du procès de Nicolae et Elena Ceaușescu ».