Sabotage

au sens propre, action délibérée contre le matériel d'un adversaire

Le sabotage est l'action de détériorer, mettre hors d’usage volontairement et le plus souvent clandestinement, du matériel, des machines, des installations militaires ou civiles, ou de désorganiser et de compromettre le succès d'un projet, d'une puissance politique ou d'une entreprise.

Déraillement d'un train en Palestine à la suite d'un sabotage par des forces paramilitaires juives en 1946.

Périmètre

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Origines

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Une des premières apparitions du mot « saboter » que l'on puisse trouver est dans le Dictionnaire du Bas-Langage ou manières de parler usitées parmi le peuple de D'Hautel, édité en 1808[1]. On le retrouve aussi dans le Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré de 1873-1874[2],[N 1], mais c'est à la fin du XIXe siècle qu'il commence à être vraiment utilisé dans son sens actuel.

En 1894, Émile Pouget éditeur de l’hebdomadaire Le Père Peinard et syndicaliste français est inculpé d'association de malfaiteur et s'exile en Angleterre. Il y fréquente les syndicalistes anglais, car il est à la recherche de nouvelles méthodes d'action moins violentes que la pose de bombe, plus efficaces que les manifestations qui provoquent immédiatement leur répression, et plus simples à organiser que la grève générale[3]. Il y découvre le boycott (appelé à l'époque boycottage) et le Go canny : « à mauvaise paye mauvais travail ». Pouget renommera cette tactique sabottage (au début avec deux t) mot utilisé en argot des cordonniers pour désigner le travail mal fait (à coups de sabot), car il publie dans son hebdomadaire la description de cette tactique à travers les mots de son personnage Père Peinard, lui-même cordonnier[3].

En 1897, Émile Pouget, célèbre syndicaliste anarchiste, écrit dans Le Père Peinard « action de saboter un travail »[4], et, en 1911, il écrit l'ouvrage Le Sabotage qui commence par ces mots :

« Le mot « sabotage » n'était, il y a encore une quinzaine d'années qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté « comme à coups de sabots ». Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême syndical. »

— Émile Pouget, Le Sabotage, 1911, p. 3[5]

Lors de ce Congrès de Toulouse de 1897, une brochure intitulée Boycottage et sabottage[6] (avec deux « t ») est publiée, détaillant les modes opératoires du sabotage.

Conflictualité des définitions

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Pour l'historien Dominique Pinsolle, il est difficile de déterminer précisément les limites du sabotage ; il note en particulier que si certains dictionnaires, tels que celui de l'Académie Française ou le Larousse, y inclus des destructions, cette idée auraient scandalisé les militants du début du 20ème siècle[7]. Il souligne aussi que le patronat a imposé une définition du sabotage qui invisibilise sa violence, puisque les concepts de « sabotage de la bouche ouverte », utilisé pour désigner les fraudes des directions, « sabotage patronal » et « sabotage capitaliste » ont peu à peu disparus jusqu'à être invisibles au début du XXIe siècle[7].

Devant la pluralité des actions concrètes et pour souligner cette conflictualité, il propose ainsi de définir le sabotage comme le fait de « s'écarter de la norme patronale du travail bien fait »[7].

Sabotage économique

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Les attitudes contre-productives ou le sabotage des moyens de production sur le lieu de travail existent sans doute depuis que le travail existe, mais on n'en retrouve vraiment trace qu'avec les débuts de la Révolution industrielle[8]. Les modes d'actions varient au cours de « chaque phase de reconfiguration du monde industriel »[9].

Conflit industriel des luddites au Royaume-Uni

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Au début du XIXe siècle, au Royaume-Uni, face à l'accélération de l'industrialisation, des artisans du textile refusent l'exploitation du nouveau système capitaliste. En 1811, à Nottingham, ils manifestent, mais sont sévèrement réprimés par les militaires. Il s'ensuit une destruction de machines et des usines sont incendiées. Le conflit s'étend et se radicalise rapidement, jusqu'à ce qu'en 1812 les artisans tentent de faire voter une loi, qui ne sera finalement pas adoptée. Le conflit larvé continuera quelques années puis s'essoufflera, les métiers des artisans luddistes ayant quasiment disparu à l'approche de 1820[10].

Pour Dominique Pinsolle, le luddisme, par sa destruction totale des machines permettant le travail, n'est pas une forme de sabotage mais une typologie d'action à part[7].

Théorisation du ralentissement

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Le , les dockers de Glasgow se mettent en grève afin d'obtenir une revalorisation salariale. Cette grève est organisée par le Syndicat national des travailleurs des docks (en) (NUDL), fondé par Edward McHugh (en)[11]. Face à l'embauche de briseurs de grèves, celle-ci prend fin dès le . Toutefois, McHugh innove dans l'action syndicale en invitant les anciens grévistes expérimentés à travailler aussi mal que les nouvelles recrues ; en quelques jours, le patronat cède et accorde les augmentations de salaire[11].

McHugh continue la théorisation du ralentissement du travail ou « ca'canny », en retournant les armes théoriques du patronat contre lui. Si à Glasgow l'idée de travailler aussi mal que les nouvelles recrues était inspirée de l'affirmation insistance, par la direction, que celles-ci « travaillaient aussi bien » que les anciens, il conçoit ensuite le ca'canny comme une manière d'appliquer la loi de l'offre et de la demande à la qualité du travail fourni en adaptant celle-ci au prix payé par les employeurs[11]. La grève du zèle devient ainsi un mode d'action officiel du NUDL à partir de 1891[11].

Médiatisation par les garçons coiffeurs de Paris

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Avis - Le public est prévenu que les salons de coiffure de l'arrondissement seront fermés le dimanche, à 2 heures, et la semaine, à 8 heures du soir (samedi excepté). Tout client retardant la fermeture sera écorché. Un groupe d'ouvriers coiffeurs.
Rapport des affiches des garçons coiffeurs dans L'illustration du 20 juillet 1901

Au tournant du XXe siècle, le sabotage est discuté au sein des instances syndicales, en particulier la CGT, sans être forcément mise en place ; la direction du syndicat y est favorable, sans que la base ne mette réellement la stratégie en pratique[12].

En juillet 1901, les garçons coiffeurs parisiens, qui militent activement pour la réduction de la durée de journée du travail et la mise en place du repos hebdomadaire, réalisent une action grandement médiatisée : ils affichent, dans le 9ème arrondissement de Paris, des messages indiquant que le non-respect des horaires vaudra d'être écorché[12]. Outre cette communication, les coiffeurs, comme les bouchers, pratiquent le badigeonnage, qui consiste à recouvrir de goudron, potasse ou vitriol des devantures de boutiques de patrons aux pratiques douteuses. La mobilisation aboutit à la loi sur le repos hebdomadaire le [12]. Ce ne sont pas les militants eux-mêmes qui revendiquent ces actions comme relevant de sabotages, mais la presse qui les réinterprète a posteriori comme tels[12].

Sabotage pour éviter le recours aux briseurs de grève

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Caricature d'Adrien Barrère parue dans Fantasio du représentant Amédée Bousquet versant du pétrole dans le pain

Le , Amédée Bousquet publie dans La Voix du peuple un appel incitant à accompagner les grèves du sabotage afin d'éviter que le patronat puisse avoir recours à des briseurs de grève ; cette prise de position provoque une vive indignation médiatique[12]. En particulier, la propagande anti-sabotage commence à l'associer à la violence, au crime et à la mise en danger du consommateur[12]. Des caricatures représentent ainsi Bousquet en train d'empoisonner le pain, tandis que d'autres affirment, sans preuve, y avoir retrouvé du verre pilé[12]. La position des garçons coiffeurs est encore plus caricaturée, le Temps publiant en une le que « notre barbier nous coupera le cou pour obtenir deux jours de repos par semaine »[12].

Pour Dominique Pinsolle, cette diabolisation du sabotage fait partie d'une campagne médiatique diffamatoire par association contre la SFIO et notamment Jean Jaurès[13]. Selon lui, cette campagne est d'autant plus efficace qu'elle correspond à l'augmentation des préoccupations concernant l'hygiène des produits alimentaires ainsi qu'à l'émergence des consommateurs comme groupe social à protéger[13].

Les troupes lors de la manifestation du à Paris.

La panique morale est telle qu'au , la préfecture de police se prépare, pour la manifestation, à ce que les manifestants, en particulier terrassiers, boulangers, épiciers et coiffeurs, s'adonnent au « sabotage », c'est-à-dire au meurtre[13]. Plus tard, ce sont une série de vols au Louvre qui se voient qualifiés par Franc-Nohain, sans aucune preuve, d'action de sabotage par les gardiens du musée[13]. Le , c'est l'explosion accidentelle du Iéna à Toulon qui est accusée de sabotage[13]. La police, toujours, accuse en 1908 les syndicats de violence physique, notamment envers les non-grévistes ou les policiers en manifestation, à nouveau sans preuve[13].

Plus généralement, toute action qui n'est pas une grève se voit qualifiée de sabotage, comme lorsque les employés de commerce parisiens qui, en parallèle d'une manifestation, entre dans des boutiques pour monopoliser le temps du personnel sur place sans toutefois rien n'acheter[13].

En 1909, Victor Griffuelhes prend position contre la violence physique, affirmant que celle-ci ne pouvait pas relever du sabotage[13]. Il renverse l'accusation de présence de verre pilé dans le verre, affirmant que celle-ci viendrait de tactiques contre-révolutionnaires de la police ou du patronat[13]. Griffuelhes, comme plus tard, en 1912, les ouvriers du bâtiment réunis en concret, limitent le sabotage à bien effectué son travail, mais simplement très lentement[13].

Dénonciation du sabotage patronal

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Couverture de l'Assiette au beurre du 25 mai 1907 dénonçant le sabotage patronal

En 1906, Amédée Bousquet dénonce un ensemble de fraudes patronales comme relevant du sabotage, notamment dans la fabrication du pain, des gateaux, du beurre et du vin[14].

Cas de sabotage par les propriétaires des machines

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Il arrive que le sabotage soit commis par la direction de l'entreprise, afin d'empêcher, lors d'une liquidation, que les machines soient rachetées par des concurrents. Ce fut notamment le cas des machines de l'usine à papier de Docelles en 2014[15].

Sabotage en temps de guerre

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Dans le domaine militaire, le mot est employé pour décrire l'activité d'un individu ou groupe indépendants (tels qu'un agent étranger ou un résistant), en particulier lorsque les actes de sabotage ont comme conséquence la destruction ou l'endommagement d'un service productif ou essentiel, tel que les équipements, usines, services publics ou aires de stockage tel l'explosion de Black Tom en 1916[16].

Seconde Guerre mondiale

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Chemins de fer

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À partir de 1941, de nombreux cheminots de la SNCF, le plus souvent membres du PCF clandestin, vont désorganiser le trafic et immobiliser des trains un peu partout en France. Jean-Marie Teuroc est l'un d’eux, il invente divers procédés de sabotage vite repris par d'autres cheminots[17].

Mur de l'Atlantique

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Dans le cadre de la construction du Mur de l'Atlantique entre 1942 et 1944 et autres ouvrages défensifs, de nombreux ouvriers passés par le STO étaient en fait des saboteurs souvent formés par la Surveillance du Territoire (Ancêtre de la DST) ou la Compagnie des Travaux ruraux. Leur principale action était par exemple de mettre du sucre dans le béton afin de le rendre friable, ou de l'eau dans le gazole des machines.

Manuel de sabotage

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En 1944, le bureau des services stratégiques (OSS) des États-Unis, publie un « Manuel de sabotage simple sur le terrain ».

Représentations

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Publicité pour le film La Cinquième Colonne, 1942

Pour Dominique Pinsolle, la figure du saboteur se situe entre le militant, qu'il dépasse par son audace y compris en ne respectant pas la loi, et le terroriste, puisque le sabotage n'est associé ni à la terreur ni à la violence physique[7]. Cette position intermédiaire n'empêche pas les interprétations divergentes, entre « fascinant technicien de la subversion » et « extrémiste inconscient »[7].

En particulier, il remarque que le sabotage ouvrier, pourtant le plus ancien historiquement, est invisibilité d'une part par le sabotage étatique, popularisé en particulier par les films d'Hitchcock Agent secret et Cinquième Colonne et d'autre part par les actions militantes spectaculaires, notamment le piratage[7].

Il note aussi que le sabotage est parfois à tord perçu comme primitif, c'est-à-dire ne relevant pas d'une tactique collective décidée et construite, mais de l'expression instinctive, individuelle, et émotionnelle d'une frustration[7]. Cette lecture vient à la fois de penseurs marxistes[7] et conservateurs[12]. Ainsi, en 1901, Maurice Spronck associe les saboteurs à la sauvagerie et la folie, les comparant de manière raciste aux Papou[12].

Notes et références

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  1. ↑ Saboter : Populairement. Faire vite et mal. Saboter de l'ouvrage.

Références

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  1. ↑ D'Hautel 1808, p. 325 [réf. incomplète]
  2. ↑ Littré 1873-1874, p. 1790 [réf. incomplète]
  3. 1 2 Josef Ulla, « Le sabotage comme arme politique », L'empaillé, no 21,‎ , p. 30-31
  4. ↑ Pouget 1976, p. 53
  5. ↑ Pouget 1911, p. 3.
  6. ↑ Confédération générale du travail (France) Congrès national (03 ; 1897 ; Toulouse) Auteur du texte, Boycottage et sabottage : rapport de la commission du boycottage au Congrès corporatif tenu à Toulouse en septembre 1897, (lire en ligne)
  7. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Dominique Pinsolle, « Introduction », dans Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), p. 7-16
  8. ↑ Dominique Pinsolle, « Du sabotage comme tactique syndicale » : « Extrait de son introduction à "Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), Dominique PINSOLLE, Agone, 2024 »
  9. ↑ Lamoureux Samuel, « Penser le sabotage à l’ère du capitalisme numérique », Réseaux, vol. 1, no 231,‎ , p. 137-165 (DOI 10.3917/res.231.0137, lire en ligne)
  10. ↑ Bourdeau et Vincent 2006.
  11. 1 2 3 4 Dominique Pinsolle, « Naissance d'une tactique : Le ca'canny ou l'art de ne pas se fouler », dans Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), p. 20-28
  12. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Dominique Pinsolle, « Passer à l'acte : portée et limite du sabotage dans les années 1900 : Du badigeonnage au sabotage du pain », dans Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), p. 55-68
  13. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Dominique Pinsolle, « Passer à l'acte : portée et limite du sabotage dans les années 1900 : Derrière le sabotage : le développement du syndicalisme révolutionnaire », dans Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), p. 68-80
  14. ↑ Dominique Pinsolle, « Passer à l'acte : portée et limite du sabotage dans les années 1900 : Du sabotage partout ? », dans Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), p. 80-91
  15. ↑ « Les casseur pètent la forme », Le Canard enchaîné, no 5061,‎ , p. 1 (lire en ligne).
  16. ↑ Karnoutsos 2002.
  17. ↑ Molinari 1996, p. 31-32 [réf. incomplète].

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Bibliographie

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Ouvrages

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Voir aussi

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