Types de texte du Nouveau Testament
En critique textuelle du Nouveau Testament, un type de texte est un groupe de témoins dont le texte s'accorde davantage entre eux qu'avec celui des autres témoins[1]. Ces témoins sont les manuscrits grecs, mais aussi les versions anciennes et les citations des auteurs chrétiens[2].
On distingue traditionnellement quatre types : le texte alexandrin, le texte occidental, le texte césaréen et le texte byzantin, ce dernier étant le plus tardif[3]. Kurt et Barbara Aland ne tiennent pour établis que l'alexandrin, le byzantin et le texte du Codex Bezae. Les types occidental et césaréen restent pour eux des hypothèses[4].
L'usage de regrouper les témoins remonte au XVIIIe siècle[5]. Il permet de ramener une tradition trop abondante et trop mêlée à quelques unités[6]. La notion est aujourd'hui discutée. Elle n'a pas de définition admise[7], et les éditeurs de l'Editio Critica Maior ont renoncé à l'employer[8]. Eldon J. Epp en a proposé la principale défense, sous le nom de clusters[2].
Histoire de la notion
modifierClasser les témoins pour les peser
modifierEn 1707, l'édition du Nouveau Testament grec de John Mill publie quelque trente mille variantes[9],[10]. Le texte de référence est alors le Textus receptus, issu du texte grec d'Érasme[11]. On le tient pour la parole inspirée de Dieu jusque dans le détail[12].
Johann Albrecht Bengel (1687-1752) est un piétiste attaché à l'inspiration plénière de la Bible. Les variantes publiées par Mill troublent sa foi, et il décide d'étudier la transmission du texte. Il en conclut qu'elles sont moins nombreuses qu'on aurait pu l'attendre et qu'elles n'ébranlent aucun article de la doctrine évangélique[10]. On le traite pourtant en ennemi des Écritures[13]. Le même soupçon frappe Johann Jakob Wettstein, déposé de son pastorat en 1730 : on voyait dans ses travaux une préparation à nier la divinité du Christ[13].
Pour Bengel, les témoins doivent être pesés et non comptés. Il les répartit en deux « nations ». La nation asiatique, issue de Constantinople, regroupe les manuscrits les plus récents. La nation africaine comprend deux tribus, représentées par le Codex Alexandrinus et par la vieille version latine[14]. On y reconnaît déjà les types byzantin et alexandrin[15].
Bengel juge la famille africaine plus ancienne et généralement meilleure, mais pas infaillible. La situation la plus sûre est pour lui celle où les deux familles s'accordent. Jan Krans et An-Ting Yi relèvent que ce principe affaiblit la théorie elle-même. Bengel l'a d'ailleurs bâtie quand seul le Codex Alexandrinus pouvait être rattaché avec certitude à la famille africaine[15].
Bengel ne touche pas pour autant au texte imprimé. Dans son édition de 1734, il ne retient que des leçons déjà publiées, sauf dans l'Apocalypse, et indique ses préférences hors du texte[14],[15].
La répartition en « nations » et en « familles » est la première forme de ce qu'on appellera les types de texte. Le terme lui-même ne s'impose qu'après le milieu du XXe siècle[5]. Peter J. Gurry explique la longévité de ces regroupements par deux traits du Nouveau Testament grec. Ses témoins sont trop nombreux pour être examinés un à un. Ils sont aussi contaminés : des manuscrits ont été copiés sur plusieurs modèles, ce qui empêche de les ordonner en un arbre généalogique[6]. Faute de pouvoir relier les manuscrits entre eux, on relie des groupes, et quelques groupes suffisent à résumer la masse des témoins[16].
Du groupe à la recension
modifierJohann Salomo Semler (1725-1791), souvent présenté comme le père du rationalisme allemand, reprend le classement de Bengel. Il rattache le groupe asiatique à une recension due à Lucien d'Antioche au début du IVe siècle, et le groupe africain à Origène. Il répartit ensuite les manuscrits en trois recensions, alexandrine, orientale et occidentale. Les témoins plus tardifs mêlent, selon lui, ces trois recensions[17].
Semler est le premier à appeler « recensions » des groupes de témoins. Au sens propre, le mot désigne pourtant le résultat d'un travail critique délibéré, mené par un éditeur. Il est souvent employé de façon plus lâche, comme synonyme de famille[18].
Son élève Johann Jakob Griesbach (1745-1812) reprend ce cadre[19]. En 1774, il répartit à son tour les témoins en trois recensions. Deux sont anciennes, l'alexandrine et l'occidentale. La troisième, dite constantinopolitaine, est plus récente et dérive des deux premières[20],[21]. Kurt et Barbara Aland notent que ces trois formes sont encore celles dont on parle aujourd'hui, mais que Griesbach les doit à Semler, lui-même tributaire de Bengel[9].
Pour Griesbach, ranger les manuscrits grecs, les versions et les citations patristiques dans ces recensions permet d'identifier le texte authentique. Dans sa deuxième édition, en 1796, il renonce à rattacher chaque recension à une figure historique. Le mot perd alors une partie de son sens traditionnel et devient un terme technique[20].
Le classement a des conséquences sur le texte imprimé. Griesbach est le premier en Allemagne à s'écarter du Textus receptus en de nombreux endroits[22], même si ce texte reste la base de sa reconstruction[20]. Metzger et Ehrman relèvent qu'il s'est parfois laissé égarer par une application trop mécanique de son système de recensions[22].
Le texte « neutre » de Westcott et Hort
modifierEn 1881, Brooke Foss Westcott et Fenton John Anthony Hort publient The New Testament in the Original Greek. Hort en expose les principes dans le second volume[23]. Pour eux, on ne juge bien une leçon qu'en connaissant les documents qui la portent, et donc leur histoire : leurs liens de descendance et de parenté[24].
Ils distinguent quatre types de texte[25]. Le texte syrien, le plus récent, serait issu d'une révision du IVe siècle soucieuse de clarté et d'exhaustivité. C'est de lui que dérive le Textus receptus[25]. Le texte occidental, très ancien, se signale par son goût de la paraphrase[26]. Le texte alexandrin se reconnaît à des retouches de langue et de style[27]. Le texte « neutre », représenté surtout par le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus, serait le plus proche des autographes. Quand ces deux manuscrits s'accordent, leur leçon doit être tenue pour vraie, sauf forte raison interne contraire. Metzger et Ehrman relèvent que le nom de « neutre » préjuge de la réponse[27].
Le classement sert d'abord à écarter. Le texte syrien combine des leçons présentes dans des formes plus anciennes. Il en dérive donc, et ses leçons propres peuvent être rejetées[16]. Selon Metzger et Ehrman, les spécialistes voient dans cette démonstration l'un des principaux apports de Westcott et Hort[28].
Le texte « neutre », lui, n'a pas survécu sous ce nom. Lié à l'Égypte, et jugé trop optimiste, il est devenu le texte « alexandrin »[29]. Pour Kurt et Barbara Aland, il n'existe pas de texte neutre : chaque manuscrit du Nouveau Testament porte un « texte vivant ». Ils rappellent aussi que Westcott et Hort ne disposaient d'aucun témoin direct antérieur au IVe siècle[30].
Hort écarte l'idée d'une falsification doctrinale. Même parmi les leçons certainement fautives, il ne voit aucun signe d'altération délibérée du texte à des fins dogmatiques. Les changements qui en ont l'apparence relèvent selon lui de la paraphrase et trahissent la témérité, non la mauvaise foi. La seule exception connue est la mutilation des livres par Marcion à l'usage de ses disciples[31]. Hort admet en revanche que des préférences doctrinales ont souvent guidé le choix entre des leçons déjà existantes[32].
La défense du texte reçu
modifierLe rejet du Textus receptus inquiète une partie de l'Église. John William Burgon (1813-1888), doyen de Chichester, attaque à la fois la révision anglaise de la Bible parue en 1881 et le texte grec de Westcott et Hort, dans The Revision Revised (1883)[33]. Son argument est d'abord théologique. Si l'Écriture est inspirée par l'Esprit saint, Dieu n'a pas pu laisser son texte se corrompre gravement. Le texte reçu, en usage dans l'Église depuis des siècles, ne peut donc pas appeler une révision aussi radicale[33].
Burgon préfère les leçons de la majorité des témoins tardifs. Il tient le Sinaiticus, le Vaticanus et le Codex Bezae pour les copies les plus corrompues[34]. Il invoque la providence de Dieu, qui aurait préservé de ces leçons les éditeurs du texte imprimé, d'Érasme aux Elzevier[35]. Cette providence a aussi donné à l'Église environ mille copies des Évangiles, une vingtaine de versions et une foule de Pères. Il juge donc arbitraire d'en privilégier deux manuscrits[36].
Metzger et Ehrman estiment que Burgon n'a pas saisi la force de la méthode généalogique, qui montre le caractère secondaire d'un texte fait de leçons combinées[37]. Sa position est reprise au XXe siècle par des défenseurs du texte majoritaire, pour qui Dieu a préservé la pureté du texte sous-jacent à la Bible du roi Jacques[38]. Maurice Robinson et William Pierpont reconnaissent eux-mêmes ce présupposé théologique[39].
Notes et références
modifier- ↑ Gurry 2025, p. 450.
- 1 2 Gurry 2025, p. 453.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 306-307.
- ↑ Aland et Aland 1989, p. 67.
- 1 2 Gurry 2025, p. 447.
- 1 2 Gurry 2025, p. 447-448.
- ↑ Gurry 2025, p. 459.
- ↑ Gurry 2025, p. 451.
- 1 2 Aland et Aland 1989, p. 9.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 158.
- ↑ Krans et Yi 2025, p. 412.
- ↑ Aland et Aland 1989, p. 11.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 160.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 159.
- 1 2 3 Krans et Yi 2025, p. 404.
- 1 2 Gurry 2025, p. 448.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 161-162.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 161.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 165.
- 1 2 3 Krans et Yi 2025, p. 406.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 166.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 167.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 175.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 176.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 177.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 178.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 179.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 180.
- ↑ Krans et Yi 2025, p. 410.
- ↑ Aland et Aland 1989, p. 14.
- ↑ Westcott et Hort 1882, p. 282-283.
- ↑ Westcott et Hort 1882, p. 283.
- 1 2 Metzger et Ehrman 2005, p. 181.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 182.
- ↑ Burgon 1971, p. 238.
- ↑ Burgon 1971, p. 338.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 181-182.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 218-219.
- ↑ Metzger et Ehrman 2005, p. 219.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- (en) Kurt Aland et Barbara Aland (trad. Erroll F. Rhodes), The Text of the New Testament : An Introduction to the Critical Editions and to the Theory and Practice of Modern Textual Criticism, Grand Rapids, Eerdmans, , 2e éd. (ISBN 978-0-8028-4098-1)
- (en) John William Burgon, The Revision Revised : Three Articles Reprinted from the Quarterly Review, New York, Dover Publications, (1re éd. 1883)
- (en) Peter J. Gurry, « Text-Types and the Coherence-Based Genealogical Method », dans Sidnie White Crawford et Tommy Wasserman (dir.), The Oxford Handbook of Textual Criticism of the Bible, New York, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-758131-5), p. 446-462
- (en) Jan Krans et An-Ting Yi, « The History of New Testament Textual Criticism », dans Sidnie White Crawford et Tommy Wasserman (dir.), The Oxford Handbook of Textual Criticism of the Bible, New York, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-758131-5), p. 395-418
- (en) Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament : Its Transmission, Corruption, and Restoration, New York / Oxford, Oxford University Press, , 4e éd. (ISBN 978-0-19-516122-9)
- (en) Brooke Foss Westcott et Fenton John Anthony Hort, The New Testament in the Original Greek, Introduction, Appendix, Cambridge / Londres, Macmillan,