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Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa est un ouvrage biographique publié en 1954 publié par Mary Felice Smith à partir d'une série d'entretien réalisé auprès d'une femme haoussa d'environ soixante dix ans appelée Baba (1877-1951)[1]. Ces entretiens ont eu lieu dans le cadre d'une mission de terrain anthropologique durant laquelle Mary Felice Smith accompagnait son mari, l'anthropologue Micheal Garfiel Smith, celui-ci a ensuite contribué à contextualiser le contexte culturel des Haoussas[2].

La réimpression de 1981 comprend une préface de l'anthropologue sociale Hilda Cooper[1]. Une partie de ce livre a été incluse dans le recueil de littérature anthropologique de 1992, Fille de l'Afrique[3] .

Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa constitue un témoignage rare sur la vie des femmes dans la société haoussa musulmane au début du XXe siècle et un témoignage indispensable dans l’étude de la littérature orale subsaharienne. L'autobiographie de Baba de Karo aborde d'innombrables sujets: la famille, les rituels touchant aux mariages, la polygamie, le mariage,les « mariages-aumônes », la vie conjugale dans la concession d'un Mallem, les devoirs d'une femme, les naissances, les amies de cœur, les amitiés rituelles, l'esclavage, les esclaves, la maternité, l'accouchement, l'adoption des enfants, les querelles entre individus et les disputes familiales, la prostitution, etc[4][1].

Présentation de Baba

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Baba de Karo (1877-1951) est connue pour son récit de vie recueilli par l'anthropologue Mary Felice Smith, il constitue l'un des rares témoignages directs sur la condition féminine et les transformations sociales en pays haoussa au tournant du XXe siècle[4].

Née en 1877 à Karo (territoire de l’ancien royaume du Kanem-Bornou) dans une famille musulmane ayant plusieurs esclaves cultivant les terres du domaine familial. Baba a été témoin de la période du Califat de Sokoto et a connu son pays avant qu’il ne soit inféodé par les Britanniques. Elle a connu de nombreux basculements dont la fin du trafic et de la mise en esclavage opérée par les Anglais. Elle dit cependant que cela a peu changé et influencé les hiérarchies et les usages. Pour illustrer l’absence de changement vis-à-vis de l’esclavage, elle dit :« Autrefois, on battait beaucoup les garçons, mais aujourd'hui, ça ne se fait presque plus: dans le temps, un garçon ne pouvait s'enfuir de chez lui par crainte des guerres et des marchands d'esclaves[5] ».

Son père, fermier et maître coranique avait une place importante. Du fait de la fonction de son père , l’islam a eu une place importante dans sa vie. Issue d’un milieu musulman traditionnel, elle grandit dans une société fortement structurée par les hiérarchies sociales et les normes religieuses. Elle se marie jeune comme c’est la norme dans sa communauté et connaît plusieurs unions dans sa vie (4 mariages[2],[4]).

Au cours de sa vie, Baba a connu la maltraitance infantile (commise par sa grand-mère), la vie dans un foyer polygame, les guerres, le mariage, le divorce, la colonisation ou encore l’abolition de l’esclavage[6]. Cependant, « elle raconte l’histoire d’une vie heureuse, active et bien remplie[4] ».

Sa vie est passée à la postérité grâce au livre de Mary Felice Smith, Baba of Karo, A Woman of the Muslim Hausa.

L’ouvrage Baba of Karo

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Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa est un ouvrage anthropologique de Mary Felice Smith (née Morisson) publié en 1954 par la Yale University Press. Il sera traduit en français en 1969 chez Plon dans la collection « Terre humaine » (c’est un gage de prestige scientifique en France, dirigé par J. Malaurie) sous le titre Baba de Karo. L’autobiographie d’une musulmane haoussa du Nigeria[7].

Mary Felice Smith avec le titre de l'ouvrage met en avant quatre choses : Baba est une femme, musulmane, hausa et de Karo. Cependant, dès l'introduction page 17, on comprend que cela est plus complexe. Baba ainsi que Mary et Micheal Smith montrent la complexité de l’identité haousa : "The text records the life story of Baba, a Hausa woman who lived in the Nigerian states of Kano and Zaria, between approximately 1890 and 1951. As she tells us, her fathers and their fathers before them were Kanuri (also called Barebare) people from Kukawa [...]But despite her Kanuri descent, Baba says time and again that she is a Hausa woman[8],[9]". Elle est kanuri (origine ancestrale) mais se désigne comme haussa. Bien que ses ancêtres paternels soient d’origine kanuri, venus de Kukawa dans le Bornou, elle se définit avant tout comme une femme hausa, montrant ainsi que l’identité hausa repose autant sur l’appartenance culturelle et linguistique que sur l’origine ethnique.

Cet ouvrage scientifique est l’autobiographie de Baba. Cette dernière y raconte son histoire à Mary Felice Smith qui recueille et organise son témoignage[2].

Avec Michael Garfiel Smith, son époux et partenaire de recherche, ils se sont rendus au Nigeria afin d’y mener un travail de terrain[10]. C’est dans ce cadre qu’ils ont rencontré Baba. Mary Felice Smith va y travailler l’infra-social et l’intime tandis que Michael Garfield Smith, son époux, se concentre sur le contexte. Il a rédigé la partie contextualisation de l’ouvrage et a explicité le contexte culturel haoussa[2].

Le recueil du témoignage et l’enquête de terrain ont été faits avant l’obtention du doctorat de M. G. Smith en 1951[11]. Cette année est également marquée par la mort de Baba, soit quelques années avant la publication de l’ouvrage (1954).

Le récit de Baba constitue un témoignage rare sur la vie des femmes dans la société haoussa musulmane au début du XXe siècle et est un témoignage indispensable dans l’étude de la littérature orale subsaharienne[4].

Cet ouvrage se distingue en raison de la précision du témoignage qu’il recueille. Baba revient sur sa vie et également sur celle des femmes qui l’entoure. Ce livre contient l’écriture des récits de vie d’une femme à une période où la plupart des femmes disparaissaient sans pouvoir laisser de traces écrites, cela illustre l’importance de cet ouvrage anthropologique[1].

Dans l’ouvrage, Baba aborde de nombreuses thématiques telles que : le mariage, la vie conjugale, la polygamie, les devoirs d'une femme, les naissances, la place des enfants, les liens intergénérationnels, les esclaves, les castes, les différents types d’amitiés, l'adoption, les querelles entre individus et les disputes familiales, la prostitution, les parentés de plaisanteries, la mémorisations des généalogies, etc… Ces thèmes sont issus de la compilation des récits oraux de Baba traduits ou non par M. F. Smith[2][1][4].  

Thématiques principales de l’ouvrage

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Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa est un témoignage rare portant sur la société musulmane haoussa des 19e et 20e siècle. L'ouvrage fait référence dans le milieu académique pour la diversité des thématiques qu’il aborde : les femmes en contexte colonial, les mémoires, l’identité culturelle, la transmission, la tradition orale, la vie quotidienne, les activités familiales, l’organisation sociale, les relations de genre, l’éducation des filles, la polygamie, la place et le rôle des enfants, la culture et les pratiques traditionnelles haoussa, l’esclavage, la question de la religion et des spiritualités, la prostitution…[1]

Le témoignage de Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa offre un point de vue féminin sur ces nombreux thèmes. Elle raconte non seulement sa propre histoire mais également celle des autres femmes, ce qui enrichit la compréhension des dynamiques sociales dans la culture et le monde haoussa[4].

La place des femmes : L’ouvrage présente de manière détaillée la vie des femmes au sein de la société haoussa. Elles sont dépeintes comme des figures essentielles dans les structures familiale, sociale et communautaire. Elles ont la charge de la gestion du foyer. Elles sont responsables de la  préparation des repas et de l'éducation des enfants. De plus, elles sont très actives socialement et participent notamment à l’organisation des festivités et contribuent à l'économie locale par la vente de produits principalement alimentaires ainsi qu'au travail aux champs[2]. Bien que souvent cantonnées à des rôles traditionnels, elles possèdent une certaine autonomie et un pouvoir économique ce qui leur permet de naviguer dans un monde dominé par les hommes[7].

La fille, la femme, l’épouse et la mère :  Baba en tant que femme raconte ce qu’est être une fille, une femme et une épouse dans la société haoussa. Les femmes sont filles, mères et/ou épouses. Elle vivent souvent dans les concessions familiales[12] et "plus un mari est affluent, plus il a tendance à exiger de ses femmes qu'elles vivent confinées dans leur concession avec leurs enfants[4]". Les mères enseignent à leurs filles les compétences nécessaires pour devenir de futures bonnes mères et épouses (p.54)[1]. Ce rôle de transmission des traditions culturelles est crucial pour la continuité des pratiques au sein de la communauté. Bien que n'ayant jamais eu d'enfant, Baba revient, à travers ses souvenirs, sur la vie des mères qui l'ont entourée. Son témoignage est son héritage. Il fait office d'héritage culturel et de transmission des coutumes. Par lui, elle transmet des traditions, us et coutumes du monde haoussa qu’elle aurait dû transmettre à sa descendance si elle en avait eu une.

Les enfants et leur éducation : Dans Baba of Karo : A Woman of the Muslim Hausa, il est également question de l’importance de l’éducation des enfants au sein de la communauté. Les enfants sont impliqués dans diverses activités traditionnelles. Page 51 et 54[1], elle raconte que les enfants participent à diverses activités traditionnelles comme la vente de produits alimentaires tels que les gâteaux de haricots et de maïs sur les marchés. Ils aidaient également leurs mères dans les tâches ménagères et domestiques comme le broyage des grains et la préparation des repas. De plus, par les liens qu’ils tissent entre eux notamment en jouant ensemble et en participant aux festivités des mariages, ils développent alors un sentiment d'appartenance qui leur permet de s'intégrer dans la culture haoussa et de comprendre l'importance des traditions au sein de leur communauté. Les enfants ont une vie sociale active et font pleinement partie de la société. Ils sont valorisés.

Les rôles des grands-parents : Dans Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa, Mary Felice Smith analyse leurs rôles et explique que les enfants ne dépendent pas exclusivement de leurs parents biologiques sur le plan du soutien et de la stabilité  émotionnelle. Les grands-parents sont les confidents, les garants des us et coutumes ainsi que le gardiens de leurs petits-enfants. Ils jouent un rôle important dans leur éducation tant sur le plan psychique que sur le plan matériel et monétaire[7]. Ils leur offrent des friandises et de l'argent ce qui renforce les liens intrafamiliaux et intergénérationnels (p.36-37)[7]. Sachant que dans la culture haussa, les interaction avec les adultes sont souvent marquées par la distance et le respect, les relations grands-parents/petits-enfants font exception. La distance est particulièrement importante avec les pères car cela s’inscrit dans les normes culturelles de la société haoussa (p.36). La famille ne se limite pas aux parents et aux enfants, elles s’étend aux ainés. La famille est élargie dans la société haoussa.  

La polygamie et les relations entre coépouses : La polygamie est une pratique courante dans la société haoussa. Les hommes comme le père de Baba peuvent avoir plusieurs épouses, ce qui est perçu comme un signe de richesse et une marque de distinction sociale (statut). Cette structure familiale permet de renforcer les alliances entre différentes familles et d'assurer une main-d'œuvre suffisante pour les travaux agricoles et domestiques. Mais bien qu’elles partagent le même mari, les coépouses doivent gérer des dynamiques de rivalité et de coopération au sein du foyer. Rabi, la coépouse de la mère de Baba avait un statut moins élevé au sein du foyer du fait qu’elle n’était pas la première épouse (p.260)[7]. Cela illustre les hiérarchies internes au sein des familles polygame.

Le mariage et le divorce : Baba s’est mariée quatre fois au cours de sa vie. Son premier mariage a été un mariage jeune et arrangé. Elle n’avait pas vraiment son mot à dire dans le choix de son époux bien qu’elle dise « si elle refuse d'être mariée à l'homme que son père a choisi, on essaie de la persuader; si elle continue à refuser, on laisse tomber l'affaire » (p.97)[7]. Dire « non » n’est pas une option, le respect des pères ainsi que les décisions du conseil doivent être suivis car « Allah n'aime pas les femmes qui discutent » (p.162)[7]. Il faut noter : "Marriages are, in fact, arranged by women and broken by women[13],[2]", les femmes sont celles qui font les unions et les divorces. Chez les Haoussa mariage et divorce sont les même face d’une même pièce. Comme l’a décrit Barbara Cooper, le mariage a une fonction centrale pour les femmes. Il permet « l’actualisation et la création de réseaux sociaux […] à travers les rituels de mariage et les multiples échanges auxquels ils donnent lieu, réseaux qui sont pour elles d'autant plus importants que les femmes sont des étrangères dans la famille de leur mari et que le taux élevé de divorces les amènent à une mobilité importante au fil des années[14] ». Les échanges de biens lors des mariages et remariages, mentionnés par Baba et Barbara Cooper ne sont pas de simples rituels mais permettent aux femmes de se constituer un patrimoine personnel, leur offrant une marge de sécurité en cas de divorce[15]. Cette recherche de sécurité et de réseau social explique aussi pourquoi la cohabitation entre coépouses est si complexe.

Conception de l’ouvrage

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L’autobiographie a été recueillie par l’anthropologue Mary Felice Smith en 1949 lors d’un travail de terrain anthropologique avec son époux au Nigeria[10][2].

L'ouvrage fut écrit à une période où l'intérêt pour les récits de vie et les études ethnographiques sur les sociétés africaines était en plein essor en particulier après les décolonisations. La décolonisation du Nigeria (1960) intervient après l'enquête de terrain et la publication de l’ouvrage (1er octobre 1960 pour l’indépendance du Nigeria). Après-guerre, les sciences sociales se sont souvent concentrées sur les expériences vécues des individus dans des sociétés colonisées mettant en lumière des perspectives souvent négligées dans les récits historiques dominants. Cela est dû à la remise en cause de l’approche très structurale qui servait les administrations et le pouvoirs colonial. Cette approche apportait une vision figée et stéréotypée des société et effaçait les expériences vécues[16].

L’ouvrage résulte d'une collaboration entre trois personnes aux regards et aux implications différentes: Michael Garfield Smith (1921-1993) est parti au Nigeria pour faire une anthropologie du monde haoussa. Durant ce travail de terrain, il donne à sa femme comme mission de recueillir des informations sur les généalogies transmises et retenues par les femmes, une tâche rendue possible par son genre. Du fait de ce dernier, elle a pu avoir accès à des sphères de la vie quotidienne inaccessibles à son mari. Cela reflète les logiques d’une division sexuée du travail de terrain dans l’anthropologie coloniale. Mary Felice Smith (1924- ?) adopte une approche informelle avec Baba dans laquelle leurs interactions sont parfois rapportées, ce qui permet de mieux comprendre les conditions de production du récit [7].

Baba (1877-1951) dicte son récit en langue haoussa et semble consciente de la portée de ce travail car elle cache cette collaboration à son entourage, ce qui témoigne de la complexité des relations en enquête dans un contexte colonial et genré[1].

Le récit en haoussa est traduit en anglais puis structuré sous forme de chapitre. Il y a eu un important travail d’organisation et de collecte. Le processus de collecte, de traduction et d’édition du récit a été médiatisé par Mary Felice Smith qui a structuré et publié l’ouvrage sous son nom[1].  

Bien que ce dernier soit souvent présenté comme une autobiographie, il résulte d'un processus collaboratif où la parole de Baba a été transcrite, traduite et arrangée par Mary F. Smith[2], une tâche qui soulève des questions sur la médiation éditoriale.

Méthodologie et médiation éditoriale

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Présenté comme une autobiographie, le récit de Baba de Karo a été recueilli, traduit et organisé par Mary Felice Smith. Ce travail de collecte et de retranscription de l’oralité soulève des questions sur la médiation éditoriale dans les recherches anthropologiques[17]. Baba est la ressource principale ainsi que l'autrice du récit, Mary Felice Smith joue quant à elle un rôle dans la retranscription, la traduction et l’organisation du texte. La traduction, de principe altère le discours de base car chaque langue porte une vision du monde. Des mots, des expressions, des onomatopées propres. Ces derniers en langue haoussas peuvent contenir une connotation émotionnelle, sociale ou religieuse qui n'a pas d'équivalent en langue anglaise. Les biais de l’anthropologue ne peuvent être négligés dans la restitution d’un travail de terrain[18].

Le passage par la traduction notamment lorsqu’il est fait par une personne occidentale dans des contextes coloniaux et/ou postcoloniaux risque de neutraliser le discours subalterne, voire de le rendre inaudible[19]. La traduction n’est pas un transfert neutre de sens.

Baba est une femme, noire, houssa, musulmane à l’époque colonial face à une femme blanche anglaise originaire de cette même puissance coloniale qui traduit, structure et publie en anglais. Le livre publié en anglais, langue du colonisateur pas forcément maitriser par la population locale pose la question de l’accessibilité de l’ouvrage pour les populations haoussaphone et de la représentation des voix des subalternes[19]. Bien que Mary F. Smith ait préserver autant que possible la voix et le récits de Baba, la question de l’authenticité du témoignage et de la place de la médiation éditorial dans la construction du discours se pose[19].

La traduction est politique car traversé par des rapports de pouvoir, de genre et de classe. Dans le cas de Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa, Mary Felice Smith transmet le récit de Baba mais elle sélectionne, interprète les références culturelles et adapte la narration à un lectorat anglophone et scientifique[6].  Elle effectue le travail le plus pénible. Malgré son souhait, Mary Felice Smith participe à la reformulation, voire à l’altération du discours, de la voix originale qu’est celle de Baba [17],[19].

La dimension orale, émotionnelle et implicite du témoignage de Baba potentiellement marqué par des silences, des tabous, des arrêts ou encore des expressions propres à son univers culturel ne peuvent être retranscrite dans un texte. Ces derniers sont partiellement effacés dans la version écrite anglaise[1].

Approche ethnographique

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Le rôle de l’ethnographe est ici central mais ambivalent car tout en rendant possible la transmission d’un témoignage féminin rare, l'anthropologue offre une lecture du terrain culturelle, du mode de vie du peuple et des femmes haoussa[20]. Dans l'ouvrage, elle opère une sélection et une mise en forme du savoir transmis[21]. Les interactions entre Mary Felice Smith et Baba sont marquées par une certaine proximité, voire une intimité, qui contraste avec les standards d’objectivité en vigueur dans l’anthropologie de l’époque. Mary Felice Smith note parfois les circonstances de la narration, leurs échanges informels et les conditions sociales et environnemental dans lesquelles Baba accepte de raconter son histoire. Leurs échanges se font souvent de manière confidentielle[7].

Réception critique et postérité

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Réception et critiques

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À sa parution, l'ouvrage a suscité de nombreuses de critiques et analyses. Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa a été salué pour sa richesse ethnographique, anthropologique et son originalité[4].

En 1955, Mary Douglas (1917-2007) souligne la richesse ethnographique et insiste sur le fait que le témoignage a été très bien médiatisé par Mary F. Smith. Le récit reflète autant le discours de Baba que l'approche celui de Mary Felice Smith. Elle souligne que : "Baba was a woman, living the circumscribed life of women in most (especially Moslem) cultures. The great public issues touched her only indirectly. If a man of the Hausa people had consented to dictate the story of his life we might have had less light on domestic conflicts and ceremonial, but more insight into the working of the political machine"[22],[23]. Il faut éviter une lecture trop littérale du texte qu'elle donne et plus précisément sur le contexte donné. Cette dernière offre le regard d'un seul individu sur une société. Mary Douglas souligne également la valeur documentaire de Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa relève le travail en note de bas de page qui donne des indications et complète le texte[6].

Plus récemment, en 2012, Jean-Marie Volet dans son compte rendu décrit l’ouvrage comme un « trésor de renseignements » sur la vie des femmes haoussas au tournant du XXème siècle. Il souligne la richesse du témoignage de Baba qui décrit sa vie personnelle ainsi que les dynamiques sociales et culturelles de la société haoussa colonial et précoloniale. Au-delà de la précision ethnographique, il souligne l’aperçu sur les rôles et les luttes des femmes haoussas. Il ajoute que Baba ne s'inscrire pas dans un discours militant mais présente un témoignage authentique de la vie quotidienne car elle ne se concentre pas sur les inégalités sociales. Cela offre alors un portrait nuancé de la vie féminine dans une société où les femmes occupaient des rôles essentiels mais souvent invisibilisés[4].

Par ailleurs, le parallèle avec l’invisibilisation et le manque de reconnaissance du travail de Mary Felice Smith comme pleinement scientifique a été interprété comme le reflet d’un biais sexiste dans la discipline anthropologique de l’époque et plus largement des sciences (formelles/nature et sociales/humaines). Bien qu’elle ait mené seule les entretiens et construit le texte, c’est souvent son mari qui est cité comme l’autorité scientifique du couple dans une tradition où les épouses (ici d’anthropologues) jouaient un rôle actif mais peu valorisé[24].

Reconnaissance de Mary Felice Smith et effet Matilda

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Mary Felice Smith, diplômée en sciences sociales est l’autrice principale de Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa (1954). Son ouvrage est basé sur les entretiens et les récits de Baba. Elle a mené la collecte des données, la traduction et l’édition du texte contribuant ainsi de manière déterminante à la production de ce témoignage ethnographique et anthropologique unique. Cependant, la reconnaissance académique de son travail a été éclipsée par celle de son époux, l’anthropologue et poète Michael Garfield Smith en raison du contexte historique et sociale.

Le travail scientifique féminin et son invisibilisation a fait l’objet de nombreuses analyses critiques dans le champ académique étudiant les dynamiques de reconnaissance. Michael Garfield Smith du fait de son important travail dans la contextualisation a été mis en avant et a reçu implicitement le rôle du scientifique dans l’ouvrage alors même qu’il n’était pas encore diplômé en anthropologie (il obtient son doctorat en 1951)[11]. Le travail de Mary Felice Smith a été invisibilisé.  Cette situation s'inscrit dans une longue histoire où les contributions féminines dans la production des savoirs ont souvent été minimisées, invisibilisées même lorsque ces dernières ont été essentielles à l'élaboration du travail final. Son mari a fait appel à elle pour recueillir les généalogie détenu dans cette société par les femmes. Du fait de son genre elle a contribuer à son travail de contextualisation. Ce phénomène d’invisibilisation est connu sous le nom d’« effet Matilda ». « L’effet Matilda » a été étudiée par Margaret Walsh Rossiter (1944-2025), historienne des sciences. Ce terme désigne le fait de minimiser le travail féminin et/ou d’attribuer à tort aux hommes les travaux réalisés par des femmes ce qui réduit la visibilité de leurs contributions dans les publications scientifiques et académiques[25]. Des cas similaires d'invisibilisation ont été documentés. Ce phénomène s’observe chez d'autres figures historiques telles que Simonne Vidal (1894-1944) ou Suzanne Dognon (1897-1985)[26].

Outre, « l’effet Mathilda », la notion de cryptogynie développé par Carles Padilla (1964-) et Begoña Pozo-Sánchez (1974-) désignant la dissimulation des contributions féminines rejoint plus largement le concept d'effacement des femmes[27]. Cela s'applique dans la production du savoir notamment dans des collaborations de recherche au sein de couples ou d’équipes mixtes. Ici, bien que le livre soit publié sous son nom, Mary, Felice Smith, les travaux de réception de l’ouvrage ont parfois davantage mis en avant les contributions de son époux, Michael G. Smith pour son travail autour de la contextualisation historique et sociale du témoignage.

Alors même que Baba of Karo est considéré comme une contribution pionnière à l’anthropologie du genre en Afrique de l’Ouest, la reconnaissance académique de Mary Felice Smith reste encore marginale comparée à celle de son époux dont les ouvrages comme Government in Zazzau (1960) ont été largement reconnu. Ce manque reconnaissance académique et son invisibilisation peuvent être illustrer par la difficulté a trouver ses travaux ou l’absence d’information sur sa vie, son parcours académique et ses travaux (son époux a une page Wikipédia et elle non). Cela témoigne des mécanismes systémiques qui ont limité la reconnaissance des chercheuses notamment dans les sciences humaines et sociales.

Sources

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Bibliographie

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Références

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 (en) Mary Felice Smith, Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa, Yale University Press, , 300 p. (ISBN 9780300027419, lire en ligne)
  2. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (en) Mary Douglas, « Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa. By M. F. Smith. London: Faber. 1954. Pp. 244. illus., map. 25 s . », Africa, vol. 25, no 2,‎ , p.196. (ISSN 0001-9720 et 1750-0184, DOI 10.2307/1156078, lire en ligne, consulté le )
  3. ↑ (en) Margaret Busby, « « Baba » », dans Margaret Busby, Daughters of Africa: An International Anthology of Words and Writings by Women of African Descent from the Ancient Egyptian to the Present, Londres, Jonathan Cape, , 1089 p. (ISBN 978-0224035927), p. 166–168
  4. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Jean-Marie Volet, « Mary F. Smith – Baba de Karo. L'autobiographie d'une musulmane Haoussa du Nigeria », sur aflit.arts.uwa.edu.au, (consulté le )
  5. ↑ Mary Felice Smith, L’autobiographie d’une musulmane haoussa du Nigeria, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », , 354 p., p. 115
  6. 1 2 3 (en) Mary Douglas, « Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa. By M. F. Smith. London: Faber. 1954. Pp. 244. illus., map. 25 s . », Africa, vol. 25, no 2,‎ , p. 195–197 (ISSN 0001-9720 et 1750-0184, DOI 10.2307/1156078, lire en ligne, consulté le )
  7. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Mary Felice Smith (trad. de l'anglais), Baba de Karo. L’autobiographie d’une musulmane haoussa du Nigeria, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », , 354 p.
  8. ↑ Ce texte relate l'histoire de Baba, une femme haoussa ayant vécu dans les États nigérians de Kano et de Zaria, entre 1890 et 1951 environ. Comme elle le raconte, ses pères et leurs ancêtres étaient des Kanuri (aussi appelés Barebare) originaires de Kukawa, capitale du Bornou au XIXe siècle, à l'ouest du lac Tchad. Malgré ses origines Kanuri, Baba affirme à maintes reprises être une femme haoussa.
  9. ↑ (en) Mary Felice Smith, Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa, Yale University Press., , 300 p., p. 15
  10. 1 2 (en) « M. G. Smith », dans Wikipedia, (lire en ligne)
  11. 1 2 (en) « M.G. Smith Archive », CIFAS, {{Article}} : paramètre « date » manquant (lire en ligne [archive du ], consulté le )
  12. ↑ Mary Felice Smith, Baba de Karo. L’autobiographie d’une musulmane haoussa du Nigeria, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », , 354 p., p. 39
  13. ↑ Traduction: En réalité, les mariages sont arrangés par les femmes et rompus par les femmes.
  14. ↑ Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Barbara Cooper, Marriage in Maradi. Gender and Culture in a Hausa Society in Niger, 1900-1989 », Homme, vol. 39, no 149,‎ , p. 247–248 (lire en ligne, consulté le )
  15. ↑ Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Barbara Cooper, Marriage in Maradi. Gender and Culture in a Hausa Society in Niger, 1900-1989 », Homme, vol. 39, no 149,‎ , p. 247 (lire en ligne, consulté le )
  16. ↑ Sophie Chevalier, Jeanette Edwards et Sharon Macdonald, « L'anthropologie de la Grande-Bretagne : une discipline en plein essor », Ethnologie française, vol. 37, no 2,‎ , p. 197–212 (ISSN 0046-2616, DOI 10.3917/ethn.072.0197, lire en ligne, consulté le )
  17. 1 2 (en) Judith Okely, « Préface », dans Judith Okely et Helen Callaway (préf. Judith Okely), Anthropology and Autobiography, Londres, Routledge, , 268 p., x et xi
  18. ↑ (en) Judith Okely, « « Anthropology and Autobiography: Participatory Experience and Embodied Knowledge » », dans J. Okely & H. Callaway (préf. J. Okely & H. Callaway), Anthropology and Autobiography, Londres, Routledge, , 268 p. (ISBN 0-203-45053-1, lire en ligne), p. 14-16
  19. 1 2 3 4 Élise Palomares, « Spivak (Gayatri Chakravorty) – Les subalternes peuvent-elles parler ? Traduction par Jérôme Vidal – Paris, Éditions Amsterdam, 2020. 127 p. Annexe. Bibliogr. », Revue française de science politique, vol. 72, no 5,‎ , p. 825–825 (ISSN 0035-2950, DOI 10.3917/rfsp.725.0825, lire en ligne, consulté le )
  20. ↑ (en) Mary Douglas, « Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa by M. F. Smith Review by: Mary Douglas », Africa, vol. 25, no 2,‎ , p. 195-197. voir p.197 (lire en ligne)
  21. ↑ (en) « Chapter 1 : Anthropology and autobiography. Participatory experience and embodied knowledge », dans Judith Okely et Helen Callaway, Anthropology and autobiography, Londres, Routledge, , 268 p. (lire en ligne), p.10 et p.13
  22. ↑ Traduction : Baba était une femme, menant la vie restreinte des femmes dans la plupart des cultures (notamment musulmanes). Les grands enjeux publics ne la touchaient qu'indirectement. Si un homme haoussa avait consenti à raconter son histoire, nous aurions peut-être moins éclairé les conflits familiaux et les cérémonies, mais mieux compris le fonctionnement de l'appareil politique.
  23. ↑ (en) mary Douglas, « Baba of Karo: A Woman of the Muslim Hausa by M. F. Smith Review by: Mary Douglas », dans Africa, (lire en ligne), p. 196
  24. ↑ Natalie Zemon Davis, « Les femmes et le monde des Annales », Tracés, vol. 32,‎ , p. 193-192. voir résumé et paragraphe 1 et 2. (lire en ligne)
  25. ↑ (en) Margaret Walsh Rossiter, « “The Matthew Matilda Effect in Science.” », sur Sage Journals, (DOI 10.1177/030631293023002004, consulté le )
  26. ↑ Natalie Zemon Davis (trad. Christelle Rabier), « Les femmes et le monde des Annales », sur journals.openedition.org, Tracés, (consulté le ), paragraphe 3,4 et 8
  27. ↑ (es) Begoña Pozo-Sánchez et Carles Padilla, « "Criptoginia: una palabra nueva, un concepto para investigar, Quaderns de filología." », dans Sergio Maruenda Bataller (Universitat de València), Dolors Palau Sampio (Universitat de València) et Maite Taboada (Simon Fraser University, CA), The discourses of gender, violence and social inequality in the age of (digital) communication, Universitat de Valencia, , 266 p. (lire en ligne), 175-192, p. 175