Vaudou louisianais
Le vaudou louisianais, également appelé vaudou de La Nouvelle-Orléans, est une religion de la diaspora africaine qui a existé en Louisiane et dans la vallée du Mississippi entre le XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Elle est née d'un processus de syncrétisme entre les religions traditionnelles d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, le vaudou haïtien et le catholicisme[1]. Aucune autorité centrale ne la dirigeait : elle s'organisait en groupes autonomes[2].
À partir du début du XVIIIe siècle, des Africains de l'Ouest et du Centre réduits en esclavage, en majorité Bambara et Bakongo, sont déportés vers la colonie française de Louisiane. Leurs religions traditionnelles s'y mêlent entre elles et avec les croyances catholiques des Français, un processus qui se poursuit lorsque la Louisiane passe sous contrôle espagnol puis lors de son rachat par les États-Unis en 1803[3]. Au début du XIXe siècle, de nombreux migrants fuyant la révolution haïtienne arrivent en Louisiane avec le vaudou haïtien, qui contribue à la formation du vaudou louisianais[4]. Pratiqué surtout par des personnes noires, mais avec une participation blanche minoritaire, le vaudou remonte le Mississippi jusqu'au Missouri[5]. Bien que la religion n'ait jamais été interdite, sa pratique est encadrée par des lois réglementant les moments et les lieux de rassemblement des Noirs[6].
L'hostilité croissante des autorités, au milieu du XIXe siècle, entraîne arrestations et poursuites, tandis qu'une attention médiatique accrue se porte sur des praticiennes en vue comme Marie Laveau[7]. Le vaudou s'éteint au début du XXe siècle, même si certaines de ses pratiques survivent sous la forme du hoodoo[8].
Définitions et terminologie
modifierLe vaudou louisianais est qualifié de religion, et plus précisément de religion de la diaspora africaine, de religion afro-américaine et de religion créole[9][10]. L'universitaire Ina Fandrich le décrit comme la « religion contre-culturelle afro-créole du sud de la Louisiane »[11].
La documentation historique sur le vaudou est fragmentaire, une grande partie des informations étant perdue et irrécupérable[12]. Il s'agissait largement d'une tradition orale, ses adeptes étant souvent illettrés ou peu enclins à coucher leurs pratiques par écrit[13]. La religion n'avait ni credo formel, ni texte sacré, ni structure ou hiérarchie unifiée[14][15]. Ses praticiens l'adaptaient à leurs besoins, la mêlant souvent à d'autres traditions[16]. Nombre d'entre eux pratiquaient aussi le catholicisme et en intégraient des éléments, tandis que l'Église catholique a largement ignoré le vaudou tout au long des XVIIIe et début du XIXe siècle[17]. Marie Laveau, par exemple, assistait régulièrement à la messe et était proche du frère Antonio de Sedella, avec qui elle soignait les malades[18].
Étymologie
modifierLe terme vaudou dérive en dernière instance de vodu, un mot signifiant « esprit » ou « divinité » dans les langues fon et éwé d'Afrique de l'Ouest[9]. Plusieurs graphies ont coexisté au fil du temps, notamment Voudou et Vaudou[19]. Dans l'érudition moderne, la graphie anglaise Voodoo sert parfois à distinguer la pratique louisianaise du Vodou haïtien[20].
Un terme apparenté est le hoodoo, peut-être quasi synonyme de vaudou à l'origine[21]. L'historien Jeffrey Anderson note que la distinction entre les deux mots est floue et dépend beaucoup de qui les définit[9]. Au XXIe siècle, un consensus savant tend à employer les deux termes pour décrire deux phénomènes distincts : le hoodoo désigne l'usage de charmes et de sorts, à visée de guérison ou de nuisance, sans référence nécessaire à des divinités, tandis que le vaudou renvoie à la religion proprement dite, dotée d'un sacerdoce et d'un culte organisé[22].
Croyances
modifierDivinités
modifierBien qu'il présentât sa propre hiérarchie spirituelle, le vaudou louisianais n'avait pas de théologie formelle[23]. De nombreux praticiens ne voyaient pas de conflit intrinsèque entre leur religion et le catholicisme dominant le long du Mississippi, et pratiquaient donc les deux[24]. Il n'existe toutefois aucune preuve claire de l'intégration du Dieu chrétien au panthéon vaudou ; Anderson suggère que les vaudouisants considéraient le culte de Dieu comme relevant plutôt de l'église chrétienne[25].
Les noms des divinités du vaudou louisianais ont été consignés dans diverses sources du XIXe siècle ; elles semblent dériver surtout d'esprits vénérés autour du golfe du Bénin[26]. L'une des plus importantes était Blanc Dani, également appelé Daniel Blanc ou Monsieur Danny, probablement issu de Dan, divinité honorée par les Fon et les Éwé autour de Ouidah, dans l'actuel Bénin[27]. En Afrique de l'Ouest, Dan est associé à la couleur blanche, ce qui pourrait expliquer que Blanc Dani ait parfois été perçu comme un homme blanc[28]. L'importance des serpents dans le vaudou louisianais pourrait renvoyer à cette figure, Dan étant souvent associé aux serpents en Afrique de l'Ouest comme dans sa forme haïtienne, Damballa[29].
Il est possible que Blanc Dani ait été assimilé à une autre divinité, le Grand Zombi, dont le nom signifiait « grand dieu » ou « grand esprit », le terme zombi dérivant du mot kikongo nzambi (dieu)[30][31]. Une autre divinité de premier plan était Papa Lébat, aussi nommé Liba, LaBas ou Laba Limba, considéré comme un filou et un gardien des seuils ; son nom vient de la divinité yoruba Legba, et Fandrich y voit la seule de ces figures néo-orléanaises d'origine yoruba sans équivoque[30][32]. D'autres figures sont attestées, comme Monsieur Assonquer, associé à la bonne fortune, Monsieur Agoussou ou Vert Agoussou, lié à l'amour, Vériquité, esprit de la maladie, Monsieur d'Embarras, lié à la mort, ou encore l'enfant-dieu Charlo[32].
Ancêtres et saints
modifierLes esprits des morts jouaient un rôle de premier plan dans le vaudou louisianais du XIXe siècle[33]. Cette importance doit peut-être quelque chose au fait que la population afro-américaine de La Nouvelle-Orléans descendait largement de Bakongo réduits en esclavage, dont la religion traditionnelle accordait une grande place à ces entités[34]. La terre des cimetières revêtait à ce titre une signification particulière, parallèle aux religions d'Afrique centrale[35].
À mesure que les Africains adoptaient le catholicisme, diverses divinités ouest-africaines furent associées à des saints catholiques : Papa Lébat à saint Pierre, Maman You à la Vierge Marie[36]. Ces rapprochements reposaient sur des similitudes, Papa Lébat ouvrant la voie aux fidèles comme saint Pierre est traditionnellement représenté tenant des clés[37]. Des entretiens menés dans les années 1930 et 1940 suggèrent que, dans les trois dernières décennies du XIXe siècle, le vaudou consistait surtout en supplications adressées aux saints, saint Antoine de Padoue figurant parmi les plus populaires, lui qui est aussi le saint patron des Bakongo[38].
Morale, éthique et rôles de genre
modifierLe vaudou louisianais était dominé par les femmes, le rôle éminent de ses prêtresses ayant conduit plusieurs commentateurs à le qualifier de matriarcal[39]. La théoricienne féministe Tara Green a forgé l'expression de « féminisme vaudou » pour décrire les cas où des femmes afro-américaines mobilisaient à la fois le vaudou et la magie populaire pour résister à l'oppression raciale et de genre[40]. Selon Fandrich, le vaudou offrait aux femmes la possibilité de vénérer des divinités féminines et d'observer des modèles de direction féminine qu'aucune autre religion de la Louisiane d'alors ne proposait[41]. Michelle Gordon estime que la domination du vaudou par des femmes de couleur libres au XIXe siècle représentait une menace directe pour les fondements idéologiques de la « suprématie blanche et du patriarcat »[42].
Pratiques
modifierLa connaissance actuelle des cérémonies vaudou est limitée, aucun compte rendu systématique des rituels à petite échelle n'ayant survécu, et les descriptions les mieux documentées concernent surtout La Nouvelle-Orléans[43]. Les rituels se tenaient tantôt dans des maisons privées, parfois dans une pièce réservée à cet effet, tantôt en plein air, comme à Congo Square ou au bayou Saint-Jean[44].
Initiation et direction
modifierLe vaudou était une religion initiatique, et plusieurs récits de cérémonies d'initiation subsistent, dont l'importance rappelle fortement les pratiques d'Afrique subsaharienne[45]. Des frais étaient souvent demandés pour l'initiation, usage courant dans les traditions africaines et de la diaspora africaine[46]. Pour ses meneurs, la tradition offrait à la fois une religion et un métier[47]. Certains atteignaient une réussite économique notable : Marie Laveau était assez aisée pour devenir elle-même propriétaire d'esclaves[48].
Autels, offrandes et sacrifices
modifierLorsqu'une pièce était réservée aux cérémonies, elle contenait parfois un autel garni de coupes de pierres et d'images de saints catholiques[49]. Les descriptions des autels que Marie Laveau dressait chez elle rappellent ceux du vaudou haïtien[38]. Le sacrifice était un élément récurrent du vaudou louisianais historique, comme il l'est encore dans le vaudou haïtien[50]. S'il existe peu de preuves de sacrifices humains, des rumeurs persistantes prétendaient que des enfants blancs étaient enlevés et tués lors de certains rites[51]. Des bougies figuraient dans les rituels, sans doute sous l'influence du catholicisme et du vaudou haïtien[52]. De nombreux rites historiques faisaient intervenir un serpent : Fandrich décrit l'usage d'un serpent vivant, probablement représentant le Grand Zombi, comme la « marque de fabrique » du vaudou néo-orléanais[53].
Gris-gris et guérison
modifierLes charmes, conçus pour nuire ou pour aider, étaient appelés gris-gris, un terme issu d'Afrique de l'Ouest[30][45]. Dans la vallée du Mississippi, les références aux gris-gris remontent aux années 1750[45]. Certains gris-gris contenaient des parties d'animaux : l'un d'eux, fabriqué en 1773 et censé tuer, était composé du fiel et du cœur d'un alligator[45]. Un charme de protection courant consistait en un matériau enveloppé de flanelle rouge et porté autour du cou[54]. La poudre de brique rouge, couleur associée au monde des esprits dans une grande partie de l'Afrique, était également caractéristique des pratiques rituelles du bas Mississippi[55].
Blake Touchstone estime que les gris-gris nuisibles agissaient soit par la force de la suggestion, soit parce qu'ils contenaient des poisons[56]. Parmi les malédictions vaudou figuraient le dépôt d'un objet dans l'oreiller de la victime ou d'un cercueil portant son nom sur le pas de sa porte[57]. Malgré son nom, la poupée vaudou a peu à voir avec le vaudou louisianais ou haïtien et dérive de la tradition européenne des poupées d'envoûtement ; son association erronée à des traditions africaines tient peut-être à une mécompréhension des nkisi nkondi de la religion bakongo[58][59].
Fêtes communautaires
modifierDeux dates semblent avoir compté : la Toussaint (1er novembre) et la veille de la Saint-Jean (23 ou 24 juin)[60]. À la fin du XIXe siècle, de grandes célébrations de la veille de la Saint-Jean se tenaient sur les rives du lac Pontchartrain, devenues une fête marquée par des festins et associée à l'eau[38][6]. Sa finalité reste incertaine, mais elle pouvait en partie célébrer le printemps, et son rapport au lac renvoie peut-être aux rituels liés à l'eau que l'on trouve en Afrique de l'Ouest comme en Haïti[7].
Histoire
modifierLouisiane française et espagnole
modifierDe nombreuses légendes entourent les origines du vaudou louisianais[5]. Les colons français arrivent en Louisiane dans les années 1660, et en 1682 la France revendique toutes les terres drainées par le Mississippi[20]. En 1719, les premiers Africains réduits en esclavage, environ 450 personnes embarquées à Ouidah, sont amenés dans la colonie[20]. Les religions des esclaves ouest-africains se combinent au catholicisme populaire des colons français et espagnols pour donner naissance au vaudou[20][61]. Des pratiques religieuses africaines sont attestées dès les années 1730, lorsque Antoine-Simon Le Page du Pratz décrit l'usage des gris-gris[5]. En 1763, l'Empire espagnol prend le contrôle de la colonie jusqu'en 1803 ; sous la domination espagnole émerge une classe de gens de couleur libres, dont sera issue une grande partie des meneurs du vaudou[20][62].
Aucun groupe ethnique africain n'a fourni à lui seul l'essentiel des croyances[4]. Les premiers esclaves venaient souvent du golfe du Bénin et étaient éwé, fon et yoruba ; à partir de la seconde moitié des années 1720, les captifs de Sénégambie (Bambara, Mandinka, Wolof, Fula) deviennent majoritaires[63]. Après la prise de contrôle espagnole, le nombre d'esclaves venus d'Afrique centrale, souvent bakongo, augmente fortement ; ce peuple, déjà exposé au catholicisme depuis la fin du XVe siècle, devient l'ethnie dominante, dans ce que Fandrich nomme une « kongolisation » de la communauté afro-américaine de La Nouvelle-Orléans[64][30].
Sous les gouvernements coloniaux français et espagnol, le vaudou ne subit pas de forte persécution, et aucune « campagne contre la superstition » de l'Église catholique n'est attestée en Louisiane[20][61]. Le seul cas connu de poursuites durant la période coloniale est l'affaire des gris-gris de 1773, où des hommes réduits en esclavage furent arrêtés, accusés d'avoir confectionné des gris-gris empoisonnés et comploté contre leur maître ; c'est l'acte de rébellion, plus que la pratique religieuse, qui inquiétait alors les autorités[65].
XIXe siècle et influence haïtienne
modifierEn 1803, les États-Unis prennent le contrôle de la Louisiane par la vente de la Louisiane, ce qui provoque un afflux d'Anglo-Américains souvent peu habitués à une religion africaine pleinement constituée, qu'ils tiennent pour une superstition exotique et primitive[66]. Cet afflux apporte aussi une attention nouvelle, avec une couverture journalistique en plein essor aux XIXe et début du XXe siècle[66].
Le début du XIXe siècle coïncide avec la révolution haïtienne : entre 15 000 et 20 000 migrants francophones de Saint-Domingue, d'ascendance africaine, européenne ou mixte, gagnent la vallée du Mississippi[67]. Beaucoup connaissaient le vaudou haïtien, dont l'arrivée renforce et influence la religion louisianaise[30][67]. Le spiritualisme, apparu dans le nord-est des États-Unis dans les années 1840, apporte d'autres influences, le terme « séance » finissant par s'appliquer à diverses cérémonies vaudou[67].
Selon la légende, le premier lieu de réunion des vaudouisants néo-orléanais aurait été une briqueterie abandonnée de la rue Dumaine ; perturbées par la police, les réunions se déplacèrent vers le bayou Saint-Jean et les rives du lac Pontchartrain[68]. Fandrich situe l'apogée du vaudou dans les années 1820 et 1830, durant l'essor économique de La Nouvelle-Orléans[69].
Persécutions croissantes
modifierLe vaudou ne fut jamais explicitement interdit en Louisiane[60]. Toutefois, par crainte qu'il ne serve à fomenter une révolte servile, la municipalité prit en 1817 une ordonnance interdisant aux esclaves de danser ailleurs qu'à des emplacements désignés, principalement Congo Square, et seulement le dimanche[70]. L'hostilité des autorités municipales entraîna, dans les années 1850 et 1860, diverses arrestations de praticiennes, toutes des femmes, accompagnées d'une large couverture de presse[71].
En avril 1850, huit femmes furent arrêtées et condamnées à une amende pour une cérémonie rue Dauphine[69]. En juin, dix-sept femmes, dont la grande prêtresse Betsey Toledano, furent arrêtées rue Saint-Bernard, officiellement parce qu'esclaves, Noirs libres et Blancs s'y trouvaient ensemble, en infraction à la loi[69]. En se défendant elles-mêmes devant le tribunal, certaines de ces femmes révélèrent qu'elles connaissaient leur droit au libre exercice religieux garanti par le Premier amendement[72]. Pendant la guerre de Sécession, l'armée de l'Union occupant La Nouvelle-Orléans chercha à réprimer le vaudou[73]. En 1863, des femmes arrêtées rue Marais virent leurs charges abandonnées après qu'une foule de plus de quatre cents personnes se fut massée devant le tribunal[74].
La répression s'intensifia après la guerre ; à partir des années 1870, des auteurs blancs s'inquiétèrent de plus en plus de ce que les rituels facilitaient les contacts entre hommes noirs et femmes blanches[75]. Cette décennie connut de grands rassemblements au lac Pontchartrain pour la Saint-Jean, qui déclinèrent après 1876[76]. Le vaudou servit d'argument à l'élite blanche pour étayer la prétendue infériorité des Africains et justifier la ségrégation[77].
Figures marquantes
modifierDes femmes de couleur libres dominaient la direction du vaudou néo-orléanais au XIXe siècle[42]. Parmi la quinzaine de « reines vaudou » réparties dans les quartiers, Marie Laveau s'imposa comme « la reine du vaudou », la plus éminente de toutes : son rite sur les rives du lac Pontchartrain, lors de la Saint-Jean de 1874, aurait attiré quelque 12 000 habitants, noirs et blancs[78]. Sa mère et sa grand-mère avaient déjà pratiqué le vaudou ; baptisée catholique, elle assista à la messe toute sa vie[79]. Coiffeuse de métier, elle préparait aussi remèdes et charmes, et mourut en 1881[80][81]. Sa tombe, au plus ancien cimetière de la ville, demeure une importante attraction touristique au XXIe siècle[78].
Autre praticien marquant du milieu du XIXe siècle, Jean Montanée, dit « Docteur John », homme noir libre, vendait remèdes et objets à de nombreux clients et amassa de quoi acheter plusieurs esclaves ; il prétendait être un prince sénégalais passé par Cuba avant d'arriver en Louisiane[73].
Déclin et extinction
modifierAnderson soutient que le vaudou resta une religion vivante jusqu'à la fin du XIXe siècle, avant de décliner[82]. Au début du XXe siècle, plus aucun praticien public de premier plan n'était actif à La Nouvelle-Orléans, et après le début des années 1940 il n'existe plus de preuve d'une pratique active[8]. Selon l'historienne Carolyn Morrow Long, le vaudou, en tant que religion organisée, avait été « complètement réprimé par le système juridique, l'opinion publique et le christianisme »[8].
À la fin des années 1930 et au début des années 1940, les premières tentatives sérieuses de documenter l'histoire du vaudou voient le jour : dans le cadre de la Works Progress Administration, le Federal Writers' Project finance des enquêteurs chargés d'interroger soixante-dix Néo-Orléanais noirs âgés sur le vaudou tel qu'il existait entre les années 1870 et 1890[83]. Ce matériel servit en partie de base à l'ouvrage du journaliste Robert Tallant, Voodoo in New Orleans (1946), au traitement sensationnaliste mais longtemps tenu pour la référence sur le sujet[84].
Alors que le vaudou décline, une croyance au surnaturel bienveillant et malveillant survit sous le nom de hoodoo[85]. Des éléments du vaudou furent aussi incorporés aux Églises spirituelles noires, qui empruntaient au catholicisme, au spiritualisme et au pentecôtisme, même si Anderson conteste l'idée que le vaudou s'y soit purement transformé[85][86].
Démographie
modifierAnderson estime que le vaudou louisianais a concerné « un segment substantiel de la population de la vallée du Mississippi »[1]. En 1873, le Times-Picayune évaluait à environ 300 le nombre de praticiens dévoués à La Nouvelle-Orléans, pour un millier d'adeptes plus distants[87]. La majorité des praticiens et des meneuses étaient des femmes, et une part importante des fidèles étaient des femmes de couleur libres[88]. Fandrich note que les groupes vaudou étaient « constamment intégrés sur le plan racial », et que les rafles policières du XIXe siècle arrêtaient régulièrement des femmes blanches, l'implication blanche restant toutefois minoritaire[89].
Réception et héritage
modifierComme La Nouvelle-Orléans elle-même, le vaudou louisianais a longtemps suscité « fascination et désapprobation » dans une société américaine à dominante anglophone[90]. Associé à la sorcellerie et à l'envoûtement, il a été dénoncé comme un culte du diable par des groupes protestants, y compris noirs[8]. À la fin du XXe siècle, il gagne une reconnaissance croissante comme religion légitime de la diaspora africaine[91].
Tourisme
modifierLe mouvement des droits civiques des années 1950 et 1960 marque une période où l'industrie touristique de La Nouvelle-Orléans reconnaît de plus en plus la culture afro-américaine comme partie intégrante du patrimoine de la ville[92]. Dès les années 1960, cette industrie multiplie les références au vaudou pour attirer les visiteurs, et en 1972 Charles Gandolfo fonde le New Orleans Historic Voodoo Museum[93]. Des entreprises proposent des visites guidées, certaines mettant en scène des rituels payants, tandis que la société Voodoo Authentica organise chaque Halloween un « Voodoofest » à Congo Square[94].
Renaissance contemporaine
modifierLes dernières décennies du XXe siècle voient resurgir des pratiquants se réclamant du vaudou à La Nouvelle-Orléans, phénomène mêlant survivances, emprunts à d'autres traditions de la diaspora africaine et approches délibérément revivalistes[95]. Long y voit une « renaissance » plutôt qu'une continuation directe, ce nouveau vaudou ressemblant davantage au vaudou haïtien ou à la santería cubaine qu'au vaudou louisianais du XIXe siècle[95]. Anderson juge le lien avec la tradition historique « assez ténu », parlant d'une foi émergente cherchant à reconstruire l'ancienne religion[96].
Cette renaissance s'est constituée autour de plusieurs groupes : en 1990, l'Afro-Américaine Miriam Chamani fonde le Voodoo Spiritual Temple dans le Vieux Carré ; l'Américaine d'origine ukrainienne et juive Sallie Ann Glassman, initiée au vaudou haïtien, lance le groupe La Source Ancienne dans le quartier de Bywater ; la Créole de Louisiane Ava Kay Jones devient la plus médiatisée des nouvelles praticiennes[97][83]. Long note que cette renaissance a attiré de nombreux Américains instruits et de classe moyenne, noirs comme blancs[95].
Dans la culture populaire
modifierDes représentations sensationnalistes du vaudou ont nourri de nombreux films et romans[98]. Le film Angel Heart (1987) associe le vaudou louisianais au satanisme, tandis que Skeleton Key (2004) fait davantage référence à ses pratiques réelles[99][98]. Le film Disney La Princesse et la Grenouille (2009), situé à La Nouvelle-Orléans, met en scène Mama Odie et le Docteur Facilier en praticiens du vaudou, respectivement bienveillant et malveillant[100]. Des personnages vaudou figurent aussi dans la série American Horror Story: Coven (2013)[101].
Le vaudou a également marqué la musique populaire, comme dans « Voodoo Chile » de Jimi Hendrix[98]. Le chanteur néo-orléanais Mac Rebennack emprunta le nom de scène de Dr. John au praticien du XIXe siècle et fit un large usage de la terminologie vaudou, intitulant son premier album Gris-Gris (1968)[102].
Notes et références
modifier- 1 2 Anderson 2024, p. 140.
- ↑ Anderson 2024, p. 2.
- ↑ Anderson 2024, p. 2, 10.
- 1 2 Anderson 2024, p. 15.
- 1 2 3 Anderson 2024, p. 14.
- 1 2 Anderson 2024, p. 125-126.
- 1 2 Anderson 2024, p. 133.
- 1 2 3 4 Long 2002, p. 92.
- 1 2 3 Anderson 2008, p. x.
- ↑ Anderson 2024, p. 12.
- ↑ Fandrich 2007, p. 779.
- ↑ Anderson 2024, p. 9, 11.
- ↑ Anderson 2024, p. 162.
- ↑ Crockett 2018, p. 154.
- ↑ O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 59.
- ↑ O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 29.
- ↑ Anderson 2024, p. 16.
- ↑ Anderson 2024, p. 94.
- ↑ Touchstone 1972, p. 373.
- 1 2 3 4 5 6 Long 2002, p. 87.
- ↑ Anderson 2024, p. 165.
- ↑ Anderson 2024, p. 3, 165.
- ↑ Anderson 2024, p. 33.
- ↑ Anderson 2008, p. 14.
- ↑ Anderson 2024, p. 93.
- ↑ Anderson 2024, p. 11-12.
- ↑ Anderson 2024, p. 35-36.
- ↑ Anderson 2024, p. 36.
- ↑ Anderson 2024, p. 37-38.
- 1 2 3 4 5 Fandrich 2007, p. 786.
- ↑ Anderson 2008, p. 16.
- 1 2 Anderson 2024, p. 20.
- ↑ Anderson 2024, p. 63.
- ↑ Anderson 2024, p. 63-64.
- ↑ Anderson 2024, p. 21.
- ↑ Anderson 2024, p. 80.
- ↑ Anderson 2024, p. 84.
- 1 2 3 Long 2002, p. 91.
- ↑ Tallant 1983, p. 21.
- ↑ Green 2012, p. 283.
- ↑ Fandrich 2005, p. 201.
- 1 2 Gordon 2012, p. 772.
- ↑ Anderson 2024, p. 109.
- ↑ Anderson 2024, p. 111.
- 1 2 3 4 Anderson 2024, p. 25.
- ↑ Anderson 2024, p. 105.
- ↑ Anderson 2024, p. 136.
- ↑ Anderson 2024, p. 104.
- ↑ O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 60.
- ↑ Tallant 1983, p. 15.
- ↑ Hazzard-Donald 2013, p. 127.
- ↑ Hazzard-Donald 2013, p. 126-127.
- ↑ Anderson 2024, p. 87.
- ↑ Touchstone 1972, p. 384.
- ↑ Anderson 2024, p. 100-101.
- ↑ Touchstone 1972, p. 383.
- ↑ Touchstone 1972, p. 383-384.
- ↑ Armitage 2015, p. 85-86.
- ↑ Armitage 2015, p. 98-99.
- 1 2 Anderson 2024, p. 125.
- 1 2 Crockett 2018, p. 156.
- ↑ Anderson 2024, p. 17.
- ↑ Anderson 2024, p. 15, 17.
- ↑ Anderson 2024, p. 17-18.
- ↑ Anderson 2024, p. 16-17.
- 1 2 Anderson 2024, p. 18.
- 1 2 3 Anderson 2024, p. 19.
- ↑ Anderson 2024, p. 13.
- 1 2 3 Fandrich 2005, p. 188.
- ↑ Anderson 2024, p. 26.
- ↑ Anderson 2024, p. 27.
- ↑ Anderson 2024, p. 28.
- 1 2 Anderson 2024, p. 96.
- ↑ Touchstone 1972, p. 374.
- ↑ Gordon 2012, p. 769-770.
- ↑ Touchstone 1972, p. 377-378.
- ↑ Touchstone 1972, p. 382.
- 1 2 O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 58.
- ↑ O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 53.
- ↑ Anderson 2008, p. xi.
- ↑ O'Neill Schmitt et Hartel O'Neill 2019, p. 70.
- ↑ Anderson 2024, p. 147.
- 1 2 Anderson 2024, p. 146.
- ↑ Long 2002, p. 94.
- 1 2 Anderson 2024, p. 147-148.
- ↑ Anderson 2024, p. 152, 155.
- ↑ Touchstone 1972, p. 372.
- ↑ Anderson 2024, p. 141.
- ↑ Fandrich 2005, p. 191-193.
- ↑ Fandrich 2005, p. 190.
- ↑ Anderson 2024, p. 6.
- ↑ Long 2002, p. 93.
- ↑ Crockett 2018, p. 167-168.
- ↑ Crockett 2018, p. 169.
- 1 2 3 Long 2002, p. 95.
- ↑ Anderson 2024, p. 157.
- ↑ Long 2002, p. 90-91.
- 1 2 3 Ferguson 2016, p. 1226.
- ↑ Crockett 2018, p. 167.
- ↑ Ferguson 2016, p. 1224.
- ↑ LeBlanc 2018, p. 274-275.
- ↑ Ferguson 2016, p. 1231.
Annexes
modifierBibliographie
modifier
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- (en) Jeffrey Anderson, Hoodoo, Voodoo, and Conjure: A Handbook, Westport, Greenwood Press, (ISBN 978-0313342219).

- (en) Jeffrey E. Anderson, Voodoo: An African American Religion, Baton Rouge, Louisiana State University Press, (ISBN 978-0807181324).

- (en) Natalie Armitage, « European and African Figural Ritual Magic: The Beginnings of the Voodoo Doll Myth », dans Ceri Houlbrook et Natalie Armitage (dir.), The Materiality of Magic, Oxford, Oxbow, (ISBN 978-1785700101), p. 85-101.

- (en) Yvonne P. Chireau, Black Magic: Religion and the African American Conjuring Tradition, University of California Press, (ISBN 978-0520249882)
- (en) I'Nasah Crockett, « Twentieth-Century Voodoo: Black Culture, Cultural Geographies, and the Meaning of Place », dans The Supernatural in Society, Culture, and History, Philadelphie, Philadelphia University Press, (ISBN 978-1439915257), p. 152-170.

- (en) Ina Johanna Fandrich, « Defiant African Sisterhoods: The Voodoo Arrests of the 1850s and 1860s in New Orleans », dans Fragments of Bone: Neo-African Religions in a New World, Urbana, University of Illinois Press, (ISBN 978-0252072055), p. 187-207.

- (en) Ina J. Fandrich, « Yorùbá Influences on Haitian Vodou and New Orleans Voodoo », Journal of Black Studies, vol. 37, no 5, , p. 775-791 (DOI 10.1177/0021934705280410, JSTOR 40034365).

- (en) Josh-Wade Ferguson, « « Traded it off for that Voodoo Thing »: Cultural Capital and Vernacular Debt in Disney's Representation of New Orleans », The Journal of Popular Culture, vol. 49, no 6, , p. 1224-1240 (DOI 10.1111/jpcu.12486).

- (en) Michelle Gordon, « « Midnight Scenes and Orgies »: Public Narratives of Voodoo in New Orleans and Nineteenth-Century Discourses of White Supremacy », American Quarterly, vol. 64, no 4, , p. 767-786 (DOI 10.1353/aq.2012.0060, JSTOR 4231284).

- (en) Tara T. Green, « Voodoo Feminism through the Lens of Jewell Parker Rhodes's Voodoo Dreams », Women's Studies, vol. 41, no 3, , p. 282-302 (DOI 10.1080/00497878.2012.655135).

- (en) Gwendolyn Midlo Hall, Africans in Colonial Louisiana: The Development of Afro-Creole Culture in the Eighteenth Century, Baton Rouge, Louisiana State University Press, (ISBN 978-0807116869).

- (en) Katrina Hazzard-Donald, Mojo Workin': The Old African American Hoodoo System, Urbana, University of Illinois Press, (ISBN 978-0252078767).

- (en) Amanda Kay LeBlanc, « « There's Nothing I Hate More than a Racist »: (Re)centering Whiteness in American Horror Story: Coven », Critical Studies in Media Communication, vol. 35, no 3, , p. 273-285 (DOI 10.1080/15295036.2017.1416418).

- (en) Carolyn Morrow Long, « Perceptions of New Orleans Voodoo: Sin, Fraud, Entertainment, and Religion », Nova Religio, vol. 6, no 1, , p. 86-101 (DOI 10.1525/nr.2002.6.1.86, JSTOR 10.1525/nr.2002.6.1.86).

- (en) Jessie Gaston Mulira, « The Case of Voodoo in New Orleans », dans Africanisms in American Culture, Bloomington, Indiana University Press, (ISBN 978-0253206862), p. 34-68
- (en) Rory O'Neill Schmitt et Rosary Hartel O'Neill, New Orleans Voodoo: A Cultural History, Charleston, The History Press, (ISBN 978-1467137997).

- (en) Robert Tallant, Voodoo in New Orleans, Macmillan, (1re éd. 1946).

- (en) Blake Touchstone, « Voodoo in New Orleans », Louisiana History, vol. 13, no 4, , p. 371-386 (JSTOR 4231284).

Compléments en langue française
modifier- Alfred Métraux, « Vodou et protestantisme », Revue de l'histoire des religions, vol. 144, no 2, , p. 198-216 (DOI 10.3406/rhr.1953.6004)
- Lawrence C. Jennings, « L'abolition de l'esclavage par la IIe République et ses effets en Louisiane (1848-1858) », Revue française d'histoire d'outre-mer, vol. 56, no 205, , p. 375-397 (DOI 10.3406/outre.1969.1493)