Abu Yusuf Yaqub al-Mansur
Abu Yusuf Yaʿqub ibn Yusuf (en arabe : أبو يوسف يعقوب بن يوسف), plus connu sous le nom de Yaʿqub al-Mansur (en arabe : يعقوب المنصور ; « Yaʿqub le Victorieux »), né en 1160 et mort en 1199 à Marrakech, est le troisième calife almohade. Il succède à son père Abu Yaʿqub Yusuf mort lors du siège de Santarém en 1184, et règne jusqu'à sa mort.
يعقوب المنصور
| Calife almohade | |
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| - | |
| Naissance | |
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| Décès | |
| Surnom |
Al-Mansur |
| Appartenance ethno-culturelle | |
| Famille | |
| Père | |
| Fratrie | |
| Conjoint | |
| Enfants |
| Religion | |
|---|---|
| Conflit |
| Amir al-mu'minin |
|---|
Son règne est marqué d'un épanouissement du commerce, de l'architecture, de la philosophie et des sciences, ainsi que par des campagnes militaires victorieuses qui lui permettent de freiner la poussée de la Reconquista dans la péninsule Ibérique.
Biographie
modifierEnfance
modifierYaʿqub est le fils du calife Abu Yaʿqub Yusuf de lignée berbère et d'une ancienne esclave chrétienne subsaharienne[3],[4]. Comme son père, il a des affinités pour l'érudition et admire le jurisconsulte et poète Ibn Hazm[5].
Règne
modifierRevenant du Portugal avec la dépouille de son père, tué le , il est immédiatement proclamé nouveau calife le à Séville à l'âge de vingt-cinq ans[6],[7]. Bien qu'il n'ait probablement pas été désigné comme héritier présomptif, Yaʿqub, qui occupait alors le poste de gouverneur d’al-Andalus, est rapidement reconnu par ses frères. Son expérience en tant qu'ancien vizir joue en sa faveur[8],[9].
Yaʿqub jure alors de venger la mort de son père, mais son projet est retardé par les affrontements en Afrique avec les Banu Ghania, une dynastie berbère héritière des Almoravides, revendiquant la légitimité des Abbassides. En 1187, grâce à un rapprochement diplomatique avec l'Égypte de Saladin, il parvient à les chasser de Tunis, Gabès et Gafsa[10]. Il ne parvient toutefois pas à les vaincre complètement et leur chef de guerre se réfugie dans le désert du Jérid[5],[11]. Ce n'est qu'après leur avoir infligé une nouvelle défaite en Ifriqiya et au Maghreb central qu'il gagne la péninsule Ibérique pour accomplir sa vengeance.
En 1189, deux ans après la reconquête musulmane de Jérusalem, Saladin sollicite son aide afin de défendre Saint-Jean-d'Acre[3]. Cependant, le calife est déjà enlisé dans un conflit avec les chrétiens d'Espagne et ne donne pas suite à la demande[10].
Le , il assiège Tomar, le bastion des Templiers portugais, mais ne parvient pas à s'emparer de la forteresse. En 1191, il réussit néanmoins à reprendre le château de Paderne ainsi que le territoire environnant près d'Albufeira, dans l'Algarve, qui était aux mains de l'armée du roi Sanche Ier depuis 1182. Après avoir infligé d'autres défaites aux chrétiens et pris plusieurs villes majeures, il regagne le Maghreb avec trois mille captifs. Cependant, sitôt reparti en Afrique, les chrétiens reprennent l'offensive et s'emparent de nombreuses cités musulmanes, dont Silves, Vera et Beja.
Le Victorieux
modifierEn 1195, le conflit dans la péninsule Ibérique prend un tournant décisif. Alors qu'il se trouve en Afrique, les chrétiens rassemblent la plus grande armée de cette période, comptant plus de 300 000 hommes, afin de le vaincre. Dès qu'il l'apprend, il retourne en péninsule Ibérique et défait l'armée du d'Alphonse VIII de Castille lors de la bataille d'Alarcos, le . Selon l'historiographie traditionnelle, les forces de Yaʿqub tuent 150 000 hommes et s'emparent d'une quantité de richesses et d'objets de valeur « au-delà de tout calcul »[7]. La défaite d'Alphonse VIII fait 24 000 prisonniers chrétiens à qui le calife rend la liberté. C'est après cette victoire qu'il prend le titre d’Al-Mansur Billah (« le Victorieux par Dieu ») et lui permet de poursuivre la campagne almohade contre la Castille, s'emparant de Guadalajara, Madrid et Salamanque[10]. Il signe une trêve avec le royaume de Castille en 1197[12].
Par la suite, il consacre ses efforts à l'agrandissement de Séville, Marrakech et Rabat, ainsi qu'à la construction de la mosquée Hassan[10]. L'embellissement qu'il coordonne à Marrakech, mobilisant 4 000 ouvriers, transforme la morphologie de la ville et la dote d'une grande quantité de jardins[12],[5].
Mort
modifierTombé malade, il fait désigner en mars 1198 son fils Muhammad comme héritier présomptif. Il meurt le à Marrakech après une longue période de recueillement[13],[14]. Il est d'abord enterré temporairement dans son palais à Marrakech, avant d'être transféré vers son lieu de sépulture définitif à Tinmel, là où reposent les précédents califes almohades ainsi qu'Ibn Tumart, le fondateur du mouvement[15].
Politique intérieure
modifierArchitectural patronage
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Sous son règne, Al-Mansur entreprend plusieurs projets de construction majeurs. Il ajoute une porte monumentale à la Kasbah des Oudaïas à Rabat et est probablement responsable de l'achèvement de l'actuelle mosquée Koutoubia à Marrakech. Il fait également construire une vaste citadelle royale et un complexe palatial à Marrakech qui reste, par la suite, le siège du gouvernement de la ville pendant des siècles. Ce quartier royal comprenait la mosquée de la Kasbah surnommée « la mosquée aux pommes d'or » et on y accédait par la porte monumentale de Bab Agnaou, toutes deux datant de l'époque de Yaʿqub.

Il se lance aussi dans la construction d'une capitale fortifiée encore plus grande à Rabat, où il tente d'édifier ce qui aurait été la plus grande mosquée du monde. Néanmoins, ces constructions s'arrêtent après sa mort et seuls les débuts de la mosquée sont achevés, notamment une grande partie de son immense minaret, aujourd'hui connu sous le nom de Tour Hassan.
Certaines portes historiques de Rabat, dont la plus célèbre est Bab er-Rouah (en), datent également de cette période[16],[17],[18]. L'une des œuvres célèbres d'Al-Mansur est le Bimaristan de Marrakech, le tout premier hôpital jamais construit au Maroc, qu'il embellit d'ornements et de sculptures luxueux. Il incluait des jardins, des canaux d'eau et était financé personnellement par le gouvernement almohade. On raconte qu'Averroès y travailla pendant un certain temps[19],[20].
Philosophie et politique religieuse
modifierYaʿqub al-Mansur fut un protecteur du philosophe Averroès, qu'il maintint comme favori à sa cour. Ce dernier alors médecin du souverain depuis 1182, se retrouve disgracié en 1195 suite a des pressions politiques. Il est pardonné par le calife à la suite d'un exil d'un an et demi et rejoint Yaʿqub à Marrakech, où il finit ses jours fin 1198[6].
Comme beaucoup de califes almohades, Al-Mansur possédait une solide érudition religieuse. Conformément à la doctrine de son empire, il privilégiait l'école juridique zahirite et disposait d'une connaissance approfondie de la tradition prophétique, rédigeant même son propre ouvrage sur les dits et actes du prophète de l'islam[21]. Son adhésion au zahirisme se manifesta clairement lorsqu'il ordonna à ses juges de ne rendre leurs sentences qu'en s'appuyant sur le Coran, la tradition prophétique et le consensus absolu. Son père, Yusuf, et le polymathe cordouan Ibn Mada (en), grand cadi du califat, avaient supervisé l'interdiction de tous les livres religieux non zahirites lors des réformes almohades, comme les documents malikites[22]. Peu satisfait de ces mesures, Yaʿqub ordonna à Ibn Mada dès son accession au trône de procéder à la destruction par le feu de ces ouvrages[23].
Sa rigidité l'amène aussi à la mise en demeure, à l'égard des juifs, de se convertir ou de devoir porter un vêtement stigmatisant, la rouelle. Cette rigidité pousse à l'extinction du christianisme autonome ainsi qu'à des tueries de juifs à Sijilmassa, Marrakech et Fès. Les persécutions à leur égard sont également renforcées[24],[25],[26].
Postérité
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Le règne de Yaʿqub al-Mansur correspond à l'apogée de la dynastie almohade. Le règne est marqué par la formation d'un réseau de relations commerciales étendu à de nombreuses villes d'Italie et de Provence, et par conséquent la formation des premiers fondouks à Mahdia, Tunis, Béjaïa, Tlemcen, Ceuta et Salé[12]. Une autre de ses décisions a d'importantes conséquences puisque c'est sous son règne qu'a eu lieu la déportation d'une partie des Arabes d'Ifriqiya dans les plaines du Habt au nord-ouest, du Gharb et de Tamesna entre Salé et Marrakech et entre la mer et la montagne[24].
Sa victoire à Alarcos resta gravée dans les mémoires pendant des siècles, notamment lorsque le sort des armes finit par tourner au détriment des musulmans. Elle est relatée par l'historien Ibn Abi Zar en 1326 dans son ouvrage Rawd al-Qirtas (« Le Jardin des Papiers »).
Notes et références
modifier- ↑ ʻAlī ibn ʻAbd Allāh Ibn Abī Zarʻ al-Fāsī et Ṣāliḥ ibn ʻAbd al-Ḥalīm al-Gharnāṭī, Roudh el-Kartas: Histoire des souverains du Maghreb (Espagne et Maroc) et annales de la ville de Fès, Impr. impériale, (lire en ligne), p. 326
- ↑ ʻAlī ibn ʻAbd Allāh Ibn Abī Zarʻ al-Fāsī et Ṣāliḥ ibn ʻAbd al-Ḥalīm al-Gharnāṭī, Roudh el-Kartas: Histoire des souverains du Maghreb (Espagne et Maroc) et annales de la ville de Fès, Impr. impériale, (lire en ligne), p. 355
- 1 2 Abitbol 2014, p. 81.
- ↑ Landau, Rom (1967). Morocco: Marrakesh, Fez, Rabat. Elek. p. 74. (ISBN 978-0-236-30866-8).
- 1 2 3 Rivet 2012, p. 130.
- 1 2 Gilbert Meynier, L'Algérie, cœur du Maghreb classique, La Découverte, (ISBN 978-2-7071-5231-2, lire en ligne)
- 1 2 Huici Miranda, A. (1986) [1960]. "Abū Yūsuf Yaʿḳūb b. Yūsuf b. ʿ Abd al-Muʾmin al-Manṣūr". In Bearman, P.; Bianquis, Th.; Bosworth, C.E.; van Donzel, E.; Heinrichs, W.P. (eds.). Encyclopaedia of Islam. Vol. I (2d ed.). Leiden, Netherlands: Brill Publishers. p. 165. (ISBN 9004081143).
- ↑ Niane 1985, p. 65.
- ↑ Guichard 1995, p. 217.
- 1 2 3 4 Abitbol 2014, p. 82.
- ↑ Niane 1985, p. 67.
- 1 2 3 Abitbol 2014, p. 84.
- ↑ Abitbol 2014, p. 83.
- ↑ Niane 1985, p. 70.
- ↑ Bennison, Amira K. (2016). The Almoravid and Almohad Empires. Edinburgh University Press.
- ↑ Deverdun, Gaston (1959). Marrakech: Des origines à 1912. Rabat: Éditions Techniques Nord-Africaines.
- ↑ Salmon, Xavier (2018). Maroc Almoravide et Almohade: Architecture et décors au temps des conquérants, 1055-1269. Paris: LienArt.
- ↑ Bennison, Amira K. (2016). The Almoravid and Almohad Empires. Edinburgh University Press.
- ↑ 'Abd al-Wahid al-Marrakushi (en), al-mujib fi talkhis akhbar ahl al-Maghrib, p. 287 [1]
- ↑ Moussaoui، Driss؛ Glick، Ira D. (2015). "The Maristan "Sidi Fredj" in Fez, Morocco". The American Journal of Psychiatry. 172 (9): 838–839. [2]
- ↑ Kojiro Nakamura, "Ibn Mada's Criticism of Arab Grammarians." Orient, v. 10, pgs. 89-113. 1974
- ↑ Kees Versteegh, The Arabic Linguistic Tradition, pg. 142. Part of Landmarks in Linguistic Thought Series, vol. 3. New York: Routledge, 1997. (ISBN 9780415157575)
- ↑ Shawqi Daif, Introduction to Ibn Mada's Refutation of the Grammarians, pg. 6. Cairo, 1947.
- 1 2 Rivet 2012, p. 131.
- ↑ « Rouelle : définition de « rouelle » | Dictionnaire - La langue française », sur Rouelle : définition de « rouelle » | Dictionnaire - La langue française (consulté le )
- ↑ Jérôme Tharaud, Petite histoire des Juifs, 1928, p. 24
Bibliographie
modifier- Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Éditions Perrin, (ISBN 978-2-262-03816-8, lire en ligne).

- Daniel Rivet, Histoire du Maroc, Fayard, (ISBN 978-2-213-67465-0, lire en ligne).

- D.T. Niane, Histoire générale de l’Afrique: L'Afrique du XIIe au XVIe siècle, UNESCO Publishing, (ISBN 978-92-3-201710-9, lire en ligne)
- Pierre Guichard, « Chapitre VII - Les Almohades », dans États, sociétés et cultures du Monde musulman médiéval, Presses Universitaires de France, , 205–232 p. (lire en ligne).

- Pascal Buresi et Mehdi Ghouirgate, « Histoire du Maghreb médiéval. XIe-XVe siècle », shs.cairn.info, (DOI 10.3917/arco.bures.2021.01, lire en ligne, consulté le ).

- Charles-André Julien, Histoire de l'Afrique du Nord, des origines à 1830, édition originale 1931, réédition Payot, Paris, 1994.