Étrusque

langue pré-indo-européenne éteinte

L'étrusque fut la langue de la civilisation étrusque, parlée sur le territoire de l'ancienne Étrurie en Italie centrale, correspondant approximativement à l'actuelle Toscane, au tiers nord du Latium et au nord-ouest de l'Ombrie, ainsi que dans les régions d'expansion étrusque de la plaine padane (Étrurie padane) et de Campanie (Étrurie campanienne). Attestée à partir du VIIIe siècle av. J.-C., elle s'est progressivement éteinte au contact du latin, aux alentours du Ier siècle av. J.-C. de notre ère[1].

Étrusque
Période VIIIe siècle av. J.-C. - Ier siècle av. J.-C.
Pays Italie
Région Étrurie
Classification par famille
Codes de langue
IETF ett
ISO 639-3 ett
État de conservation
Éteinte
EXÉteinte
Menacée
CREn situation critique
SESérieusement en danger
DEEn danger
VUVulnérable
Sûre
NE Non menacée
Langue éteinte (EX) au sens de l’Atlas des langues en danger dans le monde
Carte
Image illustrative de l’article Étrusque
Zones approximatives de répartition de l'étrusque et des autres langues tyrséniennes dans l'Antiquité
Face avant du cippe de Pérouse dit Cippo perugino.

Le corpus épigraphique étrusque compte à ce jour environ 13 000 inscriptions répertoriées[1], provenant majoritairement d'Étrurie propre (notamment de Caeré, Tarquinia, Véies, Clusium, Velathri) mais aussi des zones d'influence commerciale et diplomatique étrusque : la plaine padane, la Campanie, le Latium, et des sites plus éloignés comme la Corse, la Sardaigne et la Narbonnaise. La grande majorité de ces inscriptions sont brèves, dédicaces, épitaphes, formules votives ; seul un petit nombre de textes présente une longueur et une complexité suffisantes pour une analyse linguistique approfondie[2].

La seule langue attestée avec laquelle l'étrusque présente une parenté démontrée est le lemnien, parlé sur l'île de Lemnos avant la conquête athénienne (VIe siècle av. J.-C.)[3], ainsi que le rhétique des Alpes orientales ; ces trois langues sont aujourd'hui regroupées au sein de la famille des langues tyrséniennes, proposée par Helmut Rix en 1998 et largement acceptée par les spécialistes[4].

L'étrusque est une langue dont la structure grammaticale (phonologie, morphologie, syntaxe) est aujourd'hui bien connue des spécialistes, grâce notamment à la méthode combinatoire développée depuis le XIXe siècle et affinée au cours du XXe siècle. Le lexique reste partiellement lacunaire, en l'absence de tout texte littéraire conservé ; néanmoins, le contenu général des principaux textes étrusques peut être établi avec une fiabilité suffisante[1],[5],[6]. Comme le formule Rex E. Wallace dans l'Oxford Classical Dictionary : « Contemporary views about the Etruscan language vary dramatically. Some scholars regard the language as obscure and mysterious; others believe the longest and most complicated texts can be translated. The truth lies somewhere between these extremes » Les positions actuelles sur la langue étrusque varient considérablement : certains spécialistes la considèrent obscure et mystérieuse ; d'autres estiment que les textes les plus longs et les plus complexes peuvent être traduits. La vérité se situe quelque part entre ces deux extrêmes »)[1].

L'alphabet

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Alphabet étrusque.

L’alphabet étrusque était l'alphabet utilisé par les Étrusques pour la langue étrusque. Dans sa variante archaïque il comporte 26 lettres (dans le modèle reproduit sur les abécédaires les plus anciens) dont trois ne sont jamais utilisées en étrusque (B D O). On ne peut pas exclure non plus l'hypothèse selon laquelle le système alphabétique lacunaire utilisé, ne permettait pas de différencier certains sons à l'écrit (notamment, le P et le B ; le T et le D ; le U et le O), qui auraient bel et bien existé distinctement à l'oral. La lettre thêta notait parfois un son /d/ comme dans UDISTE, « Ulysse », où le son D connaissait parfois une graphie avec thêta.

L'origine de la lettre C est la même que celle de la lettre latine G. L'étrusque ne semblant faire aucune différence entre les consonnes occlusives vélaires sourdes et sonores ([k] et [g] en API), l'alphabet étrusque utilisa la troisième lettre de l'alphabet grec, le gamma, pour transcrire [k].

Description linguistique

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Phonologie

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Dans les tableaux suivant figurent les lettres des alphabets latin et grec utilisées pour transcrire l'étrusque, suivies de leur prononciation en API, puis du signe correspondant de l'alphabet étrusque, qui s'écrivait de droite à gauche.

Voyelles

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L'étrusque a un système vocalique formé de quatre voyelles distinctes. Il n'y aurait pas de distinction phonologique entre les voyelles [o] et [u], possiblement simplement des allophones d'un unique phonème qui ressemblait plutôt à [o] ou [u], d'après les sons adjacents. C'est aussi le cas du nahuatl et d'autres langues qui ne distinguent pas [o] et [u]. Dans l'écriture, un seul signe est employé pour couvrir les emprunts du grec avec [[o, u, ɔ]]. (ex. grec κωθων kōthōn > étrusque qutun « jarre »).

Antérieure Centrale Postérieure
Fermée i
[i]
I
u
[u]
U
Ouverte e
[e]
E
a
[ɑ]
A

Consonnes

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Le système consonantique étrusque distingue principalement les occlusives aspirées et les non-aspirées. Toutefois, il n'y a pas de différence entre les sourdes et les sonores, et [b], [d] et [g] se confondent, respectivement, avec [p], [t] et [k].

Bilabiale Dentale Alvéolaire Palatale Vélaire Glottale
Occlusives p
[p]
P
φ
[pʰ]
Φ
t, d
[t]
T D
θ
[tʰ]
Θ
c, k, q
[k]
C K Q
χ
[kʰ]
Χ
Fricatives f
[ɸ]
F
s
[s]
S
ś
[ʃ]
Ś
h
[h]
H
Affriquées z
[ts]
Z
Nasales m
[m]
M
n
[n]
N
Latérales l
[l]
L
r
[r]
R
Spirantes v
[w]
V
i
[j]
I

En se fondant sur le standard orthographique des écrits étrusques, qui ne marquent pas les voyelles ou contiennent une série de groupes de consonnes semblant impossibles à prononcer, dans des mots comme cl « de cette (génitif) » et lautn « homme libre », il est probable que « m », « n », « l » et « r » étaient parfois prononcées comme sonantes syllabiques. Ainsi, cl /kl̩/ et lautn /'lɑwtn̩/.

Morphologie

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L'étrusque est une langue agglutinante avec des cas grammaticaux.

Outre les abécédaires et les inscriptions épigraphiques (voir Alphabet étrusque) que l'on trouve sur quantité d'objets comme les poteries, les tablettes à écrire (tablette de Marsiliana) ou les miroirs de bronze, sur les parois des tombes ou des sarcophages, des « inscriptions parlantes »[7] généralement brèves et limitées aux nom et filiation des personnes auxquelles appartenaient ces objets ou ces sépultures, parmi les 10 000 textes retrouvés[8], les plus longs et les plus importants sont les suivants :

Cippe de Pérouse

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Transcription du texte du Cippe de Pérouse.

C'est une stèle, un cippe, découvert à Colle San Marco en 1822, contenant, gravés sur deux faces latérales, quarante-six lignes et une centaine de mots dextroverses, relatifs à un contrat passé entre deux familles à propos des limites des domaines respectifs, avec les désignations des parties, des lois invoquées et du dignitaire les faisant appliquer[9].

Quatre inscriptions sur tablettes de plomb

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Elles ont été trouvées :

  • la première aux alentours de Rome à Santa Marinella, onze lignes, réponse oraculaire ou formule de nature rituelle ;
  • la seconde, le disque de Magliano, à Magliano in Toscana, dans la Maremme, incisée en spirale et faisant allusion aux offrandes en l'honneur de plusieurs divinités ;
  • la troisième à Volterra, comportant treize lignes et environ soixante mots, de nature vraisemblablement magico-rituelle ;
  • la quatrième à Campiglia Marittima dans le nord de la Maremme, comportant dix lignes et une cinquantaine de mots, correspondant à une malédiction lancée par une affranchie à l'encontre de plusieurs personnes.

Lamelles de Pyrgi

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Incisions sur plaquettes d'or retrouvées dans le sanctuaire dédié à Astarté, deux inscriptions intéressantes en ce qu'elles ont été retrouvées avec une troisième rédigée en langue punique (dialecte du phénicien), donc une inscription bilingue. La première contient la dédicace, de la part d'un certain Thefarie Velianas, « magistrat » ou « seigneur » de Caeré, à la déesse assimilée ici à Uni (Héra-Junon), ainsi qu'une formule augurale. La seconde fait allusion aux cérémonies qui doivent être accomplies en son honneur. Découvertes en 1964.

Momie de Zagreb

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Les « bandelettes » du Liber linteus

Le texte est le plus important qui ait été retrouvé, par la longueur et par conséquent le contenu, vu la rareté et la brièveté des textes qui sont parvenus, et qu'il est convenu d'appeler le Liber linteus. Il s'agit d'un « livre », manuscrit sur toile de lin, servant de bandelettes enveloppant une momie trouvée en Égypte et conservée au Musée national de Zagreb en Croatie, d'où son nom. Datant du Ier siècle av. J.-C. environ, il s'agit d'un texte calligraphié en rouge et noir en une douzaine de colonnes verticales, et, sur les 230 lignes contenant environ 1 200 mots lisibles (plus une centaine qu'il est possible de déduire du contexte), 500 mots originaux émergent compte tenu des répétitions typiques des formules et invocations rituelles. On pourrait définir ce livre comme une sorte de calendrier religieux évoquant certaines divinités et les cérémonies à accomplir aux lieux et dates indiqués. Acheté en Égypte en 1848.

Tabula Capuana

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La Tabula Capuana ou tavola capuana, est une tablette en terre cuite datant du Ve siècle av. J.-C. contenant un texte en langue étrusque de 390 mots lisibles partagé en dix sections par des lignes horizontales, découverte en 1898 dans la nécropole de Santa Maria Capua Vetere, en Campanie, conservée auprès des Musées nationaux de Berlin.

Tabula Cortonensis

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Découverte en 1992 à Cortone, elle comporte 32 lignes de texte en langue étrusque sur une plaque en bronze fragmentée en huit morceaux (dont un manque).

En mars 2016, un groupe de chercheurs du Mugello Valley Archaeological Project a découvert sur le site de Poggio Colla en Toscane une stèle en pierre. Le bloc, qui pèse 227 kg et mesure environ m de haut, faisait partie d'un temple sacré qui a été démoli il y a 2 500 ans pour en bâtir un autre à sa place. Restée enfouie pendant tout ce temps, la stèle est bien conservée. Elle comporte 70 lettres lisibles et des signes de ponctuation. Ces caractéristiques en font un des plus longs exemples d'écriture étrusque découverts [10]. Les scientifiques sont convaincus que les paroles et les concepts gravés sur la pierre sont un témoignage de cette civilisation, puisque les connaissances actuelles sont essentiellement issues de nécropoles, tombes et objets funéraires. La stèle, de par sa provenance, pourrait fournir des détails sur la religion étrusque et sur les noms des divinités. La traduction sera effectuée par les chercheurs de l'Université du Massachusetts de Amherst[10].

Autres traces écrites

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Bilingue de Pesaro
  • Le bilingue de Pesaro, en étrusque et en latin, donnant le nom du défunt et de sa fonction.
  • De petits vases (encriers ?) comportant l'alphabet entier et ordonné, sur le pourtour[11].
  • Les inscriptions étrusques de l'Achensee, gravées sur les parois d'une grotte, dans le Tyrol autrichien.
  • Les monnaies étrusques.

Classification linguistique

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Le consensus actuel des spécialistes est que l'étrusque est une langue non-indo-européenne, appartenant à la famille des langues tyrséniennes avec le rhétique et le lemnien[4],[1],[6]. Son lexique de base, sa morphologie et sa phonologie ne présentent pas les correspondances systématiques que la linguistique historique requiert pour établir une parenté avec les langues indo-européennes[2]. Les numéraux étrusques constituent sur ce point une preuve particulièrement solide : la numération et les termes familiaux sont précisément les catégories lexicales les moins susceptibles d'être empruntées à des substrats étrangers, et ils ne présentent aucune correspondance régulière avec les formes proto-indo-européennes reconstruites[2].

Depuis le XIXe siècle, de nombreuses tentatives ont cherché à rattacher l'étrusque à d'autres langues connues, notamment le latin, le grec, le sanskrit, le hongrois, l'albanais ou le turc. Comme le souligne Marie-Laurence Haack, toutes ces tentatives « sont restées vaines »[12]. Des propositions minoritaires de rattachement à la famille indo-européenne ont également été avancées au cours du XXe siècle siècle : Francisco Rodríguez Adrados a soutenu une parenté avec le groupe anatolien[13], et Mario Alinei a proposé un rattachement au hongrois[14]. Ces hypothèses ont été rejetées par la communauté des spécialistes : Giulio M. Facchetti a montré qu'elles reposent sur des rapprochements lexicaux arbitraires, sans correspondances phonétiques régulières, et ignorent les résultats établis de l'étruscologie[15]. La thèse d'Alinei a par ailleurs été qualifiée de cas de « fanta-linguistique » par la spécialiste des langues finno-ougriennes Angela Marcantonio, qui a conclu qu'elle devait être « rejetée sans délai et sans réserves »[16].

La classification de l'étrusque comme langue pré-indo-européenne est par ailleurs confortée par les données paléogénomiques les plus récentes, qui indiquent une continuité de population en Étrurie depuis l'Âge du Bronze sans apport migratoire significatif depuis l'Anatolie ou le Proche-Orient[17].

Étrusque, langue des Tyrrhéniens

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Aire linguistique regroupant la famille des langues nuragiques : paléosarde, paléocorse ; et la famille des langues tyrséniennes : étrusque, rhétique, lemnien

Les Étrusques se désignaient eux-mêmes par le terme Rasna, attesté dans des inscriptions étrusques, par exemple dans la formule meχl rasnal, « du peuple tyrrhénien ». Leurs voisins grecs les appelaient Tyrsenoi (Τυρσηνοί), terme dont dérive le nom de la mer Tyrrhénienne et qui a donné son nom à la famille linguistique proposée par Helmut Rix.

Sur le plan de la classification linguistique, le consensus actuel des spécialistes considère l'étrusque comme un isolat, sans parenté démontrable avec les langues indo-européennes environnantes. Le linguiste allemand Helmut Rix a proposé en 1998 de regrouper l'étrusque, le rhétique des Alpes orientales et le lemnien de l'île égéenne de Lemnos au sein d'une famille dite tyrsénienne, sur la base de correspondances morphologiques, phonologiques et syntaxiques communes[4]. Cette hypothèse a acquis une large acceptation dans la recherche spécialisée, étant soutenue notamment par Stefan Schumacher, Carlo De Simone, Simona Marchesini et Rex E. Wallace[1],[18]. Les langues tyrséniennes sont considérées comme pré-indo-européennes, vraisemblablement des reliques de langues parlées en Europe avant les grandes migrations indo-européennes.

Le lemnien était parlé sur l'île de Lemnos avant la conquête athénienne du VIe siècle av. J.-C. av. J.-C. Sa présence dans l'Égée est aujourd'hui interprétée non pas comme la preuve d'une migration des Étrusques depuis l'Orient, mais comme le résultat probable de contacts commerciaux ou d'une expansion tyrséno-étrusque vers l'est à une date ancienne[1].

Cette conclusion linguistique est confortée par les résultats de la plus vaste étude paléogénomique réalisée à ce jour sur des individus de la période étrusque, publiée en 2021 dans Science Advances : les données génétiques indiquent une continuité locale de la population depuis l'Âge du Bronze, sans apport migratoire significatif depuis l'Anatolie ou le Proche-Orient, contredisant ainsi l'hypothèse d'une origine orientale des Étrusques[17].

Dialectes

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La linguistique étrusque a longtemps mis en avant l'uniformité de la langue sur l'ensemble du territoire étrusque. Gilles van Heems a toutefois montré que cette apparente homogénéité constitue en réalité une « anomalie » du point de vue de la linguistique variationnelle : toute langue obéit à un mouvement naturel de différenciation dans le temps et dans l'espace, et l'uniformité du corpus épigraphique étrusque s'explique avant tout par les effets de la normalisation de la langue écrite, qui masque les variations dialectales plutôt qu'elle n'en atteste l'absence.

« De fait, si l'on met à part les études spécifiquement diachroniques, qui ont permis de définir les traits particuliers de l'étrusque « archaïque » et la mise en évidence, très tôt, de la frontière graphique, mais aussi linguistique, entre les régions septentrionales et méridionales de l'Étrurie, rares sont les étruscologues qui ont emprunté la voie dialectologique ; et ils l'ont toujours fait dans des contributions brèves et centrées sur quelques points particuliers. Au contraire, les savants ont tous souligné l'uniformité ou l'unicité linguistique de l'étrusque […] marquant une différence très nette avec le domaine grec du Ier millénaire. Or c'est là un fait qui ne nous étonne peut-être pas assez, nous modernes, habitués que nous sommes à des langues hautement standardisées. L'uniformité linguistique apparente doit en effet apparaître comme une « anomalie », dans la mesure où toute langue obéit à un mouvement naturel de différenciation dans le temps, dans l'espace ainsi que, « verticalement », en fonction du locuteur. »

 Gilles van Heems, Essai de dialectologie étrusque, 2011, p. 70.

Des traits dialectaux diatopiques et diastratiques peuvent néanmoins être identifiés à l'échelle locale. Van Heems illustre ainsi, à travers l'étude du corpus épigraphique de Volsinies, plusieurs variantes phonétiques et morphologiques caractéristiques de cette cité, dont l'ouverture de /i/ en hiatus (graphies en -ea, -eal au lieu de -ia, -ial) et l'amuïssement de /j/ (prénoms en -e au lieu de -ie), qui affleurent surtout dans les inscriptions de scripteurs non aristocratiques, témoignant d'une conscience dialectale diastratique autant que diatopique[19].

Exemple

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Une inscription funéraire de Tarquinia, citée par Jean-Paul Thuillier, donne bien les limites de ce qui est connu ou non de la langue étrusque :

FELSNAS:LA:LETHES - SVALCE:AVIL:CVI - MURCE:CAPVE - TLECHE:HANIPALVSCLE

« Larth (prénom) Felsnas (nom de famille), fils de Lethe (nom du père, qui peut signifier « esclave » ou « descendant d'esclave »), a vécu 106 ans. Il a (x...) Capoue (y...) par Hannibal »

Si on arrive à lire sans difficulté les noms propres, les liens familiaux et certains termes sociaux comme « esclave », les verbes MVRCE (actif) et TLECHE (passif) restent mystérieux. On pourrait comprendre que le défunt a « défendu Capoue confiée par Hannibal » (il aurait combattu comme mercenaire dans l'armée carthaginoise), ou « repris Capoue conquise par Hannibal » (il aurait servi dans une cohorte auxiliaire de l'armée romaine) ou « restauré Capoue ruinée par Hannibal » (il aurait participé à la reconstruction de la ville après la 2e guerre Punique). Peut-être trouvera-t-on un jour les mêmes verbes dans un autre contexte qui permettra de trancher.

Quelques mots connus

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Certains degrés de parenté sont connus grâce aux inscriptions reportées dans les tombeaux :

  • apa (père)
  • ati (mère)
  • papa (grand-père)
  • teta (grand-mère)
  • clan (fils)
  • seχ (fille)
  • tusurθir (époux)
  • puia (épouse)
  • ruva (frère)
  • papals (petit-fils)
  • nefts (neveu?)

Quelques prénoms révélés par l'épigraphie

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  • féminins : Larθi ; Ram(u)θa ; Ravenθu ; Θana(χvil) ; Veli ;
  • masculins : Larθ ; Laris ; Śeθre ; Aranθ ; Ve(ne)l ; Velθur

La numération

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Les dix premiers nombres, dont les six premiers inscrits sur les dés[20] (les autres nombres ont été déduits par des additions explicites) :

  • 1. θu
  • 2. zal
  • 3. ci
  • 4. śa
  • 5. maχ
  • 6. huθ
  • 7. semφ
  • 8. *cepz
  • 9. nurφ
  • 10. sar
  • 20. zaθrum

À partir de 30, les dizaines se forment en ajoutant le suffixe -alχ au nombre de l'unité (ex: cialχ = 30).

Quelques mots étrusques conservés en latin et en français

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Les Latins ont emprunté un certain nombre de mots étrusques comme haruspex devin ») et lanista maître de gladiateurs »). Quelques-uns sont encore fréquents en français, comme histrion comédien », devenu péjoratif), mécène (nom d'un ministre romain d'origine étrusque, devenu nom commun en français) et personne ; ce dernier viendrait du nom de Phersu, personnage masqué et barbu, à la fois menaçant et comique, qui apparaissait dans les spectacles funéraires. En latin, persona a désigné le masque de théâtre, puis le rôle, avant de prendre un sens plus général[21].

Les noms des dieux

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Sont connus principalement Tinia, dieu de la foudre (Jupiter) ; Uni, son épouse (Junon) ; Aita / Calu, dieu des Enfers (Pluton) ; Menrva (Minerve) ; Turan, déesse de la beauté (Vénus) ; Laran, dieu de la guerre (Mars) ; Fufluns (Bacchus) ; Thesan, déesse de la lumière (Aurore) ; Turms (Hermès) ; Aplu (Apollon).

Notes et références

modifier
  1. 1 2 3 4 5 6 7 (en) Rex E. Wallace, « Etruscan language », Oxford Classical Dictionary, Oxford University Press, (DOI 10.1093/acrefore/9780199381135.013.2509)
  2. 1 2 3 (en) Giuliano Bonfante et Larissa Bonfante, The Etruscan Language: An Introduction, Manchester, Manchester University Press, (ISBN 978-0-7190-5540-9)
  3. Brigitte Le Guen (dir.), Marie-Cécilia d'Ercole et Julien Zurbach, Naissance de la Grèce : De Minos à Solon. 3200 à 510 avant notre ère, Paris, Belin, coll. « Mondes anciens », , 686 p. (ISBN 978-2-7011-6492-2), chap. 5 (« L'effondrement des palais et son ombre portée »), p. 227-231
  4. 1 2 3 (en) Helmut Rix, « Etruscan », dans Roger D. Woodard, The Cambridge Encyclopedia of the World's Ancient Languages, Cambridge, Cambridge University Press, , 943-966 p.
  5. (en) Rex E. Wallace, Zikh Rasna: A Manual of the Etruscan Language and Inscriptions, Ann Arbor, Beech Stave Press, (ISBN 979-8-9871781-2-6)
  6. 1 2 (it) Valentina Belfiore, « Etrusco », Palaeohispanica. Revista sobre lenguas y culturas de la Hispania Antigua, vol. 20, , p. 199-262 (DOI 10.36707/palaeohispanica.v0i20.382)
  7. Dominique Briquel, La Civilisation étrusque, p. 26.
  8. « plus que l'ensemble des autres textes de l'Italie pré-romaine », Dominique Briquel, La Civilisation étrusque, p. 22.
  9. Notice du musée archéologique de Pérouse.
  10. 1 2 (it) « Toscana, trovata pietra di 2500 anni fa: potrebbe svelare il mistero della lingua degli Etruschi », sur Repubblica.it, .
  11. Les Etrusques et l'Italie avant Rome : De la Protohistoire à la guerre sociale de Ranuccio Bianchi bandinelli, Antonio Giuliano, et Jean-Paul Thuillier, p. 165.
  12. Marie-Laurence Haack, À la découverte des Étrusques, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-348-07021-1)
  13. (en) Francisco Rodríguez Adrados, « Etruscan as an IE Anatolian (but not Hittite) Language », Journal of Indo-European Studies, vol. 17, nos 3-4, , p. 363-383
  14. (it) Mario Alinei, Etrusco: una forma arcaica di ungherese, Bologne, Il Mulino,
  15. (en) Giulio M. Facchetti, « The Interpretation of Etruscan Texts and its Limits », Journal of Indo-European Studies, vol. 33, nos 3-4, , p. 359-388
  16. (it) Angela Marcantonio, « Un caso di 'fanta-linguistica'. A proposito di Mario Alinei: Etrusco: una forma arcaica di ungherese », Studi e Saggi Linguistici, vol. XLII, no 1, , p. 73-200
  17. 1 2 (en) Wolfgang Haak, Johannes Krause et al., « The origin and legacy of the Etruscans through a 2000-year archeogenomic time transect », Science Advances, vol. 7, no 39, (DOI 10.1126/sciadv.abi7673)
  18. (en) Simona Marchesini, « Raetic », sur Mnamon. Ancient Writing Systems in the Mediterranean, Scuola Normale Superiore di Pisa, (DOI 10.25429/sns.it/lettere/mnamon045, consulté le )
  19. Gilles van Heems, « Essai de dialectologie étrusque : problèmes théoriques et applications pratiques », in G. van Heems (éd.), La variation linguistique dans les langues de l'Italie préromaine, CMO 45, Lyon, Maison de l'Orient et de la Méditerranée, 2011, p. 69–91.
  20. Exemplaires conservés à la Bibliothèque nationale de France (BnF, département des Monnaies, médailles et antiques, Luynes. 816 et 817)
  21. J. Heurgon, La Vie quotidienne chez les Étrusques, 1961.

Voir aussi

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Bibliographie

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  • Dominique Briquel, Catalogue des inscriptions étrusques de la bibliothèque nationale de France, BnF, Paris, (EAN 9782717728897).
  • Mauro Cristofani (dir.), Gli Etruschi: una nuova immagine, Giunti, Florence, 1984.
  • Romolo A. Staccioli, Il « mistero » della lingua etrusca, Newton Compton editori, Rome, 1977. 2e édition, 1987.
  • Giulio M. Facchetti, Appunti di morfologia etrusca, Florence, Olschki, 2002.
  • Helmut Rix, « Etruscan », dans R.D. Woodard (dir.), The Cambridge Encyclopedia of the World’s Ancient Languages, Cambridge, 2004.
  • Valentina Belfiore, « Etrusco », Palaeohispanica. Revista sobre lenguas y culturas de la Hispania Antigua, vol. 20, 2020, p. 199-262 (DOI 10.36707/palaeohispanica.v0i20.382)
  • Marie-Laurence Haack, À la découverte des Étrusques, Paris, La Découverte, 2021 (ISBN 978-2-348-07021-1)
  • Enrico Bennelli et J. Capelle (trad. de l'italien par M.-L. Haack), Lire et comprendre les inscriptions étrusques, Paris, Spartacus IDH, coll. « Recherche », , 301 p. (ISBN 978-2-36693-006-1, lire en ligne).

Articles connexes

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Liens externes

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