Abou Kabir (Israël)
Abou Kabir (أبو كبير) est un village proche de Jaffa créé par l'Égypte après la victoire d'Ibrahim Pacha sur l'Empire ottoman. Il fait partie des centaines de villages arabes expulsés et détruits lors du nettoyage ethnique de la Palestine pendant la guerre de 1948. Après la victoire d'Israel, il est rattaché à Tel Aviv. Il est officiellement rattaché à Giv'at Herzl (גבעת הרצל, littéralement la colline d'Herzl[1]), mais le nom d'Abou Kabir (אבו כביר) continue d'être utilisé.
Histoire
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Domination égyptienne
modifierL'armée égyptienne d'Ibrahim Pacha s'empare de Jaffa et de sa région après une bataille remportée sur l'armée ottomane en 1832. Bien que la domination égyptienne ne dure que jusqu'en 1840, des Égyptiens s'installent à Jaffa et dans ses environs, fondant notamment Sakhanat Abu Kabir et Sakhanat al-Muzariyya, parmi d'autres villages[1],[2]. Parmi les Égyptiens qui créent le village, beaucoup sont originaires de Tell al Kabir (en) (ou Tell Abou Kabir) ; le nouveau village est nommé d'après celui du Nord de l'Égypte[1],[3].
Retour de l'empire ottoman
modifierAprès un accord diplomatique, la deuxième guerre égypto-ottomane se conclut par le retour de la Palestine dans le giron de l'empire ottoman. Une liste de villages de 1870 décrit Saknet Abu Kebir comme un "camp bédouin", avec 136 maisons et 440 hommes y habitant, les femmes n'étant pas recensées[4],[5].
Dans son enquête de 1881, le Palestine Exploration Fund l'appelle Sâknet Abu Kebîr qu'il traduit par « la colonie d'Abu Kebir (grand père) »[6]. Charles Simon Clermont-Ganneau, archéologue français, le visite en 1873–1874, cherchant le site du cimetière juif antique de Joppa (Jaffa). Selon lui, "Saknet Abu K'bir" est un hameau auquel il accède en traversant les jardins qui entourent Jaffa[7]. Pendant les importantes pluies d'hiver, les jardins entre Jaffa et Saknet Abu Kabir se transforment en un marais appelé al-Bassa. Notant que ce nom est fréquemment utilisé en Syrie pour les marais temporaires et rappelant que biṣṣâ[8] signifie aussi marais dans la Bible hébraïque, il suggère que cela indique un emprunt ancien[9].
Clermont-Ganneau relate également comment des fellahin l'ont conduit à l'écart du hameau au milieu des jardins, à un endroit où des maisons étaient construites en pierres taillées par les paysans. Mises au jour par ces activités, se trouvaient des chambres sépulcrales creusées dans le tuf. Il signale de tels tombeaux jusqu'à Mikvé-Israël. D'autres fellahin lui signalent des objets trouvés entre Saknet Abu Kabir et Saknet al-'Abid. Il acheta une de ces trouvailles : un titulus de marbre gravé de quatre lignes de grec et un chandelier à sept branches (ou menorah). Clermont-Ganneau identifia l'inscription comme un texte funéraire helléno-judaïque, l'attribuant à Ézéchias[7].
La nécropole juive a été pillée aux XIXe et XXe siècles. Il est difficile de dater le site en l'absence d'objets découverts in situ, mais on estime que les tombeaux ont été utilisés entre le IIIe et le Ve siècles. Une grande partie de la nécropole se trouve au sein des bâtiments de l'église russe orthodoxe Saint-Pierre[10].
Les Biluim ont créé une communauté au milieu des orangeraies et des plantations d'agrumes d'Abu Kabir entre 1882 et 1884[11]. Leur maison subsiste à Neve Ofer.
Période du mandat britannique
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De 1915 à 1918, les combats de la campagne du Sinaï et de la Palestine permettent au Royaume-Uni de faire la conquête de la Palestine. La région de Jaffa est conquise en 1918 et la Palestine est administrée comme territoire conquis jusqu'en 1923 puis sous l'autorité d'un mandat de la Société des Nations. La déclaration Balfour[Laquelle ?] et son application permet une importante immigration juive en Palestine.
En 1921, les émeutes de Jaffa atteignent Abou Kabir. Le , malgré les avertissements, Yitzker, tenancier de gîte dans sa ferme, Brenner, écrivain, et quatre autres personnes sont tués par des émeutiers arabes[12].
Avec l'extension de Jaffa pendant les années 1920-1930, Abou Kabir est rattaché à la municipalité de Jaffa tout en restant majoritairement agricole[13]. Le village était principalement composé d'un quartier jouxtant le secteur juif de Jaffa, et quelques hameaux au milieu des plantations d'agrumes[13].
Dans le contexte de violences aux limites de Tel Aviv et de Jaffa, les dirigeants de Tel Aviv suggèrent l'annexion des quartiers juifs de Jaffa à Tel Aviv. Leur proposition concernait la totalité d'al-Manshiyya, y compris la mosquée Hassan Bek, et une grande partie d'Abou Kabir[14].
Le , le bâtiment du Criminal Investigation Department (CID) de Jaffa et les postes de police d'Abou Kabir et de Neve Shaanan sont attaqués par la milice d'extrême-droite, l'Irgoun, qui s'empare de l'armement[15].
Guerre de 1948 et nettoyage ethnique
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Dans le plan de partage de la Palestine voté par l’assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, Abou Kabir est attribué à l’État juif[16].
En 1947, Abou Kabir était à l'entrée de Tel Aviv en venant de Jérusalem par la route principale[17],[18]. Le , le lendemain du vote du plan de partage de la Palestine aux Nations unies, une manifestation arabe à Abou Kabir attaque un bus et tue trois de ses passagers, juifs. Le , la brigade Kiryati de la Haganah détruit une maison arabe à Abou Kabir ; le , toujours en représailles, l'Irgoun incendie plusieurs bâtiments, deux personnes mourant lors de cette attaque[19].
Durant une opération Lamed He ("35" en hébreu moderne), nom de code choisi en référence aux 35 morts près de Surif, Abou Kabir subit un raid de représailles pour « le nettoyer des forces présentes »[20]. La nuit du 12 au , la Haganah attaque Abou Kabir, Jibalia, Tel a-Rish et Yazur. Treize Arabes sont tués à Abou Kabir, dont le moukhtar, et 22 blessés.
Selon le Palestine Post, le , la Haganah repousse une attaque arabe sur Tel Aviv venant d'Atbu Kabir [21].
Le , les milices sionistes lancent une nouvelle attaque sur Abou Kabir avec pour objectif sa destruction. Le quartier est alors abandonné par la plupart de ses habitants et protégé par quelques dizaines de miliciens arabes. Au cours de cet assaut, le mortier artisanal Davidka est utilisé pour la première fois. Imprécis et très lourd, il a néanmoins un effet démoralisant[19].
Un mois après la conquête d'Abou Kabir, David Ben Gourion déclare au gouvernement provisoire d'Israël que la population arabe de Jaffa ne doit pas être autorisée à revenir : « Y aura-t-il un nouvel Abou Kebir ? Ce serait impossible. Le monde doit comprendre que nous sommes 700 000 contre 27 millions, à un contre quarante. Il est inacceptable qu'Abou Kebir soit à nouveau arabe[22],[18]. ».
Au printemps 1948, le centre scientifique militaire Hemed est installé a Abou Kabir. Créé par Yigaël Yadin, chef d'état-major avec l'appui de Ben Gourion, il est chargé de mener la guerre bactériologique contre les Arabes (opération Cast thy bread) visant à empoisonner les puits et les sources des localités arabes avec des germes de la typhoïde afin de limiter la résistance et de faciliter le nettoyage ethnique de la Palestine, en violation de la convention de Genève de 1929[23].
Selon Walid Khalidi, la Haganah achève la démolition d'Abou Kabir le [24]. Cependant, du au , une compagnie de l'armée de libération arabe commandée par le Palestinien Michel Isa arrive à Abou Kabir et combat pour le défendre jusqu'au , infligeant de lourdes pertes aux milices sionistes[25]. Le , The Palestine Post rapporte que "« Dans la zone d'Abou Kebir, la Haganah disperse les Arabes qui tentent d'ériger une position face à l'usine Aka à Givat Herzl. Deux Arabes ont été abattus alors qu'ils approchaient le quartier Maccabi[26] »[27].
Période israélienne
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Le nom arabe du lieu, Abou Kabir, s'est toujours utilisé, même au sein de la population hébrophone[28],[29].
La municipalité de Tel Aviv offre au professeur Heinrich Mendelssohn, directeur de l'Institut biologique -pédagogique, de déplacer son institut à Abou Kabir dans des bâtiments prévus pour accueillir un hôpital[30]. Au début des années 1950, le maire de Tel Aviv, Chaim Levanon (en), cherche activement à fonder une université dans sa ville. Le , le conseil municipal transforme l'Institut biologique-pédagogique en institut universitaire de sciences naturelles, toujours dirigé par Mendelssohn. Le campus d'Abou Kabir compte 24 étudiants la première année.
En 1954, l'Institut universitaire d'études juives est créé à Abou Kabir. Une bibliothèque universitaire est aussi créée, des champs de recherche définis, une équipe pédagogique formée, des laboratoires et des salles de cours construites et une administration du campus créée[31],[32]. L'institut de médecine légale L. Greenberg, appelé couramment institut médico-légal d'Abou Kabir, est créé la même année.
En 1956, les instituts universitaires constituent officiellement la nouvelle Université de Tel Aviv. Le jardin zoologique est intégré à l'université, puis déplacé avec le jardin botanique sur le campus de Ramat Aviv. Les installations d'origine sont toujours au Nature Gardens. Les jardins d'Abou Kabir sont recommandés par un guide touristique aux amoureux de la nature[33].
En 1991, des fouilles archéologiques sauvages sont faites par des archéologues israéliens dans la nécropole de "Saknat Abu Kabir"[34].

Le centre de détention de Tel Aviv, également appelé prison d'Abou Kabir, se trouve également dans le quartier ; elle utilise un fort construit en 1937 par les Britanniques[35],[36].
En janvier 2011, le comité de nommage de la voirie de Tel Aviv propose de renommer le quartier Tabitha[37],[38].
Institut médico-légal
modifierÀ la fin des années 1990 et dans les années 2000, des organes sont prélevés sur des dépouilles de personnes mortes à l'institut médico-légal, notamment Palestiniennes, sans le consentement des familles. Le scandale est révélé par le tabloïd suédois Aftonbladet et reconnu par diverses autorités israéliennes[39].
En 2015, c'est également à l'Institut médico-légal d'Abou Kabir qu'Israël retient des dizaines de dépouilles de Palestiniens tués par les forces de défense israéliennes (FDI), refusant de les restituer aux familles[40].
Lors de la guerre de Gaza, c'est à l'Institut médico-légal d'Abou Kabir que les dépouilles des otages israéliens enlevés en octobre 2023 sont autopsiées[41].
Notes et références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Abu Kabir » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 3 (en) Michael Dumper et Bruce E. Stanley, Cities of the Middle East and North Africa: a historical encyclopedia, Bloomsbury Academic, (ISBN 1-57607-919-8, lire en ligne), p. 200
- ↑ (en) Meron Benvenisti, Sacred landscape: the buried history of the Holy Land since 1948, University of California Press, (ISBN 9780520928824, lire en ligne), p. 102.
- ↑ (en) Aryeh L. Avneri, The claim of dispossession: Jewish land-settlement and the Arabs, 1878-1948, Transaction Publishers, , 303 p. (ISBN 9781412836210, lire en ligne), p. 14
- ↑ (de) A. Socin, « Alphabetisches Verzeichniss von Ortschaften des Paschalik Jerusalem », Zeitschrift des Deutschen Palästina-Vereins, vol. 2, , 159 (135–163) (lire en ligne)
- ↑ (de) M. Hartmann, « Die Ortschaftenliste des Liwa Jerusalem in dem türkischen Staatskalender für Syrien auf das Jahr 1288 der Flucht (1871) », Zeitschrift des Deutschen Palästina-Vereins, vol. 6, , 148, 102–149 (lire en ligne)
- ↑ (en) Conder & Kitchener, The Survey of Western Palestine, Printed for the Committee of the Palestine Exploration Fund by Harrison & sons, (lire en ligne), p. 216
- 1 2 (en) Charles Simon Clermont-Ganneau, Archaeological Researches in Palestine 1873-1874 (lire en ligne), p. 3
- ↑ (en) « H1207 - biṣṣâ - Strong's Hebrew Lexicon (WLC) »
- ↑ Clermont-Ganneau, p. 157-8.
- ↑ (en) « The Jews: Jewish Funeral Rites » [archive du ], Museum of Cultural History: University of Oslo
- ↑ (en) Mark LeVine, Overthrowing geography: Jaffa, Tel Aviv, and the struggle for Palestine, 1880-1948, University of California Press, , Illustrated éd. (ISBN 978-0-520-23994-4, lire en ligne), p. 38
- ↑ (en) Sarah Honig, « Another Tack: The May Day massacre of 1921 », sur The Jerusalem Post, (consulté le )
- 1 2 (en) Arnon Golan, « War and Postwar Transformation of Urban Areas: The 1948 War and the Incorporation of Jaffa into Tel Aviv », Journal of Urban History, (DOI 10.1177/0096144209347104)
- ↑ (en) Mark LeVine, Overthrowing geography: Jaffa, Tel Aviv, and the struggle for Palestine, 1880-1948, University of California Press, , Illustrated éd. (ISBN 978-0-520-23994-4, lire en ligne), p. 114
- ↑ (en) J. Bowyer Bell, Terror out of Zion: the fight for Israeli independence, Transaction Publishers, , Reprint éd. (ISBN 978-1-56000-870-5, lire en ligne)
- ↑ Sami Hadawi, « Palestine - Index to villages & settlements », Palestine Arab Refugee Office, 1949.
- ↑ (en) Anita Shapira, Yigal Allon, native son: a biography, Evelyn Abelalong (lire en ligne), p. 182.
- 1 2 (en) Mark LeVine, Overthrowing geography: Jaffa, Tel Aviv, and the struggle for Palestine, 1880-1948, University of California Press, , Illustrated éd. (ISBN 978-0-520-23994-4, lire en ligne), p. 212
- 1 2 (en) Benny Morris, The birth of the Palestinian refugee problem revisited, Cambridge University Press, (ISBN 9780521009676, lire en ligne), p. 110
- ↑ (en) David Tal, War in Palestine, 1948: Strategy and diplomacy, Routledge, (ISBN 0-7146-5275-X, lire en ligne), p. 60–62
- ↑ (en) « Tel Aviv border Attack Repulsed », The Palestine Post, (lire en ligne) :
« "The Haganah repulsed an Arab attack from AbuKebir last knught, chasing the gangster as far as Kheria village, where it blew up a two story house that was used by snipers against the nearby Efal settlement " »
- ↑ "If there will be [an] Abu Kebir again - . The world needs to understand we are 700,000 against 27 million, one against forty ... It won't be acceptable to us for Abu Kebir to be Arab again.
- ↑ (en) Benny Morris et Benjamin Z. Kedar, « 'Cast thy bread’: Israeli biological warfare during the 1948 War », Middle Eastern Studies, vol. 59, no 5, (lire en ligne).
- ↑ (en) Walid Khalidi, Before their diaspora: a photographic history of the Palestinians, 1876-1948, Washington, D.C., Institute for Palestine Studies, (ISBN 978-0-88728-143-3)
- ↑ (en) « Operation Hametz », sur www.palquest.org (Interactive Encyclopedia or the Palestine Question).
- ↑ In the Abu Kebir area, the Haganah dispersed Arabs who tried to erect an emplacement facing the Aka factory in Givat Herzl. Two Arabs were shot as they approached the Maccabi Quarter."
- ↑ (en) « GUARDS REPEL JAFFA BOAT », The Palestine Post, , p. 3 (lire en ligne).
- ↑ (en) « About the map of Tel Aviv and its Palestinian villages », sur Zochrot (version du sur archive.org).
- ↑ (en) Sasson Somekh, Life After Baghdad, Liverpool University Press, , 181 p. (lire en ligne).
- ↑ (en) « History » [archive du ], sur Zoological Garden, (consulté le )
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- ↑ (en) « Tel Aviv: General Info », sur tourism.gov.il.
- ↑ (en) Excavations and surveys in Israel, vol. 11-14, Israel Department of Antiquities and Museums, (lire en ligne), « Agaf ha-ʻatiḳot ṿeha-muzeʾonim, Israel », p. 46.
- ↑ (en) Yael Cohen, « Identifying dead, comforting the survivors at Abu Kabir », Cleveland Jewish News, (lire en ligne).
- ↑ (en) Judy Siegel, « Foreign experts to inspect Abu Kabir forensic institute », The Jerusalem Post, (lire en ligne).
- ↑ New life for Tabitha, Tom Segev, Haaretz, 21 January 2011
- ↑ (he) « מקומי - תל אביב-יפו nrg - ...ת'א: סיפורה של הכנסייה הרוסית », sur nrg.co.il, (consulté le )
- ↑ (en) « Doctor admits Israeli pathologists harvested organs without consent », The Guardian, (lire en ligne).
- ↑ Linah Alsaafin, « Une trentaine de corps de Palestiniens non restitués par Israël en octobre », Middle East Eye, (lire en ligne).
- ↑ « Un protocole spécifique a été mis en place à l’Institut médico-légal d’Abou Kabir », Tribune juive, (lire en ligne).
Annexes
modifierBibliographie complémentaire
modifier- Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Paris : La Fabrique éditions, 2024 (2e édition en français). (ISBN 978-2-35872-280-3) ;
- Rosemary M. Esber, Under the Cover of War : The Zionist Expulsion of the Palestinians, Arabicus Books & Media LLC : 2000. (ISBN 978-0-98151313-3)
