Amir al-umara

titre militaire dans le califat abbaside du Xe siècle

La fonction d’amir al-umara (arabe : أمير الأمراء), généralement traduite par « émir des émirs », mais aussi par « prince des princes », « émir en chef » ou « commandant des commandants », est une fonction militaire de haut rang dans le califat abbasside au Xe siècle. À partir de 936, ses titulaires en vinrent à supplanter la bureaucratie civile placée sous l'autorité du vizir et à exercer de fait le pouvoir exécutif, reléguant les califes abbassides à un rôle essentiellement cérémoniel. La fonction constitua ensuite le fondement du contrôle exercé par la dynastie bouyide sur les califes abbassides et sur l'Irak jusqu’au milieu du XIe siècle.

Le titre continua à être utilisé dans différents États musulmans du Moyen-Orient, mais fut principalement réservé aux hauts responsables militaires. Il fut également employé dans le royaume de Sicile sous les Normands pour désigner certains des principaux ministres du roi.

Dans le califat abbasside

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Contexte

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Le premier personnage connu à avoir porté le titre d'amir al-umara fut le commandant Hârûn ibn Gharîb, cousin du calife Al-Muqtadir (R. -), en 928[1]. Il fut bientôt suivi par son rival, l'eunuque Mou'nis al-Muzaffar (845–933)[1], qui était commandant en chef de l'armée califale et exerçait de fait une influence prépondérante sur le pouvoir pendant une grande partie du règne d'al-Muqtadir. À partir de 928, Mu'nis fut engagé dans une lutte de pouvoir avec ses rivaux au sein de la bureaucratie civile de la cour. Celle-ci aboutit à la déposition et à l’exécution d’al-Muqtadir en 932, auquel succéda son frère Al-Qahir (R. -). Mu'nis et les militaires exercèrent alors une influence dominante sur les affaires de la cour abbasside, ouvrant une période de troubles qui fut, selon l'historien Hugh Kennedy, « dominée par les luttes des militaires pour contrôler le califat et, peut-être plus encore, les revenus du Sawad, qui leur permettraient de satisfaire les exigences de leurs partisans »[2].

Mu'nis fut lui-même exécuté par Al-Qahir en 933. Toutefois, en 934, un nouveau coup de palais déposa al-Qahir et le remplaça par Ar-Radi (R. -). Les coups d’État successifs et la lutte violente pour le contrôle du califat affaiblirent considérablement le gouvernement central de Bagdad. Le contrôle effectif du Maghreb et du Khorassan était depuis longtemps perdu, mais des pouvoirs autonomes apparurent désormais dans les provinces plus proches de l'Irak. L'Égypte et le Bilad el-Cham étaient gouvernés par la dynastie ikhshidide, la dynastie hamdanide avait établi son autorité sur la Haute Mésopotamie (Al-Jazira), tandis que la majeure partie de l'Iran était contrôlée par des dynasties Daylamites, parmi lesquelles les Bouyides occupaient une place prépondérante. Même en Irak, l'autorité du gouvernement califal était contestée. Dans le Sud, autour de Bassorah, Abu Abdallah al-Baridi (en) avait établi son propre domaine, refusant souvent de verser les recettes fiscales à Bagdad et nouant des contacts avec les Bouyides de la province voisine du Fars[3]. L'historien Ibn al-Athîr rapporte qu'après la mort de Mu'nis, la fonction d'amir al-umara revint à Tarif al-Subkari, qui dirigeait également le trésor[1].

Accession à la régence

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En novembre 936, l'incapacité du vizir Ibn Muqla à contrôler les gouverneurs provinciaux et à faire face à la situation financière désastreuse du califat conduisit finalement à la nomination du gouverneur de Wâsit, Ibn Ra'iq, à la fonction d'amir al-umara[4]. Les pouvoirs accordés à Ibn Ra'iq et à ses successeurs étaient considérables. Selon le contemporain Miskawayh, il fut nommé gouverneur de Bagdad et commandant en chef de l’armée, chargé de la perception du Kharâj, l'impôt foncier, ainsi que de la supervision des domaines publics et du maintien de la sécurité. Il reçut également un étendard et des vêtements d’apparat, ainsi que le privilège d’être désigné par sa Kunya et de voir son nom associé à celui du calife lors de la prière du vendredi. En pratique, écrit Miskawayh, le calife « lui abandonna le gouvernement du royaume »[5]. Dès lors, le pouvoir effectif sur les administrations militaire et civile passa du calife à l'amir al-umara et à son secrétaire, qui dirigeait l’administration civile. Ibn Ra'iq prit soin de priver le calife de son dernier soutien en dissolvant son ancienne garde personnelle et en la remplaçant, comme noyau de l’armée califale, par ses propres Turcs et Daylamites[6].

Lutte pour le pouvoir (936-946)

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Dirham en argent de 940 ou 941, portant les noms du calife Al-Muttaqi et de l'amir al-umara Bajkam (en).

Malgré son autorité considérable, Ibn Ra'iq ne parvint pas à stabiliser la situation. Une lutte de pouvoir complexe, qui dura une décennie, opposa plusieurs dirigeants régionaux pour le contrôle de la fonction d'amir al-umara. Le 9 septembre 938, Ibn Ra'iq fut déposé par son ancien subordonné, le Turc Bajkam (en), qui lui succéda quatre jours plus tard. Il conserva la fonction jusqu’à sa mort, tué par des brigands kurdes le 21 avril 941. Le calife Al-Muttaqi (R. -), porté au trône par Bajkam après la mort d’al-Radi, tenta alors de restaurer le pouvoir civil en nommant Ibn Maymun, puis Abu Abdallah al-Baridi, comme vizirs. Les militaires reprirent cependant le contrôle sous la direction de Kurankij (en), qui devint amir al-umara le 1er juillet[7],[8].

Kurankij fut déposé le 16 septembre par Ibn Ra'iq, qui reprit sa fonction quelques jours plus tard. Le retour d’Ibn Ra'iq provoqua cependant la réaction d’al-Baridi, dont les forces occupèrent Bagdad, contraignant Ibn Ra'iq et al-Muttaqi à se réfugier auprès du souverain hamdanide al-Hasan à Mossoul. Celui-ci aida le calife à reprendre Bagdad, fit assassiner Ibn Ra'iq le 13 février 942 et assuma lui-même la fonction d’amir al-umara le 18 février, sous le laqab de Nasir al-Dawla. Les Hamdanides ne parvinrent toutefois pas à consolider leur contrôle en raison de difficultés financières. Une révolte militaire dirigée par le général turc Tuzun (en) contraignit Nasir al-Dawla à abandonner sa fonction le 11 mai 943 et à se retirer dans sa base de Mossoul. Tuzun devint la même année le nouvel amir al-umara[8],[9].

Al-Muttaqi tenta de retrouver son indépendance en restant à Raqqa plutôt qu’à Bagdad et en entrant en contact avec les Ikhshidides, qui l'encouragèrent à chercher refuge en Égypte. Il refusa finalement et retourna à Bagdad, où Tuzun le déposa et le fit aveugler avant de porter Al-Mustakfi (R. -) sur le trône. Tuzun conserva la fonction jusqu'à sa mort, en août ou septembre 945, mais son pouvoir fut progressivement éclipsé par la montée en puissance des Bouyides. Après sa mort, son secrétaire et successeur, Ibn Shirzad (en), ne disposait que d’une autorité limitée et tenta de faire face à la menace bouyide en s'alliant à Nasir al-Dawla. Ses efforts furent vains et, le 17 janvier 946, les Bouyides dirigés par Mu'izz al-Dawla entrèrent dans Bagdad[10],[11]. Cet événement marqua le début de la période bouyide à Bagdad et en Irak, qui dura jusqu’à la conquête seldjoukide au milieu du XIe siècle[12].

Sous les Bouyides

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La possession du titre d'amir al-umara constitua le cadre institutionnel du pouvoir bouyide à Bagdad et dans ses relations avec le calife, qui devint alors un simple fonctionnaire de l'État et reçut un traitement annuel. Bien qu'Ahmad ibn Buya eût pris Bagdad, les liens familiaux étroits entre les frères bouyides déterminèrent leurs positions respectives, et la fonction d'amir al-umara revint au frère aîné et souverain du Fars, Ali, connu sous son laqab d'Imad ad-Dawla Ali. Après sa mort en 949, il fut remplacé par son frère aîné encore en vie, Rukn ad-Dawla, souverain de Ray, qui conserva cette fonction jusqu’à sa mort en 976[1],[13].

Il semble toutefois qu'Ahmad, connu sous le laqab de Mu'izz al-Dawla, qui continuait à gouverner l’Irak, conservât également le titre pour lui-même. Il l’attribua en outre à son fils Izz ad-Dawla Bakhtiyar lorsqu’il le désigna comme son héritier en 955. En réaction, le fils et héritier de Rukn ad-Dawla, Adhud ad-Dawla Fanna Khusraw (R. -), commença à adopter des titres de souveraineté à la manière persane, tels que shahanshah (« roi des rois »), malik (« roi ») ou malik al-muluk (« roi des rois »), afin de souligner sa prééminence. Ainsi, sous les derniers souverains bouyides, les titres persans prirent davantage d’importance et amir al-umara en vint à désigner l'héritier désigné du souverain. Dans l’ensemble, l'usage bouyide du titre semble avoir été irrégulier, celui-ci étant davantage employé comme titre honorifique que comme fonction officielle[1],[13].

Dans les autres États musulmans

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Iran et Khorassan

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Plus à l'est, ni l'Empire samanide ni les Ghaznévides ne semblent avoir fait un usage fréquent du titre. Une exception est le cas d'Abu Ali Simjuri (en), commandant militaire rebelle qui prit le contrôle du Khorassan en 991 et se proclama amir al-umara[1]. Les dynasties musulmanes ultérieures, qu’elles fussent iraniennes ou turques, employèrent principalement le titre dans un contexte militaire, sans qu’il fût nécessairement associé au commandement en chef de l’armée[1].

Ainsi, les Turcs seldjoukides, qui s’emparèrent des anciens territoires du califat à la fin du XIe siècle, l’utilisèrent parmi plusieurs titres désignant les hauts commandants militaires, tels que ispahsalar, amir-i salar ou muqaddam al-'askar. Seuls deux cas sont connus où le titre fut porté par des princes de la dynastie à titre de distinction : Osman, fils de Chaghri Beg (en), qui fut nommé gouverneur du nord de l'Afghanistan en 1073, et Muhammad, petit-fils de Chaghri Beg, qui se révolta au Khorassan en 1097 contre son neveu, le sultan Barkyaruq (r. -)[1].

Dans l'Iran séfévide, le titre revêtit initialement une grande importance, puisqu’il était porté par le commandant en chef des forces Kizilbaches, qui constituaient le principal soutien militaire du régime safavide. Lorsque Husayn Beg Shamlu (en) occupa cette fonction, de 1501 à 1510, il était le principal responsable de l’État. Après sa chute, la fonction perdit toutefois de son importance et une grande partie de ses pouvoirs, notamment au profit du qurčibaši, commandant de la cavalerie tribale turkmène. L'amir al-umara connut un regain d’importance pendant la période de tutelle qizilbash sur Tahmasp Ier, de 1524 à 1533, mais disparut ensuite presque complètement. Il ne réapparut qu’occasionnellement à la fin de la période safavide, lorsqu’il désignait un commandant militaire exceptionnellement nommé dans une région frontalière menacée par une invasion étrangère[1].

Mamelouks et Ottomans

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Le titre fut également utilisé, quoique rarement, par le sultanat mamelouk du Caire. Il semble avoir été associé au commandant de l’armée (atabak al-'asakir), mais pouvait également être attribué à d'autres émirs[14]. Dans l'Empire ottoman, emīrü’l-umerā[15] était utilisé, avec l'équivalent persan mir-i miran, pour traduire le titre beylerbey (« bey des beys »)[14].

En Sicile normande

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En raison de la longue période de domination arabe en Sicile, le royaume de Sicile sous les Normands conserva de nombreux termes arabes dans son administration, parmi lesquels celui d'« émir » (Ammiratus en latin), (ἀμηρᾶς en grec), les deux autres langues utilisées officiellement, dont les titulaires exerçaient à la fois des fonctions militaires et civiles[16].

Parmi les plus importants figura Georges d'Antioche, un chrétien grec qui fut le plus puissant responsable du gouvernement de Roger II de Sicile (R. -). Il exerça auprès de Roger les fonctions de principal ministre et reçut les titres de « grand émir » ((Magnus amiratus en latin), (μέγας ἀμηρᾶς en grec)) et d'« émir des émirs » ((Amiratus amiratorum en latin), ἀμηρᾶς τῶν ἀμηράδων en grec)). Le titre tomba en désuétude après sa mort, vers 1152, avant d’être attribué en 1154 par Guillaume Ier de Sicile (R. -) à Maion de Bari, qui le conserva jusqu’à son assassinat en 1160[16].

Le dernier (Ammiratus ammiratorum en latin) fut Margaritus de Brindisi, qui porta le titre jusqu’à la chute de la maison de Hauteville en 1194. C’est à partir de ces titulaires que la forme altérée « amiral » commença à être employée dans la Méditerranée occidentale pour désigner les commandants navals au XIIIe siècle[17].

Références

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(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Amir al-umara » (voir la liste des auteurs).
  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Bosworth et Savory 1985, p. 969–971.
  2. ↑ Kennedy 2004, p. 186–193.
  3. ↑ Kennedy 2004, p. 194.
  4. ↑ Kennedy 2004, p. 194–195.
  5. ↑ Donohue 2003, p. 110.
  6. ↑ Kennedy 2004, p. 195.
  7. ↑ Kennedy 2004, p. 195–196.
  8. 1 2 Donohue 2003, p. 9.
  9. ↑ Kennedy 2004, p. 196, 270.
  10. ↑ Donohue 2003, p. 9–10.
  11. ↑ Kennedy 2004, p. 196, 214–215.
  12. ↑ Kennedy 2004, p. 215–240.
  13. 1 2 Donohue 2003, p. 13–34, 128.
  14. 1 2 Zetterstéen 1960, p. 446.
  15. ↑ « Military Ranks and Titles From Old Turkic to Middle Turkic », p. 2
  16. 1 2 Takayama 1993, p. 18, 66–68, 96.
  17. ↑ Abulafia 2012, p. 321–322.

Bibliographie

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  • (en) David Abulafia, The Great Sea: A Human History of the Mediterranean, Penguin Books, (ISBN 978-0-141-02755-5)
  • C. E. Bosworth et R. M. Savory, Encyclopaedia Iranica - AMĪR-AL-OMARĀʾ, vol. 1, 969-971 p. (lire en ligne)
  • (en) John J. Donohue, The Buwayhid Dynasty in Iraq 334 H./945 to 403 H./1012: Shaping Institutions for the Future, Leyde, Brill, coll. « Islamic History and Civilization » (no 44), , 381 p. (ISBN 978-90-04-12860-6)
  • (en) Hugh N. Kennedy, The Prophet and the Age of the Caliphates: The Islamic Near East from the Sixth to the Eleventh Century, Harlow, Pearson Longman, , 419 p. (ISBN 978-0-582-40525-7)
  • (en) Hiroshi Takayama, The Administration of the Norman Kingdom of Sicily, Leyde, New York et Cologne, Brill, (ISBN 978-90-04-09865-7, lire en ligne)
  • (en) William Montgomery Watt, Islamic Political Thought, Édimbourg, Edinburgh University Press, (ISBN 978-0-748-61098-3, lire en ligne)
  • (en) K. V. Zetterstéen, « Amīr al-Umarāʾ », Encyclopaedia of Islam, vol. 1,‎ , p. 446 (DOI 10.1163/1573-3912_islam_SIM_0620)
  • (en) Hiroshi Takayama, L'administration du royaume normand de Sicile, Leyde, New York et Cologne, Brill, (ISBN 978-90-04-09865-7, lire en ligne)

Liens externes

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