Bataille de l'Orbiel
La bataille de l'Orbiel, du nom d'un affluent du fleuve Aude, est un affrontement militaire qui oppose en 793 près de Carcassonne les troupes franques dirigées par Guillaume de Gellone, comte de Toulouse, à une armée sarrasine menée par Abd al-Malik, général au service de l'émir de Cordoue Hicham Ier. Elle constitue l'issue de la dernière grande incursion sarrasine menée depuis Al-Andalus vers la Gaule franque par la terre ferme, les razzias continuant par la mer, notamment en Provence.
| Date | 28 mars ou début de l'été 793 |
|---|---|
| Lieu | rivière Orbiel près de Carcassonne |
| Issue | Défaite pour les Francs mais coup d'arrêt pour les Arabes |
| Royaume franc |
| Guillaume de Gellone |
| Estimées 600 à 1000 | Estimées 1800 à 2000 |
| Estimées très importantes | Estimées importantes |
Batailles
| Coordonnées | 43° 14′ 24″ nord, 2° 25′ 37″ est | |
|---|---|---|
Bien que moins célèbre que la bataille de Poitiers, elle est pourtant l'un des grands chocs militaires du VIIIe siècle entre les Francs et les Sarrasins. Elle s'inscrit dans la rivalité entre les puissances carolingienne et omeyyade pour le contrôle de la Septimanie (devenue plus tard le Languedoc) et des comtés catalans du royaume franc.
Cet affrontement est, avec la bataille de Roncevaux, l'une des sources historiques de la littérature des chansons de geste. Il apparaît sous le nom de bataille de l'Archamp dans la Chanson de Guillaume, qui célèbre les exploits du comte Guillaume et le sacrifice tragique de son neveu, le jeune chevalier Vivien.
Le lieu de la bataille a longtemps fait débat. Il a été le plus souvent localisé près de Villedaigne sur l'Orbieu, autre affluent de l'Aude, d'où les noms de « bataille de l'Orbieu » ou « bataille de Villedaigne » sous lesquels cet affrontement est désigné dans les publications anciennes. Mais le réexamen des sources établit sa localisation au bord de l'Orbiel entre Villalier et Villedubert, ce que confirme la tradition locale. Celle-ci garde en effet le souvenir d'une bataille opposant Francs et Sarrasins, dénommée « bataille de la Mée » du nom de la ferme de la Mée autour de laquelle elle s'est déroulée.
Problèmes historiques
modifierDes sources souvent tardives et fragiles
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L’étude de la bataille de l’Orbiel, survenue en 793, se heurte à une réalité documentaire commune à de nombreux événements du haut Moyen Âge : la grande rareté et la fragilité des témoignages écrits. Qu’elles émanent de chroniqueurs chrétiens ou musulmans, les sources disponibles s’avèrent succinctes, souvent rédigées bien après les faits et entachées d’erreurs. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’un affrontement de cette importance n’occupe généralement que quelques lignes dans les récits médiévaux[2]. Pourtant, un curieux paradoxe apparaît lorsqu’on compare ces écrits à ceux relatant la célèbre bataille de Poitiers. Dans la Chronique d'Aniane, par exemple, la bataille de l’Orbiel bénéficie de vingt-cinq lignes de texte, soit le double de l’espace accordé à celle de Poitiers, et jouit d'une localisation géographique plus précise[3]. Les sources arabes privilégient elles aussi ce combat au détriment de la célèbre rencontre de Poitiers.
L’éloignement temporel, se comptant parfois en décennies ou en siècles, a favorisé l’émergence de traditions légendaires qui déforment la réalité historique. On observe ainsi de véritables raccourcis historiques : des récits arabes attribuent aux premiers conquérants Tarik et Musâ cette expédition en réalité menée par leurs successeurs, tout comme les récits chrétiens font parfois de Charlemagne l’unique auteur de conquêtes réalisées par trois générations de Carolingiens. De plus, ces récits ont une vision géopolitique des événements contaminée par la situation de l’époque de leur rédaction ou de leur copie. C’est ainsi que la Catalogne et la Narbonnaise sont fréquemment décrites par les sources arabes comme faisant partie du royaume des Francs au moment de l’invasion, alors qu’elles appartenaient encore au royaume des Wisigoths[4].
La bataille de l'Orbiel se distingue toutefois par une particularité qui la différencie des affrontements contemporains. Elle bénéficie en effet de traditions religieuses et légendaires locales dont l'intérêt réside dans leur origine : contrairement au mythe de la bataille de Poitiers, largement façonné par une tradition érudite et savante[5], ces récits populaires ne sont pas issus d'une construction intellectuelle. Fait plus notable encore, ces mémoires vernaculaires n'ont été formellement rattachées à l'événement historique de 793 qu'à la fin du XXe siècle, ce qui révèle la persistance discrète du souvenir de la bataille bien loin de la mémoire historique nationale[6].
Enfin, ces traditions légendaires chrétiennes ont été rapprochées de récits de plusieurs chroniqueurs arabes des XIe – XIVe siècles. Ils y décrivent une incursion arabe survenue au cours du VIIIe siècle dans la région de Narbonne, qui n'a été identifiée comme ayant donné lieu à la bataille de l'Orbiel qu'au début du XXIe siècle[4].
Si l'on écarte les éléments fabuleux, l'ensemble de ces sources s'accorde sur l'itinéraire de la razzia de 793, la localisation et l'issue de la bataille. En revanche, elles ne donnent aucune précision sur les effectifs des armées ni sur le déroulement de l'affrontement et ne s'accordent pas sur sa date exacte[4].
Une date difficile à établir
modifierLes chroniques arabes situent la razzia pendant l’année 177 de l’Hégire (-), les chroniques chrétiennes pendant l’année 793, alors que Charlemagne combat les Avars et qu'il apprend la guerre des Saxons. Suivant l'usage du style de Pâques en vigueur à cette époque, l'année débutait le pour ne s'achever que le . Les sources coïncident donc pour situer la bataille entre le printemps 793 et l’hiver 794[4].
Une procession, qui se déroulait à Trèbes jusqu'en 1789 pour remercier la Vierge d'avoir épargné au village l'assaut des Sarrasins, pourrait avoir fixé la date de la bataille. Selon les sources, cette procession se déroulait le 26 ou plus sûrement le [6].
Si l’on suit la chronique Fath al-Andalus, le rezzou était de retour à Cordoue pour célébrer l’Aïd el-Kébir, soit le [2]. Cette indication, destinée à établir un lien symbolique entre la victoire et la principale fête musulmane, est peu sûre. Plus fiable est l'indication d'Ibn Idhari qui affirme que le raid se serait déroulé pendant l’été [7]. Cette période semble en effet la plus favorable pour une expédition militaire : l'étiage estival facilite la traversée des cours d'eau et les moissons permettent de se ravitailler sur place et d'augmenter le butin[4].
C’est précisément cette logique saisonnière qui a donné, en Al-Andalus, son nom aux aceifas, ces raids musulmans dont le terme dérive de l'arabe al-ṣayfa (expédition militaire estivale), lui-même dérivant du mot ṣayf signifiant l'été. Initialement, le mot ṣayfa désignait la récolte, mais par un glissement de sens révélateur des pratiques de l'époque, il a fini par désigner l'expédition guerrière elle-même : la « récolte » de biens et de richesses lors du pillage[8],[9].
Une localisation longtemps débattue
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Les chroniques arabes situent la bataille dans les environs de Narbonne. Plus précises, les chroniques chrétiennes de Moissac et d'Aniane la situent sur le fleuve ou rivière Oliveius, entre Narbonne et Carcassonne. Si les historiens se sont accordés pour voir dans l'étymologie d'Oliveius l'arbre olivier, ils ont longtemps débattu de la localisation de ce cours d'eau en proposant des hypothèses fondées soit sur les chroniques, soit sur les chansons de geste évoquant la bataille de l'Archamp :
- (1) l’hypothèse de la Berre sur la Via Domitia : en 1626, le Toulousain Guillaume Catel localise la bataille au franchissement de la Berre près de Sigean, c’est-à-dire sur le site de la bataille de la Berre gagnée par Charles Martel en 737. Il affirme sans preuve qu'anciennement ce fleuve s'appelait l'Olivier parce qu'il se jetait dans un étang appelé ainsi[10] ;
- (2) l’hypothèse de l’Orbieu près de l’abbaye de Lagrasse : elle s’appuie sur la proximité phonétique entre Oliveius et Orbieu et sur l’existence du Roman de Notre-Dame de Lagrasse, récit légendaire de la fondation de l'abbaye par Charlemagne, qui place plusieurs combats autour du monastère[11] ;
- (3) l'hypothèse de l'Orbieu sur la voie d’Aquitaine : en 1730, les historiens Devic et Vaissète situent la bataille au passage de la Via Aquitania sur l’Orbieu, entre Villedaigne et Ornaisons[12]. Robert Lafont parvient à la même conclusion au prix de plusieurs approximations géographiques et confusions fondées sur des chansons de geste. Il affirme que les derniers vers de la Chanson de Roland font référence à la Chanson de Guillaume à travers la mention de Vivien, neveu de Guillaume, qui meurt à la bataille de l’Archamp : « Par force iras en la terre de Bire, / reis Vivien si succuras en Imphe ». Il identifie « Bire » non avec le fleuve Berre (Birra fluvius) mais avec Bize-Minervois. Il en conclut que la bataille s'est déroulée dans les environs de Bize, précisément à Villedaigne, localité pourtant située à 13 km qu'il situe par erreur sur l'Orbiel et au sud de Narbonne[13];
- (4) l'hypothèse de Lladercans, au sud de Lleida : en 1993 le romaniste André de Mandach, situe la bataille à proximité de Llardecans qu'il identifie au l'Archamp des chansons de geste. Cette localité se situe en effet à une vingtaine de kilomètres à l'est du confluent du fleuve Èbre et de son affluent le Cinca qu'il identifie au fluvius Oliveius en raison de son nom arabe Wādī al-Zaytun signifiant « rivière de l’Olivier »[14] ;
- (5) l'hypothèse de Cabaret sur l'Orbiel : en 2011 René de Beaumont propose d'identifier le lieu de la bataille avec la ville d’Esclabarie où, dans une chanson de geste, le héros épique Aymeri de Narbonne trouve la mort. Il suppose qu'Esclabarie désignerait le château de Cabaret, actuellement Lastours[15] ;
- (6) l'identification de l'Orbiel : en 1941, le chanoine Élie Griffe démontre par une étude philologique que le nom latin fluvius Oliveius désigne l'Orbiel et localise le combat sur une ancienne voie romaine près de Malves-en-Minervois et Villalier[16]. Cette thèse est renforcée en 1987 par l'historien André Bonnery grâce à des traditions locales connues à Trèbes[6], puis par Gauthier Langlois, en 2017. Ce dernier rapproche des sources légendaires chrétiennes (mentionnant un menhir à Malves stoppant les Sarrasins) et arabes (évoquant une statue sur une colonne avec une inscription d'avertissement) qui concordent pour situer l'arrêt de l'expédition sur l'Orbiel. Il propose par ailleurs une hypothèse étymologique pour l'Archamp, nom sous lequel la bataille est connue dans la littérature épique[4].
Si les hypothèses les plus fragiles ou contraires aux chroniques n'ont rencontré aucun écho, la localisation sur l'Orbieu persiste par erreur dans de nombreuses publications. Cela s'explique soit par une confusion récurrente entre les deux cours d'eau[note 1], soit par méconnaissance des trois études spécifiques situant la bataille sur l'Orbiel[4].
La razzia de 793 et la bataille de l'Orbiel
modifierLe contexte historique
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Au VIIIe siècle, deux puissances conquérantes, l’Empire arabe et le royaume des Francs, s’affrontent. En 719, les Arabes achèvent la conquête du royaume des Wisigoths par la prise de Narbonne, capitale de la Septimanie ou Gaule gothique. Ils lancent alors des incursions en Aquitaine et dans le royaume des Francs. Face à cette expansion, les Francs remportent plusieurs succès militaires décisifs contre le califat omeyyade de Damas, dont la bataille de Poitiers et la bataille de la Berre remportées par Charles Martel. Puis, face à l'Émirat omeyyade de Cordoue fondé par Abd al-Rahman Ier, Pépin le Bref s'empare de Narbonne en 759, avant que Charlemagne ne vienne consolider cette frontière en créant la Marche d'Espagne à partir de 778. La frontière s'étend ensuite vers le sud en 785, à la suite de la révolte des habitants de Gérone contre l'émir de Cordoue. Ces derniers se placent alors sous la protection du roi des Francs, qui dépêche ses représentants pour prendre possession de la ville[17].
En 788, un nouvel adversaire se dresse face aux Francs : Hicham Ier, qui succède à son père Abd al-Rahman Ier à la tête de l'émirat de Cordoue. Mais le nouvel émir doit d'abord mater la révolte de ses deux frères, Suleiman et Ubayd-Al·lah Abu-Marwan. La paix revenue, Hicham Ier peut invoquer le djihad pour lancer, chaque année, une ṣayfa ou razzia contre les royaumes chrétiens du Nord. En 791, il envoie une armée battre le roi Bermude Ier des Asturies à Burbia. L'année suivante son chambellan Abd al-Malik s'illustre au sud du Pays basque, dans la région de l’Alava[18],[9],[17].
En 793, l’émir se tourne vers un adversaire plus coriace : le royaume des Francs. Il choisit d'attaquer au moment où ses défenses méridionales sont les plus vulnérables, profitant de l'absence simultanée de Charlemagne, alors retenu en Europe centrale, et de son fils Louis le Pieux, roi d’Aquitaine, retenu en Italie puis en Bavière. Selon la chronique de Moissac, « apprenant que le roi Charles s’était rendu dans la région des Avars et estimant que les Avars lutteraient courageusement contre le roi et que pour cette raison il ne lui serait pas loisible de revenir en France, il envoya Abd al-Malik, l’un de ses princes, avec une grande armée de Sarrasins pour dévaster la Gaule ».
À l'instar des campagnes menées contre le royaume des Asturies, cette expédition répond à des objectifs croisés : stabiliser la politique intérieure, servir des ambitions stratégiques et répondre à des nécessités économiques. Plus précisément, l'émir cherche à :
- fédérer al-Andalus : consolider l'unité intérieure en détournant les tensions sociales vers la lutte contre un ennemi commun, prévenant ainsi d'éventuelles révoltes ;
- laver l'affront militaire : venger les revers subis face aux Francs durant plus d'un demi-siècle, notamment la perte récente de Gérone (785), dont la reprise semble alors l'un des enjeux de la campagne ;
- exercer une pression psychologique : mener une politique de terreur et de dévastation pour contraindre les populations locales à la soumission ;
- évaluer les défenses adverses : sonder la résistance du dispositif franc dans l'optique d'une reconquête territoriale à plus long terme ;
- s'emparer de richesses : accumuler un butin important, moteur économique traditionnel de ces expéditions militaires (razzias)[9],[4].
L'armée sarrasine
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Le commandement militaire de l'armée andalouse
modifierSi l'historien Al-Khushani († ) note la présence du frère cadet de l'émir, Ubayd-Al·lah Abu-Marwan, au sein de l'état-major[20], Hicham Ier, semble avoir privilégié la loyauté à la parenté. Par méfiance envers ce frère avec lequel la réconciliation était encore fragile, l'émir confia la direction effective de l'armée à deux serviteurs dévoués de l'État. Selon Ibn Hayyan († ), le commandement de l'offensive échut ainsi au général Abd al-Malik ibn Abd al-Wâhid ibn Mughîth, secondé par son frère Abd al-Karîm ibn Abd al-Wâhid ibn Mughîth[17].
Les deux hommes appartenaient aux Banu Mughîth, l’une des familles les plus prestigieuses de Cordoue. La lignée avait éte fondée par Mughith, surnommé al-Rumi (« le Romain », soulignant ses origines byzantines ou chrétiennes), un esclave affranchi devenu un général d’exception sous le califat d'Al-Walīd Ier à Damas. Figure de proue de la conquête de 711, il fut l'un des principaux lieutenants de Tariq ibn Ziyad, s'illustrant notamment à la tête du corps de cavalerie qui s'empara de Cordoue, ville dont il devint le premier gouverneur arabe[21].
L'encadrement spirituel et juridique de l'armée andalouse
modifierParallèlement à cette structure guerrière, l'expédition bénéficiait d'un encadrement spirituel et normatif de haut rang. Ibn Hayyan († ) et Al-Khushani († ) mentionnent la participation du juriste (faqîh) Yahyâ ibn Yahyâ al-Laythi et du juge (cadi) Saîd ibn Muhammad al-Mu'afiri[17],[20]. Yahyâ ibn Yahyâ (769-848), originaire de la région d’Algésiras et descendant d'un Berbère de la conquête, illustrait la fusion entre tradition militaire et dévotion religieuse : issu d'une famille de soldats et fonctionnaires omeyyades, il s'était détourné des armes pour les sciences sacrées, voyageant de Cordoue jusqu'à Médine pour recueillir l'enseignement du prestigieux imam Mâlik ibn Anas[22],[23]. Son ami et compagnon Saîd ibn Muhammad, issu de la tribu yéménite des Ma'afir, apportait une légitimité juridique tout aussi solide : c'était le fils et l'adjoint du juge de la communauté musulmane de Cordoue, lui même également disciple de Mâlik ibn Anas.
La présence de ces deux autorités au cœur de l'offensive ne relevait pas de la simple figuration, mais répondait à un impératif de souveraineté. Leur mission était triple : sacraliser l'affrontement en inscrivant la razzia dans le cadre légal du djihad, arbitrer la justice distributive en veillant au partage rigoureux du butin selon les préceptes du droit musulman, et enfin cimenter la cohésion des troupes par l'exhortation morale et la conduite de la prière collective[20].
La composition de l'armée andalouse
modifierSelon l’historien Víctor M. Aguirre Cano, l'armée andalouse ne constituait pas une force homogène mais se présentait comme une mosaïque de groupes sociaux et ethniques aux statuts variés. Le noyau professionnel était formé de mercenaires, souvent d'origine berbère, inscrits au registre du diwan et rétribués par une solde régulière. Ils étaient épaulés par les recrues des chunud, le contingent le plus vaste, qui rassemblait des Arabes, des Syriens ainsi que des Muwallads — ces populations d'origine hispano-wisigothe converties à l'islam — tous mobilisés en échange de concessions foncières. À ces forces s'ajoutaient des volontaires mus par la ferveur religieuse ou l'attrait du butin, ainsi que des corps spéciaux composés de gardes d'élite esclaves (les Saqaliba) et de Mozarabes, ces chrétiens de culture arabe en quête de promotion sociale au sein de l'appareil militaire de l'émir[9].
Cette diversité de recrutement trouvait son prolongement sur le terrain dans une spécialisation fonctionnelle rigoureuse, où la hiérarchie sociale dictait la répartition des rôles entre les différentes armes. Au sommet de cette organisation, la cavalerie omeyyade, ou fursan, majoritairement issue de l'aristocratie arabe, s'affirmait comme l'élite tant sociale que militaire. Sa mobilité exceptionnelle en faisait l'instrument privilégié des aceifas, ces raids éclairs destinés à asphyxier l'économie ennemie par la destruction des récoltes, l'incendie des domaines ruraux et la capture massive d'esclaves. Sur le champ de bataille, son intervention s'avérait décisive pour briser la cohésion des lignes adverses ou pour transformer une retraite en déroute par une poursuite des fuyards[9].
À l'opposé, l'infanterie, désignée sous le terme de rajjala, occupait un rang certes moins prestigieux, mais constituait le socle logistique et défensif indispensable à toute expédition d'envergure. Chargée d'assurer l'occupation pérenne du terrain et la maîtrise des points stratégiques, elle palliait les limites de la cavalerie, notamment lors des sièges de forteresses. Tactiquement, ces fantassins — souvent recrutés parmi les Berbères et les volontaires — préparaient le choc de la cavalerie par un harcèlement constant à l'aide d'arcs, de frondes et de javelots. Enfin, ils garantissaient la sécurité du campement et l'escorte du butin accumulé, érigeant un rempart protecteur lors du périlleux repli des troupes vers le sud[9].
Les effectifs de l'armée andalouse
modifierIl convient de ne pas se fier aux chiffres spectaculaires des chroniques médiévales qui, dans un but symbolique ou de propagande, avancent des effectifs de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d'hommes dans les batailles. Confrontant ces récits à la réalité matérielle du haut Moyen Âge — notamment les limites de la capacité de mobilisation et les lourdes contraintes logistiques — l'historien Víctor M. Aguirre Cano estime que l'effectif réel d'une campagne d'envergure de l'armée andalouse se situait plus probablement aux alentours de 2 000 hommes[9]. Mais tout le contingent n'a peut-être pas été engagé dans la bataille de l'Orbiel, une partie de l'infanterie étant sans doute mobilisée à la garde des prisonniers et à la sécurisation des arrières dans les environs de Narbonne. Le nombre de combattants andalous ayant affronté l'armée franque doit plus probablement se situer vers 1 800 hommes.
L'armée franque
modifierLe commandement militaire franc
modifierEn 793, le royaume d’Aquitaine, auquel étaient rattachées la Marche d’Espagne et la Septimanie, se trouvait privé d’une partie de ses forces. Charlemagne avait en effet ordonné à son fils, Louis le Pieux, de rassembler toutes les troupes disponibles afin de porter secours à son frère Pépin dans sa lutte contre le duc de Bénévent, puis de l’attendre en Bavière[24].
En l’absence du souverain, l’Aquitaine était administrée par le duc Guillaume. Celui-ci appartenait à la haute aristocratie franque : par son père Thierry, comte d’Autun, il descendait des rois mérovingiens ; par sa mère Aude, il était le petit-fils de Charles Martel et, de ce fait, le cousin germain de Charlemagne. Il aurait participé à ses côtés, selon une tradition légendaire rapportée par la Nota Emilianense, à l'expédition de 778 qui se termina par la bataille de Roncevaux. Plus tard, à la demande du roi des Francs, il succéda à Chorson comme duc d’Aquitaine et comte de Toulouse, et entreprit de réorganiser le royaume d'Aquitaine. Au moment de la razzia, il était âgé d'une quarantaine d'années[25].
Les chroniques ne nous apprennent rien sur l'armée que Guillaume put réunir à l'annonce de la razzia ni sur les défenseurs de Narbonne et Gérone. Mais la confrontation de sources diplomatiques et des chansons de geste s'inspirant de l'événement permet de dégager quelques noms. On trouve d'abord le comte Aymeri, que la tradition épique a immortalisé sous le nom d'Aymeri de Narbonne[26]. À ses côtés figure peut-être le modèle historique du chevalier Olivier. Selon l'historien Gauthier Langlois, il s'agirait d'un comte Oliba, un nom récurrent chez les Bellonides, comtes de Carcassonne et Cerdagne[4]. Enfin, apparaît Sturmion, attesté comte de Narbonne vers l'an 795. Il est peut-être identique au comte de Bourges mentionné après 778, lequel traîne une réputation entachée par ses origines serviles ; celle-ci lui vaut de devenir un traître sous les traits d'Estourmi dans la Chanson de Guillaume[27],[28].
La composition de l'armée franque
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Tout comme l'armée andalouse, l'armée franque du royaume d'Aquitaine et de la Septimanie ne constituait pas une force homogène mais se présentait comme une mosaïque de groupes sociaux et ethniques. Elle était structurée par le système féodal carolingien mais profondément marquée par son contexte de frontière. Son encadrement était assuré par une aristocratie franque et des vassaux royaux francs, goths ou aquitains, formant une cavalerie lourde d'élite, mais le gros de ses effectifs reposait sur les populations locales, notamment les Goths et les Hispani (réfugiés chrétiens du Sud). Ces hommes libres, des propriétaires souvent installés comme colons sous le régime de l'aprision, assuraient la défense des places fortes et servaient, en fonction de leurs moyens, dans l'infanterie ou la cavalerie. Parmi eux figurait l'Hispani Jean, qui avait obtenu de Louis le Pieux la concession du domaine de Fontjoncouse, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Narbonne[29],[30].
Un précepte de Louis le Pieux précise les obligations militaires des Hispani : « À l’instar des autres hommes libres, qu’ils se rendent à l’armée avec leur comte et que, dans notre marche, ils ne négligent pas de faire l’espionnage et le service de sentinelle, qu’ils appellent en langage courant le service de guet, en fonction de la répartition raisonnable et de l’exhortation du comte, qu’ils fournissent la nourriture et donnent des chevaux pour le transport de nos missi ou de ceux de notre fils que nous aurons envoyés dans ces régions pour régler des affaires ou de légats qui auront été dépêchés auprès de nous depuis l’Espagne[31]. »
Cette injonction souligne le rôle stratégique de ces populations, dont la maîtrise de la langue arabe faisait des agents de renseignement idéaux pour s'infiltrer en terre ennemie. Outre ces missions d'espionnage, leur service de guet se déployait sur un réseau de fortifications : cités closes, places fortes antiques verrouillant les voies romaines — à l'image des châteaux des Cluses ou de la première forteresse de Salses — castra et oppida wisigothiques[32].
L’organisation défensive s'appuyait également sur des postes d'observation situés sur des éminences ou des points de passage obligés, dont la toponymie actuelle garde le souvenir à travers les noms de « Garde » ou « Bade »[note 2]. Ce dispositif de surveillance permettait de déceler l'imminence d'une offensive ennemie et de diffuser l'alerte à travers tout le pays, soit par l'allumage de signaux de feu sur les hauteurs[35], soit par le recours à des messagers bénéficiant, grâce aux réquisitions, d'une remonte permanente en chevaux frais.
Les effectifs de l'armée franque
modifierL'estimation des effectifs francs engagés lors de la bataille de l'Orbiel peut être tentée par une analyse croisée de la puissance de frappe andalouse et des contraintes topographiques du terrain. En théorie militaire, l’avantage tactique conféré par une position défensive en surplomb permet de compenser une infériorité numérique notable : un rapport de force d'un contre trois est généralement admis pour maintenir un seuil d'équilibre[36]. Dans cette perspective, un contingent de 600 à 700 soldats francs aurait pu, en théorie, contenir l'assaut des quelque 1 800 à 2 000 combattants andalous.
Toutefois, ce calcul théorique se heurte à la réalité fluctuante du combat. L'avantage du relief s'estompe dès lors que l'assaillant parvient à prendre pied sur les hauteurs ou si, à l'inverse, les défenseurs rompent leur formation pour poursuivre l'ennemi dans la plaine après une charge [37]. Un tel basculement tactique exigerait une réévaluation à la hausse des effectifs francs pour espérer tenir la position. À l'inverse, l'issue fatale du combat pour les troupes carolingiennes suggère que le déséquilibre numérique était sans doute trop marqué pour être comblé par le seul avantage du terrain.
D'autres variables, cruciales mais insaisissables du point de vue documentaire, pèsent également sur cette estimation. La fraîcheur physique des troupes demeure une inconnue majeure : les sources ne précisent pas si Guillaume et ses hommes ont dû livrer bataille au terme d'une marche forcée depuis Toulouse, ou s'ils avaient pu bénéficier d'un temps de repos suffisant pour fortifier leurs positions. De même, la proportion de combattants expérimentés au sein de chaque camp a pu modifier radicalement l'efficacité de chaque unité. Au regard de ces incertitudes, le contingent franc peut être, sous toutes réserves, estimé dans une fourchette comprise entre 600 et 1 000 hommes.
La razzia de Gérone à Narbonne
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Abd al-Malik avait sans doute massé ses troupes à Barcelone, à une centaine de kilomètres ou deux jours de marche rapide de son premier objectif, Gérone[38]. Il soumit la ville à un siège avec l'aide de mangonneaux. Les chroniques arabes soutiennent que la ville ne fut pas prise, mais, ce qui est peu vraisemblable, que ses fortifications furent démolies et sa garnison massacrée. Il est probable que le général, face à une résistance opiniâtre, ait renoncé à reconquérir la ville et préféré ne pas s'y attarder, afin de ne pas laisser aux Francs le temps d'organiser leur défense au nord des Pyrénées.
Empruntant les viae Heraclea et Domitia, il fit alors route vers Narbonne, capitale de la Septimanie située à trois quatre jours de marche rapide de Gérone. Il en ravagea les faubourgs et les alentours, emportant un butin considérable ainsi que de nombreux captifs[17],[6].

Après avoir mis à sac le pays narbonnais, l'armée sarrasine bifurqua vers Carcassonne et Toulouse. Elle suivit pour cela la voie romaine reliant Béziers à Carcassonne — connue jadis sous le nom latin de caminum Francigenarum (le chemin des Francs) et aujourd'hui sous le nom occitan de cami romieu, soit le chemin des pèlerins[39]. Sur le plan économique, cet itinéraire traversant la fertile plaine du Minervois promettait un butin bien plus important que le tracé de la via Aquitania, qui longeait le piémont nord des Corbières[6]. Sur le plan stratégique, ce tracé offrait l'avantage de contourner la cité de Carcassonne pour mieux l'investir ou poursuivre le raid vers Toulouse, une manœuvre que ne permettait pas la via Aquitania, laquelle obligeait à traverser la ville. Il offrait aussi l'avantage d'être éloigné de montagnes d'où un ennemi pouvait harceler la troupe, à l'exception du col de la Garde Roland près d'Olonzac, lieu d'une importante bataille dans l'Antiquité[40]. La mention de ce lieu dans la littérature épique, plus précisément dans le Roman de Notre-Dame de Lagrasse, et sa dédicace à Roland, pourrait d'ailleurs être le souvenir d'un accrochage de l'armée andalouse par des troupes franques[41].

La bataille sur l'Orbiel
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Le comte de Toulouse Guillaume, duc d'Aquitaine et marquis de Septimanie, décida d'intercepter l'ennemi. Il rassembla des comtes francs et se porta au-devant des Sarrasins sur le fluvius Oliveius, identifié comme étant l'Orbiel, près de Carcassonne, à la limite des communes de Villalier, Villedubert, Bouilhonnac, et Malves-en-Minervois.

Une reconstitution basée sur la topographie montre que les troupes franques pourraient s'être postées sur le plateau de l'actuel domaine de Fourtou, une position stratégique dominant la vallée, avant de rencontrer les troupes sarrasines, selon la tradition locale, près de la ferme de la Mée[3]. Une colline surmontée d'un dolmen portant le nom évocateur de Pech Gardi (en occitan la « montagne de la garde »), pourrait avoir été utilisée comme poste d'observation par les Francs. De l'autre côté de l'Orbiel, la colline de Gardie, pourrait avoir servi de poste d'observation par les Sarrasins[4].
Ce choix de positionnement ne doit rien au hasard, car une troupe établie sur une éminence bénéficie d'un avantage tactique majeur, capable de compenser une infériorité numérique. En premier lieu, la pente réduit drastiquement l'efficacité de la cavalerie — arme de choc principale de l'armée andalouse — tout en épuisant physiquement l'assaillant durant son ascension. Cet avantage topographique influe également sur les échanges de tirs : l'usage d'armes de jet (arcs ou javelots) depuis les hauteurs augmente leur allonge et leur force d'impact de 20 % à 30 %, tandis que les attaquants perdent une proportion équivalente en tirant vers le haut[note 3]. De plus, la position dominante accroît la puissance de choc des défenseurs s'ils décident de charger vers la plaine. Cet avantage certain peut être considérablement renforcé si les troupes ont le temps de transformer la colline en position défensive préparée, en y installant des fortifications de campagne telles que des palissades ou des chevaux de frise.
Pourtant, malgré ces atouts défensifs et la configuration favorable du terrain, la supériorité numérique andalouse finit par l'emporter. Les chroniques médiévales, notamment celles de Moissac et d'Aniane, rapportent que le combat fut violent. Les Francs, vraisemblablement en infériorité numérique, subirent de lourdes pertes et la bataille tourna pour eux au désastre. Guillaume fut contraint de quitter le champ de bataille après la fuite de ses compagnons, constatant l'impossibilité de la victoire. Toutefois, sa résistance héroïque et le coût humain infligé à l'adversaire contribuèrent de manière décisive à arrêter la razzia sarrasine[6].
Le retour des vainqueurs vers Cordoue
modifierBien que victorieux militairement, les Sarrasins étaient affaiblis et ne poursuivirent pas leur razzia face à l'importance de la résistance des Francs. De plus ils avaient sans doute amassé suffisamment de butin. Abd al-Malik et ses hommes ramassèrent les dépouilles de leurs compagnons et se replièrent vers la péninsule ibérique après avoir pillé la Cerdagne. L'historien Al-Nowaïri, († ) affirme qu'il y « abusa de ses femmes, tua ses combattants, sema le désordre pendant plusieurs jours en saccageant les forteresses, incendiant les villages ». Selon l’historien catalan Josep-Maria Salrach, « il prit ensuite le chemin de la vallée du Segre en direction de Lleida, pour entrer en al-Andalus, et, en passant, dévasta la ville d'Urgell »[42].
Ce repli ne se fit toutefois pas sans heurts. Si le gros de l'armée musulmane regagnait al-Andalus, des contingents ou des colonnes isolées ont pu être interceptés par des chefs locaux profitant du passage de l'ennemi sur des points de passage obligés. C'est précisément dans ce contexte de harcèlement des troupes en retraite que pourrait s'inscrire l'action d'éclat de Jean de Fontjoncouse. Selon une donation de Charlemagne : « Jean, venant à nous, nous a montré une lettre que notre cher fils Louis lui avait donnée et que par lui il nous a envoyée. Et nous avons trouvé dans cette lettre que ce même Jean a mené un grand combat contre les hérétiques et les infidèles Sarrasins dans le pagus de Barcelone où il les a vaincus au lieu-dit Au Pont, en a tué et s’est emparé de leurs dépouilles ; de celles-ci, il a obtenu de notre cher fils le meilleur cheval et la meilleure cuirasse et une épée orientale, avec un fourreau orné d’argent[43],[44]. »
Partis vraisemblablement de Barcelone, les vainqueurs avaient regagné Cordoue au terme d’une campagne qui pourrait avoir duré quatre à six semaines[note 4].
L'emploi du butin
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Les sources arabes insistent sur l'importance et le retentissement de l'événement, exagérant au besoin sa portée en soutenant qu'il s'agissait d'une conquête au cours de laquelle les villes de Gérone et Narbonne avaient été prises. Al-Nowaïri, († ) affirme ainsi que « ce fut la conquête la plus célèbre des musulmans dans al-Andalus »[2].
Le général d'Hicham rentra à Cordoue avec un butin considérable. Selon Ibn Idhari (vers 1312) et l'archevêque de Tolède Rodrigo Jiménez de Rada († ), le cinquième du prix des captifs vendus, c'est-à-dire la part revenant à l'État, atteignit 45 000 pièces d'or pur [7],[45],[46]. Cette somme servit, selon Ibn al-Qūṭiyya († ), à aménager la capitale de l'émirat. Il rapporte ainsi que « [c]’est à Hishâm qu’on doit la mosquée de Cordoue et le beau pont qui traverse le Guadalquivir, au milieu de cette ville. Il consacra à la construction de ces deux édifices le cinquième du butin provenant de la conquête de Narbonne par Abd al-Malik ibn Abd al-Wâhid ibn Mughîth ». En réalité Hisham se limita à réparer le pont et à achever la mosquée de Cordoue commencée par son père[47] [48].

Plus singulier, Al-Maqqari († ) rapporte que parmi les dures conditions imposées aux habitants de Narbonne, « il y eut celle de porter un certain nombre de charges de terre de ses murailles jusqu'à la porte de l'Alcazar de l'émir à Cordoue. Avec cette terre, on édifia la mosquée qui se trouve en face de la porte des jardins »[7],[2]. Puisant aux mêmes sources, Rodrigo Jiménez de Rada († ) rapporte les mêmes faits ainsi : « Les chrétiens de Narbonne, ainsi que les autres chrétiens, furent accablés par de si durs travaux que, selon les pactes de concorde établis, ils durent transporter de la terre sur leurs épaules et leurs bêtes de somme depuis Narbonne jusqu'à Cordoue, afin qu'il édifiât une mosquée dans son alcazar. Il bâtit encore d'autres mosquées et restaura les anciennes »[45],[46]. Autrement dit, cette terre aurait servi de remblai soit entre la résidence de l'émir et la grande mosquée, soit pour l'édification d'une petite mosquée dans l'alcazar. Bien que ce récit soit contesté — les fortifications narbonnaises étant de pierre —, l'argument demeure recevable si l'on considère la portée éminemment symbolique de l'acte. Pour André Bonnery, il s’agissait d’un geste politique fort « destiné à montrer que Narbonne appartenait irrévocablement aux musulmans. Même s’ils l’avaient perdue ils pouvaient fouler sa terre devant la porte de l’Alcazar »[6].
Outre la terre, les prisonniers chrétiens auraient pu ramener, selon quelques auteurs modernes, des chapiteaux et colonnes destinés aux mosquées de la ville[49].
De nombreux chrétiens furent réduits en esclavage dont certains furent plus tard enrôlés dans la garde personnelle de l'émir al-Hakam Ier. Ces recrues étaient surnommées, selon l’historien Ibn Sâʿid al-Maghribî (vers 1240), les al-khurs (« les silencieux ») ou encore les « étrangers », en raison de leur méconnaissance de la langue arabe. Le chroniqueur Ibn Hayyan († ) apporte des précisions sur l'origine de ce contingent : il comptait notamment cent trente mercenaires capturés lors du siège de Narbonne. Ces hommes jouèrent un rôle déterminant dans l'écrasement de la grande révolte du faubourg de Cordoue en 818 (an 202 de l'Hégire). Ibn Hayyan les qualifie également de al-hâssa (« les muets ») et rappelle que ce corps d'élite, dont l'émir avait hérité de son père Hicham Ier, comptait dans ses rangs une figure marquante : Hudayr Abû Mûsâ. Ce soldat était plus connu sous le sobriquet d’al-Madhbûh (« l’égorgé »), qu'il devait sans doute à une blessure à la gorge reçue peut-être lors de la défense de Narbonne ou de la bataille de l'Orbiel[17]. Parmi eux figurait aussi le comte Aymeri qui sera libéré en 810 grâce à l'intervention de Charlemagne[26].
Les vainqueurs de la razzia de 793 furent largement récompensés par l'émir Hicham Ier (r. -) puis son fils et successeur Al-Hakam Ier (r. -). Les émirs maintinrent leur confiance aux frères Abd al-Malik et Abd al-Karîm à la tête des armées de l'émirat, leur permettant de mener plusieurs expéditions militaires lucratives contre le royaume des Asturies[18]. Ubayd-Al·lah Abu-Marwan fut nommé gouverneur de Valence. Yahyâ ibn Yahyâ devint le conseiller privilégié de l’émir Al-Hakam et fit de l'école malikite la doctrine officielle de l'État andalou[22],[23]. Son ami Saîd ibn Muhammad succéda à son père comme juge de Cordoue[20].
Les conséquences
modifierLes réactions des Francs
modifierCe fut pour les Francs un échec sans précédent. Aussi la razzia eut-elle un grand retentissement dans l'empire franc, comme en témoigne sa mention dans presque toutes ses chroniques, et affecta personnellement Charlemagne. Les Annales royales, rédigées à la cour, rapportent ainsi que Charlemagne était occupé à guerroyer contre les Avars quand « deux nouvelles fort déplaisantes lui parvinrent de différentes parties des terres : l'une était la défection totale des Saxons ; l'autre était que les Sarrasins avaient pénétré en Septimanie et, après avoir livré bataille aux gardes de cette frontière ainsi qu'aux comtes, ils s'en étaient retournés chez eux victorieux, ayant tué un grand nombre de Francs. Troublé par ces événements, le roi s'en retourna en Francie »[16].
Les Francs ne pouvaient laisser impunie cette défaite et se devaient d'éloigner la menace sarrasine. C'est pourquoi, quelques années plus tard, Charlemagne confia à son fils Louis le Pieux et à son fidèle Guillaume le commandement d'une offensive qui aboutit en 801 à la prise de Barcelone[42] et à repousser la frontière vers le sud.
La fin des razzias sarrasines terrestres en Gaule
modifierLa résistance des Francs sur l'Orbiel et l'intégration du comté de Barcelone dans l'Empire mirent un terme quasi définitif aux incursions sarrasines terrestres menées depuis Al-Andalus vers la Gaule franque[17]. Narbonne fut cependant menacée en 841 ou plus surement en 842 par une incursion qui pénétra profondément à l’intérieur du territoire franc, razzia la région de Vic et la Cerdagne puis poussa jusqu'aux abords de la ville. Par la suite, Narbonne ne fut plus menacée que par la mer. Vers 1018, selon Adémar de Chabannes († ), les Maures de Cordoue abordèrent de nuit avec une grande flotte pour investir la cité. Mais les chrétiens remportèrent la victoire et firent de nombreux prisonniers[17].
Mémoire épique, légendaire et historique
modifierLa bataille de l'Orbiel, bien qu'oubliée de la mémoire collective contemporaine au profit de la bataille de Poitiers, a laissé une empreinte profonde dans la littérature médiévale et les légendes locales[4].
Dans les chansons de geste
modifierLes événements de 793 et les prouesses de Guillaume ont nourri les cycles épiques de Guillaume d'Orange et d’Aymeri de Narbonne[50], ainsi que la légende de Dame Carcas[51], la geste de Fierabras[52] et sans doute le Roman de Notre-Dame de Lagrasse[17].
S'appuyant sur les travaux de nombreux médiévistes, Jeanne Wathelet-Willem soutient l'hypothèse d'une chanson primitive composée dès la première moitié du IXe siècle au sein de l'entourage de Bernard de Septimanie, fils de Guillaume. Ce récit originel célébrait les exploits du comte Guillaume de Toulouse et notamment son héroïsme en 793 lors de la bataille super fluvium Oliveio, où il fut abandonné par ses propres compagnons. Ce bref poème narratif aurait servi de base à la composition d'une chanson de geste, qui aurait fusionné, au cours du premier quart du XIIe siècle, avec diverses traditions orales et d'autres chants épiques — dont l'un consacré à Vivien de Tours[note 5] — pour constituer la Chanson de Guillaume telle qu'elle nous est parvenue[53]. Dans ce processus, la figure historique du comte de Toulouse s'efface au profit du personnage légendaire de Guillaume d'Orange[25]. Ce dernier est également la figure centrale du Couronnement de Louis, œuvre qui explicite l'origine de son célèbre épithète : le héros y perd le bout de son nez lors d'un duel singulier contre le géant sarrasin Corsolt, devenant ainsi « Guillaume au Court Nez »[54].
Dans la tradition épique, la bataille historique de l'Orbiel subit une transposition littéraire pour devenir la bataille de l'Archamp dans la Chanson de Guillaume puis d'Aliscans dans la chanson de ce nom. Selon l'historien Gauthier Langlois, le toponyme Archamp pourrait dériver de la locution latine Arca campus (« le champ du coffre »). Cette appellation ferait référence au dolmen de Pech Gardie, mégalithe qui dominait autrefois le site historique avant d'être remplacé, en 1885, par le tombeau du républicain Armand Barbès[4],[note 6]. En effet, dans les sources médiévales, le mot arca peut désigner un dolmen affectant la forme d’un coffre. Le dolmen Lo Morrel dos Fados à Pépieux est ainsi désigné dans une charte carolingienne de 836[55].

La bataille de l'Archamp constitue l'épisode central de la Chanson de Guillaume. Sa localisation sur la côte et son déroulement s'écartent de l'épisode historique. En effet, pour Robert Lafont, le souvenir de la bataille de 793 aurait fusionné, dans la tradition épique, avec la tentative d'incursion maritime de 1018[57]. Le récit s'ouvre sur l'invasion massive des forces sarrasines menées par le roi Deramé, qui débarquent sur les côtes de l'Archamp. Le jeune Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, s'illustre par une résistance héroïque malgré l'écrasante disproportion numérique. Ayant fait le vœu de ne jamais reculer d'un seul pas devant l'ennemi, le chevalier refuse la retraite, transformant l'affrontement en une lutte pour le martyre. C'est dans ce contexte que se produit la désertion d'une partie des troupes chrétiennes : effrayés par la multitude de l'armée païenne, plusieurs chevaliers, dont Tiébaut et Estourmi de Bourges, abandonnent Vivien sur le champ de bataille, illustrant par leur lâcheté le contraste avec la bravoure sacrificielle du héros. Malgré cette trahison et le massacre progressif de ses hommes, Vivien parvient à envoyer un messager à son oncle Guillaume. Ce dernier arrive sur les lieux mais se heurte à une défaite sanglante, perdant la quasi-totalité de ses chevaliers. Guillaume retrouve son neveu agonisant près d'une fontaine. Il reçoit sa confession et lui donne la communion avant que Vivien ne rende l'âme. Seul survivant de ce premier désastre, le comte de Toulouse doit fuir le champ de bataille, poursuivi par les Sarrasins, pour retourner quérir l'aide du roi Louis et de sa propre épouse, Guibourc. Le dénouement de la bataille survient lors d'une seconde expédition menée par Guillaume, renforcée par l'arrivée providentielle de Rainouart, un géant d'origine sarrasine travaillant aux cuisines royales. Armé de son seul « tinel » (un énorme gourdin), Rainouart renverse le cours du combat par sa force, massacrant les troupes de Deramé et vengeant la mort de Vivien. Le récit se clôt sur la reconnaissance de Rainouart, qui est baptisé et intégré à la lignée de Guillaume. Ainsi, la littérature épique a transformé la défaite sur l'Orbiel en une victoire de la Chrétienté sur les païens[53].
Outre Guillaume, la littérature épique a emprunté aux événements de 793 quelques autres personnages. Aymeri de Narbonne, qui est dans l'épopée le père de Guillaume, pourrait avoir comme modèle historique le comte prisonnier, libéré en 810, à la suite d'une paix conclue entre Charlemagne et l’émir Al-Hakam Ier[4],[26]. Sturmion, attesté comme comte de Narbonne vers 795-810, pourrait avoir donné son nom au traître Estourmi de Bourges[27]. Enfin, pour Gauthier Langlois, les cours d'eau encadrant le champ de bataille, l'Oliveius ou Orbiel et le fleuve Aude, auraient inspiré les noms des personnages épiques d'Olivier, dont le modèle historique est peut-être un comte de Carcassonne nommé Oliba, et de sa sœur Aude, dont le modèle historique est la mère de Guillaume[4].
Dans les légendes locales
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La mémoire de cette bataille a subsisté dans des traditions locales collectées dans la vallée de l’Orbiel entre le XVIIIe et le début du XXe siècle. Le préhistorien Germain Sicard (1851-1935) les synthétise ainsi en 1931 :
« Les Maures, après s’être emparés de Narbonne, s’avançaient vers Carcassonne en suivant la voie romaine, par Tourouzelle, Septours [corriger Sept Serous], Villepeyroux et Malves[note 7]. Arrivés en ce lieu et ayant franchi l’Orbiel[note 8], ils se trouvèrent en face de l’imposant menhir qui se dresse sur un talus voisin. Les chefs, frappés par sa masse et sa hauteur, crurent voir en lui une manifestation d’en haut, leur interdisant d’aller plus loin. En même temps, ils apprirent par leurs coureurs d’avant-garde qu’une armée venant de Carcassonne marchait contre eux. Aussi firent-ils obliquer leurs troupes, et, suivant le cours de l’Orbiel, se dirigèrent vers Trèbes. Mais les habitants, prévenus, s’étaient enfermés dans leurs remparts et mis sous la protection de la Sainte Vierge. Aussi, lorsque les Sarrazins, à l’approche de la nuit, arrivèrent à proximité des murailles, ils virent avec stupeur, dans la demi-ténèbre, une forme vaporeuse blanche et lumineuse, qui lentement se déplaçait sur les courtines. Saisis de frayeur, ils s’enfuirent, abandonnant sur place une partie du butin. En mémoire de cette délivrance, une statue de la Vierge fut placée dans une niche, sur la porte de l’Orbiel, et, jusqu’à la Révolution de 1789, une procession solennelle se rendait tous les ans en ce lieu, en commémoration de ce miracle[58]. »
La tradition arabe rapportée dans la chronique Fath al-Andalus (fin du XIe - début du XIIe siècle), affirme :
« Au début de l’année 94 de l’Hégire [712-713], Musâ ben Nossair[note 9], Dieu le pardonne, pénétra dans le pays des Francs, à travers lequel il avança jusqu’à un grand désert et une plaine où il y avait des ruines au milieu desquelles se trouvait une grande statue au sommet d’une colonne, sur laquelle était gravée l’inscription suivante, en langue arabe : « O fils d’Ismaël, si vous parvenez jusqu’ici, retournez-vous en ! » Ceci épouvanta Musâ qui s’écria : « on n’a pas écrit cela sans qu’il y ait une puissante raison. » Il s’en revint avec ses troupes alors qu’ils étaient sur le point de traverser le pays et il retourna à Cordoue…[2] »
La même histoire est rapportée par l’encyclopédiste Al-Nowaïri († ) ainsi que par le géographe al-Zhuri (mort entre 1154 et 1161) qui localise la statue dans les environs de Narbonne[2].
Les similitudes entre ces traditions chrétiennes et arabes, qui n’ont pas d’équivalent ailleurs, sont frappantes. Elles attribuent le départ des musulmans à une intervention divine à la vue d’une colonne ou d’une statue. Selon les musulmans, c’est à la vue d’une colonne surmontée d’une statue. Selon les chrétiens, c’est à la vue du menhir de Malves, qui affecte la forme d’une colonne, et d’une apparition de la Vierge à Trèbes. Elles tentent d'expliquer ce que les chroniques ne disent pas : la raison pour laquelle les Sarrasins n'ont pas poursuivi leur razzia[4].
Dans la mémoire contemporaine
modifierAu XIXe siècle, des historiens voient dans la bataille de l'Orbiel, tout comme dans celle de Poitiers, un événement majeur pour la nation française et la chrétienté européenne. L'historien de Charlemagne Alphonse Vétault la raconte ainsi :
« En 792, la cavalerie arabe parut sur le versant septentrional des ports pyrénéens et fit des courses en Vasconie. Là se borna cette première démonstration. Mais, au printemps suivant, pendant que les milices aquitaines étaient encore occupées en Italie, cent mille Sarrasins se rassemblèrent sous le commandement du vizir Abd-el-Malek. Une partie de ces bandes se jeta sur les Asturies ; l’autre, destinée à l’invasion du Frandjat, reprit et saccagea, chemin faisant, les villes de la Marche d’Espagne restées fidèles à la suzeraineté franke, et bientôt déboucha dans les plaines de la Septimanie. Narbonne, exposée presque sans défense aux attaques de l’ennemi, vit ses faubourgs livrés aux flammes. Puis, sans s’arrêter davantage au siège de cette ville, Abdel-Malek entraîna vers Carcassonne ses escadrons dévastateurs. Cependant le comte de Toulouse, réunissant toutes les garnisons disponibles, avait formé une petite troupe déterminée, à la tête de laquelle il vint se placer sur la route des colonnes musulmanes, près du confluent de l’Orbieu et de l’Aude. Les chrétiens se firent massacrer, hacher sur leurs positions, sans lâcher pied, soutenus par l’exemple héroïque du comte Wilhelm, qui taillait à grands coups d’épée dans les rangs des mécréants, dit la légende épique, comme le faucheur abat l’herbe des prés. Quand, à bout de forces et réduits à une poignée d’hommes, les derniers champions de la cause chrétienne furent contraints d’opérer leur retraite, l’armée ennemie, malgré son immense supériorité numérique, n’osa les poursuivre. Épuisée elle-même par cette lutte formidable, elle ne continua pas la campagne, et bientôt on la vit rétrograder et disparaître dans les gorges des Pyrénées. Telle fut cette mémorable bataille de Villedaigne, si célèbre dans l’épopée sous le nom d’Aliscamp, et qui n’a pas pris dans les récits de nos historiens romans l’importance capitale qu’elle mérite. Au temps de Charlemagne, la renommée du monarque éclipsa toutes les autres, et les entreprises où il prit part de sa personne sont les seules qui aient fixé l’attention des chroniqueurs. Mais là encore la poésie populaire complète l’histoire officielle et donne la mesure de ses omissions. Quand on examine cet événement à la lumière des textes arabes, pleins de détails effrayants sur la force et sur l’enthousiasme fanatique des envahisseurs, on doute s’il ne faut pas considérer la bataille de Villedaigne comme le principal fait d’armes du règne de Charlemagne. Ce fut encore une défaite, comme Roncevaux, mais qui arrêta un second débordement de l’islamisme dans la chrétienté, et dont les résultats furent aussi féconds et aussi glorieux que ceux de la victoire de Charles Martel à Poitiers […][59]. »
Léon Gautier, spécialiste de la littérature épique, partage les mêmes opinions en déclarant :
« Il fallait sauver la Chrétienté tout entière d'une invasion plus terrible encore que celle qui s'était terminée, en 732, sur le champ de bataille de Poitiers. […] Par un étrange destin, il est arrivé que Charles-Martel et Poitiers sont restés beaucoup plus célèbres que Guillaume et Villedaigne ; c'est une injustice contre laquelle il convient de protester[60]. »
L'abbé Louis Servières ajoute :
« Cette invasion fut moins retentissante, mais plus redoutable, plus terrible que la première repoussée par Charles Martel. Cette fois, ce n'était plus une multitude sans ordre, propre à paralyser les mouvements et l'action des soldats Sarrasins ; c'était l'élite de leurs guerriers bien disciplinés et bien commandés, qui se précipitaient innombrables à la conquête des Gaules. Il s'agissait d'exterminer le nom chrétien en le frappant dans son boulevard le plus puissant. C'était une guerre de religion, un duel à outrance entre Mahomet et Jésus-Christ. Jamais peut-être le christianisme et la France n'avaient couru un tel danger. La plupart des auteurs n'ont pas suffisamment apprécié la haute gravité de ces conjonctures[61]. »
Bien que ces trois historiens caractérisent l'événement comme une guerre de religion, cette interprétation est contredite par l'analyse des sources primaires. Les chroniques chrétiennes contemporaines ne décrivent pas les Sarrasins comme une communauté confessionnelle, mais davantage comme un peuple ennemi, au même titre que les Avars ou les Saxons. Par ailleurs, l'historiographie française de la fin du XIXe siècle, marquée par le sentiment germanophobe consécutif à la défaite de 1870, tend à réinterpréter cet épisode comme une guerre de défense nationale. Cette approche opère un anachronisme en assimilant la Gaule et l'Empire franc à la France moderne. Dans cette perspective, la figure de Guillaume est érigée en nouveau Charles Martel, occultant ses origines germaniques au profit de ce qu'on qualifie de roman national. En somme, la bataille de l'Orbiel a fait l'objet d'une instrumentalisation politique et religieuse similaire à la bataille de Poitiers qui a fini par l'occulter dans la mémoire et l'historiographie. Mais elle ne constitue pas, contrairement à cette dernière, un sujet polémique au XXIe siècle[3].
Depuis, la méconnaissance historique de la bataille, déjà relevée par les auteurs du XIXe siècle, n'a suscité qu'un nombre restreint de publications. Dans le registre historique, outre les trois articles centrés sur l'événement, Philippe Sénac a publié en 2023 L'autre Bataille de Poitiers pour souligner le rôle de l'ancienne province de Narbonnaise dans les affrontements entre Francs et Sarrasins[3],[62].
Dans le registre de la fiction, la commune de Villedaigne a publié en 2017 un livret illustré intitulé La Légende de l’Or Bleu. Le récit situe par méconnaissance la bataille sur les rives de l'Orbieu. Cette épopée tragique suit le destin de Franceline, une jeune fille désignée comme la gardienne d’un trésor mystique dissimulé dans le lit de la rivière. Ce rôle sacré exigeant le renoncement à toute vie sentimentale, le drame se noue lorsque Franceline s'éprend d'Akim, un espion envoyé pour s'emparer du secret. Leur idylle interdite déclenche une spirale tragique : la trahison d'Akim conduit à une bataille sanglante impliquant Guillaume de Gellone et cause la perte des proches de la jeune fille. En rompant son serment, la gardienne brise le sortilège protecteur, transformant le trésor en une force destructrice. Le récit se conclut par le double suicide des amants dans la rivière ; la légende attribue depuis lors les crues de l'Orbieu à leurs larmes éternelles[63].
Bibliographie
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Principales sources médiévales éditées
modifierSources arabes
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Fiction
modifier- Louise Laffarge (scénario) et Michel Roman (dessin), La légende de l’or bleu (livre pour enfant), Villedaigne, Mairie de Villedaigne, , 102 p. (ISBN 9782746699823).
.
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Cette confusion est notamment faite par Robert Lafont, André de Beaumont et Philippe Sénac.
- ↑ Sur les Pyrénées-Orientales et l'Aude, Anny de Pous a comptabilisé une soixantaine de mentions ou toponymes de « Garde » auxquelles l'on peut rajouter une quarantaine de « Bade ». Voir [33] et [34]
- ↑ Voir l'article Balistique extérieure.
- ↑ Le temps de trajet peut être estimé ainsi. En terrain ennemi, de Barcelone à Lleida par Gérone, Narbonne, Carcassonne 744 km en marche rapide de 50 km/jour soit 15 jours de trajets + 3 batailles de 1 jour = 18 jours. Dans l'émirat, de Lleida à Cordoue 754 km en marche normale de 35 km/jour soit 21 jours. Total : 36 jours soit un peu plus de 5 semaines. Un rythme plus soutenu ou plus lent donne une estimation de 4 à 6 semaines.
- ↑ Vivien, comte de Tours et abbé laïque de Saint-Martin-de-Tours, qui périt en 851 dans un combat contre les Bretons.
- ↑ Sur les autres étymologies proposées, voir Jeanne Whatelet-Willem, « À propos de la géographie de la Chanson de Guillaume », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 3e année, no 9, , p. 107-115 (lire en ligne
). - ↑ Germain Sicard ou la tradition qu'il rapporte se trompe partiellement sur le tracé de la voie romaine. De Villepeyrous, la voie passait par Naucadery, Saint-Frichoux et Homps, lieu à partir duquel elle est toujours en usage sous le nom de route Minervoise jusqu'à Béziers.
- ↑ Germain Sicard se trompe sur la topographie des lieux : en venant de Narbonne, le menhir se situe avant la traversée de l'Orbiel.
- ↑ Musâ n’a pas conquis la Narbonnaise. Cette tradition résulte d’un télescopage d’événements se rapportant à deux époques : la conquête du début du VIIIe siècle et la razzia de 793 présentée dans les textes arabes comme une conquête.
Références
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