Melayê Cizîrî
Melayê Cizîrî, aussi appelé Molla Ahmed al-Jazarî, est un poète, théologien et mystique soufi kurde, né à Cizre, au Kurdistan, dans la seconde moitié du XVIe siècle et mort dans cette même ville en 1640. Son Dîwan, rédigé principalement en kurmandji, compte parmi les œuvres majeures de la Littérature kurde classique. Il est généralement considéré comme l’un des premiers grands représentants de la poésie littéraire en kurmandji[1],[2].
| Nom de naissance | Ehmed |
|---|---|
| Alias |
Mela, Melê, Nişanî |
| Naissance |
vers 1570 Cizre, émirat de Botan |
| Décès |
Cizre, Empire ottoman |
| Activité principale |
| Langue d’écriture | Kurmandji |
|---|---|
| Mouvement | Littérature kurde classique, soufisme |
| Genres |
Œuvres principales
Dîwan
Nom
modifierSon prénom était Ehmed. Certaines copies manuscrites du Dîwan donnent Muhammed comme nom de son père. Dans ses poèmes, il signe surtout "Mela". Il emploie également les noms de plume "Nişanî" et, plus rarement, son propre prénom[2].
En kurde, le titre mela (Mollah), désigne traditionnellement un lettré formé dans une Madrassa. Le surnom Cizîrî signifie quant à lui "originaire de Cizre".
Biographie
modifierSa plus ancienne biographie connue est attribuée à Mahmud Bayazidi, qui l’aurait rédigée au XIXe siècle à la demande du diplomate et orientaliste russe Alexandre Jaba[1].
Il est né à Cizre, alors capitale de l’émirat de Botan, dans la seconde moitié du XVIe siècle. Cizîrî évoque notamment un prince de Botan actif à la fin du XVIe siècle. Un échange poétique avec Feqiyê Teyran est par ailleurs daté de 1622, tandis qu’Ehmedê Xanî le cite plus tard parmi les auteurs kurdes qui l’ont précédé[2],[3].
Ses poèmes témoignent d’une connaissance accrue de la théologie, du droit islamique (Charia), de la philosophie et de la poésie arabo-persane. Il maîtrisait le Kurde, l’arabe et le persan, mais écrivit essentiellement en kurde[1],[2].
Des récits tardifs mentionnent des séjours d’étude à Diyarbakır, Hakkari, Amedi, Bagdad, en Syrie, en Égypte et en Iran[1].
À la fin de sa vie, Melayê Cizîrî aurait enseigné à la Medresa Sor, ou "Médersa rouge", de Cizre. Il meurt en 1640. Sa tombe se trouve aujourd’hui dans l’enceinte de la Medresa[2].
Œuvre
modifierSa principale oeuvre Dîwan rassemble principalement des ghazals et des qasidas, ainsi que quelques poèmes d’autres formes[2].
Il a écrit près de 120 textes[2],[4].
Cizîrî reprend les spécificités de la poésie classique arabe et persane. L’influence de Hafez de Chiraz est particulièrement marquée. Ses vers contiennent aussi des références à Rûmî, Saadi et Djami[1],[4].
L’amour, la beauté, la connaissance de Dieu et les rites mystiques (Tasawwouf) sont des thèmes qu'il aime aborder dans son œuvre. Les figures de l’amant, de la bien-aimée, du vin, de la lumière ou du miroir prennent souvent plusieurs sens à la fois. Elles relèvent en général de la poésie amoureuse tout en renvoyant à une lecture spirituelle[1].
Le Dîwan contient également des références à la Philosophie, à l’Astronomie et à la Cosmologie. Cette diversité reflète la culture des madrassas dans lesquelles Cizîrî a été formé[5].
Plusieurs de ses qasidas sont consacrées aux princes de Botan et à la cour de Cizre. Ces poèmes constituent une source importante sur les liens entre la poésie kurde et les principautés kurdes de la région[6].
Pensée mystique
modifierLa poésie de Melayê Cizîrî appartient au soufisme. L’amour humain y apparaît comme une voie menant vers la contemplation de la beauté divine[1],[4].
Ses textes abordent la spiritualité, l’unicité de dieu (Tawhid) la manifestation divine et le tasawwuf. Plusieurs chercheurs rapprochent sa pensée de la doctrine de l’unicité de l’existence, généralement associée à Ibn Arabi[7].
Certainessources le présentent comme proche de la Naqshbandiyya, sans que cette appartenance soit clairement attestée par des sources contemporaines[1],[7].
Langue et style
modifierManuscrits et éditions
modifierLa première édition imprimée destinée au public Orientaliste européen est publiée à Berlin en 1904 par Martin Hartmann, sous le titre Der Kurdische Diwan des Schech Ahmed von Geziret Ibn ʿOmar genannt Mala'i Gizri[8].
Une autre édition paraît à Istanbul en 1919 sous la direction de Muhammed Şefik Arvasî. Le texte est ensuite publié à plusieurs reprises en Irak, en Syrie, en Iran et en Turquie[2].
Des extraits sont également cités dans la revue kurde Hawar, fondée par Celadet Bedirxan[2].
Parmi les éditions et commentaires les plus connus figurent[2] :
- le commentaire arabe d’Ahmed al-Buhtî al-Zivingî, Al-ʿIqd al-jawharī fī šarḥ Dīwān al-Šayḫ al-Jazarī, publié à Qamichli en 1959 ;
- l’édition publiée par l’Académie kurde de Bagdad en 1977 ;
- l’édition et le commentaire d’Hejar, publiés à Téhéran en 1982 ;
- plusieurs éditions modernes parues en Turquie, en Irak, en Syrie et en Iran.
Postérité
modifierMelayê Cizîrî joue un rôle important dans la formation de la poésie kurde. Le développement d’une langue littéraire kurmandji à la fin du XVIe siècle est généralement mis en relation avec l’essor des principautés kurdes. Cizre constituait alors l’un des centres intellectuels via les madrassas[3].
Son influence se retrouve chez plusieurs poètes kurdes, comme Feqiyê Teyran et Ehmedê Xanî. Dans l’introduction de Mem et Zin, Xanî cite Cizîrî, Eliyê Herîrî et Feqiyê Teyran parmi les auteurs qui l’ont précédé[2],[6].
Le Dîwan a continué à être lu et commenté dans les écoles kurdes. Plusieurs poèmes de Cizîrî ont aussi été mis en musique et intégrés au répertoire musical kurde[9].
Son tombeau, situé dans la Medresa Sor de Cizre, reste associé à sa mémoire et à l’histoire de la littérature kurde[2].
Galerie
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (en) Joyce Blau, « Jaziri », sur Encyclopædia Iranica, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 (tr) M. Sait Özervarlı, « Molla Cezerî », sur TDV İslâm Ansiklopedisi (consulté le )
- 1 2 (en) Ergin Öpengin (dir.), The Cambridge History of the Kurds, Cambridge University Press, , 603-632 p. (DOI 10.1017/9781108623711.025), « The History of Kurdish and the Development of Literary Kurmanji »
- 1 2 3 4 (en) Ferhad Shakely (dir.), Qasida Poetry in Islamic Asia and Africa, Leyde, Brill, , 327-338 p. (ISBN 978-90-04-10295-8), « The Kurdish Qasida »
- ↑ (tr) M. Nesim Doru, « Melayê Cizîrî'nin Dîvân'ında Semâ‘ (Musiki ve Raks) », Mukaddime, vol. 8, , p. 17-39 (DOI 10.19059/mukaddime.363358, lire en ligne)
- 1 2 (en) Farangis Ghaderi (dir.), The Cambridge History of the Kurds, Cambridge University Press, , 707-728 p. (DOI 10.1017/9781108623711.029), « A History of Kurdish Poetry »
- 1 2 (tr) Ruhullah Öz, Sufinin Akidesi : Molla Ahmed el-Cizîrî Örneği, Şırnak, Şırnak Üniversitesi Yayınları, (ISBN 978-605-80962-1-9)
- ↑ (de) Melayê Cizîrî et Martin Hartmann, Der Kurdische Diwan des Schech Ahmed von Geziret Ibn ʿOmar genannt Mala'i Gizri, Berlin, S. Calvary,
- ↑ (tr) Serdar Şengül, « Melayê Cizîrî ve Dîwan okuma geleneği », Şarkiyat, (lire en ligne)
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- (en) Joyce Blau, « Jaziri », sur Encyclopædia Iranica,
- (en) Ferhad Shakely (dir.), Qasida Poetry in Islamic Asia and Africa, Leyde, Brill, , 327-338 p. (ISBN 978-90-04-10295-8), « The Kurdish Qasida »
- (de) Melayê Cizîrî et Martin Hartmann, Der Kurdische Diwan des Schech Ahmed von Geziret Ibn ʿOmar genannt Mala'i Gizri, Berlin, S. Calvary,
- (tr) M. Sait Özervarlı, « Molla Cezerî », sur TDV İslâm Ansiklopedisi
- (tr) Ruhullah Öz, Sufinin Akidesi : Molla Ahmed el-Cizîrî Örneği, Şırnak, Şırnak Üniversitesi Yayınları, (ISBN 978-605-80962-1-9)
- (tr) Mehmet Nesim Doru, Melayê Cizîrî : Felsefi ve Tasavvufi Görüşleri, Nûbihar Yayınları, (ISBN 978-605-5402-38-9)
- (tr) Abdulbaki Turan, Melayê Cizîrî Dîvânı ve Şerhi, Nûbihar Yayınları, (ISBN 978-9944-360-86-9)