Orde Charles Wingate

général britannique (1903–1944)

Orde Charles Wingate () est un général de l’armée britannique, connu plus particulièrement pour être le concepteur et l’artisan de tactiques militaires non conventionnelles.

Orde Charles Wingate
Biographie
Naissance
Décès
(à 41 ans)
Près de Bishnupur, Manipur, Inde
Sépulture
Nationalités
britannique (jusqu'au )
britanniqueVoir et modifier les données sur Wikidata
Allégeance
Formation
Activité
Officier d'armée de terreVoir et modifier les données sur Wikidata
Période d'activité
Père
George Wingate (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Mère
Mary Ethel Stanley Orde-Browne (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoint
Lorna Elizabeth Margaret Paterson (d) (à partir de )Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfant
Orde Wingate (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Arme
Conflit
Grade
Major-General (Général de Division)
Distinction
DSO (13 sept. 1938)[1]
DSO (30 déc. 1941)[2]
DSO (5 août 1943)[3]
Citation (1 avril 1941) à l'ordre de l'armée[4]

Issu d’une famille de vieille tradition militaire, Wingate fréquenta une public school de renom, avant de suivre une formation militaire classique dans une école d’artillerie. Se sentant une attirance pour le Proche-Orient et maîtrisant la langue arabe, il obtint une affectation au Soudan (1928-1933), puis, après un intermède en métropole, occupa à partir de un poste d’officier de renseignement en Palestine mandataire, avec mission officielle de combattre la révolte arabe alors en cours. Il sut convaincre ses supérieurs de le laisser mettre sur pied les Special Night Squads (Escouades spéciales de nuit, SNS), groupes de commando composés de soldats britanniques et de colons juifs armés, que Wingate formait, commandait et accompagnait personnellement dans leurs missions de contre-insurrection. Celles-ci, chargées de prévenir et réprimer les actes de sabotage, prenaient souvent la forme d’actions de représailles collectives n’épargnant pas les populations civiles, et assimilables, aux yeux de beaucoup d’historiens, à des crimes de guerre. Ces exactions, à l’origine de milliers de morts civiles, et son plaidoyer intempestif pour un État juif que lui inspirait son parti pris sioniste chrétien, lui valurent un blâme du haut commandement britannique et son rappel en métropole en 1939.

En 1941, appelé en Éthiopie, il y créa la Force Gidéon, groupes de commando opérant en parallèle avec l’armée régulière, qui contribua à libérer le territoire de l’occupation italienne. Muté en Inde en 1942, il imagina et créa des unités de guérilla, les Chindits, destinées à être projetées derrière les lignes ennemies, à travers la jungle, par terre ou par air, en l’espèce en territoire birman alors occupé par une armée japonaise prête à envahir l’Inde. Des deux opérations menées par les Chindits, la première eut une issue assez calamiteuse, avec un haut taux de pertes, et la seconde, quoique débattue elle aussi, eut un effet perturbateur certain (reconnu par le haut commandant japonais) sur l’offensive japonaise. Wingate périt en 1944 dans un accident d’avion.

Très controversé, doté d’un tempérament fougueux et excentrique, voire d’un esprit irrationnel, Wingate a suscité des jugements divergents quant à l’opportunité et l’efficacité des tactiques militaires hors norme conçues et mises en œuvre par lui, et quant à son positionnement sioniste affiché, assorti d’une attitude anti-arabe, encore qu’il reste vénéré en Israël et en Éthiopie et fasse l’objet d’hommages (stèles, noms de rue, etc.) au Royaume-Uni[note 1].

Biographie

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Jeunes années et formation

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Orde Wingate, aîné de trois fils, vint au monde le à Naini Tal, près d’Almora, dans la division Kumaon, en Inde britannique, au sein d’une famille de militaires, porteurs depuis 1920 du titre nobiliaire héréditaire Wingate baronets[6],[7]. Tant son père que son grand-père et arrière-grand-père avaient servi dans l’armée britannique en qualité d’officiers[8] [9].

Son père, le colonel George Wingate (1852–1936)[10] avait adhéré au mouvement chrétien Plymouth Brethren (littér. Frères de Plymouth)[11] au début de sa carrière dans l’armée de l’Inde ; à l’âge de 46 ans, il épousa, après l’avoir courtisée pensant 20 ans, (Mary) Ethel (1867–1943), fille aînée de la famille Orde Browne, laquelle appartenait également aux Plymouth Brethren[12],[10]. Son père prit sa retraite de l’armée deux ans après la naissance d’Orde Wingate.

La public school Chatterhouse, où Orde Wingate suivit l’enseignement secondaire.

L’enfance d’Orde Wingate se passa en grande partie en Angleterre. Durant les 12 premières années de sa vie, sa vie sociale se déroulait principalement au sein de sa propre fratrie[13]. Les sept enfants Wingate reçurent une éducation chrétienne typique de cette époque, dans le cadre de laquelle on ne manquait pas de réserver quotidiennement du temps à l’étude et à la mémorisation des Écritures[13].

En 1916, la famille déménagea à Godalming, où Orde Wingate fréquenta l’école Charterhouse[14] en tant qu’élève externe, c’est-à-dire sans être logé au pensionnat et sans participer aux activités qui caractérisaient alors la formation dans une public school. C’est au contraire au foyer familial qu’il était maintenu actif par ses parents, qui avaient coutume de confronter leurs enfants à des épreuves propres à stimuler leur indépendance de pensée, leur esprit d’initiative et leur capacité d’autonomie[15].

Début de carrière dans l’armée britannique

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Au bout de quatre années, Orde Wingate quitta Charterhouse et fut admis en 1921 à Académie royale militaire de Woolwich, près de Londres, qui était l’école de formation des officiers de la Royal Artillery[16],[17]. La coutume voulait que, pour avoir commis une infraction mineure au règlement, un cadet de première année doive se soumettre à un rituel de bizutage appelé « running » (course), qui consistait à déshabiller le cadet et à le forcer de subir le châtiment des baguettes de la part des anciens, lesquels, munis chacun d’un drap noué, appliquaient des coups sur le supplicié pendant son trajet le long de la ligne. La marque d’arrivée une fois atteinte, le cadet de première année était alors jeté dans une citerne remplie d’eau glacée[18],[19],[20]. Lorsque ce fut au tour de Wingate de courir les baguettes, pour avoir présumément ramené un cheval trop tardivement à l’écurie, il se dirigea vers l’ancien posté sur le point de départ du parcours de baguettes, le fixa du regard en le mettant au défi de le frapper ; l’ancien alors se désista. Wingate passa à l’ancien suivant et agit de même ; celui-ci aussi renonça. Tour à tour, chacun des anciens s’abstint de frapper. Parvenu au bout de la ligne, Wingate marcha à la citerne et plongea tout droit dans l’eau glacée[21].

En 1923, Wingate décrocha son brevet d’officier de la Royal Artillery[22] et fut versé dans la 5e Medium Brigade à Larkhill, sur le terrain d’entraînement sis dans la Salisbury Plain, au nord de la ville de Salisbury[21]. Pendant cette période, il lui fut loisible d’assouvir son intérêt marqué pour la promenade à cheval, et acquit une renommée par son habileté et par ses succès dans les courses à obstacles et dans la chasse à courre, et plus particulièrement en raison de son talent à localiser les gués pour traverser les rivières, talent qui lui valut le sobriquet de « Loutre » (Otter)[23]. Dans les années 1920, il était difficile pour un officier d’armée de vivre de sa solde, et Wingate, grand viveur, se fit aussi une réputation de mauvais payeur de ses factures[24].

Il fut promu lieutenant le [25] et affecté l’année suivante à l’École militaire d’équitation de Weedon Bec, où il excella, au grand dépit de la plupart des officiers de cavalerie du centre, qui le trouvaient insupportable. Il se plaisait à narguer les instructeurs, manifestant ainsi sa nature rebelle[26].

Séjour au Soudan (1928–1933)

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Le cousin du père d’Orde Wingate, Reginald Wingate, général d’armée retraité, qui avait été gouverneur-général du Soudan de 1899 à 1916 et haut-commissaire d’Égypte de 1917 à 1919, eut une forte influence sur la carrière de Wingate[27],[11], notamment en réussissant à susciter chez celui-ci un vif intérêt pour les affaires du Proche-Orient et pour la langue arabe, de sorte que Wingate s’inscrivit à un cours d’arabe à la School of Oriental and African Studies (École d’études orientales et africaines, en abrégé SOAS) à Londres, qui dura d’ à , et à l’issue duquel il fut reçu avec une cote de 85/100[28].

En , sous les encouragements du cousin Reginald (Rex), Orde Wingate demanda et obtint un congé de six mois, dans le but d’entreprendre une expédition au Soudan. Rex lui avait suggéré de voyager par Le Caire et de tenter ensuite de se faire recruter comme officier détaché dans les Forces de défense soudanaises (Sudan Defence Force, SDF)[28]. Après avoir expédié ses bagages à l’avance, Orde Wingate prit le départ en à bicyclette, parcourant d’abord la France et l’Allemagne, avant de mettre le cap sur Gênes en passant par la Tchécoslovaquie, l’Autriche et la Yougoslavie. À Gênes, il s’embarqua sur un navire à destination de l’Égypte, où il fit route ensuite vers Khartoum au départ du Caire[29].

En , après que sa requête de mutation dans les SDF eut été exaucée, il se vit confier un poste dans l’East Arab Corps, servant dans la zone de Roseires et Gallabat, aux confins de l’Éthiopie, où les SDF patrouillaient pour capturer les marchands d’esclaves et les braconniers d’ivoire[30]. Il changea le mode opératoire des SDF, remplaçant les patrouilles régulières par la pratique des embuscades.

En , Wingate fut placé à la tête d’une compagnie de 300 soldats, avec le rang local de bimbashi (équivalant à major). Il n’était jamais aussi épanoui que dans la brousse aux côtés de son unité, alors que, au quartier-général à Khartoum, il se heurtait aux autres officiers par sa personnalité querelleuse et raisonneuse[31]. Le grade local de capitaine de l’armée régulière lui fut conféré le [32].

Vers la fin de son séjour au Soudan, Wingate organisa une courte expédition dans le désert de Libye pour y mener des recherches sur l’armée perdue de Cambyse, mentionnée dans les écrits d’Hérodote, et pour repérer l’oasis perdue de Zerzura[33]. Cette expédition, entreprise avec le soutien tant de la Royal Geographical Society, qui l’avait pourvu des équipements nécessaires  les résultats de l’expédition allaient être publiées dans la revue Royal Geographical Magazine en   que du Service des relevés du Soudan (Sudan Survey Department), prit fin en [34]. Bien que l’oasis n’ait pas pu être trouvée, Wingate voyait l’expédition comme l’occasion d’éprouver son endurance dans un environnement physique très rude, ainsi que ses capacités d’organisateur et de meneur d’hommes[35]. Il acheva sa période de service au Soudan le [36].

Retour au Royaume-Uni (1933–1936)

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Le capitaine Orde Charles Wingate (âgé de 35 ans).

De retour au Royaume-Uni en 1933, Wingate fut affecté au camp de Bulford, dans la Salisbury Plain, où il s’appliqua assidûment à donner aux artilleurs une formation renouvelée, nécessitée par la mécanisation alors en cours dans les unités de l’artillerie britannique. Pendant le trajet de retour d’Égypte, il avait fait la connaissance de Lorna Moncrieff Patterson, âgée de 16 ans, qui accompagnait sa mère. Ils se marieront deux ans plus tard, le [37],[14].

À partir du , Wingate fut détaché auprès de l’Army Reserve (ou Territorial Army, troupes de réserve actives) comme assistant (adjutant) de la 71e (West Riding) Field Brigade, unité de l’armée territoriale de la Royal Artillery basée dans le Yorkshire, avec le grade temporaire de capitaine[38],[39], auquel il fut élevé par effet d’ancienneté (substantive rank) le , renonçant à ses attributs d’adjutant le [40].

Affectation en Palestine et les Escouades spéciales de nuit

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Orde Wingate en Palestine.

En , Wingate se vit assigner un poste comme officier d’état-major dans la Palestine mandataire, sous tutelle britannique, pour y remplir des fonctions d’officier de renseignement[41]. Au moment de son arrivée, des groupes de guérilla arabes palestiniens venaient de commencer une campagne d’attaques dirigée à la fois contre les autorités mandataires britanniques et contre les communautés juives[42]. Officiellement, sa mission consistait à combattre les actions de sabotage menées contre l’oléoduc Kirkouk-Haïfa[43],[44].

Dès son arrivée, Wingate considéra la création d’un État juif en Palestine comme un devoir religieux et conclut aussitôt une alliance indéfectible avec les dirigeants politiques juifs[45]. Il s’engagea politiquement aux côtés de plusieurs dirigeants sionistes, et devint lui-même un ardent sioniste chrétien[46],[47]. Il se rendait sans cesse dans le kibboutz Eïn-Harod, car il se sentait des affinités avec le juge biblique Gédéon qui avait œuvré dans cette zone, et se servit du kibboutz comme une base militaire. Il conçut l’idée de mettre sur pied de petites unités d’assaut juives, sous commandement britannique, équipées de grenades et d’armes légères d’infanterie, et destinées à combattre la révolte arabe[48]. Wingate exposa son idée personnellement à Archibald Wavell, alors commandant en chef des forces britanniques en Palestine.

Dès que Wavell eut donné sa permission, Wingate se mit en devoir de convaincre l’Agence juive sioniste et les dirigeants du Haganah, groupe armé juif. En , le commandant britannique, le général Haining, accorda son autorisation à la création des Special Night Squads (littér. Escouades spéciales de nuit, en abrégé SNS), groupes armés composés de volontaires britanniques et de combattants du Haganah[49]. Le kibboutz Eïn-Harod fut choisi par Wingate pour servir de base aux SNS[50].

L’instruction militaire de la Haganah dans le camp Ramat-Yochanan étant réputée déficiente[51], Wingate créa le dans le kibboutz Eïn-Harod un cursus de formation à l’intention des sous-officiers, qui allait être fréquenté par une centaine de jeunes hommes, à qui il promettait sans ambages que « nous sommes ici pour fonder l’armée de Sion »[44]. L’Agence juive aidait à payer les soldes et à régler d’autres frais des effectifs du Haganah. Les SNS étaient vues comme des « machines à tuer bien huilées »[46], tandis que tel officiel britannique les qualifia pour sa part de « de purs abrutis » (just thuggery really)[52]. Wingate n’aimait pas les Arabes, comme en témoigne son interpellation des combattants du Haganah après une attaque en contre un village à la frontière entre la Palestine mandataire et le Liban : « Je pense que vous êtes tous totalement ignorants, avec votre Ramat-Yochanan [la base de formation du Haganah], vu que vous ne connaissez même pas l’usage élémentaire des baïonnettes quand vous attaquez ces sales Arabes : comment pouvez-vous poser en avant votre pied gauche ?[note 2] »

Ce nonobstant, attendu que les tactiques s’étaient révélées efficaces à étouffer le soulèvement, Wingate se vit décerner en 1938 la décoration de l’Ordre du Service distingué (Distinguished Service Order, en abrégé DSO)[11],[43].

Patrouille des Special Night Squads sur le chemin de retour vers sa base.

Wingate formait les SNS, les commandait et les accompagnait lors de leurs patrouilles. Les escouades tendaient des embuscades aux saboteurs arabes qui s’en prenaient aux oléoducs de la société Iraq Petroleum Company, puis effectuaient des razzias contre les villages circonvoisins que les attaquants avaient utilisés comme point d’appui. Lors de ces razzias, il arrivait que les hommes de Wingate imposent de sévères châtiments collectifs aux villageois[49],[11],[17],[5], incluant l’assassinat d’Arabes innocents présents fortuitement dans le village mais non impliqués dans le récent attentat contre l’oléoduc[52]. Les actions des escouades, qui la plupart du temps avaient lieu nuitamment, étaient ainsi marquées d’une grande brutalité, y compris contre des civils[51],[17],[11], et la torture faisait partie intégrante de leur manière de procéder. Wingate fut à l’initiative des dénommés « government gangs », désignation sous laquelle il fallait entendre l’imitation des méthodes de l’adversaire. Une des mesures prises par lui, coutumière en Inde, consistait à brûler les cadavres des combattants ennemis tués, afin de prévenir que leurs funérailles ne conduisent à des manifestations[43]. Les soldats britanniques pillaient, commettaient des actes gratuits de vandalisme et se servaient de prisonniers comme boucliers humains[43],[44]. Après les interventions, Wingate donnait aux soldats lecture d’extraits de la Bible[17],[43]. À certaine occasion, une SNS se présenta dans un village, mit en file tous les habitants masculins et en exécuta successivement un sur huit[54].

Ces méthodes furent critiquées par les supérieurs britanniques de Wingate. Le romancier israélien Yoram Kaniuk s’exprima comme suit à propos de la brutalité de Wingate :

« Les opérations survenaient avec une fréquence croissante et se faisaient plus féroces. Les Arabes se plaignirent auprès des Britanniques de la brutalité de Wingate et de ses âpres méthodes punitives. Même des membres des field squads se plaignaient […] que lors de raids contre des campements de Bédouins, Wingate se comportait avec une méchanceté extrême et faisait feu sans pitié. Wingate croyait au principe de surprise dans le châtiment, lequel était conçu pour confiner les bandes dans leurs villages. Plus d’une fois il avait aligné en file les émeutiers et les avait abattus de sang-froid. Wingate n’essayait pas de se justifier ; les armes et la guerre ne sauraient être pures[55],[56]. »

Combattants juifs et britanniques des SNS (1938), qui, comme le montre la photo, ne disposaient pas d’uniformes propres.

Wingate employait plusieurs formes de torture contre les Arabes, certaines non-létales[57]. Wingate bourrait de sable la bouche de villageois jusqu’à les faire vomir[58]. Dans un cas, après que des saboteurs arabes eurent provoqué une fuite de pétrole, il s’empara de tous les hommes d’un village arabe et les jeta dans une bassine de pétrole brut[59].

En , après que le responsable local Yitzhak (Chaim ?) Sturman du foyer de peuplement Eïn-Harod eut été tué lorsque sa voiture heurta une mine posée par les rebelles, Wingate émit un « cri, un hurlement plutôt qu’un ordre » et mena une opération de représailles contre le quartier arabe de Beïsan, non loin du lieu de l’explosion. Il ordonna « de tuer chaque Arabe découvert dans le voisinage du raid »[56] :

« “Tous dans les voitures !” […]. Nous avons saisi nos fusils et après quelques secondes nous étions tous dans les voitures. Sans aucun plan d’action ou préparation que ce soit, avec Wingate à notre tête, nous sommes entrés dans la partie arabe de Beït Shéan, laquelle pullulait de bandes, et nous nous sommes mis à frapper et à piétiner toute personne sur notre chemin. Wingate lui-même avait perdu toute maîtrise de soi, pénétrant dans les magasins et détruisant tout se qui s’y trouvait. Une heure plus tard, nous sommes retournés à Eïn-Harod[56]. »

L’influence de Wingate allait se traduire par la levée du principe défensif de la Haganah (en hébreu הַבְלָגָה‚ soit : retenue), en faveur d’« expéditions punitives »[51]. Ainsi, au meurtre de 19 juifs à Tibériade, les hommes de Wingate réagirent par le massacre indiscriminé de 15 habitants à Dabbouriya (un peu à l’est de Nazareth), par des exécutions à Hittin et aussi par l’assassinat de 14 passants fortuitement présents sur la route de Safed[44]. Plusieurs milliers de personnes furent capturées et détenues sans procès, et dans des conditions sanitaires précaires, dans des camps d’internement. Le général Robert Haining dut en menacer ses subordonnés de châtiments « exemplaires » en cas « de violences sans necessité, d’actes de vengeance [et] de meurtre de sang-froid ». Au total, quelque 3 700 Arabes (ou 5 000, selon les sources), 2 400 Juifs et 600 Britanniques périrent lors de ces incidents[43],[60]. En outre, quelque cinq mille maisons furent détruites à titre de « représailles » par les autorités britanniques[60].

Soldats britanniques des SNS (1938).

L’adhésion radicale de Wingate au sionisme, qui s’est accomplie en peu de semaines[61], n’était pas fondée idéologiquement. Au Yichouv David Hacohen, membre de la Haganah et futur parlementaire de la Knesset, qui lui avait demandé quels étaient donc les écrits sionistes qu’il avait lus, Wingate répliqua : « Il n’y a sur ce sujet qu’un seul livre important, et je le connais de fond en comble, à savoir la Bible ! »[17] Le sionisme de Wingate s’appuyait ainsi sur une étude assidue de l’Ancien Testament[62]. Le positionnement sioniste de Wingates était de notoriété publique en Palestine, comme l’atteste notamment le fait que la Haganah le dota du nom de guerre HaYadid (c’est-à-dire l’Ami)[17]. Sa partialité dans le contentieux palestinien ne s’explique cependant pas par quelque ascendance juive (comme ont pu le colporter des rumeurs ultérieures[17]), mais plutôt par ceci que Wingate se considérait comme élu par la providence et qu’il percevait ici une occasion d’atteindre au statut de héros auprès d’un peuple opprimé[63]. Il se sentait plus particulièrement lié à Eïn-Harod, d’une part parce que l’endroit était situé avantageusement du point de vue stratégique, et d’autre part parce qu’il avait pour lui une signification biblique (Juges 7,1), comme le signale l’auteur Michael Pragai : « Eïn-Harod exerçait sur Wingate également une attraction spirituelle : c’est là […] que se trouvait la tombe de Gédéon »[64]. Wingate maîtrisait l’arabe et l’hébreu[17].

Cependant, son croissant engagement politique direct dans la cause sioniste  à quoi allait s’ajouter un incident où il s’exprima publiquement en faveur de la formation d’un État juif lors d’une permission en Grande-Bretagne en , c’est-à-dire à un moment où le gouvernement britannique commençait à rejeter officiellement une telle option  lui valut la critique acerbe de son supérieur, le général Robert Haining, et devait conduire à son limogeage et à son rappel en Angleterre le même mois[43],[17]. Les autorités britanniques percevaient désormais dans les groupements armés juifs un péril sérieux et croissant pour leur propre hégémonie sur le territoire. Il fut reproché à Wingate d’avoir perdu de vue qu’il était un officier au service de la couronne britannique[17] ; il était si intimement associé à des causes politiques en Palestine que ses supérieurs finirent par le considérer comme compromis en tant qu’officier du renseignement sur le territoire. Il œuvrait pour son propre agenda au lieu de celui de l’armée ou du gouvernement britanniques. C’est du reste en ces termes que la décision de révocation fut plus tard justifiée devant Winston Churchill, ainsi qu’il ressort des notes de John Martin, alors Principal Secrétaire privé auprès du Premier ministre[43],[65].

Wingate allait par la suite être érigé en héros de la yichouv (la communauté juive présente en Palestine avant la création de l’État juif en 1948), et était aimé de dirigeants tels que Zvi Brenner et Moshe Dayan, qui avaient reçu leur formation militaire sous sa houlette et affirmaient que Wingate « nous a enseigné tout ce que nous savons »[66],[17],[67].

Éthiopie et Force Gidéon

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Orde Wingate à dos de cheval entrant dans Addis-Abeba.

À l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, Wingate se trouvait à la tête d’une unité de défense anti-aérienne en Grande-Bretagne et formulait de façon répétée, à l’intention de l’armée et du gouvernement britannique, ses propositions de mise sur pied en Palestine d’une armée juive qui exercerait au nom des Britanniques son autorité sur le territoire et sur la population arabe qui l’habite. Son ami Wavell, alors commandant en chef du Middle East Command basé au Caire, l’invita au Soudan pour y lancer des opérations contre les forces d’occupation italiennes en Éthiopie. Sous les auspices de William Platt, commandant britannique au Soudan, Wingate créa la Force Gidéon, qui relevait de la Special Operations Executive (SOE) et était composée de soldats britanniques, soudanais et éthiopiens. À Khartoum, lui et Tony Simonds rejoignirent la Mission 101, nom donné au projet britannique visant à stimuler et aider la révolte éthiopienne, et dirigé depuis Londres et Le Caire[68],[69],[70].

Daniel Sandford (à gauche), l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié Ier et Wingate réunis au fort de Dambacha en 1941.

La Force Gidéon fut ainsi nommée d’après le juge biblique Gédéon, qui avec une mince troupe réussit à battre une armée nombreuse[71]. Wingate convia, avec la bénédiction de l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié, un certain nombre d’anciens combattants des Escouades spéciales de nuit (SNS) du Haganah à se rallier à lui, puis le groupe commença ses actions en . Les Italiens avaient occupé l’Éthiopie entre 1936 et 1941, et mené des opérations visant à « pacifier » le pays qui avaient tué environ sept pour cent de la population[72]. Il en avait résulté un énorme vivier de haine envers les Italiens, et nombre d’Éthiopiens étaient désireux d’aider la Force Gidéon. Wingate fut promu lieutenant-colonel à titre temporaire et chargé du commandement. Comme auparavant, il insista à diriger les opérations sur le front même et se trouvait aux côtés de ses troupes lors de la reconquête de l’Abyssinie[68].

La Force Gidéon harcelait les forts italiens et leurs lignes de ravitaillement avec l’aide de résistants autochtones, tandis que les unités de l’armée britannique régulière affrontaient les troupes italiennes principales. Vers la fin de la campagne, une petite force ne dépassant pas les 1 700 hommes parvint à arracher la reddition de quelque 20 000 Italiens. Au terme du combat, Wingate et ses hommes de la Force Gidéon firent la jonction avec la force du lieutenant-général Alan Cunningham, qui avait avancé depuis le Kénya, dans le sud, et ensemble ils accompagnèrent ensuite l’empereur dans son retour triomphal à Addis-Abeba ce même mois de mai. Wingate fit l’objet d’une mention dans les dépêches d’ et en décembre une barrette fut ajoutée à son DSO.

Avec la fin de la campagne d’Afrique de l’Est le , Wingate fut retiré du commandement de la Force Gidéon, entre-temps démantelée, et son grade abaissé à celui de major. Durant ladite campagne, il s’irritait de ce que les autorités britanniques ne donnaient pas suite à ses requêtes de décoration pour ses effectifs et avaient fait obstruction à ses démarches pour obtenir le paiement des rappels de solde et d’autres compensations. Il partit pour Le Caire et rédigea un rapport officiel extrêmement critique sur ses supérieurs, ses collègues officiers, les agents gouvernementaux, et sur maints autres. Il était également dépité de ce que ses efforts n’étaient pas appréciés à leur juste valeur par les autorités et qu’il avait été contraint de quitter l’Abyssinie sans avoir pu faire ses adieux à l’empereur Sélassié. Il se disait plus particulièrement préoccupé par les tentatives britanniques de juguler la liberté éthiopienne, écrivant que toute action visant à susciter de futures rébellions chez les populations devait être honnête et appeler à la justice.

Peu après ces événements, Wingate contracta la malaria et chercha à se faire traiter par un médecin local et non par le service médical de l’armée, par crainte que la maladie ne donne à ses détracteurs un prétexte supplémentaire pour le saborder. Le médecin lui fournit une large provision du médicament Atabrine, qui est susceptible de provoquer des dépressions comme effet secondaire, en cas de prise en hautes doses[73]. Déjà déprimé par suite de l’attitude officielle devant son commandement en Abyssinie, et souffrant en outre de malaria, Wingate fit une tentative de suicide en s’enfonçant un objet perçant dans le cou[47]. Il ne dut sa survie qu’à l’action rapide d’un autre officier[74], et fut envoyé en Grande-Bretagne pour récupérer.

Par l’intermédiaire des soutiens politiques de Wingate à Londres, Winston Churchill eut communication d’une version fortement amendée du rapport de Wingate, pendant que le secrétaire d’État pour l’Inde, Leo Amery, prit contact avec Wavell, commandant en chef en Inde ayant sous son autorité le théâtre de guerre du Sud-Est asiatique, pour s’enquérir si la possibilité existait d’employer Wingate en Extrême-Orient. Une fois rétabli, et quoique peu satisfait de son statut de « major surnuméraire d’état-major sans grade », Wingate quitta la Grande-Bretagne pour Rangoon le [75].

Birmanie

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Chindits et première mission longue portée de pénétration de la jungle

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Wingate in 1943, revenu en Inde après ses opérations dans la Birmanie sous occupation japonaise.

Sitôt arrivé en Extrême-Orient le , Wingate fut derechef désigné colonel par le général Wavell[14] et missionné d’organiser des unités de guérilla destinées à combattre derrière les lignes japonaises. Toutefois, l’effondrement précipité des défenses alliées en Birmanie mit momentanément à l’arrêt toute nouvelle planification, et Wingate reprit en avril l’avion vers l’Inde, où il prit à tâche de plaider pour des unités de pénétration en profondeur (« long-range penetration ») de la jungle[76]. « Ne demandez jamais de faveurs », se souvient un témoin avoir entendu dire par Wingate à propos de sa longue association avec Wavell, « mais dites aux gens que, s’ils désirent aider, ils peuvent se joindre à nous, et que vous-même y allez de toute façon »[77],[78].

Wavell, qu’intriguaient les théories de Wingate, mit à la disposition de celui-ci la 77e brigade (indienne) d’infanterie, à partir de laquelle il créa une unité à long rayon d’action de pénétration de la jungle (« long-range penetration unit »). Ladite 77e brigade reçut finalement le nom de Chindits, version altérée d’un lion birman mythique appelé le chinthe. Ayant avait mis en place en un centre d’entraînement à Dhana, près du district de Saugor, en Madhya Pradesh, il s’efforçait d’y endurcir ses hommes en les faisant bivouaquer dans la jungle indienne pendant la saison des pluies, ce qui allait se révéler désastreux, par le très haut taux de morbité qui en fut le résultat chez les hommes de troupe. Dans l’un des bataillons, 70 pour cent des effectifs disparut en congé de maladie, tandis qu’un des bataillons de gurkhas s’en retrouva réduit de 750 hommes à 500[79],[16]. Beaucoup de ces hommes furent remplacés en par de nouveaux transferts d’effectifs prélevés sur d’autres parties de l’armée.

Dans le même temps, Wingate ne s’était guère fait d’amis dans le corps d’officiers, avec ses façons sans fard de traiter ses collègues officiers et ses supérieurs, ajoutées à ses habitudes personnelles excentriques[17]. Il mangeait des oignons crus, qu’il croyait bons pour la santé, se brossait avec une brosse en caoutchouc au lieu de se baigner, et accueillait les visiteurs dans sa tente en tenue d’Adam[80],[67]. L’entregent politique et le parainnage de Wavell, admiratif de l’œuvre de Wingate lors de la campagne d’Abyssinie, surent le préserver d’une enquête plus poussée, mais Wingate n’en continuait pas moins de figurer comme le trublion du régiment, faisant fi des prescriptions, dits King's Regulations, qui prévalaient dans les forces armées britanniques ; ainsi p. ex. se laissait-il pousser la barbe dans la jungle et autorisait-ils ses hommes à faire de même. Ce nonobstant, il récoltait des félicitations pour son courage hors norme et ses capacités de meneur d’hommes dont il faisait preuve face à l’ennemi[81],[82].

L’opération Chindit telle que conçue originellement en 1943 était censée être un plan coordonné avec l’armée de terre[83], cependant l’offensive de l’armée en Birmanie fut annulée. Wingate persuada alors Wavell de le laisser quand même tenter une percée en Birmanie, en invoquant la nécessité tant de faire pièce à toute attaque japonaise contre Sumprabum (dans le nord de la Birmanie) que d’évaluer l’utilité d’opérations de pénétration longue portée dans la jungle, de sorte que Wavell finit par consentir à l’opération Longcloth. Wingate se mit en marche le , au départ d’Imphāl, à la tête des Chindits organisés en huit colonnes séparées, et franchit la rivière Chindwin[84]. La formation connut une réussite initiale en mettant hors service une des principales voies de chemin de fer de Birmanie, puis Wingate laissa ses troupes pénétrer plus avant sur le territoire birman, jusqu’au-delà du fleuve Irrawaddy. Cependant, la troupe eut à faire face alors à des conditions très différentes de ce à quoi elle s’attendait sur la foi des services de renseignement. La zone était aride et inhospitalière, et traversée en tous sens par des routes carrossables que les Japonais utilisaient à leur avantage, en particulier pour intercepter les largages d’approvisionnements destinés aux Chindits. Ceux-ci commencèrent bientôt à cruellement souffrir d’épuisement et de pénurie d’eau et de nourriture[85].

Colonne de Chindits, photographie de 1942).

Le , l’état-major de l’Eastern Army donna ordre à Wingate de se retirer avec ses unités et de retourner en Inde. Pour ce faire, lui-même et ses officiers chevronnés examinèrent une série d’options, mais sur chacune d’elles pesait la menace que les Japonais mettent tous leurs efforts à détruire les troupes Chindit, ce dont ils avaient le loisir, vu qu’au même moment le Japon ne menait pas d’offensive d’envergure dans la région. À l’encontre de ce à quoi les Japonais s’attendaient, les Chindits résolurent de rebrousser chemin en direction de l’Irrawaddy, puis de se disperser en vue de lancer des attaques contre l’ennemi tout en se repliant sur le Chindwin[86]. À la mi-mars, les Japonais disposaient de trois divisions d’infanterie pour faire la chasse aux Chindits, qui allaient finalement se trouver piégés dans un lacet de la rivière Shweli[87]. Incapables de traverser la rivière sans dommages pour atteindre les lignes anglaises, les Chindits se scindèrent en petits groupes afin de se dérober aux forces ennemies. Les Japonais eurent soin d’empêcher le réapprovisionnement des colonnes Chindit par voie aérienne, ainsi que d’entraver leur mouvement en enlevant les bateaux de l’Irrawaddy, du Chindwin et du Mu et en patrouillant activement sur leurs rives[88]. Au cours du printemps 1943, la troupe regagna l’Inde par diverses trajectoires et en plusieurs groupes dont la taille variait de quelques individus à des colonnes entières, certains directement, d’autres par un détour par la Chine, tous incessamment harcelés par les Japonais. Les pertes furent élevées, équivalant à environ un tiers de l’effectif[89].

Retour d’expérience et évaluation

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Compte tenu des pertes subies lors de cette première incursion de longue portée dans la jungle, nombre d’officiers dans les armées britannique et indienne mettaient en doute la pertinence générale des Chindits. La campagne eut comme conséquence non-intentionnelle de donner à penser aux Japonais que certaines sections de la frontière entre la Birmanie et l’Inde n’étaient pas aussi infranchissables que ce qu’ils avaient imaginé, ce qui allait les conduire à revoir leurs plans stratégiques. Une des retombées de l’opération fut que le commandant général de l’armée japonaise en Birmanie, le général Masakazu Kawabe, s’activa à planifier une offensive pour 1944 contre l’Inde pour s’emparer de la plaine d’Imphāl et de Kohima, afin d’être en meilleure position pour défendre la Birmanie contre de futures offensives alliées[88],[90].

Parallèlement, à Londres, les Chindits et leurs exploits étaient vus comme un succès, en comparaison du long cortège de désastres alliés sur le théâtre oriental. Winston Churchill en particulier, ardent partisan des opérations de commando, louangeait les Chindits et leurs accomplissements. Les Japonais durent finir par reconnaître que les Chindits avaient bouleversé leurs projets pour la première moitié de l’année 1943[88].

L’opération Chindit servit d’outil de propagande à l’effet de prouver à l’armée et à la métropole britanniques que les Japonais pouvaient être battus et que les troupes britannique et indiennes étaient capables d’opérer avec succès dans la jungle face à des forces japonaises expérimentées. À son retour, Wingate rédigea un rapport d’opération dans lequel il se montra à nouveau fort critique à l’égard de l’armée et même de quelques-uns de ses propres officiers et hommes de troupe. Il s’y faisait aussi l’avocat d’idées hétérodoxes, dont celle que les soldats britanniques s’étaient affaiblis par suite d’un accès trop aisé aux médecins dans la vie civile. De nouveau, le rapport parvint aux mains de Churchill par des voies détournées, en passant par les amis politiques de Wingate dans la capitale. Le Premier ministre invita ensuite Wingate à se rendre à Londres pour en discuter.

Winston Churchill, qui avait rencontré Wingate pour la première fois en , alors qu’il n’était pas encore Premier ministre[14], était séduit par Wingate, et sitôt celui-ci arrivé, décida de l’emmener, lui et son épouse, à la Conférence de Québec[9],[note 3]. Lors de la réunion conjointe des chefs d’état-major qui se tint à Québec le , Wingate exposa ses idées sur le concept de guerre de pénétration profonde[note 4] : la puissance aérienne, la radio et les récents développements dans la manière de mener la guerre permettraient désormais à des unités d’établir des bases en profondeur sur le territoire ennemi, en rompant les défenses extérieures, et d’agrandir ainsi le rayon d’action des forces conventionnelles. Les chefs militaires étaient impressionnés, de même que le président américain Franklin D. Roosevelt, et les attaques à grande échelle et à pénétration profonde reçurent leur approbation[9]. Le , Wingate, jusque-là lieutenant-colonel par effet d’ancienneté et brigadier-général temporaire, fut élevé au rang de major général d’active[93],[9], et se vit honoré le même mois d’une nouvelle barrette à sa médaille du Distinguished Service Order[9].

Deuxième mission longue portée de pénétration de la jungle

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Wingate en compagnie de chefs Chindit.

Après sa rencontre avec les dirigeants militaires alliés, Wingate contracta le typhus en buvant de l’eau d’un vase à fleurs dans un hôtel du Caire, où il faisait escale sur le chemin de retour vers l’Inde[94]. Les médecins en furent consternés, attendu qu’il était martelé à chaque militaire en service de ne jamais avoir recours à de telles sources d’eau. Sa maladie allait l’empêcher de participer activement à la formation de nouvelles forces de projection longue portée en jungle.

Le printemps de 1944 est marqué par l’ultime grande offensive japonaise dans la région. La 15e armée japonaise se battait alors pour prendre Imphāl et Kohima (dans l’actuelle zone frontalière entre l’Inde et le Myanmar) et percer les lignes britanniques jusqu’en Inde, où elle pourrait s’associer à l’Indian National Army, alliée du Japon, que ce dernier se proposait ensuite de renforcer par un enrôlement massif d’opposants indiens au colonialisme britannique[95].

Pendant que Wingate se trouvait encore en Birmanie, Wavell avait ordonné, en complément de la 77e Brigade, la constitution de la 111e brigade, connue sous le nom de Leopards, et avait choisi le brigadier Joe Lentaigne comme le nouveau commandant[89]. Wavell avait en vue que les deux brigades agissent en tandem, l’une s’engageant dans les opérations et l’autre s’entraînant et se préparant à l’opération suivante. Pourtant, Wingate, sitôt revenu en Inde, fut promu major général d’active et se vit attribuer six brigades. Cela impliquait de démanteler la très expérimentée 70e division d’infanterie, nonobstant que d’autres commandants aient estimé qu’il valait mieux qu’elle soit employée comme une division de ligne conventionnelle[96]. Tout d’abord, Wingate proposa de convertir le front tout entier en une seule et vaste mission chindit, en décomposant la totalité de la 14e armée en unités de pénétration longue portée, probablement dans la supposition que les Japonais se mettraient à leur poursuite de toutes parts dans la jungle birmane afin de les neutraliser. Ce plan fut hâtivement abandonné après que d’autres commandants eurent pointé qu’au contraire l’armée japonaise réagirait par une offensive pour mettre la main sur les bases aériennes à partir desquelles les forces chindit étaient ravitaillées, ce qui, côté britannique, requerrait une bataille défensive et des effectifs substantiels que l’armée de l’Inde n’était pas en mesure de fournir[97].

Finalement, une nouvelle opération longue portée de pénétration de la jungle fut projetée, où serait mise à contribution chacune des six brigades fraîchement allouées à Wingate. Cette deuxième mission de pénétration était conçue à l’origine comme un effort coordonné, comportant simultanément une offensive planifiée de l’armée régulière contre le nord de la Birmanie, mais certaines circonstances sur le terrain, privant les groupes de pénétration des moyens de projeter les six brigades en Birmanie, conduisirent à annuler cette opération. À son retour en Inde, Wingate dut constater que sa mission avait été décommandée faute de moyens de transport. Wingate prit la nouvelle avec dépit, manifestant sa déception à qui voulait l’entendre, y compris à des commandants alliés, dont aussi le colonel américain Philip Cochran de la 1re escadre d’opérations spéciales. Ce dernier, grand talent en matière de leurres, affirma à Wingate qu’annuler la mission de longue portée ne s’imposait pas, vu que seul un dispositif limité de transport aérien était nécessaire, et que, outre les avions légers et les C-47 Dakota sur lesquels Wingate avait compté, la 1re escadre d’opérations spéciales avait à sa disposition, selon ce qu’expliquait Cochran, 150 planeurs pour acheminer les approvisionnements. Selon Allison, « les yeux assombris de Wingate s’écarquillèrent lorsque Phil [Cochran] expliqua que les planeurs étaient aptes aussi à déplacer une notable quantité de troupe. Aussitôt, le général étala une carte sur le sol et planifia comment ses Chindits, déposés par voie aérienne dans la profondeur de la jungle, pourraient à partir de là se déployer en éventail et combattre les Japonais »[98].

Fort de cette perspective inopinée d’un largage de troupes par planeurs, Wingate résolut d’aller en Birmanie en tout état de cause. Le caractère des opérations de 1944 différait de celui des opérations de 1943 en ceci qu’elles visaient à implanter des bases fortifiées en Birmanie au départ desquelles les Chindits mèneraient des patrouilles offensives et des opérations par blocs. Une stratégie semblable allait être mise en œuvre des années plus tard par les Français en Indochine à Dien Bien Phu.

Opération Thursday

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Selon le plan de Wingate, une partie de la 77e brigade serait déposée sur le sol birman par planeurs et chargée d’aménager des pistes d’atterrissage permettant à la 111e brigade et au reste de la 77e brigade d’être à leur tour transférés par des avions de transport C-47. Trois sites d’atterrissage, dotés des noms de code Piccadilly, Broadway et Chowringhee, furent définis. Dans la matinée du , alors que Wingate, le lieutenant-général William Slim (commandant de la 14e armée), le brigadier Michael Calvert (commandant de la 77e brigade) et Cochran attendaient sur un aérodrome en Inde que la 77e brigade s’envole pour Piccadilly, un incident eut lieu dont les critiques de Wingate allaient affirmer plus tard qu’il mit au jour le manque de fermeté et d’équilibre de ce dernier[99].

Quoique Wingate ait interdit que les sites d’atterrissage fassent l’objet de continuels vols de reconnaissance, pour ne pas compromettre la sécurité de l’opération, Cochran ordonna néanmoins un vol de reconnaissance de dernière minute, qui révéla que Piccadilly se trouvait totalement obstrué par des troncs d’arbre. D’après le compte rendu de Slim, Wingate se laissa emporter et répétait opiniâtrement que l’opération avait été éventée et que les Japonais avaient dressé des embuscades autour des deux autres sites d’atterrissage. Il se défaussa sur Slim de la responsabilité de décider la poursuite de l’opération ou son annulation[100].

Slim donna ordre de mettre l’opération en marche. Wingate ordonna ensuite que la 77e brigade s’envole vers Chowringhee. Cochran et Calvert firent objection, car Chowringhee était du mauvais côté de l’Irrawaddy et les pilotes de Cochran étaient peu instruits de sa situation et configuration ; finalement, Broadway fut choisi en lieu et place. Dans un premier temps, les atterrissages furent un échec, plusieurs planeurs s’écrasant au sol en cours de route ou sur la piste Broadway, mais la brigade de Calvert s’activa à rendre la piste d’atterrissage apte à accueillir les appareils, et envoya ensuite le signal favorable. Plus tard, il apparut que les troncs avaient été déposés sur le Piccadilly par des bûcherons birmans[101].

Une fois que toutes les brigades chindit (à l’exception d’une, restée en Inde) se furent mises en mouvement ou eurent été transportées par avion en Birmanie, elles se mirent en devoir d’établir des bases et des aires de largage derrière les lignes japonaises. Par une coïncidence heureuse, les Japonais lancèrent à peu près au même moment une invasion de l’Inde. Les colonnes Chindit, en forçant les troupes japonaises à engager des batailles rangées sur leur trajectoire de marche, et en détournant ainsi des combats en Inde une partie des effectifs ennemis, parvinrent à ébranler l’offensive japonaise.

La valeur des Chindits de Wingate a fait l’objet de controverse. Le Field Marshal William Slim argumente que de façon générale, les forces spéciales eurent un effet globalement négatif sur la poursuite de la guerre, car leur création aboutit à séparer du gros de l’armée les troupes les mieux formées et les plus dévouées[102]. À l’inverse, Robert Thompson, un Chindit qui allait figurer comme l’un des « meilleurs experts au monde en matière de mise en échec de la technique de Mao Tsé-Toung de guérilla insurrectionnelle rurale »[103], écrit dans son autobiographie que « chaque fois que je regarde la photo du général Slim et de ses commandants de corps d’armée en train d’être anoblis sur le champ de bataille au lendemain d’Imphal par Lord Wavell agissant en qualité de vice-roi, je vois le fantôme de Wingate présent. Il était incontestablement l’un des grands hommes du [XXe] siècle »[104].

Concernant l’opération Thursday, l’historien Raymond Callahan, auteur de Churchill and His Generals, argue que « les idées de Wingate étaient défectueuses à plusieurs égards. Notamment, l’armée impériale japonaise n’avait pas de lignes de ravitaillement à la manière occidentale susceptibles d’être coupées, et tendaient de façon générale à dédaigner la logistique. Lorsque les Forces spéciales se projetèrent en Birmanie en , les idées de Wingate, exposées de manière si enchanteresse devant Churchill, se révélèrent bientôt inopérantes »[105]. Au contraire, le haut commandant japonais, Mutaguchi Renya, déclara postérieurement que l’opération Thursday eut un effet significatif sur la campagne, affirmant que « l’invasion Chindit […] eut un effet décisif sur ces opérations ; […] elle nous obligea à détourner la totalité de la 53e division ainsi que des portions de la 15e division, un seul régiment de laquelle aurait suffi à faire pencher la balance à Kohima »[69].

Le , Wingate monta à bord d’un avion pour évaluer la situation dans trois bases tenues par les Chindits en Birmanie. Sur le chemin du retour, il acquiesça à la demande de deux correspondants de guerre britanniques de prendre place dans l’appareil, en dépit des protestations du pilote lui signalant que l’avion allait être surchargé. Volant d’Imphāl à Lalaghat, le bombardier B-25 Mitchell de l’USAAF affecté à la 1re escadre d’opérations spéciales, avec Wingate à son bord, s’écrasa au sol sur les collines coiffées de jungle situées dans l’actuel État de Manipur, dans le nord-est de l’Inde. Dans l’accident périt l’ensemble des passagers embarqués, y compris Wingate, major général d’active au moment de sa mort[106],[107],[108],[109],[110],[9]. En remplacement de Wingate, le brigadier (ultérieurement lieutenant-général) Walter Lentaigne fut désigné commandant général des Long-range penetration forces (LRP Forces) et quitta la Birmanie en avion pour en prendre le commandement au moment où les forces japonaises entamaient leur assaut sur Imphāl. Le commandement de la 111e brigade en Birmanie auparavant assumé par Lentaigne fut assigné au lieutenant-colonel J. R. 'Jumbo' Morris[111].

Inhumation

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Les restes entremêlés de Wingate et des huit hommes ayant péri à ses côtés ont été inhumés en novembre 1950 au cimetière national d’Arlington, en Virginie[112].

Cinq des neuf personnes ayant péri dans l’accident d’avion étaient des membres de l’équipage américain : le lieutenant Brian F. Hodges (de Spartanburg, en Caroline du sud) ; le lieutenant Stephen A. Wanderer (de Hamilton, dans le Montana) ; le sergent technicien (Technical Sergeant) James W. Hickey (de Dallas, au Texas) ; le sergent technicien Frank Sadoski (de Freeman Spur, en Illinois ; et le sergent d’état-major (Staff Sergeant) Vernon A. McIninch (de Purcell, en Oklahoma). Les victimes britanniques étaient Wingate et son aide de camp, le capitaine George H. Borrow[112], et les deux correspondants de guerre londoniens Stuart Emeny (de la News Chronicle) et Stanley Wills (du Daily Herald)[113].

Les corps de l’équipage et des passagers du B-25 furent initialement enterrés dans une fosse commune près du site de l’accident, à environ 65 km d’Imphāl[114], dans le village de Thiulon, appartenant au district de Tamenglong[115]. Le , le journal The Statesman rapporta que la fosse avait été localisée par la Commission des sépultures de guerre de l’Empire britannique et par le Service américain d’enregistrement des tombes[116]. Le , il fut officiellement annoncé que les dépouilles avaient été enlevées de leur lieu d’inhumation initiale et transférées au cimetière militaire d’Imphāl[117].

La législation aux États-Unis prescrit le rapatriement des militaires américains tués lors de la Seconde Guerre mondiale et provisoirement ensevelis en terre lointaine. Les cas où les dépouilles ne pouvaient pas être identifiées individuellement étaient susceptibles de poser problème lorsque étaient impliqués des personnes de nationalités multiples. En , le gouvernement américain proposa que dans de tels cas, toutes les dépouilles soient transférées aux États-Unis en vue d’inhumation définitive. Des négociations avec le Royaume-Uni et avec d’autres gouvernements du Commonwealth aboutirent à un accord stipulant que si telle fosse commune contient une majorité de restes britanniques, la décision finale la concernant incomberait aux autorités britanniques, et corollairement, si les dépouilles sont en majorité américaines, elles seraient retournées dans leur ensemble aux États-Unis pour inhumation. Dans chacune de ces éventualités, toute consultation préalable avec la famille des décédés serait prohibée[118].

En , les restes de Wingate et des autres victimes de l’accident d’avion furent déterrées du cimetière militaire d’Imphāl, puis transférées le vers le cimetière national d’Arlington, en Virginie[118].

Commémoration et postérité

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Place Orde Wingate dans le quartier Talbiya de Jérusalem.

Lors d’un hommage à Wingate, Churchill le qualifia d’« une des figures les plus brillantes et courageuses de la Seconde Guerre mondiale ; […] un homme de génie qui eût pu tout aussi bien devenir aussi un homme du destin »[119]. Churchill était fort dépité de la disparition de Wingates, car à ses yeux, Wingate était l’un des rares chefs militaires britanniques qui lui paraissait capable de lutter d’égal à égal avec des Japonais expérimentés dans la jungle birmane et de ralentir voire de refouler l’avance japonaise. Par sa mort, dit Churchill, « un homme de la plus haute qualité […] a été [perdu] et une flamme vive […] s’est éteinte »[9].

Dans la presse britannique, Wingate jouissait d’une certaine popularité en raison de sa personnalité hors du commun et des opérations militaires hardies en pays lointain. En référence à T. E. Lawrence Lawrence d’Arabie »), il lui fut appliqué le surnom de « Lawrence de Birmanie »[9].

Un mémorial dédié à Orde Wingate et aux Chindits, érigé en 1990, se dresse sur le côté nord du parc de Victoria Embankment, près du bâtiment principal du ministère britannique de la Défense à Londres. La face avant de la stèle commémore les Chindits et les quatre hommes récipiendaires de la croix de Victoria, tandis que les bataillons chindits sont énumérés sur les faces latérales, les unités hors infanterie s’y trouvant mentionnées à travers les formations dont elles relevaient. La face arrière du monument est spécialement dédié à Orde Wingate et évoque ses contributions à la création de l’État d’Israël[120],[67].

Le complexe scolaire Yemin Orde, près de Haïfa.

Pour commémorer l’aide précieuse apportée par Wingate à la cause sioniste, le Centre national israélien d’éducation physique et des sports a été nommé Institut Wingate (Machon Wingate, מכון וינגייט) en son honneur. Une place dans le quartier Talbiya de Jérusalem, la Kikar Wingate, de même qu’un établissement scolaire près d’Haïfa, de type village de jeunesse, appelé Yemin Orde, ont reçu son nom[121]. Un grand nombre d’autres villes et villages en Israël ont des rues ou des places baptisées du nom de Wingate[122]. Un club de football formé à Londres en 1946, le Wingate Football Club, a également été nommé en son honneur.

Mémorial en l’honneur des Chindits à Londres.

L’école Général-Wingate, dans la banlieue ouest d’Addis Abeba en Éthiopie, a ainsi été nommée en souvenir de la contribution d’Orde Wingate (conjointement à celle de la Force Gédéon et des Patriotes éthiopiens) à la libération de l’Éthiopie en 1941, à la faveur de la défaite des troupes italiennes sur le territoire[123],[67].

Une pierre mémorielle a été posée en son honneur dans le cimetière de Charlton (faubourg est de Londres), où d’autres membres de la famille Orde Browne ont leur sépulture. La chapelle de la Charterhouse School, une public school dans le comté de Surrey, héberge également un mémorial à Wingate.

Le Wingate Golf Club de Harare au Zimbabwe a été baptisé de son nom et les parois de son Clubhouse sont ornés de photographies le représentant. Le club fut créé pour accueillir des membres juifs et catholiques, qui autrefois n’étaient pas admis au Royal Harare Golf Club.

Les tactiques de pénétration profonde inaugurées par les Chindits furent adoptées par l’armée nationale d’Indonésie pendant la Révolution nationale indonésienne contre les Pays-Bas. Les tactiques défensives conventionnelles ayant échoué à compenser l’avantage technologique des Hollandais, le général indonésien Abdul Haris Nasution donna en 1948, dans les dernières phases de la révolution, ordre aux unités indonésiennes de mener des actions à la Wingate, c’est-à-dire de pénétrer derrière les lignes ennemies pour y mettre en place des poches de résistance.

Mémorial à Wingate dans la nouvelle chapelle de la Charterhouse School.

Personnalité

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Wingate était connu pour se livrer à diverses excentricités. Ainsi p. ex. avait-il coutume de porter au poignet un réveille-matin qui se mettait à sonner de temps à autre, et d’attacher autour du cou un cordon sur lequel il attachait des oignons crus et de l’ail, y mordant à l’occasion, dans le but, selon ses dires, de se garder des moustiques. Il se baladait souvent complètement dévêtu. En Palestine, les recrues étaient habituées à le voir sortir de la douche pour leur donner ses ordres, habillé seulement d’un bonnet de bain et continuant à se frictionner avec une brosse. Parfois, Wingate ne se nourrissait que de raisins et d’oignons[124].

Charles Wilson, dit Baron Moran, médecin privé de Winston Churchill, nota dans son journal intime que « [Wingate] me semblait à peine sain d’esprit — un cas borderline, dans le jargon médical »[125]. De même, Max Hastings, évoquant la rencontre de Churchill avec Wingate à Québec, écrivait qu’il « apparut que Wingate ne serait qu’un protégé éphémère : de faire plus ample connaissance [avec lui] amena Churchill à s’aviser qu’il était trop fou pour un haut poste de commandement »[126].

Bernard Montgomery déclara à Moshe Dayan en 1966 qu’il considérait Wingate comme ayant « été mentalement déséquilibré et [que] la meilleure chose qu’il ait jamais faite est de se faire tuer dans un accident d’avion en 1944 »[127].

Jugement des historiens

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Sa personnalité excentrique et sa grande ténacité, sa réputation d’individu contrariant, son plaidoyer pour un type de guerre irrégulier et son sionisme expliquent que les historiens aient formulé sur Wingate des évaluations très divergentes. L’historien britannique Simon Anglim qualifia Wingate de général britannique le plus controversé de la Seconde Guerre mondiale, attendu qu’aucun autre général britannique actif dans ce conflit n’a donné lieu à des interprétations aussi fortement polarisées[128]. Les opérations des Chindits p. ex. ont été présentées par les uns comme des opérations coûteuses sans résultat, par les autres comme des opérations inspirées grâce auxquelles des troupes japonaises ont été immobilisées qui sinon auraient été engagées dans l’invasion de l’Inde[129]. En Grande-Bretagne, parallèlement à ces deux tendances opposées, les historiens ont dépeint Wingate, d’un côté, comme une figure mentalement instable et sujet aux fantasmes, opérant bien au-delà de son niveau de compétence (notamment dans les ouvrages de I.S.O. Playfair et de Woodburn Kirby) ou, de l’autre, comme un visionnaire, un meneur d’hommes se distinguant par son audace, sa vaillance et sa persévérance (entre autres dans les travaux de Charles Rolo, de Bernard Fergusson, de Wilfred Burchett et de Leonard Mosley)[130],[131]. Des tentatives de parvenir à un tableau équilibré entre ces visions diamétralement opposées sur Wingate furent les ouvrages Orde Wingate and the Historians de Peter Mead, Wingate and the Chindits de David Rooney, et Orde Wingate de Christopher Sykes[130]. Cependant, le jugement des historiens apparaît globalement négatif : Neil Caplan le qualifie de fondamentaliste chrétien[132], et Michael Joseph Cohen, qui a publié son évaluation dans la série d’ouvrages éditée par l’historien conservateur Efraim Karsh, conclut que « le fondamentalisme millénariste vétérotestamentaire de Wingate a fait de lui un converti naturel à la cause sioniste »[43]. David Hirst écrit que Wingate est « devenu un militant fanatique du sionisme »[51].

En Éthiopie, Wingate reste présent dans les mémoires comme le libérateur vis-à-vis de l’occupation italienne. En Israël, le rôle de Wingate dans la mise sur pied et dans la conduite des SNS (Escouades de nuit), appelés à devenir le prototype des Forces de défense d’Israël, l’a hissé au rang de héros national, célébré en raison de son engagement sioniste et de son courage — ou, dans les termes de l’historien israélien Michael Oren, une « figure héroïque, plus grande que nature, envers qui le peuple juif a contracté une dette profonde et durable »[130].

Les deux livres israéliens sur Wingate les plus notoires sont In the Path of Fighters d’Israel Carmi et Orde Wingate: His Life and Works d’Avraham Akavia, tous deux écrits par d’anciens combattants des SNS[130]. Plus récemment, les Nouveaux historiens israéliens ont développé un point de vue critique sur Wingate, par la voix notamment de Tom Segev, qui le qualifie de « tout à fait fou, et en outre probablement un sadique » et un criminel de guerre[130]. Oren a accusé Segev de diaboliser Wingate, et d’avoir altéré les comptes rendus des contemporains pour prouver que Wingate était présent lors d’incidents en Palestine, alors qu’il se trouvait à Londres au même moment[133].

Pour leur part, les historiens palestiniens dépeignent Wingate très défavorablement comme une brute fanatique qui terrorisait les villages palestiniens pendant la Révolte arabe[129].

Famille

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L’épouse de Wingate, Lorna Paterson, était la fille de Walter Edward Moncrieff Paterson et de la violoniste Alice Ivy Hay. Cette dernière est aussi l’auteur d’une biographie de son gendre[134] publiée en 1963 et intitulée There was a Man of Genius: Letters to my Grandson Orde Jonathan Wingate (littér. Il y avait un homme de génie : Lettres à mon petit-fils Orde Jonathan Wingate)[135]. Le lieutenant-colonel Orde Jonathan Wingate, fils de Wingate né six semaines après sa mort, fut versé dans la Honourable Artillery Company après une carrière dans la Royal Artillery de l’armée régulière, devenant l’officer commandant du régiment, puis plus tard son colonel. Il est mort en 2000, à l’âge de 56 ans, laissant seules sa femme et leurs deux filles[136].

Orde Wingate était apparenté à Reginald Wingate et à Ronald Wingate. Le gouverneur de Malte William Dobbie était son oncle. Sa sœur Rachel O. Wingate était missionnaire en Chine et linguiste.

Wingate dans la culture populaire

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  • En 1976, la BBC produit une dramatique télé en trois parties retraçant sa vie et intitulée Orde Wingate, où le rôle de Wingate est tenu par Barry Foster. L’œuvre, réalisée sur un budget limité, avec des plateaux restreints ou stylisés, ne vise pas à faire le récit complet de sa vie, mais à présenter des épisodes clef d’une façon non-linéaire, en se centrant sur sa période en Palestine, mais incluant aussi la Birmanie[137]. Foster devait renouer plus tard avec son rôle de Wingate dans un film télé de 1982, A Woman Called Golda.
  • Une version romancée de la vie de Wingate, intitulée P.P. Malcolm, surgit dans le roman Exodus de Leon Uris, mais apparaît aussi dans un autre roman du même écrivain, The Haj (1984). D’autre part, dans le roman La Source de James Michener, il est fait allusion à la « forêt Orde Wingate », située en Israël, à Mont Gilboa.
  • "Wingate and Chindits" est le titre d’un épisode de la série documentaire TV Narrow Escapes of World War II, d’abord diffusée aux États-Unis sur la chaîne Military Channel en 2012.
  • Un épisode intitulé AMOK de la série animée The Real Adventures of Jonny Quest se base sur une version fortement fantasmée d’une péripétie dans la biographie de Wingate où sa mort a « un peu l’allure d’une charade ; […] et, de plus, une diablement futée ». Lors de son exploration de Borneo, le clan Quest traverse une vallée mystérieuse et bute sur un village autochtone dirigé par Orde Wingate II, fils fictif du personnage réel. Il est expliqué que dans le courant de la Seconde Guerre mondiale, Wingate s’était retrouvé dans ladite vallée et s’était pris d’amitié pour les indigènes y résidant. La guerre finie, et Wingate au courant de ce que les puissances alliées étaient près de l’emporter dans le Pacifique, il décide d’y prendre pied et de passer le reste de sa vie paisiblement dans la vallée, ce pourquoi il monte la supercherie de l’accident d’avion ayant conduit à son apparent décès. Afin de préserver la vallée des intrus, il crée la figure de l’Amok, créature sauvage d’apparence Bigfoot, proche aussi du paresseux, et inspirée d’un esprit tutélaire indonésien.
  • Wingate est dépeint comme un officier sadiste et fanatique dans le film de 2025 Palestine 36, interprété par Robert Aramayo[138].
  • Dans le roman Burma Boy (2007 ; trad. française sous le titre La drôle et triste histoire du soldat banana, Grasset 2009) de l’écrivain nigérian Biyi Bandele sont évoqués les Chindits en Birmanie durant la Seconde Guerre mondiale.

Notes et références

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  1. Le parcours de Wingate a été synthétisé comme suit par Henry Laurens : « Jeune et brillant officier britannique au comportement excentrique […] élevé dans une famille extrêmement puritaine avec une lecture littéraliste de la Bible et une angoisse permanente de son salut, [il] s'est converti immédiatement au sionisme »[5].
  2. La citation fait partie du recueil fait par Amatziya Cohen des instructions de Wingate[53].
  3. Le chef britannique de l’état-major impérial général Alan Brooke était surpris par cette décision. Au lendemain de son entretien avec Wingate à Londres le , Brooke nota dans ses Carnets de guerre : « J’étais fort intéressé à rencontrer Wingate […]. J’estimais que les résultats de son mode d’attaque valaient certainement d’être soutenus, dans les limites raisonnables ; […] Je lui ai procuré tous les contacts en Angleterre pour lui permettre d’obtenir ce qu’il voulait, et lui ai dit qu’à mon retour du Canada je traiterai avec lui cette matière intégralement ; […] [plus tard], à mon étonnement, je fus informé que Winston emmenait avec lui Wingate et sa femme au Canada ! Cela ne pouvait être que comme une pièce de musée pour impressioner les Américains ! Aucune autre raison ne pouvait justifier cet acte. C’était pure perte de temps pour Wingate et pour le travail qu’il avait à faire en Angleterre »[91].
  4. Brooke nota à la date du 17 août : « Une réunion d’une fort bonne tenue, où je donnai la parole à Wingate, qui fit un expose de premier ordre sur ses idées et ses vues concernant le déroulement de la campagne de Birmanie »[92].

Références

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