Orphelines du Cap
Les orphelines du Cap sont deux sœurs d'une famille de colons blancs de Saint-Domingue, Hortense et Augustine de Saint-Janvier, sauvées du massacre de 1804 en Haïti, dans lequel leurs parents sont tués, à l’aube de la proclamation de la première République noire.
Historique
modifierUne colonie en révolte
modifierL'épisode des orphelines du Cap se situe à Haïti, ancienne colonie française de Saint-Domingue, devenue indépendante à la suite d'une Révolution initiée par les révoltes d'esclaves et prolongée par des conflits avec les puissances européennes.
Toussaint Louverture, après avoir pris le commandement de l'Île, fait preuve d'intentions pacifiques ; il organise un modus-vivendi acceptable entre les Noirs affranchis et les colons français vivant sur place[N 1]. Le premier consul, Napoléon Bonaparte, envoie alors une expédition militaire en , aux ordres du général Charles Leclerc, pour rétablir l'esclavage.
Toussaint Louverture est fait prisonnier et emprisonné en France au Fort de Joux. Le général Leclerc mort de la fièvre jaune, est remplacé par le général de Rochambeau. Ce dernier se distingue par sa cruauté et sa répression brutale des insurgés[N 2]. Il est vaincu par les troupes du général Jean-Jacques Dessalines, le à la bataille de Vertières. Il évacue la partie occidentale de Saint-Domingue, abandonnant les derniers colons français aux représailles des vainqueurs.
Massacre du Cap en 1804
modifierDans la partie occidentale de l'île d'Hispaniola, Dessalines proclame la République d'Haïti, le : la première République noire.
Dans la partie espagnole, encore occupée par les Français qui y ont rétabli l'esclavage depuis 1802[3], un petit contingent de soldats français reste à Santo Domingo ; il projette d'envahir l'ancienne colonie, et d'« annihiler » la population noire[4].
Dessalines provoque le massacre des derniers colons blancs restés à Saint-Domingue[4],[5]. Il désigne à ses généraux les maisons à investir, épargnant celles des américains, alliés de la République, celles des prêtres et des chirurgiens dont il a besoin. La plupart des victimes sont des hommes[6], mais des femmes et des enfants sont aussi tués[5].
Parmi les victimes figurent Louis de Saint-Janvier (1754-1804), retraité de la Compagnie des Indes, et son épouse, Marie-Louise-Félicité Bertrand de L'Étang (1769-1804), résidant au Cap[N 3]. Deux orphelines, Hortense, 8 ans et Augustine, 5 ans, seront sauvées grâce à une ancienne esclave, Marie, restée fidèle à la famille de Saint-Janvier, aidée par des Haïtiens de la nouvelle République[7][source secondaire souhaitée].
Les faits
modifierUne jeune Noire nommée Marie, au service de Madame de Saint-Janvier, supplie sa maîtresse de se cacher avec ses deux filles dans le grenier de sa maison. La famille passe trois jours et trois nuits, dissimulée dans le grenier, nourrie et soignée par la jeune Marie. Celle-ci, à chaque inspection de la troupe, répète qu'elle n'a vu aucun Blanc aux environs[8].
Le quatrième jour, madame de Saint-Janvier est dénoncée par des voisins ; les soldats de Dessalines l'emmènent, avec ses filles, auprès du général Diakué. Elle supplie le général de sauver ses enfants[N 4] ; elle est exécutée à l'arme blanche par la milice, en même temps que d'autres mères et leurs enfants[source secondaire souhaitée].
Hortense et Augustine sont amenées au général Diakué. En souvenir de M. de Saint-Janvier pour qui il avait de l'amitié, il décide de les épargner et déclare aux hommes de troupe qu'« on avait tué assez de Blancs pour la journée et qu'il se réservait de les tuer lui-même »[source secondaire souhaitée].
Le général Diakué confie les deux enfants aux soins d'une dame nommée Judith, qui les cache dans sa case pendant que les milices cherchent les survivants. Ensuite, Hortense et Augustine, protégées par la vieille mère du général Diakué, vivent au milieu des anciens esclaves noirs qui leur témoignent la plus grande amitié. En 1806, elles sont prises en charge par la veuve du général Dessalines, Marie-Claire Heureuse Félicité, connue pour ses actions charitables envers les Blancs menacés sous le régime de son mari. Celui-ci a été assassiné le , à Pont-Rouge. Le nouveau gouverneur Christophe sera clément et protège les survivants.
Madame Dessalines cherche à rapatrier en France les orphelines du Cap en France où leur tante, Marie-Madeleine de Saint-Janvier, épouse du général de Beaupoil de Saint-Aulaire, réside dans le château de Courbeton à Saint-Germain-Laval. Elle leur procure des passeports et les confie le à madame Beuze, une marchande de mode française qui rentre en Amérique et doit retrouver leur famille. Cette dame loge et entretient les deux orphelines à New York en échange de services ménagers, apparemment peu pressée de s’en séparer. Le consul de France à Philadelphie, Félix de Beaujour[N 5] et M. Jean-Guillaume Hyde de Neuville, de passage à New York, apprennent cette situation par leur logeuse française, madame Collet, qui avait découvert l'existence des orphelines de Saint-Janvier. Ils obtiennent le rapatriement des deux Françaises[9].
Les deux jeunes filles sont rapatriées en France au cours de l'année 1810 : elles embarquent à New York en mars, débarquent à Lorient le et arrivent à Paris le . Leur grand-père paternel, Pierre-Louis de Saint-Janvier[N 6], était mort à Paris le . Les deux sœurs sont accueillies par la sœur de leur mère, Claire Augustine Bertrand de Létang, veuve de Jean-Baptiste Béatrix Pothenot, qui s’était réfugiée à Paris avant les événements de Saint-Domingue[source secondaire souhaitée].
Hortense et Augustine retrouvent leurs oncle et tante de Saint-Aulaire, qui les élèvent comme leurs propres enfants au château de Courbeton à Saint-Germain-Laval, proche de Montereau, en Seine-et-Marne. Les orphelines bénéficient ainsi d'une bonne éducation, font leur première communion, reçoivent la confirmation de la part de Mgr de Clermont-Tonnerre dans la chapelle du château, lors de son séjour à Courbeton. Elles se marient, vivent heureuses (Hortense en France et Augustine en Suisse), et ont une descendance nombreuse[10],[source secondaire souhaitée].
Lorsqu’en 1830 des députés de Haïti viennent à Paris, la famille obtient du roi Charles X la croix d'Honneur pour le général Diakué. Les actuels descendants d'Hortense et d'Augustine de Saint-Janvier vouent une grande reconnaissance aux Haïtiens qui ont sauvé la vie des deux petites orphelines du Cap[11][source secondaire souhaitée].
Indemnités versées aux héritiers des colons esclavagistes
modifierEn 1826, dans le cadre de l'indemnisation des anciens colons français par la République d'Haïti, et en tant qu'héritières de propriétaires de plantations et d'esclaves, Hortense et Augustine de Saint-Janvier touchent chacune la somme de 14 136 francs or en dédommagement de la perte de leur biens à la suite de la Révolution haïtienne[12].
Bibliographie
modifierSources anciennes
modifier- Les orphelines du Cap, Histoire des deux seules Blanches conservées à Saint-Domingue, par Mme de B..., Édition Blaise, libraire à Paris, quai des Augustins N° 61, près du Pont Neuf. 1812.
- Journal de L'Empire du : Histoire de Mesdemoiselles de Saint-Janvier . [N 7]
- Claire-Hortense et Augustine de Saint-Janvier, par Sophie de Renneville, in Galerie des Jeunes Vierges, ou modèle des Vertus qui assurent le bonheur des femmes. Paris, Thierot et Belin, 1824. (page 302).
- Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue. Par Mlle A. Celliez, auteur des reines de France, Impératrices, etc. Ouvrage illustré de 16 dessins à deux teintes. Paris. Librairie de l'Enfance et de la Jeunesse Eugène Ducrocq, 55, rue de Seine. 142 pp. (Non daté)[N 8].
- Les deux dernières Blanches de Saint-Domingue, par Alex de Saillet, in Le Moniteur de la mode, Tome II, 10° livraison, [N 9].
- Mlles de Saint-Janvier, in le Journal de la littérature de France, volume 15, page 208.
- Histoire de l'expédition des Français à Saint-Domingue sous le Consulat de Napoléon Bonaparte (1802-1803), suivie des Mémoires et Notes d'Isaac Louverture., par Antoine Métral. Paris. 1825.
- Vie de Toussaint-Louverture., par Victor Schœlcher. Édition P. Ollendorf. Paris .1889.
- La perte d'une colonie: La Révolution de Saint-Domingue, par Henri Castonnet des Fosses. éditions A. Faivre. Paris 1893.
- Saint-Domingue (1669-1789), la société et la vie créole sous l'ancien Régime, par Pierre de Vaissière. Librairie Académique Perrin. Paris. 1909.
- La Mission du général Hédouville à Saint-Domingue, par Antoine MICHEL, Imprimerie La Presse, Port-aux-Princes, Haïti, 1929.
Ouvrages récents
modifier- Toussaint-Louverture, par Aimé Césaire, Paris, Présence Africaine, 1962.
- Les Jacobins Noirs . Toussaint-Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, par C.L.R. James. Éditions Caribéennes. 1980.
- La colonie française de Saint-Domingue, par François Blancpain. Karthala. Paris. 2004.
- Les vengeurs du nouveau monde. Histoire de la Révolution haïtienne, par Laurent Dubois. Les Perséides. Rennes. 2005.
- Facing racial revolution: Eyewitness accounts of the haïtian Insurrection, (chapter 19: The story of the last french survivors in Saint-Domingue), by Jeremy D.Popkin. The University of Chicago.Press Chicago 60637.Printed in USA. 2007.
- François Blancpain, Étienne de Polverel, libérateur des esclaves de Saint-Domingue, Rennes, Les Perséides. 2010.
Voir aussi
modifierNotes et références
modifierNotes
modifier- ↑ La Constitution promulguée par Toussaint-Louverture proclamant l'autonomie de Saint-Domingue du est établie en étroite collaboration avec plusieurs Européens, MM. Pascal, l'abbé Joseph Privat de Molière et Martini. « Toussaint-Louverture fit construire au Cap de belles maisons ainsi qu'un monument commémoratif de l'abolition de l'esclavage. Cet ancien esclave fit tout ce qui était en son pouvoir pour établir dans le nouvel État la moralité sociale, l'éducation publique, la tolérance religieuse, l'orgueil patriotique, le respect de la loi et de l'ordre… Le succès couronnait ses entreprises. Les cultures prospéraient et la nouvelle Saint-Domingue commençait à se réformer rapidement. Les Noirs, les Blancs de la ville, les Américains y fréquentaient sur un pied d'égalité. Le préjugé racial, malédiction de Saint-Domingue, s'évanouissait rapidement. Les voyageurs qui virent Le Cap pendant cette merveilleuse année reconnaissent que le pays était animé d'un esprit nouveau »[1].
- ↑ Il se rend célèbre par l'achat de chiens de Cuba, dressés à pourchasser et dévorer les esclaves noirs insurgés[2].
- ↑ Louis est le frère de Marie-Madeleine de Saint-Janvier, épouse de Cosme Joseph de Beaupoil de Saint-Aulaire, lieutenant-général des Armées du Roi. Les époux de Saint-Janvier venaient de passer 18 mois en France avec leurs deux enfants. Ils revinrent à Saint-Domingue un mois avant le débarquement des troupes du général Leclerc. Les blancs avaient repris confiance devant la politique menée par Toussaint Louverture et, pour leur malheur, revinrent nombreux dans leurs plantations. Cependant, de nombreux colons français s'exilèrent en Amérique et décidèrent d'y rester pour éviter les graves désordres de Saint-Domingue (Sophie de Renneville, Claire et Hortense de Saint-Janvier, p. 28-30).
- ↑ Ah, M. Diakué, sauvez mes enfants…. La gravure de 1812 représentant cette scène tragique est exposée dans la salle des Caraïbes, à l'Université de Tulane-Nouvelle-Orléans. Sur Internet : Général Diakué Saint-Domingue/ Caribbean Islan-Tulane University).
- ↑ Il est bien en poste à Philadelphie à cette époque, suivant l'enquête minutieuse sur les Français survivants de Saint-Domingue, par le professeur américain Jeremy D. Popkin, de l'Université de Chicago, auteur de l'étude sur l'insurrection haïtienne.
- ↑ Pierre Louis de Saint-Janvier, né le 8 décembre 1724 à Paris, mort le 19 janvier 1810 à Paris 3e, marié le 8 janvier 1753 à Port-Louis (Île Maurice) avec Marie Anne Mathieu de Merville de Saint-Rémy, née le 14 novembre 1737 à Port-Louis, morte à Paris le 5 juillet 1779. Un acte de succession du 5 décembre 1779, établi au Châtelet après la mort de son épouse, mentionne que Pierre Louis de Saint-Janvier, secrétaire du roi, receveur général et payeur de rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, demeurant rue du Sentier, paroisse de Saint-Eustache, est désigné comme le père de Louis de Saint-Janvier, écuyer, et de demoiselle Marie-Magdeleine de Saint-Janvier, ... (Registre des clôtures d'inventaires après décès fait au Châtelet de Paris de 1773 à 1785 -ANY 5279).
- ↑ « Ce n'est point un roman que j'annonce au public, c'est une histoire extraordinaire et presque miraculeuse dans ses circonstances, mais vraie dans tous ses détails, simple dans son récit, racontée presque au sortir de l'enfance par deux jeunes personnes qui en sont les héroïnes, avec toute la candeur de leur âge et toute l'ingénuité de leur caractère...C'est à Saint-Domingue, contrée malheureuse, qui, dans une époque si féconde en désastres et en crimes, a eu le triste avantage de l'emporter sur toutes les autres par les horribles désastres et les crimes épouvantables dont elle a été le théâtre, que se sont passés les événements dont l'historienne de Mlles de Saint-Janvier nous transmet le récit (Préface). »
- ↑ Selon A. Celliez, « cet épisode, l'un des plus touchants de la Révolution de Saint-Domingue, est raconté avec la plus rigoureuse exactitude, tel que je le tiens du fils d'une des héroïnes »
- ↑ Selon Alex de Saillet, « la plupart des détails de cet article sont historiques et tirés d'une relation qu'en donna mademoiselle de Palaiseau, qui les tenait de la bouche même des demoiselles de Saint-Janvier, les ayant connues chez leur tante, au château de Courbeton »
Références
modifier- ↑ C.L.R.James, Les Jacobins Noirs. Toussaint-Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, p. 218.
- ↑ C.L.R James, Les Jacobins noirs, p. 220.
- ↑ (en) Graham. T. Nessler, An Islandwide Struggle for Freedom : Revolution, Emancipation and Reenslavement in Hispaniola, 1789-1809, Chapel Hill, University of North Carolina Press, , 312 p. (ISBN 978-1-4696-2686-4), chap. V
- 1 2 Philippe R. Girard, Ces esclaves qui ont vaincu Napoléon : Toussaint Louverture et la guerre d'indépendance haïtienne, Atlantide, , 478 p. (ISBN 2371250457)
- 1 2 Laurent Dubois, Histoire de la Révolution Haïtienne, p. 295
- ↑ (en-US) « Perspective | Five myths about the Haitian Revolution », Washington Post, (ISSN 0190-8286, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Famille Chardin et Saintard : Généalogie de la Famille Saint-Janvier », sur sites.google.com/site/famillechardinparis (consulté le )
- ↑ Alex de Saillet, Les deux dernières Blanches de Saint-Domingue, ed.1844, T.II, p.134
- ↑ Mlle A. Celliez, Scènes de l'Histoire contemporaine, Les orphelines du Cap'', éd. Ducroc, Paris, (non daté, p.47
- ↑ A. Celliez, Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue, ibid, p.62-63
- ↑ A. Celliez, Scènes de l'Histoire contemporaine-Les orphelines du Cap, Souvenir de Saint-Domingue, ibid, p.64
- ↑ CNRS - Base de données Repairs, « Esclavage & indemnités », sur esclavage-indemnites.fr (consulté le ).
