Tract de Villejuif
Le tract de Villejuif (aussi appelé rumeur de Villejuif) est une infox, prétendument publiée par l'« hôpital de Villejuif » en France, prenant la forme d'une liste signalant faussement comme cancérigènes un certain nombre d'additifs alimentaires, tout particulièrement E330 (acide citrique).

Le tract a d'abord circulé sous forme de photocopies dans les années 1970, et plusieurs versions sont intitulées « Guide des additifs alimentaires ». Bien que l'Institut Gustave-Roussy, un Centre régional de lutte contre le cancer situé à Villejuif, ait démenti à plusieurs reprises[1] être à l'origine de ce document, cette légende urbaine se remet parfois à circuler épisodiquement, y compris jusqu'aux années 2010 par courrier électronique et par les réseaux sociaux[2].
Contexte
modifierEn , les listes de la première nomenclature unifiée des additifs alimentaires pour les pays de la CEE sont publiées au Journal officiel. Les additifs y sont classés à l'aide d'un code « E plus trois chiffres ». En , le magazine français Science et Vie publie un tableau résumant et commentant cette codification, et classant 29 additifs comme « suspects » ou « dangereux »[3],[4]. L'acide citrique (E330) est présenté comme « suspect ».
En , la CEE interdit aussi l'utilisation de neuf colorants alimentaires, mais suspend cette interdiction pour un an. Plusieurs organisations de consommateurs protestent et, au début de , organisent un boycott de tous les colorants. En avril, le numéro de Que choisir est intitulé « Boycottez les colorants », et le magazine publie une liste de 107 colorants, en présentant 70 comme dangereux ou suspects[3]. L'acide citrique est à nouveau présenté comme « suspect ».
Historique du tract
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Le premier exemplaire connu du tract a été publié en en France, sous forme d'une page dactylographiée. Son auteur est inconnu. Il fait référence à l'article de Science et Vie, mais pas encore à l'hôpital de Villejuif. Il classe les additifs alimentaires en « cancérigène », « suspect » ou « inoffensif ». Des versions successives indiquent « distribué à l'hôpital de Villejuif », « distribué par l'hôpital de Villejuif » et enfin « L'hôpital de Villejuif informe[3]... » Des détails fantaisistes sur les effets des additifs apparaissent, ainsi que des marques (notamment La Pie qui Chante, Pastis Duval, Picon, Martini, Coca-Cola, Banga, Canada Dry, Schweppes, La vache qui rit, Amora)[5], parfois classées comme « à éviter » ou « à fuir »[6].
Lors d'un sondage de 150 ménagères, 19 % indiquent qu'elles ont arrêté d'acheter les marques en question, et 69 % envisagent de le faire[7]. En , la section de Fougères de la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV), qui avait distribué le tract, est assignée par Schweppes devant la chambre civile du TGI de Fougères[8] ; Schweppes est débouté[9].
D'après Jean-Noël Kapferer, le tract attire l'attention d'experts lors de sa diffusion, qui le considèrent aussitôt comme suspect, en raison de la description incorrecte de l'E330 comme toxique cancérigène « le plus dangereux »[10]. Mais les démentis officiels n'entravent pas sa diffusion[11].
Des copies circulent à travers l'Europe pendant une décennie, sous la forme d'un tract ou d'un pamphlet, transmis entre amis ou collègues, citant outre l'acide citrique neuf autres additifs et une liste de produits décrits comme toxiques et cancérigènes[12],[10]. En 1985, les tracts sont notamment signalés en Belgique, au Cameroun, au Gabon, en Italie, au Koweit, au Liban, au Maroc, et en Suisse[13]. La Grande-Bretagne est touchée en , et le Danemark en . En , une version allemande du texte est diffusée parmi le personnel de la Commission européenne à Bruxelles[3].
Le tract circule toujours en France en au travers des réseaux sociaux. Le , le député MoDem du Loiret, Richard Ramos, invité par la chaîne de télévision France 5 à l'émission C politique, brandissait encore une copie du tract pour étayer son réquisitoire véhément contre la grande distribution, en dénonçant la présence de l'additif E330 dans plusieurs échantillons qu'il avait apportés sur le plateau, sans mentionner et apparemment sans savoir qu'il s'agissait de l'acide citrique, et sans être contredit sur ce point par les invités et journalistes présents sur le plateau[14].
Liste des éléments
modifierPlusieurs versions de cette liste ont circulé, et les éléments varient entre le statut de suspect à dangereux selon les versions. La liste actuelle a été incluse dans au moins plusieurs versions[15],[16] :
- Toxique : E102, E110, E120, E123, E124, E127, E211, E220, E225, E230, E239, E250, E251, E252, E311, E312, E320, E321, E330 (acide citrique, listé en tant que « très dangereux »), E407, E450
- Suspect : E125, E131, E141 , E142, E150, E153, E171, E172, E173 (aluminium), E210, E212, E213, E214/E215, E216/E217, E221, E222, E223, E224, E226, E231, E232, E233, E240, E338, E339, E340, E341, E460 (cellulose), E461, E462, E463, E464, E465, E466
Références
modifier- ↑ Institut Gustave-Roussy, « Mise en garde à l'égard de fausses informations sur les additifs alimentaires » [PDF] (communiqué de presse d'), sur synpa.org.
- ↑ Florian Gouthière, « Un pipeau populaire : le citron qui tue », dans Santé, science, doit-on tout gober ?, Paris, Belin, , 428 p. (ISBN 978-2-410-00930-9 et 978-2-410-00932-3, lire en ligne
). - 1 2 3 4 Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, Légendes urbaines : rumeurs d'aujourd'hui, Paris, Payot, coll. « Documents Payot », , 349 p. (ISBN 2-228-88604-1), p. 264–267.
- ↑ Sophie Seroussi, « Un lexique complet des additifs alimentaires », Science et Vie, t. CXXVIII, no 699, , p. 105–113.
- ↑ Kapferer 1989, p. 469 et Kapferer 1996, p. 247.
- ↑ Van de Winkel 2012.
- ↑ (en) Anthony Pratkanis (en) et Elliot Aronson, Age of Propaganda : The Everyday Use and Abuse of Persuasion, New York, W. H. Freeman (Macmillan), , XV-416 p. (ISBN 0-8050-7403-1), p. 111–112.
- ↑ D. M., « Le droit de critique des associations de consommateurs »
, Le Monde, . - ↑ « Schweppes débouté »
, Le Monde, . - 1 2 (en) Jean-Noël Kapferer, Rumors : Uses, Interpretations, and Images, New Brunswick, Transaction Publishers, , XI-284 p. (ISBN 0-88738-325-4 et 978-1-4128-5155-8), p. 35 (lire en ligne
). - ↑ Patricia Chairopoulos, « Le retour du « tract de Villejuif » sur le Web », 60 Millions de consommateurs, INC, (version du sur archive.org).
- ↑ Kapferer 1989.
- ↑ Kapferer 1985a
- ↑ Cyril Simon, « Un député MoDem relaie en direct une fake news sur un additif «cancérigène» », Le Parisien, .
- ↑ « Guide des additifs alimentaires » (reproduction d'une version du tract tirée de Campion-Vincent et Renard 1993), Wikimedia Commons, (consulté le ).
- ↑ « Distribué par l'hôpital de Villejuif : Centre National de Recherche contre le Cancer-Pavillon O » (reproduction d'une version du tract reçue par courrier électronique par l'auteur), sur penserclasser.wordpress.com, .
Bibliographie
modifier- [Kapferer 1985a] Jean-Noël Kapferer, « Consommation : le cas de la rumeur de Villejuif », Revue française de gestion, no 51, , p. 87–93 (lire en ligne).

- [Kapferer 1985b] Jean-Noël Kapferer, « Les consommateurs empoisonnés par la rumeur de Villejuif », Revue française du marketing, no 101, , p. 83–92.
- [Kapferer 1985c] Jean-Noël Kapferer, « Une rumeur de poison chez les Français : Le tract de Villejuif », Communications, vol. 11, no 1, , p. 111–120 (DOI 10.1515/comm.1985.11.1.111
). - [Kapferer 1989] (en) Jean-Noël Kapferer, « A Mass Poisoning Rumor in Europe », Public Opinion Quarterly, Oxford University Press pour l'American Association for Public Opinion Research, vol. 53, no 4, , p. 467–481 (DOI 10.1086/269167
, JSTOR 2749354, HAL hal-00784152).
- republié dans [Kapferer 1996] Gillian Bennett (en) (dir.) et Paul Smith (dir.), Contemporary Legend : A Reader, New York et Londres, Garland, coll. « Garland Reference Library of the Humanities / New Perspectives in Folklore » (no 1718 / 4), , XLVII-382 p. (ISBN 0-8153-1317-9, 978-1-138-99169-9, 978-0-203-72669-3 et 978-1-135-81212-6), p. 245–260 (lire en ligne
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.
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- [Fischer 2020] Gustave-Nicolas Fischer, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Malakoff, Dunod, coll. « Psycho sup », et nouv. prés. , 6e éd., 376 p. (ISBN 978-2-10-080203-6, 978-2-10-087945-8, 978-2-10-081620-0 et 978-2-10-089703-2, DOI 10.14375/NP.9782100816200
), chap. 6 (« La communication sociale »), p. 193–232 (DOI 10.3917/dunod.fisch.2020.01.0193
, lire en ligne
), 2.3.2 « Les recherches sur le terrain », § « La rumeur de Villejuif » (lire en ligne
). - [Van de Winkel 2012] Aurore Van de Winkel, « Le tract de Villejuif », dans Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits : Comment réagir face aux rumeurs, Liège, Edipro, coll. « Communication », , 317 p. (ISBN 978-2-87496-202-8 et 978-2-511-01402-8, lire en ligne
).
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