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Controverses sur la liberté académique en France
modifierLes controverses sur la liberté académique en France désignent l'ensemble des débats et mouvements d'opposition vis-à-vis de la liberté de recherche, d'enseignement et d'expression du personnel universitaire au sein des structures éducatives françaises.
Soumis à la censure ecclésiastique et royale au Moyen-Âge, les établissements scolaires bénéficient depuis la fin du XIXe siècle d'une vaste liberté académique, consacrée par le principe de laïcité ainsi que le droit de l'enseignant à choisir ses méthodes et supports pédagogiques. Cette liberté est cependant remise en question par des individus et organisations politiques, qui emploient différentes manœuvres, telles que le blocage, l'intimidation ou le harcèlement pour décourager la diffusion d'idées contraires à leurs opinions. De même, le phénomène d'autocensure des enseignants constitue un obstacle majeur à leur liberté d'expression, bien que peu documenté en l'absence de données officielles.
Depuis les années 2010, de nombreuses personnalités issues du monde universitaire français dénoncent régulièrement les pressions dont elles sont victimes et s’inquiètent d’un déclin de la liberté de recherche et d’expression.
Historique
modifierÀ l'origine, la liberté académique est restreinte par la censure : au XIIIe siècle, l'université de Paris obtient du roi le privilège de contrôler le contenu des livres en circulation en France ainsi que d'en fixer le prix[1]. À partir du XVIe siècle, pour contrer la diffusion du protestantisme, les facultés théologiques, avec le soutien du Parlement de Paris, emploient la censure afin de garantir l'orthodoxie religieuse des textes, mais ce contrôle est peu rigoureux et souvent contourné[1]. Le roi finit par confisquer le pouvoir de censure au XVIIe siècle pour s'en réserver l'usage, et nomme à ce titre des examinateurs et censeurs royaux pour surveiller les œuvres religieuses ainsi que les thèses universitaires[1].

La censure consiste alors en des annotations et commentaires, ou "notes de censure", qui portent un jugement critique sur un ouvrage et appellent son auteur à le corriger pour recevoir l'autorisation de le publier[1]. Il s'agit en général d'une censure a posteriori, sur dénonciation, puisque la censure préalable à la publication de l'œuvre est rare et difficile[1]. Les livres condamnés par les censeurs sont saisis, interdits à la vente ou brûlés sur la place publique si l'offense est jugée grave[1]. Le premier index des ouvrages interdits, produit par la faculté de théologie de l'université de Paris, date de 1544[1].
Si la censure d'œuvres universitaires dans les écoles françaises est attestée depuis le Moyen-Âge, son étendue et son efficacité restent débattues : pour l'historien Alain Boureau, la censure était une pratique marginale, ouverte à la contestation et au débat, et qui concernait davantage les jeunes bacheliers que les professeurs, ainsi que l'atteste une production intellectuelle de l'époque diversifiée et considérable[2]. Pour l'historien Luca Bianchi, au contraire, la censure était très répandue dans les écoles et constituait un véritable outil de travail pour les théologiens qui a exercé une influence majeure dans le développement de la philosophie médiévale[3]. Au sein des écoles, le rôle de censeur semble assumé tour à tour par les docteurs des facultés de théologie ou par la direction des universités elle-même[1].
Par la suite, au XIXe siècle, le Conseil supérieur de l'Instruction publique bannit certains manuels scolaires d’histoire, jugés incorrects ou insultants envers la mémoire de Napoléon Ier et l’ancienne monarchie chrétienne[4]. À partir de la nomination de Jules Ferry au Ministère de l’Instruction publique, en 1879, les enseignants bénéficient d’une plus grande liberté dans le choix de leurs manuels de cours[4]. Cependant, quelques ouvrages sont encore frappés d’un interdit, par exemple s’ils font l’apologie du protestantisme ou se montrent trop critiques envers la Révolution française[4].
Entre 1940 et 1945, pendant l'Occupation, les lois d'exclusion antisémites sont en vigueur dans les établissements universitaires : les enseignants juifs se voient interdits d'exercer leur métier, et l'accès des étudiants juifs aux universités est réglementé par un numerus clausus[5],[6]. Le Régime de Vichy, qui tente d'introduire le concept de "Révolution nationale" dans l'enseignement, interfère peu dans la vie universitaire, plus attaché à « l'ordre et à la bonne tenue des étudiants » qu'au contenu des cours dispensés[5],[6].
Au XXIe siècle
modifierLe Code de l’éducation, depuis le 22 juin 2000, stipule que : « Le service public de l'enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l'objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l'enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique.[7] »
Depuis le , le Code de l'éducation indique aussi que : « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d'une pleine indépendance et d'une entière liberté d'expression dans l'exercice de leurs fonctions d'enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d'objectivité.[8] »
Si le traitement de sujets politiques et sociaux controversés en classe est une pratique recommandée par de nombreux spécialistes de l'éducation afin de développer la pensée critique des élèves, l'évitement de tels sujets est toutefois observé chez les enseignants qui redoutent l'éventualité d'un conflit avec un élève au point de vue différent de la majorité, par ailleurs susceptible de perturber ses camarades dans leur apprentissage[9]. Malgré leur liberté pédagogique, les enseignants craignent aussi de froisser la famille de l'élève ou la direction de l'établissement en abordant des sujets sensibles auprès de certaines communautés, et se savent exposés aux risques de mesures disciplinaires ; d'où leur dilemme entre une éducation à l'esprit critique et la sécurité de leur emploi[9].
La liberté académique reste un sujet peu étudié par les universitaires français[10],[11]. Au XXIe siècle, cette liberté se heurte à de nouvelles formes de censure, n'émanant non plus d'institutions, mais de militants et d'associations étudiantes[12]. Ainsi, entre 2019 et 2020, des enquêtes successives menées par Le Figaro[13], L'Express[14] et Le Point[15] révèlent que plusieurs écoles et universités sont la cible récurrente de groupes de pression, qui œuvrent pour réduire ou empêcher le droit à la parole des enseignants. Certains chercheurs sont aussi confrontés à une disqualification idéologique de leurs travaux, par exemple quand leurs opposants assimilent la critique de l'islam à l'islamophobie[16] ou amalgament le savoir scientifique avec l'opinion personnelle[12].
Parmi les intervenants contestés se trouvent des personnalités aussi diverses que l'ancien résistant Stéphane Hessel[17], les philosophes Alain Finkielkraut[18], Carole Talon-Hugon[14] et Sylviane Agacinski[19], les hommes politiques Julien Polat[20] et François Hollande[21], la femme politique Rima Hassan[22], les journalistes Geoffroy Lejeune[23] et Mohamed Sifaoui[15], l'avocat Gilles Devers[24], l'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler[25], le juriste Nicolas Warembourg[15] ou encore le géographe Fabrice Balanche[26].
Faits documentés d'opposition à l'exercice de la liberté académique au sein d'un établissement scolaire
modifier| Date | Établissement | Déroulement des faits |
|---|---|---|
| 2011 | École normale supérieure | Une conférence de Stéphane Hessel, ancien résistant et militant de gauche, est déprogrammée par la direction à la demande du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), qui s’inquiète des positions pro-palestiniennes de l’intervenant ainsi que de ses discours sur Israël[27],[17]. |
| 2017 | Université de Limoges | Un séminaire d’« études décoloniales » où est attendue Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République et auteur du livre « Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l'amour révolutionnaire », s’attire les foudres de plusieurs personnalités et associations, dont la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), qui dénonce « la réhabilitation des races, l’obsession des Juifs et le compagnonnage avec l’islam politique » dans son livre[28]. Le séminaire est finalement annulé[29]. |
| Université de Lille | Une lecture-spectacle de la Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, pamphlet du dessinateur Charb, assassiné par des islamistes lors de l'attentat contre Charlie Hebdo et publiée à titre posthume, est annulée par le président de l'université par crainte de "débordements"[30],[31]. | |
| 2019 | Sorbonne Université | La présidence de Sorbonne Université choisit de reporter une représentation de la pièce de théâtre d’Eschyle Les Suppliantes, initialement déprogrammée à cause de l’ingérence de militants antiracistes, qui reprochent à la pièce sa « propagande coloniale » en raison de la présence de comédiens grimés en noir[13],[32]. |
| Université Bordeaux Montaigne | L’intervention de la philosophe Sylviane Agacinski sur le thème de « L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » est annulée par la direction face aux menaces d’associations LGBT, qui la considèrent « réactionnaire, transphobe et homophobe » à cause de son opposition à la PMA et à la GPA, et ce, malgré l’engagement de la philosophe en faveur du mariage entre personnes de même sexe[33],[19]. | |
| Université de Lille | Un amphithéâtre, où est prévue une conférence de l’ancien président de la République François Hollande, est investi par des militants et membres du syndicat Sud Solidaires, qui scandent « Hollande assassin ». Ceux-ci jettent et déchirent plusieurs exemplaires d’un livre de l’ancien président, tout en lui reprochant son inaction à l’égard de la précarité étudiante. Il renonce finalement à se rendre sur place[21],[34]. | |
| Sciences Po Paris | Une intervention d'Alain Finkielkraut intitulée « Modernité, héritage et progrès » est empêchée par un collectif antiraciste qui juge le philosophe « réactionnaire », « raciste » et « sexiste ». La conférence est reprogrammée dans une université voisine et sous haute protection policière[35],[18]. | |
| Paris 1 Panthéon-Sorbonne | Une formation sur la prévention de la radicalisation destinée à des imams, donnée par le journaliste Mohamed Sifaoui et soutenue par la Grande mosquée de Paris, est accusée par des militants d’être « raciste » et annulée par la direction de la Sorbonne[36],[15]. | |
| Paris 1 Panthéon-Sorbonne | Le professeur d’histoire Nicolas Warembourg, qui anime une conférence sur la présomption d’innocence, est interrompu, traité de « violeur en puissance » par une douzaine d’activistes et aspergé d’urine[15],[14]. | |
| 2020 | Villa Arson | Des militants placardent dans la Villa des affiches pour appeler au boycott de la conférence qui y est donnée par la philosophe Carole Talon-Hugon sur le thème de la censure dans le monde de l’art. La conférence est interrompue par une étudiante, qui invective la philosophe, l’accusant de promouvoir « le viol », « la pédophilie », « le patriarcat » et « l’extrême-droite ». Invitée à débattre, l’étudiante quitte cependant la salle en refusant de justifier ses propos[14],[13]. |
| Université de Lille | Sous la pression de syndicats et d'associations étudiantes, la direction de l'université interdit une conférence du journaliste Geoffroy Lejeune dans son établissement au motif que son journal, Valeurs Actuelles, a été condamné pour provocation à la haine raciale en 2015[37],[23]. | |
| 2022 | Institution Jean-Paul II | Le directeur s’oppose à deux sorties au cinéma des élèves : Simone, le voyage du siècle, un film biographique sur Simone Veil, et Rafiki, un film racontant l’homophobie subie par un couple lesbien au Kenya. Des enseignants, s’inquiétant d’une dérive sectaire, signalent l’affaire à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES). Le directeur en réponse fait part de sa crainte que les élèves les plus sensibles soient bouleversés par les images du camp de concentration d’Auschwitz dans le premier film, et évoque l’incompatibilité du second avec les valeurs qu’il souhaite transmettre en matière d’éducation affective et sexuelle[38],[39]. |
| Sciences Po Reims | Le docteur en sciences politiques Léonardo Orlando voit deux de ses séminaires, portant sur la théorie de l’évolution, annulés par la direction de l’établissement. Celle-ci désapprouve notamment le descriptif des cours, la présence de la journaliste Peggy Sastre à l’un deux, et lui reproche de n’être pas compétent pour s’exprimer sur ce sujet, en dépit de ses activités de recherche sur le rôle de la biologie et de l’évolution dans le comportement politique. Il regrette une censure de ses enseignements et dénonce un malaise des sciences sociales vis-à-vis de la biologie et de l’évolution[40],[41]. | |
| 2023 | Université Paris-Panthéon-Assas | Un colloque intitulé « La République universelle à l'épreuve de la transidentité » est interrompu par cinq étudiants masqués, qui projettent de la peinture, des boules puantes et divers objets en métal sur les intervenants avant de s’enfuir. Le syndicat Sud Éducation avait réclamé en amont l’interdiction du colloque, l’accusant de « violence transphobe, voire raciste »[42],[43]. |
| Réseaux sociaux | Le collectif Parents Vigilants, fondé par le journaliste Éric Zemmour, est accusé par plusieurs enseignants et syndicats de mener des campagnes de dénonciation et de harcèlement contre les enseignants qui enseignent la « lutte contre les LGBTIphobies », « les droits des personnes migrantes » et « l’éducation à la vie sexuelle et affective ». En réaction, plusieurs députés de gauche réclament une commission d’enquête parlementaire sur le sujet[44],[45]. | |
| Université de Grenoble | Julien Polat, maire divers droites de Voiron, invité à s'exprimer sur son quotidien d'élu, en est empêché par des militants de l’Action antifasciste Grenoble et diverses associations classées à gauche qui lui reprochent son parrainage à Éric Zemmour et l'accusent d'être d'« extrême-droite ». La conférence est annulée par mesure de sécurité, mais des membres du syndicat étudiante de droite l'Union nationale inter-universitaire (UNI), ayant réservé la salle, choisissent de tenir un rassemblement malgré tout. Menacés par environ 150 militants antifascistes, les militants de l'UNI écourtent leur réunion et évacuent les locaux[20],[46]. | |
| Université Côte-d'Azur | Stanislas Rigault, militant d'extrême-droite et proche d'Éric Zemmour, invité par l'UNI pour donner une conférence sur « l'engagement politique chez les jeunes », voit son intervention annulée par la direction de l'établissement à la demande de plusieurs associations antifascistes, qui se félicitent de l'interdiction[47],[48]. | |
| Institut d'études politiques de Strasbourg | La direction annule l'intervention du directeur marketing de Total Énergie, Thierry Pflimlin, ancien élève de l'établissement, sous la pression de l'association écologiste Alter'Bureau, qui reproche à Total son activité polluante, ainsi que de financer l'université de Strasbourg. Le directeur souligne cependant que les dons reçus par l'école soutiennent les étudiants boursiers[49],[50]. | |
| Sorbonne Université | L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, employée du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), victime de menaces de mort et placée sous protection policière depuis la parution de son livre Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête, voit sa conférence « suspendue » par la doyenne de la faculté des lettres pour des « raisons de sécurité ». Elle signale qu’elle n’a pas été consultée à ce propos, qu’il n’y a pourtant eu aucune manifestation contre l’évènement[25],[51] et déplore « une université multicentenaire qui cède face aux menaces et recule alors qu’elle a apporté tant de connaissances par le passé »[52]. Elle réussit néanmoins à obtenir la reprogrammation de sa conférence, sous haute sécurité[53]. | |
| Université Lyon II | Mariam Abu Daqqa, représentante du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), classée comme organisation terroriste par l’Union européenne, les États-Unis, le Canada et le Japon, est invitée à donner une conférence par les associations Solidaires étudiant-es et le Collectif Palestine 69 sur la « colonisation » et l'« apartheid israélien ». Des représentants du Crif ainsi que plusieurs élus des Républicains s’en émeuvent et réclament son annulation[54]. La conférence est maintenue et elle s’y exprime malgré tout[55]. | |
| 2024 | Université de Lille | Une conférence du fondateur de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon et de la militante propalestinienne Rima Hassan suscite un tollé à cause des engagements politiques de cette dernière et du logo de son association, un territoire englobant le pays d’Israël, la Cisjordanie et la Bande de Gaza marqué « Libre Palestine ». Accusée par des élus de gauche et de droite de « nier l’existence de l’État d’Israël », la réunion est annulée par la direction de l’établissement, qui déclare que « les conditions ne sont plus réunies pour garantir la sérénité des débats »[56],[22]. |
| Université Lyon II | Une conférence de l'avocat propalestinien Gilles Devers, intitulée « Crimes de guerre, crimes contre l'humanité, génocide ? Israël au tribunal ! » et organisée par les associations Solidaires étudiant-es et le Collectif Palestine 69, est dénoncée par le CRIF ainsi que des élus LR et Renaissance, qui s'inquiètent de répercussions sur la sécurité des étudiants juifs. La rencontre est annulée par la direction[24],[57]. | |
| 2025 | Université de Lille | L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler voit une autre de ses interventions sur le frérisme annulée sous la pression du syndicat Union étudiante, qui l'accuse de servir un « agenda politique raciste, islamophobe et néolibéral », et la qualifie de « peste brune ». Regrettant de n'être pas défendue par l'université et de n'être plus conviée dans les universités françaises et les centres de recherche publics, elle émet un appel à invitations afin de pouvoir continuer à s'exprimer. En réponse, Xavier Betrand lui propose d'héberger sa conférence au siège de la région Hauts-de-France, dont il est président[58],[59]. |
| Université Lyon II | Le géographe Fabrice Balanche, qui s'est publiquement opposé à une célébration de rupture du jeûne du Ramadan au sein de l'université, est invité sur la chaîne CNews, où il dénonce l'activisme de militants « islamo-gauchistes ». L'un de ses cours est interrompu le lendemain par une quinzaine d'individus cagoulés et masqués, qui l'encerclent et le huent dans sa salle de classe, l'accusant d'être un « sioniste », un « raciste » et un « terroriste ». Il évacue alors la salle. Une enquête est aussitôt ouverte auprès du procureur de la République[60],[26]. |
Réactions des universitaires
modifierGeorges Haddad, le président de l’université Paris-|-Panthéon-Sorbonne, reconnaît être « obligé de céder à la pression » et devoir annuler une conférence quand elle déplaît à des « organisations bien-pensantes »[13]. Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, évoque l’ingérence de « jeunes qui appartiennent à une gauche radicale, comme La France insoumise » et d’ « associations qui luttent pour l’égalité de genre »[13].

Belinda Cannone, maître de conférences à l'université de Caen, par ailleurs militante féministe et antiraciste, déplore l’obsession de l’identité raciale des « nouveaux militants antiracistes » et leur volonté d’imposer « la vision d’un monde polarisé entre dominants et dominés », « totalement binaire »[14].
Morgane Daury-Fauveau, professeure de droit à l'université d'Amiens, souligne pour sa part que « les cas médiatisés ne sont que la partie émergée de l'iceberg »[15]. Pour le sociologue Gérald Bronner, au contraire, ce phénomène est « marginal, mais stratégique »[15].
Pour Gilles Denis, maître de conférences à l’université de Lille : « l’influence des universités américaines est de plus en plus forte dans les établissements français »[13].
L'historien et sociologue Marcel Gauchet explique la récurrence des affaires de censure par « le principe de cooptation qui prévaut à l'université » et qui « permet aux enseignants de faire recruter des personnes du même bord idéologique. Le meilleur moyen de perpétuer ce marché du non-dit »[14].
La sociologue Nathalie Heinich, à propos de ces affaires, souligne la responsabilité du Code de l'éducation qui, en stipulant que « Le service public de l’enseignement supérieur [...] respecte la diversité des opinions », entretient une confusion entre liberté académique et liberté d'expression : « L’opinion selon laquelle la terre est plate, ou selon laquelle c’est Dieu qui a créé le monde, n’a pas sa place dans nos enceintes, et non seulement peuvent mais doivent y être censurées, au nom justement de "l’objectivité du savoir". En d’autres termes, cet article énonce deux affirmations contradictoires, l’une – le respect de la diversité des opinions – ayant pour conséquence possible de ruiner immédiatement les fondements de l’autre – le respect de l’objectivité du savoir »[12].
Autocensure des enseignants
modifierL'autocensure, soit le fait de restreindre sa propre liberté d’expression, constitue un phénomène largement observé chez les enseignants.
D’après un sondage de l’Ifop paru en 2022, 56 % des enseignants au sein d’établissements publics déclarent s’auto-censurer sur les questions de religion, une tendance en hausse suite à l’assassinat de Samuel Paty, et qui ne concernait que 36 % des professeurs en 2018. Cette tendance est accentuée dans les zones d’éducation prioritaire, chez les enseignants de moins de trente ans et dans les rangs des professeurs d’histoire-géographie[61].
En 2023, l'institut de sondages révèle que près de la moitié des enseignants disent s’auto-censurer dans l’enseignement de la laïcité, de l’esprit critique ou de la liberté d’expression par crainte que certains élèves ne provoquent des incidents[62].
Dans un rapport de 2024, Dominique Schnapper, présidente du Conseil des sages de la laïcité, et Alain Seksig, inspecteur général à l’Éducation nationale, affirment au cours d’une audition au Sénat que beaucoup d’enseignants choisissent d’occulter des sujets sensibles par crainte d’incidents avec les élèves, une tendance généralisée à l’ensemble du territoire français[63].
Le terme d’ « auto-censure » est toutefois récusé par Françoise Lorcerie, directrice de recherches au CNRS : « anticiper les réactions des élèves » ne constitue pas un acte d’auto-censure selon elle, mais relève de « l’intuition » et de la « responsabilité »[64].
De même, le Ministère de l’Éducation nationale préfère parler de « parties du programme scolaire relevant de questions aujourd'hui socialement vives supposant pour les professeurs de faire des choix que certains interprètent comme des formes d'auto-censure ». Il souligne par ailleurs l’extrême difficulté de quantifier le phénomène et ne produit pas de données statistiques sur le sujet[63].

Influence de l'islamisme dans les écoles
modifierLe , l'assassinat de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie qui a montré à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet, par un terroriste islamiste, marque un tournant dans la liberté d'expression des enseignants en France. Suite au meurtre de leur collègue, plusieurs professeurs révèlent leur sentiment d'abandon par leurs supérieurs[66],[67] et s'estiment démunis vis-à-vis de l'enseignement de la laïcité et de la religion en classe[68],[69],[70].
Le 13 octobre 2023, l'assassinat de Dominique Bernard, professeur de lettres modernes, par un islamiste, ravive le sentiment de vulnérabilité des enseignants et leur incertitude quant aux limites de leur liberté d'expression[71],[72],[73].
Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, auteur d’un livre-enquête sur l’influence de l’islamisme dans les établissements scolaires français, dénonce une « omerta » sur le sujet ainsi que la passivité de la hiérarchie enseignante[74]. Il note aussi que des professeurs, sous l’influence d’élèves musulmans, choisissent de passer sous silence certains passages du programme, comme l’histoire des États-Unis[75], et met en cause la Fédération des conseils de parents d'élèves et l’Union nationale des étudiants de France en tant qu’institutions infiltrées par l’islamisme, qu’il distingue de l’islam[76]. Selon Jean-Pierre Obin, face aux infractions à la laïcité : « la plupart des mouvements de gauche comme de droite semblent démunis, et parfois même complaisants.[77]»
Déclaration des membres du gouvernement
modifierEn octobre 2019, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, à la suite de l’annulation de la conférence-débat de la philosophe Sylviane Agacinski à l’université de Montaigne de Bordeaux, dénonce « une sorte de nouveau maccarthysme », et déclare que, sans être d’accord avec elle, il entend défendre son droit à exprimer ses opinions[78].
En février 2021, la ministre de l’Enseignement supérieur et professeur des universités, Frédérique Vidal, réclame une commission d’enquête sur « l’islamo-gauchisme » dans les universités, en évoquant des « universitaires empêchés par d’autres de mener leurs recherches », et déclare vouloir séparer « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion »[79]. Son propos suscite une vague de critiques chez les partis de gauche et dans le monde de la recherche, bien que sa proposition soit largement soutenue par les Français[80]. En réponse, plus de 600 membres du personnel de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans une tribune du Monde, dénoncent un « islamo-gauchisme imaginaire » ainsi qu’une « chasse aux sorcières »[79]. L’enquête commandée par Frédérique Vidal ne verra jamais le jour : le CNRS, à qui elle est confiée, la déclare infondée[81] et refuse de la mener[82]. Enfin, six enseignants-chercheurs attaquent Frédérique Vidal pour abus de pouvoir[83].
En mars 2024, le Premier ministre Gabriel Attal, suite à l’occupation d’un amphithéâtre de Sciences Po à Paris par environ 300 étudiants et militants pro-palestiniens qui manifestent contre l’invasion israélienne de la bande de Gaza, dénonce une « idéologie nord-américaine qui, sous couvert d’une certaine modernité, prône l’intolérance, le refus du débat, bride la liberté d’expression et les opinions contradictoires »[84].
Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 Jean-Louis Quantin, « Les institutions de censure religieuse en France (XVIe- XVIIe siècles) », dans Hétérodoxies croisées. Catholicismes pluriels entre France et Italie, XVIe-XVIIe siècles, Publications de l’École française de Rome, coll. « Collection de l'École française de Rome », (ISBN 978-2-7283-1144-6, lire en ligne)
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