William Bourdon
William Bourdon, né le à Neuilly-sur-Seine, est un avocat français du barreau de Paris, à la tête du cabinet Bourdon & Associés. Avocat médiatique, il est parfois présenté comme « l’anti-Vergès »[1]. Il s'est imposé comme une figure de la défense des droits de l'homme en France. Il est l’initiateur des premières procédures engagées en France contre certains responsables de crimes contre l'humanité, notamment serbes et rwandais. Il est également l'avocat de familles franco-chiliennes, victimes du dictateur Augusto Pinochet. À travers l'ONG Sherpa, qu'il a fondée en 2001, il développe une stratégie juridique novatrice visant à tenir les multinationales et les dirigeants politiques responsables de violations graves des droits humains, de corruption ou d'atteintes environnementales. Il est l’une des figures centrales du dossier des biens mal acquis, qui vise les richesses illicites accumulées par plusieurs chefs d’État africains. Son cabinet est encore aujourd'hui spécialisé dans la défense des lanceurs d'alerte et des opposants politiques persécutés, il a notamment défendu l'opposant russe de Poutine : Alexeï Navalny[2].
Biographie
modifierAssises et correctionnel
modifierC’est à la cour d’assises, et parfois au tribunal correctionnel, que William Bourdon est révélé par la presse. Il fait ses premiers pas aux côtés de l’avocat pénaliste et célèbre abolitionniste Philippe Lemaire[3]. Il s’est illustré dans une série d’affaires marquantes :
- en 1982, il défend le Japonais Issei Sagawa, accusé d’avoir tué et d’avoir cannibalisé une étudiante néerlandaise[4] ;
- en 1987, il représente des prostituées algériennes sans papiers dans le procès du commissaire Jobic[5] ;
- en 1990, il intervient courageusement comme négociateur lors de la prise d'otages à Rank Xerox, à La Défense[6] ;
- en 1995, il assure la défense du jeune russe Alexeï Polevoï, accusé du meurtre de six membres de sa famille et de proches[7] ;
- à partir de 2003, il défend deux détenus français de la prison de Guantánamo[8].
Droits de l'Homme
modifierWilliam Bourdon a été membre du Conseil d’administration de France Libertés, aux côtés de Danielle Mitterrand, dont il a été l’avocat pendant de nombreuses années[9]. Pendant vingt ans, il a travaillé au sein de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), occupant notamment les postes de secrétaire général adjoint (1994-1995) puis de secrétaire général (1995-2000)[10]:
- Massacres de la place Tiananmen : en 1989, Bourdon lance avec Jean-Pierre Mignard l’appel « Dix mille avocats pour la Chine », recevant un soutien mondial[11].
- Cause kurde : Bourdon a enquêté sur les exactions des forces spéciales turques au Kurdistan, mais aussi sur les crimes du PKK[12]. Avec Danielle Mitterrand, il soutient la cause kurde aux Nations unies, notamment auprès de Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l'ONU[13].
- Génocidaires rwandais : en 1995, Bourdon cible Wenceslas Munyeshyaka, un prêtre rwandais suspecté d’avoir participé à des massacres et à des viols pendant le génocide des Tutsis. Malgré une première décision de non-lieu, Bourdon obtient que la justice française se déclare compétente pour juger des crimes internationaux[14].
- Massacres en Yougoslavie : en 1995, révolté par les atrocités commises contre les Bosniaques, Bourdon utilise l’article 689-2 du Code de procédure pénale pour tenter de faire juger en France des responsables de crimes de guerre. Malgré le soutien de familles bosniaques et de Françoise Bouchet-Saulnier (Médecins sans frontières), la Cour de cassation refuse finalement la compétence des juridictions françaises, faute de présence de suspects sur le territoire[15].
- Traque de Pinochet : en 1998, Bourdon s’engage aux côtés des familles franco-chiliennes pour faire juger Augusto Pinochet, arrêté alors à Londres. Il obtient que la justice française suspende la prescription des crimes en raison de la disparition des corps des victimes. Il documente également les horreurs de la colonie Dignidad, une prison secrète chilienne dirigée par un ancien nazi. Grâce à ses efforts, des mandats d’arrêt sont lancés, et des témoins clés sont entendus[16].
- Affaire Hissène Habré : en 2000, Bourdon et son confrère Reed Brody (Human Rights Watch) déposent plainte au nom de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) contre Hissène Habré[17], ancien président du Tchad, accusé d’avoir fait tuer 40 000 personnes et torturer des dizaines de milliers d’autres. En 2016, Habré est condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, viols et tortures par la cour d’appel de Dakar[18]. En 2017, il est également condamné à verser 125 millions d’euros aux victimes[19].
Sherpa et Biens mal acquis
modifierRSE
modifierEn 2001, William Bourdon fonde Sherpa, une ONG dédiée à la défense des victimes de crimes économiques : pollution, corruption, conditions de travail indignes[20]. Installée dans les locaux de France Libertés, Sherpa devient un acteur clé pour tenir les multinationales responsables de leurs agissements. Bourdon en assure la présidence jusqu’en 2017[21]. Affaires marquantes :
- Total en Birmanie : dans les années 1990, Total exploite un gisement gazier en Birmanie, impliquant des travaux forcés sous la contrainte militaire. Bourdon utilise une ordonnance de 1946 pour contourner l’absence de qualification pénale du travail forcé. En 2005, il obtient une transaction de 5,2 millions d’euros pour des réfugiés birmans, financant des centres d’accueil[22].
- Areva au Niger : en 2005, Sherpa révèle une épidémie de cancers chez d’anciens travailleurs d’Areva, liée à l’extraction d’uranium. Bourdon négocie un mécanisme d’indemnisation pour les victimes, opérationnel de 2009 à 2012[23].
Biens mal acquis
modifierEn 2006, William Bourdon, avec Antoine Dulin et Jean Merckaert (CCFD-Terre solidaire), publie un rapport sur les « biens mal acquis » par des chefs d’État africains en France[24]. Malgré un classement sans suite en 2008 sous pression politique, une nouvelle plainte est déposée par Transparency International France la même année. Après une bataille juridique, la Cour de cassation reconnaît en 2010 le droit des associations anticorruption à agir, marquant une victoire pour la société civile[25]. Familles de dirigeants poursuivies :
- Teodoro Obiang (dirigeant de la Guinée équatoriale) : en 2010, une perquisition de 10 jours est menée dans l’hôtel particulier d’Obiang à Paris[26]. Son fils est condamné en 2017 à 3 ans de prison avec sursis, 30 millions d’euros d’amende et la confiscation de 150 millions d’euros de biens[27]. La cour d’appel confirme en 2020, et la Cour de cassation valide en 2021. La Guinée équatoriale tente de riposter en accusant Bourdon et Daniel Lebègue (Transparency International) de néocolonialisme judiciaire.[28]
- Omar Bongo (ancien dirigeant du Gabon)[29]
- Denis Sassou-Nguesso (dirigeant du Congo-Brazzaville)[30]
- Printemps arabe (2011) : Sherpa et Transparency International multiplient les procédures contre les dirigeants déchus (Tunisie, Égypte, Libye). Bourdon révèle que des milliards de dollars ont été détournés et transférés en cash vers Dubaï, devenant la nouvelle plaque tournante des fonds kleptocratiques.[31].
- Karim Wade (fils de l'ancien président du Sénégal, 2013) : en 2013, le procès de Karim Wade, fils de l’ex-président sénégalais, s’ouvre à Dakar pour enrichissement illicite. Condamné en 2015 à 6 ans de prison et à la confiscation de ses biens, ce procès marque la première fois en Afrique où d’anciens dignitaires sont jugés pour pillage des ressources publiques[32].
Lanceurs d'alerte
modifierDepuis les années 2000, William Bourdon a défendu de nombreux lanceurs d’alerte, jouant un rôle clé dans la révélation de scandales financiers et politiques majeurs :
- Hervé Falciani (HSBC, SwissLeaks, Affaire des évadés fiscaux) : Falciani, ancien employé de HSBC, transmet en 2008 à la France un disque dur contenant des informations sur des comptes suisses non déclarés de clients français. Grâce à ces données, des centaines de millions d’euros sont rapatriés en France. Condamné en 2015 par la Suisse pour espionnage économique, il évite l’extradition grâce à l’Espagne[33].
- Antoine Deltour (LuxLeaks) : Deltour révèle en 2012 les tax rulings du Luxembourg, outils d’optimisation fiscale utilisés par des multinationales. Condamné en première instance, il est finalement relaxé en appel en 2018, marquant une victoire pour la transparence fiscale[34],[35].
- Edward Snowden : en 2015, Bourdon rencontre Snowden à Moscou pour explorer des solutions d’exil. Cependant, tout départ de Russie risquerait de le livrer aux autorités américaines en raison du mandat d’arrêt émis contre lui.[36]
- Rui Pinto (Football Leaks & Luanda Leaks) : Pinto, à l’origine des Football Leaks et des Luanda Leaks, révèle les mécanismes financiers d’Isabel dos Santos (fille de l’ex-président angolais), estimée à 10 milliards de dollars. Extradé vers le Portugal, son procès s’achève en avril 2023. Ses révélations ont été exploitées par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ)[37].
- Nicolas Forissier (UBS) : Forissier dénonce les pratiques de UBS Suisse, menant à une condamnation historique en 2019 : la banque est reconnue coupable de démarchage illégal et blanchiment de fraude fiscale, avec une amende initiale de 4 milliards d’euros (réduite en appel en 2021)[38].
Bourdon est aussi connu pour son engagement institutionnel avec :
- le PPLAAF (2017) : il cofonde la Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique (PPLAAF) avec Henri Thulliez. Cette ONG défend les lanceurs d’alerte et révèle des scandales majeurs comme Congo Hold-Up et State Capture, impliquant des figures comme le milliardaire Dan Gertler, accusé de pillage des ressources minières du Congo[39].
- Alerta (2023) : en 2023, il contribue au lancement d’Alerta, une organisation sœur de la PPLAAF dédiée à l’Amérique latine.[40]
Filmographie
modifier- 2006 : Bamako[41] d'Abderrahmane Sissako : lui-même (avocat des parties civiles)
Publications
modifier- La Cour pénale internationale : le Statut de Rome, avec Emmanuelle Duverger, éditions du Seuil, 2000
- Face aux crimes du marché : quelles armes juridiques pour les citoyens ? - suivi de 39 propositions, La Découverte, 2010
- Petit manuel de désobéissance citoyenne, éditions Jean-Claude Lattès, 2014 Il y évoque le sort des « désobéissants » et des lanceurs d’alerte et les risques qu'ils encourent.
- Les Dérives de l'état d'urgence (avec la participation de ses collaborateurs), éditions Plon, coll. « Actualité », 2017
- Sur le fil de la défense, éditions du Cherche-Midi, 2023
Notes et références
modifier- ↑ (fr)Yves Gounin, « Critique du livre : Face aux crimes du marché. Quelles armes juridiques pour les citoyens ? de William Bourdon », sur Politique étrangère 2010/2 Eté (consulté le ).
- ↑ Benoît Vitkine et Nicole Vulser, « Les frères Alexeï et Oleg Navalny poursuivent Yves Rocher pour « dénonciation calomnieuse » », Le Monde, (lire en ligne)
- ↑ Bourdon 2023, p. 17.
- ↑ Bourdon 2023, p. 19.
- ↑ Anne Crignon, « Portrait : William Bourdon », Libération, (lire en ligne)
- ↑ https://www.lemonde.fr/archives/article/1990/01/12/faits-divers-une-bavure-dans-le-denouement-d-une-prise-d-otage-le-pdg-de-rank-xerox-france-a-ete-blesse-par-un-policier_3968314_1819218.html
- ↑ https://www.liberation.fr/france-archive/1997/03/01/tuerie-de-louveciennes-la-justice-neglige-la-piste-russe-alexi-soupconne-d-avoir-tue-six-personnes-e_198421/
- ↑ Philippe Madelin, « Un an de prison ferme pour cinq des six de Guantanamo », sur Rue89, nouvelobs.com, Le Nouvel Obs, (consulté le ).
- ↑ https://www.liberation.fr/france/2011/11/22/danielle-mitterrand-itineraire-d-une-femme-engagee_776410/
- ↑ https://books.openedition.org/demopolis/1250?lang=fr
- ↑ Bourdon 2023, p. 155.
- ↑ Bourdon 2023, p. 190.
- ↑ Bourdon 2023, p. 263.
- ↑ Bourdon 2023, p. 60.
- ↑ Bourdon 2023, p. 57.
- ↑ https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/affaires-sensibles-du-lundi-20-mars-2023-4571326
- ↑ Hissène Habré jugé au Sénégal, L'Express, 3 février 2000.
- ↑ https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/04/27/perpetuite-confirmee-pour-l-ex-president-tchadien-hissene-habre-pour-crimes-contre-l-humanite_5118690_3212.html
- ↑ Bourdon 2023, p. 113.
- ↑ https://www.lesechos.fr/2017/06/qui-est-sherpa-long-qui-porte-plainte-contre-bnp-paribas-174881
- ↑ https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2018/06/ProgGeopolitiques18.pdf
- ↑ https://www.lesechos.fr/2005/11/total-signe-une-transaction-amiable-avec-ses-accusateurs-birmans-623757
- ↑ Bourdon 2023, p. 96.
- ↑ https://shs.cairn.info/les-sentinelles-de-la-democratie-en-afrique--9782384092499-page-48?lang=fr
- ↑ https://www.senat.fr/rap/r13-087-2/r13-087-2_mono.html
- ↑ https://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/08/03/la-justice-saisit-l-hotel-particulier-de-la-famille-obiang-a-paris_1742251_3212.html
- ↑ https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/10/27/biens-mal-acquis-teodorin-obiang-condamne-en-france-a-trois-ans-de-prison-avec-sursis_5206654_3224.html
- ↑ Bourdon 2023, p. 143.
- ↑ https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/05/20/biens-mal-acquis-de-la-famille-bongo-bnp-paribas-mise-en-examen-pour-blanchiment_6080921_3212.html
- ↑ https://www.rfi.fr/fr/afrique/20170831-biens-mal-acquis-avocat-william-bourdon-depose-plainte-menace-mort
- ↑ Bourdon 2023, p. 147.
- ↑ https://www.lepoint.fr/monde/karim-wade-chronique-d-une-condamnation-annoncee-23-03-2015-1915070_24.php
- ↑ https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/11/15/william-bourdon-sur-la-transaction-hsbc-il-faut-mettre-ces-300-millions-en-miroir-de-la-fraude-de-1-6-milliard_5215194_1653578.html
- ↑ https://www.lemonde.fr/international/article/2016/04/25/antoine-deltour-lanceur-d-alerte-discret-mais-determine_4907970_3210.html
- ↑ https://www.lessentiel.lu/fr/story/la-condamnation-d-antoine-deltour-annulee-638665758796
- ↑ Bourdon 2023, p. 252.
- ↑ https://www.lequipe.fr/Football/Article/William-bourdon-l-avocat-derriere-rui-pinto-et-l-affaire-des-football-leaks/1446309
- ↑ https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-zoom-de-france-inter/le-zoom-de-la-redaction-du-vendredi-18-juillet-2025-7052011
- ↑ https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/06/08/congo-hold-up-une-enquete-preliminaire-ouverte-pour-blanchiment-ouverte-en-france_6129441_3212.html
- ↑ Bourdon 2023, p. 255.
- ↑ Lumière du meilleur film francophone 2007.
Liens externes
modifier- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- Ressource relative à plusieurs domaines :
- Site officiel de l'association asso-sherpa.org
- Site officiel de la Fédération internationale des droits de l'homme
- Le blog de William Bourdon
- Le site web personnel de William Bourdon
- Le site web du Cabinet Bourdon