Yaacov Agam
Yaacov Gipstein[1],[2],[3], dit Yaacov Agam[4] ou Agam[5], est un artiste plasticien israélien né le à Rishon LeZion (en Palestine mandataire[6] à l'époque) et mort le à Tel Aviv (Israël)[7],[8]. Établi en France à partir de 1951, il est l'un des principaux fondateurs et protagonistes de l'art cinétique.
| Naissance | |
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| Décès | |
| Nom de naissance |
Yaacov Agam |
| Pseudonyme |
Agam, Jacob Gipstein |
| Nationalités | |
| Formation | |
| Activités |
Sculpteur, sérigraphe, créateur de bijoux, peintre, artiste expérimental, artiste graphique |
| Période d'activité |
- |
| Fratrie |
Chanania Gibshtein (d) |
| Enfant |
Ron Agam (d) |
| Mouvement | |
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| Représenté par | |
| Genre artistique | |
| Distinctions |
Le travail d'Agam se caractérise par une tentative de rajouter la dimension du temps à l'oeuvre plastique en fragmentant des motifs géométriques abstraits et colorés que le spectateur peut recomposer de manière diverse selon son déplacement ou son interaction.
Ses grands tableaux à surface crantée invitent le spectateur à se déplacer latéralement pour découvrir différents motifs géométriques aux multiples nuances de couleurs pures et de noir et blanc, sans qu'aucun point de vue prime sur les autres.
Agam est connu pour ses oeuvres monumentales, souvent visibles dans l'espace public, comme les fontaines de la Défense à Paris et du square Dizengoff à Tel Aviv, des installations décoratives comme le Salon Agam et le Forum de Leverkusen et de grandes sculptures géométriques modulables en tiges d’inox poli, notamment à La Roche sur Yon, Dijon, New York et Jérusalem.
Un musée personnel lui est consacré dans sa ville natale de Rishon LeZion.
Biographie
modifierJeunesse, formation
modifierEnfance
modifierYaacov Gipstein naît et grandit à Rishon-le-Zion, en Palestine mandataire[9], dans une famille de onze enfants[10]. Fils du rabbin et cabbaliste Yehoshua Gipstein, originaire, comme sa mère, Kendel Yokheved Powembrowski, de la ville polonaise d’Augustów[11], il grandit dans un foyer profondément religieux dont les valeurs et les écrits l’imprègnent. Jusqu’à ses 13 ans, il est scolarisé de manière irrégulière et suit essentiellement un enseignement religieux[12]. Il fuit souvent l’école pour passer de longs moments solitaires dans les dunes de sable environnantes à observer comment le vent en modifie sans cesse les formes, un phénomène qui deviendra une source d'inspiration majeure de son approche dynamique et changeante de la réalité en art[7]. Son père l’encourage à cultiver son don naturel pour le dessin[12]. Pendant son adolescence, la lecture de La vie passionnée de Van Gogh d'Irving Stone l’inspire et il envisage une carrière artistique[9].
École des beaux-arts Bezalel
modifierIl se forme de 1946 à 1948 à Jérusalem à l'École des beaux-arts Bezalel que dirige Mordecai Ardon, un ancien élève du Bauhaus de Weimar qui a suivi les cours de Johannes Itten, Wassily Kandinsky et Paul KLee. Agam y étudie la théorie de la couleur et les principes du constructivisme et se familiarise avec l’approche créative d’Ardon, adepte des formats monumentaux et féru de littérature kabbalistique dont il transpose le vocabulaire en symboles picturaux[13].
École d'arts appliqués de Zurich
modifierEn 1949, Agam part pour Zurich. Il travaille dans des agences de publicité pour vivre et étudie à l'École d'arts appliqués de Zurich. C'est là qu'il développera l'idée de transformer le concept de peinture statique en une expérience vivante et changeante grâce à l’influence décisive sur son parcours créatif de trois artistes majeurs.
Sous la direction de Johannes Itten, théoricien de la couleur au Bauhaus, il se forme à une approche théorique rationnelle du processus créatif et un recours aux formes géométriques, aux couleurs pures et vives et aux compositions multicolores[14].
Le peintre, sculpteur et designer suisse Max Bill, créateur du courant de l’« art concret », marque profondément le jeune artiste, autant par ses écrits théoriques sur l’esthétique et les mathématiques, que par son approche particulière de la sculpture avec ses formes géométriques métalliques polies et brillantes[14].
L'historien de l’architecture Sigfried Giedion, auteur d'un ouvrage de référence, Espace, Temps et Architecture, contribue à forger sa vision artistique lors de ses cours à l'École polytechnique fédérale de Zurich. C’est Giedion qui conseille à Agam de poursuivre ses études à Chicago à l’Institut de technologie de l'Illinois, aussi appelé le « nouveau Bauhaus »[9].
Paris
modifierSur le chemin vers les États-Unis, il fait escale à Paris en et décide de s'y fixer, malgré sa méconnaissance de la langue française. Après une période de grande précarité où il prend ses repas à l’Armée du Salut et récolte des matériaux pour ses oeuvres dans les poubelles, il trouve un poste d’enseignant du dessin dans une école juive. Son inscription à l'Atelier d'art abstrait, créé en 1950 par Jean Dewasne et Edgard Pillet au 14, rue de la Grande-Chaumière, lui permet d'obtenir un titre de séjour pour étudiant étranger. Il habite un petit hôtel à Montparnasse et fréquente la Coupole, le Select, ou le Dôme, hauts-lieux de rencontres artistiques. Il a l’occasion de faire la connaissance d’artistes de renom Fernand Léger, Marc Chagall, Auguste Herbin, Brancusi, de côtoyer le jeune Yves Klein et le sculpteur César et se lie d’amitié avec Jesus-Raphael Soto[15].
Grâce à Robert et Nina Lebel, il est introduit dans les cercles surréalistes et rencontre André Breton, Max Ernst et Marie-Laure de Noailles qui s’intéressent à son travail[5].
Il se fraye « un chemin personnel entre l'abstraction géométrique, dont il prolonge la rigueur, et le surréalisme, qui répond à son goût de la surprise et du hasard »[16].
Carrière
modifierPremières expositions
modifierAvec Tableaux transformables, sa première exposition personnelle en 1953 à la Galerie Craven, Agam pose les bases de son propre concept de l'art cinétique : des oeuvres d’art dont l’aspect se modifie avec des éléments saillants en déplacement par rapport à la surface, et des images d’ensembles qui évoluent selon l’activité du spectateur[17]. Son travail comporte des références au judaïsme, comme le mouvement pour exprimer l’impermanence de l’être en devenir, les couleurs de l’arc-en-ciel, signe de paix[18]. C'est à l'occasion de cette première exposition personnelle, en 1953, qu'il prend le nom d' « Agam »[19]. Dans la revue Art d'aujourd'hui, fondée en 1949 par André Bloc, Michel Seuphor dit de lui à propos de cette première exposition : « Voici un peintre d'une rare modestie; il n'impose pas son point de vue au spectateur mais le convie d'entrer dans le jeu et de prendre le point de vue de son choix. »[20].
En 1955, il participe avec Pol Bury, Robert Jacobsen, Richard Mortensen, Jesús Rafael Soto, Jean Tinguely et Victor Vasarely à l’exposition « Le Mouvement » conçue par la galeriste Denise René. Dans cette exposition fondatrice de l’art cinétique, qui deviendra un courant majeur de l’art contemporain dans les quinze années suivantes, Denise René y confronte les créations de ces jeunes artistes encore inconnus avec les recherches d’artistes établis comme Marcel Duchamp et Alexandre Calder.
André Breton choisit certains titres des œuvres de Yaacov Agam[21], notamment celui de « Dibouk », esprit de la cabbale, pour un de ses tableaux transformables[21]. Figure de proue du surréalisme et intéressé par l’oeuvre d'Agam, Breton choisit ce titre car selon lui cette oeuvre « capture l'esprit de la personne qui le touche »[22].
En 1965, Agam participe à l’exposition The Responsive Eye au Moma de New York, une exposition initiée par sa galeriste Denise René avec William C. Seitz. Cette exposition est considérée comme l’exposition de référence de l’op art et regroupe 99 artistes et 123 œuvres en provenance d’une quinzaine de pays d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Asie, d’Israël ainsi que du Canada et des États-Unis. L’oeuvre monumentale d’Agam de plus de 4m de long qui y est présentée, Double Métamorphose II, est remarqué par la critique qui souligne cependant que la transformation de l’oeuvre par le mouvement du spectateur repose sur un procédé ancien de peinture alternée de deux motifs sur un fond cranté[23].
Entrée dans les musées
modifierFrises monumentales
modifierEn 1964, Agam crée L’Échelle de Jacob[26], une immense frise en relief pour le plafond du foyer du Centre de la convention nationale à Jérusalem. Cette peinture géométrique monumentale en acrylique sur béton cranté de 59 mètres sur 3, se métamorphose selon l’emplacement du spectateur et son déplacement dans le hall et les escaliers[27].
En 1969-70, Agam crée une grande composition d'oeuvres cinétiques pour orner les murs du hall hexagonal d’un centre de culture et de communication en Allemagne, le Forum de Leverkusen[28]. La frise de six panneaux se découvre en mouvement sur 360°, dans une double rotation du regard qui cherche à appréhender à la fois la succession des panneaux et la totalité de l'ensemble, qu'on ne parvient jamais à embrasser totalement du regard[29]. Les 354 nuances des formes géométriques fragmentées et répétitives de cette polyphonie optique procurent un effet optique vibratoire proche des oeuvres pointillistes[5]. La réalisation de la fresque de près de 6 500 m2, faite de près de 600 plaques d’aluminium peintes et fixée à un angle de 60° par rapport au mur, nécessite cinq mois de travail plein avec dix assistants et coûte 100 000 dollars. Même si des élus municipaux se plaignent ensuite que les mouvements visuels occasionnés par la fresque perturbent les artistes et les conférenciers, ce qui est décrit par d’autres comme « une immense pierre précieuse multicolore aux facettes qui ne se révèlent que sous différents angles », est considérée comme une œuvre marquante de la peinture cinétique. Jesus Rafael Soto, artiste de l'Op Art et ami d’Agam en dira : « Je suis resté sans voix pendant deux heures après l'avoir vue »[28].
Sculptures
modifier
À partir de 1966, Agam commence à développer un système de sculptures à partir de pièces géométriques se déplaçant sur un axe. Toutes ses sculptures seront créées sur un principe unique qu’il met au point : des segments de formes géométriques élémentaires, répétés, identiques ou de taille progressive et mobiles autour d’un axe ou autonomes[19]. En 1971, il passe à l’échelle monumentale et produit plusieurs très grandes sculptures en acier tubulaire dont les motifs répétitifs créent des volumes virtuels. Les sculptures Dix-huit niveaux et Mille portes sont mises en place à Jérusalem, Coeur battant dans la nature à Londres, Trois fois trois à New York à la Julliard School, et Ligne-Volume en France au Parc floral de la porte de Vincennes[30], ainsi que dans des oeuvres de commandes publiques dans le cadre des 1% artistiques en 1972 comme Toutes directions à la Roche-sur-Yon[31],[5] ou Tente, une oeuvre de 14 m de haut pour la faculté des Sciences Mirande de l’université de Bourgogne à Dijon[32].
Oeuvres expérimentales
modifierAgam ne se cantonne pas au rôle de peintre de tableaux cinétiques. Dès 1962, il pose les jalons d'un art total et s'exprime à l’aide de mulitples médias dans des domaines aussi divers que les installations électroniques, le théâtre ou le son[33]. Ses premières recherches d'une nouvelle conception spatiale de la scène et de la salle théâtrales datent de cette époque. Dans une monographie publiée en 1962 également, le livre est complété par un 45 tours vinyle appelé Trans-formes musicales. L’enregistrement d'une musique aléatoire pour plusieurs instruments reprend les principes du hot jazz, de John Cage et du happening[34].
En août 1967, il participe, notamment avec Bury, Soto, Tinguely et Vasarely à l'exposition Lumière et mouvement au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris. Organisée par Frank Popper, c'est la première exposition muséale d'art cinétique en France et les oeuvres, toutes animées par le mouvement réel et la lumière artificielle, sont conçues par des artistes travaillant à Paris. Pour cette exposition, Agam crée une série d'installations commandées à distance qu'il appelle "télé-art". Dans Espace rythmé Fiat Lux, une installation dans un lieu dédié, sphérique, blanc et vide qu'Agam fait réaliser par Pierre Faucheux, l'architecte de l'exposition, il invite le spectateur à venir se placer sous une ampoule pendue au plafond. Seuls le bruit de ses pas et la modulation de sa voix allume et anime la lumière, mais dans le silence et l'immobilité, l'espace replonge dans l'obscurité. Dans l'oeuvre qui lui fait pendant, Peinture rythmée par la lumière, un tableau peint sur fond cranté peint sur les deux faces, est fixé sur un axe est lancé dans une rotation à grande vitesse et bombardé par des éclairs stroboscopiques. Le spectateur maîtrise la vitesse de rotation de l'oeuvre et de la fréquence des éclairs lumineux. Selon les réglages, l'oeuvre peut apparaître soit immobile, soit disparaître complètement ou être coupée en deux, mais également avec une vue simultanée des deux faces ou une transformation des motifs[35]. Dans son tableau à ficelles Le fil de la vie, un boîtier de plexiglas d'où l'on peut tirer et couper un fil de laine coloré, le spectateur est invité à couper physiquement son lien avec le présent qui vient de se dérouler mais qui ne reviendra plus. Le caractère inéluctable du déroulement du temps n'est pas considéré comme négatif par Agam, qui montre au contraire qu’il occasionne la survenue de nouveaux événements, de nouvelles nuances de notre vie, jusqu'à ce que notre crédit soit épuisé tout comme la bobine de fil rechargeable se vide dans l’oeuvre à chaque exposition[36].
Dans cette tentative de montrer la nature particulière du temps, où tout se produit en même temps mais sans se répéter, et de faire appel à l'énergie du spectateur par une action esthétique, Agam s'inscrit dans la lignée de Marshall McLuhan et John Cage[33]. Mais pour surprendre et émerveiller le public en domptant l'éphémère, Agam fait également intervenir le côté surréaliste de l'humour et du jeu dans ses oeuvres en exploitant les possibilités du hasard données par la technologie. Ici la technique combinée au hasard fait surgir l'imprévu[34].
L’été 1968, à l’exposition Israël à travers les siècles au Petit Palais à Paris, avec L’expression de l’insaisissable, il invite le public à programmer manuellement une peinture rythmée par la lumière en variant le rythme d’impulsions lumineuses préenregistrées[37].
En 1972, une exposition personnelle lui est consacrée par le Centre National d'Art contemporain au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris[38]. Il y expose à nouveau plusieurs des oeuvres expérimentales montrées en 1967 ainsi que des oeuvres expérimentales nouvelles.
Devant le bâtiment du musée, se dressent les hydroflammes de Sculpteaufeu, une sculpture-spectacle qui fait jaillir ensemble dans de hauts geysers les éléments antagonistes de l'eau et du feu entremêlés dans un même jet. Avec Transformes musicales tourne-disque à quatre bras (1962), qui restitue simultanément quatre moments du même enregistrement tout comme Totem radio, postes multiples simultanés, quatre postes de radio érigés en tour (1961), le travail d'Agam sur le hasard objectif du son s'apparente à celui de John Cage[34].
Créée en 1969-1970, la machine à bulles, au titre ironique Hommage aux pyramides, est un cube en plexiglas muni d'électrodes qui produit des bulles de savon débitées par grappes dont les petites bulles s’insèrent dans les grandes. La taille et la fréquence sont commandées par le spectateur. Agam conserve habituellement cette sculpture dans son atelier. Dans l’exposition de 1972, il y présente en plus un tableau constitué d’un plaque d'acier poli qui reflète le visage du passant. Des bulles de savon, dont Agam programme par télécommande la survenue, la taille et le débit, semblent alors comme s’échapper de la bouche du visage reflété dans le miroir[34]. Dans cette exposition de 1972, dont la presse dira qu’elle est « semée d'embûches visuelles et de jeux » et qu’il a « multiplié ses pièges pour traquer les visiteurs », Agam présente également une flaque de mercure dont la poussée des formes issues de son basculement par les visiteurs déclenche des sons. Dans l’installation Espace blanc sonore, des radars antipersonnels prêtés par les usines Dassault et cachés derrière une tenture, révèlent par des sons les gestes et déplacements des visiteurs qui peuvent ainsi moduler le son par leurs mouvements[38]. L’espace a été animé par la danseuse Janine Charrat dont les gestes liés ont transformé les sons en une musique qui se tait quand le corps s'immobilise[39].
Le Salon Agam
modifierEn 1972, le président Georges Pompidou, passionné par l’art moderne, lui commande une oeuvre monumentale, une antichambre pour les appartements privés du palais de l’Élysée. Le Salon Agam, un grand espace pictural cinétique de la taille d’une pièce d’habitation réalisé sous l’égide du Mobilier national, nécessite plusieurs années de travail, notamment pour le dessin par Agam du carton d’un grand tapis de 180 couleurs confectionné ensuite aux ateliers des Gobelins pendant plus de deux ans. Dans cette oeuvre majeure, Agam déploie sur toutes les facettes du volume (murs, plafond, tapis, porte) son motif de base d’éléments colorés en biseau, créant ainsi un tableau polymorphique amplifié par la présence au centre d’un triangle suspendu reflètant les motifs géométriques des parois.
La course du soleil au cours d’une journée est représentée par des panneaux mobiles colorés et translucides et le visiteur participe à la création de l’œuvre, en se déplaçant dans un espace à quatre dimensions intégrant le temps[15].
Inachevé au moment du décès de Georges Pompidou en avril 1974, le Salon rejoint la collection du Centre Pompidou en 1979 pendant cinq ans et y revient en 2000 après un passage en 1984 à l’Hôtel de ville de Paris, Salle Saint-Jean, et pour une exposition au Jeu de Paume en 1999. Un second exemplaire du tapis se trouve dans le Salon des ambassadeurs à l'Élysée[15].
Fontaines
modifierAu milieu des années 1970, Agam travaille sur le mouvement de l’eau et de la lumière et crée deux fontaines monumentales à Paris et Tel Aviv aux jeux d’eau animés de musique.
Paris, La Défense
modifierInaugurée en 1978 après 7 ans de travaux, pour un coût total de 8 millions de francs, soit le double du budget initial prévu, la fontaine monumentale du Parvis de la Défense à Paris s’étend sur une surface de 60m sur 30 m. Le bassin est réalisé en émaux de Venise dans 86 tons différents dont les motifs et les couleurs donnent au fond une illusion de mouvement lorsque la fontaine est inactive. Ses 66 jets d’eau verticaux s’élancent sur près de 15 mètres de hauteur et le variateur de fréquence leur confère un effet de « boules d’eau » dans le ciel avant que l’eau ne se déverse ensuite le long d’un mur de cascade de 70 m de long et 7 mètres de haut vers la Place de La Défense[40]. La surface crantée du mur de la cascade est conçue de sorte que, selon que les personnes passent au niveau inférieur en véhicule ou au niveau de l’esplanade à pied, elle leur apparaisse en noir et blanc ou en couleur[41]. Une salle de commande sous la fontaine, à côté des équipements techniques, permet de programmer des musiques qui animent les jets d’eau.
Feu et eau, Tel Aviv
modifierInaugurée en 1986 après 10 ans de travail, sa fontaine cinétique Feu et eau, emblématique du square Dizengoff (en) à Tel Aviv mêle dans un effet spectaculaire mosaïques colorées, jets d’eau, musique et flammes. Elle est restaurée en 2012[42]. Mais en 2016, l’œuvre est retirée lors du déplacement temporaire de la fontaine, et le mécanisme cinétique n'est pas remis en place[43].
Expositions
modifierDes expositions personnelles dans plusieurs des plus grands musées mondiaux jalonnent la carrière de Yaacov Agam : au musée national d'Art moderne à Paris qui lui consacre une rétrospective en 1972, au Stedelijk Museum d'Amsterdam en 1973, au Musée juif de New York en 1975, au musée Solomon-R.-Guggenheim de New York en 1980 et à l'Isetan Museum de Tokyo en 1989.
Prix Israël
modifierEn avril 2026, à l'âge de 97 ans et en fauteuil roulant, Agam reçoit le prix Israël des arts plastiques — la plus haute distinction civile de l'État d'Israël — lors d'une cérémonie personnalisée organisée au musée qui porte son nom, le Premier ministre ayant accordé une dérogation pour éviter à l'artiste le déplacement jusqu'à Jérusalem. Le comité du prix a souligné que son œuvre « a repoussé les frontières de l'art visuel traditionnel et a été pionnière de nouveaux langages dans l'art cinétique et l'op art ». Lors de la cérémonie, Agam déclare : « La créativité est le fondement du judaïsme. [44]»
Autres oeuvres
modifierPanneaux à pièces mobiles
modifierEn 1968-69, Agam créée, dans le cadre du 1% artistique[45], une oeuvre murale 8+1 en mouvement de dix-huit tableaux transformables pour la Faculté des sciences de l’Université de Montpellier. Longue de 16 mètres et haute de plus d’1,80 mètre, l’oeuvre est constituée de 18 panneaux d’acier poli dans lesquels des ailettes à deux faces, noires sur le dessus et colorées dessous, peuvent être orientées en tous sens par les étudiants et le personnel[33]. L’oeuvre transformable orne pendant près de 36 ans le hall du bâtiment administratif de l’université, avant d’être décrochée en 2005 et restaurée en 2020[46].
En 1971, il utilise des pièces mobiles transparentes pour l'aménagement du hall d'accueil de la synagogue de Cleveland [5].
Théâtre
modifierL'exposition Antagonismes 2 : l’Objet , organisée en mars 1962 par François Mathey et Yolande Amic à Paris pour le Musée des Arts décoratifs, présente près de 500 objets réalisés par 150 artistes au Pavillon de Marsan dans le Palais du Louvre. À l'encontre de l’esprit fonctionnel qui règne au Salon des arts ménagers porté par l’Union des artistes modernes (UAM)[47], Antagonismes 2 se veut un manifeste antifonctionnaliste à travers les quelques 500 œuvres, choisies, parfois commandées, des 150 créateurs qu'elle présente, sculpteurs, peintres, décorateurs, architectes ou poètes[48]. À l'exposition, on y croise aussi bien des objets d'Arp que de Dubuffet, Max Ernst, Giacometti, Ipousteguy, Meret Oppenheim, Man Ray, Mathieu ou Dorothea Tanning[49].
Agam y présente pour sa part une maquette d'architecture et des dessins préparatoires pour un théâtre avant-gardiste doté d'une salle à scènes multiples. Plusieurs plateaux modulables sont répartis dans les quatre parois entourant un parterre central, où le public peut s' installer à son gré dans des fauteuils modulables et pivotants. On peut y jouer simultanément des scènes différentes liées à la même action[50].
Ionesco, de passage à l'exposition, repère le travail d'Agam et lui exprime son doute sur la capacité des spectateurs à percevoir l'oeuvre dans un tel dispositif[51].
La même année, une représentation de théâtre d’avant-garde à Dijon, au Festival des nuits de Bourgogne, démontre le bien-fondé du concept de théâtre spatial d'Agam. Dans sa mise en scène de la pièce de Michel Parent, G. appelle M.W. (« Gilda appelle Maë West »), Jean-Marie Serreau adopte le dispositif scénique présenté en mars par Agam à Antagonismes 2 , et fait construire par Peter Knapp un espace théâtral doté de quatre scènes entourant un parterre où sont disposés librement les spectateurs. L'expérience est concluante et la critique enthousiaste. La pièce est ensuite reprise par plusieurs théâtres en Europe à la Picator-Bühne de Berlin, au Volkstheater de Vienne et à Essen. Ce concept de théâtre total est repris les années suivantes dans la scénographie d'autres pièces présentées au Festival des nuits de Bourgogne[52],[51].
Vers la fin des années 1970, une nouvelle collaboration théâtrale entre Ionesco et Agam prend forme lorsqu'Agam pressent le Guggenheim comme un espace adéquat à la réalisation d'un projet théâtral commun. Quelques années plus tard, à l'automne 1980, dans le cadre de la rétrospective des oeuvres d'Agam au musée Guggenheim, y est créée la pièce inédite de Ionesco Variations sur un même thème : Voyages parmi les morts'[53].
Initialement, la pièce devait être jouée sur les rampes du Guggenheim, au milieu des œuvres de l'artiste, mais, pour des raisons techniques, l'option s'avère irréalisable. Agam conçoit donc son espace théâtral à plusieurs niveaux dans l'auditorium du musée et l'accompagne de la création de cent quatre vingt chaises conçues comme des sculptures modulaires. Elles permettent aux spectateurs, assis au centre, de pivoter sur leurs sièges afin de suivre la représentation simultanée qui se déroule sur plusieurs niveaux. Mise en scène par Paul Berman, la pièce doit être donnée avec huit comédiens et de nombreuses marionnettes grandeur nature pour relater en simultané la quête d'un homme, qui, dans la recherche de sa place dans l'univers, rencontre des personnes et des alter ego de son passé[53]. Mais un conflit éclate entre l’artiste et l’auteur et metteur en scène. Ionesco n’accepte pas les conditions posées par Agam d’un contrat exclusif de jeu ultérieur de sa pièce dans le dispositif de scènes multiples. Selon Ionesco, ses pièces doivent rester libres de toutes contraintes de cet ordre et sont faites pour être jouées sur tous types de scènes, qu’elles soient classiques, modernes, à l’italienne ou dans la rue[54]. Agam s’immisce dans la mise en scène et le jeu des acteurs, et finit par faire renvoyer le metteur en scène, et la première est reportée[55].
Design
modifierÀ partir de 1971, Agam crée des décors pour trois formes d'assiettes en porcelaine à la Manufacture nationale de Sèvres. Nécessitant jusqu'à 18 pierres lithographiques pour un seul décor, ces pièces en édition limitée seront notamment présentées au palais de l'Élysée[56]. En 1980, Yaacov Agam réalise un timbre « Message de paix » émis par la poste française[57].
Enseignement
modifierAu printemps 1968, Agam enseigne au Carpenter art center de l’Université de Harvard. Il se propose d’enseigner aux étudiants la dynamique des formes et une manière créatrice de rendre le public sensible aux aspects du quotidien qui leur échappe[58]. Pour son cours intitulé « Advanced exploration in visual communication », il réunit des étudiants de plusieurs disciplines, les fait parler ensemble pour analyser la réalité et chercher un langage visuel universel. Il y expérimente également le dessin sur ordinateur, une technologie naissante[59].
En parallèle de sa carrière artistique, Agam développe une méthode d'apprentissage visuel pour les jeunes enfants, fondée sur la perception des formes, des couleurs et du mouvement. Cette méthode pédagogique, la « méthode Agam »[60], est reconnue et pratiquée en Israël et récompensée en 1996 par la médaille Comenius de l'UNESCO, qui distingue les innovations en matière d'éducation[61],[15].
Art religieux
modifierEn 2004, Agam conçoit, d’après un dessin de Maïmonide, une gigantesque menorah de Hanoucca de près de 2 tonnes et près de 10 mètres de haut, la taille la plus grande autorisée par la loi halachique. Depuis 2005, elle est dressée chaque année par le mouvement Loubavitch à l'angle de la Cinquième Avenue et de la 59e Rue à New York. Cette menorah est reconnue depuis 2006 par le Livre Guinness des records comme la plus grande du monde[7],[62].
Vie privée
modifierAgam épouse en 1956 Clila Lusternik, de Rehovot, une localité voisine de la sienne et fondée par son grand père. De leur union naissent trois enfants, Ron (1958), connu plus tard comme artiste et photographe[63], Orram (1963) et Orrit (1969)[64]. Clila meurt en 1982, à l’âge de 49 ans, d’un cancer[65]. Agam lui dédiera une série de sculptures en forme de colonnes dans le parvis de son musée à Rishon LeZion. Il épouse en secondes noces la harpiste Chantal Thomas d’Hoste[66].
Mort et hommages
modifierAgam meurt le 21 juin 2026 à Tel Aviv, à l’âge de 98 ans[67]. Le président Isaac Herzog lui rend hommage comme « l'un des artistes israéliens les plus respectés et reconnus au monde »[68]. Le président Emmanuel Macron salue celui dont « l’Europe fut son terrain de jeu et d’invention » et le décrit comme l’un des pionniers de l’art cinétique, « modernité heureuse d’un courant artistique profondément européen »[69].
Conservation des oeuvres
modifierCollections permanentes
modifierSes œuvres figurent dans les collections permanentes du Museum of Modern Art de New York[70] et du centre Georges-Pompidou à Paris[71].
Le Musée Yaacov Agam
modifierEn 2017-2018, Agam inaugure le Musée Yaacov Agam dans sa ville natale de Rishon LeZion, institution entièrement dédiée à son œuvre. Le musée est alors l'un des rares musées israéliens consacrés à un seul artiste vivant[44]. Conçu par l’architecte David Nofar en collaboration avec Agam, le bâtiment du musée aux lignes anguleuses comporte un parvis extérieur présentant les 29 Piliers de Clila, une installation monumentale créée par Agam en hommage à sa première épouse, mère de ses trois enfants, et morte à l’âge de 49 ans. À l’intérieur du musée, qui revêt l’aspect d’un grand aquarium coloré, une longue frise en relief longe la rampe de l’étage supérieur. Ce « Panoramagam » de 22 mètres de long a été initialement exposé sur la célèbre rampe en spirale du musée Guggenheim de New York[72]. Les murs exposent nombre d’ « Agamographes », des œuvres sculpturales colorées en relief. Au centre de l’espace muséal se dresse une « Échelle de Jacob », un grand pilier bleu, rouge et blanc qui se reflète dans les miroirs environnants[43].
Distinctions
modifierDécorations
modifier- 1974 :
Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres. - 1985 :
Commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres. - 1996 : Médaille Comenius de l'UNESCO pour la « Méthode Agam », une approche non verbale de l'éducation visuelle des jeunes enfants[9].
- 2022 :
Chevalier de la Légion d'honneur[73]. - 2026 : Prix Israël des arts visuels[74]
Parcours artistique
modifierAgam acquiert en Israël et en Suisse les bases de son langage plastique à travers l’enseignement de plusieurs artistes issus du Bauhaus dont Johannes Itten. À Paris, il s’inscrit dans le courant de l’abstraction géométrique qu’il développe avec une esthétique personnelle. Ses recherches expérimentales d’oeuvres transformables et de diffraction d’un motif sur une surface crantée, l’amènent à trouver un vocabulaire plastique permettant d’établir un contact avec le spectateur ou de l’inviter à se mettre en mouvement. La finalité de son oeuvre, entièrement abstraite, est motivée par son attachement à la spiritualité juive dont il tente d’exprimer le rapport particulier à la réalité et au temps. Connu de manière confidentielle dans les années 1950 et 1960, apprécié des surréalistes et devenu l’un des créateurs de l’art cinétique, il accède à la notoriété dans les années 1970 et 1980 par des oeuvres de grandes dimensions visibles dans l’espace public comme des fontaines, des sculptures et des installations comme le salon Agam. Il oeuvre jusque dans sa vieillesse et fait construire dans sa ville natale Rishon Lezion, un musée dédié à son art.
L’influence du Bauhaus
modifierLa formation artistique de Yaacov Agam est profondément marquée par quatre personnalités, toutes issues du Bauhaus. Mordecaï Ardon, directeur del’École des beaux-arts Bezalel de Jérusalem où Agam suit sa formation initiale, a été élève au Bauhaus sous le nom de Max Bronstein et a suivi les enseignements d’Itten, de Klee et de Kandinsky avant de devenir professeur à la Kunstschuhle Itten à Berlin de 1928 à 1933. C’est lui qui l’envoie à l’École d’arts appliqués de Zurich se former sous la direction de Johannes Itten[8]. C’est de ce dernier qu’il tient l'usage des couleurs pures, exprimées dans des formes géométriques simples et assemblées selon une théorie des contrastes rigoureuse. Il est également marqué par les recherches d’Itten pour établir des analogies entre composition musicale et composition visuelle dans l'oeuvre picturale. Mais il acquiert également le vocabulaire plastique hérité de l’enseignement artistique qu’Itten avait conçu au Bauhaus. Celui-ci comportait deux volets: le travail artisanal en atelier de matériaux comme le métal, la pierre, le verre, la terre, la peinture, le textile ou le bois, mais aussi une approche rationelle exprimée par des écrits théoriques[75]. Dans le travail en trois dimensions, Agam bénéficie chez Mordecai et Itten de l’enseignement typique du Bauhaus qui associe la rigueur formelle des constructivistes russes et le vocabulaire dadaïste, en réunissant des matériaux prosaïques soit dans des collages bidimensionnels, soit dans des assemblages sculpturaux, avec une vision architecturale des projets conférée par la création de maquettes[76].
Agam s’initie également auprès de Max Bill, lui aussi un ancien du Bauhaus. Un des fondateurs de l'art concret, Max Bill théorise les liens entre esthétique et mathématiques, et marque Agam par sa maîtrise des éléments géométriques et sa sculpture métallique aux formes polies[77].
Siegried Giedion, penseur de l'architecture moderne avec Espace, Temps et Architecture (en), publié en 1941, apporte à Agam qui suit ses cours à l'École polytechnique fédérale de Zurich une ouverture sur la question de la quatrième dimension, mais aussi une vision architecturale de l'art. Les concepts de Gideion reprennent la théorie de Minkowski sur la quatrième dimension, où le temps est dans le même continuum que l'espace, un fondamental qu’Agam mettra en oeuvre dans son approche artistique, impliquant le mouvement du spectateur dans la réception d’une oeuvre dont les aspects multiples ne se révèlent pas instantanément[5].
Le cinétisme
modifierC’est à Paris qu’Agam va développer le vocabulaire et l’esthétique de son abstraction géométrique héritée de ses maîtres proches du Bauhaus. Bien que ce courant tienne relativement peu de place dans le milieu artistique français, il est défendu par le Salon des Réalités Nouvelles, la revue Art d’Aujourd’hui et surtout par Denise René qui a fondé sa galerie dès 1945. Après avoir poursuivi ses recherches seul pendant deux ans, Agam perce en 1953 avec sa première exposition personnelle à la galerie Craven qui le fait sortir de l’anonymat à l’âge de 25 ans seulement.
Proche des surréalistes, qui seront aussi ses premiers acheteurs (André Breton donnera même des titres à plusieurs de ses tableaux[21]), il explore grâce à eux le côté émotionnel du rapport avec les choses qui ouvre au merveilleux, et peut mettre en phase sa propre spiritualité issue de la cabale avec leur perception d’une réalité en perpétuel devenir, surréelle[34]. C’est à ce moment qu’il change de nom et troque celui d’Epstein pour Agam, sous lequel il deviendra connu[30].
Après une participation remarquée au Salon des Réalités Nouvelles de 1954, il rejoint en 1955 Vasarely, Pol Bury, Soto et Tinguely dans le cercle des artistes défendus par Denise René. Dans cette exposition intitulée Mouvement et considérée comme le point de départ de l’art cinétique, Agam y expose pas moins de dix-huit pièces[30].
Le mot « cinétique » est utilisé pour la première fois en art en 1920 par Naum Gabo et Anton Pevsner dans le Manifeste réaliste pour décrire leurs rythmes cinétiques. Gabo l'utilise ensuite pour décrire une de ses sculptures en mouvement, une bande d'aluminium mue par un moteur, et le terme est ensuite repris par Léger, mais en 1932, Duchamp préfère utiliser le mot « mobile » pour désigner l'oeuvre de Calder[78]. Lorsqu’Agam adopte le terme « cinétique » dès 1952-53 pour décrire son propre art, il ne désigne pas seulement des oeuvres en mouvement, mais également, chez lui, des oeuvres dont la temporalité apparaît avec le déplacement du spectateur[78]. En 1955, pour l’exposition « Le mouvement » à la Galerie Denise René, Vasarely co-écrit avec Pontus Hulten et Roger Bordier «Le Mouvement: notes pour un manifeste». Connu sous le nom de « Manifeste Jaune » à cause de la couleur de sa couverture, cette déclaration officielle du mouvement cinétique proclame l'interdépendance de la forme et de la couleur, le rejet de la peinture de chevalet et l’avènement du multiple[78].
Agam vend de nombreuses œuvres lors de cette exposition et sa galeriste lui demande de faire des multiples conformément au Manifeste jaune du mouvement d’art cinétique. Mal à l’aise avec cette demande, car pour lui chaque œuvre est unique et sans équivalent, Agam se laisse convaincre par Marcel Janco, co-inventeur du dadaïsme, qui l'encourage à faire de chaque version une oeuvre légèrement différente des autres, afin que chacune conserve son caractère unique[79].
L’oeuvre polymorphe
modifierDeux idées guident le travail de haute précision d'Agam dans ses créations : rechercher la collaboration du spectateur en l'invitant à se mouvoir et ne pas établir de hiérarchie dans les différents points de vue. Il n'y a pas d'angle de vue meilleur que d'autres[27].
À la différence des œuvres des artistes cinétiques, dont le mouvement est généré, le plus souvent, par des éléments mobiles de l'œuvre, celles d'Agam obtiennent leur effet par le déplacement du spectateur par rapport à l'œuvre. L'artiste entend ainsi donner au public un rôle nouveau et introduire dans son travail la notion d'imprévisibilité qui caractérise, selon lui, la quatrième dimension. La multiplicité extraite d'une apparente unité est l'idée qui rattache fondamentalement Agam aux mouvements de l'art optique et cinétique[80].
Ses variations de points de vue et ses oeuvres multiples surgissant de l'unité du tableau sont réalisées grâce à un procédé modifiant la surface du tableau. Munie de baguettes verticales parallèles en forme de prismes, la surface, désormais crantée, est peinte alternativement sur chaque versant de motifs provenant chacun du découpage préalable en bande parallèles d'oeuvres-sources différentes. Ce procédé n'est pas neuf. Il était déjà utilisé par les maniéristes au XVIIe siècle dans des tableaux à chevrons, comme ceux de Matteo Rosselli[81], des huiles sur papier plié en accordéon contrecollé sur bois, pour créer des curiosités optiques montrant différents personnages selon l'angle de vue[80].
Ce support, doté d’une surface rythmée et en relief conférée par un pliage vertical en accordéon, évoque aussi un des revêtements conçus en 1928 par El Lissitzky pour le Cabinet des Abstraits (de)[82] au Musée Provincial de Hanovre[30].
La spiritualité juive
modifierÀ la différence des images polymorphes qui jouent toutes avec des sujets figuratifs, Agam s'en tiendra toujours strictement à des motifs abstraits[5]. Son art se veut en effet conforme aux préceptes du judaïsme et à son interdit fondamental de représentation de la nature. Pour y être fidèle, il remplace la surface plane, lieu privilégié pour piéger une représentation figée, par un espace en relief dont les versants recueillent l'impact de la lumière dans une recherche de la perception pure aux travers de formes uniquement abstraites. L'ondulation de la surface convie également le spectateur à se déplacer pour appréhender tous les aspects de l'oeuvre[83]. Ses objets artistiques sont porteurs d’un double statut. Inscrits dans une dynamique scientifique et technologique propre au monde moderne, ils sont aussi l’expression d’une transcendance approchée par le mouvement continu d’un monde changeant, rythmé, mais jamais répétitif[83].
Pour Agam, et selon ses propres termes, trois facteurs ont exercé une influence déterminante et profonde dans son processus artistique : le vécu de la tension entre tradition et modernité en Israël, son père, un rabbin qui a cherché toute sa vie à dissocier l'esprit de la matière, et la Cabale qui l'a amené personnellement à rechercher une vérité intérieure. C’est de l’étude de cette dernière qu’il tire les concepts de réalité simultanée et de temps irréversible qu’il cherchera à traduire en termes plastiques[35]. Cependant, son but n'est pas d'introduire la religion dans l'art, mais plutôt de produire des relations dynamiques entre formes et couleurs afin que la perception de l'oeuvre d’art visuelle puisse s'effectuer dans un développement temporel, comme c'est le cas lors de la lecture d'un texte ou de l'audition de la musique. Mais à son grand regret, il constate que l'attention du public et de la critique se portera plutôt sur des éléments superficiels que vers la signification dynamique interne de ses oeuvres[84].
Un travail de laboratoire
modifierTravailleur acharné, Agam est connu pour la minutie de son travail et son désir de tout contrôler dans l'exécution de ses oeuvres produites la plupart du temps en équipe avec une noria d’assistantes et d’assistants avec lesquels il collabore et qu’il supervise. Il soigne la présentation formelle de chaque aspect de ses objets artistiques et porte une attention méticuleuse à leur réalisation[85].
Si son atelier est un véritable laboratoire, à l’aspect ordonné, doté d'un outillage de précision dans lequel les techniciens s’affairent, sa démarche reste profondément artisanale et individuelle, en opposition avec la culture productiviste des mass médias et la volonté de reproduction des oeuvres cinétiques de ses confrères[83]. Il travaille la transparence, la luminosité et la pureté des couleurs, dans une gamme étendue de nombreuses nuances précises. Son matériau de prédilection est la peinture à l’huile sur support d’aliminium en relief, mais il utilisera également plus tard l’acrylique sur des supports comme l’aluminium, le plexiglas ou le béton[77]. Les coloris purs, dont sont exclus les tons rompus et les bruns, sont produits chaque jour dans des centaines de godets et appliqués manuellement sur les supports avec les procédés classiques de la peinture[83].
Fidèle à l’enseignement du Bauhaus, il ne cesse d’explorer des matériaux nouveaux et travaille aussi bien sur les coloris textiles et les tissages réalisés avec les ateliers des Gobelins[15], que sur les nuances de chacun des milliers de smalti, des tesselles d’émaux de Venise découpées à la main[86], pour orner les fonds de la fontaine de la Défense[87]. Il joue sur les échelles et produit des maquettes et des versions réduites puis les oeuvres en format monumental. Il ne passe pas d’une période à une autre, mais mène simultanément toute sa vie des recherches d’avant-garde, notamment sur le front de l’électronique et du numérique naissant, et l'amélioration incessante de ses tous premiers tableaux transformables des années 1950. Passionné par les nouvelles technologies, il collectionne les gadgets et s'entoure de nombreux téléphones pour joindre des personnes dans le monde entier en se défiant du temps, des distances, et des fuseaux horaires. Mais il recherche aussi le contact direct des spectateurs avec ses oeuvres et observe leurs réactions pour améliorer ses créations[85].
Il explore les possibilités créatives et ludiques du numérique et crée des prototypes de jeux créatifs fondés sur la manipulation des formes et des couleurs élémentaires pour des expositions interactives[88].
Un art kaléidoscopique
modifierMalgré une mise en oeuvre rigoureuse des principes d'art étendu du Bauhaus, acquis lors de ses formations initiales, Agam est cependant considéré par les critiques comme un autodidacte et un touche-à-tout. « Agam est un kaléidoscope », dira de lui Michel Ragon[89].
Dans ses installations comme le Salon de l’Elysée, Agam s'inscrit dans la lignée de la sculpture constructiviste, initiée par Tatline, en créant une interpénétration de la lumière et de la matière et recourant à des formes ouvertes et des matériaux transparents[5].
Il travaille tous les médias, des plus traditionnels aux plus innovants[90], avec une grammaire de formes et de couleurs épurées, et cherche à appliquer ses principes artistiques bien au-delà du domaine de la peinture, à la sculpture, la musique, la tapisserie, à l'architecture et au design, au théâtre, aux installations ou à la littérature avec sa typographie particulière de mots compacts créée dès 1958 pour rédiger ses textes théoriques[50].
Pendant plusieurs décennies, Yaacov Agam, à la fois peintre, sculpteur, graphiste, vidéaste et féru de musique, n’aura de cesse d’utiliser tous les médiums artistiques pour créer des oeuvres combinant le temps et le mouvement afin d’introduire la quatrième dimension dans l’art. Il s’empare très tôt du médium vidéo et des nouvelles possibilités données par le numérique[15].
Matériaux utilisés
modifierAgam fait appel à de nombreux matériaux et techniques pour élaborer ses oeuvres réalisées avec précision[83]. Ses premières oeuvres dans les années 1950 sont essentiellement en bois, peinture à l’huile avec du métal pour des oeuvres transformables[5]. Pour ses peintures sur fond cranté aux motifs géométriques multiples, il utilise de l’huile sur aluminium, de l’acrylique sur béton, bois ou métal, mais peint aussi sur du plexiglas[91]. Il réalise par impression lenticulaire ses agamographes, des sérigraphies au motif éclaté et diffracté[92]. Dans ses installations comme le Salon Agam, il travaille le textile avec des créations de tapisseries en laine à ses coloris et motifs avec l’atelier des Gobelins[93]. Pour la fontaine du parvis de la Défense, il fait réaliser des émaux de Venise dans ses couleurs[86]. Agam réalise de nombreuses maquettes en bois et techniques mixtes[91]. Pour ses décors colorés de façades d’immeubles, Agam crée un nuancier spécifique de couleurs qui doivent être respectées dans les restaurations ultérieures. Ses sculptures sont en laiton pour les petits formats et en acier inoxydable poli miroir pour les grands formats[91]. Agam fait appel à l’électronique avec des commandes à distance dans ses oeuvres interactives produisant de la lumière, du son ou des effets pyrotechniques[34]. Il crée également dans la dernière partie de sa vie des jeux interactifs numériques[88].
Principales œuvres
modifier- Échelle de Jacob, acrylique sur relief de béton, 59 x 3 m, Centre de la convention nationale, Jérusalem, 1964.
- Double Metamorphosis II, huile sur relief d’aluminium, 269,2 x 401,8 m, Moma, 1964[24].
- Double métamorphose III, huile sur relief d’aluminium, 124 x 186 cm, Centre Pompidou, 1968.
- Fresque cinétique , technique mixte, 6 500 m2, Forum, Centre culturel de Leverkusen, 1970[28].
- Maaloth (18 Degrés), sculpture tubulaire modulable en acier inoydable poli miroir, 3x4 m, 1971[94]. Elle a longtemps orné l'entrée du Musée d'Israël à Jérusalem[95]. Plusieurs versions de cette oeuvre existent.
- Tente, sculpture tubulaire modulable en acier inoydable poli miroir, 14 m, Faculté des Sciences Mirande de l’université de Bourgogne, Dijon, 1972[30].
- Salon Agam, Transacryl coloré, aluminium, verre et bois peint, Plexiglas, acier inoxydable, peinture, tubes fluorescents et laine, 400 x 540 x 590 cm, Tapis 1,5 x 527,5 x 585,5 cm, Antichambre des appartements privés du président Georges Pompidou au palais de l'Élysée, Paris, 1972-1974, Conservation musée national d'art moderne du Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou)[93].
- Fontaine musicale monumentale de La Défense, technique mixte dont émaux de Venise, 60 x 30 x 7 m, Grand Paris, 1978[41].
- Feu et eau, technique mixte, fontaine du square Dizengoff, Tel Aviv, 1986-2016[96].
- Fontaines musicales à La Défense, près de Paris (1976).
- Fontaine Feu et Eau, Tel Aviv (1986-2016).
- Œuvre d'Agam au Sheba Medical Center, Tel Aviv.
- Façade du Dan Hotel, Tel Aviv.
- Sculpture tubulaire modulable 18 degrés, Jérusalem (1971).
Expositions (sélection)
modifier- Tableaux transformables, Galerie Craven, Paris, 1953
- Agam, commissaires Germain Viatte et Jean-Hubert Martin, musée national d'art moderne, Paris 1972[97]
- Agam: Beyond the Visible, Guggenheim Museum, New York, 1980.
Notes et références
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- ↑ (en) Elisa Rodríguez Campo, « Yaacov Agam » [vidéo], sur Glitch Garten - Youtube,
- 1 2 3 Agam, Amiel Book Distr. Corp, coll. « XXe siècle », (ISBN 978-0-8148-0751-4)
- ↑ « Yaacov Agam : collectionneurs et ventes récentes », sur Fabien Robaldo, Cabinet d'expertise de tableaux et d'objets d'art (consulté le )
- 1 2 « Aménagement de l'antichambre des appartements privés du Palais de l'Elysée pour le président Georges Pompidou », sur Centre Pompidou (consulté le )
- ↑ Encyclopædia Universalis, « Biographie d'YAACOV AGAM (1928-2026) », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
- ↑ Israel Museum, Jérusalem, Communication Facebook du 21 juin 2026 lors de la mort de l’artiste.
- ↑ (en-US) Jessica Steinberg, « Agam-Agam : Tel Aviv’s famed fountain has been derided, scorned and graffitied — and now it’s being renovated », The Times of Israel, (ISSN 0040-7909, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Bernard Ceysson, Serge Lemoine, Daniel Abadie, Jean-Louis Pradel, Alfred Pacquement, Claude Gintz, Anne Tronche, Christian Bernard, Catherine Strasser, Dany Bloch, Robert Maillard (dir.) Vingt-cinq ans d'art 1960-1985 en France, Larousse avec le concours du Centre National des Arts Plastiques, Paris 1986 (ISBN 2-03-509305-8), p. 307.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Yaacov Agam et Paul Kanekski (dir.), Yaacov Agam : Textes de l’artiste, Neuchatel, Griffon, , 130 p. (ISBN 978-2-88006-907-0).
- Blaise Gautier (dir.), Agam, Paris, Cnacarchives - Centre National d'Art Contemporain - Musée National d’art moderne, , 108 p. (lire en ligne).
- Pierre Descargues, Agam, Tapigraphie & Œil cosmique, Artcurial, 1975.
- (en) Gunter Metken, Agam, New York : Abrams, , 80 p. (ISBN 978-0-8109-4408-4, lire en ligne).
- Thomas Messer, Agam, New York, Amiel, coll. « XXe siècle » (no 56), , 160 p. (ISBN 978-0-8148-0751-4).
- (en) Frank Popper, Agam, New York, Harry N. Abrams, (ISBN 978-0-8109-1807-8).
Médias
modifier- Odile Fayet, « Entretien avec Yaacov Agam - Musique : 9 séquences pour la paix : 7min » [vidéo], sur centrepompidou, .
- Aénora Le Belleguic-Chassagne, « Mon musée à moi : Agam - Salon Agam (1972-1974) : 2min 56s » [vidéo], sur centrepompidou, .
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Ressources relatives à la musique :
- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :