Croix d'Agadez

Pendentif traditionnel touareg en argent en forme de croix, originaire de la région d'Agadez au Niger, porté comme bijou et symbole d'identité

La croix d'Agadez également connu en français sous le nom de croix du sud est un pendentif formé d’un losange surmonté d’un cercle orné de deux petites « antennes », et dont les trois autres extrémités se terminent par un bouton conique[1].

Croix d'Agadez.

Elle est une création Amazigh (Berbère) et plus spécifiquement Kel Tamasheq (Touaregs), et aurait été créée en Aïr (Niger). De là, elle se serait propagée dans le reste de la zone d’influence touareg suivant trois directions : au nord pour atteindre les Ihaggaren du Hoggar, à l’ouest pour arriver dans l’Adrar des Ifoghas, en passant dans l’Azawak chez les Ioullemeden, et au sud jusqu’en pays Haoussa (sud du Niger) où résident les Kel Gress[2].

La croix d'Agadez est aujourd'hui le bijou touareg le plus célèbre à l'échelle internationale. Elle fait cependant l'objet d'une appropriation culturelle globale, étant reproduite dans diverses régions du monde sans que les retombées économiques ne bénéficient aux populations touarègues locales.

Historique de la croix d'Agadez

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Au XIIè siècle, un roi touareg très méchant n’autorisait personne à entrer dans sa maison. Il avait une très belle fille aimée de tous et à qui tout le monde aurait souhaité parler. Mais seul un guerrier réussit à lui parler trois fois et conquérir son cœur. Comme il était difficile de l’avoir, celui-ci décida de lui envoyer un message.

Pour cela, il consulta un forgeron et lui demanda de confectionner un bijou en guise de message d’amour.  Le forgeron conçut une bague sous forme de deux lettres de l’alphabet touareg à savoir + (etta) et O (erra), ce qui veut dire tara (Amour). Quand le forgeron emmena la bague, le gardien du sultanat lui demanda ce qu’il avait dans la main et celui-ci répondit : « c’est la Tineghlet » c’est-à-dire quelque chose issue de la fonte du métal. La princesse comprit le message. Avec l’une de ses servantes qui était de connivence, elle ouvrit la porte arrière du palais afin que le guerrier puisse entrer. Quand le roi avait appris, il décida de les marier.

Depuis ce temps, on commença à raconter cette histoire dans toute la région d’Agadez et la croix devient un symbole d’union et d’amour pour tous les couples[3].

Dénomination

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En tamasheq, le terme qui désigne la « croix d’Agadez » est Teneghelt. Ce mot est issu du mot enghel, c’est-à-dire « s’écouler » et fait ainsi référence à la technique de fabrication de la cire perdue utilisée dans la confection de la croix d’Agadez où le métal en fusion est versé dans un moule. Auparavant, les croix d'Agadez pouvaient être réalisées en pierre tendre (stéatite) et dans ce cas étaient appelées Talhakim en tamasheq, pendant que d’autres étaient faites en argent, et nommées Tayit (Tanayilt au singulier). Au XXIe siècle, les Teneghelt sont réalisés dans leur grande majorité en métal (argent ou nickel)[4],[5].

Il semblerait que la Teneghelt ait été qualifiée de « croix » puis assimilée à la ville d’Agadez, durant les années 1950. En effet le terme « croix d’Agadez » apparaît dans les travaux de Raymond Mauny (1954)[6], Bernard Dudot (1955)[7], Jean de la Roche (1955)[8], ou encore You(1955)[9], alors que les écrits antérieurs employaient exclusivement le mot Teneghelt, selon diverses orthographes.

Au Maghreb, le motif est fréquemment désigné sous le nom de « croix du Sud ». En Algérie, cette appellation est parfois associée à la constellation de la Croix du Sud (surnommée la « boîte à bijoux »). Cette dénomination pourrait également faire référence à l'origine géographique du bijou, provenant de l'Aïr, une région située au sud du Maghreb[10].

L'usage historique de la croix d'Agadez fait l'objet de divergences dans la littérature scientifique. Plusieurs études (Jean Gabus en 1972 et en 1978, Nancy Mickelsen de 1974 à 1975, Mark Milburn de 1976 à 1978 et Thomas Seligman de 1971 à 2005, Diertelen et Ligers 1972) menées dans les années 1970 en Algérie, au Niger et au Mali rapportent, sur la base de témoignages locaux, que ce bijou était traditionnellement transmis par le père à son fils au moment de la puberté[11],[12]. Cependant, les archives iconographiques et les descriptions documentées de l'époque montrent exclusivement des femmes touarègues arborant ce pendentif. C'est notamment le cas sur la plus ancienne photographie connue, prise en 1899 par Fernand Foureau[13]. Cette contradiction quant au genre des porteurs a conduit plusieurs auteurs à émettre l'hypothèse d'une évolution des mœurs, selon laquelle la croix d'Agadez aurait été un attribut masculin avant de devenir un ornement également féminin[11],[14],[15]. Une explication alternative est toutefois envisagée par certains analystes : la croix d'Agadez n'aurait jamais été portée par les hommes dans les périodes anciennes. De nos jours, elle est portée au Niger, aussi bien par les femmes que par les hommes en milieu urbain. En revanche, les femmes touarègues ne la portent plus aussi fréquemment qu'auparavant dans la région de l'Aïr[10].

Les militaires français en poste au Sahara ont été parmi les premiers non-amazigh à s'approprier ce motif. À la veille des indépendances africaines, la teneghelt a été intégrée dans l'iconographie des insignes de plusieurs unités sahariennes (Compagnie méhariste du Tidikelt-Hoggar basée à Tamanrasset, 1re Compagnie saharienne de transport, 11e Compagnie saharienne du matériel, ainsi que les 2e, 4e et 5e CSPL). Ces insignes étaient produits en France par des fabricants spécialisés comme la maison Drago. La mise en avant de ce bijou par les premiers auteurs européens pourrait expliquer sa sélection par l'administration militaire française au détriment d'autres parures touarègues[10].

Signification

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La signification de la croix d'Agadez fait également l'objet de divergences parmi les chercheurs européens qui ont écrit à son propos. Plusieurs auteurs, tels que Germaine Dieterlen[11], Francis Rodd[15] et Anthony John Arkell[16], ont avancé que le bijou représentait le statut social ou le groupe d'appartenance de son porteur. Pour Henri Lhote, la croix s'apparente à une forme d'épargne et à un symbole de richesse[17]. Raymond Mauny[6] et Jean Gabus[4] ont évoqué la possibilité d'un talisman protecteur, d'un symbole sexuel ou de fertilité, traçant des parallèles avec le signe carthaginois de Tanit ou de la déesse phénicienne Astarté. À l'inverse, Audrey Boucksom suggère que la croix d’Agadez n'a probablement jamais possédé de charge symbolique spécifique au sein de la société touareg[10].

Selon elle, les premiers ethnologues ont cherché à attribuer une signification complexe à une parure dont la fonction première pouvait être purement esthétique ou utilitaire. Les récits associé à ce bijou pourraient ainsi constituer des constructions narratives tardives, élaborées pour répondre à l'imaginaire occidental entourant la culture touarègue, telle que celle collectée par Germaine Dieterlen et Ziedonis Ligers, dans laquelle le père transmettrait le bijou à son fils en âge de virilité, de mariage et de nomadisme, en lui disant : « Mon fils, je te donne les quatre directions du monde, car on ne sait où tu iras mourir"[10]. Une autre légende raconte qu'un jeune guerrier nomade souhaitait déclarer sa flamme à une jeune fille qui lui était inaccessible. Le jeune homme fit alors forger un bijou combinant les deux syllabes du mot tamasheq « T(a)R(a) » — qui signifie « amour » Signification du mot « tara » en tamasheq et s'écrit « ⵜⵔ » en alphabet tifinagh — afin que l'artisan transmette discrètement ce message d'amour à sa bien-aimée[18].

Variations

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La croix d’Agadez ne constitue pas l'unique bijou touareg désigné sous le terme de « croix » en français. Ces bijoux ont en commun leur technique de fabrication et un aspect formel assez proche. Aujourd'hui majoritairement réalisées en métal, comme l'argent ou le nickel, ces croix sont au nombre de vingt et deux (incluant la croix d'Agadez). Parmi elles, dix-neuf sont devenues les emblèmes de localités ou de massifs montagneux du Niger, à l'image de l'Aïr ou des Bagzane. Les trois modèles restants ne sont pas associés à des symboles territoriaux : la croix « Mano Dayak », nommée en hommage au chef et figure politique touarègue actif durant la rébellion des années 1990 et la plus récente; la croix Karagha, dont le nom signifie « lit » en haoussa ; et la croix Bartchakea, qui se traduit par « très décoré » en tamasheq d'Agadez[10].

L'histoire de ces « croix du Niger » demeure difficile à établir avec précision. Il apparaît toutefois que quatorze d'entre elles constituent des bijoux anciens ayant plus de cinquante ans. Cet ensemble comprend notamment les croix Karagha et Bartchakea, ainsi que les modèles associés aux localités et régions de l'Aïr, de Bagzane, de Bilma, de Crip-Crip, d'Iférouane, d'In Abangaret, d'In Gall, de Madaoua, de Tahoua, de Takadenden, de Tchintabaraden, de Timia et de Zinder[10].

Vingt et une croix du Niger (bijoux berbères)

Aujourd'hui, les vingt et une croix les plus anciennes forment l'ensemble désigné sous le nom de « croix du Niger ». Les artisans-forgerons touaregs les présentent fréquemment dans des tableaux vitrés aux cadres recouverts de cuir. Cette forme de classification standardisée aurait vu le jour au cours des années 1960 et 1970 au sein du Musée national du Niger. Selon le témoignage de Mohamed Agack, ancien président de la coopérative du centre artisanal du musée, un groupe de travail réunissant un ingénieur français, un avocat et le premier directeur de l'institution s'était alors constitué pour collecter différents modèles de bijoux touaregs dans le nord du pays. La création de ce tableau de vingt et une croix, tout comme la systématisation de leur affiliation régionale actuelle, découle ainsi de cette initiative muséale[19].

Notes et références

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  1. Férouz, « Les Croix d'Agadez Touareg du Niger, ou Croix du Sud », sur Africouleur, (consulté le )
  2. fabien, « Teneghelt ou croix d’Agadez », sur Terres Touareg, (consulté le )
  3. ONEP NIGER, « Les différentes Croix du Niger : Des joyaux du patrimoine matériel chargés de significations et de symboles », sur Le Sahel, (consulté le )
  4. 1 2 Jean Gabus, Sahara, bijoux et techniques, Neuchâtel, La Baconnière,
  5. V. Beltrami, Croix d’Agadez, Éditions Peeters, (ISBN 2-85744-741-8, lire en ligne), p. 2129–2133.
  6. 1 2 René Mauny, « Une énigme non résolue : origine et symbolique de la croix d’Agadès », Notes africaines, no 63, , p. 770-779
  7. Bernard Dudot, « Notes sur la croix d’Agadès  », Notes africaines, no 668, , p. 106-108
  8. Jean De La Roche , « Notes sur les origines de la croix d’Agadès », Bulletin de liaison saharienne, no 8, , p. 11
  9. You R. , « Croix d’Agadès », Notes africaines, no 666, , p. 339
  10. 1 2 3 4 5 6 7 Audrey Boucksom, « La Croix d’Agadez, croix du Niger : Imaginaire occidental du monde touareg », Autrepart, IRD Editions et Sciences Po les Presses, no 83, , p. 73-88.
  11. 1 2 3 Germaine Dieterlen et Ziedonis Ligers, « Contribution à l'étude des bijoux touareg. », Journal de la Société des Africanistes, vol. 42, no 1, , p. 29–53, p. 46. (DOI 10.3406/jafr.1972.1697, lire en ligne, consulté le )
  12. (en) Lounghran K., Seligman, T., «  The Cross of Agadez (Tenaghalt tan Agadez)  », dans Seligman T. (directeur),, The Art of being Tuareg, Stanford, Museum for fine art of Stanford, , p. 251261
  13. (de) Creyaufmüller W., Das Agadezkreuz: Strukturelle Bestandteile der Form der Schmuckanhänger vom Typus Agadez kreuz und seiner Modifikationen, Aachen, Verlagsbuchhandlung Creyaufmüller,
  14. Étienne-Nugue J., SALEY  M., Artisanats traditionnels en Afrique : Niger, Paris, L’Harmattan,
  15. 1 2 (en) Rodd F.R., « Notes in fine de A.J. Arkell. Some tuareg ornaments and their connection with India », The Journal of the Royal anthropological institute of Great Britain and Ireland, no 665, , p. 297-306
  16. (en) Arkell A.J., « T'alkhakimt and Tangahilt some North Africa fingerrings, illustrating the connection of the Tuareg with Ankh of ancient Egypt », Man, no 39, , p. 185-187.
  17. Henri Lhote, Les Touareg du Hoggar, Paris, Payoy,
  18. « Origine de la croix d'Agadez », sur www.agadez-niger.com (consulté le )
  19. Julien Bondaz, « Imaginaire national et imaginaire touristique : l’artisanat au musée national du Niger », Cahiers d’études africaines, nos 193-194, , p. 365-89

Pour approfondir

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