Femme à barbe
Une femme à barbe est une femme dont le visage porte une barbe. La médecine distingue deux mécanismes : l'hirsutisme, excès de poils terminaux dans les zones du corps sensibles aux androgènes, fréquent et le plus souvent lié au syndrome des ovaires polykystiques, et l'hypertrichose, excès de pilosité indépendant des androgènes, dont les formes congénitales généralisées sont très rares.

Les textes antiques font de la barbe d'une femme tantôt un symptôme, décrit par les médecins hippocratiques, tantôt un présage religieux. Au Moyen Âge, elle s'explique par la chaleur des humeurs ou devient un miracle protégeant la virginité, comme dans la légende de sainte Wilgeforte. Aux XVIe et XVIIe siècles, des cours européennes accueillent des femmes barbues et font faire leur portrait, ainsi Brígida del Río par Juan Sánchez Cotán et Magdalena Ventura par José de Ribera.
Au XIXe siècle, les femmes à barbe sont à la fois des cas examinés par les médecins et relus à la lumière du darwinisme, et des attractions de foires, de musées et de sideshows : Joséphine Clofullia, Julia Pastrana et Annie Jones aux États-Unis. En France, la figure passe dans la chanson de café-concert, et Clémentine Delait tient au tournant du XXe siècle un café à Thaon-les-Vosges ; la littérature et le cinéma s'en emparent aussi.
Au XXe siècle, des femmes à barbe se produisent encore dans les cirques, comme Lady Olga ; depuis, d'autres mènent une carrière publique, telles l'artiste de cirque Jennifer Miller ou Harnaam Kaur, qui milite pour l'acceptation du corps. Des chercheurs en sciences sociales étudient la femme à barbe, ainsi que l'épilation, au prisme des normes de genre, et le site Slate la décrit en 2024 comme « une figure émancipatrice ».
Terminologie
modifierL'expression courante recouvre deux phénomènes que la médecine sépare. L'hirsutisme est la présence, chez la femme, d'une pilosité terminale excessive dans les zones androgéno-sensibles ; c'est un trouble fréquent en âge de procréer[1],[2]. L'hypertrichose est une pilosité anormale pour l'âge, le sexe ou l'origine de la personne, ou pour la région du corps où elle apparaît ; elle peut être congénitale ou acquise, localisée ou généralisée, et se distingue de l'hirsutisme[1],[3],[4]. Pour l'endocrinologue A. Bennet (2002), la distinction a une portée pratique : l'hypertrichose, qui touche des zones non androgéno-dépendantes, ne justifie pas de bilan hormonal, alors que l'hirsutisme impose une enquête sur sa cause[5].
Le vocabulaire a évolué. En 1921, le médecin Charles Achard rappelle qu'Apert a proposé en 1910 d'appliquer le mot « hirsutisme », déjà employé par Guthrie et Emery, à la croissance de barbe et de moustaches chez la femme, et juge « peut-être » plus correct de parler de « virilisme pilaire » ou d'« hypertrichose du type viril »[6]. Les psychologues Keegan, Liao et Boyle relèvent que « hirsutisme » est un terme médical appliqué aux seules femmes ; dans quatre entretiens menés après une enquête auprès de 53 femmes atteintes de SOPK, ils observent que des normes culturelles idéalisées de pilosité prévalent et que la pilosité jugée excessive nourrit un sentiment de déviance et de stigmatisation[7].
Aspects médicaux
modifierHirsutisme : fréquence et causes
modifierSelon les revues, l'hirsutisme touche de 5 à 15 % des femmes[8],[9]. Une revue de 2012 l'estime à environ 10 % dans la plupart des populations, avec une fréquence moindre chez les femmes d'Extrême-Orient[2] ; la recommandation internationale de 2023 juge au contraire la prévalence similaire d'une origine à l'autre, seule la sévérité variant[10]. D'autres synthèses retiennent 5 à 10 %[11],[1]. Ces chiffres dépendent de la définition retenue[9],[8], et les seuils diagnostiques eux-mêmes varient selon les populations[8],[12].
Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) en est la cause largement majoritaire, de l'ordre de 70 à 90 % des cas selon les revues et les séries[13],[14],[15]. Viennent ensuite l'hirsutisme dit idiopathique (5 à 10 % des cas) et l'hyperplasie congénitale des surrénales non classique (1 à 10 % selon l'origine des patientes)[13],[8],[14]. Les tumeurs sécrétant des androgènes, rares (une femme hirsute sur 500 à 1 000 selon Azziz et ses collègues[13]) mais graves, doivent être écartées[5],[14],[8] ; le syndrome de Cushing n'est recherché qu'en présence d'autres signes d'hypercortisolisme[13],[5],[8]. D'autres causes rares sont médicamenteuses ou liées à une acromégalie[13],[8],[1] ; Azziz et ses collègues citent aussi une résistance à l'insuline sévère et l'hyperthécose ovarienne[13].
Comme l'hirsutisme peut révéler une tumeur qui engage le pronostic vital[2],[8], les recommandations prévoient une exploration hormonale : la Société française d'endocrinologie préconisait en 2010 le dosage de la testostérone totale en première intention[16], et l'Endocrine Society, en 2018, un dosage des androgènes chez toute femme dont le score de pilosité est anormal[17].
Mesure : le score de Ferriman et Gallwey
modifierSelon Yildiz et ses collègues, des méthodes de cotation visuelle de la pilosité sont en usage dès le début des années 1920[9]. En 1961, David Ferriman et J. D. Gallwey publient celle qui devient l'outil de référence : onze zones du corps, cotées chacune de 0 à 4, appliquées à un groupe témoin de 430 femmes de 15 à 74 ans, et un score dit « hormonal » limité à neuf zones, l'avant-bras et la jambe étant exclus[18]. La version dite modifiée, à neuf zones (lèvre supérieure, menton, poitrine, haut et bas du dos, haut et bas de l'abdomen, bras, cuisses)[13],[1],[8], reprend cette exclusion, déjà pratiquée par Ferriman et Purdie en 1965 ; selon Yildiz et ses collègues, elle se diffuse sous forme graphique à partir d'une revue publiée en 1981 par Hatch et ses collègues, qui y proposent un seuil de 8 ; Ferriman lui-même, sans trancher, a retenu d'autres seuils : 10 en 1965, puis 5 en 1983[9].
Les seuils actuels sont plus bas. La recommandation internationale de 2023 sur le SOPK retient un score modifié de 4 à 6 selon l'origine ethnique (recommandation 1.3.5), un abaissement critiqué, selon Azziz et ses collègues, par des experts qui craignent un surdiagnostic[10],[13]. Une analyse des données individuelles de 9 829 femmes non sélectionnées de 18 à 45 ans, issues de douze études menées dans huit pays, trouve des seuils de 4 à 8 selon les populations[12]. En France, l'endocrinologue Anne Bachelot écrit qu'un score supérieur à 6 « définit arbitrairement » l'hirsutisme[15].
Hypertrichoses
modifierL'hypertrichose ne dépend pas des androgènes[1],[8]. Chez l'adulte, elle peut être iatrogène, métabolique, nutritionnelle ou paranéoplasique[5],[3]. Les hypertrichoses congénitales généralisées sont très rares[3] : Orphanet estime à moins d'un cas sur un million la prévalence de l'hypertrichose congénitale lanugineuse, que la fiche décrit comme une couverture de tout le corps, sauf les paumes, les plantes et les muqueuses, par des poils de type lanugo de 3 à 5 cm[19]. Orphanet donne la même estimation pour l'hypertrichose congénitale généralisée dite de type Ambras[20]. L'hypertrichose terminale congénitale généralisée, avec ou sans hyperplasie des gencives, dont Orphanet dit la prévalence inconnue[21], a été rattachée en 2009 par Sun et ses collègues, chez trois familles chinoises et un cas isolé, à des microdélétions ou à une microduplication de la région chromosomique 17q24.2-q24.3[22],[23].
Le terme de « syndrome d'Ambras », forgé en 1993 par Baumeister et ses collègues en référence à la famille Gonsalvus, dont les portraits sont conservés au château d'Ambras[23],[24], est jugé ambigu par les dermatologues Chen, Ring et Happle, qui en demandent l'abandon en 2015[23] ; Orphanet l'emploie encore dans l'intitulé d'une de ses fiches[20]. Pour Julia Pastrana, exhibée au XIXe siècle (voir plus bas), Jan Bondeson et A. E. W. Miles ont proposé en 1993, à partir de l'examen de sa momie, le diagnostic d'hypertrichose terminale congénitale généralisée avec hyperplasie gingivale[25] ; en 2009, Sun et ses collègues voient en elle ce qui est peut-être le premier cas de cette forme rapporté dans la littérature médicale, et décrivent un patient au phénotype « très proche » du sien[22].
Prise en charge
modifierLa recommandation de l'Endocrine Society de 2018, qui porte sur les femmes non ménopausées, suggère en première intention, chez celles qui ne cherchent pas de grossesse, les contraceptifs oraux œstroprogestatifs, puis l'ajout d'un antiandrogène après six mois si la réponse est insuffisante ; elle déconseille les antiandrogènes en monothérapie sans contraception adéquate et les médicaments insulinosensibilisants pour la seule indication de l'hirsutisme ; pour l'épilation, elle propose le laser ou la photoépilation pour les poils châtains, bruns ou noirs, et l'électrolyse pour les poils blancs ou blonds[17],[26]. Une revue Cochrane de 2015, portant sur 157 essais et 10 550 femmes, conclut, sur des preuves de qualité limitée, à l'efficacité des contraceptifs oraux dans l'hirsutisme léger et, sur des preuves de faible qualité elles aussi, à la supériorité de la spironolactone sur le placebo et à l'absence de bénéfice de la metformine ; elle estime que la prise en charge peut devoir associer médicaments, soins cosmétiques et soutien psychologique[1].
En France, la Société française d'endocrinologie recommande en 2020, dans l'hirsutisme modéré, une contraception œstroprogestative en première intention, puis son association à la spironolactone, hors autorisation de mise sur le marché ; dans l'hirsutisme sévère de la femme non ménopausée, elle maintient en première intention l'acétate de cyprotérone associé à un estrogène, en rappelant le risque de méningiome lié à ce médicament, en particulier à forte dose et au-delà de cinq ans[27]. L'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a publié en 2018, et mis à jour en 2021, des recommandations qui encadrent ce risque pour toutes les indications de la cyprotérone[28]. En 2002 comme en 2010, l'acétate de cyprotérone était le seul antiandrogène à disposer en France d'une autorisation de mise sur le marché dans l'hirsutisme[5],[14].
Retentissement psychologique
modifierLes revues invitent les cliniciens à ne pas sous-estimer la détresse causée par l'hirsutisme[13],[1]. Dans une étude portant sur 127 Suédoises ayant consulté pour une pilosité excessive, la qualité de vie, l'anxiété et la dépression sont corrélées au degré de pilosité[29]. Parmi 88 femmes suivies pour une suspicion de SOPK, Lipton et ses collègues relèvent en moyenne 104 minutes par semaine consacrées à la pilosité du visage ; 67 % d'entre elles déclarent se vérifier sans cesse dans les miroirs et 30 % dépassent le seuil clinique de dépression[30].
Histoire
modifierAntiquité : symptôme, présage et divinité
modifierLes Épidémies de la collection hippocratique (VI, 8, 32) rapportent le cas de Phaéthousa, à Abdère, dont les règles cessent après la fuite de son mari : dans la traduction d'Émile Littré, « le corps prit l'apparence virile, cette femme devint velue partout, il lui poussa de la barbe, la voix contracta de la rudesse ; et, malgré tout ce que nous pûmes faire pour rappeler les règles, elles ne vinrent pas ; cette femme mourut au bout d'un temps qui ne fut pas très long. Il en arriva autant à Nanno, femme de Gorgippe, à Thasos »[31][note 1]. Selon Helen King, ce texte décrit une maladie mortelle et non un changement de sexe : son vocabulaire et ses formes grammaticales montrent que les médecins tiennent Phaéthousa pour une femme jusqu'au bout ; ce sont ses lecteurs, de l'époque moderne au XIXe siècle, qui l'ont lu tour à tour comme un récit de changement de sexe, comme un cas de prolapsus de l'utérus ou comme une pièce du débat sur l'hermaphrodisme[32]. Pour Marion Bonneau, en 2017, il s'agit au contraire de l'unique cas de changement de sexe de la littérature médicale grecque antique, une métamorphose pathologique à l'issue fatale[36].
Aristote note dans l'Histoire des animaux que les femmes n'ont pas de poils au menton, sauf certaines chez qui pousse une barbe clairsemée après l'arrêt des règles, et que le même phénomène, observé parfois chez des prêtresses de Carie, passe pour un présage[37]. Hérodote rapporte déjà que chez les Pédasiens, au-dessus d'Halicarnasse, une grande barbe pousse à la prêtresse d'Athéna lorsqu'un malheur menace[38],[39][note 2].
La barbe se retrouve aussi sur une divinité. Selon Macrobe (Saturnales, III, 8, 2-3), on voit à Chypre une statue barbue de Vénus, en vêtement de femme, avec un sceptre et un sexe d'homme, car on tient la déesse pour mâle et femelle à la fois ; Aristophane l'appelle Aphroditos[40].
Moyen Âge : humeurs et saintes barbues
modifierDans ses Dialogues, Grégoire le Grand raconte l'histoire de Galla (en), fille du consul Symmaque, jeune veuve qui refuse de se remarier : les médecins lui annoncent que, de complexion très chaude, elle aura de la barbe si elle ne prend pas un nouveau mari, ce qui arrive sans qu'elle s'en soucie[41][note 3]. Au XIIe siècle, Giraud de Barri décrit dans sa Topographie de l'Irlande (en) une femme de la cour de Duvenald, roi de Limerick, dont la barbe descend jusqu'au nombril et qui porte sur le dos une crinière semblable à celle d'un poulain ; il précise qu'elle n'est pas hermaphrodite et qu'elle est à la cour un objet de moquerie autant que d'étonnement[42].
La barbe devient aussi un miracle qui protège la virginité. Le culte de sainte Wilgeforte, dont le nom viendrait du latin virgo fortis (« vierge forte »), apparaît en Flandre au XIVe siècle selon Julie Pilorget[43]. Selon la légende, une adolescente portugaise promise en mariage contre son gré obtient par la prière une barbe épaisse, et son père la fait crucifier[43],[44],[45]. Appelée Kümmernis dans les pays de langue allemande, elle est représentée en femme barbue crucifiée ; Gustav Schnürer et Josef Maria Ritz ont soutenu en 1934 que la légende elle-même est née de crucifix où le Christ est vêtu d'une longue tunique, en particulier le Crucifix de Lucques, ou Volto Santo, et que le culte de la sainte n'est attesté qu'à partir du XVe siècle, et non dès le XIVe siècle[44]. En 2016, F. H. de Jong et W. W. de Herder ont avancé, dans une revue d'endocrinologie, le diagnostic possible d'une tumeur ovarienne ou surrénalienne sécrétant de la testostérone, tout en rappelant l'explication par le Volto Santo[46].
En Castille, la tradition d'Ávila honore une sainte barbue locale. Dès 1519, le chroniqueur Gonzalo de Ayora mentionne une « sancta Barbacia » enterrée auprès de saint Second (San Segundo) dans l'église San Sebastián, hors les murs[47],[48] ; la légende de la jeune fille devenue barbue est rapportée ensuite par Antonio de Cianca (1595) et Luis Ariz (1607), selon Juan Martín Carramolino (1872)[47]. Selon la version diffusée aujourd'hui par la province d'Ávila, Paula, une jeune femme de Cardeñosa poursuivie par un chevalier, se réfugie dans l'ermitage de San Segundo et demande à Dieu de l'enlaidir ; une barbe épaisse lui pousse aussitôt[49]. La mairie de Cardeñosa place ce refuge dans l'ermitage de San Lázaro, d'où Paula s'installe ensuite à San Segundo[50]. Honorée sous le nom de Santa Paula Barbada, elle serait morte un 20 février[50], jour où, selon la province, Cardeñosa la fête[49].
Époque moderne : merveilles de cour
modifierDans l'Angleterre de la Renaissance, la barbe est un marqueur de la masculinité[51] ; selon Will Fisher, entre le milieu du XVIe siècle et le milieu du XVIIe siècle, presque tous les hommes peints en portrait portent une barbe ou une moustache, ce qu'il résume par la formule « la barbe fait l'homme » (the beard made the man)[52]. Selon Mark Albert Johnston, les femmes barbues posent à cette culture une contradiction qui menace symboliquement l'ordre patriarcal[53]. En France, Ambroise Paré explique encore la barbe féminine par les humeurs : il écrit que des femmes qui ont « perdu leurs fleurs », c'est-à-dire leurs règles, « deuiennent veluës et barbues, à raison que ce sang qu'elles perdent chacun mois est retenu », et reprend les cas hippocratiques[33]. Les récits de changement de sexe forment un thème voisin : Michel de Montaigne rapporte le cas de Marie Germain, à Vitry-le-François, tenue pour fille jusqu'à vingt-deux ans puis devenue un homme « fort barbu »[54].
En Espagne, selon la notice du musée du Prado, les femmes barbues sont souvent rangées parmi les bouffons et les « gens de plaisir » (gentes de placer) des cours ; la notice cite Fernando Rodríguez de la Flor et Jacobo Sanz, pour qui les traités de physiognomonie attribuent la barbe aux humeurs chaudes, d'où un lieu commun qui associe la femme barbue aux mauvaises mœurs et au démoniaque[55]. Selon Sherry Velasco, les images de femmes barbues sont alors fréquemment reproduites comme exemples d'androgynes et d'hermaphrodites[56].

Selon Irini Picolou, Brígida del Río, « la barbue de Peñaranda », a sans doute été exhibée à Valence dans les années 1580, où des spectateurs payaient douze réaux pour voir sa barbe en privé ; en 1590, Philippe II la fait venir à la cour et commande son portrait à Juan Sánchez Cotán[51]. La toile (102 × 61 cm), conservée au musée du Prado[51], porte une inscription qui identifie le modèle, lui donne cinquante ans et date le tableau de 1590 ; selon la notice du musée, elle sert à affirmer la véracité de l'image[55]. La même notice relève que sa célébrité est attestée par Mateo Alemán (Guzmán de Alfarache, 1599 et 1604), le Tesoro de la lengua castellana o española de Covarrubias (1611) et le Donado hablador de Jerónimo de Alcalá (1624) ; d'autres portraits d'elle sont signalés chez l'archevêque Juan de Ribera à la fin du XVIe siècle et chez le marquis d'Astorga en 1659[55]. En 1610, Covarrubias illustre l'emblème de l'Hermaphrodite de ses Emblemas morales, sous la devise Neutrumque et utrumque, d'une figure qu'il présente comme « le portrait de la barbue de Peñaranda » (el retrato de la barbuda de Peñaranda)[57] ; d'après la même notice, cette gravure prend le tableau pour modèle[55].
En février 1631, à Naples, José de Ribera peint Magdalena Ventura (La Femme à barbe) sur l'ordre du vice-roi Fernando Afán de Ribera, 3e duc d'Alcalá[58],[51]. Le 11 février, l'ambassadeur de Venise note qu'« un peintre très fameux » (un pittore famosisimo) fait dans les appartements du vice-roi le portrait d'une femme des Abruzzes, mariée et mère de nombreux enfants, au visage « entièrement viril », avec « plus d'une paume de barbe noire très belle » (piu di un palmo di barba nera bellisima), « comme une chose merveilleuse »[51],[58]. L'inscription latine du tableau, datée du 16 février 1631, la présente comme un grand miracle de la nature : originaire d'Accumoli, dans les Abruzzes, elle a 52 ans et sa barbe a commencé à pousser à 37 ans ; l'inscription nomme son mari, Felice de Amici, représenté à ses côtés, et mentionne trois fils qu'elle avait perdus[58],[51]. Elle est peinte en train d'allaiter un enfant, près d'un fuseau, attribut féminin[58],[51]. Alfonso E. Pérez Sánchez identifie l'objet placé à côté du fuseau comme un dévidoir, en rejetant la lecture d'un coquillage symbole d'hermaphrodisme[58] ; Irini Picolou y voit au contraire une coquille d'escargot qui contient le fuseau, l'escargot étant alors un symbole d'hermaphrodisme[51]. Déposé ensuite à l'hôpital de Tavera de Tolède[51], le tableau, propriété de la fondation Casa Ducal de Medinaceli, est aujourd'hui, selon elle, en dépôt temporaire au musée du Prado[58][note 4]. Vers 1816-1820, Francisco de Goya en tire un dessin annoté « Esta muger fue retratada en Napoles por José Ribera o el Españoleto, por los años de 1640 » (« Cette femme fut peinte à Naples par José Ribera ou l'Espagnolet, vers l'an 1640 »), aujourd'hui au Museum of Fine Arts de Boston[51],[59].

Née vers 1579 dans le diocèse de Liège, Helena Antonia voit sa barbe pousser peu à peu à partir de sa neuvième année. D'après une lettre du médecin Gisbert Voss publiée en 1599 par Marco Antonio Ulmi, ses parents la donnent au prince-évêque Ernest de Bavière, qui l'offre à sa sœur, l'archiduchesse Marie, veuve de Charles II de Styrie, à Graz[60],[61] ; selon la même lettre, elle vit en 1599 auprès de la fille de celle-ci, Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne[60],[62]. Ulmi recopie aussi la légende d'une gravure sur cuivre, achetée à Brescia à l'automne 1597, qui la représente à dix-huit ans ; une gravure de Dominicus Custos porte la même légende[63] ; selon H. Valdes-Socin et E. Micha, un exemplaire de la gravure de Custos est conservé au musée Wittert de l'université de Liège[62],[60][note 5]. En 1605, elle arrive à Cracovie parmi les dames d'honneur de l'archiduchesse Constance d'Autriche, qui vient y épouser le roi de Pologne, et figure sur le « rouleau de Stockholm » qui représente le cortège[61],[65]. Selon le musée national de Wrocław, elle se trouve seize ans plus tard à Wrocław, où elle est peinte ; le musée, qui conserve ce portrait, le date « vers 1621 » dans sa présentation sur Google Arts & Culture[61] et « après 1621 » sur son propre site[66].
D'autres femmes sont velues sur tout le visage et le corps. Née en 1629 à Augsbourg, Barbara Urselin, épouse van Beck, est exhibée à travers l'Europe[67],[68], notamment, selon la Wellcome Collection, à Paris en 1646 ; John Evelyn, qui la voit à Londres le 15 septembre 1657, décrit sa barbe, ses moustaches et son jeu au clavecin, et écrit l'avoir déjà vue enfant[69], en 1637 à Londres selon la Wellcome Collection[68][note 6]. Selon Benoîte Legeais, c'est elle qu'Élie Brackenhoffer décrit à Blois : « une femme d'environ vingt-quatre ans qui avait une longue barbe blonde », « une Allemande des environs d'Augsbourg »[70]. Vers 1595, Lavinia Fontana peint le portrait d'Antonietta Gonzalez, fille d'un homme velu des îles Canaries, conservé au château de Blois ; la lettre peinte qu'elle tient dit que son père, conduit au roi de France Henri, vit auprès du duc de Parme, et qu'elle-même se trouve auprès d'Isabella Pallavicina, marquise de Soragna[71] ; la Wellcome Collection date le tableau de 1590[68]. La Monstrorum historia d'Ulisse Aldrovandi, publiée en 1642, reproduit sans les nommer les portraits d'un homme velu né aux îles Canaries, de son fils et de ses deux filles ; le même ouvrage signale au musée du Sénat de Bologne le portrait d'une femme allemande barbue, sans la nommer, et reprend le récit de Giraud de Barri[72].
Tératologie, darwinisme et exhibitions
modifierDans les années 1830, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire classe, dans sa tératologie, le développement excessif du système pileux parmi les anomalies de volume, qui « peuvent presque toujours être considérées comme réalisant accidentellement dans un sexe […] les conditions normales d'un autre sexe »[73], et note que la barbe apparaît assez fréquemment chez les femmes « à l'époque où cesse la menstruation »[74].
Marie-Madeleine Lefort, âgée de seize ans, est présentée le 16 février 1815 à la Société de la faculté de médecine de Paris, qui charge Chaussier, Petit-Radel et Béclard de l'examiner. Leur rapport, rédigé par Béclard sous le titre « Description d'un individu dont le sexe a quelque chose d'équivoque », note que « la lèvre supérieure, le menton et la région parotidienne sont couverts de barbe brune naissante » et conclut qu'« il paraît » qu'elle est une femme[75]. Geoffroy Saint-Hilaire, qui l'examine à trente ans et classe son cas parmi les « hermaphrodismes féminins », écrit que ses poils « s'étaient changés en une barbe épaisse que cette femme laissait croître afin d'exciter davantage la curiosité publique », et qu'elle « s'est montrée pendant plusieurs années » au public[74].

Aux États-Unis, P. T. Barnum présente des femmes à barbe dans son American Museum de New York[76],[77]. Joséphine Boisdechêne, épouse Clofullia, naît à Versoix, près de Genève, le 25 mars 1829 selon une brochure publiée à New York en 1855 ; son biographe Nic Ulmi, qui s'appuie sur le registre des naissances de Versoix de 1829, la fait naître la même année et mourir pauvre dans le Somerset en 1870, à 41 ans[78][note 7]. Dans un certificat daté de Londres du 6 janvier 1853, les deux chirurgiens qui l'ont accouchée d'un fils le 28 décembre 1852 la nomment « Madame Fortune (l'extraordinaire dame à favoris) »[77]. Engagée par Barnum, elle est au centre d'une affaire judiciaire : le 1er juillet 1853, un visiteur qui dit avoir payé 25 cents pour la voir porte plainte à New York en soutenant qu'elle est un homme et un imposteur[80] ; selon le compte rendu du New-York Daily Tribune, Barnum produit un certificat des médecins Valentine Mott, Alexander B. Mott et John W. Francis attestant qu'elle est une femme, ainsi que les déclarations sous serment de son mari et de son père, et la plainte est rejetée[76]. Dès le 23 juillet 1853, le New Hampshire Statesman y voit, sous le titre « Barnum's Last Humbug », une mise en scène publicitaire de Barnum[80]. Selon l'historien Sean Trainor, qui a étudié sa carrière et la question de la détermination du sexe qu'elle soulevait, la plupart de ses contemporains trouvaient son apparence insolite sans y voir une transgression : hors des élites culturelles et médicales, peu doutaient qu'elle fût une femme[81].

Julia Pastrana, née vers 1834 au Sinaloa, au Mexique[82][note 8], au visage et au corps couverts de poils, est exhibée aux États-Unis, puis en Europe à partir de 1857, présentée comme une créature « non décrite » (nondescript) ou une « femme babouin »[25],[82]. Selon Janet Browne et Sharon Messenger, après la parution de L'Origine des espèces, elle est comparée au gorille ou à l'orang-outan comme un possible « chaînon manquant »[84]. En novembre 1855, à Baltimore, elle avait épousé son imprésario Theodore Lent[85],[86]. Elle meurt à Moscou dans la nuit du 24 au 25 mars 1860[83],[87], cinq jours et demi après avoir mis au monde un fils, né le 20 mars et mort le 22[87],[82] ; son corps et celui de son fils sont embaumés par Ivan Sokolov[87],[88], puis exhibés par Lent[84],[89]. Annick Morard a étudié ces exhibitions en Russie, ainsi que celles d'une autre femme velue, Zenona Pastrana[83]. The Lancet publie le 3 mai 1862, sous le titre « Julia Pastrana and her child », la traduction du rapport d'Ivan Sokolov[87]. En 1868, Charles Darwin, d'après des informations transmises par Alfred Russel Wallace et le dentiste Purland, la décrit comme « une femme remarquablement belle » (a remarkably fine woman) à la « barbe épaisse et masculine », dotée d'une double rangée de dents irrégulière[90][note 9].
Selon le récit que fait sa mère à sa mort, Annie Jones, née le 14 juillet 1865 dans le comté de Smyth (« Smith county »), en Virginie, est engagée à neuf mois par Barnum, qui signe avec la mère un contrat de trois ans à 150 dollars par semaine et la présente comme « l'Ésaü enfant » (The Infant Esau). Elle meurt à New York en octobre 1902[91], chez sa mère à Brooklyn selon la nécrologie reprise par le Savannah Morning News, où sa mère indique qu'elle était atteinte de tuberculose[92][note 10]. À sa mort, l'Evening Star de Washington rappelle qu'elle avait des imitatrices, qui ont prospéré un temps[91]. À la même époque, selon Guinness World Records, la plus longue barbe féminine jamais mesurée, 36 cm en 1884, appartenait à « Janice Deveree », née en 1842, originaire du comté de Bracken, au Kentucky[93].
Kimberly A. Hamlin analyse ce qu'elle appelle une « épidémie » d'hypertrichose : entre 1877 et 1920, de nombreux dermatologues américains rapportent que leurs patientes souffrent d'une pilosité excessive au moment où le public se presse devant les femmes à barbe des sideshows, et la sélection sexuelle darwinienne sert à interpréter la barbe féminine[94]. Selon Ben Maldonado et ses coauteurs, des cas de « femmes barbues » paraissent fréquemment au XIXe siècle dans le Boston Medical and Surgical Journal, ancêtre du New England Journal of Medicine, par exemple sous le titre « A bearded woman » en 1854[95],[96].
En France : foire, café-concert et médecine
modifierEn 1865, la chanteuse Thérésa interprète au café-concert « La Femme à barbe », une parade sur des paroles d'Élie Frébault et une musique de Paul Blaquière[97]. Le Figaro du 1er octobre 1865 note que l'exposition des beaux-arts appliqués à l'industrie, aux Champs-Élysées, attire « presque autant de monde que Thérésa, qui chante la Femme à barbe dans le café d'en face » ; dans le même numéro, un chroniqueur se demande par ironie s'il doit payer vingt-cinq louis pour la faire chanter chez lui, puisque « les dames les plus armoriées se disputaient cette barbe défendue par les règlements »[98]. Le succès de la chanson suscite des œuvres dérivées[99], et Élie Frébault fait jouer en 1866 un vaudeville-parade du même titre[100] (voir Chanson et musique et Littérature et théâtre).

Clémentine Clattaux naît le 5 mars 1865 à Chaumousey, dans les Vosges[101]. Selon ses Mémoires, publiés en 1934 avec des « arrangements » de Pol Ramber, un duvet apparaît sur sa lèvre à dix-huit ans ; mariée à vingt ans à un boulanger de Thaon, elle ouvre avec lui un café sept ans plus tard et se fait alors raser. Après avoir vu à la foire de Nancy une femme à barbe de baraque qui la déçoit, elle relève le pari de 500 francs d'un client qui doute qu'elle laisse pousser toute sa barbe[102]. Le café qu'elle tient à Thaon-les-Vosges avec son mari, Paul Delait[103],[104], fait sa renommée, et de nombreuses cartes postales la représentent[105],[106]. Selon Le Mémorial des Vosges du 8 octobre 1903, dont le récit est repris mot pour mot le lendemain par L'Est républicain, elle est venue exprès de Thaon à Épinal gagner un pari de 500 francs engagé avec le dompteur Camillius en entrant dans la cage aux lions de sa ménagerie[107],[108]. D'après ses Mémoires, elle obtient de la préfecture d'Épinal l'autorisation de porter le costume masculin dans ses déplacements[102] ; un article de l'Institut national de l'audiovisuel publié en 2024 autour du reportage de Jean Nohain pour l'émission Panorama date cette autorisation de 1904 et l'attribue au président du Conseil Émile Combes[105] ; l'endocrinologue Wouter W. de Herder la date de mars 1904, à 39 ans, et l'attribue lui aussi à Combes[109]. Ses Mémoires rapportent encore une arrestation comme espionne présumée à Biarritz en août 1914[102]. Après la mort de son mari en 1928, elle voyage en Europe avec sa fille pour se montrer[105],[102]. Au début des années 1930, elle se produit, d'après ses Mémoires, à Londres, Paris, Vichy et Belfast[102][note 11].
Elle meurt à Épinal le 19 avril 1939, à 74 ans, et est inhumée à Thaon[103],[110],[111],[104][note 12]. Le 27 mars 1969, l'émission Panorama de l'ORTF diffuse un reportage de Jean Nohain sur l'inauguration à Thaon d'une exposition qui lui est consacrée, avec un entretien de sa fille, Fernande Leclerc[105],[112]. Le musée du patrimoine de Thaon-les-Vosges, tenu par une association, lui fait une place[113],[114]. Wouter W. de Herder avance l'hypothèse d'un syndrome des ovaires polykystiques, ou à défaut d'un déficit non classique en 21-hydroxylase[109][note 13].
Le médecin Edgar Bérillon publie de 1904 à 1906, dans la Revue de l'hypnotisme, une « étude psychologique et sociologique » des femmes à barbe en dix-huit livraisons, illustrée de portraits d'Helena Antonia, de Barbara Urselin, de Julia Pastrana, de Marie-Madeleine Lefort, d'Annie Jones et de Clémentine Delait[34]. En 1916, Raphaël Blanchard, pour qui « chacun connaît l'existence de femmes à barbe », soutient devant l'Académie de médecine que le virilisme dépend des glandes génitales interstitielles, en citant Hippocrate, Pline, Vésale et Paré[35]. Le 26 mai 1914, Tuffier y avait lu une note sur « Le virilisme surrénal »[35],[6], qui décrivait une femme de 72 ans (62 selon Blanchard) au visage hirsute, dont la glycosurie de 70 grammes disparut après l'ablation de tumeurs ovariennes à cellules à lutéine, prises d'abord pour un fibrome[35],[115]. L'expression « diabète des femmes à barbe » apparaît ensuite dans le titre d'un article de P. Émile-Weil et Plichet, en janvier 1921[115], puis dans celui de la communication présentée le 19 juillet 1921 à l'Académie par Charles Achard, avec la collaboration de J. Thiers, sur « le virilisme pilaire et son association à l'insuffisance glycolytique »[6]. Cette association porte depuis le nom de syndrome d'Achard-Thiers, dont l'autonomie a été contestée : étudiant vingt cas en 1966, Malaisse et ses collègues concluent qu'on ne peut le distinguer avec certitude du diabète courant[116]. Selon William Jeffcoate et Marie-France Kong, qui l'ont relu en 2000, l'article de 1921 est cité tantôt comme la première description du lien entre excès d'androgènes et résistance à l'insuline dans le SOPK, tantôt comme un récit précoce de syndromes de Cushing[117].
Du freak show à la revendication
modifierAu XXe siècle, selon Jean-Jacques Courtine, les exhibitions de « monstres » déclinent[118],[119] ; en 1996, il constate que « la roulotte de la femme à barbe est vide à la Foire du Trône, et les publics ont déserté les attractions »[118]. Aux États-Unis, Jane Barnell (en), dite Lady Olga, femme à barbe de cirque, fait en 1940 l'objet d'un portrait de Joseph Mitchell (en) dans The New Yorker : elle y affirme qu'un « phénomène » (freak) vaut n'importe quel acteur et conclut : « si l'on savait la vérité, nous sommes tous des phénomènes » (If the truth was known, we're all freaks together)[120].
Le corps embaumé de Julia Pastrana, conservé en dernier lieu dans la collection Schreiner de l'université d'Oslo, est rendu au Mexique à l'issue d'une campagne de près de dix ans menée par l'artiste Laura Anderson Barbata (en) : selon la chronologie qu'elle a publiée, le comité norvégien d'éthique de la recherche chargé des restes humains recommande le rapatriement le 4 juin 2012[82], et elle est inhumée le 12 février 2013 à Sinaloa de Leyva[89],[121].
Femme à barbe et artiste de cirque, Jennifer Miller fonde à New York en 1989 la troupe Circus Amok (en), qu'elle dirige[122],[123]. En France, le groupe d'action féministe La Barbe, fondé en 2008, investit les lieux de pouvoir, ses militantes portant de fausses barbes, pour y dénoncer l'absence des femmes[124],[125],[126]. En 2014, la drag queen autrichienne Conchita Wurst remporte le concours Eurovision de la chanson, et elle est couramment surnommée « la femme à barbe »[127],[128],[129] ; elle déclare avoir créé « cette femme à barbe pour montrer au monde qu'on peut faire ce qu'on veut », propos que cite Serge Tisseron[130].
Le 7 septembre 2015, Guinness World Records reconnaît la Britannique Harnaam Kaur, alors âgée de 24 ans et 282 jours, comme la plus jeune femme ayant une barbe complète ; elle figure dans le Livre Guinness des records à partir de l'édition 2017 ; mannequin, elle milite pour l'acceptation du corps et contre le harcèlement[131],[132],[133]. Le record de la plus longue barbe d'une femme vivante, détenu par l'Américaine Vivian Wheeler (25,5 cm, mesurés à Milan le 8 avril 2011), est battu en 2023 par Erin Honeycutt, avec 30 cm[134],[135].
En 2024, à la sortie du film Rosalie, inspiré de l'histoire de Clémentine Delait[105], le site Slate écrit que la femme à barbe, longtemps exploitée dans les freak shows, est devenue « une figure émancipatrice »[45].
Représentations dans les arts
modifierPeinture, gravure et photographie
modifierOutre les portraits de cour, un tableau représentant Margret Halseber, de Bâle, surnommée « la dame aux deux barbes », attribué à Willem Key, est vendu chez Sotheby's à Amsterdam en 2008[136]. Au XXe siècle, les cartes postales diffusent l'image de Clémentine Delait[106]. En 1991, Zoe Leonard réalise Preserved Head of a Bearded Woman (Musée Orfila), série de cinq photographies[137],[138] de la tête conservée d'une femme, que Nathalie Ernoult nomme « Germaine D. » ; l'employé du musée qui montre la tête à Zoe Leonard lui dit seulement qu'elle avait été artiste de cirque et avait vécu au tournant du siècle[139],[140]. Muriel Badet rapproche L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp (1919) et la performance de 1972 où Ana Mendieta se colle sur le visage la barbe du poète Morty Sklar[141],[142].
Littérature et théâtre
modifierDans Macbeth (acte I, scène 3), Banquo dit aux sorcières : « You should be women, / And yet your beards forbid me to interpret / That you are so » (« Vous devriez être des femmes, et pourtant vos barbes m'interdisent de croire que vous l'êtes »)[143]. Dans la littérature espagnole, Sherry Velasco étudie les « barbudas » parmi les figures de femmes masculines chez Cervantès[144] ; selon la notice du musée du Prado, Cervantès se sert du thème pour un épisode comique de la seconde partie de Don Quichotte[55], celui de la duègne Doloride et de ses suivantes, à qui pousse une barbe (II, 38-39)[144]. Le Libro de fisionomía natural de Jerónimo Cortés (1601) juge « très luxurieuse et de condition virile » (muy luxuriosa y de varonil condición) la femme qui a beaucoup de poils aux mâchoires et près du menton[144],[56]. En France, Pierre Véron publie en 1863 Le Roman de la femme à barbe, et Élie Frébault, parolier de la chanson de Thérésa, fait représenter le 3 mars 1866 au théâtre des Délassements-Comiques un vaudeville-parade en un acte, La Femme à barbe[100].
Chanson et musique
modifierLa chanson de Thérésa donne lieu à des quadrilles de H. Marx (1865) et de C. Déplace (1868), à un pas redoublé de G. Tilliard (1866) et à une parodie, L'Homme sans barbe (1865)[99] ; elle est encore enregistrée sur disque 78 tours par Mme Bordas (Gramophone K 7512)[145]. Claude Delvincourt compose un opéra bouffe, La Femme à barbe, sur un livret d'André de La Tourrasse, représenté au théâtre de l'Opéra-Comique le 29 octobre 1954[146]. Brigitte Fontaine enregistre « La femme à barbe » sur l'album Genre humain (Virgin, 1995)[147], et Emily Loizeau « La Femme à barbe » sur l'album Pays sauvage (Polydor, 2009)[148].
Cinéma
modifierDes scénarios intitulés La Femme à barbe (1908) et Amoureux de la femme à barbe (1909) sont déposés au temps du cinéma muet[149]. Dans Le Cirque en folie (You Can't Cheat an Honest Man, 1939), W. C. Fields se déguise en « Buffalo Bella, la femme à barbe » pour échapper aux représentants de la loi[150],[151]. Le Mari de la femme à barbe (La donna scimmia, 1964), de Marco Ferreri, avec Ugo Tognazzi et Annie Girardot, est écrit par Ferreri et Rafael Azcona après la lecture de l'histoire de Julia Pastrana ; le film connaît trois fins[152]. Selon Valeria Guazzelli, de la Cinémathèque française, le producteur Carlo Ponti fait remplacer celle de Ferreri, alors que Michele Canosa, de la Cineteca di Bologna, ignore si la version tronquée vient de Ponti ou du distributeur et tient la fin heureuse de la version étrangère pour une variante concertée avec Ferreri[152]. La version française, présentée en compétition au Festival de Cannes 1964, se termine bien[153],[154]. Rosalie, de Stéphanie Di Giusto, sorti en salles en 2024, avec Nadia Tereszkiewicz dans le rôle-titre, s'inspire de l'histoire de Clémentine Delait[45],[105],[155].
Barbe, genre et normes
modifierPour l'époque moderne, Will Fisher et Jean-Marie Le Gall font de la barbe un marqueur de la masculinité[52],[156]. Irini Picolou voit dans le portrait de Magdalena Ventura par Ribera comme dans celui de Brígida del Río une représentation humanisante des femmes barbues, qui déstabilise les frontières du genre[51]. Nathalie Ernoult analyse l'« ambivalence sexuelle » de la femme à barbe dans ses représentations[140]. Selon Corinne Fortier, la pilosité sert de marqueur visible de la différence des sexes, et la femme à barbe n'est « en aucun cas érotisée par le regard masculin »[124].
Les sciences sociales s'intéressent aussi à la norme inverse, celle d'un corps féminin glabre : Merran Toerien, Sue Wilkinson et Precilla Choi, après avoir interrogé 678 femmes au Royaume-Uni, dont plus de 99 % s'étaient déjà épilées, décrivent l'épilation comme une production « banale » de la féminité normative[157] ; Rebecca M. Herzig retrace l'histoire de l'épilation aux États-Unis[158].
Personnalités
modifierÉpoque moderne
modifier- Brígida del Río, « la barbue de Peñaranda », âgée de cinquante ans en 1590 selon l'inscription de son portrait par Juan Sánchez Cotán, appelée à la cour de Philippe II[55],[51].
- Helena Antonia (née vers 1579), originaire du diocèse de Liège, élevée à Graz auprès de l'archiduchesse Marie, puis au service de Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne ; en 1605, elle est parmi les dames d'honneur de Constance d'Autriche à Cracovie[60],[61].
- Barbara Urselin, épouse van Beck (née en 1629), claveciniste, exhibée à Paris et à Londres[67],[68].
- Magdalena Ventura, âgée de 52 ans en 1631 selon l'inscription de son portrait par José de Ribera[58],[51].
De 1800 à 1950
modifier- Marie-Madeleine Lefort (née vers 1799), examinée par la Société de la faculté de médecine de Paris en 1815, puis montrée au public[75],[74].
- Joséphine Clofullia (1829-1870), originaire de Versoix, engagée par Barnum en 1853[77],[78],[76].
- Julia Pastrana (vers 1834-1860), exhibée aux États-Unis et en Europe[84],[34] ; Bondeson et Miles ont proposé pour elle le diagnostic d'hypertrichose terminale congénitale généralisée[25],[83].
- Clémence Lestienne, marchande de pain d'épice sur les foires du Nord, décrite par Edgar Bérillon en 1905 et citée par Jacques Chevallier parmi les femmes à barbe célèbres[34],[79].
- « Janice Deveree » (née en 1842), détentrice selon Guinness World Records de la plus longue barbe féminine mesurée (36 cm en 1884)[93].
- Annie Jones (1865-1902), présentée enfant par Barnum comme « The Infant Esau »[92] (« Lady Esaü » selon Bérillon[34]).
- Clémentine Delait (1865-1939), cafetière à Thaon-les-Vosges, dont les Mémoires, arrangés par Pol Ramber, paraissent en 1934[101],[102],[111].
- Jane Barnell (en), dite Lady Olga, femme à barbe de cirque, portraiturée par Joseph Mitchell en 1940[120],[159].
Depuis 1950
modifier- Jennifer Miller, artiste de cirque américaine, fondatrice de Circus Amok[122],[123],[79].
- Siobhain Fletcher, britannique, qui se montre à la télévision en 2012, à 36 ans, avec sa barbe pour soutenir la campagne Movember contre le cancer de la prostate et faire connaître l'hirsutisme ; Jacques Chevallier la cite en 2016[160],[161],[79].
- Vivian Wheeler, américaine, détentrice jusqu'en 2023 du record Guinness de la plus longue barbe d'une femme vivante, mesurée en 2011[134],[135].
- Erin Honeycutt, américaine, détentrice de ce record depuis 2023[135].
- Harnaam Kaur (née en 1990), mannequin britannique, plus jeune femme à la barbe complète selon Guinness World Records[131],[132],[133].
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Helen King traduit « Nanno, Gorgippus' wife »[32]. Ambroise Paré écrit « Namysia, femme de Gorgippus »[33], forme qu'on retrouve chez Edgar Bérillon en 1905 (t. 20, p. 2-3)[34] ; Raphaël Blanchard écrit en 1916 « Namyxia »[35].
- ↑ Le prodige est dit arrivé « trois fois » au livre I des Histoires (I, 175)[38] et « deux fois » au livre VIII (VIII, 104)[39].
- ↑ Le récit figure au chapitre 13 du livre IV dans la traduction anglaise de 1608 révisée en 1911 ; la numérotation des chapitres varie selon les éditions[41].
- ↑ La fondation donne 193,8 × 125,8 cm[58] ; Irini Picolou indique 196 × 127 cm[51].
- ↑ Christian August Vulpius, qui reprend son histoire en 1811, la fait naître en 1489, date incompatible avec les autres données[64]. Selon la lettre de Voss, elle a vingt ans en 1599[60].
- ↑ L'édition de William Bray lit « the hairy woman, twenty years old, whom I had before seen when a child »[69] ; l'édition d'E. S. de Beer (1955), établie sur le manuscrit et citée par la Wellcome Collection, lit « wh(om) 20 years before I had also seene when a child »[68].
- ↑ Jacques Chevallier donne le 25 mars 1831[79].
- ↑ Bondeson et Miles donnent 1834[25]. Une notice de panoptique la disant « née en 1842 », parfois citée, provient d'un roman d'Aleksandr Tchaïanov, L'Histoire de la poupée du coiffeur (1918), analysé par Annick Morard[83].
- ↑ La radiographie de la momie a montré au contraire une denture définitive complète[25].
- ↑ Le jour du décès varie selon les journaux : l'Evening Star de Washington écrit le 24 octobre 1902 qu'elle est morte « hier »[91], tandis que la nécrologie reprise le 26 octobre par le Savannah Morning News la dit morte « hier, tôt le matin »[92].
- ↑ L'énumération des Mémoires porte « Belfort », mais le chapitre qui raconte ce voyage, en décembre 1933, le situe à Belfast[102].
- ↑ L'avis de décès publié par sa famille dans Le Télégramme des Vosges du 20 avril 1939 donne la date du 19 avril[103] ; les journaux nationaux du 21 avril annoncent seulement qu'elle « vient de mourir », et Le Temps comme Paris-soir l'appellent « née Clémentine Platteaux » ; le premier situe son café à Raon-l'Étape, le second à Thaon[111],[104]. Le Temps rattache encore sa figure à la chanson de Thérésa[111].
- ↑ Le titre de l'article porte « 1865-1934 »[109], alors que la presse annonce sa mort en avril 1939[111].
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