Jean Ester
Jean Ester, né le à Roux et mort le à Gander au Canada. Il est pilote d'avion de ligne et résistant. Il s’est particulièrement distingué au sein de l’un des Squadrons de la RAF, terminant la guerre avec le grade de Flight-Lieutenant au 349e Squadron, et reçut la croix de guerre pour sa bravoure et sa maîtrise sur le Spitfire.
Biographie
modifierJean Ester, né le à Roux, grandit dès 1921 à La Docherie, un quartier populaire du nord de Marchienne-au-Pont, où sa famille s’installe dans la rue Royale prolongée[1].
Élève sans difficulté, il poursuit sa scolarité à l’école communale puis à l’École moyenne de Jumet, établissement réputé de la région[2]. Durant ces années, il développe une fascination précoce pour l’aviation, stimulée par l’activité du champ d’aviation de Gosselies, alors animé par les usines Fairey et une école de pilotage civil. Les démonstrations aériennes, du « pou du ciel » aux biplans publicitaires évoluant au‑dessus de Charleroi, nourrissent son intérêt pour le vol[1]. Ester suit de près l’actualité aéronautique grâce aux revues spécialisées qu’il achète régulièrement[1]. Il y découvre des plans de modèles réduits et se consacre à leur construction, acquérant ainsi ses premières compétences techniques. Ses appareils miniatures, réalisés avec soin, volent parfaitement et renforcent son attrait pour l’aéronautique[2]. En 1936 à 16 ans, il fait une demande par lettre au ministère de l'Air pour entré dans l'aviation militaire[1]. Mais son père décide qu'il deviendra instituteur et il l'envoie à l'école normale de Couvin, dès que ses moyennes seront finies[2]. Mais ses études ne lui réussissent pas. Il parvient à convaincre son père et s'inscrit à l’Université du Travail pour suivre des cours de mécanique de moteurs d'avion[1]. C'est à Gosselies qu'il prend des cours de pilotage auprès d'un moniteur breveté[3] et, en 1938, il optient son diplôme[1]. Jean Ester profite de chaque moment libre pour se rendre à l’aérodrome voisin de son cantonnement, où il entretient sa passion pour le vol[1].
Jean Ester acquiert pour une somme modeste un avion d’écolage déclassé, après de longues discussions familiales. Avec l’aide du mécanicien du club où il a été formé, il remet l’appareil en état de vol, à une époque où aucun contrôle officiel n’encadre encore la sécurité des avions civils. Il organise ensuite de courts baptêmes de l’air, facturés cinquante francs, consistant en un départ du champ d’aviation, un survol du clocher de l'église Saint-Pierre de La Docherie, puis un retour via Dampremy et Lodelinsart[4]. Les recettes couvrent ses frais de carburant, et, fidèle à sa réputation de camarade jovial, il offre parfois des vols gratuits à des amis du quartier. Souhaitant devenir pilote professionnel, il envisage d’entrer à la Sabena, mais l’accès à la compagnie exige un passage préalable par l’aviation militaire. Sa demande est refusée, ce qui le contraint à attendre son service militaire obligatoire. Il est finalement incorporé en 1939 au 2e régiment de Chasseurs à Pied de Charleroi, dans l’infanterie, malgré son ambition de rejoindre l’aviation[4].
L’hiver 1939‑1940 se déroule pour lui dans l’impatience : titulaire d’un brevet de pilote, il demeure pourtant affecté comme simple fantassin, situation qu’il vit comme une contradiction flagrante. Le , il demande une mutation vers l’armée de l’air, décision approuvée par son commandant[3]. L’acceptation arrive le , jour de l’invasion de la Belgique. Il rejoint aussitôt Wevelgem à moto, en pleine attaque aérienne allemande, et échappe de peu à la mort lorsque son havresac, perforé par des éclats, amortit l’impact d’une bombe[5]. Dans le désordre des premières semaines de campagne, il ne peut voler et suit les replis successifs de son unité jusqu’à Marseille, où il se trouve lors de la capitulation belge du [5]. Refusant la reddition, il embarque pour le Maroc avec d’autres militaires belges[6] parmi eux Armand Lechien habitant à La Docherie[7]. L’Appel du Général de Gaulle, entendu à la radio de Londres, dissipe ses hésitations : se souvenant des exhortations paternelles à « faire son devoir », il renonce à la sécurité d’un emploi possible sur place et décide de poursuivre la lutte[8]. Il embarque pour l’Angleterre, convaincu que sa place est désormais aux côtés des forces alliées[7].
Arrivé au Royaume‑Uni, il est immédiatement intégré à une unité de chasse de la Royal Air Force, qui manque de pilotes. Après une formation rapide sur Spitfire, il participe à la Bataille d’Angleterre, rejoignant les aviateurs dont Churchill saluera le rôle décisif. Malgré l’intensité des combats, il revient toujours à sa base, combinant habileté et chance. Il est promu au grade de sous‑lieutenant en [6]. Il prend part au raid de Dieppe en , où les combats aériens sont particulièrement violents. Au cours d’un affrontement avec un Messerschmitt Bf 109, il doit plonger en rase‑mottes et évite de justesse le phare du port de Dieppe, endommageant son appareil. Jugeant la traversée de la Manche trop risquée, il se pose dans un champ, détruit ses documents et son avion, puis parvient à échapper aux patrouilles allemandes. Recueilli par des civils, il rejoint Paris par une filière clandestine, mais est arrêté près de la ligne de démarcation et interné en Isère, puis transféré en Italie[9]. En 1943, une intervention humanitaire initiée par la reine Marie‑José d’Italie permet le transfert de prisonniers belges vers l’Espagne et le Portugal. Grâce à un stratagème, Ester rejoint l’Angleterre le et reprend le service au Squadron 349. La BBC diffuse en un message codé destiné à rassurer sa famille, confirmant qu’il est sain et sauf[6]. En , il participe au Débarquement de Normandie et est nommé Flight‑Lieutenant au sein de son unité[6].
Jean Ester revient à La Docherie à Noël 1944, profitant de sa première permission depuis le début du conflit. La Belgique vient d’être libérée, mais les combats se poursuivent encore. Sa famille et ses voisins l’accueillent avec enthousiasme, admirant son uniforme de pilote de la Royal Air Force et ses décorations, dont la Croix de guerre reçue en . Malgré l’admiration qu’il suscite, il demeure d’une grande modestie et évoque surtout les camarades disparus. Il repart en Angleterre début , alors que la bataille des Ardennes ravive la menace allemande[6]. À la fin de la guerre, il fait partie du petit nombre de pilotes ayant survécu à près de cinq années d’opérations. Son attachement à l’aviation reste intact et il envisage une carrière civile. Il poursuit donc sa formation sur quadrimoteurs au sein de l’armée de l’air britannique, effectue des vols longue distance, puis rentre définitivement en Belgique en [7]. Installé à Bruxelles, il se marie et devient pilote de ligne à la Sabena[10].
Sa compétence et son expérience le conduisent rapidement à occuper le poste de commandant de bord. En , la compagnie inaugure la ligne Bruxelles–New York, via Shannon en Irlande et Gander, et le choisit parmi les premiers pilotes chargés de cette liaison transatlantique[11]. Le , lors de son quatrième vol sur cette route, il décolle de Shannon malgré un brouillard persistant, après avoir évalué les conditions météorologiques et consulté son équipage. La traversée de l’Atlantique se déroule sans incident, mais à l’approche de Gander, un phénomène magnétique perturbe les instruments de bord. L’altimètre indique une altitude correcte alors que l’appareil vole en réalité à quelques mètres des arbres[12]. L’avion heurte la cime de la forêt et s’écrase dans un marais[4]’[13]. Dix‑sept passagers survivent, mais Jean Ester, son équipage et plusieurs voyageurs périssent. Les secours mettent plusieurs jours à atteindre le site, et les victimes sont inhumées sur place. L’enquête conclut à l’absence d’erreur humaine : le phénomène arctique ayant faussé les instruments est reconnu comme cause principale de l’accident[14]. L’équipage est blanchi et décoré à titre posthume[15].
Hommages
modifierUne messe a été célébrée en l’église Saint-Pierre de La Docherie en son honneur. Lors du conseil communal qui a suivi le drame, un conseiller communal communiste, voisin et ami d’enfance de Jean Ester, Armand Letellier, a proposé de renommer la rue Royale prolongée en rue Jean Ester, afin de perpétuer sa mémoire[4]. Lors d'une fête locale sur la place Astrid à La Docherie, une plaque commémorative fut imposée sur sa maison par le comité des fêtes quelques temps après, trois avions militaires survolent le quartier, colorant le ciel avec les couleur du drapeau belge[4]. Jean Ester, décrit comme jovial, serviable et déterminé, demeure une figure admirée à La Docherie. Héros de guerre devenu pilote civil, il disparaît aux commandes d’un avion, fidèle à la passion qui avait guidé toute sa vie. Les autorités communales l’honoraient chaque 11 novembre, et son souvenir reste associé à l’idéal, au sens du devoir et à l’histoire locale[15].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 Verjans 2005, p. 142.
- 1 2 3 Van Aelst 1993, p. 121.
- 1 2 Van Aelst 1993, p. 122.
- 1 2 3 4 5 Verjans 2005, p. 144.
- 1 2 Van Aelst 1993, p. 123.
- 1 2 3 4 5 Van Aelst 1993, p. 123-124.
- 1 2 3 Verjans 2005, p. 143.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 124.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 125.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 128.
- ↑ Verjans 2005, p. 143-144.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 128-129.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 129.
- ↑ Van Aelst 1993, p. 129-130.
- 1 2 Van Aelst 1993, p. 130.
Voir aussi
modifierArticle connexe
modifierBibliographie
modifier- Émile Van Aelst, Gens de La Docherie, , 207 p.
- Gwanaëlle Verjans, La vie quotidienne à La Docherie : Un quartier populaire de Wallonie des années 20' à 60', Charleroi/Bruxelles, Couleur livres, , 165 p. (ISBN 2-87003-430-X)