Lise Cristiani
Lise Barbier Cristiani, dite Lisa Christiani dans les pays nordiques, née le [1] à Paris et morte le [2]à Novotcherkassk (Russie), est une musicienne, voyageuse et femme de lettres française, et la première violoncelliste professionnelle[3].
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Pseudonyme |
La sainte Cécile du violoncelle |
| Nationalité |
française |
| Activité |
Violoncelliste, Voyageuse, Femme de lettres |
| Période d'activité |
1844-1853 |
| Père |
Inconnu |
| Mère |
Lisberthe Barbier (d) |
| Fratrie |
Jules Barbier |
| Instrument |
|---|
Biographie
modifierJeunesse
modifierLise Cristiani naît sous le nom d’Agathe Barbier, faubourg Saint-Denis, le 4 décembre 1825[4]. Enfant illégitime, elle est élevée par sa grand-mère, l'actrice Agathe Richard (1785-1875), femme très émancipée qui a eu quatre enfants naturels avant d'épouser en 1818 l'aventurier et peintre Nicolas Alexandre Barbier. Le couple a deux enfants dont le cadet, le futur écrivain et librettiste Jules Barbier a le même âge que Lise qu'il considère comme sa soeur.
Elle étudie le violoncelle avec Bernard Benazet (1781-1846), qui déploie une énergie considérable pour lancer son "élève de prédilection"[5].
Carrière musicale
modifierGrâce à l’influence de son "père"[6], peintre et professeur de dessin des deux plus jeunes fils du roi Louis-Philippe[7], elle commence à se produire à 19 ans dans des salons parisiens et choisit le pseudonyme de Lise Barbier Cristiani. Elle est alors la première femme à jouer du violoncelle en soliste, publiquement et professionnellement. Dans la première moitié du XIXe siècle, les instruments associés aux femmes sont le piano et la harpe. Le violoncelle étant placé entre les jambes, il est considéré comme indécent pour une femme d’en jouer[8].
Le 14 février 1845, Lise Cristiani fait un début spectaculaire à la salle Herz en présence de la famille royale et du gratin de la presse musicale de l'époque[9], suivi par 7 concerts dans la foulée. Ce qui lui permet de développer sa notoriété et d’acheter pour 7 000 francs un stradivarius. Celui-ci est aujourd’hui exposé au musée du Violon de Crémone et estimé à 20 millions d’euros. A l’occasion de ces concerts, Hector Berlioz qualifie son jeu de «suave, plein d’aplomb, de hardiesse et de bonheur»[10].
Directement après ces débuts, elle décide de partir pour une tournée européenne de 14 mois, où elle fait sensation. Elle débute par Vienne, puis se rend à Leipzig, où Felix Mendelssohn lui propose un concert au prestigieux Gewandhaus. La tournée se poursuit à Berlin où elle joue devant le roi de Prusse puis à Copenhague en mars 1846 où le roi la nomme violoncelliste de la Cour[10]. A Stockholm, les musiciens de l'orchestre royal auraient signé (selon la presse) une "pétition" pour qu'elle soit engagée, ce qui aurait fait d'elle la première femme dans un orchestre de cette importance au monde[11].
Lise Cristiani résume ce voyage dans une lettre: « Depuis Kopenhague [sic], je suis remontée en Suède, de là en Norwege [sic]. Vous voyez que j’ai fait d’assez belles courses, un peu sauvages, pas mal dangereuses, fort glorieuses et passablement pauvres. Voilà au juste les impressions qui m’y ont assaillies. Du reste, j’ai vu d’admirables pays, j’ai été reçue très bien et je ne m’en plaindrai jamais, car je prétends qu’un vrai artiste doit quelquefois voyager pour le corps et souvent pour l’esprit. Si cette maxime ne rend pas riche, du moins elle empêche d’être aussi bête. C’est toujours cela de gagné[12]. »
Rentrée à Paris en juillet 1846[2], elle donne un concert pour la famille royale au château de Saint-Cloud en octobre[13]. Mais elle refuse de se produire à nouveau à Paris et repart en novembre 1846 pour Weimar et Berlin avant d'arriver en février 1847 à Saint-Pétersbourg. Elle y joue devant la tsarine Alexandra Féodorovna et se produit à deux reprises au théâtre Bolchoï de Saint-Pétersbourg qu'elle loue à ses frais. En raison de concerts concomitants de Berlioz, ces représentations sont un échec cuisant, qui marque de facto la fin de sa carrière au bout de seulement deux ans. Car elle décide alors d'interrompre sa tournée (qui devait la mener à Moscou et Londres) et de ne plus jouer dans des salles de concerts classiques. La violoncelliste se mue en "voyageuse téméraire"[14] qui va parcourir la Russie pendant les sept dernières années de sa vie. «En Russie la «planète lumineuse et éblouissante qui se déplace dans certains cercles choisis du beau ciel de l’art»[15] sort de son orbite et il est de moins en moins question de musique et de plus en plus de lieux lointains qui attirent l’oiseau migrateur. Au risque d’épuisement, car les distances sont hallucinantes: elle parcourt plus de 36.000 kilomètres (presque le tour du monde complet!), dont vingt mille kilomètres en luge par -40°.»[16] Arrivée en 1849 en Sibérie, elle accompagne l'expédition du général Nikolaï Mouraviov, la première fois qu'un gouverneur général de la Sibérie orientale se rend dans des territoires de l'extrême Est réputés inaccessibles. Ainsi elle donne les premiers concerts connus au Kamtchatka et d'autres lieux, où on n'avait encore jamais vu un musicien occidental. Dans ses lettres de voyage, elle décrit les périlleuses traversées des monts Oural, des fleuves Ienisseï, Léna, Aldan, et Amour, et sa découverte des peuples Kalmouks, Kirghiz, Cosaques, Ostiaks, Bouriates, Kamtchadales et Shagaliens[17].
Au bout de deux ans de voyages dans l'extrême Est, elle revient complètement épuisée à Moscou et écrit en février 1850 sur le chemin du retour: «Cet éternel linceul de neige qui m’environne finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de 3.000 verstes [3.200 km] de plaine d’une seule haleine ; rien, rien que la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber! Des steppes sans limites, où l’on se perd, où l’on s’enterre. Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. Je crains au contraire que ce ne soit l’âme ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre.»[18]
Après une longue halte à Moscou entourée de mystères (elle souffre apparemment de tuberculose depuis son retour de Sibérie), Lise Cristiani repart en 1852 dans le Caucase, où elle rejoint le régiment du prince Bariatinsky sur le front à Grozny. Elle continue jusqu'en en Géorgie, où son concert prévu à Tbilissi en février 1853 doit être reporté de six semaines, puisque elle est annoncée gravement malade. Sur le chemin du retour, elle donne son dernier concert connu à Piatigorsk le 18 juillet, auquel assiste le jeune Léon Tolstoï[5]. Arrivée à Novotcherkassk près de Rostov-sur-le-Don, le choléra l’emporte en 24 heures le 14 octobre[19] 1853. Elle à 27 ans[20].
Postérité
modifierLise Cristiani inspire plusieurs compositeurs. Félix Mendelssohn lui dédie son unique Romance sans paroles pour violoncelle et piano (op. 109)[21], le seul de ses 49 Lieder ohne Worte pour un autre instrument que le piano et le seul manuscrit autographe avec un titre et une dédicace en français[22].Jacques Offenbach, violoncelliste à ses débuts, soutient la jeune virtuose de 19 ans en lui prêtant des pièces manuscrites et en acceptant au moment de leur édition que le nom de l’interprète soit mentionné en couverture. Il lui dédie également une Sérénade[23].
Le bicentenaire de sa naissance suscite un regain d'intérêt académique et musical pour Lise Cristiani. Sa première biographie est publiée en 2025 par Waldemar Kamer et René de Vries[24]. Elle est présentée le 4 décembre 2025 (jour de son bicentenaire) à la mairie du IXe arrondissement (quartier de son enfance) lors d’une soirée[25], où la violoncelliste Marie-Thérèse Grisenti[26] joue l’Andante pour violoncelle solo que Lise Cristiani a écrit pour Felix Mendelssohn et inscrit dans son livre d’or. C’est à ce jour, la seule composition connue d’elle[27].
Ces recherches permettent à la violoncelliste Sol Gabetta de finaliser son projet d’hommage à Lise Cristiani. Elle obtient de pouvoir jouer au musée de Crémone sur le stradivarius Cristiani et enregistre pour Sony un disque pour lequel des partitions ont été reconstituées et rééditées (la moitié des morceaux sont des "premiers enregistrements mondiaux"). Parmi eux des pièces de Batta, Donizetti, Offenbach, Rossini, Schubert et Servais[28]. Sol Gabetta entame une tournée du bicentenaire qui commence en décembre 2025 à Bruxelles et se termine en mars 2026 à Lucerne. D’autres violoncellistes organisent également des concerts à Kassel, Madrid et Blagovetchensk[29].
Le violoncelle de Lise Cristiani demeure plusieurs années en Russie en raison de la guerre de Crimée. Il est finalement ramené à Paris par Edouard Thouvenel, ambassadeur de France à Constantinople[30]. Il rejoint en 2005 le musée du violon de Crémone au sein de la collection Walter Stauffer. Il est au moment de son achat l'instrument de musique le plus cher du monde[5].
Ouvrages
modifier- Waldemar Kamer et René de Vries, Lise Cristiani, Paris, Bleu nuit éditeur, publié avec le soutien du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, 2025.
- «Voyage dans la Sibérie orientale», Le Tour du monde, 1863, I, p. 385-400 [lire sur Wikisource][31].
Documentaires
modifier- Violoncellistes virtuoses et voyageuses intrépides - Sol Gabetta sur les traces de Lise Cristiani, de Simone Jung, ARD + ARTE, 2025 : La violoncelliste argentine Sol Gabetta retrace le parcours de la virtuose française Lise Cristiani, qui fut au XIXe siècle la première femme à s’emparer de l’instrument en tant que professionnelle. Fascinée par cette artiste, dont on fête le bicentenaire, elle lui consacre un CD édité par Sony Classics et une tournée. Lien en v.o.
Références
modifier- ↑ Lise Cristiani affirmait être née le 24 décembre 1827 comme Elise Chrétien – nom et date repris depuis dans les ouvrages de référence. Ils sont questionnés par plusieurs chercheurs depuis 2014. En mars 2025 l’historien Waldemar Kamer a présenté l’acte de naissance qui atteste la date du 4 décembre 1825 dans le documentaire de Simone Jung, Virtuoses et voyageuses intrépides – Sol Gabetta sur les traces de Lise Cristiani, sur ARTE. Lien en v.o.
- 1 2 « Biographie de Lise Cristiani » (consulté le )
- ↑ Thierry Hillériteau, « D’un quartier misérable de Paris à plus grande violoncelliste du XIXe siècle, le fabuleux destin de Lise Cristiani », sur Le Figaro, (consulté le )
- ↑ L’acte de naissance indique : „à deux heures du matin, Delle Elisberth [sic pour Elise-Berthe puis Lisberthe] Barbier, âgée de Vingt un ans [sic au lieu de 20], née à Paris, est accouchée chez ladite sage-femme d’un enfant du sexe féminin, qu’elle nous présente, et auquel elle a donné le prénom Agathe.“ (Waldemar Kamer, Lise Cristiani, Paris, 2025, page 12).
- 1 2 3 Joseph Zemp, « Lise Cristiani, une amazone au violoncelle », sur ResMusica, (consulté le )
- ↑ En réalité son grand-père par alliance qu'elle appelle « papa ».
- ↑ Waldemar Kamer, « Le peintre Nicolas Alexandre Barbier, professeur de dessin et secrétaire particulier du duc d’Aumale », Bulletin des Amis du Musée Condé, n° 88, Chantilly, 2025.
- ↑ "Jouer avec un instrument entre les jambes était mal vu à l’époque pour une femme", RTBF, 2 décembre 2025: https://www.rtbf.be/article/jouer-avec-un-instrument-entre-les-jambes-etait-mal-vu-a-l-epoque-pour-une-femme-sol-gabetta-ressuscite-lise-cristiani-pionniere-oubliee-du-violoncelle-11640952
- ↑ Émission de Jonathan Rémy, « Un jour dans l’histoire : le 14 février 1845 : l’apparition de la première violoncelliste professionnelle Lise Cristiani » RTBF La première le 11 juin 2026 : https://auvio.rtbf.be/media/un-jour-dans-l-histoire-un-jour-dans-l-histoire-3483128
- 1 2 Olivier Bellamy, « La si jolie vie de Lise Cristiani », Revue des deux Mondes, no 9, , p. 144–146 (ISSN 2266-4734, DOI 10.3917/rd2m.2512.0144, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Waldemar Kamer : "Lise Cristiani" (Bleu Nuit Éditeur) », sur France Musique, (consulté le )
- ↑ Lettre de Lise Cristiani à Mlle Philippine Kaskel à Dresde, Paris, , cf. « Avis de recherche ! : Une lettre manuscrite de Lise Cristiani », sur lisecristiani.com (consulté le ).
- ↑ Journal des débats, 15 octobre 1846 : « Au concert donné mardi dernier au palais de Saint-Cloud, Mlle Lise-B. Christiani [sic], violoncelliste de S. M. le Roi de Danemark, a eu l’honneur d’être admise à se faire entendre du Roi, de la Reine et de la famille royale. Là, comme toujours, son pur et gracieux talent lui a mérité les plus augustes suffrages, et LL. MM. ont daigné lui donner à plusieurs reprises des témoignages de leur haute satisfaction dans les termes les plus flatteurs pour la jeune artiste », cité dans Waldemar Kamer, Lise Cristiani, op. cit., p. 75-76.
- ↑ Franck Ferrand, « Grand Dossier de l'histoire : Lise Cristiani », sur Radio Classique, .
- ↑ Le journal danois Fædrelandet le 20 mars 1846.
- ↑ Waldemar Kamer, Lise Cristiani, op. cit., p. 85.
- ↑ Françoise Lapeyre, Le roman des voyageuses françaises : (1800-1900), Paris, Payot, , 264 p. (ISBN 978-2-228-90174-1)
- ↑ Lettre de Lise Cristiani de février 1850, citée dans Waldemar Kamer et René de Vries, Lise Cristiani, op. cit., p.131.
- ↑ Le 14 octobre selon le calendrier géorgien, le 2 octobre selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie.
- ↑ « BIOGRAPHIE », sur Lise Cristiani (consulté le )
- ↑ « Romance sans paroles op. 109 | HN1294 | HN 1294 », sur Henle (consulté le )
- ↑ « DOCUMENTATION », sur Lise Cristiani (consulté le )
- ↑ Waldemar Kamer, „Lise Cristiani, une icône oubliée du violoncelle romantique“,Booklet du CD Lise Cristiani-Sol Gabetta, Sony, 2025, p. 27.
- ↑ « Cristiani », sur bne.fr (consulté le )
- ↑ « Bicentenaire de la violoncelliste Lise Cristiani », sur mairie09.paris.fr (consulté le )
- ↑ Depuis 2016 Marie-Thérèse Grisenti retrace le périple de Lise Cristiani, à travers ses lettres de voyage et des musiques qu'elle jouait ou aurait pu jouer devant les peuplades de Sibérie, dans le concert narratif "Sur les pas de Lise".
- ↑ L’Andante trouvé en 2024 dans une bibliothèque d’Oxford, est publié en 2026 dans Sur les traces de Lise Cristiani, documents réunis et présentés par Waldemar Kamer avec un avant-propos de Sol Gabetta, édité avec le soutien du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française.
- ↑ Valérie De Rath, « L’hommage de Sol Gabetta à Lise Cristiani, la première violoncelliste professionnelle au XIXe siècle - RTBF Actus », sur RTBF (consulté le )
- ↑ « ACTUALITES », sur Lise Cristiani (consulté le )
- ↑ Cf. Chapitre «Le Cristiani: les périples du ‘seigneur Stradivarius, mon noble époux’» dans Waldemar Kamer et René de Vries, Lise Cristiani, op. cit., p. 151-162.
- ↑ « LIVRES », sur Lise Cristiani (consulté le )
Liens externes
modifier- Lisecristiani.com, Les amis de Lise Cristiani / The friends of Lise Cristiani, 2025 (fr, de, en, ru)
- Dossier spécial Lise Cristiani sur Res Musica (Paris, 6 articles en juin 2026) [2]
- Dossier spécial Lise Cristiani dans le journal en français de de l’Université de Blagovechtchensk en Sibérie : 3 articles en juin 2026 [3] et 1 article en 2025 [4].
- Pages Lise CRISTIANI dans Bru Zane Mediabase 2026 [5]
- Ressources relatives à la musique :