Malam Yaro
Malam Yaro (parfois orthographié Malan Yaro, Mallem Yaro ou Mallam Yaroh), né en 1859 et mort en 1921, est un négociant, un lettré musulman et un acteur de la vie politique du sultanat du Damagaram, aujourd'hui dans la région de Zinder, au Niger. Il s’illustre par l’ampleur de son réseau commercial dont les ramifications vont jusqu’en Europe, mais aussi par son rôle dans la politique régionale, à la fois confident des sultans et interlocuteur privilégié des autorités coloniales françaises entre 1898 et 1906.
Biographie
modifierOrigine familiale et jeunesse
modifierLe père de Malam Yaro est un important savant musulman du nom d’Abdullah Dala, originaire du Kouloumfardou, aujourd'hui dans la région de Diffa au Niger. Après s’être installé dans le Damagaram comme marchand, il est sollicité par le sultan Souleymane pour s’installer à Zinder afin d'exercer comme lettré musulman[1]. Il y poursuit dans le même temps ses affaires commerciales qui sont alors très modestes.
L’origine sociale de sa mère, Karu, n’est pas certaine : d’après ses descendants, il s’agirait d’une noble touarègue, mais dans le récit des autres commerçants de Zinder, elle est désignée comme une servante de cette femme noble[2]. Si Abdullah a cinq autre fils, ils n’ont ensemble qu’un seul enfant : Malam Yaro[3]. Cette appellation joint en fait deux surnoms communs dans le monde haoussa : malam (savant, lettré) et yaro (garçon), surnom que lui aurait donné sa mère[1].
Dans sa jeunesse, Malam Yaro est envoyé étudier auprès de savants musulmans dans le sultanat de l'Aïr à Agadez, où il est accueilli par une famille touarègue du clan Kel-Ewey. Il revient ensuite à Zinder, et reprend les affaires de son père à la mort de ce dernier[1].
Constitution d'un réseau commercial transcontinental
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L’activité commerciale de Malam Yaro repose au départ sur l’échange du sel produit dans les salines de la région de Zinder contre des noix de cola, en particulier sur les marchés de Kano[3]. Installé dans sa demeure du quartier de Zongon-Toudou où ses clients lui rendent visite, la prospérité de ses affaires lui permet peu à peu d’étendre son réseau[1],[4]. Dans un contexte où le commerce transsaharien est florissant, il se retrouve à la tête d’un réseau qui mobilise une grande partie des paysans et artisans de la région, à qui il fournit la matière première et dont il reçoit les produits finis. Il se distingue notamment dans le commerce des plumes d’autruche qu’il coordonne de Zinder à Londres, mais aussi de peaux tannées et de bandes de coton[2]. D’après les traditions orales familiales, il semble même posséder à un moment le monopole du commerce des armes à feu dans le Damagaram au nom des sultans de Zinder, grâce à une association avec le Kel Tafidet[5].
Pour mener à bien ses affaires, il développe un réseau d’agences, à Zinder mais aussi à Tripoli et à Kano, à la tête desquelles il place des personnes de confiance, notamment son frère cadet Malan Abdou à Tripoli. Par ailleurs, sa maîtrise des langues – arabe, hawsa, kanouri et tamachek – facilite ses contacts avec l’ensemble de son réseau transsaharien[1]. On lui attribue également d’avoir participé à la diffusion dans le Damagaram des bouthirs, c'est-à-dire les thalers de Marie Thérèse, comme monnaie, qui progressivement vont remplacer les cauris[1]. Il aurait en effet alimenté le marché de la région grâce à 20 000 bouthirs récupérés par des mercenaires à son service lors de l’attaque d’une caravane sur la route de Kano.
À l’aube du XXe siècle, Malam Yaro est considéré comme l'homme plus riche de Zinder[3]. Il constitue une exception dans la région, les commerçants autochtones étant le plus souvent cantonnés au commerce local et le commerce transrégionnal étant monopolisé par les négociants arabes[1].
Rôle dans la politique régionale
modifierEntre 1898 et 1906, Malam Yaro se fait une place de choix dans la gestion des affaires politiques du sultanat du Damagaram, tant auprès des sultans que des autorités coloniales françaises qui occupent bientôt la région.

En avril 1898, la mission du capitaine Cazemajou, dont l’objectif est d’affirmer les intérêts français sur les pays entre le fleuve Niger et le lac Tchad, arrive à Zinder et entre rapidement en contact avec Malam Yaro, qui se charge de l’approvisionnement de la colonne en chameaux et en blé[6]. Alors que le capitaine Cazemajou et ses hommes sont installés à Zinder depuis plusieurs semaines, des tensions avec le sultan émergent, ce dernier pensant que la troupe veut faire alliance avec son ennemi Rabah. Sur conseil des personnalités éminentes de la ville, il fait assassiner le militaire français et son interprète le 5 mai 1898[7]. La position de Malam Yaro sur cet assassinat fait débat. Pour le lettré musulman al-Hajj Musa qui réside à ce moment à Zinder, il ne se serait pas prononcé pour l'assassinat lors du conseil convoqué par le sultan, tandis que son fils déclare qu'il s'y serait opposé et aurait défendu les soldats français, Cazemajou et son interprète et leurs hommes[7]. Après la mort de Cazemajou, les tirailleurs qui composaient sa troupe refusent de rendre les armes et s'opposent au sultan du Damagaram. Malam Yaro est chargé par ce dernier de mener la négociation, qui conduit in fine à la fin du conflit au retrait des tirailleurs le 14 mai 1898[8].
La mission « Afrique centrale » du lieutenant Joalland
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Un an plus tard, le 31 juillet 1899, le lieutenant Joalland à la tête des troupes venues pour venger la mort de Cazemajou entre dans la ville de Zinder après avoir vaincu l’armée du sultan du Damagaram Amadou Kuran Daga à Tirmini. Il trouve la ville déserte, les habitants, dont Malam Yaro, ayant fui à l’annonce de l’arrivée des troupes françaises[1]. Le négociant a cependant laissé dans sa demeure de Zongon-Toudou un de ses représentants, Moustaphan, qui devient le premier interlocuteur des militaires français, qui lui promettent de préserver les marchandises du négociant s'il les aide à le faire revenir[6]. À leur demande, Malam Yaro revient rapidement en ville et joue la carte d'un rapprochement tactique avec les militaires français. Il met sa propriété à leur disposition, et leur donne chameaux, chevaux et noix de kola que ceux-ci lui réclament[6].
L’appui de Malam Yaro à la mission n’est pas seulement économique : il joue également un rôle clé dans la nomination du nouveau sultan, après que les troupes du lieutenant Pallier ont tué le sultan Amabdou Kuran Daga. Les militaires français proposent à Malam Yaro le titre de sultan qu’il refuse et propose le nom du plus jeune frère de l’ancien sultan, Amadou dan Basa, puis aide les militaires français à le mettre sur le trône[6]. Ce nouveau sultan est loin de faire l’unanimité, et Malam Yaro reste l’interlocuteur privilégié des militaires français[2].
La mission saharienne
modifierPour la mission saharienne du commandant Lamy, qui arrive à Zinder le 2 novembre 1899, Malam Yaro constitue encore une fois un interlocuteur privilégié. Il leur sert d’intermédiaire et d'interprète auprès du sultan, mais conseille aussi les troupes françaises face à la demande d’assistance des Kel-Ewey. Ceux-ci sont en effet menacés par Moussa, chef des Imouzzourag, qui razzie leurs caravanes. Puisque ces attaques fragilisent son commerce transsaharien, Malam Yaro convainc l'armée française d’aider les Kel-Ewey, quand bien même ceux-ci tardent à payer le tribut en chameaux qui leur est demandé. Après plusieurs mois de tensions, Moussa de Tanamari est finalement tué par un détachement parti de Zinder le 19 juillet 1900[1].
Même s’il est considéré par les Français comme leur appui le plus solide, le soutien de Malam Yaro n’est pas sans limite, et il conserve sa propre marge d’action et de décision. D’après son fils Malam Ali, il refuse par exemple de participer à une commission d’identification de la juridiction des différents villages du Damagaram, destinée à aider les autorités coloniales à la collecte des taxes[9]. Il entretient dans le même temps des relations privilégiées avec les sultans du Damagaram. Les sultans attribuent à Malam Yaro des parts de leurs butins de guerre, et il répond en échange à leurs besoins de vêtement de luxe et d’argent[1]. Mais ce lien est également diplomatique : il est un confident privilégié des sultans, et particulièrement d’Amadou dan Bassa à qui il donne la main de sa fille Fatima[9]. Cette position de négociateur entre le sultan et des officiers français lui permet de jouer un rôle de premier plan pendant le règne d’Amadou dan Bassa[9]. Cependant, sa proximité avec les autorités coloniales lui est parfois reprochée par l’entourage du sultan, qui l’accuse de s’être emparé de sa propre initiative de concessions appartenant à des personnalités du Birni, et de n’avoir renoncé à s’emparer de la demeure du sultan qu’en échange d’un million de cauris[1].
Affaiblissement politique et commercial
modifierLe « complot » de 1906 et la dégradation de ses relations avec les autorités coloniales
modifierEn mars 1906, une rumeur parcourt le camp des tirailleurs de Zinder, selon laquelle le sultan Amadou dan Basa fomenterait un complot contre les autorités françaises. Sont mis en cause le sultan, ainsi que huit autres notables de la ville, dont Malam Yaro, pourtant principal allié des autorités coloniales[10],[11]. Malgré l'absence de preuve le concernant, il est arrêté le 30 mars 1906, et condamné à deux ans d’internement le 22 juin 1907, alors qu’il est déjà en détention depuis plus d’un an. Sur la route de son exil, Malam Yaro écrit une lettre dans laquelle il défend son innocence et explique que le complot est en réalité un coup monté dont les ressorts lui ont été raconté par un codétenu[10]. Un opposant au sultan, Makada Ali, serait allé voir une série d’individus qui avaient eu à subir sa violence ou celle de sa famille et les aurait chargés de dire partout que le sultan voulait tuer le capitaine. Le lieutenant Ethievan qui reçoit la lettre conclut toutefois que Malam Yaro a tout inventé. Il ne transmet donc pas le récit à ses supérieurs, et Malam Yaro reste incarcéré[10].
Il n’est pas libéré le 30 mars 1908 comme le fixait sa condamnation, et est toujours incarcéré en octobre, ce qui conduit sa famille à faire une requête auprès du commandant du cercle de Zinder, qui est appuyée par différents membres des troupes coloniales françaises, jusqu’à ce que le gouverneur général de l’AOF ordonne son renvoi à Zinder, où il rentre finalement le 25 décembre 1909[1].
Dernières années et mort
modifierDe retour à Zinder, Malam Yaro reprend la direction de ses affaires, mais celles-ci déclinent avec les transformations du commerce transsaharien : la construction du chemin de fer Lagos-Kano rend les marchandises ayant traversé le désert à dos de chameaux définitivement plus chères que celles venues par le train[12]. Une famine en 1914 amenuise encore ses richesses. Sans fortune, il subsiste en rédigeant des amulettes, jusqu’à sa mort en 1921 qui passe relativement inaperçue[1].
Archives et postérité
modifierSi la documentation issue des pratiques commerciales de Malam Yaro n’a pas été retrouvée, d’autres documents écrits permettent de retracer l’histoire du négociant, notamment sa correspondance avec les militaires français conservée dans les archives privées du commandant Gaden aux Archives nationales d'outre-mer. Au-delà de ces documents, la trajectoire de Malam Yaro nous est connue par des entretiens oraux appartenant au patrimoine sonore du Niger par l'historien Stephen Baier, réalisés avec d’autres commerçants de la ville ou avec ses descendants, en particulier son fils Malam Ali Yaro[13],[12].
Il a notamment été représenté dans le film sur le complot de 1906 Si les cavaliers de Mahamane Bakabe, sur un scénario adapté de la pièce d'André Salifou, sorti en 1982, dans lequel il est incarné par l'acteur Elhadji Dodo[14].
Bibliographie
modifierSources contemporaines de Malam Yaro
modifier- Fernand Foureau, D’Alger au Congo par le Tchad, Paris, Masson et Cie, , 832 p. (lire en ligne)
- Capitaine Gaden, Notice sur la résidence de Zinder, Paris, H. Charles-Lavauzelle, , 119 p.
- Général Reibell, L'épopée saharienne. Carnet de route de la mission saharienne Foureau-Lamy (1898-1900), Paris, Plon, , 486 p. (lire en ligne)
Historiographie
modifier- (en) Stephen Baier, An economic history of Central Niger, Oxford, Clarendon Press, coll. « Oxford studies in African Affairs », , 325 p. (ISBN 978-0-19-822717-5)
- (en) Roberta Ann Dubar, Damagram (Zinder, Niger), 1812-1906: The history of a central sudanic kingdom, Los Angeles, University of California, , 277 p.
- Camille Lefebvre, Des pays au crépuscule, Paris, Pluriel, , 337 p. (ISBN 978-2-8185-0700-1)
- André Salifou, « Malan Yaroh, un grand négociant du Soudan central à la fin du XIXe siècle », Journal des Africanistes, vol. 42, no 1, , p. 7-17. (DOI 10.3406/jafr.1972.1696)
- André Salifou, Le Damagaram ou Sultanat de Zinder au XIXe siècle, Niamey, Centre nigérien de recherches en sciences humaines, , 320 p.
Articles connexes
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 André Salifou, « Malan Yaroh, un grand négociant du Soudan central à la fin du XIXe siècle. », Journal de la Société des Africanistes, vol. 42, no 1, , p. 7-27. (ISSN 0037-9166, DOI 10.3406/jafr.1972.1696, lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 Camille Lefebvre, Des pays au crépuscule, Paris, Pluriel, , 337 p. (ISBN 978-2-8185-0700-1), p. 132-139.
- 1 2 3 (en) Roberta Ann Dunbar, Damagram (Zinder, Niger), 1812-1906: The history of a central sudanic kingdom, Los Angeles, University of California, , p. 201-203.
- ↑ André Salifou, Le Damagaram ou Sultanat de Zinder au XIXe siècle, Niamey, Centre nigérien de recherches en sciences humaines, , p. 260-261.
- ↑ Roberta Ann Dunbar, Damagram (Zinder, Niger), 1812-1906: The history of a central sudanic kingdom, Los Angeles, University of California, , p. 172.
- 1 2 3 4 (en) Roberta Ann Dunbar, Damagram (Zinder, Niger), 1812-1906: The history of a central sudanic kingdom., Los Angeles, University of California, , p. 82-87.
- 1 2 Camille Lefebvre, Des pays au crépuscule, Paris, Pluriel, (ISBN 978-2-8185-0700-1), p. 63-71.
- ↑ André Salifou, Le Damagaram ou Sultanat de Zinder au XIXe siècle, Niamey, Centre nigérien de recherches en sciences humaines, , p. 103-109.
- 1 2 3 (en) Robert Ann Dunbar, Damagram (Zinder, Niger), 1812-1906: The history of a central sudanic kingdom, Los Angeles, University of California, , p. 105-108.
- 1 2 3 Camille Lefebvre, Des pays au crépuscule, Paris, Pluriel, (ISBN 978-2-8185-0700-1), p. 255-265.
- ↑ Camille Lefebvre, « Zinder 1906: Histoires d'un complot. Penser le moment de l'occupation coloniale », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 72, no 4, , p. 945-981 (lire en ligne
) - 1 2 (en) Stephen Baier, An Economic history of Central Niger, Oxford, Clarendon press, coll. « Oxford studies in African affairs », , 325 p. (ISBN 978-0-19-822717-5)
- ↑ (en) Stephen Baier, « Niger, Hausa, 1972-1973 » (consulté le )
- ↑ « Si les cavaliers, Mahamane Bakabe, 1982 », sur Imdb (consulté le )