Manifestation contre le général Ridgway
La manifestation contre le général américain Matthew Ridgway, organisée à Paris le 28 mai 1952, s’inscrit dans le contexte de la guerre froide, alors que la guerre de Corée et la guerre d'Indochine sont en cours. Elle est organisée principalement par le Parti communiste français (PCF) et des organisations qui lui sont proches, dans le cadre d’une campagne contre la venue en France de Matthew Ridgway, commandant du corps expéditionnaire en Corée, et récemment nommé commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe. Les organisations communistes accusent à cette période les forces américaines d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, accusation relayée par les pays du bloc soviétique, mais largement contestée par les historiens contemporains.
| Date | 28 mai 1952 |
|---|---|
| Localisation | Paris, Marseille et d'autres villes (en tout une trentaine sur 24 départements) |
| Organisateurs | Parti communiste français et mouvements affiliés (Conseil mondial de la paix) |
|---|---|
| Revendications | Opposition à la venue en France du général Matthew Ridgway, nouveau commandat suprême de l'OTAN ; plus largement, critique de la politique atlantiste du gouvernement français |
| Nombre de participants | 5 000 à Paris et 2 000 à Marseille selon les autorités. |
| Types de manifestations | Cortèges |
| Morts | 3 |
|---|---|
| Blessés |
Manifestants : nombreux blessés |
| Arrestations | 730 |
Malgré les restrictions préfectorales, prononcées après une première série de manifestations le 23 mai, plusieurs rassemblements et défilés sont organisés à Paris et dans le reste de la France. Des affrontements éclatent entre manifestants et forces de l’ordre, entraînant de nombreuses arrestations ainsi que plusieurs blessés. Un manifestant meurt dans le contexte des violences survenues lors des manifestations ; deux autres décèdent des suites de leurs blessures. L’arrestation de Jacques Duclos, dirigeant majeur du PCF, le soir du 28 mai après la manifestation, devient l’un des épisodes les plus médiatisés de cette séquence politique, le gouvernement tentant de faire croire à un « complot communiste ».
À la suite de ces événements, les autorités françaises engagent une série de poursuites judiciaires contre des responsables communistes, syndicaux et militants accusés d’activités portant atteinte à la sûreté de l’État ou de propagande antimilitariste. Ces poursuites ont pour but de rendre inopérantes les organisations communistes, ou à tout le moins d'empêcher leurs membres de continuer à faire partie des corps de l'État ou des entreprises publiques. Si les poursuites sont rapidement abandonnées, discréditant du point de vue juridique la politique gouvernementale anticommuniste, l'épuration administrative, permise par les documents trouvés lors des perquisitions, a bien lieu et affaiblit les réseaux cégétistes et communistes au sein de l'appareil d'État.
Examinant plus les conséquences de ladite manifestation que son objectif premier ou son déroulement, les historiens considèrent ces événements comme un épisode important des tensions politiques de la IVe République durant la guerre froide. Ils soulignent à la fois l’ampleur de la mobilisation communiste contre la politique atlantiste de la France, et l’importance de la réponse policière et judiciaire des autorités françaises.
Contexte
modifier
Politique intérieure française
modifierInstabilité gouvernementale
modifierL'activisme communiste, très virulent en France contre la guerre d'Indochine au premier semestre 1950, connait un essoufflement depuis 1951, à la suite des mesures antisubversives prises par les responsables français en 1950 à destination de l’opinion[1]. Dès le , René Pleven, président du Conseil, réunit les principaux responsables afin d’étudier comment réprimer l’action des communistes étrangers contre la sécurité du pays[1], et désigne le député Jean-Paul David pour créer le mouvement Paix et Liberté[1], en lien avec un « comité secret », abondé par des fonds secrets, coordonnant les principaux ministères et services gouvernementaux et alimentant plusieurs journalistes soucieux d’arrondir leurs fins de mois[1]. Dans un télégramme du , le ministère de la Défense mentionne des arrestations de distributeurs de tracts et la condamnation du journal La Voix de l'Est pour démoralisation de l'armée[2].
Aux législatives de 1951, les communistes et gaullistes, dans l'opposition, totalisent à eux deux presque la moitié des voix. En , le climat est proche d'un maccarthysme dans les médias et la Justice[1], mais sans la virulence et l’extrémisme qui caractérisent le sénateur du Wisconsin. Une note officielle demande de supprimer Quand un soldat d’Yves Montand des programmes officiels de la radio[1]. Le même mois, le secrétaire d’État à la Guerre Pierre de Chevigné déplore que « dans les cas de jugement par les tribunaux civils, nous sommes désarmés, étant donné l’indépendance des magistrats vis-à-vis du gouvernement »[1]. Le gouvernement Pleven tombe le , censuré par les 118 députés gaullistes[3]. Ceux-ci font également tomber aussi le le gouvernement de son successeur Edgar Faure[3], mais n'obtiennent pas l'élection à la présidence du Conseil de Paul Reynaud, la SFIO préférant faire élire le Antoine Pinay[3].
Contestation de la guerre d'Indochine
modifierLa guerre d'Indochine génère plus généralement des tensions de rue, avec « des hommes de sac et de corde, commandés par des mercenaires » et recrutés chez les parachutistes, qui « provoquaient les grévistes, les manifestations populaires et attaquaient les permanences communistes »[4]. Une manifestation prévue le par la CGT pour commémorer celle du 12 février 1934 contre la montée du fascisme, est interdite ; elle est suivie d'une grève, qui est un premier échec[5] : les abords de l'usine sont le théâtre d'affrontements entre les ouvriers et les forces de police, des barricades sont érigées[6].
Le à 18 h à Melun, l'ouvrier français Alfred Gadois est mortellement blessé par un camion américain, qui pour éviter la foule se trouvant sur le côté droit de la rue, a doublé celle-ci sur la gauche. Le PCF, comme la CGT, reprend la version des manifestants, les charges (réelles) des CRS et le camion dans la foule étant présentés comme des actes simultanés et volontaires[7] ; la version officielle est que la mort de Gaudois est un accident[8]. Le chauffeur du camion bénéficie ensuite d’un non-lieu[9].
En avril, Chevigné demande aux généraux commandant les régions militaires de se mettre en relation avec les procureurs en vue de procédures pour atteinte à la sûreté de l'État[2]. En mai, les pièces Drame à Toulon et Le colonel Foster plaidera coupable sont victimes d'intimidations par des « gros bras » à Paris, Belfort, et La Ricamarie[10] ; à Lyon, le concert d'Yves Montand est perturbé lorsqu'il entonne Quand un soldat, chanson interdite de diffusion à la radio d'État à partir de 1955[11]. Dans le quotidien L'Aurore, rappelant que dans cette Corée « mise à feu et à sang par l'agression communiste, des Américains et des Français tombaient chaque jour », Robert Lazurick en appelle à l'intervention des autorités françaises pour bloquer les représentations des pièces[12].
Démarrage du plan Cloven en
modifierLe Plan Cloven (puis Midiron) de subversion anticommuniste, approuvé le par les autorités américaines, démarre en [13]. L'un de ses piliers en France est le préfet de Paris nommé en , Jean Baylot, assisté par Maurice Papon, nommé ensuite secrétaire général ; Baylot réintègre immédiatement les officiers de police écartés immédiatement après la guerre, spécialistes de l'anticommunisme[14].
Tensions à la tête du PCF en
modifierLe numéro un du parti communiste français, Maurice Thorez, est soigné depuis le en URSS, sur les bords de la mer Noire, où il reçoit à plusieurs reprises la visite inopinée du chef de l'État soviétique Staline[15]. Il reçoit également celle de François Billoux, numéro 4 du PCF et patron du mensuel Cahiers du communisme. Celui-ci rentre en France le , avec un texte qu'il propose à son adjoint Roger Pannequin de tester auprès d'un auditoire de militants PCF du Nord[16], avant de les présenter deux jours après au bureau politique[16]. Billoux en fait ensuite l'éditorial des Cahiers du communisme de mai, exprimant la volonté de Thorez d'une nouvelle interprétation de la coexistence pacifique entre bourgeoisie et prolétariat, estimant qu'il n'est plus possible de diviser la première par le neutralisme[16]. Les communistes sont invités à mener l'offensive contre la bourgeoisie, afin de hâter l'heure du « renversement » du gouvernement[17].
Le , le quotidien communiste L'Humanité complète ce virage en révélant une nouvelle version de la note soviétique du , dans laquelle Staline proposait une réunification de l’Allemagne, qui deviendrait indépendante des deux blocs, avec élections libres sous condition d'interdiction des organisations hostiles à la démocratie et à la paix en Allemagne[18]. L'actualisation, datée du [19], précise que Moscou ne s’oppose plus à sa remilitarisation ; cela crée la surprise dans les rangs communistes, car Moscou a depuis 1951 poussé tous les partis communistes d'Europe occidentale à s'y opposer[20].
Cette nouvelle incite à souligner encore plus le virage stratégique affirmé par l'éditorial des Cahiers du communisme de mai, qui est « interprété par tous les militants comme une invitation à multiplier et à durcir » les actions contre les guerres d'Indochine et de Corée ; la presse non-communiste lui donne une « publicité inhabituelle »[19]. Via l'article de Billoux, inspiré par Thorez, le parti s'efforce de maintenir ses militants sous pression pour hâter l'heure du renversement du gouvernement. Par la suite, tracts et papillons, d'une origine contestée, concourent à échauffer les esprits[17] ; la base militante comprend souvent le message « cette fois, vous pouvez y aller »[17]. Les archives du Quai d’Orsay montrent que les notes soviétiques de 1952 ont « profondément secoué la politique allemande de la France », afin de ralentir la ratification de la CED[21].
Guerre en Asie
modifierLa France n'est pas directement impliquée dans la guerre de Corée, démarrée à l'été 1950, mais certaines de ses troupes ont été mises à disposition du corps expéditionnaire de l'ONU qui y est engagé. La guerre en Indochine française dure de son côté depuis déjà plusieurs années ; l'effort des USA en faveur de la France correspond en 1952 à un tiers du coût des opérations militaires, avec près de 150 cargos américains livrant du matériel. Les Français se retrouvent en difficulté à la sortie de l'hiver 1951-1952, et leur repli « met fin à toute possibilité d'offensive générale contre le Việt Minh »[3].
En Corée, en mars 1951, la contre-offensive réussie du général américain Matthew Ridgway repousse les Sino-Coréens au nord du 38e parallèle ; en avril, Ridgway remplace Douglas MacArthur, suspendu, à la tête du corps expéditionnaire. À partir de , la Corée du Nord et la Chine accusent les États-Unis de recourir aux armes bactériologiques, ce qui est contesté par ces derniers[17]. On attribue alors à Rigdway le surnom de « Ridgway la peste » ou « le général microbien », mais celui-ci quitte bientôt le théâtre asiatique : il vient d'être promu au poste de commandant suprême de l'OTAN, succédant à Dwight Eisenhower, alors en campagne pour devenir président des États-Unis.
Une « violente campagne contre Ridgway » commence alors le dans L'Humanité[19] ; une première manifestation est prévue le .
Manifestations du 23 mai
modifierLa campagne de protestation contre la venue du général Ridgway se répartit sur plusieurs jours, selon les villes, avec des rassemblements peu fournis le puis le à Tours, Marseille, Angoulême, Béziers, Toulouse. Des regroupements secondaires permettent d'élaborer des moyens de contourner une interdiction[19].
Le voit aussi des rassemblements spécifiques du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, dont le leader Messali Hadj a été assigné à résidence début 1952[22]) dans quelques villes. Cette journée de mobilisation du MTLD voit 279 interpellations, dont 42 suivies de maintiens en état d’arrestation et d’inculpations.
- À Montbéliard (Doubs), dès le matin, les travailleurs algériens de Peugeot débrayent, et plusieurs centaines de personnes manifestent en ville ensuite aux cris de « Libérez Messali Hadj ! », Le décès de Mohamed Bouguerra, 33 ans, raconté dans la presse locale, se produit lors de la fuite de manifestants qui suit la dispersion par la force et paniquent lorsqu'ils se retrouvent nez-à-nez avec une camionnette de police[22].
- Au Havre, Hocine Bellache, 39 ans, est l'un des sept blessés graves ; dans la nuit, après la manifestation, il décède des suites de coups de crosse[22].
- A Charleville-Mézières, 800 Algériens arrivent en train de Givet à 14 h et découvrent une manifestation interdite, se dispersent puis se rassemblent à nouveau. Les CRS tentent de les encercler ; 300 d'entre eux seront arrêtés puis brutalisés. Les autres fuient vers la Meuse, où deux sont poussés à coups de crosse par les CRS. Le corps de Mohand Bachir Essaadi, 26 ans ouvrier aux carrières « La pierre bleue », est retrouvé deux jours après, selon le récit du des journaux communistes L'Humanité et de L'Algérien en France[22].
Au lendemain du , la justice inculpe 36 manifestants d'infraction au décret-loi du , qui interdit tous les rassemblements dont les organisateurs n'ont pas demandé l'autorisation à la préfecture de police[23] ; quatre autres ont été écroués et inculpés de violence et rébellion à agents[23]. Ce , « la violence extrême s'exerce en province. Il y a eu des morts à Charleville , au Havre et à Montbéliard », comme le rapporte le quotidien Libération[22].
Arrestation d'André Stil
modifierAndré Stil, rédacteur-en-chef de L'Humanité, rédige le un éditorial appelant à manifester le lui vaut une arrestation. Il est arrêté le jour même[19], à son domicile de Livry-Gargan, par trois commissaires de police judiciaire, qu'accompagnent de nombreux inspecteurs[23]. Il est inculpé d'infraction à la loi qui interdit « d'inciter, de provoquer des rassemblements publics armés ou non ». Le gouvernement « a arrêté André Stil... la riposte doit être puissante et rapide », réagit le PCF, dans une nouvelle déclaration, qui appelle à « examiner les formes de l'action à entreprendre dans l'unité la plus large avec les travailleurs socialistes et catholiques, avec tous les démocrates, par des pétitions, des prises de parole, des délégations, des débrayages »[23].
Un communiqué du syndicat des journalistes CGT affirme que l'arrestation de Stil est contraire à la légalité, car la loi du ne prévoit pas la détention préventive, en ajoutant qu'elle n'avait par ailleurs jamais été invoquée pour un éditorial d'un journal d'opinion[23]. Le parquet décide de poursuivre Stil pour provocation à la violence[24]. Un groupe de journalistes indépendants fédérant Claude Bourdet, Georges Montaron, directeur de Témoignage chrétien, Jean Fablani, rédacteur en chef de Combat, Marcel Gimont[note 1], Gilles Martinet, rédacteur en chef de L'Observateur, Roger Stéphane, et Louis Dalmas, réclame sa mise en liberté au procureur général[24]. Les numéros de L'Humanité[note 2] et Libération[note 3] sont saisis dans la nuit du 26 au , veille de la manifestation[25], puis tous les jours pendant dix jours de suite.
André Stil écrit deux lettres à l'administration pénitentiaire, sans réponses. Dans la première, il signale que des gardiens s'obstinent à interrompre leur sommeil sous prétexte de « surveillance » en allumant de l'extérieur la lumière de leur cellule. Dans la seconde, il réclame l'installation d'un loquet et déplore « le fait que l'on peut entrer dans nos cellules sans nous demander notre avis, à toute heure du jour et de la nuit »[26].
François Mauriac écrit dans Le Figaro[27] :
« La plupart des gens de gauche se montreront très peu sensibles au ridicule de ce stalinien qui raffine sur la légalité républicaine, de ce révolutionnaire qui jure ses grands dieux qu'il est le citoyen le plus paisible, le plus inoffensif. »
Dans une brochure qu'il préface, Louis Aragon publie, lui, une lettre d'André Stil à François Mauriac, journaliste au Figaro, écrite de sa prison pour lui reprocher le début de son article, où Mauriac « charge le plus possible les communistes emprisonnés », effectuant selon lui[28] « avec sa plume ce que faisaient les belles dames de Versailles quand elles crevaient de la pointe de leurs ombrelles les yeux des communards assassinés », en concluant « cracher sur des enchaînés ! Quel polémiste, n'est-ce pas, que le vautour ! » Estimant que le maintien d’André Stil en prison est une insulte à la République, Aragon, fondateur et rédacteur en chef du journal communiste Ce soir, dénonce dans sa préface son confrère Robinet du Figaro, pour avoir demandé l'arrestation de Jacques Duclos le au matin comme celle de Stil quelques jours plus tôt, inculpé à titre préventif, puis réinculpé cinq jours après son arrestation, en raison de faits s’étant produits quatre jours après celle-ci lors de la manifestation du [28].
André Stil est libéré le 20 juillet[29].
Manifestations du
modifierOrganisation
modifierLe , jour de l'arrestation d'André Stil, le PCF lance « un appel à tous ses militants de la région parisienne » à manifester publiquement le jour même, dans « la plupart des centres ouvriers de la banlieue » et 9 des 20 arrondissements parisiens, contre la venue trois jours plus tard, « le 27 mai, du général Ridgway »[30] ; cet appel n'est pas accompagné d'une demande d'autorisation. Selon Jean-Claude Lahaxe, la manifestation prévue a pour but de perturber la signature le 26 mai des accords de Bonn, devant permettre à la République fédérale Allemande de contribuer à nouveau à la défense de l'Ouest, au sein de la future Communauté européenne de défense[31]. Le soir même, la police fait 279 interpellations, principalement en banlieue[31].
C'est le bureau parisien du conseil mondial de la paix, d'obédience communiste, qui le lendemain (25 mai) appelle à venir manifester le [31], sans demander non plus d'autorisation. Le , le préfet de police de Paris Jean Baylot interdit de toute façon les rassemblements sur la voie publique[réf. nécessaire]. Informé par les renseignements généraux (RG) de l'état d'esprit des militants, le gouvernement Pinay fait miroiter la libération de Stil pour mettre fin aux manifestations. La presse gouvernementale écrit le que la « libération d’André Stil dépendrait du comportement des manifestants le 28 mai prochain » en faisant un « otage, à titre préventif », affirme ainsi le PCF[32], dénonçant un chantage à la libération du rédacteur, brandi depuis quelques jours pour faire renoncer le parti à la manifestation.
Le au petit matin, Le Monde indique qu'André Stil pourrait être « libéré très prochainement » car « la décision dépend en effet, dit-on au parquet, des événements d'aujourd'hui », c'est-à-dire de la façon dont va se dérouler la manifestation du PCF et du conseil mondial de la paix, à laquelle s'est ralliée au dernier moment la CGT[réf. nécessaire]. Cette manifestation, faute d'autorisation demandée, est interdite à Paris par la préfecture de police, et à Marseille par le préfet des Bouches-du-Rhône René Paira, successeur de Jean Baylot à ce poste[33].
Le , veille de l'ouverture du débat parlementaire sur l'échelle mobile des salaires, est également la date prévue par FO et la CFTC pour des « manifestations récemment décidées par leurs comités nationaux ». Le Monde remarque la veille que « dans le long communiqué du bureau de la CGT » dénonçant la manœuvre de division des deux autres syndicats, « il n'est fait aucune allusion à l'appel lancé le même jour par l'Union des syndicats cégétistes de la région parisienne pour la participation à la manifestation organisée le même jour place de la République contre le général Ridgway »[34].
Le PCF ne s'étant pas mobilisé pour la libération de son leader Messali Hadj, le MTLD n'appelle pas, de son côté, à la manifestation du contre Rigdway ; seuls une dizaine d'Algériens font partie des 730 interpellés[22]. André Clerc, dirigeant de l’Union générale des fédérations de fonctionnaires (UGFF-CGT) subit des intimidations la veille du ; Pierre Della, autre leader de l'UGFF-CGT, déclare dans un congrès le que « tout dans cette affaire n'est que prétexte au déploiement d'une répression préparée de longue date et dont la gradation sans doute ne laissera pas longtemps les militants syndicaux , quelles que soient leurs opinions philosophiques »[35].
Déroulement de la manifestation
modifierLe 28, les manifestants sont à nouveau peu nombreux, présents dans seulement 30 villes, dans 24 départements[31], et pas plus de 5 000 à Paris selon la police[36], répartis entre quatre lieux de réunion distincts et éloignés, à rejoindre tous les quatre à partir de 18 h : gare de l'Est, carrefour de l'Odéon, place de Stalingrad et place de la République. Le PCF parle de 50 000 personnes[37], mais sur un ton très optimiste démenti trois semaines après dans le compte-rendu de son comité central clandestin.. La presse communiste a compté des « dizaines de milliers » de « patriotes » à Marseille, « entourés de la sympathie de la population », mais ils ne sont que 2 000 selon le préfet René Paira, qui a fait saisir le quotidien régional communiste La Marseillaise[31].
L'horaire tardif, 17 h[31] à Marseille, 18 h 30 à Paris, vise à laisser le temps aux manifestants de sortir du travail et de se rassembler[31]. A Marseille, la manifestation a aussi lieu dans eux endroits différents, chacun placé sous la responsabilité d’un ancien résistant communiste[31].
La « Une » du quotidien communiste Ce soir du , qui parait à midi, est barrée du gros titre A la République une agitation inaccoutumée[38]. Des colonnes de manifestants « n’hésitent pas à venir au contact », se laissant entraîner dans un petit jeu où « avances et replis se succèdent »[31], qui favorise à la fois les débordements et les interpellations[31]. En plusieurs lieux de Paris, les policiers ont ordre de se replier. Les manifestants les plus remontés ont ainsi le sentiment qu'il reculent ou fuient[39], et en ressentent une euphorie. Selon la journaliste et militante communiste Dominique Desanti, sa consœur et camarade Annie Besse se serait alors réjouie: « ça y est, les gars ne courent plus quand la police charge, ils prennent les devants »[40],[38] ; dans ses mémoires de 1976, le militant Paul Noirot raconte avoir vu des ouvriers de Billancourt arriver par la rue de Sèvres avec des pancartes au bout de manches pouvant servir de gourdins[38], écho idéalisé de la communication du préfet en 1952 sur des pancartes en tôle trouvées entre les mains des manifestants, à Paris mais pas à Marseille. Le cadre du PCF Roger Pannequin se souvient dans ses mémoires de 1977 de plusieurs barrages bousculés dans la rue de Belleville, en descendant vers la Place de la République[39] et de casques de policiers qui volent[39]. Ceux qui les ramassent sont arrêtés ensuite, comme Claude Martin, l'auteur de la pièce Drame à Toulon qui veut en utiliser un comme accessoire, et placés en prison plusieurs semaines. Les affrontements durent seulement deux heures[31].
Place de Stalingrad, les policiers ont ordre de se replier au commissariat du 10e arrondissement, moment fatal à deux manifestants atteints par des balles place de Stalingrad, non loin du magasin de vêtements À l'ouvrier ; tous deux viennent d'Aubervilliers[37], la commune de Charles Tillon, dirigeant du PCF : Hocine Belaïd, employé communal, et Charles Guénard, ouvrier tourneur[41].
Les arrestations se multiplient : 730 le jour de la manifestation[39] ; les interpelés sont répartis dans les commissariats des quartiers et le marché couvert du carreau du Temple. Le plus célèbre d'entre eux est sans doute Jacques Duclos, alors à la tête du PC en l'absence de Maurice Thorez, en convalescence depuis 1951 à Moscou. Duclos et la direction du PCF suivent la manifestation à distance, du siège de L'Humanité, rue du Louvre[38]. Duclos, reparti avec sa femme et son chauffeur pour aller à Montreuil où il réside[17], passe non loin de la place de la République[17],[39], où la manifestation s'est achevée à 20 h ; il y est arrêté à 22 h 5. Le préfet de police, Jean Baylot, pousse à une exploitation maximale de l'affaire[17].
Victimes durant la manifestation du 28 mai
modifierLa manifestation du cause trois morts chez les manifestants, dont seul Hocine Belaïd décède le jour même. L'Humanité du rapporte que sa veuve est la première adhérente d'une promotion créée après la mort à Bruay-en-Artois de onze mineurs des suites d'un coup de grisou en 1951[42]. Son autopsie, révélée dix jours après, montre les traces de trois coups de feu, dans la région thoracique, sur les côtés gauche et droit de l'aine, la troisième balle traversant l'abdomen de part en part[43]. Le tir est venu d'un policier isolé au moment de l'ordre de repli vers le commissariat du 10e arrondissement[37], vers lequel se dirigent ensuite des manifestants. Il portait une pancarte « Nous voulons la paix » et laisse quatre enfants et une veuve enceinte, Louisette, dont les parents sont retraités dans un village de l'Aveyron, et qui adhère au PCF après sa mort[37]. A son enterrement, le journal du PCF d’Aubervilliers évoque les armes bactériologiques et le général Ridgway[37].
Charles Guénard, blessé au genou, décède dix mois plus tard[22]. André Dewerpe, photographe à L'Humanité, meurt en 1954 des suites d'une commotion cérébrale causée par un coup de matraque de la police le [44],[45],[46].
Parmi les nombreux blessés se trouvent l'auteur et metteur en scène de la pièce de théâtre Drame à Toulon, consacrée à l'affaire Henri Martin, Claude Martin, et Abdelhamid Benzine, responsable de la commission Afrique du Nord de la CGT, en lien avec le MTLD, qu'il quitte pour adhérer en 1953 au Parti communiste algérien (PCA)[47].
Poursuites judiciaires contre Jacques Duclos
modifierManœuvres gouvernementales et policières
modifierDès le soir du , le ministre de l'Intérieur Jean Brune donne une conférence de presse pour dénoncer un « complot contre la sûreté de l'État »[3], axant sa communication sur le nombre de blessés chez les policiers, 372 selon lui[48], dont 27 grièvement[49] ; la presse publie des photos de véhicules de police renversés et incendiés rue des Écoles[17]. Raymond Marcellin, secrétaire d’État à l’Information, dénonce les « coups de main » émanant « des Nord-Africains, des étrangers et des jeunes gens », dans l’action selon lui « la plus violente qui ait eu lieu depuis l’affaire Sacco et Vanzetti en 1927 »[37]. Le conseiller de Paris Jean Teitgen estime que la police aurait dû essayer de stopper les 5 000 manifestants aux portes de Paris[36]. Selon lui, « des hommes sans défense » ont été arrêtés, notamment deux prêtres-ouvriers, interrogés et frappés le lendemain, ce que dément Jean Baylot, affirmant qu'ils auraient au contraire bénéficié d'une mesure de faveur, en leur qualité de prêtres[36].
La police dit avoir trouvé à Paris deux formules agressives dans des tracts : « Il faut frapper fort. Tout de suite et à coups redoublés » et « Pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la gueule »[31], mais pas dans les tracts à Marseille, où au contraire, « plusieurs rapports de police » soulignent que « la plupart des participants sont venus les mains vides »[31] et que, selon ces rapports, aucune pancarte « renforcée, aucun manche de pioche n’ont été saisis »[31]. Lorsque le préfet de police de Paris Jean Baylot est limogé le par François Mitterrand, nouveau ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Mendès France, une enquête des renseignements généraux révèle que des tracts violents du PCF ont été en réalité imprimés par la préfecture de police elle-même[50],[51].
Inspiré par les méthodes du sénateur McCarthy, Baylot a mis en place avec le commissaire Dides, exclu[52] ou démissionnaire[53] du RPF, et à la tête d'une dizaine d'inspecteurs spécialisés dans l'anticommunisme[52], un système de « notes forgées de toutes pièces et prétendument obtenues d’un informateur introduit au sein du comité central du PCF »[54].
Mise en accusation de Jacques Duclos
modifierDans la nuit du 29 au , trois magistrats, désignés pour assister le juge d'instruction Jacquinot, décident de 160 nouvelles inculpations, au titre de l'article 87 du code pénal, réprimant les atteintes à la sûreté intérieure de l’État[17]. Parmi eux, donc, Jacques Duclos, inculpé pour atteinte à la sûreté de l'État après la découverte d'un pistolet calibre 7,65 mm, d'une matraque de professionnel[pas clair][55] et de pigeons dans le coffre de sa voiture. C'est le « complot des pigeons », qui mobilise pendant un an les énergies à la CGT et au PCF[56], donne son nom aux mémoires de Jacques Duclos[57] et à des livres sur l'affaire[58].
Pour le ministre de l'Intérieur Charles Brune, les deux volatiles (morts) sont des pigeons voyageurs servant à communiquer aux Soviétiques les informations concernant le déroulement d'un complot[56]. Selon un câble de Rome conservé aux archives, le ministre Jean Letourneau, en visite en Italie , assure à des diplomates américains qu'avec l'affaire Duclos, il y avait de quoi dissoudre le PCF et impliquer les Soviétiques dans un complot[59]. Duclos déclare qu'ils lui ont été donnés pour être consommés, ce dont témoigne Henri Môquet, oncle de Guy Môquet et fils d'un paysan, qui travaille comme concierge du siège du PCF rue de Châteaudun, et connait son goût pour les pigeons aux petits pois[60]. Dans l'inventaire des policiers, les pigeons sont effectivement accompagnés de boites de petits pois[3].
La police trouve également dans la voiture de Duclos son cahier personnel de 135 pages, couvertes de notes prises lors de réunions confidentielles du PCF[61]. Il y a écrit, notamment : « Nous travaillons pour la défaite certaine [de l'armée française] au Viêt Nam, en Corée, en Tunisie[55]. ». Ce cahier, qu'il réclame pour assurer sa défense, ne lui est jamais rendu et n'est jamais retrouvé. Le contenu est néanmoins transmis à l'officine antisyndicale de Georges Albertini, qui le publie en brochure commentée[62] et à plusieurs journaux de droite dès le lendemain, notamment Le Figaro[59], également sous forme d'extraits commentés et non contextualisé[61]. Le PCF dénonce la manipulation ce carnet, « volé au soir du 28 mai », puis « objet de toutes les falsifications, qui a fait le tour de toutes les polices de France et d’Amérique »[32] et lance un recours[63].
Duclos fait plusieurs fois référence publiquement à l'affaire Dreyfus[59]. Dès le 1er jour, il signale être atteint de diabète, estimant sa détention incompatible avec cette maladie[59]. Il refuse le transfert dans une clinique privée, ce qui est l'occasion de fuites dans la presse sur son état de santé[64]. Devant son domicile à Montreuil, des militants veillent nuit et jour, en raison d'incidents[65].
Réactions au PCF
modifierAprès l'arrestation de Duclos et son interrogatoire, L'Humanité compare les manœuvres de Jean Baylot à celle des Nazis au moment de l'incendie du Reichstag[66].
L'euphorie de ceux qui ont crû faire fuir des policiers est douché par l'annonce dans la nuit de l'arrestation de leur dirigeant. Le bureau politique du PCF est réuni d'urgence le dans les sous-sols de la mairie de Villejuif. Raymond Guyot et Étienne Fajon se félicitent que le PCF « ait relevé le défi de la police », mais pas les autres[37]. Le numéro 1 de la CGT Benoît Frachon et Jeannette Thorez-Vermeersch, épouse de Maurice, s'opposent au sujet de la ligne aventurière des articles de la « Première-Dame » du PCF[37]. Il est décidé un temps fort pour protester[67]. Benoit Frachon aurait donné son accord de principe, mais selon Auguste Lecœur il serait parti avant la fin[67]. C'est finalement une assemblée extraordinaire des syndicats CGT de la région parisienne qui valide le lendemain la grève, en en fixant la date au [67].
Première vague de perquisitions
modifierLe , dès la grève décidée, la police perquisitionne les locaux du PCF et d'associations amies à Paris et en province. A Paris, cinq camions emportent les documents saisis au seul siège du comité central[17]. Les portes sont ouvertes au chalumeau, les documents pillés et stockés à la préfecture de police[37]. Ils montrent la présence de communistes à la police, notamment à la Préfecture de Paris[37]. Des enquêtes sont menées, des suspensions et des révocations suivent, selon l'historien Michel Pigenet[37], qui note que même le conseil général du Tarn-et-Garonne demande que tous les militants du PCF soient chassés de la fonction publique[37]. La police récupère une liste des officiers communistes en Indochine et des listes d’adhérents du PCF et d’associations satellites travaillant dans la fonction publique[68]. À la suite de cette première vague de perquisitions massives, 147 inspecteurs de police et gardiens sont sanctionnés, 511 travailleurs des arsenaux mis à pied et des milliers de cheminots sont suspendus[68].
À Toulon sont découvertes des caches d'armes et de munitions, des plans et des rapports divers concernant, particulièrement, les mouvements de troupes vers la guerre d'Indochine. C'est l'ouverture d'une seconde information, pour complot contre la sûreté extérieure de l'État[17]. Cependant, pour décourager ces perquisitions, un collectif d'avocats a été constitué par le PCF dès le autour de Marcel Willard, qui relève, mémoire après mémoire, les lacunes et les contradictions des pièces versées au dossier, avec Charles Lederman, Léon Matarasso et Joë Nordmann[17].
Préparation et échec de la grève du 4 juin
modifierLe gouvernement « attend de pied ferme » la journée du , selon l'historien Michel Pigenet, et se montre décidé à « user de tous les moyens en sa possession »[67], au-delà la loi du [note 4], pour laquelle, à la CGT, quatre secrétaires confédéraux, 11 dirigeants d’Unions départementales et 70 secrétaires de syndicats sont convoqués par la justice « dès avant le printemps 1951 »[67]. Le , l’administration, en vue de mesures disciplinaires, annonce que les agents des services publics qui s’associeraient à la « grève politique » seront suspendus[67]. Le , au domicile de syndicalistes, au petit matin, des dizaines de commissaires et d’inspecteurs se présentent ; une soixantaine de syndicalistes sont enfermés dans l’ex-hôpital Beaujon, pour un « examen de situation ». Dix chars et quinze automitrailleuses patrouillent aux alentours de la place de la République à Paris[67].
La grève est peu suivie[69], y compris à l'usine Renault de Billancourt, aux abords de laquelle la police s'est aussi massée. Selon un document dactylographié aux archives du PCF, lors du comité central du , Roger Linet alerte, en brossant « un sombre tableau » de la situation à Renault-Billancourt, où le comité de section du PCF est « complètement décapité » par les licenciements avec plus « que 3 membres du CS [conseil syndical] qui sont encore dans l'usine, sur 36 », et où PCF et CGT ont perdu au total 172 militants dont 50 délégués[70]. Il avertit qu'on ne peut compter sur eux pour des actions avant un certain temps[70].
Après l'échec de la grève du , il y a peu d'autres réactions d'autodéfense du PCF, malgré le « malaise dans l’opinion » causé par les perquisitions et arrestations[3]. Le candidat du PCF perd en juillet 26 000 voix lors d'une élection législative partielle dans le 2e secteur de Paris[3].
Un certain « Roger L. »[note 5], ouvrier métallurgiste, écrit au mois de juillet un article dans Les Temps modernes, mensuel de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour dénoncer lui aussi ces directives de grèves et la manifestation du , selon lui éloignée des préoccupations des ouvriers[72],[73] car manifester « pour la bouffe oui, pour Duclos jamais ! »[72],[74]. « Si les types en avaient voulu », la manifestation « aurait pu faire descendre des milliers de manifestants sur Paris » mais seuls sont venus quelques « petits groupes », ce qui « faisait pitié » et « était triste », ajoute l'article, qui explique que ceux de Billancourt ne croient pas L'Humanité quand elle affirme que les syndicalistes CFTC et FO sont « des ennemis de classe »[72],[74]. Cette année-là, au total, la direction de Renault licencie, en deux vagues, 400 militants CGT et communistes, décapitant ainsi leurs organisations au sein de l'entreprise[75].
Libération de Duclos
modifierLe est un « camouflet » pour le gouvernement[76] : Jacques Duclos, qui a fait appel de son emprisonnement, est libéré par les magistrats. Libération estime que Léon Martinaud-Déplat ne pourra demeurer ministre après cette leçon qui « met en cause sa science juridique et son loyalisme républicain » et dénonce « un pouvoir ayant cru possible de se livrer impunément à l'arbitraire, aux provocations et d'user des plus viles méthodes policières »[76]. Début juillet, les 165 autres militants incarcérés seront aussi libérés après cinq semaines de prison[37]. Les deux derniers sortiront le [37].
À l'exception du Parisien libéré, l'ensemble de la presse fait sa une sur la libération de Duclos, ou lui en consacre une partie[76]. L'Aurore estime que la libération de Duclos, accompagnée du maintien en détention d'André Stil, prouve le complot communiste existe bien[76]. Dans Le Figaro, Louis-Gabriel Robinet, futur directeur[77], s'étonne de la joie des amis de Duclos et s'indigne qu'il soit « libre de pousser la cinquième colonne rouge à l'émeute et de donner des ordres pour que le ravitaillement de nos soldats d'Indochine soit interrompu »[76], élément de langage récurrent du gouvernement. Robinet espère que le garde des sceaux demande des comptes à Paul Didier, président de la chambre des mises en accusation, au sujet d'une pétition qu'il aurait signée plusieurs années avant, dans un apparent « transfert d'animosité », selon Le Monde vers le haut magistrat[76]. Au contraire de Robinet, Jean Ferniot, de Franc-tireur, qui rappelle que Paul Didier avait été le seul à ne pas prêter serment au maréchal Pétain une décennie plus tôt, se félicite que « les pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, sont séparés en démocratie, à la différence de ce qui se passe dans les pays totalitaires »[76]. L'appartement du juge est plastiqué deux semaines après, le 16 juillet[3], alors qu'il est en pleine audience[78],[59].
Le carnet de Duclos est publié le par l'agence INS[3], une agence de presse américaine. La chambre des mises en accusation maintient cependant, fin juillet, sa saisie du cahier[63]. Ferdinand Gollety, juge d'instruction enquêtant sur les conditions dans lesquelles des passages ont été divulgués par INS, entend Kingsbury Smith, son directeur des services parisiens, qui lui explique que c'est le bureau de Londres qui se l'est procurée et l'a transmis à New-York par radiotélétype[63]. Le PCF rappelle la condamnation du « Figaro » par la 17e chambre Correctionnelle de la Seine, pour avoir publié ces « notes falsifiées, assorties d’un commentaire inspiré du rapport gouvernemental »[32].
Dossier des Temps modernes
modifierEn voyage à Venise à cette période, Jean-Paul Sartre y apprend les arrestations d'André Stil et Jacques Duclos[66], ce qui le met en colère : « quand je revins à Paris, précipitamment, il fallait que j'écrive ou que j'étouffe. J'écrivis, le jour et la nuit, la première partie des Communistes et la Paix ». Il rédige un article fleuve, qui est publié à la hâte dans Les Temps modernes, son journal, en [79] : il y dénonce la couverture des événements par Le Figaro et France-Tireur. Ce premier article[note 6] se joint alors à un dossier de 300 pages[80], comprenant cinq articles en tout sur ces événements[74]. Le dossier est donc publié dans Les Temps modernes, où la rédaction « continue alors de se rapprocher des communistes », même s'il ne les « aime pas », selon une lettre du de Simone de Beauvoir[81].
Le dossier fait finalement trois cent pages. L'un des cinq articles du dossier, titré M. Baylot peint par lui-même[82], est signé du cofondateur de France-Observateur, Roger Stéphane, qui dénonce méthodiquement les manipulations du préfet de police en s'appuyant sur une série de ses citations[74]. Un autre, de Claude Lanzmann, témoin oculaire de la manifestation, rapporte une violence préméditée des policiers et s'en prend au même préfet Jean Baylot, comparé à Hérode qui massacrait tous les nouveau-nés d'Israël pour être sûr de ne pas laisser échapper le petit Jésus[83],[74]. Selon le jeune journaliste, seules les « belles âmes » peuvent reprocher à des manifestants d'avoir répliqué[74]. L'article de Marcel Saumane, lui , décrit la manifestation du comme marquée par un « aveuglement singulier », une « étrange faculté d'illusion », et un « aventurisme irresponsable »[84], qui en ont fait « une des fautes les plus graves commises depuis quelques années par les chefs communistes français »[74].
Suite des poursuites judiciaires contre les journaux et associations communistes
modifierDeux autres vagues de perquisitions massives ont lieu par surprise le et le . Le , les sièges de 14 journaux et associations sont visés[85].
Perquisistions et arrestations à L'Humanité du
modifierLe , Duclos annonce le retour de Maurice Thorez d'URSS, où il se trouve pour soigner son hémiplégie depuis qu'un Dakota soviétique l'y avait conduit le ; celui-ci, sur le point de prendre l'avion pour revenir en France, est prévenu par un proche de Staline des perquisitions en préparation, et fait demi-tour[3].
Le ministre de la Justice réoriente l’instruction en direction des responsables syndicaux, moins protégés que les journalistes ou les politiciens[67]. Le , nouvelles perquisitions à la CGT[67], après celles du à Toulon : « des équipes de policiers se ruent dans les locaux des journaux » et « mettent à sac leurs archives qu’ils emportèrent en vrac »[32], selon une synthèse des informations de L'Humanité par les « cellules communistes du Palais de Justice de Paris »[32]. Les arrestations[67] mobilisent des centaines de policiers[3]. Une perquisition a également lieu à la Banque commerciale pour l'Europe du Nord - Eurobank (BCEN), contrôlée par le PCF[3].
Sur la liste des personnes à interpeller se trouve le nom d'Alain Le Léap, secrétaire général de la CGT, non communiste mais soupçonné d'avoir « participé à une entreprise de démoralisation de l'armée ». Certains journaux affirment alors que « certaines phrases contenues dans le carnet » de Jacques Duclos « pouvaient servir à étayer la répression gouvernementale », observe Le Monde[86] ; L'Humanité rappelle qu'il s'agit « de notes fugitives prises comme elles peuvent l'être au cours de discussions » et que la chambre des mises en accusation en a « ordonné la restitution à son propriétaire »[86]. « Jamais complot ne fut plus obscur » déclare ce même André Mornet, procureur général honoraire de la cour de Cassation et ancien résistant, au journal « Libération »[32]. Absent de son domicile, Le Léap se présente trois jours après « afin d’éviter de donner prise à toute propagande ou à toute provocation »[87], directement la caserne de Reuilly, où il est cependant contraint à parlementer avec les policiers pour y pénétrer : ceux-ci refusent car ils ont ordre de le conduire au préalable au commissariat de police[86], dans une mise en scène d'arrestation[note 7]. En , le gouvernement communique sur le fait que des mandats d'arrêt visent toujours cinq autres personnes recherchées, Robert Gerber, André Souquière, Jean-Pierre Mérot, Jean Messer et Robert Gelley[86].
Le gouvernement dépose à la fin du mois une demande en autorisation de poursuites contre six parlementaires du PCF, dont Duclos[32], en se basant là encore sur le décret-loi du contre « la démoralisation de l’armée et de la nation »[32]. Le document de demande fait état de discours prononcés ou d'articles publiés par eux[88]. Le PCF répond que la « thèse » de l’accusation est souvent épicée par les diatribes politiques des juges qui croient pouvoir substituer à des interrogatoires judiciaires, des calomnies empruntées à la lecture quotidienne de journaux comme L’Aurore et Le Figaro[32]. René Pleven remet un rapport de 138 pages[3] pour étayer ces accusations de « démoralisation de l'armée ». Il s'appuie sur le fait qu'« au printemps de 1952, François Billoux, retour d'URSS, apportait les consignes de Maurice Thorez », discutées lors de trois réunions du bureau politique les 11 et puis le [3], et recommandant de relancer les actions contre la guerre d'Indochine.
Perquisistion et arrestations à la CGT du
modifierLe , les policiers arrivent au siège de la CGT à 5 h 45 du matin et crochètent la porte de fer forgé, rejoints à 8 h par le juge d'instruction et le directeur de la police judiciaire ; ils sont protégés par un important service d'ordre, qui décroche de la façade les banderoles réclamant la libération d'Alain Le Léap. Peu après, les secrétaires confédéraux tentent de gagner leurs bureaux, avant de devoir faire demi-tour, n'ayant pas prévu cette opération surprise de la police[88]. Le préfet de police de Paris Jean Baylot s'intéresse en particulier au carnet d'adresses de Marcel Dufriche, leader de la Fédération CGT des Finances et responsable confédéral de la main-d’œuvre immigrée[89], mais celui-ci est en Autriche. Les policiers envahissent son bureau et procèdent à l'ouverture des coffres-forts au chalumeau. Ils pénètrent aussi aux sièges des fédérations syndicales des industries pharmaceutiques et chimiques.
André Tollet et Lucien Molino sont conduits à la police judiciaire, et le rédacteur en chef de L'Humanité André Stil à la caserne de Reuilly, puis tous trois incarcérés à la prison de Fresnes[32]. La police cerne le pavillon de banlieue de Benoît Frachon, numéro un de la CGT[67], qui échappe à l’arrestation en se cachant chez son voisin[67]. Le Monde parle alors encore de juges d'instruction « chargés de l'enquête sur le complot communiste »[88] et mentionne que ces arrestations ont « semble-t-il, fait l'objet d'entretiens hier » entre les ministres Jean Brune, René Pleven et le Président du Conseil, ainsi que le député radical de Constantine René Mayer, « qui a eu de nombreuses conversations à la veille de son voyage » aux États-Unis[88]. Restant caché pendant six mois, Benoît Frachon continue d’intervenir dans la presse, et par écrit au congrès de de la CGT, puis lors de la grande grève de l'été 1953[90].
Le Bureau confédéral de la CGT doit coopter trois nouveaux membres : Rouzaud, Lunet et Mauvais[67]. Après des manifestations les et près des prisons, les RG, à partir des listes d'interpellés (151 personnes le ), établissent « une liste des fonctionnaires, agents des services publics et salariés des entreprises nationalisées », les répertoriant par administration [91].
Épilogue et remises en liberté
modifierD’arrêts en abandons de fait, la justice, désormais seule en première ligne, s’efforce de tourner la page des « complots » sans perdre la face. Le gouvernement, quant à lui, recule à partir du « magistral coup de bélier » reçu de la grève d', d'abord menée principalement par les syndicats FO et CFTC, et qui s'achève le par « la reprise en bloc du travail », décidée à leur tour par les principales fédérations CGT. Cette décision coïncide avec la libération des leaders du syndicat Alain Le Léap et Lucien Molino au cours de ce même . La CGT fait valoir l'abandon de fait des projets de réforme, la prime spéciale et le réajustement salarial obtenus par les fonctionnaires, mesures qui réactivent le débat sur le « réveil » de l’économie française souhaité par une partie de l'opinion[67].
Quelques semaines plus tard, l’Assemblée nationale rejette, par 302 voix contre 291, la demande de levée d’immunité parlementaire des députés communistes[67]. Le , le non-lieu général est prononcé dans l’affaire de Toulon et confirme la fin de l'offensive judiciaire[67].
Benoit Frachon, arrêté le à l’issue du Congrès des syndicats parisiens, quitte la prison quatre jours après ; la libération de Marcel Dufriche, interpellé le [92] à son retour en France, est également rapide : bénéficiant d'un non-lieu, il recouvre la liberté le 21, cinq jours après[67].
Le , 22 inculpés d’une affaire qui en compta jusqu’à 171 se présentent devant la dixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, qui met un point final à un procès vieux de trois ans et demi[17], moment où on cesse de parler de complot, mais plutôt de délits plus classiques, rébellion et insultes à agents, parfois port d'armes, ou même coups et blessures[17],[67]. Ces requalifications effacent également les accusations initiales d’atteinte à la sûreté intérieure de l’État.
Analyses
modifierDans leurs analyses, les historiens mettent en avant deux points importants qui dominent l'organisation de la manifestation, d'une part, et ses conséquences judiciaires d'autre part : l'importance de la mobilisation communiste contre la politique atlantique de la France, et l'ampleur jusqu'au-boutiste de la réponse policière et judiciaire des autorités françaises[93].
Selon l'historien Jean-Pierre Rioux, Antoine Pinay a en vue une chasse aux sorcières dans l'administration, et face au PCF, qui applique en renchérissant les directives de Staline sur la dénonciation de l'impérialisme, il s'appuie sur deux ministres radicaux, Charles Brune à l'Intérieur et le tout-puissant secrétaire du Parti radical, Léon Martinaud-Déplat, à la Justice, qui sont décidés à « casser » du comploteur communiste. Ils y sont fermement encouragés par le mouvement anticommuniste « Paix et liberté », et les réseaux policiers parallèles du commissaire Jean Dides et du préfet de police Jean Baylot. Antoine Pinay fait au même moment un appel direct à l'opinion, sans médiation du Parlement et des partis, notamment aux millions de consommateurs, en créant des « comités d'honneur » de notables départementaux, dans le style du roi Louis-Philippe, assurant que sa rente Pinay, créée pour combattre l'inflation, est morale.
Selon l'historien Claude Nières, le commissaire Dides, futur député poujadiste, perçoit le PCF comme un danger national à détruire et il mène une guerre permanente contre lui, avec le préfet Baylot, sous la forme d'un maccarthysme à la petite semaine, lors d'une double affaire rocambolesque, le complot des pigeons et le complot de Toulon[94]. Dirigeant du syndicat des commissaires de police, Jean Dides avait obtenu du Conseil d'État que 60 commissaires nommés au titre de la Résistance voient leur nomination annulée, ou qu'ils soient mis à la retraite d'office[95]. Selon le témoignage de l'ex-secrétaire général du SGP Police Jean Chaunac, recueilli par l'historien Maurice Rajsfus, Dides avait mis en place des réseaux dont le rôle était d'intimider les témoins, dans un système qui est institutionnalisé à l'arrivée de Baylot à la tête de la préfecture de police, en 1951[96]. Les communistes ne sont pas seul visés par ce système : en , Jean-Marc Mousseron, président de l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) depuis juillet, est blessé[94] et hospitalisé après avoir reçu trois coups de matraque, en s'interposant après que la police a matraqué 3 000 étudiants assis sur la chaussée lors d'une manifestation, attendant le retour d'une délégation, sans qu'ils n'aient amorcé aucun mouvement et sans aucun geste de provocation[97]. Dides est révoqué en 1954 après l'affaire des fuites.
Selon l'historien Christian Bougeard, cette « affaire cocasse ridiculisa le gouvernement » mais lui a aussi « permis de désorganiser » un PCF déjà affaibli en interne, « par des perquisitions, une chasse aux sorcières » dans les administrations notamment militaires mais aussi dans « ses organes de presse et les organisations qu'il contrôlait ». Pour étayer ses accusation de complots, le gouvernement recourt à une définition tellement « extensive du sabotage », que « tous les coups étaient permis » au moment où Brune et Martinaud-Déplat mettent la dernière main à un projet de loi permettant l'exclusion des communistes de la fonction publique[98],[99].
À la direction du PCF, François Billoux dénonce les « fabricants de complots » et son collègue Jacques Duclos un « complot anticommuniste » mené par Périer de Ferai, secrétaire général de la préfecture de la Seine de à 1944[100], promu directeur de cabinet du ministre de la Justice Martinaud-Déplat. L'autre poids lourd du parti radical au gouvernement, le ministre de l'Intérieur Jean Brune, est aussi en désaccord avec celui de la Défense, René Pleven[59], ex-MRP et fondateur du parti UDSR, qui n'a pas participé au scénario visant à faire condamner Jacques Duclos[99], même s'il se dit « d'accord pour faire échec aux actions dures du PC et de la CGT contre la guerre d'Indochine »[99].
Conséquences
modifierAu sein du PCF
modifierÀ la suite de la manifestation et de la sévère répression, qui explique le « recul de l'activisme militant pendant les dernières années de la guerre d'Indochine »[101], le PCF, « isolé et amputé », adopte un « langage résolument unitaire »[17]. Les dirigeants encore disponibles prennent un virage vers plus de modération qui va durer un an. Le comité central se réunit clandestinement le à Gennevilliers, dans une salle sans tribune, via un système de chaînes donnant le lieu au dernier moment[39]. Étienne Fajon est promu à la place de Jacques Duclos par Auguste Lecœur, désormais numéro un de fait ; Fajon fait un rapport, approuvé par l'assemblée, critiquant l'orientation prise avant la manifestation[39], notamment le virage stratégique affirmé par l'éditorial des Cahiers du communisme de mai, rédigé par François Billoux et Roger Pannequin sur les indications de Maurice Thorez, qui avait été « interprété par tous les militants comme une invitation à multiplier et à durcir » les actions contre les guerres d'Indochine et de Corée[102].
François Billoux n'a pas tenu compte de l'avis du bureau politique, affirme même Fajon ; ce dernier réagit en faisant une autocritique, reniant son éditorial et s'accusant d'avoir sous-estimé le rôle de l'impérialisme américain et les contradictions qu'il développait dans la bourgeoisie française, selon le récit de Roger Pannequin dans ses mémoires qui se souvient en avoir été « atterré »[102]. Dans le discours de clôture, Auguste Lecœur « condamna le sectarisme comme défaut principal », appelant à l'alliance avec les classes moyennes et évitant toute critique de la SFIO[102]. La nouvelle direction, sans Duclos et Thorez, modifie aussi le jugement du PCF sur sa manifestation du , considérée désormais comme un demi-échec[102].
Dans l'éditorial des Cahiers du communisme d'août, François Billoux développe encore son autocritique. L'épouse de Thorez exprime aussi des regrets d'avoir elle aussi fait un article virulent[102]. Au comité central de début septembre, Jacques Duclos, libéré en juillet, confirme le virage de juin opéré par Auguste Lecœur et valide le nouveau mot d'ordre de « front national uni »[102].
Selon Auguste Lecœur, deux responsables des RG l'avaient prévenu avant la manifestation que des provocations par la police étaient possibles au siège du PCF, et il avait immédiatement demandé aux autres dirigeants de s'adapter, et ne plus dormir chez eux[103]. Le fait d'avoir sous-estimé cette alerte vaut selon lui un blâme unanime à Jacques Duclos par le bureau politique du PCF, après la manifestation[103]. Mais Jacques Duclos « ne pouvant être critiqué » publiquement car en prison, c'est Alfred Malleret-Joinville, chargé des services de sécurité du PCF qui est officiellement responsable de l'arrestation[38],[104].
L'année suivante, cependant, Maurice Thorez revient en France, et la direction du PCF reprend un nouveau virage dans le sens de celui de . Jacques Duclos prononce un discours contre l'investiture de Pierre Mendès France, pourtant opposé à la Guerre d'Indochine, en le présentant comme l'un des politiciens « qui ne diffèrent que sur les moyens de poursuivre une politique antiouvrière et antidémocratique fondée sur l'aliénation de notre indépendance nationale »[105],[106],[107]. Pour « marquer son retour », Maurice Thorez développe alors une « analyse étroite et sectaire, qui ne tenait aucun compte des éléments survenus pendant son absence » de trois ans[108], ce qui fait qu'« aucune majorité nouvelle ne se dégagerait dans le Parlement », même si la donne change au printemps 1954 sous la poussée des nouveaux dirigeants à Moscou, en particulier Nikita Khrouchtchev[108].
Analyse de Louis Aragon
modifier« Nous étions déjà les gens d'un autre temps, il faut le croire », écrit Louis Aragon au sujet des événements de , par la voix du narrateur de Blanche ou l'Oubli, texte publié en 1967[17]. Le narrateur, évoquant la journée du , rencontre des ouvriers en cortège « sur le quai, près de chez Renault »[109]. Plus généralement, l'événement « se dissout sous l’effet corrosif » du « doute principiel »: le personnage Gaiffier, dans les pages 419-420, se moque de sa crédulité de manifestant et de celle du “peuple” abusé, lorsqu'il y repense : « Où commence, où finit la première personne du pluriel ? Eux, ils s’étaient mis à l’abri. Des communistes. Cela me faisait mal, et pourtant moi, de quel nous étais-je bien ? [...] J’avais mal, Blanche, j’avais mal, de sentir en moi, comme un froid, une sorte de doute en moi, j’avais mal à notre âme, tu comprends ? ». Résultat, selon Julia Kristeva, ces événements blasons de la foi et de la vie communistes voient leur sens se déliter[110]. Être « devenus des étrangers, pour les gens », en si peu de temps, « sept ans après la Libération, si complètement séparés d’eux, des autres », rend patente la dissolution du nous et pourrait ébranler au plus profond les convictions, la certitude d’avoir raison envers et contre tout, a estimé en 2014 Reynold Lahanque[111].
Au début de 1952, Louis Aragon avait au contraire exprimé une foi inébranlable de retour d'URSS, dans celui qu'il présentait comme « un professeur d’énergie nationale », via l’article intitulé « Une visite à M. Thorez », publiée d’abord dans L'Humanité en [111]. Fin , il avait écrit la première étape, par un simple article, de la brochure Le Neveu de M. Duval. Publiée ensuite en 1953, elle comporte un écho du Congrès des Peuples, organisé à Vienne, en , Aragon décrivant l'accueil chaleureux reçu par un Français qui venait de s'exprimer à la tribune[112]. Ce point alimente « une autre séquence d’autocritique » d'Aragon, dès 1965, dans La Mise à mort, au chapitre « Murmure », sous la forme d’un aveu indirect sur le monstre stalinien et l’aveuglement de l’auteur face à lui[112].
A l'extérieur du PCF
modifierFace à la sévère répression, Edgar Morin, pourtant exclu du PCF, demande à Gilles Martinet de réunir des intellectuels, dont Jean-Paul Sartre dans une pétition. Ce dernier surprend lui aussi par sa prise de position au lendemain des grèves de , selon Le Monde[113].
Le PCF poursuit sa campagne sur l'affaire Henri Martin, mais celle-ci s'élargit : en , c'est un texte du catholique Louis de Villefosse, ex-chef d'état-major des Forces navales françaises libres à Londres, dans la revue Esprit[114]. Un autre texte marquant, de Jean-Marie Domenach, figure du catholicisme et rédacteur en chef d’Esprit, « regorge de références implicites au personnalisme » de son ami Emmanuel Mounier. Il est inséré dans L’Affaire Henri Martin un ouvrage collectif dirigé par Jean-Paul Sartre, rassemblant lettres et documents, avec Hervé Bazin, Marc Beigbeder, Francis Jeanson, Michel Leiris, Jacques Prévert, Vercors[115], publié par Gallimard, le , moment précis où Henri Martin vient d’être gracié par le président Vincent Auriol et libéré pour bonne conduite.
Dans les syndicats
modifierLes dirigeants de la CGT ont payé très cher la séquence et perdu le contrôle des instances sociales à Renault Billancourt, les autres syndicats faisant liste commune aux élections, dans une usine où les opposants à la grève du se sont organisés[56].
Lucien Molino, l'un des dirigeants arrêtés, André Lumet, et Roger Linet, responsable de la CGT Renault Billancourt, ne retrouvent pas leur place au bureau confédéral de la CGT ou à la direction du PCF[56]. Face à la sévère répression qui sévit pendant un an et absorbe toutes les énergies syndicales[56], les dirigeants CGT se montrent plus ouvert à l'union. À Paris ils écrivent une lettre aux autres syndicats (F.O., C.F.T.C. et Syndicat autonome de l'enseignement) leur offrant de créer un comité d'organisation commun pour la manifestation traditionnelle du , pour qu'ils puissent avoir leurs propres slogans, la CGT optant elle pour « Libérez Alain Le Léap, Lucien Molino et les militants emprisonnés », « Libérez Henri Martin », « Paix au Vietnam », « Arrestation des assassins de Farhat Hached »[116], qui verra les policiers chargés de disperser les cortèges « s'en prendre plus particulièrement aux Algériens » causant chez eux « de nombreux blessés »[4].
Les grèves d' voient un réveil de la combativité des autres syndicats, et la CGT sauter dans le train en marche : « on poussa les métallos, les syndicats du textile et du bâtiment à se joindre au mouvement »[117].
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Journaliste de Combat.
- ↑ Qui appelle à la manifestation du 28 mai.
- ↑ Qui publie le communiqué du Conseil national du Mouvement de la paix, appelant à la manifestation du 28 mai.
- ↑ La loi du 18 mars 1950 est votée contre les auteurs de malfaçons volontaires ou de détériorations de matériel militaire, d’entraves à leur circulation, de tentatives de démoralisation de l’armée et la nation.
- ↑ Pseudonyme à rapprocher de Roger Linet, secrétaire général du syndicat CGT des usines Renault, et membre du Comité central du parti communiste. Il est toutefois peu probable qu'il se soit opposé à la direction du PC aussi ouvertement, sous un pseudonyme aussi transparent[71].
- ↑ Ce premier article est suivi d'un second, à l'automne, sur la grève de protestation ratée du .
- ↑ Il sera libéré après un an.
Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 Villatoux 2010.
- 1 2 Codaccioni 2013, p. 125.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 Renaud-Groison 1980.
- 1 2 Pannequin 1977, p. 319.
- ↑ Pannequin 1977, p. 266.
- ↑ Viguier 2017, p. 163-164.
- ↑ « UN SOCIALISTE VEUT INTERPELLER sur les incidents de Melun », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
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Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierBibliographie
modifierMémoires, témoignages et manifestes
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Articles contemporains
modifier- « Malgré l'arrestation d'André Stil RÉDACTEUR EN CHEF DE " L'HUMANITÉ "le parti communiste invite de nouveau ses militants à manifester mercredi contre la venue du général Ridgway », Le Monde, (lire en ligne)
- « M. ANDRÉ STIL EST L'OBJET D'UNE INCULPATION FOUR [sic] PROVOCATION À LA VIOLENCE », Le Monde, (lire en ligne)
- « De la stupeur indignée à l'enthousiasme triomphant », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- « UNE CONTROVERSE entre le préfet de police et M. Jean Teitgen à propos des deux prêtres-ouvriers arrêtés lors des manifestations du 28 mai », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- « La chambre des mises en accusation maintient la saisie du cahier de M. Duclos », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- « M. Le Léap est inculpé non en tant que secrétaire général de la C.G.T. mais pour son action personnelle », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- « ARRESTATION de MM. André Stil, Tollet et Molino L'enquête se poursuit depuis le mois d'octobre MANDAT D'AMENER contre MM. Benoît Frachon et Dufriche Perquisitions au siège de la C.G.T. et dans plusieurs de ses filiales », Le Monde, (lire en ligne)
Ouvrages ou articles historiques
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- Alain Viguier, Renault Billancourt, 1950-1992 : le parti communiste et les ouvriers : Identités ouvrières et identité de parti, Université Panthéon-Sorbonne- Paris I, (lire en ligne [PDF])Thèse pour le doctorat d'histoire, sous la direction de Michel Pigenet.
- Alain Ruscio, Les communistes et l'Algérie: Des origines à la guerre d'indépendance, 1920-1962, LA DECOUVERTE, (ISBN 978-2-348-04247-8, lire en ligne), « Face à la répression »
- Claude Nières, Ma piste : Mémoires d’un historien, universitaire, homme engagé et libre, Editions du Panthéon, (ISBN 978-2-7547-5171-1, lire en ligne), « Été 1953, des espoirs, des morts, des luttes »
- Maryse Vassevière, « Écriture(s) polémique(s) et guerre froide : du journal au roman », Revue des sciences humaines, no 343, , p. 185-202 (lire en ligne)
Filmographie
modifier- Le film Rouge Baiser de Vera Belmont contient quelques scènes ramenant à cette partie de l'histoire.