Vittorio Ambrosini
Vittorio Ambrosini, né le à Favara et mort le à Rome, est un avocat, journaliste et homme politique italien.
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Jeune journaliste, il est interventionniste durant la Première Guerre mondiale et devient capitaine des Arditi. Membre fondateur du Fascio de Palerme et de l'Association des Arditi d'Italie, il rejoint par la suite le Parti socialiste italien (PSI) puis le Parti communiste d'Italie et participe à l'organisation des formations de défense prolétarienne. À Vienne en 1923, il entretient des contacts avec l'Internationale communiste avant de revenir au fascisme en 1924. De retour en Italie la même année, il plaide pour un rapprochement de l'URSS avec l'Italie sur le plan économique mais également idéologique, entre bolchévisme et fascisme. Devenu propagandiste des idées corporatistes du régime et espion des services secrets italiens, il est envoyé à Paris en 1926 comme agent-provocateur. Rappelé en Italie après une série de péripéties, il est envoyé en confino jusqu'en 1931, date à laquelle il reprend son activité d'avocat — prenant notamment la défense d'Amerigo Dumini en 1938 —, de journaliste et de confident de l'OVRA jusqu'à la fin du régime.
Lié aux milieux antifascistes et communistes ainsi qu'au Parti socialiste révolutionnaire italien (PSRI) durant la guerre civile, il s'engage après la guerre comme avocat dans la défense des épurés fascistes, notamment d'Amleto Poveromo en 1947, et adhère au Mouvement social italien (MSI), au sein duquel il rejoint l'« aile gauche ». Partisan de l'« idéologie socialiste corporative, chrétienne et nationale » de la République Sociale Italienne (RSI), il est finalement exclu du parti en 1952 pour « des actes d'incohérence politique continus ». Par la suite, il fonde un groupusculaire Parti socialiste national italien (PSNI) puis une Ligue poujadiste italienne et entretient des liens étroits avec l'internationale néofasciste. Il continue son activité dans les années 1960 avant de mourir en 1971 dans le contexte de l'attentat de la piazza Fontana.
Une de ses déclarations dans l'après-guerre peut résumer son parcours :
« On m’a accusé, en raison de mes conversions politiques successives, d’être un caméléon politique et un homme vendu. Je ne m’en suis pas étonné »[1].
Années 1910-1919
modifierPremières années de journalisme et interventionnisme (1893-1919)
modifierFils de Giovanni Battista et Carmela Lentini, Vittorio Ambrosini naquit en février 1893 à Favara, en Sicile, aux côtés de ses trois frères : Gaspare, Antonio (1888-1983) et Alessandro (1891-1992)[2]. Ambrosini réalisa ses études d’abord à Girgenti, puis à Palerme et obtient enfin une licence en droit à Turin[3]. Journaliste dès son plus jeune âge, il fut, dès 1913, correspondant à Berlin pour le Giornale di Sicilia. En 1914, il était correspondant en Belgique envahie pour La Tribuna et le Frankfurter Zeitung[2]. Sur place, il rencontra des militaires allemands et visita plusieurs hôpitaux militaires allemands à Bruxelles[4]. En 1914, le commissaire de police de Turin lui refusa de tenir une conférence avec pour thème « Entre nationalisme et socialisme ».
Après l'entrée en guerre de l'Italie en 1915, Ambrosini se prononça pour l'interventionnisme démocratique[5]. En octobre 1916, il publia dans La vita internazionale un long article intitulé « Il proletario italiano e la guerra ». Dans ce dernier, il théorisa l'union du national et du social, du prolétariat et de la nation, de l'ouvrier et du soldat, et s'insurgea contre la « barbarie allemande »[6] :
« Le prolétariat italien a accepté de participer à la lutte, en formant le nerf le plus solide de notre armée et en assumant le poids le plus lourd de la présente guerre […] La nation allemande, avec à sa tête un empereur — hideuse et spectrale représentation d’une pseudo-volonté divine, qui prêchait la paix et préparait la guerre —, se servant de la complicité d’un autre État ayant à sa tête le plus triste et le plus féroce tyran des temps modernes, auquel est infligée une adéquate punition de Dieu avec une longue vie, traînée au milieu des plus hideux désastres —, avec la complicité de cet empire fait comme l'habit d’Arlequin, tout de pièces de violence et de sang, agressait les nations les plus civilisées d'Europe et du monde, la France et l'Angleterre, fleurons de liberté, centres de la pensée et du progrès international […] Notre prolétariat, uni au reste de la nation, a combattu et combat de bon cœur cette sainte guerre : ayant offert dans ce grand combat le très précieux appui de son bras, il a pris à sa charge la part la plus lourde, s'est attiré dès à présent les applaudissements et l'admiration du monde entier, s'assurant ainsi pour l'avenir ces droits et ces mesures de protection par lesquels notre Patrie devra les récompenser de leur très noble sacrifice accompli. »[6]
Le prolétariat avait compris, selon lui, « que notre patrie était en danger, il a compris que notre nation aurait perdu sa dignité, son honneur et peut-être aussi son indépendance si elle n’avait pas pris les armes contre l’ennemi séculaire »[6] ; cependant, il chercha à se démarquer des nationalistes :
« Personne n’avait parlé à notre ouvrier de sa Patrie et de sa nation, pas même les nationalistes, qui avaient le tort de se faire les chantres d’un impérialisme chauvin d’inspiration allemande et s'appuyaient non pas sur le prolétariat, mais sur les grandes coteries capitalistiques, justifiant le soupçon et l'accusation d’exciter l’esprit impérialiste de la nation et de fomenter la guerre pour favoriser les spéculations capitalistiques...Personne n’avait donc parlé à nos ouvriers des principes idéaux de justice et de liberté, personne ne leur avait appris à connaître ou à aimer la Patrie. »[6]
mais aussi des socialistes internationalistes qu'il accusait d'avoir renié la patrie et de s'être servis « des masses ouvrières comme d’un instrument de pouvoir, les soulevant contre les institutions et les classes riches, prêchant l’abolition de tout principe idéal, pour le soin des seuls intérêts matériels et des besoins du ventre ? »[6] :
« Les principes idéaux de liberté, de justice et d’humanité, qui les avait enseignés à nos ouvriers ? Quel parti les leur avait prêchés ? Peut-être le parti socialiste, lequel, après avoir accompli la grande et méritoire œuvre d’organisation des classes ouvrières et leur avoir donné conscience des droits du prolétariat, n’a pas pu faire poindre le soleil de l’avenir, que dans leur trop grande simplicité les prophètes du socialisme avaient prédit à brève échéance ? […] De la Patrie, ces socialistes leur en avaient-ils parlé, eux qui prêchaient que celle-ci n’était pas vraie, ni existante la division du groupe humain en nations, eux qui niaient l'existence de la nation comme groupe ethnique et politique, qui reniaient toutes les plus belles traditions de notre Risorgimento ? Les socialistes, qui poussaient nos ouvriers à l’anarchie syndicaliste et protestaient contre toute espèce de guerre, même soutenue pour défendre les sacrés confins de la Patrie, avaient été les maîtres politiques des ouvriers, les avaient imbibés de leurs doctrines et se préparaient à empêcher ou à saboter une éventuelle guerre, la révolution sociale ou pour le moins la grève générale. »[6]
Durant la Grande guerre
modifierEngagé volontairement, Ambrosini fut officier de propagande sur le front intérieur puis affecté au IIIe bataillon d'assaut, où il atteignit le grade de capitaine. Le journal La Stampa donne des détails sur son action au front :
« Dans l'un des différents combats qui se sont déroulés dans le Trentin oriental, le sous-lieutenant de réserve et avocat Vittorio Ambrosini a été blessé à trois moments différents […] On devait donner l'assaut à une tranchée ennemie située sur le mont C. Le sous-lieutenant Ambrosini était en tête de sa compagnie lorsqu'il fut appelé en aide par le capitaine d'une autre compagnie qui se trouvait en avant. Ambrosini donna alors l'ordre d'avancer, et avec ses hommes, il se lança vers l'ennemi avec tant d'impétuosité qu'il dépassa la compagnie qui le précédait. Dans cette avancée, il fut touché par une première balle d'obus shrapnel ; mais, ne tenant aucun compte de la blessure et de la douleur, il continua à commander l'attaque et à aller de l'avant ; cependant, une deuxième balle le toucha [...] La conduite de l'héroïque officier a suscité l'admiration de ses supérieurs et de ses soldats. Le commandant de son bataillon a écrit à ce propos à Ambrosini que « son action avait été tellement et louablement appréciée et signalée aux autorités supérieures qu'il aura bientôt la grande satisfaction de la récompense pour valeur militaire. »[7]
Étrangement, plusieurs source indiquent au contraire qu'il ne participa « jamais à aucune action de guerre »[3]. Peut-être un homonyme.
Après la bataille de Caporetto, les positions politiques d'Ambrosini se radicalisèrent, notamment concernant l'usage de la force en politique[2].
Années 1919-1920
modifierLe combattantisme d'après-guerre : arditisme, fascisme et socialisme
modifierSelon l'historien Mauro Canali, Ambrosini, dans l'immédiate après-guerre, vécu de « nombreuses années » dans les Balkans où il eut « des contacts avec les mouvements slavophiles, lesquels s'étaient vraisemblablement tous fondus dans les rangs titistes »[8].
À la fin du mois d'avril 1919, Ambrosini fit partie du groupe promoteur de la constitution du Fascio de Palerme, groupe composé de l'ancien syndicaliste révolutionnaire Vincenzo Purpura, de Vito Catalano, Arturo De Vespri, Antonio Ambrosini, Giovanni Tedesco, Francesco Tortorici, Savona Marino, Brucato. Le programme du groupe avait été formulé et illustré par Ambrosini sous la forme d'une « synthèse simplificatrice de celui de San Sepolcro et dans une tentative appréciable de le mettre en harmonie avec les problèmes spécifiques de la réalité sicilienne »[9]. En effet, en plus de l'élection de la Constituante (à réaliser au scrutin de liste avec représentation proportionnelle pour la réforme de la Constitution, du Parlement et en particulier du Sénat), le programme mettait l'accent sur l'autonomie administrative de la Sicile[9]. La partie économique et sociale comprenait quant à elle la confiscation des richesses de guerre, de fortes taxations sur les grandes fortunes, un impôt progressif fort (à titre exceptionnel) sur toutes les richesses nationales, et pour la Sicile une expropriation des latifundia pour les redistribuer aux paysans et avant tout aux combattants[9].
L'historien Giuseppe Carlo Marino écrit à propos de l'attitude d'Ambrosini à cette époque :
« Vittorio Ambrosini, combattant courageux redevenu avocat dans la vie civile, mais arborant encore ostensiblement un grade de capitaine de l'armée qui avait du mal à ranger son uniforme dans le placard […], de la campagne électorale de 1919 jusqu'à la dure saison des luttes paysannes pour la terre au cours de l'année suivante, et jusqu'à la rupture dramatique avec le parti socialiste officiel aux portes de 1921 […] ne parviendra pas à voir de contradiction entre sa qualité de « combattant » promoteur du Fascio de Palerme et la sympathie vibrante pour le drapeau des Soviets. »[9]
La même année, avec Ferruccio Vecchi et Mario Carli, Ambrosini participa à la fondation de l'Association des Arditi d'Italie dont il anima la section palermitaine. Dans les jours qui suivirent l'attaque de la Chambre du Travail de Milan par des squadristes (dont des arditi et des futuristes), Ambrosini publia dans Roma futurista l'article « Gli Arditi a Milano protessero la borghesia ? » (20 avril 1919)[10], texte dans lequel il justifia l'attaque, cette dernière ayant visé selon lui à « empêcher le triomphe des léninistes et des défaitistes qui, avec l'acquiescement du gouvernement, s'apprêtaient à s'emparer de la ville »[10]. En revanche, il refusa d'assimiler l'action « merveilleuse » et « extrêmement violente » des arditi à un instrument de la réaction bourgeoise et du gouvernement (« les bras armés de l'ordre, les avant-gardes des carabiniers ») :
« Mais le fait que nous ne soyons pas les avant-gardes des carabiniers s'est vu immédiatement quand le gouvernement, le ministre de la guerre, a lancé l'anathème, l'ordre de répression pour les faisceaux de combat et les associations d'arditi. Pour une fois, le gouvernement a compris : qu'il nous poursuive donc, car il sait que nous sommes contre lui, contre sa politique d'accord inconscient avec les léninistes ! Qu'il nous poursuive, ainsi le peuple comprendra que nous sommes sur la bonne voie, contre toute réaction, contre tout carabinier rouge ou noir ! »[10]
Dans les dernières lignes de l'article, Ambrosini clama sa « confiance pleine et absolue que le renouveau de l'Italie viendra des combattants et des arditi »[10].

Le « complot de Pietralata »
modifierTrois mois plus tard, en juillet, Ambrosini participa activement à la planification de ce qui sera appelé plus tard le « complot de Pietralata »[2]. Avec l'aide de Ferruccio Vecchi[11], d'Argo Secondari et, selon un agent du gouvernement l'implication de Gabriele D'Annunzio[12], Ambrosini prépara en secret une « initiative insurrectionnelle d’inspiration anarcho-dannunzienne et à caractère républicain »[1]. Dans sa biographie consacrée à Mussolini, Renzo De Felice écrit :
« Une fois l'appui des militaires du fort obtenu et les armes qui y étaient conservées procurées, les conjurés semblaient avoir l'intention de s'emparer des principaux bâtiments gouvernementaux, des casernes des carabiniers et de la sécurité publique, du Quirinal et de la Villa Savoia, de proclamer la déchéance du gouvernement et de convoquer une Constituante. »[13]
Le moment venu, dans la nuit du 6 au 7 juillet, la police déjoua le complot en arrêtant un groupe de conspirateurs dans un restaurant, puis arrêta « une vingtaine d'autres révolutionnaires qui s'étaient rassemblés devant la forteresse de Pietralata, exhortant les soldats qui y étaient en garnison à se joindre à la révolte »[12]. Le procès contre 48 inculpés, en partie arrêtés et en partie en fuite, s'est conclu en avril 1920 par un jugement d'extinction de la procédure (pour attentat contre la sécurité de l'État) en raison d'une amnistie survenue entre-temps[13]. Ambrosini ne semble pas avoir été arrêté.
L'Avanti!, dans un article intitulé « Le sorprese di Pietralata » (10 septembre 1919), dénoncera le complot comme « organisé au nom et dans l’intérêt du service d’espionnage militaire »[11].
Rupture avec le fascisme et polémiques avec Mussolini
modifierLa Ligue prolétarienne et les Gardes rouges
modifierDésormais inscrit au Parti socialiste italien (PSI), Ambrosini continua à structurer la Ligue prolétarienne des anciens combattants, organisation de masse constituée au cours d'un congrès à Milan, du 29 juin au 2 juillet 1919, auquel il avait participé avec comme ambitieux projet une « unification révolutionnaire » des ex-combattants prolétaires[9].
Collaborateur de l'Avanti!, il reçu les louanges d'Amadeo Bordiga dans le journal Il Soviet pour ses prises de position :
« Et nous voici aux premières fissures. Vittorio Ambrosini, dans une lettre courageuse, se détache de ses compagnons d'armes et en dénonce les hontes et les fautes. Il reconnaît s'être illusionné et l'affirme avec courage, avec courage oui, parce que de cet environnement de montée en épingle et de coercition morale, il faut du courage pour sortir et pour s'y opposer. Et il reconnaît aussi la droiture du parti socialiste dans son action contre la guerre et rend hommage à notre ligne directrice. »[14]
Durant cette période, Ambrosini « s'engagea dans un militantisme passionné socialiste-révolutionnaire en se faisant le propagandiste de théories bolcheviques »[9] notamment lors de réunions publiques. Dans un télégramme (7 novembre 1919) adressé au préfet, le commandant de la légion territoriale rapporta à ce propos :
« […] sans préavis Via del Canto, le parti socialiste officiel a tenu un meeting public avec la participation d'environ 400 personnes. Le capitaine Vittorio Ambrosini a pris la parole, tenant une conduite indécente pour l'uniforme qu'il portait et suscitant l'indignation chez les personnes bien-pensantes, ainsi que dans la classe populaire, attendu que, comme un exalté, embrassant et s'agitant à plusieurs reprises le drapeau socialiste, il a invectivé contre les institutions nationales, chantant les louanges du bolchevisme russe, et incitant à la révolution et à la rébellion contre les institutions et les Autorités, dénigrait les sphères officielles supérieures et les hommes du Gouvernement dirigeants de la récente guerre, exhortant le peuple à déserter en cas de futures guerres. Il a invité les personnes présentes à se rendre ce matin 7 du mois courant à l'arrivée du courrier postal de Naples pour faire une manifestation hostile à Vittorio Emmanuele Orlando. »[9]
Pour des articles « filo-bolcheviks » qu'il écrivit pour l'Avanti! jugés « hautement déplorables et dangereux », Ambrosini écopa de « trois mois d'arrêt dans une forteresse », mesure datée du 7 septembre 1919 qu'il communiqua à Giovanni Orcel et aux « camarades » de la FIOM dans La Dittatura proletaria du 12 septembre 1919. La peine purgée, le 6 novembre, le « scandaleux capitaine » rentra à Palerme[9]. La Dittatura proletaria, dans son numéro du 2 novembre, avait déjà signalé aux ouvriers palermitains son retour prochain sur la scène politique :
« il revient à nous avec son vif enthousiasme, avec sa foi ardente, pour mener la bonne campagne pour l'émancipation du prolétariat. »[9]
Deux mois plus tard, en janvier 1920, Ambrosini fut élu secrétaire politique du comité provisoire de la nouvelle Fédération régionale de la Ligue composé de Loncao et Giovanni Piraino[9].
L'historien Gianni Isola écrit que, bien que la Ligue prolétarienne « ne réussit pas à se diffuser de manière organique et à pénétrer profondément la réalité sociale » de la Sicile, celle-ci parvint à constituer « quelques noyaux très nombreux : […] huit cents à Messine, dont la section fut longtemps dirigée par l'ambigu Vittorio Ambrosini, qui tenta à plusieurs reprises de faire de la Ligue le tremplin de son aventurisme politique […] »[15]. Rapproché de l'aile maximaliste du PSI, il en vint à déclarer lors d'un congrès de la Ligue, en tant que représentant des anciens combattants de Palerme, la nécessité d'une autonomie plus affirmée de l'organisation et la formation « d’un mouvement révolutionnaire visant à renverser la domination capitaliste », en rompant tout lien avec le PSI, qualifié de social-démocrate et de contre-révolutionnaire[15] ; il fut sévèrement attaqué par Umberto Terracini et contraint de retirer la motion présentée[15].
Un rapport de la sous-préfecture locale de Savone rapporte que, le 12 juin 1920, après la chute du gouvernement Nitti le 9 juin, Ambrosini s'exprima ainsi lors d'une réunion :
« Exaltant la révolution russe et l'œuvre de Lénine, qu'il a qualifié d'apôtre de la liberté et des classes laborieuses, il a fait l'apologie de la révolte, souhaitant que des événements identiques se produisent dans tous les autres États et qu'en Italie aussi les mères et les épouses, qui endurent les plus grandes souffrances, soient vengées et puissent voir pendus aux réverbères ministres et généraux. Il a incité les travailleurs à ne pas travailler maintenant, parce que leur production ne sert qu'à enrichir encore les profiteurs industriels, et à réserver toute leur énergie pour l'après-révolution, époque à laquelle, en travaillant beaucoup, on sera sûr que le profit ira entièrement au bénéfice des travailleurs. Il dit qu'avec la dernière victoire du prolétariat, faisant référence à l'abrogation du décret sur le prix du pain, il ne s'est pas seulement produit une crise de gouvernement mais aussi une crise de régime, puisque le Souverain aurait démissionné, restant lui aussi provisoirement en fonction pour l'expédition des affaires courantes. »[16]
Frappé de plusieurs dénonciations pour « apologie de délit, incitation à la haine de classe et instigation à commettre des délits »[5], il entama, au début de juin 1920, un long voyage à partir de Palerme, en passant par Naples et Milan, pour se rendre à Turin[5]. Surveillé de près par un agent de la police judiciaire et signalé aux autorités de la Police d’État, il fut dénoncé en juillet pour une bombe découverte à la gare ferroviaire dans ses bagages[1]. Son activité lui valut des dénonciations pour des meetings tenus à Ivrée, Albiano et Savone[1].
Installé à Milan en août 1920, il fonda, avec l'aval d'Egidio Gennari, le journal L'Ardito Rosso, initialement publié par le groupe de la jeunesse socialiste locale en tant qu'« organe des Arditi Rossi et des jeunes communistes »[1]. Au début du mois de septembre, il devint organisateur des Gardes rouges (Guardie rosse) durant l'occupation des usines de Turin et servit de « technicien militaire » pour les ouvriers de l'établissement Bianchi de Milan[1].

En exil à Saint-Marin : L'Ardito rosso et les Gruppi Arditi Rossi (1920)
modifierLe premier numéro de L'Ardito Rosso ayant été saisie sur ordre du gouvernement pour « des articles susceptibles d’être incriminés pour propagande antimilitariste », Ambrosini se réfugia à Saint-Marin, poursuivi par des mandats d'arrêt pour incitation au crime et excitation à la révolte[1].
Selon la chercheuse Laura Rossi, « la constitution du premier noyau de communistes à Saint-Marin apparaît liée à l'arrivée sur le Titano en septembre 1920 du réfugié Vittorio Ambrosini, qui y mène une propagande communiste, publie un journal, L'Ardito rosso, et [réussi à arracher] de nombreux adhérents au Parti Socialiste »[17] au moment de la scission entre l'aile réformiste et celle pro-communiste du socialisme saint-marinais.
Ainsi, Ambrosini poursuivit sa campagne en faveur de la création de conseils de soldats et d’une organisation armée du prolétariat fondée sur les anciens combattants, avec la publication de trois autres numéros de L'Ardito rosso, deux brochures et plusieurs circulaires[18]. Inquiétées, les autorités recommandaient « d'intensifier la vigilance pour empêcher la diffusion de ladite circulaire d'Ambrosini et de suivre attentivement l'activité des partis révolutionnaires visant à la formation de telles organisations, en procédant aux mesures nécessaires pour la saisie immédiate des armes détenues illégalement »[19],[20].
Dans le sillage du journal, Ambrosini fonda les Gruppi Arditi Rossi (GAR), organisme paramilitaire dont il précisa les objectifs dans une circulaire du 23 octobre 1920 :
« Tous les membres du Groupe Arditi Rossi doivent être armés ; tant eux que les sympathisants doivent être instruits à l'usage des pistolets, fusils, mitrailleuses et bombes... Lors des manifestations prolétariennes, le groupe descend dans la rue armé, dirigé par le Chef, il se tient toujours à proximité des Carabiniers pour les encercler et les désarmer au moment opportun. Si un mouvement général éclate, le groupe se met à la tête de la masse et organise des coups de main pour l'assaut des casernes, des dépôts d'armes et de munitions, des invasions de fabriques et de champs, la prise de possession et la destruction du télégraphe, du téléphone, des ponts ferroviaires, des dépôts de essence. La tâche la plus importante est de créer les « conseils de soldats, etc. Pour le Comité de l'Ardito Rossi, signé V. Ambrosini. »[21]
Depuis Saint-Marin, où Ambrosini s'installa, commencèrent ainsi à « pleuvoir des directives adressées à d'improbables Groupes d'Arditi Rossi et Conseils de Soldats, ainsi que des lettres dans lesquelles il se met enthousiastement à la disposition de la fraction communiste »[22]. Dans l'une de ces lettres, adressée à Nicola Bombacci, Ambrosini écrivit :
« Ayant, à ma grande satisfaction, lu le manifeste signé par toi, Misiano, Bordiga, etc. (il se réfère au Manifeste-programme de la gauche du parti du 21 octobre 1920) et ayant également reçu une lettre de ce dernier directement, je lève la réserve contenue dans la mienne d'il y a une semaine et je donne ma pleine et complète adhésion à la fraction communiste. Je te répète que l'Ardito Rosso est à la entière disposition de la fraction pour toutes les commissions et articles. Je te serais également reconnaissant si tu voulais bien, même en quelques lignes, donner un signe de tes sentiments envers l'Ardito Rosso, ce qui me vaudrait comme une réponse à tant d'attaques et à tant de mises en garde faites par Serrati et ses camarades. Le travail d'organisation des groupes d'arditi rouges et des conseils de soldats progresse d'excellente façon : dès ce moment, je le place sous le contrôle de la fraction communiste. J'aurai plaisir à m'entretenir personnellement avec toi ; et il ne sera pas difficile que je vienne vers la première moitié du mois prochain à Bologne en incognito. Salutations. Vittorio Ambrosini. »[22]
Le soutien désiré par Ambrosini tarda cependant à venir, raison pour laquelle il décida d'écrire peu après une autre lettre, adressée à Giuseppe Rabagliati, dans laquelle il écrivit :
« Je vous ai écrit de nombreuses lettres, envoyé des imprimés, des journaux, des circulaires : jamais il ne m'est parvenu de votre part un abonnement, une lire d'aide, jamais une ligne par simple courtoisie ! Et pourtant je veux être persévérant et, étant donné que je me trouve actuellement réfugié à Saint-Marin pour me soustraire à un mandat d'arrêt et pour continuer la publication du journal et l'organisation des GAR, j'ai besoin de l'aide des camarades et j'écris une fois de plus en faisant appel si ce n'est à votre courtoisie. Je t'inclus non seulement cette circulaire pour la revente du journal et des brochures, mais aussi une circulaire (secrète) pour l'organisation des GAR et des Conseils de soldats. J'espère que tu comprendras l'urgence et l'importance de ces organisations : les conseils de soldats sont le seul moyen qui puisse nous sauver de la réaction qui est en train de s'organiser. Si tu ne peux pas t'en occuper personnellement, indique-moi le nom d'un camarade auquel je puisse m'adresser comme à un homme de confiance. Dis-lui de se mettre tout de suite en contact avec les camarades soldats, qu'il t'aide à te mettre en relation avec nous. Et en attendant, je te prie, toi et les camarades, de bien vouloir apporter une aide financière au Soldato Rosso, avec des abonnements et des souscriptions. »[22]
Le seul « qui ne resta pas insensible à ces demandes fut Bordiga » qui, d'après ce que rapporte Berti (qui porte un jugement extrêmement dur sur Ambrosini), « continua même après à avoir confiance en ce malheureux au point de le proposer, au début de 1921, au poste de responsable du Bureau illégal (Bureau 1) du Parti, organe secret chargé du renseignement et de l'organisation militaire, qui devait être fondé, et dont la direction, la candidature d'Ambrosini ayant été écartée, fut confiée à Bruno Fortichiari »[22]. Ce dernier écrira à propos d'Ambrosini, dans un texte consacré aux Arditi del popolo, des lignes assez dures :
« Dans certaines provinces du Piémont, on aura la coopération de rares noyaux d'« Arditi del popolo » avec des groupes ouvriers dans des actions commandées par des communistes. À Milan et dans sa province, on ne comptera que des adhésions individuelles et occasionnelles d'« Arditi del popolo » aux actions de lutte contre le fascisme. Comme initiative organisée, il n'y aura que la promesse et la proposition nullement dignes de considération, dues à un drôle de mousquetaire dépourvu d'idées claires autant que riche en gestes, Vittorio Ambrosini, qui ne sera ensuite utile qu'aux détracteurs de la correcte intransigeance du Comité Exécutif du parti. »[23]
Adhérent au Parti communiste d'Italie (PCd'I) depuis la fin de 1920, Ambrosini tenta en décembre, alors que l'Entreprise de Fiume touchait à sa fin, de rejoindre la ville assiégée par les troupes italiennes, dans l'intention de se joindre aux légionnaires de Gabriele D'Annunzio[1]. S'étant arrêté quelque temps à Trieste, il se livra à une intense propagande subversive[1] et tenta d'atteindre Sussak, une banlieue, de Fiume, pour organiser des aides à D'Annunzio[11].

Années 1921-1922
modifierLes rapports avec les Arditi del popolo et la polémique dans L'Internationale communiste (1921)
modifierToujours à Trieste au début de l'année 1921, Ambrosini s'activa sur place pour organiser ses Arditi rossi, avec notamment l'aide du très jeune Vittorio Vidali[18] qui, dans ses mémoires parues en 1983, écrira à son propos, dans le contexte de son exil à Vienne :
« J'avais l'adresse d'un camarade italien, Vittorio Ambrosini. Il m'apparut d'emblée comme un personnage étrange et ambigu. »[24]
Face à la répression, Ambrosini retourna se réfugier à Saint-Marin où il resta en liens avec la section communiste locale[18]. Entre juillet-août 1921, lui et « les rares Arditi rossi dispersés çà et là dans la péninsule » intégrèrent les Arditi del Popolo (AdP)[18]. Dans L'Ardito del popolo (journal dirigé par Giuseppe Mingrino) du 2 septembre 1921, Ambrosini tenta d'établir des relations officielles avec l'organisation en rédigeant un appel « pour un front armé antifasciste » mais aucun accord ne fut conclu[25].
Le mois suivant, en octobre, Ambrosini fut au centre d’une polémique. Dans le numéro 18 de la revue L'Internationale communiste, il publia en effet l'article « La crise révolutionnaire en Italie, ses perspectives, ses enseignements », signé par lui sous le pseudonyme « Ardito rosso ». Face à l'inaction du PCd'I et le refus de ce dernier d'établir des liens plus étroits avec les formations de défense prolétarienne, Ambrosini écrivit en conclusion de son texte :
« Voici le dernier enseignement que nous donne la situation en Italie : ce n'est que par la préparation révolutionnaire et une activité effective que le Parti communiste pourra consolider son organisation et devenir véritablement (comme cela a lieu en Allemagne) un parti de masses. Tout parti qui discute trop sur les tendances politiques, qui ne s'occupe que de la solution des problèmes de l'organisation politique et professionnelle et laisse de côté ceux de la préparation technique révolutionnaire, risque de perdre le contact étroit avec les masses, de rester au point mort où l'extrémisme théorique amène la suppression de l'activité pratique, l'impuissance révolutionnaire complète. »[26]
En réponse, le Comité exécutif du PCd'I adressa le 7 novembre 1921 une lettre, signée par Ruggero Grieco, dans laquelle on pouvait lire :
« Nous ne comprenons pas pour quelles raisons, dans un de nos organes officiels, on publie des articles envoyés par quelqu'un que vous ne connaissez pas ou que vous ne connaissez que parce qu'il s'est présenté lui-même à vous : car nous ne pouvons pas croire que les camarades du parti italien à Moscou vous aient recommandé Ambrosini et son article signé « Ardito rosso ». Ambrosini n'a pas commis un grand délit de caractère politique ou moral, mais il ne jouit pas de notre confiance ; il n'avait pas non plus la confiance de la dernière Direction du PSI dont [Egidio] Gennari était secrétaire. Nous avons dû intervenir à plusieurs reprises pour conjurer des actions inconsidérées et dangereuses et pour réparer ses erreurs. Depuis quelque temps, Ambrosini est exilé d'Italie à la suite de sottises sans principes commises en dehors et à l'encontre de la discipline du parti, et même à l'étranger, il ne manque aucune occasion de prendre des positions individuelle ou de faire quelque chose de sa propre initiative. Jusqu'à présent, nous n'avons différé son exclusion du parti, déjà décidée in pectore (en secret), qu'en considération de sa situation de réfugié. »[27]
À la suite de cette mise au point de la part du PCd'I, Ambrosini quitta l'Italie pour Vienne, écrivant n'avoir quitté le pays « que lorsque l'Exécutif me communiqua officiellement que les propositions de L'Ardito Rosso et son type de travail n'étaient pas acceptés »[18].
Exil et conflits avec le Parti communiste (1922)
modifierDès son arrivée à Vienne, Ambrosini fit publier, dans les derniers jours de 1921, la brochure Per la difesa e la riscossa del proletariato italiano. Appello ai compagni della sezione Comunista di S. Marino e del P.C.I., publiée chez l'éditeur Ignaz Steimmann. Diffusée à 2 000 exemplaires, cette brochure est considérée par l'historien Eros Francescangeli comme « l'un des premiers actes d'accusation contre le doctrinarisme de l'exécutif du PCd'I »[18]. La publication fut immédiatement frappée de saisie et vaudra à Ambrosini une condamnation par contumace par la Cour d'assises de Trente à 3 ans et 4 mois de prison et 1 000 lires d'amende (officialisée le 15 ou 17 mars 1923)[1].
Ambrosini avait entre-temps pris contact avec Angelo Dulcetta, communiste passé au fascisme, qu'il avait connu au temps de la Ligue prolétarienne[28], et qu'il chargea de distribuer la brochure dans le contexte de la préparation du Congrès du PCd'I (Congrès de Rome) organisé entre le 20 et le 24 mars 1922. On apprendra par la suite, selon Daniele Pompejano, que Dulcetta avait en vérité été envoyé à Vienne par le Parti national fasciste (PNF) pour surveiller les actions d'Ambrosini[29]. Lors du Congrès, Umberto Terracini décidera de dissoudre officiellement la commission qui devait se charger du « cas Ambrosini » :
« À propos du camarade Ambrosini, qui est parvenu à faire de sa personne un "cas" international, je dois faire une déclaration. Le Comité Exécutif de l'Internationale a dissous la commission qui aurait dû examiner ce cas sur la base d'un débat contradictoire entre Ambrosini et le Parti communiste d'Italie. Il a été jugé inopportun et non légitime de faire comparaître devant une commission un Parti tout entier pour un différend avec l'un de ses adhérents, et l'on suivra à la place la procédure consistant à inviter le Parti communiste d'Autriche à mener une enquête sur les agissements d'Ambrosini. Ce dernier a du reste cherché à susciter également en Autriche un mouvement sécessionniste. Deux des sections de Vienne ont cru bon de prendre position pour lui contre les décisions de la Centrale, laquelle sera de ce fait contrainte par son action à prendre des mesures disciplinaires contre un certain nombre de ses membres. »[30]
Dans sa dernière interview en 1973 à Edek Osser, Amadeo Bordiga dira que « la proposition Ambrosini ne devait être prise en considération, non seulement pour des raisons de forme, mais aussi de fond et de contenu profond ». Il disait aussi, concernant l'action d'Ambrosini à Vienne, que :
[…] nous ne voulions pas courir le risque qu'il apparaisse avec nos amis, ou à notre propre ennemi principal, comme un envoyé ou un leader du mouvement communiste italien. La Centrale du Parti a également dû empêcher notre base de confondre Ambrosini, ou l’un de ses collaborateurs, avec le cadre spécifique déjà établi par notre Parti. Enfin, il fallait éviter le danger évident que nos groupes en périphérie pouvaient mettre à la disposition d'Ambrosini et de ses hommes […][31]
Torquato Lunedei, administrateur du PCd'I à Vienne dénoncera Ambrosini, dans une lettre d'août 1923 au Comité exécutif du PCd'I, l'accusant de concurrencer ses propres fonctions[32].
Dans la première période viennoise, Ambrosini vécu au contact du milieu des réfugiés politiques, notamment avec des Hongrois, « parmi lesquels — écrit-t-il — il me semble que prévalait un certain professeur Lukács », collabora à divers journaux du mouvement ouvrier autrichien et allemand[11]. Il consigna les impressions qu'il retira d'un voyage en Allemagne, au cours de l'été 1921, à propos du débat sur la tactique de l'« offensive » et des positions du KPD concernant « les avant-gardes armées » qui, selon lui, « émeuvent les masses avec leur destin de combattants révolutionnaire et qui, même en cas de défaite, maintiennent allumé le feu révolutionnaire »[11].
Après son mariage avec l'Autrichienne Karoline Heindl en août 1922, Ambrosini continua à entretenir des relations avec d'anciens participants de l’expérience des Conseils soviétiques hongrois tout en s’intéressant aux formations paramilitaires allemandes (aussi bien communistes que national-socialistes) et en entraînant les miliciens sociaux-démocrates du Republikanischer Schutzbund[1]. Il fut également en contact l'année suivante avec Julius Deutsch avec qui il discuta « de l'organisation de la « milice prolétarienne », sujet de grande actualité et du plus haut intérêt »[33].
En octobre 1922, Ambrosini quitta le PCd'I, tout en maintenant ses liens avec les milieux de l’Internationale communiste (IC)[1]. Le 17 novembre 1922, la Cour d'assises de Palerme le condamna par contumace à 3 mois d'emprisonnement[1].
Années 1923-1924
modifierLes tensions à Vienne, le Cercle Andrea Costa et la Section socialiste (1923)
modifierAprès avoir attaqué le PCd'I, qu'il accusait de ne pas suivre les directives du IIIe Congrès de l'IC, Ambrosini tenta, suite au IVe Congrès (5 novembre au 5 décembre 1922), d'appliquer à sa manière les directives sur la nécessité d'opérer une fusion entre socialistes et communistes, dans le contexte de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, en fondant à Vienne, au début de l'année 1923, une « section du Parti communiste d'Italie unifié », tentative immédiatement désavouée par le PCd'I[18]. À cette époque, Ambrosini vit alors en enseignant l'italien à des « rejetons de la haute bourgeoisie viennoise » et écrit pour quelques journaux autrichiens[11].
Au printemps, Ambrosini rejoignit le Cercle prolétarien Andrea Costa (Circolo Proletario Andrea Costa) mais, selon le chercheur Diego Cante, il exerça sur le groupe une « action destructrice » :
« Dès les premières années vingt, avant même le Congrès de Livourne qui vit la naissance du PCdI, le Cercle Prolétarien Andrea Costa servit de pôle d'agrégation de l'émigration socialiste ; sa vie fut brève, probablement aussi à cause des conflits apparus entre les deux composantes majoritaires de l'association, les socialistes révolutionnaires et les communistes, tout comme en raison de contrastes personnels. On se réfère en particulier à l'action destructrice qu'eut sur le cercle l'activité de Vittorio Ambrosini. »[34]
Finalement expulsé après quelques mois, Ambrosini se rapprocha par la suite du PSI et fonda une Section socialiste autonome (ou Section socialiste italienne), qui comptait à peine 26 inscrits[18], et qui installa ses locaux dans la Maison des travailleurs d'Ottakring (Arbeiterheim Ottakring)[33].Les nouvelles de son activité durant cette période déclenchèrent des réactions, notamment de Torquato Lunedei qui, dans une lettre « à ses camarades du PCI », datée du 9 mai 1923, écrivait :
« À ce jour, 8 et 3 réfugiés communistes résident ici, des socialistes et Ambrosini, qui n'appartiennent actuellement à aucun parti. […] Comme vous le lirez dans une correspondance que j'ai envoyée il y a quelques jours à Il Lavoratore, il y a quelques semaines a eu lieu l'assemblée du Cercle Andrea Costa, et comme je vous l'ai déjà dit, nous avons complètement renvoyé M. Ambrosini, tant du Cercle que du Comité des réfugiés, qui est désormais hors de position. […] Concernant la création de la Section socialiste italienne à Vienne, membre du PSI, c'est le bluff habituel d'Ambrosini. »[29]
Dans une autre lettre datée du 10 août 1923, Lunedei écrivait qu'« Ambrosini a soumis l'affaire à la Commission exécutive de la milice prolétarienne de Vienne »[29]. En liens durant cette période avec Giacinto Menotti Serrati[35] et Pietro Nenni, Ambrosini adressa une lettre à ce dernier, le 6 juin 1923, dans laquelle il écrivait souhaiter reprendre sa collaboration avec Avanti! et régulariser sa situation au sein du PSI :
« J'espère que cette question (la régularisation) sera rapidement réglée et je serais très heureux que la Direction mène à ce sujet une enquête qui me donnerait l'occasion non seulement de clarifier mon action politique, mais aussi de mettre au jour les tristes manœuvres des petits dictateurs communistes, qui ont tant persécuté et persécutent encore mon activité critique contre leurs criminelles erreurs […] Cette affaire peut servir de documentation sur la triste activité anti-révolutionnaire menée à mes dépens, au nom du communisme et du front unique prolétarien, par des gens qui ont eu, pour le malheur du prolétariat italien, les rênes du Parti communiste. »[33]
Réflexions et rapprochement avec le fascisme
modifierPolitiquement très isolé, cette période allant de l'été à l'hiver 1923 marque la conversion progressive d'Ambrosini au fascisme. À l'occasion d'un voyage en Allemagne comme correspondant du journal Der Abend, il entra en contacts avec Paul Levi, Ruth Fischer, Georg Ledebour et Erich Ziegler, qu'il interviewa, mais ce sont surtout les contacts avec le nazisme bavarois qui lui firent théoriser la possibilité d'une convergence et une entente « entre les deux camps opposés »[11]. Bien que conscient que le nazisme était une parodie du fascisme et que « Hitler se donnait des airs de Mussolini allemand », il écrira dans son autobiographie que la plateforme électorale du nazisme était cependant fondée sur un revanchisme nationaliste lié à l'occupation de la Ruhr et la lutte du peuple allemand pour préserver son unité. Surtout, la mobilisation autour du nazisme affirmait, selon lui, une lutte frontale du peuple contre « l'esclavage des intérêts représentés par la ploutocratie […] principalement juive » rendant nécessaire l'instauration en Allemagne d'un « socialisme national »[11].
De retour en Autriche, Ambrosini fit d'infructueuses tentatives de collaboration avec l'antifascisme « intellectuel » de Il Mondo » et d'Italia Libera[11] ; il organisa au même moment des syndicats d'enseignants et fonda, en octobre 1923, le Centro fascio autonomo, désavoué par la représentation autrichienne du PNF[11].
Le Cercle Italo-Viennois et l'affaire du faux concert de la Hofburg
modifierFin novembre 1923, une grande campagne de solidarité fut lancée à Vienne, soutenue par le maire Karl Seitz, pour venir en aide à l'Allemagne. Entretemps, Ambrosini devint secrétaire du Cercle Italo-Viennois (Circolo Italo-Viennese), la « seule institution binationale qui se proposait le rapprochement italo-autrichien »[36] et qui devint par la suite un « organisme propagandiste du fascisme avec la diffusion de journaux et d'opuscules italiens »[36]. Dans le contexte de la campagne caritative, un comité pour la « Journée internationale » fut installé dans les locaux du Cercle (6, Universitätsstraße) et une assemblée générale fut organisée le 2 décembre 1923 dans la Volkshalle du nouvel Hôtel de Ville, assemblée durant laquelle s'exprima Ambrosini et plusieurs personnalités étrangères dont Dorothy Thompson et Elsa Björkman[37].
Au début de la campagne caritative « au profit de l'Allemagne dans le besoin », le Cercle avait prévu le 9 décembre la tenue d'une grande soirée concert avec bal dans la salle des fêtes de la Hofburg[38]. Cependant, selon un journal, les dirigeants du Cercle arrivèrent, début décembre, « à la conclusion d'abandonner le projet. Ils avaient en effet découvert qu'une telle manifestation exigerait des coûts si élevés qu'ils mettraient en jeu et risqueraient de compromettre gravement la fortune et la bonne réputation de l'association s'ils se lançaient dans cette entreprise »[38]. Ainsi, selon ce que rapporte le journal, Ambrosini décida alors de tout organiser « de son propre chef », déclarant la tenue de l'évènement la police sous son nom et faisant vendre des billets (allant de 20 000 à 50 000 couronnes et plus) au public et à des clubs étrangers par de jeunes scouts[38]. On pouvait lire sur une annonce :
« Dimanche 9 du mois courant, à 7 heures 30 minutes du soir, aura lieu dans la grande salle des fêtes de la Hofburg un concert avec bal, organisé par le Circolo Italo-Viennese. Renseignements, vente des billets et réception des dons auprès du secrétaire Dr. Vittorio Ambrosini, 1er arrondissement, Universitätsstraße n° 6, tous les jours de 10h à 15h, téléphone 19488, et chaque soir à partir de 20h au Café Landtmann (près du Burgtheater) ainsi qu'au secrétariat du corps des scouts viennois (Wiener Pfadfinderkorps), 1er arrondissement, Wipplingerstraße n° 8 (Ancien Hôtel de Ville), 3e cage d'escalier, 3e étage. »[39]
Le moment venu, les acheteurs de billets se rendirent sur place mais s'aperçurent qu'à « la Hofburg personne n'était au courant ». Après un report au soir du Réveillon pour des « raisons techniques », la soirée fut annulée[38].
Dans la foulée, des plaintes et des demandes de remboursement furent déposées auprès du Cercle mais ce dernier expliqua qu'il était « totalement étranger à l'affaire » et que son nom « avait été utilisé de manière abusive pour une grande escroquerie et qu'on avait déjà une idée précise de son auteur »[38]. Le journal rapportant ces propos écrivait qu'il n'était « pas encore possible d'établir aujourd'hui si Ambrosini se croyait plus avisé que ses camarades d'association et croyait à un succès, ou s'il cherchait uniquement dès le départ à soustraire l'argent des gens sans rien leur offrir en retour. Pour les personnes escroquées, cela revient finalement au même : qu’elles doivent leur perte et leur crédulité à un spéculateur téméraire ou qu’elles soient tombées entre les mains d’un escroc raffiné ». Par la suite, accusé d'escroquerie, Ambrosini fut expulsé du Cercle Italo-Viennois[38].
Tractations diplomatiques (1923)
modifierÀ la suite du discours de Nicola Bombacci (30 novembre 1923) préconisant un rapprochement commercial de l'Italie avec l'URSS, Ambrosini contacta à Vienne, en décembre, le délégué du PNF local, Attilio Tamaro. Pour l'historien Serge Noiret, Ambrosini avait contacté Tamaro :
« pour lui expliquer que Bombacci avait réellement fait le jeu des dirigeants soviétiques en prononçant son discours. Ambrosini espérait par là montrer aux fascistes hésitants que l'on pouvait être certain de la validité des phrases prononcées par le député de Trieste sur la volonté des Soviétiques de signer immédiatement un bon accord commercial avec l'Italie. »[32]
Le 17 décembre 1923, Ambrosini se présenta chez Tamaro. Selon le rapport officiel fait par ce dernier destiné au ministre des Affaires étrangères italien Luca Orsini Baroni (transmis ensuite à Mussolini), Ambrosini déclara agir de manière non officielle mais « dûment autorisé »[40] par les organes de Moscou dont il dépendait, notamment d'un prétendu « Cabinet Trotsky »[41]. Affirmant avoir reçu pour ordre de Moscou de « combattre le Parti communiste italien » en raison de sa ligne politique récente et pour « soutenir l'action de Bombacci », Ambrosini exposa à Tamaro sa mission : « sonder le terrain en vue d'une alliance entre la Russie, l'Italie et l'Allemagne »[42], idée présentée comme défendue par les plus hautes instances de l'Internationale communiste. Face à la perplexité de Tamaro, qui refusa de servir d'intermédiaire politique, Ambrosini révéla que l'émissaire direct du « Cabinet Trotsky » se trouvait à Vienne avec pour objectif de s'entretenir avec le représentant italien. Le jour suivant, le 18 décembre 1923, Ambrosini fit parvenir à Tamaro l'identité du délégué, nommé Kriminev (ou Krimineso). Il expliqua que ce dernier « ne peut se rendre à Rome par manque de temps et pour éviter des interférences »[41]. Dans son rapport à Orsini Baroni, Tamaro expliqua :
« Je n’entends pas surestimer Ambrosini, qui est une personne peu sérieuse et condamnée par les lois de la Patrie. Derrière lui apparaissent des éléments que — peut-être — nous ne devons pas sous-estimer, mais que nous ne devons certainement pas ignorer. »[41]
Adhésion officielle au fascisme (1924)
modifierDans la foulée de ses discussions avec Tamaro, Ambrosini entama un progressif rapprochement avec le fascisme « dans une perspective syndicaliste ». Dans le courant de l'année 1924, lors d’un meeting public, il fit, en présence de Tamaro, « publiquement acte d’adhésion au régime fasciste »[8].
Le 23 mars 1924, Ambrosini tint une réunion devant des ouvriers, sur le thème « La nouvelle fonction du peuple italien dans le monde », et déclara, selon l'agence Stefani, que « l'œuvre manifeste du fascisme en faveur des classes laborieuses mérite un soutien plein et loyal »[43]. En réaction, l'Avanti! publia un article commentant la soudaine conversion d'Ambrosini :
« L'ancien capitaine des arditi, cet ancien extrémiste et « ultra-révolutionnaire » que certains adversaires ont pris au sérieux, a donc achevé le parcours habituel de tous les pitres et polichinelles de notre très joyeux pays […] Il faut que tout le monde le sache : ce personnage a demandé, jusqu'à hier encore et à plusieurs reprises, à devenir correspondant de l'Avanti! à Vienne. On le lui a refusé. Il a demandé sa carte à la direction du Parti. Elle lui a été refusée. Les camarades de Vienne ont été avertis de se méfier de la mégalomanie mystificatrice (fattucchiera) de cet individu, fait d'aventurisme et d'inconscience […] Nous attirons donc l'attention de tous les camarades de Vienne sur l'activité de cette nouvelle recrue fasciste, qui se fait passer pour socialiste sans l'être — et sans pouvoir l'être. »[43]
La presse autrichienne, notamment l'Arbeiter zeitung, organe du SPÖ, fera plusieurs comptes-rendus des activités d'Ambrosini. Dans un article du 23 mars 1924, le jour de la réunion, le journal écrira :
« Ce M. Ambrosini est, après une activité fort aventureuse auprès de tous les partis imaginables, arrivé à Vienne il y a environ un an et demi et a essayé de faire carrière comme communiste social-démocrate. Il a pris la tête des émigrés socialistes d'Italie et a tenté de s'imposer auprès de nous ; toutes ces tentatives n'ont pas été couronnées de beaucoup de succès. »[44]
Le journal concluait qu'Ambrosini proclamait « désormais la gloire » du fascisme et invitait les lecteurs à se méfier « de cet homme si empressé et aux multiples facettes ». Quelques jours plus tard, le 27 mars 1924, l'Arbeiter zeitung publia une lettre d'Ambrosini dans laquelle ce dernier affirmait :
« La réunion n'était pas une réunion fasciste, mais un rassemblement de tous les Italiens résidant à Vienne. En ce qui me concerne personnellement, j'ai estimé qu'il était de mon droit et de mon devoir de déclarer ouvertement à mes compatriotes que, le régime actuel en Italie ayant évolué vers un gouvernement d'anciens combattants, de travailleurs manuels et intellectuels et de producteurs, j'abandonne mon hostilité passée et me déclare prêt à collaborer […] Cependant, des attaques telles que celles que vous faites contre les Italiens dans la note susmentionnée pourraient provoquer des conflits qui ne sont pas non plus dans votre intérêt. »[45]
En réponse, se sentant menacé, le journal publia une longue note biographique sur Ambrosini visant à « caractériser cet importun fasciste » :
« Il s'est alors réfugié à Saint-Marin ; puis il a choisi notre République comme théâtre de ses aventures. Il y a environ deux ans, il a publié ici un bulletin d'information sur les atrocités fascistes ; mais les ouvriers italiens de Vienne nous avaient déjà mis en garde à l'époque contre cet homme affairé. Lorsque sa tentative de s'installer à Vienne en s'imposant auprès des socialistes a échoué, il s'est tourné vers diverses associations patriotiques et a publié une circulaire annonçant la parution d'une revue contre le fascisme. Lorsque cela a également échoué, il a écrit au ministère des Affaires étrangères à Rome qu'une association autonome de fascistes s'était créée ici, et a demandé qu'on lui adresse des courriers sous un pseudonyme à une boîte postale. L'ambassade d'Italie à Vienne l'a désavoué à l'époque […] En tout cas, tous les Italiens de Vienne savent désormais à qui ils ont affaire avec M. Vittorio Ambrosini, et qu'il n'y a qu'une seule attitude à adopter face à cet homme aux multiples facettes : l'éviter ! »[45]
Dans une note publiée le même jour, le journal de gauche Der Abend révélait qu'Ambrosini était « parvenu à trouver entrée chez nous aussi. Plusieurs contributions de sa part sont parues dans notre journal, et il a également travaillé pour nous en tant que envoyé spécial en Allemagne. Cependant, nous avons rompu toute relation avec lui il y a déjà un certain temps, avant même qu'il ne soit démasqué publiquement, et nous profitons de cette occasion pour le souligner également devant le public »[46].
Dans les mois qui suivirent, Ambrosini, selon l'Arbeiter Zeitung, fut chargé par Tamaro d'étendre l'activité de la section fasciste (Fascio) de Vienne, principalement en Styrie où travaillaient de nombreux ouvriers italiens. Le journal rapporte que Tamaro lui « confia la triple mission de moucher (espionner) les services d'ordre, de fournir du matériel sur les relations entre les sociaux-démocrates italiens et autrichiens, et de fonder un syndicat fasciste parmi les ouvriers. Tamaro ne semble toutefois pas satisfait de l'activité d'Ambrosini, au point de ne pas lui verser les bourses promises »[47].
Années 1924-1926
modifierRetour en Italie : le groupe d'étude « La Sintesi » et le militantisme fasciste (1924-1925)
modifierDans la seconde moitié de juin 1924, dans le contexte du meurtre de Giacomo Matteotti, Ambrosini revint en Italie, réitéra son adhésion au fascisme dans une lettre envoyée à Telesio Interlandi, directeur du journal L'Impero puis d'Il Tevere[5], et, selon Mimmo Franzinelli, « accepta volontiers la sollicitation de Crispo Moncada de servir d’agent provocateur »[1]. Toujours fiché comme « socialiste révolutionnaire », un rapport de surveillance policière du 2 septembre 1924 indiquait que « d’après des informations reçues confidentiellement, on dit qu’Ambrosini s’est converti au fascisme »[1].
Après avoir échoué à obtenir une carte du Parti national fasciste (PNF)[2], Ambrosini reprit une intense activité de propagande avec « la nette tendance à tenter sur le plan intérieur une expérience de synthèse et sur le plan international à préconiser une collaboration entre la Russie et l'Italie »[42]. Effectivement, à la suite du discours de Mussolini au Parlement le 7 juin 1924 dans lequel il expliquait aux jeunes qu'ils avaient « la chance de vivre deux grandes expériences historiques : l'expérience russe et l'italienne » et les invitait à « donner une nouvelle synthèse de vie politique »[42], Ambrosini, avec « un groupe de syndicalistes, presque tous ex-socialistes et ex-communistes »[48], constitua à Rome, entre juillet et août 1924, le comité « La Sintesi ». Ce dernier tenta, avec les prolétaires « rouges » du Tiburtino et de Trastevere, l'expérience de « synthétiser » les valeurs de la nation avec celles de la classe[48], mais aussi plus explicitement de concilier fascisme et bolchevisme[1]. L'historien Daniele Pompejano écrit :
« Le programme est centré sur la synthèse — précisément — d’éléments politiques et doctrinaux tirés du corps théorique marxiste et greffés sur l’originalité de la révolution nationale fasciste. À l’internationalisme du capital financier et à l’internationalisme prolétarien qui lui faisait pendant, aux spéculations sur le patriotisme, les classes moyennes ont répondu, selon lui, par un nationalisme authentique, par la rupture du faux rapport capital-travail, en s’offrant au prolétariat manuel comme une alliance égalitaire, en tant que classe, à l’intérieur d’une vision de l’affrontement social qui reste fondamentalement dichotomique. L’objectif : la destruction du régime libéral-démocratique, en direction d’un régime des représentations légitimes du travail, de la production et de leurs compétences respectives. »[11]
Le groupe prit également contact avec diverses composantes du mouvement fasciste, des « révisionnistes » proches de Massimo Rocca aux Associations d’anciens combattants et mutilés ainsi qu'avec D’Annunzio[11].
Dans les mois qui suivirent, Ambrosini reprit son activité professionnelle en ouvrant deux cabinets d'avocats à Rome et à Palerme (ce dernier codirigé par son frère Gaspare)[1], s'affilia à la Confédération des syndicats intellectuels dirigée par le juriste Giacomo Di Giacomo et donna des conférences sur la discipline juridique des rapports collectifs de travail[5]. Le 29 octobre 1924, il tint au Café Siller, situé sur la Schwedenplatz à Vienne, une conférence intitulée « La Marche fasciste sur Rome »[49]. Du 16 au 27 mai 1925, il assura devant la Cour d'assises de Velletri, aux côtés du député Ludovico Pellizzari, la défense des miliciens fascistes accusés du meurtre du communiste Buttaroni à Genzano. Le même mois, il représenta la partie civile devant la Cour d'assises de Rome lors du procès pour le meurtre du travailleur fasciste Proietti à Subiaco par des communistes[50]. Il entama également une collaboration avec L'Epoca, journal dirigé par Giuseppe Bottai.
L'« interview » avec D'Aragona (1925)
modifierLe 3 août 1925, Ambrosini rencontra Ludovico D'Aragona, secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGdL), lors d'un entretien de 20 minutes reliant la Piazza Cavour à la Piazza Colonna à Rome. Selon le récit de D'Aragona paru dans La Giustizia, « le sieur Ambrosini — que je ne connaissais pas — ne s'est pas présenté à moi en qualité de journaliste, mais d'étudiant en problèmes syndicaux »[51].
Par la suite, Ambrosini fit paraître l'« interview » dans L'Epoca provoquant une vive polémique dans la presse socialiste et antifasciste (La Giustizia, La Voce Repubblicana, Il Mondo) dans la mesure où il était révélé que D'Aragona aurait laissé entendre que les socialistes réformistes et syndicalistes confédéraux seraient prêts sous certaines conditions à collaborer avec le gouvernement fasciste. La revue Critica fascista fera un compte-rendu de cette « interview » :
« D'Aragona et Baldesi ont accordé à un publiciste philo-fasciste et philo-bolchevique, l'avocat Ambrosini, une interview sur la question des rapports entre l'État et les syndicats, que L'Epoca a publiée ces jours-ci.
De ces interviews, que tant D'Aragona que Baldesi ont rectifiées d'abord, puis partiellement reniées sans réussir à les démentir et sans convaincre personne qu'elles ne représentaient pas la pensée profonde des dirigeants confédéraux, il ressort qu'une partie de l'Aventin, c'est-à-dire le socialisme unitaire auquel adhèrent les masses organisées de la CGdL, ne serait absolument pas opposé, sous certaines conditions et avec certaines limites, à une entente avec le fascisme. »[52]
L'historien Eros Francescangeli écrit à propos de l'entretien :
« En août 1925, le journal, suscitant un grand retentissement, publie deux interviews (extorquées par la ruse et démenties par les intéressés) d'Ambrosini à D'Aragona et Baldesi dans lesquelles les deux secrétaires de la CGdL se déclareraient favorables à certains projets de réforme corporative de l'État. »[18]
Selon le récit d'Ambrosini, D'Aragona aurait accepté que l'entretien soit publié dans une revue de prochaine parution du nom de Roma-Mosca, chose que l'intéressé démentira formellement dans La Giustizia :
« Nous en avons parlé dans l'abstrait, sans aucun rapport avec la situation politique actuelle, et il n'a été fait aucune mention d'interviews à publier dans Roma-Mosca, ni dans d'autres journaux. »[51]
S'ensuivit une polémique sur l'authenticité de l'entretien. La Voce Repubblicana en donnera un résumé :
« Comme nous l'avions suspecté, l'interview du journal qui se tient pour le spécialiste du vacarme — la tête de bois des Justes — n'était pas une chose sérieuse […] De ce que déclare M. D'Aragona, il découle que l'interviewer a abusé de sa bonne foi, parce que l'interviewé ignorait la destination de son propre discours, mais qu'il a aussi déformé et dévoyé sa pensée […] Ambrosini affirme en outre que le texte est fidèle, mais admet qu'il y a des lacunes dues… à des raisons d'espace. Infidèle donc… avec des lacunes. Quand on dit la probité journalistique des « hommes nouveaux » ! Si l'on ajoute ensuite les imprécisions « causées par la composition typographique », comme le déclare Ambrosini lui-même, on pourra conclure que de l'interview il ne reste que le titre et la photographie de l'interviewé. »[53]
Duels et publications (1925-1926)
modifierLe mois suivant, en septembre, Ambrosini se battit en duel, à la suite d'une polémique, avec deux cadres du Parti national fasciste (PNF), d'abord contre Umberto Klinger, secrétaire provincial du PNF de Ferrare, puis contre le consul de la milice Olao Gaggioli[18]. Le journal socialiste L'Avvenire del Lavoratore publia quelques lignes à ce sujet :
« Autour de ce célèbre ou famélique avocat Vittorio Ambrosini […] le Corriere Padano publiait un billet signé par les lieutenants Gaggioli et Klinger lesquels, après avoir attaqué les attitudes d'Ambrosini, connu comme communiste en 1920 et 1921, ex-directeur de L'Ardito rosso […] rapportaient un épisode de guerre du Piave, dans lequel le capitaine Ambrosini aurait fait mauvaise figure. À cette attaque, le capitaine Ambrosini répondait par une lettre dans laquelle il offensait les susnommés messieurs. Ayant rencontré Ambrosini à l'Aragno, le lieutenant Klinger, après lui avoir dit son nom, le frappait de deux gifles. Ambrosini réagit, tentant de frapper Klinger avec un bâton, mais l'intervention des personnes présentes évita que l'incident ne prenne des proportions plus vastes. »[54]
Le 14 septembre 1925, le baron Valentini, chef de l'Office de presse du gouvernement, informa Ambrosini que la parution du périodique Roma-Mosca ne plairait pas à Mussolini. En conséquence, Ambrosini abandonna le projet[50]. À la même période, mandaté par Augusto Turati, Ambrosini s'activa pour développer l'Association marinière fasciste à Gênes et pour organiser la sortie de la Fédération du Livre dirigée par Tomaso Bruno de la CGdL et son adhésion aux Corporations fascistes[50]. À la fin de l'année, il publia le recueil d'entretiens La battaglia per lo Stato sindacale. L'opuscule se présentait comme désireux de mettre fin à « l'équivoque démo-libérale » et d'analyser le « contenu social du fascisme et la législation fasciste sur les syndicats et sur le travail » à travers les entretiens (d'août) avec D'Aragona et Gino Baldesi et les juristes Gaetano Mosca et Gaspare Ambrosini.

La revue Lo Stato sindacale et les fascistes siciliens (1926)
modifierEn janvier 1926, le comité « La Sintesi » se transforma en comité d'études syndicales[48] et commença à publier la revue Lo Stato sindacale : giornale di cultura e di difesa del lavoro (ou rassegna di politica sindacale)[18]avec le programme de mettre en parallèle les révolutions bolchevique et fasciste[48].
Avec un total de 14 numéros publiés sur toute l'année 1926, la revue (puis journal) atteignit un tirage de 3 000 exemplaires[11]. Le comité de rédaction était constitué des membres du groupe « La Sintesi », d’Ambrosini lui-même, mais aussi d’Ugo Rosso di San Secondo, de Saverio Amato, et de l'avocat et juriste Clemente Bonanno[11]. Dans l’en-tête fut inséré un symbole : un faisceau de licteur surmonté d'une enclume sur laquelle se croisaient une faucille et une plume. Le logo était entouré de la devise « Italiani di tutto il mondo, unitevi! » (« Italien du monde entier, unissez-vous ! »)[11].
En raison des liens qu'il avait établis quelques années auparavant avec la Russie soviétique, Ambrosini favorisa l'interview que Edmondo Rossoni accorda le 12 janvier 1926 au représentant de l'agence soviétique TASS, Vladimir Koursonov (ou Kursonov/Kournosoff) et celle du 14 janvier entre Kournosov et Augusto Turati ; les deux interviews furent publiées dans Lo Stato sindacale[48] et abordèrent les sujets suivants :
« La conception fasciste de l’État national à l’égard des classes sociales ; les expériences et la signification de la grève métallurgique italienne menée par le fascisme ; la législation syndicale fasciste et l’attitude de la bourgeoisie démocratico-libérale ; les conflits au sein du capitalisme et l’union des forces du travail dans le régime corporatif ; le régime fasciste face au bolchevisme ; le jugement de Turati sur le PCI, sur le Parti communiste russe et sur l’Internationale communiste ; la connaissance de la vie politique et sociale de la nouvelle Russie. »[5]
Dans un article publié dans la revue, Ambrosini déclara :
« Politiquement, je me situe entre Lénine et Mussolini, c'est-à-dire pour l'un et pour l'autre pour la part de révolutionnaire que tous deux possèdent, et j'estime que de ces deux hommes doit naître la synthèse d'une nouvelle vie politique et sociale »[29]
Courant janvier-février, il se rendit en Sicile pour diffuser Lo Stato sindacale.
Année 1926
modifierFévrier – mars : le syndicalisme fasciste à Paris et l’opération Bazzi-Rossi
modifierAyant réussi à se faire prendre en considération par le PNF, notamment par Augusto Turati, Ambrosini se vit confier par Crispo Moncada et par le secrétariat général des faisceaux à l’étranger, en février 1926, la mission de « combattre l’activité des exilés par un travail de désagrégation entre les groupes d’exilés eux-mêmes » et de « perturber les manœuvres "matteottistes" que Carlo Bazzi et Cesare Rossi montaient à l’occasion du procès Matteotti à Chieti »[5]. Mauro Canali écrit qu'Ambrosini espérait « provoquer, au moyen de provocations soigneusement dirigées contre les groupes dirigeants de l’émigration antifasciste, la désorientation des masses ouvrières émigrées »[55].
Simultanément, Ambrosini fut chargé de mener une œuvre de propagande en faveur du syndicalisme fasciste auprès des masses de travailleurs italiens et des réfugiés exilés aux travers de réunions publiques et l’organisation d’une ligue autonome, placée directement sous l’influence du régime et des Corporations[5].
Arrivé en France le 4 mars[5] en compagnie de Giuseppe Mingrino, ancien député socialiste-maximaliste et ex-Arditi del Popolo, Ambrosini prit contact à Nice avec le questeur La Polla, également espion italien affecté à la mission[5]. Ayant réussi à obtenir de la femme de Carlo Bazzi l’adresse de ce dernier à Paris, il se présenta à lui en usurpant le nom de son frère Gaspare Ambrosini et en se présentant comme l'avocat de Guglielmo Rossi dans l’affaire contre Massimo Rocca, Ernesto Fassio et Bazzi lui-même. Trompé, Bazzi révéla à Ambrosini qu’il détenait en sa possession des documents pouvant permettre au procès de Chieti de mettre en accusation Luigi Federzoni. De cela, Ambrosini informa immédiatement La Polla et Crispo Moncada[5].
En parallèle, il commença à mener une propagande syndicaliste : le 16 mars, il tint une réunion préliminaire au Fascio de Paris, dirigé par Antonio Pirazzoli, pour examiner la création d’un comité syndical[5] ; dans le courant du mois, il fonda, avec l’aide de Raffaele Algozino, alias Alfredo Gerevini (espion et combattant fasciste né en 1897, expatrié depuis peu en France), le « Fascio sindacale rivoluzionario Filippo Corridoni » (ou « Gruppo sindacalista Corridoni » ou « Gruppo sindacalista rivoluzionario italiano »)[5]. Mimmo Franzinelli écrit
« Gerevini était avec Ambrosini le promoteur du « Gruppo sindacale rivoluzionario Filippo Corridoni », composé d’anciens militants de gauche exilés en France, qui s’étaient regroupés — selon Ambrosini — « en partie par conviction sincère et en partie par mes promesses de subvention ». Il s’agissait en somme d’une poignée de maniganceurs, disposés à concrétiser les provocations conçues et financées par la police politique fasciste. »[1]
Aussi, Ambrosini continua à publier la revue Lo Stato sindacale qui, selon Mauro Canali, « ressortait de manière opportuniste de vieux thèmes du syndicalisme révolutionnaire corridonien »[55].
Dans les jours qui suivirent, Ambrosini et Mingrino planifièrent, dans ce qui est qualifié de « sordides coulisses »[1] par Mimmo Franzinelli, le déroulé du « coup Mingrino »[5], autrement dit l'opération visant à amener Carlo Bazzi et Cesare Rossi à commettre un faux pas afin « d’inciter la police française à les déclarer indésirables et à émettre à leur encontre le titre d’expulsion correspondant »[55]. Pour Franzinelli, Mingrino « était le bras et Vittorio Ambrosini […] l’esprit directeur »[1]. Le 22 mars, vers 14h30, Mingrino alla sur la place de la Madeleine à la rencontre de Rossi et Bazzi et déclencha une bagarre[56].

Après avoir été arrêté par des agents de police et conduits au commissariat avec Bazzi, Mingrino déclara faussement à L'Humanité avoir été agressé par Bazzi pour des raisons politiques :
« Rossi et Bazzi m'ont provoqué. J'ai répondu en les traitant d'assassins ; la bagarre a alors éclaté. D'ailleurs, j'avais un compte à régler avec Bazzi. Lorsqu'il était grand ami de Mussolini, il avait déjà tenté de me faire assassiner parce que j'étais le créateur des « gardes rouges […] Vous comprenez que rencontrant Rossi, cet après-midi, je me suis empressé de lui montrer comment on corrige un complice d'assassin ! »[56]
Jusqu'à son départ de Paris le 27 mars pour retourner en Italie, Ambrosini continua sa propagande syndicale avec notamment une conférence sur « L’État syndical » le 23 mars et le jour suivant, le 24 mars, un meeting suivi d'un débat contradictoire avec « tous les représentants du mouvement subversif italien »[5].
Avril : contacts avec les fascistes français et propagande syndicale
modifierDe retour en Italie pour la fête de Pâques (28 mars), Ambrosini ne tarda pas, après quelques jours, à retourner à Paris sans cependant l'approbation de ses supérieurs[1]. Alors qu'en effet Mingrino « resta aux ordres de Pirazzoli, Ambrosini, visant à une complète indépendance de décision et d’action, commença une violente campagne de presse contre Pirazzoli, qui chercha par tous les moyens à contre-attaquer »[5]. Cette volonté de « complète indépendance de décision et d’action »[5] se traduisit chez Ambrosini par une activité frénétique, notamment dans le domaine de la propagande syndicale, « allant bien au-delà des limites qui lui avaient été indiquées et avec des objectifs excessivement ambitieux »[1].
Cherchant à diffuser le syndicalisme fasciste par d'autres biais, Ambrosini prit contact début avril 1926 avec le Faisceau, organisation fasciste fondée par Georges Valois. Ce dernier présenta Ambrosini à Pierre Dumas et Marcel Delagrange[57] lors d'une réunion aux « Corporations françaises »[5] le 10 avril[57]. Cependant, à la fin de la réunion, « un imperméable fut volé, et les Français en conclurent que le voleur était un garde du corps d'Ambrosini »[57]. Il n'y eut plus d'autres contacts par la suite, une note des Renseignements généraux du 18 avril 1926 faisant cependant toujours « état de liens entre le Faisceau et le « Gruppo sindacalista rivoluzionario italiano » »[58] d'Ambrosini. Le 17 avril, Ambrosini tint un nouveau meeting durant lequel des antifascistes firent irruption dans la salle ; le 23 avril, une conférence devant des travailleurs italiens ; le 25 avril, un meeting avec pour thème « La révolution fasciste et les rapports franco-italiens »[5].
Mai – septembre : entre Paris, Rome et Palerme
modifierToujours en correspondance suivie avec son associé Alfredo Gerevini, il semble qu'Ambrosini fit entre mai et septembre plusieurs allers-retours entre la France et l'Italie. Après un court séjour parisien durant l'été[18], Ambrosini retourna à Palerme et entra en contact avec des dissidents fascistes siciliens et d'anciens combattants, notamment Roberto Paternostro, opposé au chef fasciste local Alfredo Cucco, et participa avec eux à la création du Movimento italiano Impero e Lavoro (MIIL)[59], « auquel il assignait l’ambitieux objectif de la réunification du prolétariat au niveau international »[2] et « l’expansion impériale du travail italien »[5]. Le mouvement fut dissous à la suite de l’intervention de Cucco et de Cesare Mori.
Le 15 mai, Mingrino rédigea son Memoriale sull'operazione contro i dissidenti fascisti fuoriusciti in Francia, texte qu'il envoya à ses supérieurs afin de dénoncer les manœuvres d'Ambrosini à Paris. Les accusations à son encontre, selon Mimmo Franzinelli, « contiennent, mêlées à des exagérations et à des falsifications, des intuitions justes ». Mingrino qualifia Ambrosini de « petit fou criminel sans âme et sans honneur », de « maître-chanteur » ou encore de « bavard exhibitionniste amateur de réclame et prêt à se vendre au plus offrant »[1]. Il y détail plus généralement ses nombreux désaccords avec Ambrosini et les tentatives de chantage de ce dernier par l'intermédiaire de Gerevini. Mingrino conclu son texte écrivant l'avoir rédigé « par devoir de conscience et afin qu’un individu que, plus que fou, je qualifie de criminel soit démasqué »[1].
De juillet à octobre, Ambrosini se vit confier à Rome la co-direction du bulletin quotidien d’informations politico-syndicales L’informatore della stampa[5].
Octobre – décembre : occupation du Fascio de Paris et arrestation
modifierAyant depuis déjà quelque temps prévu de prendre le contrôle du Fascio de Paris dirigé par Antonio Pirazzoli, Ambrosini, toujours en Italie, indiqua à Gerevini que le moment était venu. Le 18 septembre 1926, les hommes de Gerevini occupèrent le siège du Fascio, revendiquant la destitution de la direction et la nomination d'Ambrosini comme nouveau dirigeant ; l'opération échoua[1].
Après avoir, selon Franzinelli, « surestimé ses possibilités de manœuvre et subit les conséquences de cette action hasardeuse », Ambrosini fut immédiatement dénoncé par Pirazzoli qui demanda sa tête dans une lettre du 1er octobre à Augusto Turati, le qualifiant d’« ancien communiste militant, maintenant communiste déguisé en syndicaliste fasciste, mais toujours aux appointements de la Russie, ainsi que de l’Allemagne ». Le 1er décembre, Ambrosini fut condamné à 5 ans de confino et, le lendemain, fut conduit sous escorte à Lipari[1] ou selon d'autres sources d'abord à Lampedusa puis à Lipari dans le courant de l'année 1927.
Années 1927-1931
modifierLipari (1926-1929)
modifierEn confino, Ambrosini attisa dès son arrivée la méfiance des confinés et « était mal vu […] parce qu’il était considéré comme capable de trahison »[5]. Le journal anarchiste Il Risveglio anarchico du 19 février 1927 rapporte en effet :
« Pour l'instant, les confinés politiques sont au nombre de 108 : des communistes (en majorité), des anarchistes, des républicains, des socialistes réformistes, des maximalistes, des démocrates nittiens, et également le filo-fasciste ex-communiste, capitaine et avocat Ambrosini, dont la présence parmi les confinés a provoqué des incidents répétés et suscite une méfiance non dissimulée. »[60]
Cité pour diffamation, Ambrosini tenta à une date non précisée dans les documents de se procurer une barque pour tenter de s'évader[5].

Le 7 mai 1927, il envoya à Mussolini un document d'une vingtaine de pages intitulé Richiesta di revisione (Demande de révision). Dans ce document, Ambrosini tenta de prouver qu'il avait « toujours agi sur demande qui m’en était faite ou par autorisation reçue des hiérarchies compétentes » lors la mission en France et que l'accusation de « double jeu » avec les antifascistes restait uniquement fondé sur « certains passages de mes lettres [qui] ont créé des soupçons à mon encontre »[61]. Se déclarant animé d’une « confiance inébranlable dans la justice du Régime Fasciste et de son Duce », Ambrosini, se déclarant victime d'une erreur judiciaire, écrivait attendre « que soit donné cours à la révision, de laquelle j’attends la complète réhabilitation, à l’exclusion de toute mesure de clémence »[61].
À partir de novembre 1927, Ambrosini travailla pendant environ un an à la rédaction de sa propre autobiographie, écrivant pas moins de 2 700 feuillets[1], avec une cadence élevée de 10 pages par jours. L'autobiographie avait pour but selon lui de démontrer la cohérence de son itinéraire politique et réfuter « l’infâme calomnie » qui était à l'origine de sa mise en confino[11].
Désirant conserver une correspondance clandestine avec Alfredo Gerevini, Ambrosini organisa, au moins à partir du printemps 1928, une complexe manœuvre pour faire parvenir ses lettres, malgré l'interdiction des autorités, grâce notamment à la complicité de la mère et du frère de Nino Lo Schiavo, directeur du journal L'Avvenire eoliano, tous deux employés au bureau de poste de Pecorini a Mare (Filicudi)[62]. Le premier interlocuteur utile d’Ambrosini fut cependant le professeur Antonio Di Benedetto, à qui, ayant appris son désir de mutation à Messine, il fit croire, en échange de sa collaboration, qu’il pouvait lui obtenir une recommandation par l'intermédiaire de son frère Gaspare (enseignant à la Regia Università de Palerme)[62]. Entre octobre 1928 et janvier 1929, Ambrosini rédigea, sous le pseudonyme de Giuseppe Ronica de Filicudi, huit articles politico-syndicaux dans L'Avvenire eoliano[62].
Quelques mois plus tard, le 23 janvier 1929, enquêtant sur le système de correspondance clandestine, le maréchal Francesco Pastore interrogea la mère et le frère de Lo Schiavo :
« Le soussigné retint en conversation amicale Lo Schiavo, lequel n’eut aucune difficulté à déclarer qu’Ambrosini avait été injustement assigné au confino, qu’il fallait donc l’aider parce qu’innocent et que, comme lui, qui sait combien d’innocents se trouvent parmi les confinés qu’il convient d’aider pour les libérer. Le soussigné fit connaître à Lo Schiavo les graves responsabilités auxquelles il s’exposait par une telle attitude, mais s’entendit répondre qu’il n’était pas possible chez lui de changer de propos, tout en sachant devoir affronter des poursuites pénales et des mesures de police. »[62]
Lo Schiavo ne reçu qu'un avertissement mais Ambrosini fut quant à lui arrêté le 25 janvier 1929[62].
Ustica (1929)
modifierTransféré à Ustica le 8 mars 1929, Ambrosini fut condamné le 27 avril par Vincenzo Drago, juge de paix de Lipari, à trois mois d’arrestation[62]. De nouveau en liberté, Ambrosini entretint sur l'île des relations avec le confinati bulgare Costantino Mirtcheff Stoveff, aventurier, émissaire russe venu en Italie pour espionnage militaire[5]. Mauro Canali explique dans une notice biographique consacrée à Ambrosini que :
« Il semble que le représentant de la république des Soviets à Vienne avait remis quelques milliers de lires à Karoline Heindl, Autrichienne, épouse d’Ambrosini ; celle-ci s’était retirée à Baden, près de Vienne, avec ses enfants, en raison de l’état d’indigence dans lequel elle s’était retrouvée à Rome après l’arrestation de son mari. Celle-ci aurait fait parvenir l’argent à son mari par l’intermédiaire de sa mère, résidant à Favara, à l’occasion d’une visite à son fils relégué à Ustica (1929). Cet argent était destiné en partie à Mirtcheff, mais il semble qu’Ambrosini se le soit entièrement gardé pour lui […] le rapport du relégué bulgare contient de graves accusations contre Ambrosini. »[5]
Ponza (1929-1931)
modifierLe 13 septembre 1929, Ambrosini est de nouveau transféré, cette fois à Ponza. Sur place, peu de temps après son arrivée, il rencontra le journaliste et écrivain Mino Maccari, envoyé sur l'île en reportage pour le compte de La Stampa.

Dans ses souvenirs, intitulés « Tre mesi a Ponza », Maccari détaillera leur rencontre :
« J’arrive à la trattoria Italia […] Mais tandis que je m’apprête à franchir la porte, je me vois barrer l’entrée, je m’entends apostropher poliment […]. Je le reconnais aussitôt : c’est Ambrosini, Vittorio Ambrosini, sicilien, déjà chef des Arditi del popolo, syndicaliste, dit-il, intégral, mais en réalité vagabondant entre Rome, Paris et Vienne avec des intermèdes journalistiques et des aventures et mésaventures diverses. Il se présente à moi avec une courtoisie pleine de sous-entendus, parle à voix basse et ses paroles semblent marcher sur la pointe des pieds […] Maintenant c’est Ambrosini qui parle ; et plus que de le suivre avec les oreilles, il me semble suivre des yeux ces paroles sur la pointe des pieds, et j’ai l’impression qu’elles veulent m’encercler et m’engluer dans leur filet. Nous sommes assis à une table de la salle […] Pour ma part, tant le préambule que le ton avec lequel Ambrosini a cru bon de le présenter m’ont mis en soupçon, et j’attends avec une certaine curiosité à quelle conclusion mon interlocuteur veut arriver, et où vise en somme toute cette parade calculée de paroles. S’il manœuvrait les unités des Arditi del popolo avec la même habileté avec laquelle il conduit cette manœuvre compliquée de phrases, on ne peut vraiment pas lui nier quelque virtuosité tactique […] ; puis nous nous séparons. »[62]
Dans les mois qui suivirent, Ambrosini s'attela à la rédaction d'une monographie intitulée Economia liberale, economia socialista ed economia corporativa, transmise au ministère des Corporations en décembre 1929 pour un concours à prix organisé par la revue Il diritto del Lavoro mais rejetée et renvoyée à Ambrosini en février 1930 car elle « ne présentait aucun intérêt du point de vue scientifique »[5]. Par la suite, Ambrosini envoya la même monographie, ainsi qu'une nouvelle, Uno studio sul problema del partito unico di Stato, au journal Il lavoro fascista et à la revue Critica fascista. Il tenta également de faire traduire en langue allemande, par l'intermédiaire du Fascio de Vienne, sa monographie Stato corporativo e blocco delle nazioni proletarie[5].
Le 28 novembre 1930, Ambrosini publia dans Il lavoro fascista une longue lettre, « La verità sul confino politico », dans laquelle il livra un état des lieux de la vie des prisonniers politiques sur les îles de Lipari et de Ponza[63]. En 1931, il garda une correspondance avec de vieilles connaissances, notamment avec Alfredo Gerevini, mais aussi avec Angelo Dulcetta qui l'invita, après sa remise en liberté, à s’établir à Berlin ou à Vienne, où ses « conceptions politiques lumineuses auraient pu s’affirmer parce qu’elles trouvaient un terrain très fertile, le capitalisme ayant épuisé sa fonction, et étant mort sans testament et sans enfants légitimes »[5]. Ambrosini eu aussi une correspondance présumée avec l'avocat napolitain et ancien communiste Elvio Italo Albanese pour des affaires commerciales et se fit livrer, en juillet 1931, le livre Der Faschismus in Europa d’Ernest Wilhelm Eschman[5].
Années 1931-1945
modifierDe retour : l'informateur et l'avocat
modifierAmbrosini fut libéré le 12[1] ou 19 septembre 1931[5], avec toutefois l’interdiction de s’établir à Rome. La résidence à Naples lui fut également refusée et il fut accompagné à Palerme avec un laissez-passer de déplacement[5].
Immédiatement, il recommença à collaborer sous le numéro de code 532 avec la police politique fasciste (OVRA) et renoua des liens avec ses vieux compagnons antifascistes, lui permettant de fournir des rapports détaillés les concernant. De ce fait, il entretint une correspondance avec l'antifasciste, ex-arditi del popolo et ex-anarchiste Gaetano Di Bartolo Milana, alors en confino à Ponza[64], et avec l'ancien dirigeant communiste Achille Stuani qui le sollicita en 1931 pour des « questions techniques et administratives relatives aux systèmes de boulangerie » (Stuani venait alors juste d'être libéré du confino à Ponza)[65].
Avocat, on trouve dans le fonds Pavese un mot dactylographié sur papier à en-tête, signé et daté du 22 mars 1934, avec des tampons des prisons judiciaires de Turin, où Ambrosini informe l'antifasciste Carlo Levi d'avoir été chargé de sa défense et de lui avoir envoyé l'une de ses publications[66]. Également, la même année, Adriano Olivetti confia à Ambrosini, sur les conseils de Carlo Silvestri, la défense de son beau-frère, l'antifasciste Mario Levi[67]. Cependant, le 6 novembre 1934, durant la tenu du procès devant le Tribunal spécial, présidé par le consul général de la Milice Gaetano Le Metre, Ambrosini dut s'abstenir de venir car Mario Levi avait entretemps fui en Suisse[67]. Ambrosini avait pu transmettre à l'OVRA plusieurs informations concernant Levi :
« De l'ensemble de ce que j'ai pu constater en fréquentant le Prof. Levi et sa maison, je peux affirmer qu'effectivement il n'est pas favorable au Régime et le tolère mal. Cependant, je ne crois pas qu'il ait déployé ou pense déployer une activité contraire. Sa maison est fréquentée par de hautes personnalités du domaine scientifique et intellectuel, principalement âgées, mais il y a aussi des jeunes. L'environnement est opposé au Régime. »[67]
En liens avec Carlo Silvestri, qui avait été relégué à Lipari et Ponza durant la même période que lui, Ambrosini s'occupa en 1934 de façon très active de l'« affaire Caldara », affaire que Silvestri et Domenico Viotto avaient encouragée[68]. Comme avec le reste des antifascistes qu'il côtoyait, Ambrosini rédigea pour l'OVRA plusieurs rapports sur Silvestri dont il gagna la confiance ; dans sa biographie de Silvestri, l'historienne Gloria Gabrielli écrit que « pour sa part, Silvestri, qui cette fois n’a pas identifié celui qui l’espionne, fait confiance à son ancien compagnon d’infortune et ne se méfie même pas de sa proposition de lui servir d’intermédiaire pour entrer en contact avec les autres antifascistes »[68]. Dans un rapport, Ambrosini écrivit en effet :
« Je considère qu’il me fait entièrement confiance et qu’en me présentant à ses amis exilés comme son homme de confiance, je pourrais mener une bonne enquête. »[68]
Les investigations d'Ambrosini n'aboutirent cependant à aucun résultat, car, selon Gabrielli, Silvestri n’avait « nullement l’intention, du moins pour le moment, de renouer avec ses amitiés antifascistes, susceptibles d’attirer sur lui les foudres du régime »[68].
Le 27 septembre 1934[1], Ambrosini fut rayé du fichier des subversifs et, en 1935, « lui fut enjoint de s'abstenir de toute initiative relative à des mouvements politiques de quelque nature que ce soit »[69],[5].
Le 6 juillet 1934, il tint dans la grande salle de l'Université populaire d'Ottakring (Volksheim d'Ottakring), à Vienne, une conférence visant à gagner à la cause de l'Italie fasciste l'ancienne classe ouvrière social-démocrate ». Selon ce que rapporte l'Arbeiter Zeitung, Ambrosini, dans la continuité de ses manœuvres lors de l'« affaire Caldara », fit des déclarations venant confirmer les « récentes nouvelles des journaux selon lesquelles les anciens socialistes italiens ne veulent plus rester passifs face à l'État fasciste, mais souhaitent s'y intégrer ». Toujours selon le même journal, « son discours a été accueilli par une partie des personnes présentes par de violentes manifestations contre le fascisme ». En octobre 1934, il participa à une réunion corporatiste présidée par Edmondo Rossoni.
Le 27 mars 1935, Ambrosini fut inscrit, par le Directoire national du syndicat fasciste des avocats et procureurs, au Tableau spécial des avocats autorisés à plaider auprès de la Cour de Cassation, lui permettant ainsi de plaider auprès de la Cour Suprême, du Conseil d’État, de la Cour des Comptes et toute autre magistrature centrale. Il installa à Rome, au 81 piazza San Silvestro, un Cabinet juridique administratif. Il déménagea par la suite ses locaux Via Nazionale, entre mars et avril 1936 (au 75, puis au 6 et enfin au 66).

La revue Lo Stato corporativo
modifierEn 1933, Ambrosini publia Economia e politica dello Stato corporativo, un opuscule d'une soixantaine de pages dans lequel il chercha à faire « une exposition complète, même si sommaire, de l'ensemble du système corporatif »[70]. Le contenu du livre était extrait en grande partie d'articles parus dans Lo Stato corporativo, revue romaine dont Ambrosini devint l'éditeur (le lieu d'édition était situé à la même adresse que son cabinet d'avocat) et le co-directeur en collaboration avec l'ancien anarchiste Enea Lanari (1878-?). En mars, il lança une campagne visant à la révision des procès ayant condamné des groupes de mafieux siciliens[1]. Dans la revue, Ambrosini écrivit de nombreux articles traitant du corporatisme sur le plan national mais également des contributions traitant du contexte international.
Dans une recension d'article parue dans un des numéros de 1936, l'auteur souligna qu'Ambrosini croyait que « le Racisme national-socialiste était en contraste avec l'universalité du Fascisme, avec le programme de Paix et de compréhension entre les peuples »[71]. L'auteur nota également que, tout en pensant que « le droit du Travail allemand est en contraste absolu avec le Corporatisme », Ambrosini avait « l'espoir que le Fascisme et le National-socialisme puissent s'entendre et s'unir dans la lutte pour la Justice sur le terrain international et sur le terrain social, contre la ploutocratie et la maçonnerie, qui ont exploité et opprimé le prolétariat »[71].
Ces idées seront reprises par Ambrosini dans plusieurs articles dans lesquels il fera l'apologie de la « nation prolétarienne », « système qui transporte la lutte des classes sur le terrain international, en ce sens que la Nation, organisée de manière corporative, devient l'unité de lutte du monde du travail contre la ploutocratie internationale »[71] :
« Qu'il suffise ici d'établir, à la lumière de ce qui s'est produit dans l'Italie fasciste, qu'aucun régime ne vaut mieux que le régime corporatif pour élever le degré de puissance d'une Nation et d'un peuple : si l'Italie fasciste a atteint son actuelle position de puissance internationale principalement grâce à son Duce, on ne saurait méconnaître que le Duce lui-même a pu accomplir ce miracle après avoir donné à la Nation la nouvelle forme d'organisation sociale, économique et politique. »[71]
En conclusion, il disait son « âme saisie d'une émouvante gratitude envers cet Homme (Mussolini) qui a su maîtriser les forces du chaos d'après-guerre, de manière à en faire l'arme de la Révolution Fasciste et à donner à l'Italie et au monde la théorie et la pratique du Corporatisme »[71].
Dans un autre article, il accusait les « groupes capitalistiques » de « saboter » le régime et de conserver « encore, dans les faits, des suprématies au sein du Régime Fasciste », régime qui avait pourtant, par la législation, aboli « toute suprématie politique ou économique d'une classe sur une autre, d'une catégorie sur les autres »[71] :
« Comment peut-on rétablir cet équilibre ? En invitant la classe laborieuse à prendre, de toute son âme et avec tout son enthousiasme, sa place dans les organisations et dans les Institutions créées par la Révolution Fasciste précisément pour assurer au Peuple le maximum possible de Justice sociale. Que les jeunes, qui montrent qu'ils se sont désormais bien entraînés à la compréhension du nouveau système politique et économique ainsi qu'à sa discussion, fassent le plus grand effort possible afin que le peuple travailleur prenne effectivement sa place dans l'État Corporatif Fasciste. »[71]
Ambrosini estimait qu'il fallait « permettre que les syndicalistes autrefois rouges (socialistes), ou blancs (catholiques), ou de n'importe quelle autre couleur, qui se sont honnêtement convaincus de la Justice du système corporatif, le proclament haut et fort et solennellement devant la classe laborieuse et l'invitent à prendre la place qui lui revient dans le Régime Fasciste, afin qu'y soit effectivement établi l'équilibre entre les classes et les catégories sociales »[71]. Il écrivait aussi, sur le même sujet :
« Le Fascisme-Corporatisme a désormais atteint un tel degré de maturité idéologique et de puissance pratique qu'il peut assimiler jusqu'aux éléments qui se sont tenus éloignés ou étrangers à lui de bonne foi ; tandis que d'autre part, il est en mesure de se défendre victorieusement contre les menaces éventuelles des éléments de mauvaise foi. Le Corporatisme est la mer dans laquelle viennent se jeter tous les courants vivants et sains du Syndicalisme : c'est donc là que doit déboucher aussi la partie la plus saine et la plus pure de ce Syndicalisme socialiste qui, provenant des sources les plus pures de la justice sociale, a désormais abandonné, au terme d'un long et tourmenté cheminement, les scories du passé. »[71]
À partir de janvier 1938, Ambrosini collabora avec Teresa Labriola à Il Nuovo Diritto Italiano mais, selon le rapport de police n.484 en date du 9 février : « La doctoresse Labriola a qualifié l'avocat Ambrosini de canaille, de voyou et d'espion »[1].

Avocat d'Amerigo Dumini, assassin de Matteotti
modifierEn juin 1938[72], Ambrosini fut approché par Amerigo Dumini, l'un des assassins de Giacomo Matteotti, qui cherchait alors un avocat pour défendre sa réhabilitation suite à un rejet par la Cour d'appel et la police. Afin de contester ce refus, Dumini, le 25 novembre 1938, sous le patronage d'Ambrosini, « adressa au ministère de l'Intérieur un « mémoire » illustrant l'itinéraire de la cause de réhabilitation depuis 1935 »[72] :
« La réhabilitation, en plus du préjudice moral, nuit non négligeablement à Dumini sur le plan financier, ses pensions de mutilé de guerre et ses allocations de décoré de la valeur militaire ayant été suspendues en leur temps. Il demande par conséquent que la procédure soit reprise, ayant fait opposition — par l'intermédiaire de l'avocat Vittorio Ambrosini, via Nazionale 66, Rome — à la décision de la Cour d'appel afin que puisse lui être accordée la réhabilitation à laquelle il a droit. »[72]
Cependant, « la réhabilitation restait toutefois distante, inaccessible, et à partir de ce moment, un silence inexplicable s’abattit sur la cause de Dumini — silence qui allait durer deux ans, donc bien au-delà du déclenchement de la guerre »[72]. En réaction, Ambrosini « monta lui aussi au créneau » :
« Bien que l'état de guerre fût orienté vers la prise en compte exclusive des problèmes militaires et logistiques en négligeant par conséquent les affaires civiles, Ambrosini s'adressa au ministère de la Justice et au garde des Sceaux Grandi en personne, par une requête en faveur de son client, en soulignant l'extrême urgence de la réhabilitation de Dumini pour lequel il était essentiel d'obtenir une nouvelle inscription au PNF et, compte tenu des dommages matériels déjà subis en Afrique (le 3 août 1940, lors du premier bombardement aérien de Derna, la maison d'Amerigo avait été touchée), la restitution de sa pension de mutilé avec une quinzaine d'années d'arriérés. »[72]
Dans sa lettre envoyée à Mussolini (7 octobre 1941) pour demander personnellement à ce dernier sa réhabilitation, Dumini écrivait que « mon avocat, Vittorio Ambrosini, ne sait plus que faire ni à qui s'adresser »[72].
Années 1940-1945
modifierDébut des années 1940
modifierEn avril 1939, Ambrosini convint avec Arturo Bocchini, chef de l'OVRA, d'une mission en Suisse parmi les exilés antifascistes[1].
Poursuivant ses travaux et ses collaborations, il participa, le 22 mars 1940, à la constitution de la Section d'études corporatives de l'Istituto « Europa Giovane » en compagnie de plusieurs intellectuels du régime dont Gioacchino Volpe, Manlio Sargenti, Pietro Gorgolini et Romualdo Rossi[73]. Les travaux de la nouvelle Section visaient essentiellement à donner une « nouvelle impulsion » à l'Institut et à contribuer, non seulement à la théorisation du corporatisme, mais également à sa justification historique, raison pour laquelle la première séance fut dédiée à l'« histoire du mouvement fasciste »[73].
La revue Il nazionale, qui donna un compte-rendu de la séance, écrivait que Ambrosini tenta de démontrer comment « seule l'obstination des adversaires empêcha la révolution nationale et sociale conçue par Mussolini de s'accomplir grâce à la collaboration immédiate de toutes les forces saines et révolutionnaires du peuple italien » dans le cadre du Pacte de pacification de 1921 qui aurait pu déboucher sur la « formation d'un gouvernement réunissant ces trois forces (socialiste, populaire, fasciste) coalisées pour le bien de l'Italie »[73]. En conclusion :
« M. Ambrosini, après s'être arrêté sur le concept de « révolution permanente », qu'il juge nécessaire pour réaliser un bouleversement aussi complet et total dans les domaines social, économique et politique que celui du fascisme corporatif, insiste sur le fait que le fascisme fut fondé par le Duce en réunissant les représentants de tous les courants de la gauche interventionniste, c'est-à-dire avec le caractère d'un mouvement nettement révolutionnaire, à l'exclusion de tout compromis avec l'ancien monde, compromis qui n'eut pas lieu dans le passé et qui sera exclu à l'avenir »[73].
En 1941, il lança, avec Eduardo Stolfi, la publication d'Informundus, un bulletin mensuel « traitant de questions politiques, juridiques et économiques »[74].
Le complot de 1942
modifierEn mars 1942, Ambrosini collabora avec les « fascistes de gauche » menés par Felice Chilanti dans le cadre d'un complot visant à assassiner plusieurs hiérarques fascistes, dont Galeazzo Ciano :
« Un symptôme significatif d'une intolérance désormais répandue même parmi les éléments ultra-fascistes, ou ceux qui prétendaient l'être, fut une plainte déposée à Ciano immédiatement après la mi-mars (1942 nm) par un étudiant de Trieste à l'Université de Rome, nommé Armando Stefani, selon laquelle, par un groupe de soixante-dix jeunes, dont lui-même, un mouvement révolutionnaire était en préparation, avait pour but d'imposer une politique nationale socialiste au Duce, et d'éliminer les éléments conservateurs du parti ; tout d'abord Ciano, qui voulait sa mort (…) Ces jeunes conspirateurs étaient dirigés par Felice Chilanti pour les idéologies sociales qui les rendaient hostiles aux hiérarques conservateurs et bourgeois, et par l'avocat Vittorio Ambrosini »[29].
Renzo De Felice écrit également :
« Après la fermeture de la revue (Il Domani), Chilanti était devenu le point de référence d'un petit groupe de jeunes « superfascistes » et avait, semble-t-il, établi des contacts avec d'autres groupes similaires comme celui autour de Vittorio Ambrosini et de Lo Stato corporativo. Le « groupe Chilanti » se proposait de « libérer la révolution » en tuant Ciano, en prenant d'assaut certains ministères, en capturant leurs titulaires et Mussolini lui-même pour le contraindre à s'adresser au peuple, en ordonnant l'arrestation des ministres, hiérarques et militaires « traîtres », pour constituer un nouveau gouvernement de « purs » qui réaliserait le véritable programme social fasciste et, une fois le PNF dissous, en répartirait les compétences entre les différents ministères. Outre Ciano, considéré comme le symbole de l'involution réactionnaire du fascisme, de son inefficacité et de sa corruption, Starace, Farinacci et Buffarini Guidi étaient particulièrement odieux au groupe. Des ministres en exercice, le seul qui aurait dû conserver son poste semble avoir été Pareschi ; parmi les hommes que Mussolini aurait dû nommer semblaient en revanche figurer Pellizzi, Lombrassa, Biggini et Gardini. »[75]
Dans son autobiographie, le journaliste Ugo Indrio, directeur à l'époque de Roma fascista, écrira avoir été « involontairement impliqué dans une enquête de police, pour avoir participé à une réunion-débat auprès de la revue Lo Stato corporativo, dirigée par Vittorio Ambrosini, à laquelle participa également un groupe, composé de Felice Chilanti, des frères Magini de Florence, de Luciano Boccini, d'Alfredo Orecchio et d'autres qui furent tous arrêtés, sous le soupçon de complot antifasciste »[76] :
« Vittorio Ambrosini, pour mon malheur, avait posé ses yeux sur moi — et c'était assez évident, étant donné ma position dans les années 41-43 au sein de la presse universitaire — et sur deux autres jeunes qui, selon lui, auraient pu faire beaucoup pour le fascisme, Mario Talamanca et Manlio Sargenti. Mais je me défiais d'Ambrosini, en réalité, parce que ni son comportement ni ses buts ne me semblaient clairs, et j'avais même pris position contre lui, dans ma rubrique consacrée à la presse, à propos d'un de ses articles paru dans Informundus, un bulletin qu'il publiait avec une périodicité plus assidue que la revue Lo Stato corporativo, dans laquelle [son] activité un peu louche était corrigée par le caractère universitaire et scientifique de la revue, à laquelle collaborait également son frère Gaspare. »[76]
Après l'enquête de police, Ambrosini, Chilanti et les participants à la réunion furent arrêtés durant la journée du 10 avril (ou du 1er) 1942[77]. Dans un de ses derniers livres (1982), Chilanti écrira des lignes laissant penser à un double jeu d'Ambrosini :
« Et il y avait déjà des infiltrés comme dans toute conspiration, le jeune triestin Armando qui dénonça ensuite précisément à Ciano que nous étions sur le point d'attenter à sa vie ; mais l'OVRA était déjà tenue au courant par l'avocat avec la tache de naissance en forme de cerise sur la joue gauche qui proposait de faire exploser une charge de TNT au Vatican, tandis qu'un autre avocat d'origine palermitaine (Ambrosini), frère d'un luminaire du droit élu par la suite, la république démocratique venue, président de la Cour constitutionnelle, proposait un pacte avec la direction générale de la police. »[78],[79]
Attitude ambiguë pendant la Guerre civile (1943-1945)
modifierMauro Canali indique que, en mars 1943, le général Giuseppe Pièche, collaborateur de l'OVRA et fondateur du SIB, un service de renseignement qui opérait dans les Balkans pour réprimer les activités des partisans de Tito, « avait demandé à la police politique d'envoyer dans la zone son confident Vittorio Ambrosini, qui connaissait bien la région balcanique »[8].
Le journal Le Soir note, dans un article du 10 juillet 1948, qu'Ambrosini avait apparemment été « chargé pendant la guerre d'une mission de confiance » par Mussolini qui lui aurait « confié la tâche de négocier une paix séparée avec les Alliés »[80]. Un article de La Stampa dans l'après-guerre révèle en effet qu'Ambrosini, en 1943, « était sur le point de conclure de très importantes négociations internationales pour faire cesser la guerre (à cette fin, il avait noué des relations avec un chargé d'affaires de la légation de Bulgarie dont le cousin était employé auprès de la légation soviétique de Sofia) ».
Le 21 mars 1943[5], Ambrosini fut une nouvelle fois arrêté, cette fois-ci par la police de Viterbe, pour « trafic d'influence et escroquerie au préjudice d'une personne dénoncée auprès de la Commission Provinciale pour délit d'infraction au rationnement »[69] (également pour « vantardise et escroquerie » selon une autre source[25]). De retour en confino, à Tremiti, pour une durée de cinq ans par ordonnance du 6 mai 1943, il fut finalement libéré le 3 août 1943[69],[5] à la suite de la chute du fascisme. Au moment de sa libération, il se trouvait hospitalisé, depuis le 8 juillet 1943, dans l'hôpital psychiatrique de Nocera Inferiore, d'où il fut sorti le 17 août 1943[5].
La même année, il semble avoir participé à l'organisation d'un « groupe d'opposition au régime » avec Guido Calogero et le libéral-socialiste Mario Delle Piane[81],[82].
Durant la guerre civile, Ambrosini est mentionné par l'historien communiste Arturo Peregalli comme « une personnalité marquante qui collabore avec le Parti socialiste révolutionnaire italien (PSRI) »[83]. En effet, Ambrosini, « après avoir fait les évaluations politiques qui s'imposaient – se range, dans le nouveau conflit entre fascistes et antifascistes, à nouveau du côté des seconds », en collaborant avec le PSRI, une petite formation d'anciens membres du Parti d'Action, constituée à Naples en janvier 1944, qui imprime le journal Bandiera Rossa[18]. L'historienne Angela Ottaviani note que cette formation avec laquelle Ambrosini collabora avait « une forte inspiration nationale. [Elle] reprenait la pensée mazzinienne, celle de Kautsky et de Thomas More et agissait, d'une part, en soutenant les Alliés pour achever la libération du pays, et d'autre part, pour la défense des travailleurs »[84]. Dans la dernière partie du conflit, Ambrosini fut « lié aux milieux communistes de la capitale »[81],[82].
En 1945, Ambrosini s'affilia au mouvement indépendantiste sicilien et fonda à Rome, avec Enzo Granata, Pasquale Vassallo et Giuseppe Caronia, un « comité d'agitation »[85].
Années 1945-1948
modifierAmbrosini dans l'immédiate après-guerre : réintégration, politique et défense des fascistes épurés (1945-1947)
modifierAprès la guerre, il réussit à obtenir grâce à l'« amitié » d'un ex-chef de la police Carmine Senise[86],[87], une déclaration qu'il n'a pas appartenu à la police politique, « amitié » ou plus vraisemblablement échanges croisés de faveurs :
« Ambrosini n’a jamais fait partie de l’OVRA. Je n’exclus pas qu’Ambrosini, qui venait souvent me voir pour recommander des antifascistes qu’il estimait injustement persécutés, ait parfois pu me communiquer des informations qui m’intéressaient. Mais cela relevait simplement de relations amicales et n’avait rien à voir avec une prestation de service ; Ambrosini est toujours demeuré étranger à toute activité de cette nature »[1].
Par la suite, Ambrosini organisa un comité de défense pour ceux qui sont suspectés d'avoir été des espions fascistes.
En relation avec son frère Gaspare Ambrosini, député démocrate-chrétien et juge à la Cour constitutionnelle, ce dernier facilita sa réintégration dans la profession d’avocat ainsi que son inscription au barreau habilité à plaider devant la Cour suprême de cassation[1].
Procès : défense d'Amleto Poveromo et de « Mussolini » (1947)
modifierEn 1947, il défendit Amleto Poveromo devant la Cour d’assises spéciale de Rome lors du procès relatif à l’assassinat de Matteotti. Il publia ensuite ses plaidoiries sous le titre programmatique : Avete assassinato l’Italia. Ambrosini accusa affaristi del capitalismo e fuoriusciti al processo Matteotti (Vous avez assassiné l’Italie. Ambrosini accuse les affairistes du capitalisme et les exilés au procès Matteotti)[1]. Sa campagne juridique devait viser non seulement à défendre son client mais aussi à découvrir l'identité des « commanditaires capitalistes du crime Matteotti ».

La même année, il mena campagne pour mettre en accusation plusieurs dirigeants de gauche (Walter Audisio, Palmiro Togliatti, Luigi Longo et Ferruccio Parri) pour le meurtre de Mussolini et déposa une plainte le 18 mars 1947 au procureur :
« Un homme extravagant, l'avocat Vittorio Ambrosini, que beaucoup disent être un fou, mais dont l'attitude semble être celle d'un provocateur, a dénoncé il y a quelque temps Walter Audisio auprès du Procureur de la République comme coupable d'homicide en la personne de Benito Mussolini et d'autres. Il a étendu sa dénonciation à ses commanditaires — Parri, Togliatti, etc. — et a dénoncé le quotidien La Repubblica d'Italia pour apologie du délit d'homicide. Désormais, il étendra probablement aussi sa dénonciation à l'ensemble du secrétariat du PCI. »[88]
Son but, selon ses dires, était de « réhabiliter l'Italie aux yeux du monde, lequel a accusé les Italiens d'être des barbares en raison des assassinats de Dongo ».
Les Arditi d'Italia et le Front Social-Mouvement (1947)
modifierDécrit par l'historien Giuseppe Parlato comme « reconnaissable à son éternelle veste noire boutonnée jusqu'en haut, sa cravate noire à la Lavallière comme les anarchistes du début du siècle et, sur la poitrine, bien visible, le poignard des Arditi », Ambrosini fonda à Milan, en février 1947, le Front Social-Mouvement (Fronte Sociale-Movimento)[89].
Il s'agissait d'un groupe, d'au moins quatre cents adhérents, qui avait, toujours selon Parlato, « un programme politique aussi confus que celui de son fondateur, basé sur un socialisme national qui débouchait sur un national-communisme »[89]. En juin 1947, Ambrosini chercha à rouvrir le débat pour réorganiser le néofascisme sous un unique sigle, en réunissant une « vingtaine d'organisations, plus fictives que réelles. De la part de ces mêmes informateurs, on relevait le manque de clarté de l'initiative et la désinvolture du personnage »[89].
Présidant à la même période la Fédération nationale des Arditi d’Italie (FNAI)[1], organisation dont il fut évincé en 1947, Ambrosini était surveillé par la police. La CIA note à propos de la FNAI :
« En 1947 (ou 1946), l'organisation « Arditi » a été mise en place sous son nom actuel par Vittorio Ambrosini, un fasciste de gauche sous le régime de Mussolini. Depuis 1949, lorsque Mieville est devenu président, celle-ci a été presque entièrement sous le contrôle du MSI. Mieville est un député du MSI au Parlement. Les adhérents de l'organisation sont presque entièrement issus des vétérans de la République de Salò et d'anciens membres de la milice et des forces de police fascistes. Les activités de l'organisation sont régulièrement relayées dans les publications du MSI, en particulier La Legione, et l'on pense qu'elle reçoit une grande partie de ses fonds des coffres du MSI »[90].
L'historien Nicola Tonietto note cependant que les formations comme celles d'Ambrosini « étaient certes composées d'éléments de l'armée, mais elles étaient faiblement financées et organisées, ainsi que dépourvues de coordination »[91]. La FNAI organisa cependant plusieurs meetings, dont un, quartier San Lorenzo, au cinéma « Alfarena ». Dans le cinéma, où l'on avait enregistré la participation d'environ 150 personnes adhérant au Mouvement Social Italien, « divers affrontements se produisirent, provoqués par des personnes de tendance opposée », ainsi que dans la rue, après que la salle eut été évacuée par l'intervention de la police.
Le Parti fasciste républicain et la tentative de « coup d’État » (1947)
modifierAprès son éviction de la FNAI, Ambrosini décida, en juin 1947, de fonder un fantomatique mouvement : le Parti fasciste républicain (Partito fascista repubblicano)[89]. Le groupuscule comprenait Navarre Viggiani, le général Muratori, le chef des FAR romains et directeur de la brasserie Dreher de la capitale, Puccioni, Buttazzoni, Teodorani, Edith Mingoni Toussaint, Di Lauro (beaucoup d’entre eux faisaient partie du MSI ou s’en étaient rapprochés)[89]. Le 10 octobre 1947, Ambrosini tint un meeting à Rome tandis que, au même moment, un groupe d’arditi à ses ordres, bloqué par l’intervention de la police sur la Piazza Colonna, entendait hisser un fanion au balcon de la Piazza Venezia. Aux chefs militaires des organisations clandestines, il avait proposé un coup d’État en déclarant :
« Je ferai l’action à tout prix. Cette fois, j’arriverai au pouvoir ou je me ferai tuer sur la place. »[5]
Scandalisé d’avoir été inscrit sur la liste des informateurs de l’OVRA, Ambrosini fit des déclarations « violemment pro-mussoliniennes »[1], ce qui lui valut, en octobre 1947, une condamnation pour apologie du fascisme. Un journal notait :
« Vittorio Ambrosini, avocat italien bien connu, a été condamné hier à trois ans de « restriction de résidence » pour « avoir fait publiquement l’éloge de personnalités et d’idéologies fascistes. » »
Années 1948-1956
modifier« Aile gauche » du MSI et socialisme national (1948-1952)
modifierCréateur du journal Il Tribuno socialista, lors des élections sénatoriales du 18 avril 1948, il fut candidat pour le Mouvement social italien (MSI). Au sein du parti, Ambrosini appartenait à l'« aile gauche » incarnée par les Groupes républicains autonomes (Gruppi autonomi repubblicani), une tendance interne qui deviendra par la suite, à partir du 31 août 1952, le Regroupement social républicain (RSR), à l'initiative de Giorgio Pini et Concetto Pettinato[92].
La même année, Ambrosini lança la publication de la revue Socialismo nazionale : rassegna studi politici e sociali[93] et participa à de nombreuses réunions et débats contradictoires dans la capitale. L'un d'eux se déroula le 10 juillet dans une salle de la via Principessa Clotilde où Ambrosini tint une conférence sur le thème « Le socialisme au Congrès du MSI à Naples et celui du PSI à Gênes »[93]. Ambrosini organisa par la suite, le 17 juillet, dans la même salle, un nouveau débat entre lui et Ruggero Ravenna, rédacteur aux côtés de Camillo Benevento de la revue Rivoluzione. La discussion avait pour thème « Corporatisme – Socialisation et État du travail » et se déroulait peu après la tenue du Congrès de Naples (27 au 29 juin 1948), premier congrès national du MSI[93]. Dans une communication de la revue d'Ambrosini on peut lire :
« La Motion conclusive du Congrès de Naples définit l’État du travail, c’est-à-dire le but final de l’action politique et sociale du MSI, comme un « État social, mais non État socialiste » ; c’est pourquoi, après le Congrès de Naples, s’est posé le doute de savoir si un socialiste de quelque tendance que ce soit pouvait militer dans le MSI. Pour résoudre cette question, Ambrosini a envoyé à la Junte Nationale du MSI, c’est-à-dire à l’organe compétent pour interpréter une délibération du Congrès, une lettre dans laquelle il demande si peut détenir la carte du MSI celui qui se proclame, comme lui, socialiste national, corporatiste, fasciste ou mussolinien, comme on voudra. »[93]
À propos du terme « socialiste », Ambrosini écrivit dans sa lettre :
« Il ne s’agit pas de mots, mais aussi et surtout de substance. Il s’agit de couper les ponts avec tout espace de "double jeu", tendant à s’attirer des financeurs capitalistes, tandis que l’on manifeste des intentions de combattre la spéculation capitaliste ; mais il s’agit de s’engager sans compromis pour la Justice sociale, en parlant un langage qui trouve la voie du cœur des masses du travail […] Le socialisme a été et reste symbole de rédemption humaine, sociale et nationale, surtout depuis la République sociale italienne. Le même Mussolini, du reste, après avoir battu en brèche les “socialistes” et le “socialisme” des divers groupes d'exilés (fuorusciti), pensa que seul le Parti Socialiste pouvait recueillir l’héritage de la socialisation (il fait référence à l'opération "pont" menée par Carlo Silvestri durant la RSI) : et cela ne fut pas le geste d’une "Maddaleno pentito" (madeleine repentie), mais le legs testamentaire du père, qui confie le trésor aux fils, même s’ils se sont tachés de parricide. »[93]
Face à ces affirmations, le groupe de Rivoluzione nia tout caractère « socialiste » à la motion conclusive du Congrès de Naples et « affirmait que le corporatisme lui-même, duquel s’est inspirée la motion De Marsanich, loin d’être une promesse de socialisation et de création de l’État du travail, a été et demeure seulement un instrument d’asservissement ultérieur du peuple travailleur à l’exploitation du capitalisme national ou international »[93]. Au milieu de l'année 1951, Ambrosini, en compagnie de Francesco Galanti et Vanni Teodorani, fonda le Comité « République sociale italienne » (Comitato "Repubblica sociale italiana"), organisme visant à produire une documentation pour démontrer la légitimité juridique et institutionnelle de la RSI[94]. Dans un document intitulé « Thèses sur la légitimité de la formation étatique de la "République sociale italienne" et sur les anomalies de la situation interne et internationale de l'Italie après le 25 juillet 1943 », le Comité écrivit :
« La thèse de la légitimité de la RSI et de la continuation de son existence comporte la continuation et la permanence en vigueur de toutes les Lois et de tous les actes administratifs de cette même R.S.I., ainsi que la nullité de tout ce qui a été opéré par la formation étatique du Sud, continuée par la "République Italienne" »[94].
Établi au 3, place San Pantaleo à Rome, le Comité diffusa La Difesa : bolletino nazionale di informazioni dont Ambrosini eut la charge comme directeur politique et Rocco Certo comme directeur responsable[94].
Exclusion du MSI (1952)
modifierÀ la veille du Congrès de l'Aquila du 26 au 28 juillet 1952, la Fédération romaine du MSI décida, lors de la séance du 19 juillet 1952, d'expulser du parti Ambrosini, ce dernier qualifié de « véritable « monstre » d'impudence morale et politique » :
« Vittorio Ambrosini pour des actes d'incohérence politique continus et graves spécifiquement, outre les attitudes divergentes adoptées au cours des 30 dernières années qui l'ont conduit à être alternativement fasciste et conspirateur contre l'État, pour avoir été républicain de 45 à 49, monarchiste ou de tendance monarchiste de 49 à 50, changeant par la suite de nouveau son attitude politique. »
En réaction, Ambrosini publia une lettre ouverte intitulée « Pour le rétablissement des principes d'honnêteté morale et politique » visant à prouver son attachement au MSI. Dans sa lettre, il écrivit :
« […] Il ne serait vraiment pas "moral" que le Congrès laisse s'accomplir tranquillement un abus politique aussi ridicule au détriment de celui qui, dans la période tumultueuse de 1946-47, s'est levé et a défendu l'honneur de l'Italie et de son Duce, et le droit des vaincus à réintégrer la vie de la Nation. Ces mêmes personnes qui, en 1946-47, m'auraient baisé… les pieds parce que j'avais eu le courage de revenir au grand jour, font mine aujourd'hui de ne pas comprendre comment j'ai pu, durant le Ventennio, bien que pur "fasciste", conspirer non pas contre la Patrie mais contre la clique de traîtres qui avaient circonvenu Mussolini et s'apprêtaient à le trahir (ce n'est pas par hasard que ma dernière relégatione en confino a eu lieu en mars 1943). Non seulement cette clique ne comprend pas mon activité d'alors, mais elle la craint encore aujourd'hui ; elle a relevé la tête, croit pouvoir l'emporter encore une fois et est sûre que dans ce cas, avec mes arditi, je reprendrai les armes (comme je l'ai fait pendant le Ventennio) contre quiconque menace la Liberté et la Justice.
Quant à ma prétendue attitude monarchiste ou pro-monarchiste entre 49 et 50, outre le fait qu'il s'agit d'une calomnie, on reste littéralement de marbre en constatant avec quel culot ces mêmes dirigeants actuels du MSI — lesquels ont "vendu" le MSI lui-même à Lauro et s'apprêtent à le "vendre" à [Luigi] Gedda — feignent de considérer comme un motif d'indignité politique le fait d'être pro-monarchiste ! […]
Je prie les Délégués au Congrès National de considérer que si, par hypothèse maudite, les délibérations du congrès devaient me contraindre à constituer une nouvelle formation politique, il serait bon que nous restions amis dans la foi commune et prêts à collaborer. »[95]
Le Parti socialiste national italien (PSNI) (1952-1953)
modifierLe 5 août 1952, Ambrosini fonda un Parti socialiste national italien (Partito socialista nazionale italiano)[96] et continua à entretenir des liens étroits avec les Groupes du Pensiero nazionale (Gruppi del Pensiero nazionale) de Stanis Ruinas[92] ainsi qu'avec les anciens représentants de l'« aile gauche » du MSI, notamment Concetto Pettinato. Dans une lettre datée du 26 août 1953, il écrivit à Pettinato :
« Comme je te l'ai mentionné lors de notre dernière rencontre fortuite, j'aurais aimé, pour intensifier l'organisation dudit Parti, attendre encore un peu, surtout que soit complété et clos le cycle de la déviation à droite du Mouvement Social Italien. J'ai dû, avec mes amis, me mettre en mouvement car un fait nouveau est intervenu : le projet manifesté par le Regroupement Social Républicain de se transformer en Parti Socialiste National Italien. Dès que j'ai appris cette nouvelle, j'ai pris contact avec certains représentants du Regroupement, non seulement pour leur faire savoir qu'un tel Parti existe déjà depuis plus d'un an et qu'il a mené diverses actions — dont la présentation d'un emblème lors des dernières élections politiques — mais aussi pour exprimer l'idée que le Regroupement n'a rien à gagner et tout à perdre en prenant le nom de "socialiste". »[97]
Joint à cette lettre, Ambrosini communiqua à Pettinato un brouillon des orientations idéologiques de son parti intitulé « Thèses sur le Programme, la tactique et l'organisation du PSNI ». Fondé après le Congrès de l'Aquila qui avait vu la prééminence de la « déviation monarchiste-conservatrice », Ambrosini présentait le PSNI comme fidèle aux premières « lignes sociales et républicaines originelles » du mouvement, orientations héritées de la République sociale italienne (RSI). Ambrosini précisa en effet :
« La dénomination du Parti Socialiste National Italien ne comporte aucune référence directe à l'idéologie nationale-socialiste allemande, mais à l'idéologie socialiste corporative, chrétienne et nationale de la République Sociale Italienne. »[97]
Ambrosini écrivait que « la Nation doit être considérée comme le point d'appui de la lutte du peuple travailleur contre l'oppression et l'exploitation des puissances capitalistes » et que le PSNI, « situé à gauche », se devait de « collaborer avec les autres gauches sur le terrain national » dans le cadre du « mouvement dit des « indépendants de gauche », en le considérant comme un mouvement unitaire de la classe moyenne, apte à surmonter les divergences nées du contraste entre fascisme et antifascisme ». Dans une autre lettre à Pettinato datée du 6 décembre 1952, il écrivait également :
« Je t'ai déjà fait part des contacts que j'ai depuis longtemps, de la manière dont j'ai posé le problème de la création d'une gauche nationale de masse, une gauche nationale qui soit une formation politique expression de la classe moyenne, du prolétariat intellectuel, qui unisse la tradition laïque du Risorgimento avec celle socialiste nationale de la République Sociale Italienne. »[98]
Années 1956-1971
modifier« Poujadisme » et contacts internationaux (1956)
modifierAprès avoir tenté pendant quelque temps de s'affilier à des secteurs de la droite démocrate-chrétienne ainsi qu'à des représentants du mouvement partisan autonome et des séparatistes siciliens[1], Ambrosini forma à Rome, en janvier 1956, un comité « poujadiste » avec Luigi Palmieri, ancien député du MSI[99].

Le mois suivant, se constitua une « Ligue poujadiste italienne » ainsi qu'une « Internationale des classes moyennes » qui entretint des contacts avec le Mouvement populaire européen d'Otto Strasser. Le numéro daté du 8 février 1956 de la Jewish Telegraphic Agency rapporte concernant Ambrosini :
« La formation d'un mouvement poujadiste italien a été annoncée ici par Vittorio Ambrosini, lors d'une conférence de presse où le dirigeant de droite italien a nié toute philosophie antisémite et raciste. Il a affirmé qu'il n'y aurait aucune trace d'antisémitisme au sein du mouvement poujadiste italien. Interrogé sur le caractère antisémite du parti français, il a répondu que lors d'une rencontre prochaine à Paris avec les dirigeants poujadistes français, il dénoncerait la voie antisémite qu'ils empruntent. »[100]
La chercheuse Veronica Bortolussi écrit également concernant la Ligue poujadiste de Ambrosini :
« [Le] début des années cinquante fut aussi marqué par la fondation de la Ligue poujadiste italienne par Vittorio Ambrosini, un avocat excentrique qui défraya la chronique non pas tant par l'influence exercée par son organisation, plutôt fragile, que par le défi en duel lancé au journaliste Indro Montanelli, lequel avait consacré un article aux accents polémiques à Pierre Poujade et à son mouvement. »[101]
Dans le Corriere della Sera, Montanelli avait effectivement moqué les poujadistes italiens en les accusant d'être « les singes de Poujade ». Agacés « les membres de la Ligue poujadiste italienne (Ambrosini, un comte et un colonel), le défièrent en duel. Inconfondable fut la réponse »[102] :
« Chers Messieurs, le Corriere della Sera me transmet par téléphone le cartel de défi qui m'a été adressé par M. Ambrosini. Je l'ai transmis pour compétence au Directeur d'un asile d'aliénés (manicomio) pour qu'il décide du cas. »[102]
Cette affaire fit grand bruit dans la presse italienne.
La presse américaine a commentée à plusieurs reprises l'action politique d'Ambrosini : on apprend par exemple, dans le Saugerties Daily Post, que Ambrosini était le leader d'un mouvement « No Tax », mais aussi, dans le journal de gauche Daily Worker que Ambrosini déclara « qu’il partirait pour Paris « dans environ une semaine » pour rencontrer Otto Strasser » lors d'une « conférence internationale […] afin de rallier d’anciens nazis et fascistes au leader français d’extrême droite Pierre Poujade ». Un journal allemand, le Schweiz : Konsum-Verein (Vol.56, 1956), écrit que Ambrosini est également « en contact avec le Mouvement Social Européen » de Maurice Bardèche.
Lors de la fondation du nouveau parti de Strasser, la Deutsche Soziale Union, le 17 juin 1956 à Miltenberg (Hesse), Ambrosini est décrit comme ayant pris place à la tribune aux côtés d’autres personnalités étrangères, parmi lesquelles Frédéric Becker et Henri Roques[103].
La même année, Ambrosini attira l'attention d'Ernesto Rossi, qui affirma :
« D'après le Guide Monaci 1956, Vittorio Ambrosini est aujourd'hui président de l'Agence nationale de défense civile d'Italie (Ente Nazionale Difesa Civile d'Italia), président de l'Agence italienne d'assistance à la classe moyenne, au prolétariat intellectuel et au sous-prolétariat (Ente Italiano Assistenza per il Ceto Medio, Proletariato intellettuale e Sottoproletariato), directeur de la revue La Difesa dell'Italia e degli Italiani. »[104]
Aussi, il s'attaqua violemment à Pagine libere, revue dirigée par Vito Panunzio, en envoyant une lettre intitulée « Pagine libere oppure pagine reazionarie ? », dans laquelle il accusait la revue d'être devenue « une chaire de conservatisme antipopulaire et anti-italien » et que, si cette dernière continuait sur cette voie, elle devrait se renommer « "Pagine di schiavitù" (Pages de servitudes) envers les ennemis qui ont voulu briser le rêve de justice sociale et de puissance nationale, rêvé par les Italiens sous le régime de Mussolini »[105]. Panunzio répondit avec ironie aux « grotesques » et « tortueux arguments »[105] d'Ambrosini :
« Combien de lecteurs nous connaissent, et pas d'aujourd'hui, savent bien en effet à quel point les rédacteurs de Pagine Libere seraient des gratte-papier vendus aux Anglo-Américains. M. Ambrosini, qui nous connaît depuis au moins vingt ans, l'a découvert seulement maintenant »[105].

Les années 1960 : l'attentat de la piazza Fontana et la mort mystérieuse (1960-1971)
modifierDans les années 1960, Ambrosini relança le bulletin La Difesa, où il développa la théorie d’une rencontre entre le « fascisme révolutionnaire » et le « socialisme national »[1], et continua à plaider comme avocat.
Décrit comme un « personnage en partie manœuvré et en partie ingénu manœuvrier, tantôt de bonne foi, tantôt naïf et tantôt perfide »[106], Ambrosini garda des contacts avec le MSI, notamment avec Giorgio Almirante, mais aussi avec plusieurs figures du néofascisme italien, parmi lesquelles Junio Valerio Borghese et Pino Rauti, responsable d’Ordine Nuovo[1].
Plus tard convaincu que les auteurs de l’attentat de la piazza Fontana du 12 décembre 1969 appartenaient au groupe néofasciste « XXIII Marzo », il en informa le ministre de l’Intérieur par écrit[107]. Il mourut dans des circonstances mystérieuses le 20 octobre 1971 à Rome, après avoir chuté du septième étage de l'hôpital Policlinico Gemelli. La thèse officielle du suicide a laissé subsister de sérieux doutes[1].
Peu avant sa mort, Ambrosini était intervenu dans le deuxième épisode de la série-documentaire Nascita di una dittatura (diffusée de novembre à décembre 1972) de Sergio Zavoli.
Publications
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- Sous le pseudonyme Ardito Rosso, La crise révolutionnaire en Italie, ses perspectives, ses enseignements, L'Internationale communiste, n°18, octobre 1921.
- Per la difesa e la riscossa del proletariato italiano. Appello ai compagni della sezione Comunista di S. Marino e del P.C.I., Ignaz Steimmann, Vienna, 1921.
- La battaglia per lo Stato sindacale, con interviste D'Aragona, Baldesi, Sen. G. Mosca ecc, Anonima romana editoriale, Roma, 1925.
- Economia e politica dello Stato corporativo, Tip. Giovanni Barca., 1933.
- Tunisia : caratteri generali ; indigeni, Francesi ed Italiani, problemi attuali ed attualissimi, Lo Stato corporativo, 1941.
- Avete assassinato l’Italia !, Editore Il Tribuno, Roma, 1947.
Notes et références
modifier- (it) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en italien intitulé « Vittorio Ambrosini » (voir la liste des auteurs).
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Bibliographie
modifierSur Ambrosini
modifierLivres
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Articles
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