Mohammad Reza Shadjarian
Mohammad Reza Shajarian (en persan : محمدرضا شجريان ), né le à Mashhad (État impérial d'Iran) et mort le à Téhéran (Iran), est un chanteur iranien de musique persane classique, parmi les plus acclamés.
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| Nom dans la langue maternelle |
مُحمَّدرضا شجریان |
| Nationalité | |
| Activités |
Chanteur, artiste d'enregistrement, qari, compositeur, calligraphe, professeur de musique, musicien |
| Période d'activité |
- |
| Enfants |
Mozhgan Shajarian (en) Homayoun Shajarian |
| A travaillé pour | |
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| Tessiture | |
| Instrument | |
| Maîtres | |
| Genre artistique |
Musique persane traditionnelle (en) |
| Site web |
(en + fa) mohammadrezashajarian.com |
| Discographie |
Discographie de Mohammad Reza Shayarián (en) |
Il est considéré comme le maître de l'avaz, le chant traditionnel persan, auquel il donne une nouvelle vie en ancrant le sens des poèmes classiques qu'il interprète dans la situation contemporaine. Il devient ainsi la voix de l'Iran, spécialement lors du soulèvement de 2009.
Biographie
modifierIl naît le (1 mehr 1319) à Mashhad[1],[2].
Enfance et formation au chant religieux
modifierOstad (« maître ») Mohammad Reza Shajarian apprend le chant spirituel dès cinq ans avec son père. Il se révèle doué pour la récitation psalmodiée du Coran, si bien qu'il est diffusé par radio Mashhad à douze ans[2]. Mais son père n'approuve pas l'idée que son fils devienne chanteur. C'est pourquoi Shadjarian commence sa carrière sous le pseudonyme de Siavash Bidkani[3]. À douze ans il étudie le répertoire classique persan (radif) en écoutant à la radio ou sur des disques Iqbal Sultan (aka Eqbal Azar), Hossein Taherzadeh, Qamar ol-Moluk Vaziri, Reza Gholi Mirza Zelli, Gholam Hossein Banan, et Djalal Taj Esfahan[4]. Le joueur de târ Djalil Shahnaz a une importance particulière pour lui[5], si bien qu'il donnera son nom à son orchestre. Comme la musique et la radio sont interdites chez lui, il les écoute chez son oncle[6],[7]. Il donne son premier concert à la radio à dix-neuf ans. Il entre à l'école normale en 1957 pour obtenir son diplôme de professeur des écoles en 1960[8]. Il enseigne alors dans des écoles à Mashhad. Il étudie le radif et l'avaz en autodidacte, en écoutant la radio et des disques. Il s'initie également au santûr sous la férule de Djalal Akhbari[8], plus tard de Faramarz Payvar. Il fabrique son propre instrument[9].
Be yad-e pedar
modifierLa récitation coranique selon les règles du tajwid présente des similitudes avec l'avaz et peut donc constituer une préparation à ce dernier. En effet, le tajwid laisse une part de liberté au récitant et comporte une part d'improvisation[10]. L'avaz repose sur la maîtrise du radif, un répertoire constitué de quelques centaines de courtes pièces, dont la mémorisation sert de base à l'improvisation. La maîtrise par Shadjarian du chant religieux est illustrée par l'album Be yad-e pedar, sorti en 1979, bien connu des Iraniens. Il contient en particulier une interprétation de la Rabbana, une prière constituée de versets du Coran, issus de différentes sourates, et qui commencent par le mot Rabbana (« Notre Seigneur »)[11]. Celle-ci est diffusée à la radio nationale, tous les ans pendant plusieurs décennies, pour signaler la rupture du jeûne au cours du mois de Ramadan[12]. Il est à noter cependant que cet album de chant religieux est le seul publié par le maître, et qu'il correspond à un contexte particulier puisque, le titre l'indique, il est écrit à l'occasion de la mort de son père[13].
Son milieu familial très religieux, s'il lui a permis d'apprendre à psalmodier le Coran et l'a habitué à se produire en public, l'empêche cependant de laisser libre cours à sa passion pour le chant classique[8].
À Téhéran
modifierRadio et télévision
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Une audition en 1965 auprès de radio Téhéran se solde par un échec : le jury lui reproche de ne pas maîtriser le radif. Il se tourne vers Davud Pirnia, producteur de l'émission Golha pour lui faire écouter un échantillon de ses talents[14]. Celui-ci est séduit. Il diffuse l'enregistrement, où Shadjarian chante un ghazal de Hafez, accompagné au santour, sur les ondes de radio Téhéran dans l'émission Barg-e Sabz, en [15].
Il est muté de Mashhad pour Téhéran en 1967[1]. Mais Davud Pirnia ne dirige plus l'émission Golha, Shadjarian devra encore faire preuve de patience. Auparavant instituteur, il travaille désormais à l'université de Téhéran, puis au ministère des ressources naturelles. La capitale est alors le centre de la pratique musicale en Iran[16]. Jusqu'à présent autodidacte, il a l'occasion de se former auprès de maîtres comme Esmail Mehrtash, Ahmad Ebadi (en), Nur Ali Khan Boroumand, Abdallah Davami et Farmarz Payvar[17]. Ce dernier complète sa formation au santour et lui enseigne le radif tel qu'il lui a été transmis par Abolhassan Saba (en). Boroumand lui transmet le radif de Mirza Abdollah (en)[18]. La rencontre, en 1979, de Gholamreza Dadbeh aura une influence décisive sur son style mais aussi sa vision du monde[19].
C'est la rencontre d'Ahmad Ebadi, qui l'introduit à la radio et télévision nationale, qui lance sa carrière[20]. Il se produit une centaine de fois dans l'émission Golha, consacrée à la poésie et la musique, où il chante avec les meilleurs instrumentistes persans : Faramarz Payvar[21], Parviz Meshkatian, Mohammad Reza Lotfi et Hossein Alizadeh[12]. Les poètes qu'il choisit de chanter sont les poètes classiques médiévaux. Son choix se porte le plus souvent sur Hafez et Saadi. Ensuite viennent Attar et Baba Taher. Il lui arrive parfois d'interpréter des poètes contemporains. C'est alors à Hushang Ebtehaj, Mehdi Akhavan-Sales et Fereydoun Moshiri qu'il emprunte leurs vers[22].
À partir de 1971, il peut abandonner son pseudonyme et se produire sous son propre nom[23]. Il apparaît aussi à la télévision entre 1971 et 1976[24]. Il prête également sa voix à des acteurs aussi célèbres que Mohammad Ali Fardin pour des films[25]. Du ministère des ressources naturelles, il est muté à la radio-télévision nationale iranienne. Mais il n'est pas satisfait de la place qui est accordée à l'avaz dans les programmes radio. C'est pourquoi, à partir de 1977, il prend ses distances avec l'institution[26], à plus forte raison après la répression du vendredi noir de septembre 1978[27].
Diversification : enseignement, concerts et production
modifierMais la notoriété qu'il a acquise lui ouvre d'autres portes. Il est dans les années 1970 le chanteur classique le plus en vue. Il est chargé de cours à la faculté des Beaux-arts de l'université de Téhéran[23]. Il devient à son tour un ostad, qui transmet son art à des élèves comme Shahram Nazeri, Ali Reza Ghorbani, et son fils Homayoun. Il forme aussi de nombreuses chanteuses, qui demeurent moins connues en raison des restrictions qui leur interdisent de se produire devant un public masculin, comme Afsaneh Rasayi (en)[28]. Il peut quitter son poste à la radio-télévision nationale[28]. Il est l'un des rares chanteurs iraniens à pouvoir vivre de son art[28].
Il participe au Festival des arts de Shiraz, dans les années 1970, où il enregistre deux de ses albums[29].
Il participe à la création, à l'initiative de Lotfi, de Kanune Chavosh, destinée à produire des disques et des concerts. La société héberge les orchestres 'Aref et Sheyda[30]. Elle produit douze albums, dont cinq avec Shajarian[2]. Il lance sa propre compagnie de production, Delawaz (« Del Avaz »). Sa première réalisation est son double album sur cassettes Golbang, sorti en 1978[28]. Shajarian a bâti sa notoriété grâce à la radio. Mais c'est le support cassette qui fait de lui la star qu'il est devenu. En effet, les cassettes sont très populaires en Iran : elles s'écoutent en voiture, s'enregistrent et se copient facilement, et sont un support d'apprentissage pratique grâce à la possibilité de rembobiner et répéter. Elles permettent aussi, au début des années 1980, d'écouter la musique interdite de radio. Les albums de Shadjarian sont toujours publiés en cassettes, pas forcément sur CD[31],[32].
La musique dans l'Iran post-révolutionnaire
modifierDans les premiers mois après la chute du Shah, en 1979, Shajarian compose quelques soruds révolutionnaires (le sorud est un style de chant inspiré des marches militaires, souvent utilisé à des fins de propagande[33]). Ils seront publiés sur l'album Chavosh 7. Il donne à la fin de l'année un concert dans une université de Téhéran. Le concert est enregistré et publié sous le titre Sepideh (« Aube »), il exprime l'espoir de renouveau du peuple iranien à ce moment[34].
Peu de temps après, la musique est interdite de diffusion à la radio et les concerts bannis. Les auteurs doivent obtenir l'autorisation de publier. Certains sont arrêtés et exécutés, comme Javad Zahibi[35]. Shadjarian vit alors en retrait pendant trois ans. Il ne joue qu'en petit comité et enregistre ses œuvres dans son studio personnel, à domicile. C'est le cas des albums Nava (Morakab khani), enregistré lors d'une représentation privée en 1982, et publié seulement en 2009[36], et de Bidad (Homayoun), dont la première partie (Bidad, face A) est enregistrée en 1982 et la seconde (Homayoun, face B) en 1984[37]. L'album Khalvat gozide, qui interprète un ghazal de Hafez, enregistré en privé avec Payvar, porte un titre significatif (« Réclusion volontaire »)[38]. Les ambassades offrent un asile qui échappe à l'interdiction. Shajarian et Lotfi jouent au Centre culturel allemand en mars 1981. Leur prestation est publiée, bien plus tard, dans les années 1990, sous le titre Eshq Danad[38]. Astan-e Janan est enregistré à l'abri offert par l'ambassade d'Italie à Téhéran en 1982[39]. Lorsque les concerts sont à nouveau autorisés en 1988, Shadjarian joue à guichets fermés à la salle Rudaki (rebaptisée Vahdat). Le public réclame Bidad (« Injustice » ou « sans voix »)[40]. L'album Bidad est en effet un tournant dans sa carrière : grâce à une stratégie de critique voilée, exprimée sous le couvert de l'autorité des poètes classiques, il parvient à exprimer le sentiment du peuple iranien. Sa démarche sera désormais, à mots prudents, de se faire la voix des Iraniens, jusqu'en 2009, où il adopte une posture de critique ouverte[41],[42]. L'album, dont la pochette représente un oiseau posé au sol, acculé, dans un paysage d'hiver, chante un ghazal de Hafez qui répète : Che shod ? (« Que nous est-il arrivé ? »)[43].
Dans les années 1980, il se produit lors de tournées internationales et publie chez des maisons de disques occidentales[1]. Le fait de se produire à l'étranger lui permet d'échapper à la situation étouffante qui est imposée aux musiciens en Iran[44]. Sa tournée de 1989 fait l'objet d'un enregistrement à Paris, au théâtre de la ville, où il joue en Afshari avec le groupe 'Aref. Le disque, sorti chez Ocora Radio France, est sa première publication à diffusion internationale, et probablement sa première sur CD[44]. Il devient, en Iran comme dans la diaspora et au-delà, le maître de l'avaz, le chant traditionnel qui met en musique la poésie persane[45]. De l'Europe, il élargit ses tournées aux États-Unis puis au Canada[46]. D'abord limitées à l'audience iranienne de la diaspora, elles touchent peu à peu un public qui ne connaît pas le persan[47]. De sa tournée en 1990 résultant trois albums live : Payam-e Nasim, Del-e Majnoun et Sarv-e Chaman[46]. Il organise un concert de charité au profit des victimes du séisme de 1990 à Rudbar (en)[46]. Asman-e Eshgh est enregistré en 1991, avec son fils Homayoun au tonbak. Yad-e Ayam est enregistré pendant sa tournée de 1992. Lorsqu'il parcourt l'Europe en 1995, il enregistre Cheshme-ye Nush à Paris[48]. En revanche, il n'obtient pas l'autorisation du ministère iranien de la culture de publier son album Ghasedak, très mélancolique[48]. L'album Night silence desert présente la particularité d'introduire des influences folk, de sa région natale du Khorasan. Il chante en dialecte local et se fait accompagner au ghoshmeh[49]. À partir de 1999, il se produit avec une nouvelle formation, Masters of persian music. En 2003, il donne un concert humanitaire à la suite du séisme de Bam[50]. En 2010, il se produit en tournée mondiale avec l'orchestre Shahnaz, fondé en 2007[51] et nommé en hommage à Jalil Shahnaz[52].
Autres activités artistiques
modifierC'est aussi un calligraphe instruit par les maîtres Ebrahim Buzari[2] et Hossein Mirkhani[53]. Il commence à pratiquer à Mashhad, suit les cours de Mirkhani à Téhéran. S'il abandonne les cours après 1971, il continue cependant à pratiquer[54].

Shadjarian construit son premier santour en 1961. Il n'abandonne pas cette activité, à laquelle il donne de plus en plus de son temps dans les années 2000. Il juge que l'orchestre traditionnel persan manque de certains sons[55]. Pour le rendre plus complet, il conçoit de nouveaux instruments qu'il fabrique lui-même. Parmi eux, un santour basse qu'il baptise tondar et le sorahi (en), un instrument à quatre cordes, qu'il décline en plusieurs versions : soprano, alto, et basse[56]. Il présente ses créations lors de manifestations internationales, comme en 2009 à la Conférence Interdisciplinaire de Musicologie de Paris[57].
Il est nommé président du Haut conseil pour la musique (« Maison de la musique »), une institution qui a pour vocation de promouvoir la musique, organiser des évènements et défendre les droits des musiciens en Iran[55],[58].
Fin de vie
modifierDans une vidéo publiée en juste avant la fête persane de Norouz, Mohammad Reza Shajarian annonce qu'il a commencé un traitement pour le cancer du rein, après quoi il n'a fait aucune apparition publique. Pendant qu'il est hospitalisé, ses admirateurs viennent chanter Morgh-e Sahar sous les fenêtres de sa chambre[2]. Il meurt à Téhéran le [59]. Il est inhumé près du mausolée de Firdousi[12].
Famille
modifierSon fils Homayoun Shadjarian est aussi chanteur au sein de l'ensemble dirigé par son père, Masters of Persian Music, avant de se consacrer à sa propre carrière.
Sa fille Mojgan Shajarian (en) est une musicienne, peintre et sculptrice. Dans les années 1990, elle est responsable du graphisme des albums de son père[60]. Elle débute avec l'orchestre Shahnaz qui accompagne ce dernier. Elle y joue du setar. Lors de leur tournée mondiale en 2010, elle chante en solo dans certaines parties du spectacle, ce qui lui serait interdit en Iran[61]. Elle vit en exil aux États-Unis[62].
L'art d'ostad Shadjarian
modifierL'avaz de Mohammed Reza Shadjarian
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L'avaz, c'est l'art de chanter la poésie classique persane, de manière non métrée, en rythme libre, en s'appuyant sur les modes ou dastgahs définis dans le répertoire traditionnel appelé radif. Il relève de la musique savante. Son caractère non métrique distingue l'avaz du tasnif, plus léger, mais aussi plus accessible et de ce fait plus populaire [63]. L'avaz est étroitement lié à la poésie et fait une large place à l'improvisation. Shadjarian chante aussi bien les deux genres. Ses tasnifs ont assuré sa célébrité, mais c'est comme khanande, chanteur d'avaz, que sa maîtrise est reconnue.
L'avaz : le radif au service de la poésie
modifierL'avaz de Mohammad Reza Shadjarian se caractérise par le lien intime entre chant et poésie. C'est sur cette qualité que le maître insiste : le chant est au service du sens du texte poétique[64]. Pour en faire apparaître la signification, Shadjarian estime que le khanande doit avoir une profonde connaissance de la culture littéraire persane. Le chanteur doit s'imprégner du poème jusqu'à le faire sien. Parmi la multitude de sens qui caractérisent la poésie, il cherche à faire émerger celui qui résonne avec la situation présente[65]. Il insiste également sur le rôle de l'occasion ou des circonstances dans lesquelles le poème est chanté[66]. Le premier rôle de l'interprète est de faire le choix d'un poème qui soit adapté à la situation. Il doit ensuite choisir, dans le répertoire traditionnel, le dastgah le plus adapté à ce texte, puis les gushes qui conviennent le mieux à chaque vers[67]. Simms et Koushkani notent une prédilection de Shadjarian pour les dastgahs Shur et Mahur qui reviennent le plus souvent dans ses albums[68]. L'improvisation tient une place prépondérante. Le chanteur improvise l'ornementation, comme les tahrirs, ces modulations distinctives du chant persan. Mais il ajoute aussi des répétitions d'un vers, ou une exclamation qui ne figure pas dans le texte[69]. Le caractère non métrique de l'avaz permet une liberté pour adapter le chant au rythme propre du poème. S'adapter aux circonstances, lors d'un concert, c'est s'adapter au public. C'est pourquoi Shadjarian est attentif à la réaction de son auditoire et s'engage dans une relation mutuelle avec celui-ci. Il demande aux régisseurs de ne pas éteindre les lumières, afin de voir les visages[70]. Ses représentations les plus réussies atteignent le hâl, un état de grâce qui évoque l'extase à laquelle les poètes mystiques aspirent[71],[12]. Cette conception du chant, qui le rend indissociable du public, explique pourquoi la plupart des albums de Shadjarian sont des enregistrements live[72],[73].
L'avaz comme une langue
modifierIl conçoit l'avaz comme une forme de langage qui exprime le poème[74]. Sa musique est une forme de dialogue avec ses instrumentistes[75]. Ses performances impliquent le plus souvent une petite formation qui inclut un tar, complété par un santour, ou un ney, ou un kamanche, et un tonbak[76]. L'improvisation rapproche le chant du langage, puisque celui qui parle utilise un répertoire de mots préexistants pour dire quelque chose de nouveau, qui n'est pas écrit à l'avance. De même le chanteur d'avaz exploite le corpus du radif pour produire de nouvelles combinaisons et exprimer l'émotion que lui inspire le poème de manière inédite[77].
Tradition et modernité
modifierDu point de vue de certains musiciens, comme Madjid Kiani, le radif est sacré, c'est un trésor à préserver en le protégeant de toute altération[78]. Shadjarian est de ceux qui voient cette tradition comme un point d'appui pour la création, qui a pour vocation d'évoluer[79]. La pureté du radif traditionnel est à son avis un fantasme : on ne connaît véritablement la tradition que depuis qu'elle a été enregistrée. Avant le début du XXe, elle a probablement beaucoup évolué, de sorte que c'est une illusion de croire qu'on joue aujourd'hui la musique traditionnelle comme à l'époque médiévale[80]. Shadjarian a toujours refusé d'enregistrer son propre radif, de le présenter de façon méthodique : celui-ci est présent à travers toute son œuvre. Le radif n'est pas fait pour être joué comme tel, mais pour être intégré au chant. C'est une manière d'éviter de le fixer comme un modèle qui deviendrait source de standardisation[81],[82].
Shadjarian en concert
modifierSes concerts sont en tous points semblables aux concerts de musique classique occidentale, à ceci près que les musiciens jouent en général assis sur des coussins, disposés sur des tapis. Ils font une exception à cette habitude lors des tournées à l'étranger[52]. Une particularité de Shadjarian est son absence de jeu de scène. Il chante immobile, sans accompagner son chant d'aucune gestuelle, dans une attitude méditative. Cette retenue est propre à la culture persane, mais exacerbée chez Shadjarian. Le contraste entre cette posture et l'émotion véhiculée par sa voix puissante indique que dans ses concerts, le spectacle est à écouter et non à voir[83].
Chansons engagées
modifierSi Shadjarian est un maître de l'avaz, son nom est associé à plusieurs tasnifs (que l'on traduit parfois par « ballade ») qui l'ont rendu célèbre[63]. Après la révolution islamique, Shajarian prend soin de choisir des textes de poètes qui aient un sens par rapport aux événements qui marquent la vie des Iraniens[84],[12]. En général, il est l'auteur de l'avaz, tandis qu'il délègue la composition des tasnifs[12]. Mais il lui arrive de les écrire lui-même, comme Zaban-e atash[85].
Ainsi, il interpète Morqh-e sahar (en) (« L'oiseau du matin » - le rossignol), écrite à la suite de la révolution constitutionnelle par Mohammad Taqi Bahar et chantée, sans voile, par Qamar-ol-Molouk Vaziri[2]. Les paroles évoquent l'espoir qu'un jour nouveau se lève après la nuit de la dictature[86]. Le couplet le plus explicite est interdit par Reza Shah. Shadjarian lui donne une nouvelle vie en l'interprétant lors d'un concert à Berkeley en 1990[86]. Il refuse que l'hymne national soit chanté à ses concerts, tandis qu'il interprète systématiquement Morgh-e sahar, qui devient le symbole de la contestation du régime[27],[6].
En 2009, il prend position pour le Mouvement vert. Sa chanson Zaban-e atash (« Le langage du feu »), sur des paroles du poète Fereydoun Moshiri, est un appel aux Bassidjis à déposer les armes[87],[88]. Pour protester contre la répression subie par les manifestants, il demande que ses chansons ne soient plus diffusées par la radio d'État. En effet, les soruds qu'il avait écrits dans les premiers mois de la révolution sont utilisés comme moyens de propagande. Ses chansons, accompagnées d'images qu'il n'a pas choisies, sont détournées de leur sens par la télévision d'État[55]. En représailles, sa musique est alors complètement interdite et il n'est plus autorisé à donner de concerts[89],[90]. Sa version de la Rabbana, que les Iraniens étaient accoutumés à entendre pendant le mois de Ramadan, n'est plus diffusée[91]. Au cours de l'été 2009, lorsque Ahmadinejab traite les manifestants de khas-o khashak (« poussière et cendre », c'est-à-dire « racaille »)[92], Shadjarian déclare publiquement qu'il est la voix de la poussière et la cendre. Cette déclaration donne son titre à un film documentaire, The Voice Of Dust And Ash (en), dans lequel Ostad Shadjarian devait interpréter la chanson « Dust and Ash ». Le maître empêché par la mort, c'est sa fille Mojgan qui l'interprète[27].
Discographie
modifierOstad Shadjarian a plus de cinquante albums à son actif[2]. La plupart de ceux publiés sous le label Delawaz sont des albums live[60].
- 1976 :
- Raast-Panjgaah concert, avec Mohammad Reza Lotfi, publié en 1998
- Jan-e jan
- 1977 :
- Chehre be Chehre, avec Mohammad Reza Lotfi, publié en 1998
- Chavosh 1, renommé ensuite Hommage à Aref (Aref Qazvini)
- 1978 : Golbang, double album cassette produit par Delawaz
- 1979 : Be Yad-e Pedar, publié en 1999
- 1980 :
- Peygham e Ahl-e raz avec Payvar, chez Delawaz
- Khalvat gozide (« Réclusion volontaire »), enregistré en 1980 avec Payvar, publié dans les années 1990
- 1981 : Eshgh Daanad, enregistré avec Mohammad Reza Lotfi au Centre culturel allemand de Téhéran, publié en 1997
- 1983 : Chahargah (chez Delawaz)
- 1984 : Peyvand-e Mehr, sur un ghazal de Saadi, publié dans les années 1990
- 1985 : Bidaad (« injustice »), avec Parviz Meshkatian et l'ensemble Aref
- 1986 :
- Be yaad e Aaref, avec Mohammad Reza Lotfi.
- Sepideh, enregistré en 1979 avec Mohammad Reza Lotfi et l'ensemble Sheydaa
- Nava - Morakkab Khani, avec Parviz Meshkatian et l'ensemble Aref
- Serr-e Eshgh avec Parviz Meshkatian
- Aastaan e Jaanaan, enregistré avec Parviz Meshkatian et Nâsser Farhangfar en 1982 à l'ambassade d'Italie à Téhéran
- 1988 :
- Dastan, avec Parviz Meshkatian et l'ensemble Aref
- Dud-e 'ud, avec l'orchestre symphonique de Téhéran
- Dar soug-e Banan (en hommage à Gholam Hossein Banan)
- 1990 : Musique classique persane (concert en mode Afshari enregistré au théâtre de la ville de Paris en octobre 1989, Ocora)
- 1991 :
- Iran - Dastgah Chahargah, avec Parviz Meshkatian
- Cheshmeye Noush, avec Mohammad Reza Lotfi et Madjid Khaladj.
- Payam-e Nasim, en mode Abu Ata, sur un poème de Hafez
- Del-e Majnoun
- 1992 :
- Asman-e eshgh avec Pirniakan
- bande originale du film Del Shodegan, avec Hossein Alizadeh
- 1995 :
- Ghasedak (« Pissenlit ») n'obtient pas l'autorisation des autorités iraniennes
- Yad e Ayam (en concert aux États-Unis)
- Cheshme-ye Nush (« La source du Paradis », enregistré en concert à Paris)
- Homayoun masnavie, enregistré en 1984
- 1997 :
- Moamaye Hasti (à Cologne)
- Shab-e Vasl (« La nuit de l'union »)
- Rosvaye del (enregistré à Dubaï)
- 1998 : Sarv-e chaman
- 1999 :
- Aram-e jan avec Pirniakan
- Ahang-e Vafa
- 2000 :
- Shab, Sokoot, Kavir (« Night Silence Desert »), avec Kayhan Kalhor
- Bahariye (enregistré en 1994)
- 2001 : Zemestan ast (« C'est l'hiver »)
- 2002 : Without you, avec Masters of persian music Ensemble
- 2003 : Faryaad (« Le cri »), avec Masters Ensemble
- 2006 : Mahur
- 2007 :
- Sorud-e Mehr et Saz-e Khamush (2 parties d'un concert à Téhéran, avec Homayoun Shadjarian)
- Ghoghaye Eshghbazan
- 2009 :
- Rendan-e mast (concert à Téhéran)
- Ah baran.
- 2011 : Morgh-e Khoshkhan
Prix et distinctions
modifier- Médaille Picasso de l'UNESCO 1999.
- Médaille Mozart de l'UNESCO 2007[93].
- Il est reconnu en 2010 par NPR comme l'une des 50 plus grandes voix (« great voices »)[6].
- Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres 2014[94].
- Prix d'excellence Aga Khan 2018-2019[95].
- Nommé pour un Grammy Award en 2004 et 2006[96].
Notes et références
modifier- 1 2 3 (en) Rob Simms et Amir Koushkani, The Art of Avaz and Mohammad Reza Shajarian: Foundations and Contexts, Bloomsbury Publishing USA, (ISBN 979-8-7651-8386-1, lire en ligne), p. 3
- 1 2 3 4 5 6 7 (fa) Iranmusicology, « محمدرضا شجریان | زندگینامه | آثار » [« Mohammad Reza Shajarian | Biographie | Œuvres »], sur ایرانموزیکولوژی, (consulté le )
- ↑ (en) Jadaliyya- جدلية, « Shajarian, The "Voice of Iran" », sur Jadaliyya - جدلية (consulté le )
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 134-135.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 136.
- 1 2 3 (en) Steve Inskeep, « Mohammad Reza Shajarian: Protest Through Poetry », NPR, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 144.
- 1 2 3 Simms et Koushkani 2012, p. 63-64.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 64.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 68-69.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 69-72.
- 1 2 3 4 5 6 (en) Rob Simms, « In Memory of Ostad Shajarian », sur Jadaliyya - جدلية, (consulté le )
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 65.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 129.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 146.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 119.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 135.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 180 et 195.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 134.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 133.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 123.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 184-188.
- 1 2 Simms et Koushkani 2012, p. 160.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 146-147.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 147.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 148 et 161.
- 1 2 3 (en-US) Matthew Carey, « Oscar Contender ‘The Voice Of Dust And Ash’ Chronicles Mohammad Shajarian, Legendary Vocalist Who Defied Iranian Regime », sur Deadline, (consulté le )
- 1 2 3 4 Simms et Koushkani 2012, p. 161.
- ↑ Simms et Koushkani 2012, p. 43.
- ↑ 'Aref Qazvini est connu pour ses tasnifs à l'époque de la révolution constitutionnelle. Sheyda (Ali Akbar Shirazi) est aussi un compositeur de tasnifs, mort en 1908.
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- ↑ « Mohammad Reza Shajarian | Artist | GRAMMY.com », sur grammy.com (consulté le )
Annexes
modifierBibliographie
modifier- (en) Rob Simms et Amir Koushkani, The Art of Avaz and Mohammad Reza Shajarian : foundations & contexts, Bloomsbury,
- (en) Rob Simms et Amir Koushkani, Mohammad Reza Shajarian's avaz in Iran and beyond, 1979-2010, Lexington, 2012b (lire en ligne)
- (en) Laudan Nooshin, The New Grove Dictionary of Music and Musicians, Stanley Sadie, seconde édition (Macmillan, Londres, 2001) (ISBN 1561592390). (Oxford University Press, 2001) (ISBN 0195170679).
Films documentaires
modifier- The voice of Iran : Mohammad Reza Shajarian de Christian Braad Thomsen, 2003 ;
- The Voice of Dust and Ash de Mandana Biscotti, 2022.
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- (en + fa) Site officiel
- Ressources relatives à la musique :
- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- Ressource relative au spectacle :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :