Musique jamaïcaine
La musique jamaïcaine désigne l'ensemble des formes musicales nées en Jamaïque, dont le reggae est l'expression la plus connue à l'échelle internationale. L'ethnomusicologie et la sociologie de la musique ont trouvé sur l'île un terrain d'étude privilégié. Comment un pays parmi les plus petits et les plus économiquement défavorisés du monde a-t-il pu produire une musique d'une telle puissance de rayonnement mondial ?

Cette créativité s'enracine dans un fonds musical traditionnel d'une exceptionnelle richesse, où chants de travail hérités de l'esclavage, cérémonies afro-jamaïcaines et syncrétismes religieux constituent le substrat vivant dont se sont nourries toutes les formes populaires ultérieures.
Elle s'est déployée grâce à un écosystème de production original composé de sound systems mobiles, de studios artisanaux, de labels indépendants et de réseaux de distribution informels, qui a permis à une industrie musicale aux ressources limitées de jouer un rôle central dans l'évolution de l'ingénierie sonore, de l'invention du dub au riddim numérique du dancehall.
Cette trajectoire est enfin indissociable de la singularité historique et sociale de l'île. Héritière de la plantation esclavagiste, d'une stratification raciale profonde et d'une urbanisation brutale qui a entassé des populations déracinées dans les ghettos de l'ouest de Kingston, la Jamaïque a fait de la musique populaire le principal vecteur d'expression, de résistance et d'affirmation identitaire de ses classes défavorisées.
Le ska, le rocksteady, le reggae et le dancehall ont pénétré pratiquement chaque région de la planète, et le reggae, à l'instar du hip-hop américain, est devenu l'un des sons les plus reconnaissables au monde[1]. Depuis son indépendance, la Jamaïque est devenue une source majeure de concepts sonores et formels pour l'industrie musicale internationale[2].
Contexte historique et social
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Les musiques jamaïcaines s'inscrivent dans la famille des musiques caribéennes. Toute la région partage un socle socio-musical commun marqué par la présence d'un dénominateur culturel afro-caribéen, un syncrétisme musical, la force des traditions orales, l'émergence de chants de travail d'influence africaine, l'influence des musiques religieuses à percussions et la marque des danses créoles[3],[4].
La société jamaïcaine est le fruit de la rencontre de populations aux origines multiples : esclaves africains, colons britanniques, administrateurs de plantations et, plus tard, travailleurs sous contrat venus d'Asie. Pour comprendre la musique jamaïcaine contemporaine, il faut comprendre la stratification raciale et sociale héritée de ce passé, analysable sous différents angles — créolisation, pluralisme, société de plantation[5].
Chaque tournant de l'histoire jamaïcaine a laissé une empreinte directe sur ses musiques populaires. La traite négrière et l'esclavage colonial (jusqu'en 1838) transmettent les rythmes africains et les chants de travail qui structureront toute la production ultérieure. L'urbanisation de Kingston au tournant du XXe siècle voit naître le mento. L'indépendance de 1962 libère une créativité nouvelle qui enfante le ska, le rocksteady puis le reggae. La mort de Bob Marley en 1981 et l'arrivée des machines numériques vers 1985 ouvrent l'ère du dancehall[6].
Entre 1921 et 1943, la population de Kingston passe de 63 700 à 110 100 habitants sous l'effet d'un exode rural massif, tandis que l'agglomération de Saint-Andrew croît de 54 600 à 128 200 résidents. Faute d'emplois, de logements et d'infrastructures suffisants, les quartiers pauvres de l'ouest de la ville s'étendent, peuplés de travailleurs au chômage ou précaires contraints de se débrouiller pour survivre dans des ghettos surpeuplés[7].
Cette histoire musicale est aussi celle d'une île profondément multiethnique. Les studios de Kingston ont vu cohabiter des hommes et des femmes d'origines africaine, européenne, chinoise[8], indienne et syrienne — et c'est précisément cette cohabitation, tendue et créatrice, qui a donné à la musique jamaïcaine une partie de son énergie propre[1].
Héritages africains et créolisation
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La tension fondatrice entre héritages africains et européens qui traverse toute la musique jamaïcaine ne se résout pas en un simple mélange. Les styles musicaux caribéens mêlent traditions africaines et européennes sans être une simple agglomération de ces traditions. Ce sont des créations originales, ni africaines ni européennes, mais caribéennes. Les chercheurs ont longtemps débattu du degré de survie ou de disparition des éléments africains sous la pression de l'acculturation coloniale[3].
Les musiciens eux-mêmes tranchent autrement. Prince Buster, l'un des architectes du ska, le dit sans ambages : le rhythm and blues américain n'est pas la racine, il a simplement « recouvert la société comme un vernis ». La racine, insiste-t-il, remonte aux traditions du Poco, du mento et du Burru, ces musiques « d'en bas », celles des ghettos downtown de Kingston[1].
Cette double inscription, dans le monde caribéen et dans un fond africain revendiqué, place la musique jamaïcaine dans la position d'un sujet postcolonial « continuellement engagé dans une lutte pour définir sa culture comme distincte de la culture britannique, africaine et américaine »[9].
Le reggae revendique à ce titre un rôle de passeur d'une histoire brisée par l'esclavage et d'une mémoire collective à la fois conserver et reconstruire, en lien avec la formation de la diaspora africaine[3]. Selon la formule de Peter Manuel citée par Daynes, la musique est le moyen par lequel hommes et femmes « expriment leurs aspirations, renforcent la solidarité du groupe et transcendent l'adversité en la transmutant en chanson »[10].
Musique folklorique, sacrée et rituelle
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Les chants de travail des esclaves et les chants animistes afro-jamaïcains ont donné naissance à diverses expressions musicales présentes dans des rituels tels que le Kumina ou le Junkanoo (aussi appelé John Canoe). Les premières collectes systématiques de ce patrimoine sont dues au folkloriste britannique Walter Jekyll, dont Jamaican Song and Story (1907) rassembla contes, chants de terrassement, mélodies en ronde et danses traditionnelles[11].
Selon l'ethnomusicologue jamaïcaine Olive Lewin, pionnière du recensement des traditions musicales de l'île, la musique traditionnelle jamaïcaine ne connaît pas de frontière entre le sacré et le profane. Elle s'étend sans solution de continuité du rituel secret au divertissement populaire, englobant chants de travail, cérémonies, musiques sociales et récréatives[12].
Deux exemples illustrent cette porosité. Le premier chant ska identifié est le choral revival If I had the wings of a dove, tandis qu'un chant de lamentation revivaliste pour les cérémonies funèbres dérive du mento Mango Walk, la mélodie populaire précédant ici le rituel[13]. Marquées par l'influence biblique, les musiques Pukkumina et les Negro Spirituals ont précédé, au XXe siècle, les gospels des temples pentecôtistes, baptistes, adventistes et méthodistes, devenus majoritaires dans l'île. Le mouvement rastafari utilise quant à lui le reggae comme moyen d'expression rituelle.
Les musiques cérémonielles constituent le substrat le plus ancien de cette histoire. Dans les rituels kumina, hérités des traditions Congo, les tambours kbandu et playing cast assurent à la fois la pulsation rythmique et la fonction d'invocation des esprits ancestraux (nkuyu). C'est par le son, autant que par le mouvement, que le contact avec le monde invisible est établi[14]. Chez les Marrons, le tambour Kromanti et le cor d'abeng ont longtemps constitué les marqueurs sonores d'une identité de résistance, avant que colonialisme et protestantisme n'érodent progressivement ces répertoires[14].
Worksongs jamaïcains et héritage de l’esclavage
modifierLes esclaves déportés en Jamaïque n'arrivèrent pas dépourvus de ressources intellectuelles et spirituelles. Ils apportèrent avec eux une conception du monde dans laquelle la terre, les animaux, les plantes et les ancêtres forment un tout vivant, soumis à des obligations réciproques. Les maîtres coloniaux ne cherchèrent pas à détruire ces croyances : leur indifférence les laissa simplement se perpétuer en marge. Cette négligence eut paradoxalement un effet protecteur sur les traditions africaines, qui survécurent dans les pratiques quotidiennes, les berceuses, les proverbes et les rituels liés à la terre[15].
Les worksongs jamaïcains apparaissent dès l’ère esclavagiste aux XVIIe – XIXe siècles. Ils servent à la fois d’accompagnement rythmique et de système de communication codé. Ces chants permettent aux Africains réduits en esclavage de transmettre nouvelles, mémoires et critiques sociales à l’abri des maîtres[16].
Certains chants utilisent un double langage. Dans le chant Chi Chi Bud, la réponse collective « some a dem a hallar, some a bawl » (« les uns vocifèrent, les autres se lamentent ») critique les maîtres et surveillants sous une forme apparemment anodine[17]. Cette dimension codée reflète une conception du monde héritée d’Afrique, où tout être vivant possède un esprit. Les scieurs jamaïcains chantaient encore dans les années 1940 avant d’abattre un arbre pour en apaiser l’esprit : « A noh me a bahss say » (« Ne m'en veux pas, c'est l'ordre du patron »)[18].
Les worksongs accompagnent diverses tâches, notamment le terrassement, la coupe de canne, la pêche, la construction et le nettoyage des sols. Ils suivent souvent un modèle antiphonal d'appel et réponse d’origine ouest-africaine. Le meneur improvise des paroles sur des sujets d’actualité, tandis que le groupe répond en chœur[19]. Les chants diffèrent selon le sexe. Les hommes interprètent ceux liés au terrassement et au halage, les femmes ceux des travaux domestiques et des berceuses[20]. Certains chants masculins véhiculent des représentations misogynes, tandis que le chant de chargement des bananières sur les quais, interprété par des femmes après une nuit de travail, se diffuse à l’international. Edric Connor enregistre Day Dah Light en 1952, repris ensuite par Harry Belafonte sous le titre Banana Boat Song[21].
Si la plupart des worksongs témoignent d’une filiation africaine dans leur rythme et leur système tonal, leurs mélodies et harmonies s’inspirent souvent de la musique européenne occidentale. Certains chants intègrent d’autres influences. Les chants de décorticage du riz reflètent l’apport indo-jamaïcain, d’autres conservent des traces chinoises ou moyen-orientales[20].
La tradition des worksongs dépasse la Jamaïque du fait des migrations de travail. Les hommes engagés sur le chantier du canal de Panama y transportent leurs chants et les adaptent à leur nouveau contexte tout en maintenant un lien avec l’île[22]. Exprimés en patwa, ils posent les bases esthétiques et rythmiques des formes musicales ultérieures, du mento au reggae en passant par le dancehall. Leur héritage se retrouve dans la poésie de Louise Bennett-Coverley et les chansons de Bob Marley[23].

Musiques cérémonielles
modifierÀ côté de cette musique de labeur se développa, dans les communautés d'origine africaine, un répertoire cérémoniel de chants de possession intimement lié aux pratiques religieuses traditionnelles. Chez les Marrons « au vent » de Jamaïque, la cérémonie de la dance Coromantin (Kromanti play) repose sur un système musical hiérarchisé où chaque registre de chants correspond à un degré de puissance spirituelle et à un style de tambour spécifique[24]. Les chants les plus légers, dits Jawbone, servent à l'animation et à la danse récréative, tandis que les chants liés aux « nations » ancestrales — Ibo, Prapa, Mongola, Dokose — sont utilisés pour invoquer les esprits de ces groupes.
Au sommet de cette hiérarchie se trouvent les Country songs, chantés en langue kromanti d'origine akan, dans un style proche du parlé-rythmé dépourvu de pulsation régulière, et dont la puissance est telle qu'ils provoquent quasi instantanément l'état de possession (myal) chez les participants[25].
La musique instrumentale, assurée par une paire de tambours Kromanti (printing ou aprinting), une machette utilisée comme percussion (adawo) et parfois un bambou creux (kwat), structure l'ensemble de la cérémonie[26]. Le tambour de soutien (« rolling drum ») répète les motifs rythmiques tandis que le tambour conducteur (cutting drum) improvise des rythmes complexes.
Certains styles, comme le Mandinga et l’Ibo, utilisent également une baguette spéciale (abaso tik). Les tambours Kromanti et l’iron peuvent être joués en mode parlé, permettant de transmettre des messages ; Moore Town est la seule communauté marronne à avoir conservé ce langage tambourinaire vivant. Le tambourinaire principal (okrema) doit maîtriser un répertoire suffisamment étendu pour identifier et exécuter sans faute le style correspondant à chaque chant lancé par le spécialiste rituel (fete-man) en état de possession, au risque d'agiter l'esprit ancestral invoqué[27].
D'autres traditions cérémonielles, moins documentées, coexistent avec les grandes pratiques rituelles. Le Tambo, le Goombeh, le Nago et l'Ettu constituent des cultes distincts aux musiques irréductibles les unes aux autres.
Le Tambo, présent uniquement dans la paroisse de Trelawny, se distingue par une technique de tambour unique en Jamaïque. Le tambourinaire dialogue avec les danseurs en phrases mélodiques libres plutôt qu’en pulsation régulière, jusqu’à un moment où corps et tambour se synchronisent. Les chants Tambo sont des lamentations codées portant sur trois séparations : les familles brisées par l’esclavage, les morts et l’Afrique perdue. Ils sont présentés de manière festive afin d’échapper au regard des contremaîtres. La présence d’un tambour partiellement démonté et suspendu, courante en Haïti mais inconnue ailleurs en Jamaïque, suggère une influence des esclaves venus des colonies françaises réfugiés dans l’île lors des troubles révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle[28].

Le Goombeh ou Goombay, pratiqué par une seule famille à Lacovia, dans la paroisse de Saint Elizabeth, partage avec les Marrons d’Accompong l’usage du tambour carré du même nom et des rythmes d’intensité comparable. Les chants se composent de phrases courtes et disjointes et accompagnent une danse angulaire et acrobatique destinée à provoquer la possession. Le culte décline progressivement à partir des années 1970, en raison de la diffusion de la musique amplifiée et du déclin social de ses pratiques[29].
L’Ettu, pratiqué à Hanover par des descendants d’esclaves nigérians, repose sur un répertoire transmis individuellement de chaque ancêtre à son descendant désigné. Le timbre vocal est nasal mais plus doux que celui des autres cultes jamaïcains. Les danseurs gardent les pieds à plat au sol, geste à portée symbolique et cosmologique. La connexion yoruba a été confirmée par le musicologue Fela Sowande, le dramaturge Wole Soyinka et des musiciens nigérians lors du Festival de Folklife de Washington en 1976[30].
Le Nago, implanté à Westmoreland dans une communauté se réclamant de son village d’origine nigérian, Abeokuta, partage avec l’Ettu sa filiation yoruba et des danses aux pas traînants au ras du sol. Après les inondations de 1979, le culte se disperse, constituant un exemple de rupture de transmission par catastrophe environnementale[31].
Ce lien indissociable entre chant, tambour et possession illustre une conception ouest-africaine de la musique comme vecteur de communication entre le monde des vivants et celui des ancêtres, conception qui irrigue en profondeur l'ensemble du patrimoine musical jamaïcain, des cérémonies Kumina aux rythmes nyahbinghi du mouvement rastafari[32].
Musiques et syncrétismes religieux
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Ces traditions musicales sont indissociables d'un processus de syncrétisme religieux profond dont le Myal constitue le principal foyer. Cette religion afro-jamaïcaine, qui utilisait tambours, danses en cercle et possession par l'esprit pour relier les vivants au monde des ancêtres, joua un rôle de creuset culturel décisif : confrontée à l'évangélisation protestante au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, elle ne disparut pas mais se transforma, absorbant le baptisme américain et le méthodisme anglais dans ce que Barry Chevannes a décrit comme une « réappropriation africaine du christianisme »[33]. La Grande Révivale, mouvement d'enthousiasme religieux qui balaya la Jamaïque en 1860 et 1861, fit naître de ce creuset deux courants chrétiens afro-caraïbes distincts : le Zion Revivalism et le Pukkumina[34].
Le Zion Revivalism place la Bible au cœur de sa pratique tout en intégrant dans l’espace chrétien des éléments de la religiosité africaine, tels que la divination, les visions prophétiques, le sacrifice animal, la vénération des ancêtres et la guérison rituelle. Les cérémonies se tiennent non seulement dans l’église, mais également dans le balmyard ou centre de guérison, identifié par un mât sacré analogue au poto mitan vaudou. Les membres de la congrégation, organisés en « bands » selon une hiérarchie précise, participent à des danses rythmées et à une respiration collective qui favorisent une transe ouvrant l’accès au monde des esprits. Une fois en transe, les participants parlent et chantent dans une langue illogique dont l'interprétation constitue le matériau des rituels de divination[35].
Le Pukkumina, branche plus résolument africaine issue du même substrat myaliste, se distingue du Zion par son moindre ancrage biblique et la plus grande intensité de ses pratiques de possession. Le rituel commence par des lectures bibliques et des chants a cappella d'hymnes évangéliques dont ceux d'Ira Sankey et Dwight Moody, qui n'entrent dans la vie religieuse jamaïcaine qu'à partir de 1875[36], suivis de ring shouting (ronde de possession), moment où les saints bibliques et les esprits ancestraux possèdent simultanément les participants. Pendant cette possession, les membres du cercle frappent du pied et respirent bruyamment, tandis qu'un membre sur le côté sonne une cloche pour appeler les esprits[37]. Le chef du cercle invoque alors les pouvoirs à travers un discours mixte composé de syllabes sans sens, d'argot espagnol et de Kromanti ouest-africain. Les chants et les danses ne restent plus a cappella : le tambour kbanda accompagne désormais les chanteurs[38].

Distincte des deux courants revival issus du Myalisme, la Kumina constitue une tradition religieuse indépendante, issue des travailleurs sous contrat originaires de la région du Kongo amenés en Jamaïque après l'Émancipation de 1838, principalement dans la paroisse de Saint-Thomas. Plus résolument africaine que le Zion ou le Pukkumina, cette pratique ne reconnaît pas la Bible comme autorité centrale : ses fidèles vénèrent une divinité unique, Zambi ou King Zambi, et rendent hommage aux esprits déchus. Les cérémonies, essentiellement orientées vers la guérison, associent chant, tambour, danse, possession des esprits et sacrifice animal afin d'invoquer les ancêtres pour qu'ils restaurent la santé des participants[39]. Comme le Kromanti des Marrons, la Kumina fait de la musique et de la danse les vecteurs essentiels de la communication avec le monde ancestral, bien que les formes de possession diffèrent sensiblement entre les deux traditions[40].
C'est dans ce même substrat que le mouvement rastafari prit racine à partir des années 1930, en rupture avec les pratiques magico-religieuses de l'Obeah et du Myal. Son premier prophète, Leonard Howell, fut le premier à proclamer la divinité de Haïlé Sélassié. Il fonda la commune de Pinnacle dans la paroisse de Sainte-Catherine, considérée comme le berceau des pratiques et idées fondatrices du mouvement[41]. Pour les Rastafari, la musique n'est plus un vecteur de possession. Elle devient instrument de révélation et de résistance[42].
Le syncrétisme religieux jamaïcain produit par ailleurs des espaces musicaux singuliers : les veillées funèbres (nine night) mêlent chants, percussions et sociabilité, à la frontière du sacré et du profane, une porosité qui traverse toute l'histoire musicale de l'île. Ainsi les mouvements du winin', présents dès les rituels du Big Drum, traverseront sans rupture les formes profanes jusqu'au dancehall.[14].
Percussions et tradition Nyahbinghi
modifierContrairement aux cultes Kumina, Revival ou Marron, pour lesquels la transe et la possession constituent des moments rituels attendus, les cérémonies rastafari n'ont pas la possession pour finalité[43].
La musique nyahbinghi est issue du Buru, idiome percussif ancré dans les traditions africaines et particulièrement congolaises, et structure ses rassemblements (groundations) autour d'une trinité de tambours aux rôles distincts[44]. La grosse caisse, jouée sur le premier et le troisième temps, assure le fondement sonore de l'ensemble et symbolise la puissance du Créateur, le tremblement de terre et tonnerre. Le funde, tambour intermédiaire, maintient sans relâche le rythme binaire continu dit « double battement de cœur » et symbolise la paix. L'akette ou répéteur, tambour aigu, assume le rôle principal d'improvisation. Les figures libres défient l'ordre posé par la grosse caisse et le funde, symbolisant la lutte[45]. Ces rassemblements associent prières, lectures bibliques, chants méditatifs, danse et séances de « raisonnement » (reasoning), un discours collectif sur les enjeux spirituels et politiques, le tout porté par le battement ininterrompu des tambours. Ces percussions étaient à l'origine utilisées par les Marrons de Moore Town et d'autres communautés de l'est de l'île. Bien qu'elles disparaissent progressivement, ces musiques rituelles demeurent vivantes, en particulier dans les traditions chrétiennes et rastafari[46].

Ces pratiques rituelles trouvèrent un terreau commun dans les bidonvilles de l'ouest de Kingston, au premier rang desquels Back-o-Wall, considéré dans les années 1950 comme l'un des quartiers les plus déshérités des Caraïbes. Grossi par l'exode rural jusqu'à dépasser cinq mille habitants, ce bidonville constituait à la fois un foyer précoce de la culture rastafari et un centre vivant de pratiques afro-jamaïcaines plus anciennes (Kumina, Buru et Poco) dont les sonorités allaient irriguer la musique populaire naissante[47]. Rasé en 1966 pour laisser place au projet urbanistique de Tivoli Gardens, il reste dans les mémoires comme le creuset informel où se croisèrent traditions africaines et modernité musicale jamaïcaine.
La figure la plus déterminante de cette tradition nyahbinghi est Count Ossie (Oswald Williams, 1926-1976), percussionniste et fondateur du groupe The Mystic Revelation of Rastafari. Initié dans les années 1940 par le maître tambour Brother Job dans le camp de Salt Lane à Kingston, il codifie le langage percussif rastafari en l'ancrant dans les rythmes Burru hérités de traditions africaines congolaises, donnant ainsi naissance à la véritable musique nyahbinghi jamaïcaine. En 1951, il ouvre à l'est de Kingston, dans les collines de Wareika, un camp rasta qui devient un espace de rencontre décisif pour toute une génération de musiciens. Don Drummond, Tommy McCook, Roland Alphonso, Johnny Moore et Rico Rodriguez, futurs membres des Skatalites, participent régulièrement à ces séances d'improvisation collective où se nouent les fils qui conduiront au ska. En 1959, ses percussionnistes apportent une contribution historique au single Oh Carolina des Folkes Brothers, produit par Prince Buster, premier enregistrement commercial à intégrer des rythmes rastafaris à la musique populaire jamaïcaine. Malgré les interdictions institutionnelles qui frappaient la musique rastafari dans les premières décennies de l'île indépendante, le groupe continue à jouer et à transmettre. En 1973, le triple album Grounation, enregistré en collaboration avec le saxophoniste Cedric Brooks et son groupe, documente cette tradition en y mêlant jazz, poésie, lectures bibliques et percussions.
Parmi les instruments traditionnels associés à ces pratiques figurent l'abeng, corne de vache utilisée par les communautés marronnes constituées des descendants d'esclaves ayant fui les plantations, comme instrument de communication et de musique rituelle[48], le shedo, hochet percussif d'origine africaine ainsi que la rhumba box (lamellophone à résonateur, dérivé de la marimbula africaine).
La continuité entre ces formes anciennes et la musique populaire contemporaine est perceptible aux oreilles des musiciens eux-mêmes. Le vétéran du mento Owen Emmanuel, dit Count Owen, en témoigne : « Chaque fois que j'entends certains de ces rythmes modernes, je me dis : « C'est du mento ! » J'y entends du mento. J'y entends du Kumina. J'y entends les vieux rythmes. Mais ils reviennent sous une forme nouvelle. La musique tourne en rond. Elle revient. Elle "revolute". Tout ça était déjà là. J'entends du mento tous les jours dans le dancehall moderne[49]. »
La Quadrille
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Parallèlement à ces pratiques rituelles, les communautés noires jamaïcaines développèrent des formes de musique et de danse profanes issues du répertoire colonial européen, dont elles firent progressivement un espace d'expression propre. La quadrille jamaïcaine en est l'exemple le plus caractéristique. Danse de bal européenne organisée en différentes « figures », elle est abandonnée par les classes supérieures blanches dès les années 1860 au profit de nouvelles formes à la mode, ce qui ouvre l'espace à son appropriation par les classes populaires noires[50]. La chorégraphie locale s'écarte alors radicalement des modèles européens, ce style proprement jamaïcain sera désigné au XXe siècle sous le nom de « camp style », et la pratique se déplace vers les practice dances, événements de sociabilité populaire où violons, accordéons et tambours accompagnent un répertoire mêlant airs locaux et emprunts étrangers adaptés[51].
C'est dans ce cadre que le lien entre quadrille et mento se noue. L'écrivain Herbert de Lisser établit explicitement cette filiation dès 1910[52]. Pratiquée par des formations de cordes, la quadrille joua ainsi un rôle fondateur dans l'émergence du mento au cours du XIXe siècle, et fait encore aujourd'hui partie du répertoire de certains groupes de mento ruraux[53]. Ce reliquat colonial, commun à l'ensemble du bassin caribéen, est de manière paradoxale réapproprié comme symbole d'identité par des groupes historiquement résistants à la domination coloniale, et promu par des institutions culturelles étatiques comme expression du patrimoine immatériel local, ainsi chez les Marrons de Jamaïque[54].
Les musiciens de mento encore actifs dans les années 1970 avaient presque tous commencé par jouer de la quadrille dans les campagnes, et certains continuèrent à l'enregistrer pour des producteurs de Kingston. Le banjiste Stanley Hunter (dit McBeth) raconte ainsi s'être rendu en studio pour Joe Gibbs avec six musiciens, « nous les musiciens décidant nous-mêmes quoi jouer », dans ce qui fut pour lui sa première expérience d'enregistrement[55].
Chants, traditions et poésie
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À côté de ces réappropriations musicales et chorégraphiques, les communautés afro-jamaïcaines préservèrent leur héritage africain par la tradition orale. Les contes Anansi, aussi désignés Anancy ou Nancy stories, en constituent le foyer le plus vivace. Nés du personnage de l'araignée rusée de la côte de l'Or d'Afrique de l'Ouest, ils traversèrent l'Atlantique avec les esclaves et continuèrent d'être transmis aux enfants sur les plantations jamaïcaines. Dès 1817, Matthew Lewis notait dans son journal que « les Nègres sont très friands de ce qu'ils appellent les Nancy stories, dont une partie est racontée et une partie chantée »[56]. Ces récits semblaient maintenir un sentiment de continuité avec les traditions culturelles laissées derrière soi, tout en offrant aux Africains réduits en esclavage et à leurs enfants les moyens d'affirmer et de négocier leur identité en Jamaïque. Loin d'être de simples divertissements, ils encourageaient la résistance et la survie, mettant en garde contre la faiblesse, dénonçant les problèmes communautaires et créant un espace de satire et d'inversion des rôles. Leur style évolua avec les générations, mêlant récit et chant, intégrant de nouveaux personnages et de nouveaux enjeux sociaux, devenant progressivement moins africains et plus jamaïcains, sans jamais rompre le fil qui les reliait à l'Afrique[57].
Ce patrimoine oral, longtemps méprisé par les élites coloniales et maintenu dans la clandestinité par ceux qui le pratiquaient, fit l'objet d'un effort systématique de documentation à partir des années 1960. L'ethnomusicologue jamaïcaine Olive Lewin (1927–2013) en fut la cheville ouvrière : mandatée par le gouvernement jamaïcain pour inventorier les traditions musicales de l'île, elle sillonna pendant des décennies les villages ruraux les plus reculés, recueillant chants de travail, musiques cérémonielles et répertoires rituels auprès des anciens des communautés. Son enquête, rassemblée dans Rock It Come Over: The Folk Music of Jamaica (2000), constitue le recensement le plus exhaustif jamais réalisé de la musique folklorique jamaïcaine, couvrant onze catégories distinctes : Bruckins, Jonkonnu, Kumina, Marron, Mento, Nago, Rasta, Revival, Set-Up (Gerreh), Tambo et chants de travail[58],[59]. Lewin fit également valoir que cette musique n'était pas un simple divertissement mais une philosophie incarnée. Pour le Jamaïcain traditionnel, la frontière entre le sacré et le profane est quasiment inexistante, et la musique traverse l'ensemble du spectre de la vie sociale, du rituel secret à la récréation collective[60].
Cette tradition orale trouva l'une de ses grandes voix dans Louise Bennett, folkloriste, poète, comédienne et animatrice de radio, première étudiante noire admise à la Royal Academy of Dramatic Art de Londres. En écrivant et en interprétant ses poèmes en patois jamaïcain, elle a légitimé la langue créole comme support artistique à part entière, reliant tradition orale africaine et formes écrites européennes, ouvrant la voie aux dub poets et, au-delà, à certaines esthétiques ultérieures de la musique jamaïcaine. Elle est considérée comme l'une des figures fondatrices de la culture jamaïcaine[61],[62].
Son travail de collecte et de diffusion du patrimoine populaire jamaïcain s’est également exprimé à travers plusieurs enregistrements consacrés aux chants traditionnels. Elle enregistre notamment le 78 tours Linstead Market / Bongo Man (1950), accompagné par The Caribbean Serenaders, qui popularise l’un des chants les plus connus du répertoire mento. Elle publie ensuite l’album Jamaican Folk Songs (1954), consacré à des chansons traditionnelles de l’île[63], ainsi que Children’s Jamaican Songs and Games (1957), dédié aux comptines et jeux chantés transmis par la tradition orale.
Espaces de formation et transmission musicale
modifierLa formation des musiciens jamaïcains n'a jamais été le monopole des institutions scolaires. Elle s'est déployée selon trois modalités complémentaires : l'école formelle, le quartier populaire et le studio, chacune produisant un profil de musicien distinct.
L'Alpha Boys School
modifierL'Alpha Boys School de Kingston — orphelinat catholique fondé en 1880 par les Sœurs de la Miséricorde — constitue le principal espace de formation musicale institutionnelle de l'île. Ouverte aux jeunes garçons en difficulté, elle dispense un enseignement en musique militaire et en jazz qui atteint son apogée dans les années 1940-1950. Elle forme plusieurs générations de musiciens devenus les piliers du ska et du reggae : Don Drummond, Tommy McCook, Johnny Moore, Lester Sterling, Rico Rodriguez, Leroy « Horsmouth » Wallace, Johnny Osbourne ou encore Yellowman.
Quatre des membres fondateurs des Skatalites en sont issus. La directrice du département musical, sœur Mary Ignatius Davies, dirigea cette pépinière de février 1939 jusqu'à sa mort en 2003. L'Alpha Boys School constitue l'un des rares espaces institutionnels où la transmission musicale collective a fonctionné comme un acte de résistance au dénuement et à l'exclusion postcoloniale[64].
Les yards de Trench Town et la transmission de voisinage
modifierFace à ce modèle institutionnel s'impose un autre espace de formation, radicalement informel : le yard, cour intérieure commune des cités de logements sociaux de l'ouest de Kingston. Trench Town, construit dans les années 1940 pour absorber l'exode rural, est ainsi devenu ce que ses habitants appellent le « berceau du reggae ». C'est dans le yard du chanteur et professeur Joe Higgs que Bob Marley, Peter Tosh et Bunny Wailer se rencontrent en 1962 et apprennent ensemble les rudiments du chant et de la guitare. Tosh, notamment, est un musicien entièrement autodidacte, qui maîtrise la guitare et le clavier sans jamais avoir suivi d'enseignement formel. Cette transmission de voisinage, fondée sur l'imitation, l'entraide et l'émulation entre pairs, constitue le mode de formation dominant dans les ghettos downtown de Kingston. Elle produit des musiciens dont la technique est forgée par la pratique collective plutôt que par la théorie académique[65].
Le studio d'enregistrement comme école
modifierLe troisième espace de formation est le studio d'enregistrement lui-même. Studio One, ouvert en 1963 par Coxsone Dodd au 13 Brentford Road, est rapidement surnommé « l'Académie » (the Academy) par les musiciens jamaïcains. Des chanteurs et instrumentistes — souvent sans formation préalable — s'y présentent aux auditions hebdomadaires organisées par Dodd et y apprennent leur métier en situation, au contact des musiciens de session. Horace Andy témoigne : « tous les meilleurs musiciens étaient à Studio One. Ils m'ont appris à Studio One. C'est là que j'ai tout appris. Je l'appelle toujours Studio First[66]. » Le studio Channel One, ouvert en 1972 au 29 Maxfield Avenue par les frères Hookim, repose sur le même modèle : ses fondateurs s'y forment eux-mêmes à la console de mixage et développent par tâtonnement le son des Revolutionaries[2]. Les grandes communautés Rastafari jouent un rôle analogue pour la percussion : les cérémonies de Nyabinghi offrent aux percussionnistes un espace de pratique collective où les rythmes afro-jamaïcains sont transmis oralement de génération en génération[67].
Formations parallèles et tension créatrice
modifierLes communautés religieuses et rurales jouent un rôle central dans la transmission des traditions percussives et vocales. Les cérémonies de Nyahbinghi, les rituels Kumina, les célébrations Revival et les veillées funèbres constituent des espaces de pratique collective. Les rythmes et répertoires afro-jamaïcains s'y transmettent oralement de génération en génération, en dehors de tout circuit institutionnel. Ces espaces restent fragiles. La disparition d'un groupe porteur peut interrompre définitivement une chaîne de transmission, ce qui rend certaines pratiques post-émancipation particulièrement vulnérables[68].
Cette pluralité d'espaces de formation produit un paradoxe constitutif de la musique jamaïcaine. Dans les mêmes studios et sur les mêmes scènes coexistent des musiciens rigoureusement formés — diplômés de l'Alpha Boys School, lecteurs de partitions, experts en jazz et des musiciens entièrement autodidactes, qui jouent à l'oreille et ignorent le solfège. Ces deux cultures musicales se sont nourries mutuellement. Les arrangeurs formés à l'Alpha, comme Jackie Mittoo, ont codifié des rythmes appris empiriquement par des musiciens de rue. Ces derniers ont en retour introduit dans les studios une inventivité rythmique que la formation classique n'aurait pas produite seule. Ce fossé tient en partie aux lacunes de l'enseignement institutionnel. Les enseignants formés dans les écoles normales jamaïcaines quittaient leur cursus avec un répertoire exclusivement européen, sans exposition aux traditions musicales de l'île[69]. C'est de cette tension créatrice, entre discipline académique et improvisation de ghetto, qu'est née une grande partie de l'originalité sonore jamaïcaine[2],[65].
Les acteurs de l'industrie musicale
modifierSound system et deejay
modifierEn Jamaïque, un sound system désigne une sonorisation mobile permettant d'organiser des bals en plein air. Faute d’équipements domestiques, la musique est principalement écoutée à fort volume sur des pistes de danse extérieures appelées lawns. On peut ainsi distinguer trois fonctions au sein d'un sound system : les ingénieurs du son, qui construisent et entretiennent le matériel, les sélecteurs et les DJs[70]. Le selectorest chargé de sélectionner les disques. Au micro, le deejay anime la danse, héritier des commandeurs de quadrille qui dirigeaient les danses depuis le XIXe siècle.
Les racines de cette institution plongent dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale lorsque les troupes américaines stationnées en Jamaïque y introduisent leur musique, notamment le jazz et son back beat. Les premiers grands opérateurs s'approvisionnaient notamment à La Nouvelle-Orléans. Ils se montraient alors réticents à programmer la musique rastafari, perçue comme trop marginale pour leurs publics[70]. Après leur départ dans les années 1940, les Jamaïcains inventent les sound systems pour diffuser de la musique à moindre coût.
Le premier opérateur commercialement établi est Tom the Great Sebastian (Thomas Wong, 1924–1971), quincaillier d'origine sino-jamaïcaine, qui lance son sound en 1949 au Jubilee Tile Gardens de Kingston. Il est le premier à forger l'expression « sound system » pour désigner son dispositif et le premier à en faire une activité indépendante du commerce qui l'avait vu naître[71].
Son ingénieur, Hedley Jones, vétéran de la Royal Air Force, met au point pour lui un amplificateur de cent watts capable de restituer distinctement les fréquences graves, médiums et aiguës, une première en Jamaïque, qui confère une clarté et une puissance inédites[72]. Le sound system de Wong sert de tremplin à Count Matchuki (Winston Cooper, vers 1929–1995), premier deejay à prendre le micro pour improviser verbalement sur les enregistrements lors d'une soirée du Sir Coxsone's Downbeat vers 1953[73].
Cette pratique, que Matchuki désigne lui-même comme ses peps, percussions vocales rythmées glissées dans les espaces laissés par la musique, est souvent considérée comme l’un des actes fondateurs du toasting jamaïcain et, par filiation, du rap américain[74].
En l’absence de disquaires et de salles de spectacle accessibles, ces systèmes de sonorisation mobiles investissent les terrains vagues et les cours des quartiers populaires. Ils sont composés de tourne-disques, d’amplificateurs puissants et d’immenses baffles, et permettent l’organisation de soirées dansantes à droits d’entrée modiques[75]. Les opérateurs se procurent leurs disques auprès de marins de passage ou lors de voyages dans le sud des États-Unis et à Harlem. Pour protéger leurs exclusivités, certains grattent les étiquettes des 45 tours et y inscrivent leurs propres codes d'identification[76].
Des lieux emblématiques comme le Barbecue de Fleet Street deviennent des espaces de rassemblement hebdomadaires où les jeunes de toute la ville se retrouvent pour écouter Duke Reid ou Coxsone[77]. Les deux seules radios locales, RJR et JBC, entièrement contrôlées par le gouvernement, programment des artistes comme Jim Reeves ou Frank Sinatra plutôt que Ray Charles, et sont perçues par les jeunes des quartiers populaires comme étrangères à leurs goûts.
Les premiers grands opérateurs, parmi lesquels Clement « Coxsone » Dodd avec son Coxsone Downbeat et Duke Reid, organisent des blues parties au son du shuffle, du jazz et du blues américains. Ce succès rapide entraîne une production massive de singles 45 tours, format adapté aux platines des sounds, la prolifération de chanteurs sur la scène locale, ainsi que l'essor d'une culture de la manipulation technique post-enregistrement, déterminante pour la naissance du dub[78].
À la fin des années 1950, les propriétaires des plus grands sound systems deviennent producteurs. Plutôt que d'importer des disques américains, ils embauchent des musiciens locaux pour enregistrer une musique jamaïcaine propre. C'est ce mouvement, qui voit les ingénieurs du son passer des platines des sounds aux pupitres des studios, qui donne naissance successivement au ska, au rocksteady et au reggae.
Les premiers microphones permettant l'animation orale apparaissent en 1950 dans les sounds. Héritier direct de Matchuki, King Stitt lui succède comme deejay principal du Downbeat, avant que U Roy ne porte cette pratique hors des dancehalls pour l'imposer comme forme musicale à part entière. Leurs enregistrements restent rares jusqu'au titre Fire Corner de King Stitt en 1969. La même année paraît Rule the Nation, premier 45 tours de U Roy, en duo avec Peter Tosh.

Une série de 45 tours de U Roy, interprétés sur des instrumentaux rocksteady du label Treasure Isle, remporte un grand succès et déclenche un engouement massif pour l'enregistrement des deejays. U Roy développe un style entre voix parlée et mélodie, ouvrant la voie à des successeurs comme Dennis Alcapone, Big Youth, I Roy et Dillinger. C'est à cette période que se développe la pratique du dubplate. Les opérateurs font d'abord improviser leurs DJs sur les versions instrumentales des 45 tours. Dans les années 1980 puis 1990, ils rémunèrent directement les artistes pour enregistrer en studio des versions sur acétate personnalisées, mentionnant le nom du sound, ses sélecteurs et ses quartiers. La capacité à réunir des dubplates d'artistes de premier rang devient le principal critère de prestige dans les clashes, dont la structure se codifie progressivement en tours éliminatoires, jusqu'à un affrontement final « un pour un »[70]. Le sound system fonctionne également comme médium d'information sociale, les deejays abordant souvent des thèmes d'actualité.
Plusieurs chercheurs ont soutenu que la culture sound system jamaïcaine a exercé une influence directe sur la naissance du hip-hop américain, notamment par le biais de DJ Kool Herc, né en Jamaïque, qui popularisa ce format à New York au début des années 1970[79]. Cette filiation, bien que défendue, reste discutée. L'émergence du hip-hop s'explique aussi par des dynamiques propres aux communautés afro-américaines du Bronx.
Producteurs et labels
modifierÀ la fin des années 1950, l'approvisionnement en disques de rhythm and blues américain commence à se raréfier, tandis que le marché musical aux États-Unis s'oriente vers la soul et le rock and roll, deux styles qui séduisent peu le public jamaïcain. Dès 1957, Coxsone Dodd et Duke Reid commencent à réunir ponctuellement des groupes de musiciens dans des studios de fortune pour enregistrer des morceaux sur acétates, destinés d'abord à leurs propres soirées. En 1959, Dodd amorce la commercialisation de ces enregistrements en pressant des copies pour le public, donnant ainsi naissance à une industrie discographique encore modeste[80].
Au début des années 1960, une scène locale s'est constituée, avec des producteurs comme Leslie Kong rejoignant Dodd pour commercialiser des 45 tours d'artistes tels que Derrick Morgan, les Skatalites, ou les jeunes Jimmy Cliff et Bob Marley[81].
Studio One, fondé par Dodd fin 1963 au 13 Brentford Road dans une ancienne boîte de nuit du quartier de Cross Roads, s'impose rapidement comme le modèle de référence de l'industrie jamaïcaine[82]. Fonctionnant selon un modèle intégré qui réunit label, studio, distribution et formation musicale, il enregistre en une décennie la quasi-totalité des artistes fondateurs du ska, du rocksteady et du reggae roots — The Wailers, The Heptones, Ken Boothe, Marcia Griffiths, Delroy Wilson, Burning Spear. Sa formule repose sur des auditions hebdomadaires ouvertes, un orchestre maison dirigé par Jackie Mittoo, et une production intensive de singles.
Les pratiques contractuelles de Dodd ont toutefois fait l'objet de critiques durables : il versait aux artistes un forfait unique, sans reversement de royalties, pour des enregistrements qui se vendirent à des milliers d'exemplaires[83]. Cette pratique, commune aux débuts de l'industrie jamaïcaine, poussa de nombreux artistes à travailler successivement avec plusieurs producteurs. La question du crédit artistique est également soulevée : des rythmiques composées par les musiciens de session continuèrent des décennies à être associées au seul nom de Dodd[84].
En 1962, Duke Reid fonde le label Treasure Isle dans un studio aménagé au-dessus de sa boutique d'alcool du 33 Bond Street, prolongeant dans le domaine du disque la rivalité qui l'oppose à Dodd depuis l'ère des sound systems[85]. Plusieurs artistes circulent de Brentford Road à Bond Street — Alton Ellis, les Skatalites — ce mouvement structurant durablement la vie de l'industrie locale. Alors que Studio One développe un son brut et populaire, Treasure Isle cultive une esthétique plus sophistiquée, portée vers les harmonies vocales et la profondeur des basses, ce qui lui permet de dominer l'ère rocksteady[86].
À la mort de Reid en 1975, le label se tourne vers les deejays, U Roy en tête, qui pose ses toasts sur les instrumentaux rocksteady du catalogue, donnant ainsi une seconde vie aux archives du label. Prince Buster, troisième pilier de cette génération fondatrice, opère de manière indépendante avec son label Voice of the People, incarnant une figure de producteur-artiste qui refuse l'alignement sur les deux grands.
Dans les années 1970, une deuxième génération de producteurs élargit le paysage. Lee « Scratch » Perry, après avoir fait ses armes comme sélecteur chez Dodd, fonde son label Upsetter à la fin des années 1960 et construit en 1973 derrière sa maison familiale du quartier de Washington Gardens à Kingston un studio artisanal baptisé le Black Ark, doté d'un équipement minimal de quatre pistes[87]. Malgré cette modestie technique, il y produit une série d'albums de référence — War Ina Babylon de Max Romeo, Police and Thieves de Junior Murvin, Heart of the Congos des Congos — avant que le studio ne soit détruit vers 1979[88].
Figure centrale de cette même période, King Tubby (Osbourne Ruddock, 1941–1989) s'impose comme le premier ingénieur du son à transformer la console de mixage en instrument de composition à part entière. Autodidacte formé à l'électronique, il construit lui-même son équipement et installe son home studio à Waterhouse, quartier populaire de Kingston. En manipulant les pistes pour les sound systems de Dodd et de Bunny Lee, il découvre que supprimer puis réintroduire des instruments en temps réel produit un effet saisissant — geste fondateur du dub.
Dans les années 1970, il collabore avec Bunny Lee, Joe Gibbs et Errol Thompson, développant un son distinctif qui fait de chaque ingénieur une signature créatrice autonome[89]. Son assassinat en 1989 marque symboliquement la fin de l'ère du roots dub. Parmi ses élèves, Scientist (Hopeton Brown) s'impose dans les années 1980 comme le continuateur le plus inventif de cette tradition, produisant pour Greensleeves Records une série d'albums dub aux titres évocateurs, Scientist Rids the World of the Evil Curse of the Vampires (1981), Scientist Meets the Space Invaders (1981), qui portent la logique du dub vers une esthétique de série B décalée, influençant durablement la musique électronique internationale[90].
Les frères Hookim, Joseph comme producteur, Ernest comme ingénieur du son, Paul comme opérateur de sound system, incarnent quant à eux la logique intégrée de l'industrie jamaïcaine, où studio, label et sound system constituent un seul et même dispositif. Leur Channel One, fondé en 1972 sur Maxfield Avenue, s'impose comme le centre du roots reggae tardif, accueillant des producteurs extérieurs comme Sly and Robbie et Henry « Junjo » Lawes après la mort de Paul Hookim en 1977. Le studio ferme au début des années 1990[91].
À l'ère du dancehall numérique, deux labels jamaïcains s'imposent comme les architectes du nouveau son. Penthouse Records, fondé en 1987 par Donovan Germain, lance les carrières de Buju Banton, Garnett Silk et Wayne Wonder, et s'affirme comme l'un des labels les plus influents de la scène dancehall des années 1990. Black Scorpio, fondé par le producteur Barry « Black Scorpio » O'Hare, contribue à populariser le style digital dès la seconde moitié des années 1980, travaillant notamment avec Super Cat et Cocoa Tea.
L'ouverture internationale passe principalement par Chris Blackwell et son label Island Records, fondé le à Kingston par Blackwell, Graeme Goodall et Leslie Kong. Blackwell s'installe en Angleterre en 1962 pour distribuer lui-même les disques jamaïcains dans les bacs londoniens, ouvrant ainsi un canal d'exportation décisif pour le ska puis pour le reggae. En 1972, il signe Bob Marley et les Wailers et investit dans des productions aux arrangements proches du rock, ouvrant le reggae au marché mondial. Cette médiation a un coût. Les compromis artistiques consentis pour le marché international creusent un fossé entre le reggae d'exportation et la production locale destinée aux dancehalls de Kingston[92].
Dans le même mouvement, Trojan Records, label britannique fondé en 1968 à Londres, joue un rôle décisif dans la diffusion du reggae et du rocksteady auprès de la diaspora jamaïcaine et du public britannique, distribuant des centaines de singles jamaïcains et contribuant à installer durablement la musique de l'île dans le paysage musical européen[93].
Studios d'enregistrement
modifierLes studios d'enregistrement de Kingston constituent un écosystème technique unique dans les Caraïbes. Leur influence sur la musique mondiale est importante, malgré la taille relativement modeste de l'île sur les plans démographique et économique. Leur histoire est indissociable de celle des sound systems qui les ont précédés et qui leur ont fourni leur premier public, leurs premiers artistes et leur modèle économique fondé sur la production intensive de singles. Des Jamaïcains d'origine chinoise, tels que Leslie Kong, Byron Lee, et Pat et Vincent Chin, ont joué un rôle déterminant dans la construction de l'infrastructure entrepreneuriale. Celle-ci a permis l'émergence et la diffusion du ska, du rocksteady et du reggae[94].
Le commerce de matériel radio Stanley Motta Ltd. ouvre dès 1951 au 93 Hanover Street, à Kingston, le premier studio d'enregistrement privé de l'île, le Motta's Recording Studio[95],[96]. L'installation est rudimentaire et la production du studio, essentiellement du mento et du calypso destinés au marché touristique, ne dépasse pas une cinquantaine de 78 tours[97]. Le studio ferme au début des années 1960, mais son rôle de précurseur est déterminant. Il établit le premier modèle économique jamaïcain d'enregistrement commercial et ouvre la voie aux infrastructures qu'allaient bâtir Ken Khouri et Coxsone[98].
Le premier studio jamaïcain véritablement doté d'un équipement professionnel est celui de Federal Records, fondé en 1954 par Ken Khouri dans le quartier de Maxfield Avenue à Kingston[99]. C'est dans ces locaux que sont enregistrées les premières séances commerciales de shuffle et de mento jamaïcains. Prestataire technique plutôt que label artistique, Federal joue un rôle fondateur en dotant l'île d'une infrastructure d'enregistrement autonome. Son équipement, racheté progressivement par Studio One lors de ses mises à niveau successives, circule ainsi d'un studio à l'autre, illustrant l'économie de récupération qui caractérise les débuts de l'industrie jamaïcaine[86].
Studio One et Treasure Isle définissent le son jamaïcain des années 1960 autant par leurs choix d'ingénierie que par leurs choix artistiques. Studio One travaille d'abord sur un enregistreur monopiste, puis passe au deux pistes en rachetant le matériel de Federal. La prise de son est assurée par Dodd lui-même, puis par Sylvan Morris comme ingénieur en chef[86].
C'est dans ce cadre contraint que Studio One développe son célèbre mixage « Studio One Stereo », dans lequel voix et instruments sont strictement séparés sur les canaux gauche et droit, permettant d'éliminer entièrement la piste vocale en jouant sur la balance du lecteur[100]. C'est également à Studio One que naît le concept de « rhythm version » . Face B instrumentale du single 45 tours, elle rend accessible au grand public ce qui n'était jusque-là réservé qu'aux sound systems et constitue l'une des premières étapes vers le dub[100].
Dans les années 1970, plusieurs nouveaux studios élargissent la cartographie sonore de Kingston. Dynamic Sounds, fondé par Byron Lee en 1969, est le premier de l'île à proposer un équipement multipiste comparable aux standards internationaux. Plus largement, des Jamaïcains d'origine chinoise comme Leslie Kong (producteur) ou Pat et Vincent Chin (propriétaires de Randy's Records et du Studio 17 à Kingston) ont joué un rôle déterminant dans la construction de l'infrastructure entrepreneuriale — disques, studios, distribution — qui a permis l'émergence et la diffusion du ska, du rocksteady et du reggae[94]. Le studio de Lee attire des productions destinées au marché international, dont des sessions de Bob Marley pour Island Records. Channel One, ouvert en 1972 par les frères Hookim, est pourvu en 1975 d'un enregistreur 16 pistes qui permet d'enregistrer chaque instrument distinctement. Il donne naissance au son « rockers », caractérisé par une batterie en avant et des lignes de basse complexes[101]. C'est cette précision technique qui rend possibles les dub mixes élaborés de King Tubby et d'Errol Thompson sur les productions du label.
Le Black Ark de Lee Perry, inauguré en 1973 à Washington Gardens, représente le paradoxe fondateur de la production dub. Doté d'un équipement minimal, une console quatre pistes et quelques effets analogiques, il produit une révolution sonore dont l'impact se mesure encore dans la musique électronique contemporaine. Perry sature les bandes magnétiques, empile les overdubs sur chaque piste avec une précision qui baffie ses contemporains disposant de consoles 16 pistes, et traite les effets de réverbération et d'écho comme des instruments à part entière[88]. Le studio est détruit vers 1979.
Tuff Gong, fondé par Bob Marley dans les années 1970, et Joe Gibbs Recording Studios complètent ce réseau. La démocratisation des équipements numériques à partir du milieu des années 1980 entraîne une prolifération de home studios dans tous les quartiers de l'île, brisant définitivement le monopole de fait des grands studios et ouvrant la voie au dancehall numérique.
Les premières formes de musiques populaires
modifierMento
modifierLe mento est la musique populaire jamaïcaine dominante jusqu'aux années 1950. D'origine rurale, il se développa au cours du XIXe siècle à partir de sources africaines et européennes. Il trouve notamment ses racines dans le jonkanoo, rituel de récolte d’Afrique de l’Ouest qui survécut à l’époque de l’esclavage, auquel se sont progressivement ajoutées des mélodies européennes et des cadences d’Amérique latine. Il devait s'affirmer comme le premier genre populaire jamaïcain dans les années 1920, s'appuyant sur des instruments qui reflètent l'expérience de l'esclavage, de la diaspora et des racines africaines[102].
Les instruments traditionnels du mento reflètent cette diversité culturelle et l’histoire de la diaspora africaine. On y retrouve notamment le banjo (d'origine ouest-africaine via le sud des États-Unis), la rhumba box, grand lamellophone dérivé de la mbira africaine servant à produire les notes de basse, ainsi que des pennywhistle ou fifres hérités des fanfares militaires britanniques. S’y ajoutent diverses percussions, la guitare, la contrebasse, les maracas, le violon, le piano ou encore le saxophone en bambou[103].
Les groupes de mento, souvent composés de musiciens itinérants, utilisaient ces instruments pour accompagner des chansons tirées de la vie quotidienne, mêlant humour et critique sociale. Le mento brassait la mélancolie du déracinement et les adaptations de chants de travail. Les textes aux lourds sous-entendus érotiques y tenaient également une place de choix, comme le grivois Shepherd's Rod ou Big Bamboo de Hubert Porter. Enfin, les voix féminines y occupent souvent une place importante.

Le mento présente certaines similitudes avec le calypso trinidadien, genre alors plus connu dans les Caraïbes, ainsi que par la quadrille européenne. Dans les enregistrements de l'époque comme dans la presse écrite, le mento était souvent désigné sous le terme « calypso », bien que l'instrumentation des deux genres fût sensiblement différente. Les artistes locaux adoptaient d'ailleurs volontiers des noms à consonance calypsonnienne — « Count », « Lord » — pour séduire un public de touristes plus familier du calypso trinidadien que du mento jamaïcain[104]. Des chansons marquantes de cette période reflètent les réalités locales, comme Linstead Market de Lord Flea, qui décrit la lutte d'une femme pour nourrir sa famille.
Dans les années 1940, l’augmentation des migrations rurales vers Kingston favorise l’essor de groupes de mento composés de troubadours itinérants qui donnent des performances informelles dans les rues et les marchés. Ces artistes utilisent leurs chansons pour commenter l’actualité sociale et politique ou pour satiriser les événements du moment[103].
Les premières séances d'enregistrement commerciales ont lieu à Kingston dans les années 1950, sur des labels indépendants comme Motta's, Chin's ou Caribou. Parmi les grandes figures de cette période, on note Count Lasher et son Calypso Quintet, auteur d'une cinquantaine de titres dont beaucoup commentent avec humour les réalités sociales de l'île telles que l'émigration vers l'Angleterre, le cricket, les conflits de voisinage. Alerth Bedasse, chanteur principal du Chin's Calypso Sextet puis de son propre Calypso Quintet, témoigne de l'enchevêtrement entre mento, sound system et scène touristique naissante. Il joue pour M. Ivan Chin comme opérateur de sound system tout en enregistrant des titres comme Night Food (1952) qui circulent dans toute l'île[105] Le Trinidadien Mighty Sparrow (Slinger Francisco), roi du calypso mondial, enregistre en 1968 à Kingston avec Byron Lee l'album Sparrow Meets the Dragon, témoignage de la porosité des frontières musicales caribéennes.
L'industrie touristique a joué un rôle décisif dans la survie et la diffusion du mento. Les hôtels et resorts de la côte nord (Montego Bay, Port Antonio) emploient régulièrement des formations de mento pour animer leurs soirées, exposant un public international à ce répertoire souvent présenté sous l'étiquette « calypso ». Cette vitrine hôtelière a contribué à fixer une image de la Jamaïque musicale et festive tout en maintenant vivant un répertoire qui, autrement, aurait risqué de se cantonner aux zones rurales. Il existe également une forme de mento urbain, pratiqué dans les cabarets et hôtels de Kingston, faisant appel à la guitare électrique, au piano, au saxophone et à la trompette[106].
Shuffle, Jamaican R&B et afterbeat
modifierLes musiciens jamaïcains qui s'emparent du rhythm and blues américain ne le reproduisent pas à l'identique. Les premiers enregistrements locaux sont pour la plupart des reprises ou des adaptations de R&B, mais certains musiciens commencent à accentuer les contretemps par des coups de saxophone ou des grattés de guitare étouffés. Cette inflexion donne naissance au shuffle jamaïcain, ou Jamaican boogie, qui combine le swing et le shuffle du R&B américain avec la sensibilité rythmique propre aux musiciens de l'île. Le rythme ternaire caractéristique est soutenu par une grosse caisse sur le premier temps et une caisse claire sur le troisième, une basse en walking ou marquant le tumboa du mento, un piano à la « pompe » et une guitare jouant le tresillo hérité du mento. La guitare commence à marquer l’afterbeat, c'est-à-dire le contretemps, un procédé traceable au style de comping du piano et de la guitare dans le R&B ainsi qu'au rôle du banjo dans le mento, appelé à devenir l'une des signatures rythmiques majeures de la musique jamaïcaine[107].
Sur le plan vocal, les interprètes s'inspirent non du gospel protestant nord-américain mais des églises revivalistes jamaïcaines, un mouvement né dans les années 1860 mêlant pratiques animistes africaines et christianisme. Plusieurs artistes participent à l'émergence de ce style, parmi lesquels les Jiving Juniors, Laurel Aitken, Derrick Morgan et Owen Gray. Le pianiste et compositeur Theophilus Beckford est souvent cité comme une figure clé de cette transition. Son morceau Easy Snappin' (1959) est fréquemment considéré comme l'un des premiers enregistrements où l'accentuation de l'afterbeat est particulièrement prononcée, constituant ainsi le chaînon manquant entre le R&B importé et le ska naissant. Entre 1960 et 1962, l'accentuation du contretemps est poussée encore plus loin et le tempo accéléré, affirmant pleinement l'identité musicale jamaïcaine.
Ska
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À la fin des années 1950, un vent d'optimisme souffle sur la Jamaïque. Malgré l’héritage de siècles d'esclavage, de racisme institutionnalisé, d'inégalités sociales et de dépendance économique héritée de la période coloniale, l’île s’engage vers l’indépendance, qu'elle obtient en 1962. Cette transition s'accompagne d'une phase de croissance économique et d'un discours officiel insistant sur l'unité nationale. Toutefois, cette période est également marquée par de fortes tensions sociales et politiques : surpopulation urbaine, chômage, criminalité et rivalités entre les partisans des principaux partis, notamment le Jamaica Labour Party. Selon plusieurs observateurs, « le népotisme, la violence et les persécutions politiques » caractérisent alors la transition du colonialisme au néocolonialisme[108],[109].
C’est dans ce contexte que se développe le ska, genre musical issu d’un mélange entre le mento jamaïcain, le jazz et le rhythm and blues américains. Sa naissance coïncide avec l’ouverture des premiers studios d’enregistrement modernes à Kingston et l’essor des sound systems.
Le rythme caractéristique du ska se stabilise vers la fin de 1961 lorsque le batteur Lloyd Knibb modifie la structure rythmique héritée du shuffle américain, entraînant une transformation des lignes de basse et de contrebasse. Les musiciens de session des studios de Kingston, souvent autodidactes et issus des milieux populaires, jouent un rôle déterminant dans cette évolution stylistique, même si l’histoire retient davantage les producteurs qui financent les séances[1].
En apparence rapide et festif, le ska s'inscrit dans la même effervescence chorégraphique mondiale qui, des dancehalls de Kingston aux clubs de New York ou Detroit, voit se succéder à un rythme soutenu de nouvelles danses — twist, madison, watusi — portées par les sound systems et adoptées par une jeunesse urbaine en quête d'expression collective. Toutefois, derrière ses pulsations polyrythmiques, il exprime également les tensions sociales des quartiers populaires de l’ouest de Kingston, marqués par l’insalubrité, le chômage et la violence politique. Certaines chansons sont d’ailleurs régulièrement interdites sur les radios jamaïcaines[110].
Si de nombreux auteurs ont longtemps considéré les premières chansons de ska comme essentiellement légères ou romancées — l’écrivaine Erna Brodber évoquant notamment des chansons de morale ou des réinterprétations de folklore —, d’autres analyses soulignent au contraire la présence d’un commentaire social dès les débuts du genre. Ainsi Garth White souligne que « la critique sociale et la protestation étaient présentes dans le ska presque dès son apparition »[111].
En 1959, le Premier ministre du Jamaican Labour Party , Norman Manley, favorise la création de la JBC, la deuxième station de radio grand public de la Jamaïque, destinée à promouvoir l’expression culturelle jamaïcaine. Contrairement à la RJR, la JBC est contrôlée par le gouvernement et dirigée par un conseil d’administration nommé par celui-ci. Les deux stations continuent de diffuser principalement de la musique étrangère, et lorsque de la musique jamaïcaine est programmée, elle privilégie des chansons apolitiques et romantiques, avec une instrumentation souvent simplifiée pour plaire à un public international. Certaines productions, comme My Boy Lollipop (Millie Small, 1964), font même appel à des musiciens britanniques. Ces tentatives ne parviennent pas à séduire la majorité des Jamaïcains, et la créativité du ska demeure fermement enracinée dans les quartiers populaires de Kingston tout au long des années 1960[112].
La scène ska des années 1960 s'inscrit dans un contexte de guerre froide qui pèse directement sur l'île. Le Jamaican Labour Party au pouvoir adopte une ligne anticommuniste stricte, excluant Castro des cérémonies d'indépendance de 1962, malgré les liens anciens qui unissent les deux îles. Roland Alphonso et Tommy McCook, membres fondateurs des Skatalites, étaient nés à Cuba, tout comme le percussionniste Alvin « Seeco » Patterson et Rita Marley.
La musique s'empare de ces tensions. Dès 1964, Coxsone Dodd associe sur un même 45 tours le titre Fidel Castro des Skatalites et River Jordan de Clancy Eccles, suggérant une analogie entre la révolution cubaine et la promesse biblique d'une terre libérée. En 1968, le saxophoniste Val Bennett « versionne » Take Five du quartette Dave Brubeck — ambassadeurs culturels du Département d'État américain — sous le titre ironique The Russians Are Coming, retournant ainsi contre ses auteurs un jazz conçu comme outil de propagande du « monde libre ».
Parmi les artistes qui s'imposent dans le genre figurent des chanteurs comme Delroy Wilson, Jimmy Cliff ou Prince Buster, ainsi que des groupes vocaux tels que les Wailers. Des musiciens de jazz professionnels, dont Don Drummond et Roland Alphonso, participent également à l'essor du style en accompagnant les chanteurs et en enregistrant de nombreux instrumentaux[113].
Cette énergie musicale se double d'une expression directe des tensions sociales de la Jamaïque urbaine, comme en témoigne Simmer Down de Bob Marley (1964), qui s'adresse aux Rude Boys des quartiers populaires de Kingston, mêlant danse, protestation et revendication sociale.
Rocksteady
modifierLe rocksteady est né de la d'une transformation du ska en un tempo plus lent et un rythme plus syncopé. Son accent caractéristique se place sur le troisième temps de la mesure, une position qui devait devenir la signature du reggae à partir de 1968.
Les lignes de basse électrique y sont proéminentes et la section rythmique occupe le premier plan, tandis que les guitares et les claviers restent en retrait[114]. La contrebasse, très présente dans le ska, est généralement remplacée par la basse électrique. Le genre est fortement influencé par la soul américaine, née dans le sud des États-Unis d'une fusion de rock and roll, gospel, R&B et blues, dont Stax Records à Memphis est l'un des principaux foyers[115].
Le rocksteady emploie peu de cuivres, impose la guitare basse et donne une place prépondérante au groupe vocal, ce qui est sans précédent[116].
Le guitariste rythmique y joue deux ou trois accords majeurs suivant des progressions harmoniques (I, IV, V) empruntées au R&B, tandis que les musiciens recourent à une attaque à deux guitares. La seconde double généralement la première pour un son plus plein, ou joue un riff répétitif et étouffé qui double la ligne de basse, afin de garantir qu'elle soit audible quelle que soit la qualité de l'enregistrement. La technique caractéristique est le skank ou chop, un accord étouffé juste après l'attaque qui produit un effet de rebond plutôt qu'un détaché franc[115],[117].
Si le rocksteady est souvent décrit comme du ska à mi-vitesse, cette caractérisation reste approximative. Les morceaux ska évoluent entre 110 et 130 battement par minute, tandis que les titres rocksteady caractéristiques se situent entre 76 et 100 bpm. Ainsi The Train Is Coming de Ken Boothe (100 bpm), Cry Tough d'Alton and the Flames (96 bpm), Tougher Than Tough de Derrick Morgan (95 bpm), Queen Majesty des Techniques (85 bpm) et Ba Ba Boom des Jamaicans (76 bpm)[115]. Ce ralentissement rythmique et la réduction du nombre d'instruments permettent aux voix, jusque-là submergées, de passer au premier plan et d'attirer l'attention sur les conditions de vie shantytown[115]. Sur le plan de la basse, les musiciens abandonnent les lignes marchées au profit de motifs répétitifs de notes courtes et rapides, entrecoupés de brèves périodes de silence, produisant l'effet que les contemporains décrivaient comme un son « de canon »[117]. L'exemple le plus illustratif de ce principe est Queen Majesty des Techniques (1967). Le bassiste y joue un motif de doubles croches actif, couvrant 12 notes sur 16 parties égales de la mesure, laissant volontairement de l'« espace » sur quatre temps[117]. Le bassiste Jackie Jackson, qui joue sur ce morceau, raconte qu'il a imposé cette approche contre l'avis des musiciens du studio : « Je leur ai dit : non, je joue ça aujourd'hui ! C'est ainsi que le rocksteady est né[118]. ». Sur le plan percussif, le batteur accentue les temps 2 et 4 à la caisse claire tout en jouant une figure en croches sur le charleston, intégrant parfois des roulements et des techniques issues de la musique cubaine et du calypso[118].
Le rocksteady est alors dominé par des trios vocaux pratiquant des harmonies à l'américaine (The Paragons, The Heptones, The Wailers, The Techniques, Alton Ellis and the Flames). Les techniques vocales se diversifient : le « rapping » (I've Got to Go Back Home de Bob Andy), le call and response (Jailhouse des Wailers) et l'écho vocal (Cry Tough) deviennent des caractéristiques du style[116]. La voix principale implore, ronronne, suggère et gémit, tandis que les deux voix d'harmonie fonctionnent comme des instruments musicaux en faisant écho à la voix principale et en la fredonnant.
Dans le rocksteady, la voix est mise en valeur à un degré inédit, chaque partie vocale s'imbriquant dans ce que King décrit comme une « harmonie de résistance »[116]. Nombre de ses titres sont des reprises de standards de la soul américaine, les musiciens enregistrant notamment des versions de In the Midnight Hour de Wilson Pickett[119].
L'origine du nom fait l'objet de plusieurs hypothèses. Selon le producteur Bunny Lee, rapporté par l'historien Lloyd Bradley, ce terme aurait été popularisé par un danseur de Kingston surnommé Busby. Ce dernier avait pour habitude de rester immobile pendant les sessions de ralentissement nocturnes, appelées « Midnight Hour slowdown », ce qui aurait inspiré un animateur de la station RJR pour désigner les morceaux au tempo réduit[120],[114]. D'autres musiciens évoquent des publics réclamant que la musique « refroidisse ». Certains récits font référence à une vague de chaleur survenue durant l'été 1966. Des chercheurs soulignent par ailleurs la montée des tensions politiques à Kingston comme facteur d'une demande de styles musicaux plus apaisés[114]. Le trompettiste des Skatalites « Dizzy » Johnny Moore attribuait quant à lui le ralentissement du tempo à l'incapacité des musiciens plus jeunes à maîtriser le style exigeant du ska[121]. L'origine musicale du style est sujette à controverse, mais plusieurs candidats au titre de « premier single rocksteady » sont avancés : Take It Easy d'Hopeton Lewis, Girl I've Got a Date d'Alton Ellis et Tougher Than Tough de Derrick Morgan Ces trois titres comptent Lynn Taitt à la guitare[120]. Originaire de Trinité, ce musicien est à la fois guitariste et chef d'orchestre du groupe des Jets, formation résidente du studio Federal et de Treasure Isle. Il est reconnu comme étant à l'origine de la création de la première ligne de basse rocksteady sur Take It Easy. Il aurait également suggéré un ralentissement du tempo lors de cet enregistrement[122],[123].
À la différence du ska, le rocksteady n'a pas donné lieu à une chorégraphie spécifique. Il affiche une posture plus contestataire et moins lisse, ce qui explique pourquoi le gouvernement jamaïcain n'a pas cherché à le commercialiser à l'étranger. Ce genre s'appuie moins sur le gospel et les formes spirituelles que sur les convictions et le vécu des classes défavorisées de l'île[121]. Si le thème du « gémissement » était déjà présent dans le ska, les musiciens de rocksteady déplacent le sujet du chagrin amoureux vers les souffrance des ghetto de West Kingston tel Trenchtown, Rema, Jones Town, Arnett Gardens (surnommé « Jungle »), Denham Town et Greenwich Farm. Ainsi, dans Cry Tough d'Alton and the Flames, le chanteur exhorte les habitants des quartiers pauvres de Kingston à faire preuve du courage nécessaire pour endurer la misère. Les paroles associent cette contestation sociale à une représentation d'un Dieu protecteur spirituel des opprimés, ainsi que l'illustrent Somewhere to Lay My Head et I'm Gonna Put It On des Wailers[124]. Cette dimension spirituelle est toutefois contrebalancée par la figure du rude boy. Les Wailers laissent entendre, dans Jailhouse, Rude Boy et Freedom Time, que le Rude Boy finira par gouverner la Jamaïque, tandis que The Train Is Coming de Ken Boothe appelle les Jamaïcains à s'engager sur le chemin de leur libération. Pour autant, le rocksteady n'articule pas de programme politique. La vision qu'il projette est celle d'une fraternité jamaïcaine à venir, inscrite dans la foi rastafari[124]. C'est par cette conjonction d'un dépouillement rythmique et d'une conscience sociale aiguë que le genre prépare le terrain à la radicalisation du reggae roots des années 1970[116].
Au cœur de ce basculement stylistique se trouve Jackie Mittoo (Donat Roy Mittoo, 1948-1990), pianiste et organiste qui rejoint les Skatalites en 1964 grâce à ses collaborations à Federal Records, avant d'être recruté par Coxsone comme directeur musical du Studio One[125]. Il y dirige successivement les formations maison Soul Brothers, Soul Vendors puis Sound Dimension, qui accompagnent pratiquement tous les enregistrements du label entre 1966 et 1972[126]. En tant qu'arrangeur, il compose les riddims , ces structures rythmiques instrumentales sur lesquelles les chanteurs posent leurs voix qui définissent le son de Studio One à cette période, parmi lesquels Real Rock et Full Up, qui seront repris pendant des décennies[127]. Son émigration au Canada en 1968, suivie de celle de Lynn Taitt, marque la fin de l'ère rocksteady et le début de la transition vers le reggae[120].
Reggae, dub et dancehall
modifierReggae
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Le reggae est le produit d'une maturation musicale qui s'étend sur une décennie et s'accélère au moment de l'indépendance jamaïcaine (1962), qui « provoque une explosion sociale et politique débouchant sur une phase d'intense créativité culturelle, conjuguée au sentiment de liberté et à l'affirmation d'une identité jamaïcaine »[128]. Entre le ska triomphal de Forward March de Derrick Morgan (1962), célébrant l'indépendance, et Everything Crash des Ethiopians (1968), tableau amer des grèves et de la répression policière, six ans suffisent à mesurer l'écart entre les promesses de la décolonisation et la réalité des ghettos de Kingston.
Dès 1968, Israelites de Desmond Dekker incarne cette inflexion. Chanté en patois jamaïcain, le titre associe explicitement la condition des pauvres de Kingston au destin des Israélites captifs de Babylone, dans un style « plus sombre et plus africain »[129]. Deux producteurs en façonnent le son. Lee « Scratch » Perry, qui ralentit délibérément les tempos pour laisser passer les messages politiques et Osborne Ruddock dit King Tubby, qui invente le dub ouvrant ainsi un espace d'expérimentation formel inédit.
Dans les années 1970, le reggae s'impose comme la marque musicale identitaire de la Jamaïque notamment lors des élections de 1972, où Manley fit explicitement appel aux artistes reggae dans sa campagne. La sortie de Catch a Fire des Wailers et du film The Harder They Come cette même année consacrent sa reconnaissance internationale, ouvrant la voie au roots reggae, corpus principal des enregistrements jamaïcains entre 1970 et 1981, à fort engagement socio-politique rastafari.
Le mysticisme rastafari, qui imprègne en profondeur la jeunesse radicale, se cristallise dans le court intervalle qui sépare la visite de l'empereur Haïlé Sélassié en Jamaïque en 1966, l'interdiction faite au maître de conférences Walter Rodney de rentrer dans son pays en 1968 et l'élection du gouvernement de Michael Manley portée par une vague d'espoir populaire en 1972[130].
Origines et caractéristiques musicales
modifierLe reggae se distingue de ses prédécesseurs par une basse portant le rythme à la place habituellement dévolue à la batterie, un accord joué à contretemps à la guitare et au clavier (le skank), une emphase sur le troisième temps de la mesure et un tempo plus lent que celui du rocksteady dont il est issu. Le terme lui-même apparaît pour la première fois dans un enregistrement en 1968, avec la chanson Do the reggay de Toots and the Maytals.
Il est le fruit de multiples héritages. Sur le plan percussif, il intègre les structures des tambours Burru d'origine africaine, qui structurent aussi les chants rastafari depuis les années 1940. La ligne de basse correspond au tambour grave, la guitare rythmique au fundeh, tandis que la guitare solo reprend le rôle du repeater soliste. Watta King, maître tambourinaire Buru d'origine Kongo, constitue le chaînon entre la tradition rurale et le Nyabinghi naissant de West Kingston dans les années 1940-1950, transmettant son art à Baba Job et à Alvin "Seeco" Patterson, futur percussionniste de Bob Marley[131]. Mortimo Planno, mentor rastafari de Marley surnommé « Brother Kuminari » pour son attachement à la percussion Kumina, recevait dans sa cour de Trench Town Bob, Peter et Bunny Wailer, qui y jouaient eux-mêmes les tambours Nyabinghi[132]. Ces tambours, pratiqués dans les communautés Marrons puis dans les ghettos de Kingston, constituent l'un des fils conducteurs entre les traditions africaines, le mouvement rastafari et le reggae. L'influence du mouvement rastafari confère au reggae une couleur rituelle et idéologique marquée, notamment par des références à l'Afrique comme terre promise et par la présence de tambours nyahbinghi.
À ces racines percussives s'ajoutent le rhythm and blues nord-américain, le mento jamaïcain, les traditions folkloriques religieuses (Myal, Pukumina) et les chants de travail hérités de l'esclavage[78]. La formation type, guitare rythmique, basse et batterie, auxquelles s'ajoutent guitare solo, piano, percussions ou cuivres, remplace les grands orchestres du ska par de petits ensembles.
La culture des sound systems offre au reggae sa condition de naissance : le passage des ingénieurs du son des platines des sounds aux tables de mixage des studios entraîne directement la naissance du ska, puis du rocksteady et enfin du reggae. Les musiciens de session qui travaillent dans ces studios, souvent issus des quartiers populaires de Kingston ou de la campagne jamaïcaine, sont les véritables architectes de ces nouveaux styles, dont le rôle a longtemps été éclipsé par celui des propriétaires de studios et des producteurs financiers[1].
Les producteurs Wycliffe « Steely » Johnson et Cleveland « Clevie » Browne considèrent la musique comme un esprit capable de témoigner d'une époque, de ce que les gens mangeaient, de leur manière de penser et de l'atmosphère générale.
Dans cette optique, le dancehall apparaît comme une « cartographie sonore Sankofa ». Les riddims y condensent différentes périodes de l’histoire et des cultures noires, offrant au public la possibilité de traverser plusieurs décennies en seulement quelques morceaux[70].
Différents styles rythmiques se succèdent au fil des décennies. Le early reggae couvre la période 1968-1972, suivi du style one drop (à partir de 1969, dominant à partir de 1973), de la période rockers (à partir de 1975) et du style steppers (à partir de 1976), puis de la période dancehall et enfin de l'ère numérique à partir de 1985.
Roots reggae et dualité locale/internationale
modifierLa désillusion constitue le terreau affectif et politique du roots reggae qui désigne le corpus principal des enregistrements jamaïcains entre 1970 et 1981. Ce style est caractérisé par un fort engagement socio-politique étroitement lié au mouvement rastafari. La grande majorité des artistes, producteurs et ingénieurs du son de cette époque se réclament du rastafarisme, et la période est marquée par la stabilisation du reggae comme genre spécifique, la multiplication des artistes, et l'émergence d'un reggae « britannique » avec des groupes comme Aswad à Londres ou Steel Pulse à Birmingham.
Une dualité fondamentale apparaît dans le reggae des années 1970. D'un côté, des artistes comme Bob Marley, Peter Tosh ou Toots and the Maytals, promus par les multinationales du disque pour un public international, enregistrent dans des studios mieux équipés avec des valeurs de production plus lisses et des arrangements proches du rock ou de la soul. De l'autre, une production locale essentiellement destinée aux sound systems et aux dancehalls de Kingston se distingue par un son plus brut, une basse hyperbolique et des structures rythmiques complexes qui donneront naissance au dub et au dancehall[92]. La mort de Bob Marley en 1981 marque symboliquement la fin de l'âge d'or du roots reggae.
Le reggae a d'abord trouvé un public en Europe, principalement en Angleterre, avant de connaître un succès international grâce à des artistes comme Jimmy Cliff et Bob Marley. Dans les années 1970, il devient un symbole de la prise de parole des pays du Sud.
Dub
modifierOrigines et émergence
modifierLe dub émerge à la fin des années 1960 dans les studios de Kingston, comme prolongement direct de la culture des sound systems. Les opérateurs ont pris l'habitude de placer une version instrumentale, appelée « riddim », sur la face B de leurs singles, afin que les DJ puissent « toaster » dessus lors des soirées dansantes[133],[134]. King Tubby est électricien de formation. Il répare des équipements électroniques pour les sound systems de Kingston et fonde son propre dispositif, le Home Town Hi-Fi, dans le quartier de Waterhouse, à l'ouest de la ville, vers 1964. Il se distingue rapidement par ses innovations techniques : séparation des plages de fréquences, réverbération et délai traités en direct devant le public[135]. Tubby décrit lui-même le genre qu'il contribue à créer comme « C'est comme un volcan dans ta tête ! »[136]. Au début des années 1970, en collaboration avec le producteur Bunny Lee, il développe les premières « versions basse/batterie » (drum & bass versions), en retirant des pistes pour ne conserver que la section rythmique[137].
Techniques et esthétique
modifierLe dub consiste à remixer les meilleurs titres en utilisant des effets sonores (délai, écho), en faisant disparaître et réapparaître différentes pistes selon l'inspiration de l'ingénieur du son, qui devient lui-même compositeur lors de ses performances en temps réel. Il met généralement en avant la section rythmique (basse/batterie) au détriment des voix[138],[134]. Dermott Hussey, producteur jamaïcain, résume ainsi le résultat : « le strict minimum, le rythme joué, la ligne de basse bien sûr mise en avant. Et ce n'est qu'un rythme de danse dépouillé »[139].
Acteurs et développement du genre
modifierParmi les figures qui rejoignent King Tubby dans l'élaboration du genre, Lee Scratch Perry occupe une place majeure dans l'histoire de la musique populaire mondiale.
Avant de devenir un pionnier du dub, il travaille comme selector et assistant auprès de Coxsone au début des années 1960, avant de quitter Studio One en 1966 pour affirmer son indépendance[140]. Cette rupture lui permet de développer une approche de production radicalement différente de celle de Studio One[141]. En 1968, il fonde le label Upsetter[140]. En 1973, il construit un studio dans la cour de sa maison à Washington Gardens, quartier résidentiel de Kingston, qu'il baptise le Black Ark. Le câblage en est tracé par King Tubby et installé par Errol Thompson[142]. Équipé d'un enregistreur quatre pistes Teac, d'une table de mixage Alice et d'un réverbérateur à ressort, l'équipement reste modeste[142], mais le studio devient rapidement l'un des espaces les plus inventifs du reggae. Perry conçoit le mixage comme une œuvre vivante : il agit en temps réel sur les faders, superpose les sons, exploite la réverbération et l'écho, et intègre des bruits naturels et des effets variés[143]. Il produit plusieurs albums majeurs dans ce studio : War Ina Babylon de Max Romeo, Police and Thieves de Junior Murvin et Heart of the Congos du groupe The Congos[144],[145]. Au début des années 1970, il collabore avec Bob Marley and the Wailers, collaboration qui contribue à définir le son roots du groupe[146].
Bunny Lee complète ce trio fondateur du dub. Il mène des expérimentations parallèles avec King Tubby, décrivant ainsi leur méthode de travail : « Me just say Tubbs, I want you to mix a dub version. And then the DJ talk over the dub »[137].
Dans les années 1970, les tables de mixage se perfectionnent[147]. Chaque ingénieur développe un son distinctif. Joe Gibbs pousse l'expérimentation jusqu'à intégrer dans ses mixages des sons extramusiques — klaxons, horloges à coucou, bourdons électroniques, coups de feu — comme sur l'album Africa Dub, où la référence au titre original est presque entièrement dissoute[139]. King Tubby, Lee « Scratch » Perry, Prince Jammy et Errol Thompson contribuent ainsi à faire du dub un genre autonome, qui ne se limite plus à la face B.
Diffusion et héritage
modifierÀ la fin des années 1970, plusieurs facteurs marquent la clôture de l'ère classique : Perry s'installe à l'étranger[148], le studio de Joe Gibbs ferme[148], et King Jammy ouvre la voie à la musique numérique[148]. L'assassinat de King Tubby en 1989 marque la fin symbolique de l'ère du roots dub[148].
Le dub constitue une rupture esthétique et culturelle dont les effets dépassent largement la Jamaïque. À partir des années 1980, il exerce une influence internationale sur le hip-hop new-yorkais, le punk britannique, et contribue au développement de musiques électroniques telles que la techno, l'ambient et le trip-hop. Il participe à l'essor de la culture du remix[149]. En fragmentant la forme de la chanson, les ingénieurs du son de Kingston ouvrent un nouvel espace sonore qui favorise l'émergence du deejaying, met en avant le patois jamaïcain et offre une tribune à des discours sociaux peu relayés par les institutions[150].
La portée du dub dépasse le cadre jamaïcain. Il remplace la logique de l'œuvre fixe par celle du remix, anticipe des pratiques de la musique numérique mondiale et propose un cadre d'analyse pour les sociétés issues de la colonisation. Dans cette perspective, la Jamaïque apparaît comme un lieu d'innovation sonore où se développent des formes majeures de la modernité musicale[150].
Dub poetry
modifierLe dub poetry est un style dans lequel la musique est composée à partir de la scansion vocale de l'interprète, qui récite des poèmes de sa propre composition. Sa relation au style des DJs comme U Roy ou Big Youth est débattue : Linton Kwesi Johnson lui-même désignait ces derniers comme des « dub-lyricists » et les rangeait parmi les poètes dès 1976[151]. Le terme est promu en Jamaïque au début de 1979 par Oku Onuora, qui définit le dub poem comme un texte dont le rythme reggae doit être perceptible à la lecture, indépendamment de tout accompagnement musical[151]. Parmi les pionniers figurent les Jamaïcains Jean Binta Breeze, Oku Onuora, Michael Smith et Mutabaruka. C'est néanmoins l'intellectuel anglo-jamaïcain Linton Kwesi Johnson qui domine ce style avec une série d'albums parus à partir de 1978[151]. Plusieurs des artistes associés à ce courant refusent l'étiquette : Johnson se déclare « poète, tout simplement », Mutabaruka affirme que sa poésie est « simplement : de la poésie », et Jean Binta Breeze préfère se dire poète qui écrit certains dub poems[151].
Le dub poetry se diffuse dans la diaspora caribéenne à partir des années 1980. À Toronto, des poètes comme Lillian Allen et Afua Cooper adaptent l'esthétique jamaïcaine aux réalités de la communauté afro-caribéenne au Canada, combinant le créole jamaïcain, les rythmes reggae et un commentaire social ancré dans les conditions de vie locales. À Londres, Linton Kwesi Johnson témoigne de l'expérience de la jeunesse noire britannique, du harcèlement policier aux émeutes, tout en maintenant un ancrage explicite dans la culture orale et musicale jamaïcaine. Dans les deux contextes, le dub poetry fonctionne comme un vecteur de mémoire culturelle et de résistance politique, transportant une esthétique afro-jamaïcaine vers de nouveaux espaces de la diaspora[152].
Raggamuffin
modifierLe ragga, contraction de ragga et ragamuffin (terme d'argot jamaïcain signifiant « va-nu-pieds »), est un genre issu du mouvement dancehall, apparu en Jamaïque à la fin des années 1980. Il se caractérise par une diction répétitive rappelant celle des toasters. Les artistes raggamuffin auto-produisent souvent leurs disques, qu'ils diffusent et vendent de ville en ville.
Si le terme a pu recouvrir des registres variés, de la provocation sexuelle au discours spirituel, le raggamuffin se définit d'abord comme une esthétique ancrée dans la culture des sound systems. Ses figures fondatrices se démarquent de la slackness et revendiquent un lien étroit avec les réalités sociales des ghettos, l'héritage rastafari et une forme de solidarité avec les luttes africaines[70].
Super Cat (William Anthony Maragh, né en 1963), d'origine indo-jamaïcaine par son père et afro-jamaïcaine par sa mère, s'impose comme la figure emblématique du mouvement. Formé par Early B au sound Killamanjaro puis au Stur Mars Hi Fi, il proclame en 1986 à Brixton, lors d'une performance avec Saxon Studio International : When it come to Dancehall business, we are the Raggamuffin (« Quand il s'agit de dancehall, nous sommes les Raggamuffin »), avant de chanter pour la libération de Nelson Mandela[70]. Son image de « Rude Bwoy Don Dada » et ses collaborations avec Notorious B.I.G. et Heavy D occultent souvent son rôle politique, en défense des quartiers populaires et contre la violence d'État[70].
Le label Skengdon Records, fondé en 1985 par Kenneth « Skengdon » Black (formé à partir de skeng, argot pour « fusil », et don), joue un rôle central dans la production du mouvement. Son sound system associé, Stur Mars Hi Fi (Stereo Mars), rassemble alors les principaux artistes raggamuffin : Super Cat, Burro Banton, Tenor Saw, Cutty Ranks, Cocoa Tea, Yami Bolo et Nicodemus[70].
Cutty Ranks, dans son album The Stopper (1991), offre l'une des définitions les plus explicites de cette identité. Le raggamuffin se réclame de Rastafari, maîtrise les textes sacrés, condamne la slackness et revendique une portée internationale allant des États-Unis au Japon, de Cuba à l'Afrique et à la Nouvelle-Zélande[70].
Super Cat formule dès 1992 ce que l'histoire musicale confirmera. Interrogé sur ses collaborations avec le hip-hop américain, il déclare : « Hip-Hop et Reggae sont frères. Le rap reflète la souffrance et l'oppression de la jeunesse noire des ghettos américains ; le dancehall fait de même pour la Jamaïque »[70].
Dancehall
modifierLe dancehall est originellement jamaïcain, découlant directement du reggae. Avant d'être un genre musical, le dancehall désigne un espace : les salles, cours et espaces extérieurs (lawns) dans lesquels se tiennent les bals populaires. Selon Sonjah Stanley Niaah, la pratique s'épanouit dès les années 1950 autour de la consommation de musique populaire indigène à Kingston, et constitue un lieu d'affirmation identitaire pour les classes populaires jamaïcaines, bien avant l'indépendance[153].
La danse peut même être considérée comme une forme d'archive. Gerald « Bogle » Levy, chorégraphe assassiné en 2005, est à l'origine de plusieurs danses majeures du dancehall des années 1990. Il avait choisi ce surnom en référence à Paul Bogle, figure de la rébellion de Morant Bay en 1865.
Selon Swan, chaque exécution de cette danse réactive implicitement cette mémoire : « chaque fois que le Bogle est dansé, il invoque l’insurrection des opprimés »[70].
Stanley Niaah relie cet usage de l'espace à une histoire longue de la marginalisation noire dans l'espace atlantique. Les danses sur les ponts des navires négriers et les fêtes dans les plantations préfigurent les espaces contemporains du dancehall, en ce que la célébration y constitue, pour des populations définies par leur marginalité, un acte de résistance autant que de survie.
Dès les années 1930, une géographie des lieux musicaux se structure à Kingston. D'un côté, l'Edelweiss Park inauguré en 1931 par Marcus Garvey accueille spectacles et bals populaires pour les classes modestes. De l'autre, des clubs comme le Green Lantern, le Myrtle Bank Hotel ou le Glass Bucket reçoivent une clientèle plus aisée. Les lieux de dancehall s'organisent selon une hiérarchie allant des espaces les plus populaires (coins de rue, berges de ravins ou gully banks, salles de quartier) jusqu'aux clubs commerciaux les plus prestigieux. Ces espaces ont toujours entretenu une relation tendue avec l'État, qui les soumet régulièrement à des descentes de police. La promulgation du Night Noise Abatement Act (vers 1996) fournit une base légale supplémentaire à ces contrôles.
Le dancehall est donc une institution sociale à part entière. Un simple opérateur de sound system, un DJ ou une dancehall queen pouvaient y acquérir une notoriété comparable à celle d'un homme politique. Il s'agit d'un espace de concurrence, de prestige et de hiérarchies que la musique, la danse et le style vestimentaire contribuent à définir.
Émergence du dancehall comme genre musical
modifierEn tant que genre musical distinct, le dancehall émerge à Kingston dans les années 1980 à partir de la pratique des séances dites « rub-a-dub ». Des chanteurs et des DJ, comparables aux rappeurs ou MC du hip-hop américain, performent en direct sur des rythmes préenregistrés, les versions instrumentales (faces B de singles), dans les dancehalls. Ce style de DJ se développe dès la fin des années 1970 avec des artistes comme U Roy et Brigadier Jerry, avant de prendre son essor au sens strict dans les années 1980 avec Yellowman et Josey Wales[154].
La mort de Bob Marley en 1981 coïncide avec une bifurcation stylistique majeure. Le reggae roots se voit progressivement remplacé par le reggae digital, dans lequel les sons électroniques supplantent les instruments acoustiques, le rythme étant désormais créé sur des boîtes à rythme[155].
La grande révolution du dancehall moderne tient à l'arrivée des machines numériques sur l'île vers 1984-1985, illustrée par le riddim Sleng Teng de King Jammy. La culture du riddim repose sur une logique d'accumulation. Chaque nouvelle version d'un riddim classique convoque l'ensemble des chansons et des contextes historiques qui lui sont associés. Les meilleurs sélecteurs peuvent ainsi enchaîner plusieurs versions d'un même riddim, faisant traverser au public plusieurs décennies en quelques morceaux.
Parmi les riddims les plus marquants, le Stalag occupe une place centrale. Créé en 1973 par le label Techniques sous le titre Stalag 17, en référence au film du même nom, il est repris par les Wailers comme morceau d'ouverture de la tournée Uprising de Bob Marley en 1980.
Dans les années 1990, il sert de base à de nombreux artistes, tels que General Echo, Sister Nancy, Bounty Killer, Garnett Silk, Buju Banton et Sizzla Kalonji.
La pochette de l’album Original Stalag 17-18-19 (1984), montre une scène de danse dans un espace entouré de barbelés, accompagnée de la mention « Yah sound tear down prison walls » (Le son de Jah fait tomber les murs de la prison). Elle illustre l’idée du dancehall comme une force de libération.
Cette mutation technologique favorise aussi la démocratisation de la production musicale. Les studios d'enregistrement se multiplient dans tous les quartiers, rendant l'accès au studio peu coûteux et brisant le monopole des grandes maisons de disques. La montée en puissance du gouvernement travailliste jamaïcain prônant l'avancement individuel est également perçue comme un facteur ayant favorisé l'essor du slackness et de la violence dans les paroles. Vers la fin des années 1990, le dancehall s'enrichit d'influences indiennes (ainsi le riddim Bam Bam créé par Sly and Robbie) et hip-hop.
Le riddim Diwali, conçu par Steven « Lenky » Marsden et paru en 2002, incorpore les percussions dhol et les frappés de mains de la tradition punjabi. Produit dans un esprit de collaboration afro-asiatique, il génère des titres de Tanya Stephens, Sean Paul et Wayne Marshall, avant d'être samplé par Rihanna, Busta Rhymes, l'Égyptien Amr Diab et le Nigérian Wizkid[70].
Rayonnement international du dancehall
modifierLe dancehall jamaïcain a exercé une influence déterminante sur plusieurs scènes musicales étrangères. En Afrique du Sud, le kwaito, genre musical apparu après la fin de l'apartheid au début des années 1990, en est l'héritier le plus documenté. Junior Dread, fondateur du premier groupe kwaito, Boom Shaka, s'est explicitement nourri de reggae et de dancehall jamaïcains.
Des artistes comme Bob Marley, Burning Spear, U Roy et I Roy avaient joué un rôle majeur dans la lutte anti-apartheid, créant un terreau culturel fertile pour la réception du dancehall en Afrique du Sud. Le kwaito partage avec le dancehall ses origines dans les quartiers défavorisés (townships/ghettos), ses codes de danse, sa mode, ses thématiques (sexualité, violence, critique sociale) et son rapport ambivalent à l'État, qui exploite ces cultures à des fins touristiques tout en les soumettant à diverses formes de contrôle.
Avant d’exercer cette influence formelle, le dancehall adopte une posture clairement anticoloniale. Des artistes comme Brigadier Jerry (Invasion South Africa, 1988), Audrey Hall (No Honorary Whiteship), Sister Carol (Liberation for Africa, 1983) et Sugar Minott (Free Jah Jah Children, 1979) refusent de se produire en Afrique du Sud ou dénoncent directement le régime d’apartheid.
Cette orientation s’inscrit dans la continuité de Peter Tosh et de son titre Apartheid (1977). Elle est notamment mise en lumière par la compilation Reggae Mandela (VP Records, 2019), qui rassemble trente-huit morceaux reggae et dancehall contre l’apartheid[70]. Lors du World Clash de 1993, le sound Coxsone diffuse un enregistrement dans lequel Nelson Mandela adresse ses salutations personnelles à Sir Coxsone, signe de la reconnaissance internationale de cette culture[70].
Thèmes et représentations
modifierLa musique jamaïcaine articule ces dimensions religieuses, sociales et politiques à travers une série de figures et de récits récurrents.
Afrique, exil et rédemption
modifierLa mémoire de l'Afrique constitue l'un des horizons symboliques les plus constants de la musique jamaïcaine. Transmise d'abord à travers les traditions religieuses afro-jamaïcaines — kumina, myalisme, nyahbinghi — elle est décrite comme une mémoire moins historique que symbolique et spirituelle, reconstruite à partir de l'expérience de l'esclavage et de la rupture de la déportation. Ces pratiques musicales rituelles conservent des fragments de langues, de percussions et de cosmologies d'Afrique centrale et de l'Ouest qui n'ont jamais été complètement assimilés par la culture coloniale dominante[156].
Cet imaginaire africain reçoit une formulation politique avec l'éthiopianisme jamaïcain. Des baptistes autochtones de George Liele jusqu'au garveyisme du début du XXe siècle, le Psaume 68 — « Que l'Éthiopie étende les mains vers Dieu » — est interprété comme l'annonce d'une rédemption africaine collective, conçue à la fois comme émancipation spirituelle et transformation socio-politique[156]. L'Afrique est ainsi présentée non seulement comme une origine perdue, mais aussi comme un horizon de retour et de justice.
Le reggae des années 1960-1970, nourri par la théologie rastafari, articule une eschatologie structurée autour de ce thème. Le monde présent, associé à Babylone, est considéré comme en déclin. Haïlé Sélassié Ier est identifié au Lion de la tribu de Juda de l'Apocalypse (Ap 5, 2-5) et au messie annoncé par Marcus Garvey. Les descendants africains de la diaspora, assimilés aux douze tribus d'Israël, sont présentés comme appelés à rejoindre Sion[157],[158]. Dans les œuvres de Bob Marley, Dennis Brown, Sizzla ou Luciano, ce récit s'applique à l'histoire de la traite et de l'esclavage : il opère une inversion eschatologique selon laquelle les opprimés sont promis à la rédemption et les oppresseurs au jugement divin. Le reggae participe ainsi à la valorisation des racines africaines, à la critique de Babylone et à l'expression de revendications sociales[159].
Le ska des années de l'indépendance décline ce thème sous une forme plus séculière et optimiste, portée par l'espoir d'une mobilité sociale dans la Jamaïque nouvellement indépendante. Le rocksteady puis le dancehall des années 1980-1990 mettent davantage l'accent sur les réalités du présent, sans effacer entièrement cette dimension. Elle demeure particulièrement présente dans le reggae dit conscious, où des artistes comme Chronixx ou Protoje s'inscrivent dans la continuité de cet héritage[160].
Violence et figures sociales
modifierÀ côté de ces représentations religieuses et eschatologiques, la musique jamaïcaine met en scène des figures sociales liées à la violence et à la marginalité urbaine. L'évolution de ces figures dessine une trajectoire cohérente, du rude boy des années 1960 à la figure du gunman qui s'impose au début des années 1980. Cette transformation ne relève pas d'une rupture, mais d'une série de réaménagements au cours desquels la violence change de statut : d'abord vécue et ambivalente, puis réinterprétée dans un cadre idéologique global, avant d'être parfois banalisée ou valorisée dans un contexte de désenchantement politique.
Dans le ska puis le rocksteady, le rude boy incarne une jeunesse urbaine marginalisée, directement issue des conditions sociales de la décolonisation : chômage, ségrégation spatiale et politisation des quartiers populaires de Kingston[161]. Figure de défi plus que criminel structuré, il exprime une forme de dignité face à l'exclusion. Les chansons oscillent entre condamnation morale et fascination : Judge Dread de Prince Buster ou 007 (Shanty Town) de Desmond Dekker en témoignent.
À partir de 1968-1969, le passage au reggae s'accompagne de la montée en puissance du cadre idéologique rastafari. « Babylone » désigne alors l'ensemble des structures de domination politiques, économiques et culturelles héritées du colonialisme. La violence n'est plus seulement un phénomène social isolé, mais le produit d'un ordre global d'oppression dont le rude boy apparaît comme l'un des symptômes[162]. Police et armée y sont dépeintes comme les agents de la répression. Les paroles relatent un quotidien fait de contrôles routiers, de couvre-feux et de brutalités policières dans des titres tels Another Day, Another Raid des Mighty Diamonds, Police and Thieves de Junior Murvin, ou Rebel Music (3 O'Clock Roadblock) de Bob Marley and the Wailers[163].
Si dans les années 1970, le reggae n'est pas uniformément politique[164], le courant roots and culture en constitue la production idéologiquement la plus élaborée. La violence y est majoritairement dénoncée, qu'il s'agisse de celle des ghettos ou de celle de Babylone. Dans ce contexte, U-Roy condamne explicitement les guerres tribales dans Peace and Love in the Ghetto (1978)[165]. Le One Love Peace Concert d'avril 1978, qui met en scène une tentative de trêve entre factions rivales et leurs soutiens politiques, est souvent cité comme un exemple de ce rôle de médiation symbolique[166].
Un tournant s'opère au début des années 1980, dans le prolongement des violences électorales et de la militarisation accrue des garrisons. Avec le déclin du reggae roots et l'essor du dancehall, la figure du gunman tend à supplanter celle du rude boy, plus directement liée aux économies criminelles et aux structures politiques locales.
Masculinité et performances sociales
modifierLa représentation de la masculinité constitue un axe central du dancehall. Des figures du ghetto politique de Kingston nourrissent cet imaginaire : le Don (chef de quartier), l'area leader et le Shotta (tireur) émergent du système de clientélisme partisan qui structure la vie des ghettos depuis les années 1970.
Le Rude Bwoy des années 1960-1970, incarné par le personnage de Rhygin dans The Harder They Come (1972), cède la place au Don des années 1980, puis au Shotta des années 1990-2000. Des artistes comme Ninja Man, Super Cat, Josey Wales et Bounty Killer construisent leur persona autour de l'imagerie de la violence et du fusil. Leurs surnoms empruntent aux registres militaire et criminel une masculinité agressive, analysée comme une performance sociale codée[167].
Les joutes lyriques (clashes) lors du festival Sting, organisé chaque par Supreme Promotions, offrent la scène rituelle de cette compétition de prestige. Si des artistes féminines comme Lady Saw ou Tanya Stephens ont accédé à la notoriété par le registre de la provocation sexuelle (slackness), le rôle de Don lyrique reste une prérogative masculine. L'émergence de Vybz Kartel au tournant des années 2000, issu de la ville-dortoir de Portmore, illustre le renouvellement constant de ces figures.
Reggae, politique et circulations globales
modifierLe reggae s'impose dans les années 1970 comme le vecteur musical du mouvement rastafari et d'un message de libération africaine qui dépasse le cadre jamaïcain. Après 1968 et l'interdiction de séjour de Walter Rodney en Jamaïque, le mouvement connaît une diffusion importante à travers la musique, qui mobilise les innovations de la révolution électronique pour porter un discours aux résonances internationales. Le reggae s'est ainsi largement approprié la vision du monde et les valeurs rastafari[168].
Les paroles établissent des comparaisons entre les conditions présentes et l'esclavage, et portent un appel à la dignité des populations noires face aux représentations héritées du colonialisme[169]. Bob Marley en incarne au premier chef la dimension internationaliste. Le militant pan-africain Eusi Kwayana estime que sa musique a fait davantage pour populariser les questions de libération africaine que plusieurs décennies de travail militant[169].
Héritage et influence
modifierLa diffusion internationale du reggae touche en particulier la jeunesse africaine urbaine. Des musiciens africains s'approprient la forme et le commentaire social du genre. L'Ivoirien Alpha Blondy en constitue l'exemple le plus frappant. Après les soulèvements de Soweto en 1976, des titres comme Get Up, Stand Up deviennent des chants de ralliement pour la jeunesse sud-africaine engagée dans la lutte anti-apartheid. La prestation de Bob Marley aux cérémonies de l'indépendance du Zimbabwe, en , marque un moment emblématique de cette portée continentale[170].
Le reggae s'impose dès le milieu des années 1970 comme l'un des genres les plus diffusés dans les centres urbains d'Afrique de l'Ouest. Au Ghana, une enquête menée en 1989 auprès de jeunes résidant à Accra et Kumasi place Bob Marley en tête des artistes préférés, cité par 73 % des personnes interrogées. Parmi les rastas ghanéens rencontrés lors de la même étude, 80 % déclarent que c'est le reggae qui les a introduits au mouvement[171]. En Afrique du Sud, le premier album Slave de Lucky Dube est vendu à plus de 300 000 exemplaires. La langue constitue un facteur décisif dans cette réception différenciée : dans les pays francophones, où les paroles restent largement inaccessibles, la diffusion du mouvement demeure moins marquée[172].
Les musiciens africains ne se contentent pas d'imiter le genre : ils le réinventent en le mêlant à des langues et des thèmes locaux, donnant naissance à une forme afro-reggae qui nourrit à son tour la scène internationale[173].
Notes et références
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Annexes
modifierDiscographie sélective
modifierOuvrages de référence
modifier- (en) Rick Anderson, « Reggae Music: A History and Selective Discography », Notes, vol. 61, no 1, , p. 206–214 (JSTOR 4487345)
- (en) Steve Barrow et Peter Dalton, The Rough Guide to Reggae, Londres, Rough Guides, , 496 p. (ISBN 978-1-84353-329-0)
- Florent Mazzoleni, Reggae 100 : parcours musical autour de la Jamaïque, Marseille, Le Mot et le Reste, (ISBN 978-2-36054-083-9)
Compilations ethnographiques (Smithsonian Folkways)
modifier- (en) John Szwed et Morton Marks, Bongo, Backra, and Coolie : Jamaican Roots, vol. 2 vol., New York, Folkways Records (no FE 4228–FE 4229),
- (en) Kenneth Bilby et Jerome Handler, Drums of Defiance : Maroon Music from the Earliest Free Black Communities of Jamaica, Washington D.C., Smithsonian Folkways Recordings (no SF 40412),
Compilations documentaires (Frémeaux et Associés)
modifier- Jamaica — Mento 1951–1958, Vincennes, Frémeaux et Associés (no FA 5183),
- Jamaica — Rhythm & Blues 1956–1961, Vincennes, Frémeaux et Associés,
- Jamaica — Roots of Rastafari : Mystic Music from Jamaica — Folk, Trance, Possession 1939–1961, Vincennes, Frémeaux et Associés / Musée du Quai Branly - Jacques-Chirac (no FA 5526),
- Jamaica — USA — Roots of Ska : Rhythm & Blues Shuffle 1942–1962, Vincennes, Frémeaux et Associés (no FA 5529),
- Jamaica — Jazz 1931–1962, Vincennes, Frémeaux et Associés,
Nyahbinghi
modifier- Count Ossie et les Mystic Revelation of Rastafari, Grounation (Dynamic Sounds, 1973)
- Dadawah, Peace and Love (Weed Beat Records, 1974)
- Ras Michael et les Sons of Negus, Love Thy Neighbour (Rastafari Records, 1983)
Panorama historique
modifier- collectif, Tougher Than Tough : The Story of Jamaican Music, vol. 4 CD, Londres, Island Records / Mango, , 65 p.
- The Harder They Come : bande originale du film de Perry Henzell, Londres, Island Records / Mango,
- collectif, Studio One Story, Londres, Soul Jazz Records (no SJR CD DVD68),
- collectif, 200% Dynamite! Ska, Soul, Rocksteady, Funk & Dub in Jamaica, Londres, Soul Jazz Records (no SJR CD63),
- collectif, Trojan Ska Box Set, vol. 3 CD, Londres, Trojan Records,
- collectif, Trojan Rocksteady Box Set, vol. 3 CD, Londres, Trojan Records,
Roots reggae
modifier- The Wailers, Catch a Fire (Island Records, 1973)
- The Wailers, Burnin' (Island Records, 1973)
- Toots and the Maytals, Funky Kingston (Dragon, 1973)
- Bob Marley & the Wailers, Natty Dread (Island Records, 1974)
- Yabby You, Conquering Lion (Prophets Records, 1975)
- The Abyssinians, Satta Massagana (Clinch Records, 1976)
- Bunny Wailer, Blackheart Man (Island Records, 1976)
- Max Romeo et les Upsetters, War Ina Babylon (Island Records, 1976)
- Culture, Two Sevens Clash (Joe Gibbs Music, 1977)
- Bob Marley & the Wailers, Exodus (Island Records, 1977)
- The Congos, Heart of the Congos (Black Ark, 1977)
- Peter Tosh, Equal Rights (Virgin Records, 1977)
- Burning Spear, Marcus' Children (Island Records, 1978)
- Hugh Mundell, Africa Must Be Free by 1983 (Message Records, 1978)
Dub
modifier- Lee « Scratch » Perry et les Upsetters, Super Ape (Upsetter Records, 1976)
- Augustus Pablo, King Tubbys Meets Rockers Uptown (Yard Music, 1977)
- King Tubby, King at the Control (Techniques, 1981)
- Scientist, Scientist Rids the World of the Evil Curse of the Vampires (Greensleeves Records, 1981)
- Scientist, Scientist Wins the World Cup (Greensleeves Records, 1982)
- Augustus Pablo, Rockers Meets King Tubbys in a Fire House (Rockers, 1980)
Dancehall
modifier- Barrington Levy, Bounty Hunter (Jah Life Records, 1979)
- Barrington Levy, Robin Hood (Volcano Records, 1980)
- Barrington Levy, Poor Man Style (Volcano Records, 1982)
- Sister Nancy, One Two (Techniques Records, 1982)
- Yellowman, Mister Yellowman (Greensleeves Records, 1982)
- Black Uhuru, Showcase (Taxi, 1979)
- Horace Andy, Dance Hall Style (Wackies, 1982)
- Prince Jammy, Computerised Dub (Jammys Records, 1986)
Bibliographie
modifier- Michka Assayas, Le Dictionnaire du rock, Robert Laffont,
- (en) Heather Augustyn et Adam Reeves, Alpha Boys' School: Cradle of Jamaican Music, Half Pint Press,
- (en) Leroy M. Backus, « An annotated bibliography of selected Sources on Jamaican music », The Black Perspective in Music, vol. 8, no 1, , p. 35-53
- (en) Kenneth Bilby, « Distant Drums: The Unsung Contribution of African-Jamaican Percussion to Popular Music at Home and Abroad », Caribbean Quarterly, vol. 56, no 4, , p. 1-21
- (en) Kenneth Bilby, Words of Our Mouth, Meditations of Our Heart: Pioneering Musicians of Ska, Rocksteady, Reggae and Dancehall, Wesleyan University Press,
- Bruno Blum, Bob Marley, le reggae et les rastas, Hors Collection,
- Bruno Blum, Le Ragga, Hors Collection,
- Bruno Blum, Le Rap est né en Jamaïque, Le Castor Astral,
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- (en) Sonjah Stanley Niaah, « A Common Space: Dancehall, Kwaito, and the Mapping of New World Music and Performance », The World of Music, vol. 50, no 2, , p. 35-50
- Neil J. Savishinsky, « Rastafari in the Promised Land: The Spread of a Jamaican Socioreligious Movement among the Youth of West Africa », African Studies Review, vol. 37, no 3, , p. 19-50
- (en) Edward Seaga, « The Folk Roots of Jamaican Cultural Identity », Caribbean Quarterly, vol. 51, no 2, , p. 79-95 (lire en ligne)
- (en) Kate Simon, Rebel Music, Genesis Publications,
- (en) Norman C. Stolzoff, Wake the Town and Tell the People: Dancehall Culture in Jamaica, Durham, Duke University Press, , 298 p. (ISBN 9780822325147)
- (en) Quito Swan, Born a Sufferah: Dancehall Music's Insurgent Soundscapes, New York, Bloomsbury Academic, (ISBN 979-8-7651-0125-4)
- (en) Michael E. Veal, Dub: Soundscapes and Shattered Songs in Jamaican Reggae, Wesleyan University Press,
Liens externes
modifier- « Musiques marronnes de la Jamaïque », LAMECA sur Médiathèque Caraïbe Bettino Lara.
- reggae.fr, actualité quotidienne du ragga dancehall, interviews, reportages et base de données.