Régis Debray
Régis Debray, né le 2 septembre 1940 à Paris, est un écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français.
| Nom de naissance | Jules Régis Debray |
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| Naissance |
Paris |
| Diplôme | |
| Profession | |
| Autres activités | |
| Formation | |
| Ascendants |
Janine Alexandre-Debray (mère) |
| Descendants |
Laurence Debray (fille) |
| Langue d’écriture | français |
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| Genres |
Œuvres principales
Militant révolutionnaire dans sa jeunesse, il participe en 1967 à la guérilla de Ñancahuazú menée par Che Guevara en Bolivie. Il est capturé et torturé, interrogé par la CIA, puis jugé par un tribunal militaire et condamné à trente ans de prison, avant d’être libéré en 1970. Pendant le premier septennat de François Mitterrand, il est chargé de mission à l'Élysée pour les relations avec les pays du tiers monde.
Il est l'auteur d'une centaine de livres et le fondateur de la médiologie.
Premières années
modifierOrigines familiales
modifierRégis Debray est né le 2 septembre 1940, rue de Lübeck dans le 16e arrondissement de Paris[1].
Son père, Georges Debray (1909-1990), était docteur en droit, avocat à la cour d'appel de Paris, chevalier de la Légion d'honneur, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris et de l'Automobile Club de France[2]. Son grand-père, Jules Debray (1877-1954), était industriel en teinturerie à Calais[1].
Sa mère, Janine Alexandre-Debray (1910-2000), avocate à la cour d'appel de Paris, vice-présidente du conseil municipal de Paris puis sénatrice gaulliste, était la fille d'Armand Alexandre (1872-1934), directeur de compagnie d'assurances et conseiller municipal du 9e arrondissement. Ce grand-père maternel était d'ascendance juive[3] ; Janine Alexandre-Debray a dû obtenir un « certificat d'aryanité » sous l'occupation nazie[4].
Il est le neveu du pédopsychiatre Pierre Debray-Ritzen, le cousin du psychiatre Quentin Debray et l'oncle de la journaliste Alyette Debray-Mauduy[5].
Enfance
modifierNé au lendemain de la défaite française, il se trouve au moment de la Libération avec sa grand-mère dans le Poitou, à Bressuire, où il se souvient avoir observé, muni d'une épée en bois, la division SS Das Reich battre en retraite[6].
Il célèbre sa première communion dans la religion catholique et rejoint la chorale des Petits Chanteurs à la croix de bois, puis renonce à sa croyance en Dieu au milieu des années 1950.
Son éveil à la politique est marqué par les guerres de décolonisation : il pleure en apprenant la défaite de l'armée française à la bataille de Diên Biên Phu. Après avoir oscillé entre le mendésisme et une tentation monarchiste[note 1], il devient communiste à seize ans et milite pour l'indépendance de l'Algérie.
Études
modifierIl est initié à la philosophie par Jacques Muglioni au lycée Janson de Sailly[7]. Excellent élève, il est lauréat du concours général en 1957[8]. Sa famille l'encourage à préparer l'ENA, mais il préfère les lettres aux statistiques[9]. Après sa khâgne au lycée Louis-le-Grand, il est reçu premier (« cacique ») en 1960 à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, où Louis Althusser est son répétiteur (« caïman »).
Il adhère à l'Union des étudiants communistes et fréquente, dans le quartier latin, la librairie La Joie de lire et la cinémathèque[10]. Il apparaît à vingt ans dans un court-métrage d'Edgar Morin et Jean Rouch, qui le filment dénonçant le consentement de l'opinion française à la guerre d'Algérie[11]. Il développe une sensibilité tiers-mondiste, influencée par la lecture d'Alejo Carpentier (El siglo de las luces) et de Frantz Fanon (Les Damnés de la Terre, avec la préface de Jean-Paul Sartre).
Habitant un temps l'appartement parisien de Georges Perec[12], alors en Tunisie, il écrit deux nouvelles – La Frontière et Un jeune homme à la page – qu'il transmet aux éditions du Seuil et qui paraîtront pendant son incarcération en Bolivie. Louis Althusser lui conseille d'abandonner ses prétentions littéraires pour se consacrer à la philosophie.
Il obtient en 1962 son diplôme d'études supérieures sous la direction d'Henri Gouhier. En 1965, il réussit le concours de l'agrégation de philosophie et enseigne au lycée Henri-Poincaré de Nancy[13] pendant trois mois, avant de partir faire la révolution en Amérique.
Révolutionnaire en Amérique latine
modifierEn 1961, Régis Debray séjourne une première fois à Cuba, qu'il gagne depuis les États-Unis peu après le débarquement de la baie des Cochons. Il rencontre l'éditeur François Maspero à La Havane et participe à une campagne d'alphabétisation dans la Sierra Maestra[9].
Deux ans plus tard, envoyé par Les Temps modernes (la revue dirigée par Jean-Paul Sartre) et par Révolution (celle nouvellement créée par Jacques Vergès), il entreprend un périple d'un an et demi à travers le continent sud-américain. Il fait la connaissance d'Elizabeth Burgos au Venezuela, où il filme des maquisards avec Peter Kassovitz[14].
Son article paru en janvier 1965 dans Les Temps modernes, « Le castrisme, la longue marche de l'Amérique latine », attire l'attention de Che Guevara. Régis Debray est convié par Fidel Castro à la Conférence tricontinentale qui se tient en janvier 1966 à La Havane[7].
Installé à Cuba, officiellement comme professeur d'histoire de la philosophie à l'université de La Havane, il se rapproche de Castro et rejoint le camp d'entraînement de Punto Cero. En septembre 1966, il est envoyé dans la région de l'Alto Beni, au nord de la Bolivie, pour étudier la possibilité d'y implanter un foyer de guérilla rurale. Il remet son rapport à Manuel Piñeiro, chef des services secrets cubains[note 2]. La zone est finalement délaissée pour celle de Ñancahuazú, où Che Guevara arrive en novembre 1966[15].
En janvier 1967, Régis Debray publie Révolution dans la révolution ?, un plaidoyer pour la stratégie du « foco » théorisée par le Che. Son livre, dont Fidel Castro a relu les épreuves, est publié en espagnol par Casa de las Américas, tiré à 300 000 exemplaires et diffusé à la radio cubaine. Suivent rapidement plusieurs éditions en différentes langues (François Maspero publie la version en français[15]).
Il retourne le 28 février en Bolivie où, sous le pseudonyme de « Danton », il doit servir d'intermédiaire entre Fidel Castro et Che Guevara (« Ramón »). Avec l'Argentin Ciro Bustos, il rejoint le foyer de Ñancahuazú le 6 mars[16]. Guevara note dans son Journal de Bolivie, à la date du 21 mars, que le Français souhaite rester avec la guérilla[17]. Deux jours plus tard, les insurgés tendent une embuscade à des soldats boliviens dont plusieurs sont tués. Le 27 mars, le Che écrit que le départ de Debray et de Bustos doit être organisé rapidement (« J'ai l'impression que ça n'a pas fait du tout plaisir à Danton quand je le lui ai dit[18] »). Le lendemain, il note que Debray insiste désormais avec « trop de véhémence » sur l'utilité qu'il pourrait avoir à l'extérieur, mais les possibilités de sortie s'amenuisent à mesure que l'armée bolivienne les encercle.
Le 20 avril, Debray, Bustos et George Roth (un reporter britannique arrivé la veille, dont se méfie Che Guevara) se séparent du groupe et atteignent le village de Muyupampa, où ils sont arrêtés par des soldats. Debray affirme être journaliste, mais il est couvert de piqûres d'insectes et son rasoir porte encore de longs poils, ce qui laisse penser qu'il vivait dans la jungle et arborait encore récemment une barbe de guérilléro. Les militaires trouvent dans sa sacoche des documents qu'ils estiment incriminants (du matériel cartographique[note 3]). Il sera aussi affirmé pendant son procès qu'il transportait une nomenclature des pertes de l'armée lors des embuscades[15].
Dans son journal, Che Guevara écrit que Régis Debray et Ciro Bustos « ont été victimes de leur précipitation, de leur envie presque désespérée de partir, et de [son] manque d'énergie pour les en empêcher[15]. »
Détention et procès
modifierAprès son arrestation, il est emprisonné à Camiri. Il est roué de coups pendant deux jours par des soldats boliviens qui le menacent de mort[note 4]. Des agents de la CIA arrivent ensuite pour l'interroger[19]. Selon Jean Lartéguy, il a manqué de peu d'être victime d'une exécution extrajudiciaire[note 5],[20].
Il est maintenu au secret pendant deux mois, sans accès à un avocat ni à des représentants de son ambassade. Des rumeurs sur sa mort circulent dans la presse française[21],[note 6] avant que l'ambassadeur à La Paz, Dominique Ponchardier, obtienne confirmation de son incarcération le 26 avril.
À Paris, sa mère Janine Alexandre-Debray sollicite Charles de Gaulle – les Debray étaient liés à la famille Vendroux, celle d'Yvonne de Gaulle[1] – qui envoie début mai un message au général René Barrientos, président de la république de Bolivie, pour lui demander d'épargner la vie du jeune homme[22].
Une campagne internationale de soutien s'organise rapidement pour obtenir des éclaircissements sur la situation du prisonnier et exiger le respect de ses droits. Des dizaines de personnalités – écrivains, universitaires, responsables politiques ou religieux – y apportent leur concours. En Angleterre, Bertrand Russell accuse la CIA d'avoir ordonné la détention du journaliste Régis Debray et demande sa libération immédiate ou sa comparution devant la justice régulière[23]. Aux États-Unis, des professeurs de Harvard et du MIT pétitionnent en sa faveur[24]. Cyrus Sulzberger du New York Times écrit que le Français est « un hippy égocentrique » que les Boliviens feraient mieux de relâcher[25].
Le général Barrientos, qui effectue alors une tournée dans la zone de la guérilla, ne l'entend pas de cette oreille : tout en refusant que Janine Alexandre-Debray, atterrie à La Paz, puisse voir son fils, il déclare que « les aventures de Régis Debray se termineront ici » et qu'il envisage la réinstauration de la peine de mort pour les guérilleros. Les autorités boliviennes nient que le Français ait été torturé et déclarent qu'un procès se tiendra en temps voulu[26].
Après deux mois de détention, un premier visiteur extérieur est autorisé le 21 juin, en la personne du vicaire apostolique de La Paz, Andrés Kennedy, prélat américain apparenté au sénateur Robert Kennedy (ce dernier aurait signalé aux dirigeants boliviens les préoccupations que l'affaire causait de part et d'autre de l'Atlantique[27]). Quinze jours plus tard, Janine Alexandre-Debray reçoit la permission de venir à Camiri pour une première visite, sous étroite surveillance et limitée à trente minutes[28]. Son mari Georges Debray arrive en Bolivie au cours de l'été.
Le 15 août, Régis Debray commence une grève de la faim pour protester contre l'obligation de porter un uniforme de prisonnier. Il obtient gain de cause[29]. Une conférence de presse est autorisée à l'approche du procès. Sa défense est assurée par l'avocat bolivien Raúl Novillo, commis d'office, assisté par Georges Debray et par trois juristes-observateurs de la Ligue des droits de l'homme : le Belge Roger Lallemand, le Français Jean-Jacques de Felice et l'Italien Romeo Ferrucci.
Le procès s'ouvre à Camiri le 26 septembre 1967. Debray comparaît avec Ciro Bustos – le journaliste George Roth a été libéré – et quatre Boliviens qui ont déserté la guérilla. Les familles des militaires tués dans les embuscades se sont constituées parties civiles. D'emblée, avant même la lecture complète du dossier et l'audition des témoins, le colonel Remberto Iriarte, procureur militaire, prononce un réquisitoire présentant Debray comme « un bandit de grands chemins, cynique et cruel » ayant organisé la guérilla qu'il a théorisée dans son ouvrage Révolution dans la révolution. Iriarte réclame la peine maximale, soit trente ans de prison[30].
Le conseil militaire le considère comme un agent missionné par Fidel Castro, tandis que la défense le décrit comme un simple observateur, un écrivain en reportage, ainsi que l'attestent François Maspero (son éditeur à Paris, qui s'est déplacé en Bolivie dont il a fini par être expulsé en juillet[31]), Jean-Paul Sartre (directeur de la revue Les Temps modernes) et l'hebdomadaire mexicain Sucesos[32].
Pendant le procès, la traque de Che Guevara touche à sa fin : l'armée bolivienne le capture puis l'abat le 9 octobre 1967. Régis Debray envoie alors une lettre au tribunal[33]. Il écrit que la mort du guérilléro « ne marque pas la fin de la lutte anti-impérialiste, mais son commencement » et que le Che est « immortel, parce qu'il vivra dans le cœur de chaque révolutionnaire ». La seule raison pour laquelle il n'aurait pas porté les armes, ajoute-t-il, est que le Che a refusé de l'incorporer et lui a demandé d'organiser le soutien depuis l'extérieur : « ma plus grande douleur, aujourd'hui, est de n'être pas mort à ses côtés ». Il déclare ensuite à l'AFP : « pour moi l'aventure de Guevara a été une aventure mystique et les derniers mois de sa vie ont été une passion, sa passion révolutionnaire. Il évoquait irrésistiblement l'image du Christ[34]. »
Le 17 novembre 1967, le conseil de guerre de Camiri rend son verdict. Il condamne Régis Debray et Ciro Bustos à trente ans d'emprisonnement pour rébellion, assassinats, violence et vol. Les quatre coaccusés boliviens, qui ont témoigné contre les deux étrangers, sont acquittés. La défense conteste le jugement et dépose un recours en nullité, invoquant plusieurs violations de la Constitution et du code pénal militaire boliviens[35].
Controverses autour de la mort de Che Guevara
modifierÀ la fin du procès, le colonel-procureur Remberto Iriarte affirme que le Français a « rendu un fier service » aux Boliviens en révélant la présence de Che Guevara dans la jungle. Indigné par cette accusation « ignoble », Régis Debray déclare à des journalistes, après sa condamnation, que la présence de Guevara était connue dès le mois de mars par l'armée, qui avait recueilli cette information de diverses sources, d'abord de la bouche des déserteurs acquittés (Choque, Barrera et Rocavado), puis de Jorge Masquez, guérillero fait prisonnier par l'armée, exécuté après avoir été torturé. Ce dernier s'est confié sur son lit d'hôpital à un agent de la CIA. Ciro Bustos aurait ensuite parlé. Selon ses dires, Régis Debray aurait simplement admis la présence du Che (« j'étais le sixième à le faire[36] »).
Un câble déclassifié de la CIA, daté du 10 mai 1967, confirme partiellement cette version des faits – sans spécifier que Debray a été le sixième à coopérer[37].
Lorsqu'il apprend à la radio, le 30 juin 1967, que le général Ovando a rendu publique sa présence dans le pays, Che Guevara écrit dans son Journal de Bolivie : « Il se fonde sur les déclarations de Debray, qui semble avoir parlé plus qu'il n'aurait fallu, bien que nous ne puissions pas savoir exactement ce que ça représente, ni dans quelles circonstances il a dit ce qu'il semble avoir dit. » Le 10 juillet, il reproche à Bustos et Debray d'avoir révélé l'objectif continental de la guérilla, « ce qu'ils n'avaient pas à faire[38] ».
Dans la préface du Journal de Bolivie publié en 1968, Fidel Castro rend toutefois hommage à « l'attitude ferme et courageuse » de Régis Debray devant ses geôliers.
Selon le Français, des conseillers en communication de la CIA auraient soufflé aux militaires boliviens l'idée de le présenter comme le traître ayant livré le Che, afin de ternir sa réputation auprès de l'opinion internationale[39]. En 1989, un ancien officier de la CIA, Félix Rodríguez, affirme que c'est « le témoignage de Debray qui a contribué à convaincre l'Agence de rassembler les efforts pour la capture de l'insaisissable révolutionnaire[40] » .
En août 1996, la fille aînée du Che, Aleida Guevara, accuse Régis Debray d'être à l'origine de la capture de son père[41]. Cette allégation intervient alors que l'auteur français a rompu avec Fidel Castro[42] – après plus de vingt ans de fidélité, il condamne les dérives du régime cubain en 1989, au moment de l'exécution de son ami Antonio de la Guardia et du général Ochoa[10] – et qu'il publie Loués soient nos seigneurs, où le Che est décrit comme un homme sectaire et autoritaire, dont le comportement en Bolivie a été pour le moins imprudent. Aleida Guevara rejette l'idée avancée par Debray selon laquelle son père se serait précipité vers le martyre.
Cette accusation n'a pas été officiellement répercutée par le régime castriste. Manuel Piñeiro, ancien chef des services secrets cubains, affirme en 1998 qu'il ne serait pas correct de rendre Debray responsable de la localisation de la guérilla, et encore moins de la mort de Guevara[43]. Il accuse plutôt Ciro Bustos, auteur de dessins pendant sa détention, notamment d'un portrait du Che. Harry Villegas – frère d'armes de Guevara – est lui aussi convaincu de la trahison de Bustos, dont le rôle est dénoncé à cette époque par deux biographes, Pierre Kalfon et Jorge Castaneda.
En 2001, un documentaire suédois d'Erik Gandini et Tarik Saleh avance que Bustos aurait été accablé pour mieux blanchir Debray. Gary Prado, le chef de l'escadron bolivien ayant capturé le Che, témoigne : « Pour nous, ça n'a jamais été important de savoir qui a parlé le premier. Mais, parmi les militaires, on sait bien que c'était Debray. J'ai moi-même lu tous les interrogatoires. Dès le début, il confirme que Che Guevara est en Bolivie et qu'il n'est venu là qu'en tant que journaliste, pour l'interviewer[44]. » François Maspero prend alors sa défense et témoigne du courage « admirable » du prisonnier Régis Debray qui, sans nier l'évidence, n'aurait rien révélé de substantiel[45].
L'écrivain argentin Pacho O'Donnell relance la controverse en 2003. Il rappelle que la guérilla a dû diviser ses forces pour permettre à Debray et Bustos de partir, sans jamais pouvoir ensuite les regrouper correctement. O'Donnell attribue cette erreur tactique à la fascination du Che pour la culture française. Convaincu que Debray a pactisé avec ses interrogateurs, il exhume une lettre du détenu à son avocat (déjà publiée par un journal bolivien en 1968[46]) : il y est question d'une promesse faite aux militaires de ne pas révéler à la presse la présence du Che – une discrétion destinée, selon O'Donnell, à éviter que les guérilléros l'apprennent à la radio. D'autres témoins lui confirment la collaboration du Français, dont un agent de la CIA qui déclare que Debray était « intarissable[47] ».
Fidel Castro répète en 2006, dans sa Biographie à deux voix[48], qu'il a envoyé Régis Debray en mission en Bolivie et qu'il ne lui fait aucun reproche.
Tant que les archives boliviennes demeurent secrètes, il est impossible de déterminer précisément qui a dit quoi aux interrogateurs et d'évaluer l'utilité de ces informations pour les opérations contre-insurrectionnelles[49]. L'affaire ne peut être réduite à une histoire de « traître », bien que cette idée simpliste séduise encore certains. Le fiasco de la guérilla de Ñancahuazú et la capture de Che Guevara résultent avant tout de ses erreurs d'appréciation sur le terrain, de ses mauvais rapports avec le Parti communiste bolivien, des difficultés de communication avec Cuba, puis de son entêtement quand la situation est devenue désespérée[15].
Il est possible que la mobilisation internationale en faveur de Régis Debray ait indirectement contribué à ce que l'armée bolivienne choisisse de ne pas laisser la vie sauve au Che, pour éviter un procès aux échos retentissants[15].
Peine de prison et libération
modifierQuelques semaines après le verdict, en janvier 1968, le général Barrientos évoque l'hypothèse d'un échange de Régis Debray contre Huber Matos, prisonnier politique à Cuba, avant de se rétracter[50],[51]. L'idée est de même écartée par Fidel Castro[52],[53].
En février 1968, le détenu se marie civilement avec Elizabeth Burgos à Camiri[54]. On l'autorise à rencontrer sa femme pendant dix jours tous les trimestres (une demi-heure par jour). Un agent consulaire français peut lui rendre visite une fois par mois, en présence d'un officier bolivien. Son courrier est soumis à la censure ; toute littérature marxisante lui est interdite. Alors qu'il a renoncé à faire appel de sa condamnation devant un tribunal militaire, il tente une grève de la faim pendant l'été 1968, pour protester contre ses conditions de détention. Son état de santé inquiète ses visiteurs[55],[56].
À l'automne 1969, après la mort du général Barrientos et la prise de pouvoir du général Ovando, les écrivains André Malraux, François Mauriac et Jean-Paul Sartre publient une lettre au nouveau président bolivien. Ils lui demandent d'accorder une mesure d'amnistie à Régis Debray (« penseur d'une grande valeur, un des plus doués de sa génération[57] »). Une campagne de soutien internationale s'ensuit : des centaines de personnalités se joignent à l'appel, de Pablo Picasso à Charlie Chaplin en passant par Igor Stravinsky, Samuel Beckett ou Laurence Olivier[58],[59],[60].
Il est soutenu en Bolivie par les syndicats et les étudiants : le conseil révolutionnaire de l'université de La Paz le nomme « professeur titulaire de la chaire de philosophie marxiste[61] ».
Le jour de Noël 1969, le journaliste Bernard Volker réalise pour l'ORTF un entretien avec lui à Camiri.
En octobre 1970, le général Ovando est renversé par un coup d'État et le général Torres s'empare du pouvoir. Le nouveau président fait savoir qu'il étudie une mesure d'amnistie pour les deux prisonniers de Camiri, bien que les militaires les plus à droite y soient hostiles[62].
Au terme de longs efforts diplomatiques menés par la France de Georges Pompidou, Régis Debray est libéré le 23 décembre 1970, après trois ans et huit mois de captivité. Il est expulsé vers le Chili, avec Ciro Bustos, à bord d'un avion militaire bolivien[63].
Le renoncement au « foquisme »
modifierAu Chili, Régis Debray se repose quelque temps chez Pablo Neruda[64]. Il se rapproche du président Salvador Allende ; leur dialogue donne lieu à un film de Miguel Littin, Compañero Presidente, où les deux hommes discutent de l'expérience de l'« Unité populaire » et confrontent la conception guévariste de la révolution à la « voie chilienne vers le socialisme » défendue par Allende, fondée sur la conquête du pouvoir par les voies institutionnelles[65].
Sans abandonner l'idée de lutte armée ni rompre avec le régime de Fidel Castro – il retourne en 1971 à Cuba, où il reprend brièvement l'entraînement militaire –, Régis Debray critique désormais la stratégie du foco qu'il avait théorisée. Il reconnaît une erreur : celle d'avoir pensé qu'une avant-garde armée pouvait se substituer au mouvement de masse et déclencher à elle seule une dynamique révolutionnaire. Il rédige d'abord à La Havane, en 1971, un texte tirant les leçons de l'action des Tupamaros en Uruguay. Puis, dans La Critique des armes, Les Épreuves du feu et La Guérilla du Che (1974), il examine en détail les expériences de lutte armée au Venezuela, en Bolivie, en Uruguay et au Guatemala[66],[67],[68].
Klaus Barbie
modifierEn 1972, Régis Debray s'associe à Serge et Beate Klarsfeld dans leurs démarches contre Klaus Barbie, l'ancien chef de la Gestapo de Lyon, réfugié en Bolivie sous le nom de Klaus Altmann. Devant les difficultés rencontrées pour obtenir son extradition, ils envisagent de l'enlever, de le transférer au Chili puis de le remettre à la justice française. L'opération clandestine implique notamment Monika Ertl et d'autres opposants au président bolivien Hugo Banzer. C'est un échec : Monika Ertl est capturée, torturée et exécutée en mai 1973. La possibilité d'utiliser le Chili comme étape de l'exfiltration disparaît avec le coup d'État de Pinochet, tandis que la demande d'extradition de Barbie est rejetée[69],[70].
Régis Debray quitte le Chili peu avant le coup d'État du 11 septembre 1973 fomenté par la CIA. Il rencontre Salvador Allende en août et publie dans Le Nouvel Observateur le récit de leur dernier entretien. Il décrit un président conscient de la gravité de la situation et engagé dans une stratégie visant à gagner du temps face à la menace militaire[71].
Conseiller de François Mitterrand
modifierÀ son retour en France, il s'engage auprès de François Mitterrand qu'il conseille à partir de la campagne présidentielle de 1974 (sans jamais prendre sa carte au Parti socialiste[72]). Après la défaite électorale, il l'accompagne en octobre à Cuba pour y rencontrer Fidel Castro[73].
Tout en collaborant avec Mitterrand, auquel il présentera l'écrivain colombien Gabriel García Márquez, il publie deux romans : L'Indésirable (1975) et La Neige brûle (1977). Le second obtient le prix Femina ; les cinq mille francs sont reversés à la Ligue communiste révolutionnaire d'Alain Krivine[74]. Imilla, l'héroïne principale, porte le nom de guerre de son amie Monika Ertl, exécutée en Bolivie[70].
Il prend la défense de Pierre Goldman, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1974, auquel il consacre Les Rendez-vous manqués[75].
À l'été 1979, il se rend au Nicaragua pour soutenir les sandinistes dans leur lutte contre Somoza. Il participe mitraillette au poing à la prise de Managua[76].
À l'Élysée
modifierÉlu président de la République en mai 1981, François Mitterrand le nomme chargé de mission pour les relations avec le tiers monde. Il effectue au mois d'août une tournée en Afrique avec Guy Penne, chef de la cellule africaine de l'Élysée[77].
Selon Hubert Védrine, Régis Debray « s'active dans la fièvre » pour que la France renoue avec la politique latino-américaine de Charles de Gaulle[78] (au quai d'Orsay, le ministre Claude Cheysson partage cette ambition). Avec son ami Jorge Castañeda, ministre mexicain des affaires étrangères, il est à l'origine d'une déclaration franco-mexicaine reconnaissant la légitimité politique du FMLN et demandant que soit évitée toute ingérence dans les affaires intérieures du Salvador. Cette initiative agace à Washington : Richard Allen, conseiller pour la sécurité nationale de Ronald Reagan, appelle Jacques Attali à l'Élysée pour lui demander, à moitié goguenard, si la France compte envoyer des troupes[79].
En septembre 1981, Régis Debray est discrètement reçu à la Maison-Blanche par Richard Allen, qui lui fait remarquer que les Américains pourraient eux aussi lutter contre l'impérialisme : celui de la France en Afrique[80].
Sa nomination à l'Élysée a fait jaser aux États-Unis[81]. Il figure sur la liste noire du renseignement américain en tant que proche du régime cubain et idéologue des mouvements de guérilla. Il est de surcroît en contact avec Philip Agee, un transfuge de la CIA qui a rendu publics les noms d'anciens collègues et collabore avec les Cubains.
Selon Frédéric Charpier, les services britanniques et américains, par l'intermédiaire de l'organisation Le Cercle, seraient responsables d'une campagne de presse contre Régis Debray relayée par Le Figaro et surtout par Minute et Est § Ouest, la revue anticommuniste de Georges Albertini. La rumeur court que deux officiers du SDECE, familiers du dossier de l'ancien compagnon du Che, auraient été promus, récompensés pour qu'ils taisent certaines choses[82].
Très écouté selon Pierre Joxe[83] par François Mitterrand au début du septennat, Régis Debray rédige notamment le discours aux accents gaullistes et révolutionnaires que le président français prononce le 20 octobre 1981 à Cancún, lors de son voyage au Mexique. Il insiste pour accorder des aides clandestines à l'extrême gauche latino-américaine. À sa demande, le SDECE aurait notamment exfiltré du Chili des membres du MIR[84].
Son action ne se limite pas à l'Amérique du Sud. En février 1982, il fait une tournée dans le sous-continent indien et en Asie du Sud-Est. Il visite le Pakistan, où il s'entretient avec le dictateur Zia-ul-Haq et rencontre dans un camp de réfugiés des membres de la résistance afghane à l'invasion soviétique[85], puis la Malaisie, la Thaïlande et l'Inde, où le reçoit Indira Gandhi[86].
Il organise des déjeuners thématiques à l'Élysée, invitant à la table de Mitterrand des philosophes et des historiens (Simone de Beauvoir, Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet, Pierre Nora et Alain Finkielkraut participent notamment à une réunion sur le conflit israélo-palestinien[87],[88]).
Il devient aussi chargé de mission pour les affaires culturelles et travaille quelque temps sur le dossier de la francophonie[89]. En octobre 1982, il déclare lors d'une conférence à Montréal que l'émission littéraire Apostrophes de Bernard Pivot, diffusée sur Antenne 2, exerce une « véritable dictature sur le marché du livre » et qu'il serait bon de lui retirer ce monopole. Ces propos sont enregistrés et provoquent une polémique en France. Mitterrand réagit en déclarant qu'il « aime beaucoup » Apostrophes. Régis Debray, alors qu'il s'apprête à prendre l'avion pour Cuba, dément avoir employé le terme « dictature » et précise à des journalistes qu'il ne souhaite nullement qu'on supprime cette émission « remarquable », mais qu'il y ait « d'autres Bernard Pivot, d'autres tribunes du même niveau[90]. »
L'attentat de la rue de Seine
modifierLe 21 juillet 1982, vers quatre heures du matin, une bombe détruit un appartement de la rue de Seine. Régis Debray, locataire du domicile, vient de déménager[91]. Cet attentat est revendiqué par les mystérieuses « Brigades révolutionnaires françaises », responsables peu auparavant de l'enlèvement de Jean-Edern Hallier. Ce dernier révèle l'année suivante avoir lui-même commandité l'explosion, pour accréditer l'enlèvement qu'il est fortement soupçonné d'avoir mis en scène[92],[93],[94].
L'extradition de Klaus Barbie
modifierAu début de l'automne 1982, la chute de la dictature bolivienne rend possible une extradition vers la France de Klaus Barbie. Régis Debray, dont le plan d'enlèvement échafaudé avec Monika Ertl et les époux Klarsfeld a échoué dix ans auparavant, prend immédiatement contact avec Gustavo Sanchez, nouveau ministre de l'intérieur. Le 5 février 1983, en échange d'une grosse livraison d'armes à la Bolivie, Barbie est extradé vers la France, malgré les hésitations de Mitterrand qui ne souhaite pas que le procès fasse reparler des années d'occupation[95] (et que l'opinion découvre son passé à Vichy)[note 7].
La lente rupture avec Mitterrand
modifierLe président français met en sourdine les conseils de Régis Debray sur l'Amérique du Sud, notamment après une visite à Washington en mars 1983. Hubert Védrine témoigne : « Fini de rêver ! Il ne veut pas que quelques sympathiques lobbies latinos ou tiers-mondistes mettent en péril le travail méthodique qu'il a accompli depuis dix mois pour éviter tout ostracisme anglo-saxon[96]. »
François Mitterrand l'aurait expliqué à son conseiller en ces termes : « On ne peut se battre sur deux fronts, Régis, l'intérieur et l'extérieur. Des communistes au gouvernement, même en bout de table, c'est déjà dur à avaler pour Reagan et le grand capital. Si en plus je prends l'Amérique de front, je deviens Allende. C'est ce que vous voulez[97] ? »
Ses missions sont alors réorientées vers le Pacifique. En juin 1983, il lance depuis l'Australie une invitation aux scientifiques étrangers de la région, auxquels il propose de visiter l'atoll de Mururoa où se déroulent les essais nucléaires français[98].
Début 1985, il quitte l'Élysée pour devenir maître des requêtes au Conseil d'État[99]. Un an plus tard, il est rappelé auprès de François Mitterrand qui le nomme secrétaire général du Conseil du Pacifique Sud, créé pour défendre dans la région les intérêts français qui ont été fragilisés par l'affaire du Rainbow Warrior[100].
Candidat malheureux à la direction des commémorations du bicentenaire de la Révolution[note 8] (c'est Jean-Noël Jeanneney qui est choisi), Régis Debray quitte définitivement l'Élysée après la réélection de Mitterrand en 1988[101]. Cette rupture est motivée par son opposition à la construction d'institutions européennes supranationales. Il refuse, avant de partir, d'écrire le discours de panthéonisation de Jean Monnet. La primauté du droit européen sur le droit national, reconnue par l'arrêt Nicolo en 1989, est à ses yeux une atteinte funeste à la souveraineté française.
Dans sa lettre de démission du Conseil d'État, datée du 28 décembre 1992, il écrit : « Encore faudrait-il qu'il y ait un État à conseiller. À quoi sert de servir quelque chose qui ne sert plus ? Pourquoi soigner un corps dont l'âme s'éteint[102] ? »
Tout en conservant une affection pour l'homme privé, il prend ses distances avec François Mitterrand dans À demain de Gaulle (1990). Au regard de son illustre prédécesseur, Mitterrand lui apparaît comme un tacticien sans vision pour la France du XXIe siècle, dont le seul objectif est le pouvoir. Le président déclare à Jacques Attali : « Il n'est pas juste de comparer de Gaulle, qui est dans l'Histoire, avec moi qui suis dans l'action[103]. »
Dans Loués soient nos seigneurs (1996), publié juste après la mort de François Mitterrand, il tire de son expérience une réflexion désabusée sur les rapports entre intellectuels et hommes de pouvoir. Il revient sur les raisons de son ralliement au chef du socialisme français en 1973, après son retour du Chili de Salvador Allende. Il dit avoir vu en lui la possibilité de réunir l'héritage révolutionnaire de la gauche et l'indépendance nationale du gaullisme. Cette projection l'a conduit à minimiser les ambiguïtés idéologiques de Mitterrand, son passé à Vichy, son rôle pendant la guerre d'Algérie et son atlantisme[104].
Mitterrand, dit-il, privilégiait l'intuition, le style et les manœuvres au détriment de la recherche de la vérité et des perspectives de long terme ; il était doté d'une intelligence pratique remarquable mais dépourvu, selon lui, d'une vision cohérente du monde. Il regrette l'échec de ses tentatives, au début du premier septennat, de rapprocher le président des universitaires et des chercheurs. Mitterrand préférait les échanges mondains et la compagnie des écrivains aux discussions de fond[105].
Plutôt que de « changer la vie », les quatorze années de sa présidence pragmatique ont eu des conséquences ordinaires : l'alternance démocratique et la recomposition des élites. Son arrivée au pouvoir a permis l'intégration des anciens contestataires à l'establishment et la conversion de la gauche militante en une force gestionnaire mûe par les ambitions individuelles[106].
Sa pratique du pouvoir reposait sur une forme de détachement stoïcien : Mitterrand suscitait l'attachement sans se rendre lui-même dépendant de ses proches ; il savait dissocier l'émotion affichée du calcul politique. Cette maîtrise avait son revers : elle brouillait les responsabilités, nourrissait la dissimulation et l'opacité. En voulant conserver tous les fils du pouvoir et laisser chacun dans l'incertitude, le président a fini, d'après Régis Debray, par entraver l'action administrative et diplomatique[107].
Enfin, il lui reproche d'avoir dégradé le sacré républicain. Alors que le général de Gaulle préservait un strict cloisonnement entre son rôle de chef d'État et sa vie privée, Mitterrand, au contraire, a mis en scène de manière prolongée ses adieux présidentiels. La fonction suprême, censée dépasser les intérêts personnels et les humeurs de celui qui l'exerce, s'est trouvée ramenée à l'intimité du chef de l'État, jusqu'à en faire un élément du patrimoine national[108].
Pensée politique
modifierL'expérience latino-américaine de Régis Debray le met face aux limites stratégiques de la lutte armée pour la Révolution internationale[9],[note 9]. L'incapacité de la guérilla du Che à obtenir le soutien des paysans et des prolétaires boliviens lui rappelle que « l'analyse concrète de la situation concrète » exige de tenir compte de réalités géographiques et politiques irréductibles à la seule lutte des classes[109].
Il prend notamment conscience de l'importance des appartenances nationales : les révolutions ont toujours été associées à des luttes de libération ou de défense patriotiques. Ses quatre années en prison, à dix mille kilomètres de son pays, lui donnent l'occasion de méditer sur cette question[note 10] – « J'ai découvert que j'étais français en Amérique latine[110] » –, ce qui le conduira, une fois libéré, à s'éloigner progressivement de l'orthodoxie marxiste-léniniste[111] pour entamer sa mue vers ce qu'il appellera le « gaullisme d'extrême gauche ». Une lettre à Philippe de Saint Robert, envoyée de sa cellule bolivienne à l'été 1969, témoigne de son adhésion à la politique menée pendant dix ans par le général de Gaulle (décolonisation de l'Afrique et reconstruction d'une souveraineté stratégique française).
S'il a continué, jusqu'à un âge avancé, de soutenir des mouvements révolutionnaires en Amérique latine[note 11],[112], son positionnement politique en France, depuis son retour en 1973, a consisté à promouvoir un socialisme national-républicain. D'où son engagement auprès de François Mitterrand et, une fois à l'Élysée, sa désillusion et sa rupture avec le président[113].
À la recherche d'une difficile articulation entre La Puissance et les Rêves (1984), Régis Debray plaide pour une realpolitik de gauche, à la fois lucide quant aux rapports de force internationaux et tournée vers un horizon historique d'émancipation des peuples ; donnant la primauté aux intérêts français tout en respectant l'indépendance des autres nations[114].
OTAN
modifierIl fait le diagnostic, dans Les Empires contre l'Europe (1985), du déclin de l'URSS (où il s'est rendu l'année précédente[115]) face à la puissance américaine, plus séduisante et moins ouvertement coercitive. Il dénonce l'emprise intellectuelle que l'alliance atlantique, par les réseaux qu'elle a implantés, exerce sur les élites du vieux continent. Washington constitue à ses yeux le principal obstacle à l'autonomie stratégique européenne[116],[117].
L'effondrement du bloc soviétique, écrit-il dans Tous azimuts (1989), risque de rendre l'Europe plus dangereuse en faisant réapparaître les conflits nationaux et identitaires à l'Est. Il pressent notamment le retour de la « Sainte Russie[118],[119] ».
Depuis la fin de la guerre froide, Régis Debray a désapprouvé toutes les opérations militaires de l'OTAN : la guerre du Golfe[120], l'intervention en Bosnie, le bombardement de la Yougoslavie[note 12],[121],[122], ainsi que la guerre en Afghanistan[123].
Son anti-américanisme résolu lui vaut d'être interdit de séjour aux États-Unis ; il est sur la liste noire depuis son implication dans la guérilla bolivienne de Che Guevara[124] (son passeport diplomatique lui a permis d'y échapper temporairement sous Mitterrand). Au printemps 2001, invité à Boston pour donner des conférences, il est intercepté à l'aéroport puis expulsé du territoire américain[125].
Après les attentats du 11 septembre, il publie L'édit de Caracalla : un personnage fictif, Xavier de C***, ancien haut fonctionnaire français devenu citoyen américain, argumente en faveur d’une incorporation de la province impériale européenne aux « États-Unis d'Occident[126] », pour lutter contre les islamistes et les Chinois.
Dans une lettre ouverte à Hubert Védrine publiée par Le Monde diplomatique en mars 2013, Régis Debray conteste les conclusions du rapport commandé par François Hollande sur le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN, annoncé par Nicolas Sarkozy en 2007[127]. Alors que Védrine considère qu'une remise en cause de cette décision ne donnerait pas à la France de nouveaux leviers d'influence, Debray recommande un retrait complet de l'alliance atlantique, tout en restant des « alliés non alignés » des États-Unis.
Il estime que l'OTAN, dont la chaîne de commandement et les grandes orientations stratégiques sont américaines, entretient la faiblesse militaire européenne plutôt qu'elle ne la compense, complique les relations avec la Russie, affaiblit l'ONU et réduit la capacité diplomatique de la France à l'égard des pays du Sud. L'appartenance à l'OTAN risque, à ses yeux, d'entraîner la France dans des conflits qui ne correspondent pas à ses intérêts. Sa lettre est republiée par Le Monde diplomatique après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Union européenne
modifierMécontent de l'intégration de la France dans une organisation supranationale – principale raison de sa rupture avec François Mitterrand –, il s'oppose à l'Europe de Maastricht et préconise plutôt une coopération sélective entre les nations européennes en matière d'industrie, de diplomatie et de défense, dans laquelle la dissuasion nucléaire française jouerait un rôle majeur, conformément à la vision gaullienne. Il juge périlleux de placer « la fiction-Europe au-dessus de la fiction-France[118] ».
En 2019, dans un tract intitulé L'Europe fantôme, il porte un regard sévère sur l'état politique de l'Union européenne, « ténébreuse usine à gaz » dépourvue d'horizon historique. Il rappelle les soubassements spirituels de l'utopie européenne – le drapeau bleu marial aux douze étoiles s'inspire de l'Apocalypse de saint Jean – qui lui donnaient une dimension eschatologique. Les « pères de l'Europe » étaient imprégnés de tradition chrétienne (plus précisément catholique, pour la plupart). Ces références originelles se sont effacées ; seule subsiste une construction juridico-financière désacralisée, incapable selon lui de produire un sentiment d'appartenance à une communauté de destin[128],[129].
République française
modifierDans Que vive la République (1989), Régis Debray critique le caractère consensuel des commémorations du bicentenaire de la Révolution française. À ses yeux, ces festivités vident la Révolution de sa substance en occultant les conflits l'ayant rendue possible. La présenter comme un processus achevé, définitivement intégré au patrimoine national, aurait pour effet d'en neutraliser la portée politique. La République, affirme-t-il, a besoin pour survivre d'une volonté de transformation sociale et d'un combat permanent pour l'égalité. Il invite la gauche à renouer avec une mystique révolutionnaire et militante, plutôt que de se complaire dans ce qu'il décrit comme une autosatisfaction moralisatrice[130],[131].
Proche de Jean-Pierre Chevènement, il prend ses distances avec François Mitterrand pendant son deuxième septennat, estimant que la gauche au pouvoir, non contente d'avoir abandonné le socialisme, a renoncé à l'idée même de République, qu'elle est devenue trop libérale et gestionnaire, pâtissant de l'influence des communicants et du show-business[132]. Il dénonce la domination de l'argent, des sondages et des statistiques, « l'obnubilation du chiffre [faisant] du gouvernement un pilote de ligne qui prendrait un bulletin météo pour un plan de vol[133] ».
Politique-spectacle et guerres balkaniques
modifierIl s'en prend à la télévision, « climatiseur » de l'esprit public dictant la conduite des responsables politiques et nuisant selon lui au bon gouvernement. Dans la « vidéosphère », où la parole et l’image remplacent l'écrit, les personnalités publiques tirent leur légitimité de leur accès à la visibilité[133].
Pendant les guerres de Yougoslavie, il reproche à certains intellectuels médiatiques de substituer l'indignation morale et la mise en scène humanitaire à une réflexion stratégique réaliste. Ces « simplificateurs au grand cœur » appellent à bombarder les positions serbes et à fournir des armes aux Bosniaques sans considérer les risques d'escalade et de représailles, ni les conséquences pour les populations qu'ils prétendent défendre. Ils opposent le Bien au Mal sans avoir à en assumer les conséquences, réclament aux autres des sacrifices dont ils ne supportent pas eux-mêmes le coût.
Il souligne le décalage entre la diffusion instantanée des images de massacres et la capacité d'action limitée du gouvernement[134],[135].
Laïcité, école et civisme
modifierRégis Debray fait l'apologie de la République laïque, fondée sur la transmission par l'école d'un héritage commun et d'un idéal civique. Il distingue ce modèle républicain de la démocratie libérale à l'américaine, où l'individualisme et le consumérisme, quelque peu tempérés par la religion, régissent la société[136].
En 1989, au moment de la première polémique sur le port du voile islamique dans les écoles en France, il publie avec Elisabeth Badinter, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler et Alain Finkielkraut une lettre ouverte à Lionel Jospin dans Le Nouvel Observateur. Les signataires reprochent au ministre de l'éducation nationale un manque de fermeté. Ils affirment qu'il ne faut pas confondre discipline et discrimination et regrettent que « le respect de l'égalité des sexes et du libre arbitre » ne fasse plus loi en France. « La laicité a toujours été un rapport de forces », affirment les auteurs. Ils évoquent même un « Munich de l'école républicaine[137] ».
Avec Max Gallo, il est l'un des membres fondateurs du comité Laïcité République, formé en 1991 à l'initiative du Grand Orient de France. Ce « comité de vigilance », présidé par l'historien Claude Nicolet, entend lutter contre un phénomène de « communautarisation » qui menacerait la République[138].
L'année suivante, il crée avec Jean-Claude Guillebaud un petit club de réflexion civique, « Phares et Balises », qui rassemble des intellectuels unis par leur opposition au traité de Maastricht et au premier ministre Édouard Balladur. Fin 1994, alors que Jacques Chirac est donné perdant par les sondages, Denis Tillinac, membre du club, organise un dîner avec le candidat au cours duquel Emmanuel Todd lui suggère de faire campagne sur le thème de la « fracture sociale »[139],[140],[141].
À la rentrée 1998, Régis Debray signe avec sept autres intellectuels – parmi lesquels Max Gallo, Jacques Julliard et Mona Ozouf – une tribune intitulée « Républicains, n'ayons plus peur ! ». Ils dénoncent un affaiblissement de l'autorité de la loi, la montée de l'incivisme et la banalisation du refus de sanctionner. L'école, rappellent-ils, est chargée de transmettre des savoirs, de former des citoyens dotés de jugement et de faire prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers ; elle ne saurait être subordonnée aux demandes immédiates de la société[142]. Régis Debray fait partie des voix critiques envers les réformes pédagogiques associées à Philippe Meirieu, qu'il juge responsables d'une baisse générale du niveau de l'Éducation nationale.
Pendant la campagne présidentielle de 2002 (durant laquelle il apporte son soutien à Jean-Pierre Chevènement), il remet au gouvernement un rapport sur l'enseignement du fait religieux dans l'école laïque. Il propose d'intégrer l'étude des faits religieux aux disciplines existantes, pour donner aux élèves des clefs de compréhension historiques, littéraires et artistiques[143],[144]. Il prône le passage d'une « laïcité d'incompétence » à une « laïcité d'intelligence ». Ses conclusions préoccupent le Grand Orient de France, qui redoute une remise en cause la loi de 1905[145].
À la suite de son rapport est créé l' Institut européen en sciences des religions, qui a pour fonction de former les enseignants. Régis Debray en préside le comité de direction jusqu'en 2004 – date à laquelle il démissionne en dénonçant l'inertie de l'éducation nationale dans la mise en œuvre de l'enseignement du fait religieux[146],[147],[148].
« Gaullisme d'extrême gauche »
modifierAu lendemain de l'élection de Nicolas Sarkozy, il analyse dans L'obscénité démocratique la transformation de la scène républicaine à l'ère de la « vidéosphère » – évolution déjà théorisée dans L'État séducteur (1993)[149]. Il déplore l'inculture du personnel politique de la Cinquième République, composé de professionnels de la communication n'ayant selon lui plus aucune conscience historique[150],[151].
En 2008, il fait rééditer sous le titre Une contre-révolution réussie un pamphlet écrit à l'occasion du dixième anniversaire de Mai 68. Il y prédisait que les aspirations libertaires de la contestation, recyclées par le capitalisme, seraient en définitive le ferment d'un individualisme consumériste[152]. Régis Debray invite la gauche à renouer avec une tradition populaire, nationale et républicaine ; à distinguer le progrès historique d'une simple valorisation de la nouveauté. Des innovations peuvent produire des régressions, tandis que certaines traditions ont une fonction émancipatrice et doivent être transmises[153],[154],[155].
Il fait notamment l'Éloge des frontières (2010). Comme une membrane, simultanément ouverte et fermée, la frontière a une fonction de protection et de différentiation : elle filtre les échanges, sépare tout en étant franchissable (contrairement à un mur) et permet la réciprocité et la coexistence[156],[157].
Certaines de ses prises de position lui valent d'être classé par des analystes dans le camp des « nouveaux réactionnaires[158] ». Son euroscepticisme, qu'il partage avec la droite séguiniste depuis les débats sur le traité de Maastricht, est apprécié par des sympathisants du Front national. Plus généralement, sa nostalgie d'une époque révolue plaît à la droite conservatrice : l'ancien guérillero apparaît souvent dans les colonnes du Figaro (Eugénie Bastié lui consacre plusieurs portraits puis un livre)[159].
Régis Debray continue cependant de revendiquer un « gaullisme d'extrême gauche ». S'étant réjoui de la création du Nouveau Parti anticapitaliste et du Front de gauche, il exprime son soutien à Jean-Luc Mélenchon lors des élections présidentielles de 2012 et 2017[160],[161],[note 13].
Américanisation
modifierIl interprète l'élection d'Emmanuel Macron, candidat « gallo-ricain » de la « startup nation », comme un signe de l'hégémonie des valeurs américaines et de l'avènement d'un « néoprotestantisme » mondialisé, où la valeur des individus est définie par leur réussite financière[162].
Il oppose une civilisation européenne façonnée par le temps (la transmission et la mémoire) à une civilisation américaine structurée par l'espace (la communication et la mobilité). L'américanisation, qui s'observe dans les pratiques quotidiennes, hybride profondément les sociétés européennes. Il la compare à d'autres acculturations dans l'histoire, notamment celle qui a suivi la conquête romaine de la Grèce[163].
Régis Debray est le premier à avoir proposé la panthéonisation de Joséphine Baker, résistante et « saltimbanque » noire américaine, pour « accorder la République aux temps nouveaux ». L'idée est concrétisée par Emmanuel Macron en 2021[164],[165].
Conflits mémoriels
modifierPendant le second mandat de Jacques Chirac, Régis Debray s'est vu confier deux missions à l'étranger.
Haïti
modifierEn 2003, à la demande de Dominique de Villepin, il prend la présidence d'un comité de réflexion et de proposition sur les relations franco-haïtiennes. Jean-Bertrand Aristide a demandé à la France la restitution de la dette de l'indépendance (l'indemnisation des colons esclavagistes, imposée de force aux Haïtiens par Charles X en 1825). Le rapport Debray rejette cette demande sur le plan juridique, tout en reconnaissant la nécessité d'un travail mémoriel. Il recommande une politique d'aide plutôt que de remboursement[166].
Après le coup d'État de février 2004, Jean-Bertrand Aristide accuse Régis Debray d'avoir fait partie d'un complot franco-américain pour le renverser. L'écrivain reconnaît l'avoir rencontré pour lui dire qu'il avait « perdu le pouvoir » et qu'il devait partir. Il nie cependant avoir conspiré contre Aristide[167].
Israël
modifierEn 2006, Jacques Chirac lui confie une mission sur les coexistences religieuses au Proche-Orient. Suivant une idée de François Maspero, il reprend l'itinéraire de Jésus décrit dans les évangiles. À travers son parcours en Israël, dans les territoires palestiniens, en Égypte et au Liban, raconté dans Un candide en Terre sainte (2008), il analyse la manière dont les appartenances religieuses et nationales s'ancrent dans des territoires disputés[168].
Il publie en 2010 une lettre À un ami israélien, adressée à Élie Barnavi, suivie de la réponse de ce dernier. Régis Debray déplore la domination politique du Likoud et s'inquiète d'un « autisme » relatif à la question palestinienne. La guerre, selon lui, est devenue un ciment identitaire pour les Israéliens, qui se projettent dans un affrontement perpétuel avec des ennemis considérés comme irréconciliables. La mémoire traumatique des persécutions et de la Shoah, écrit-il, ne peut dicter indéfiniment l'attitude contemporaine de l'État des juifs à l'égard de ses voisins arabes[3].
Philosophie
modifierRégis Debray est l'initiateur de la médiologie.
Après sa démission du Conseil d'État, en 1993, il soutient une thèse de doctorat en philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne sous la direction de François Dagognet : « Vie et mort de l'image. Une histoire du regard en Occident ». Il est habilité à diriger des recherches l'année suivante. Le jury de soutenance comprend notamment le philosophe Michel Serres (qui lui donne du fil à retordre) et l'historien Jacques Le Goff[169].
Il est nommé professeur à l'université Jean-Moulin-Lyon-III en 1999[170].
Réflexion autour du sacré
modifierDans Critique de la raison politique (1981) et nombre de ses essais ultérieurs, Régis Debray s'intéresse aux croyances symboliques qui fondent la cohésion sociale. Son postulat de départ est qu'un groupe humain, pour produire une appartenance collective et survivre durablement dans le temps et l'espace, doit se référer à un principe abstrait extérieur à lui-même. Il compare cette « incomplétude » à celle des systèmes arithmétiques démontrée par Kurt Gödel.
Ce besoin de « clef de voûte » sociale a longtemps été rempli par Dieu, puis par des principes comme la Nation, la République, le Peuple, la Révolution, qui permettent aux individus de former un « nous » en leur fournissant des récits cohérents dans lesquels inscrire leur existence. Une Église et un État-nation ont chacun des figures fondatrices, des « morts exemplaires », des symboles, des rites et des promesses d'avenir[171].
Dans les États-nations, les formes matérielles du sacré séculier peuvent être des lieux (la tombe du Soldat inconnu, le Panthéon ou la crypte du mont Valérien pour la République française, le mausolée de Lénine pour l'URSS) ou des objets (le billet de dollar ou les manuscrits de la Déclaration d'indépendance et de la Constitution aux États-Unis[172],[173]).
Les lieux sacrés sont entourés de respect et de rites ; ils provoquent un « changement d'état » quand on s'y trouve. À des degrés divers, ce phénomène peut concerner des paysages (mont Sinaï), des lieux de culte (mur des Lamentations), de mémoire (Yad Vashem), de pouvoir (palais de justice), etc.
Métamorphoses contemporaines du sacré
modifierEst sacré ce qui interdit le sacrilège et peut justifier le sacrifice. Dès que la sacralisation ne porte plus sur la Nature et ce qui garantit matériellement la vie – le soleil, l'eau, le feu, la terre et les plantes – mais qu'elle a trait à des idées ou des personnages historiques incarnant une communauté, elle produit nécessairement des conflits. L'histoire des civilisations est ainsi faite de successions de sacralités antagoniques et éphémères : on ne sacre plus les rois en France et il est probable qu'on ne chantera plus La Marseillaise dans mille ans (ou qu'on ne veillera pas indéfiniment à ce que la flamme du Soldat inconnu ne s'éteigne pas).
La France contemporaine lui paraît connaître un épuisement de son sacré historique. La mémoire de la Résistance se dissipe avec la disparition de ceux qui en furent les acteurs et les témoins. La mort en 2020-2021 des deux derniers compagnons de la Libération – Daniel Cordier (auquel Régis Debray et Bernard George avaient consacré un documentaire) et Hubert Germain – annonce l'extinction d'une génération qui incarnait encore un grand récit national.
De même, Régis Debray se demande si la mémoire de la Shoah conservera la même puissance symbolique après la mort de ses ultimes survivants[174]. Au début du XXIe siècle, elle constitue encore, selon lui, le principal « point de ralliement » sacré dans le monde occidental (« on ne vend pas des crêpes devant le portail d'Auschwitz[175] »). Même dans une société dominée par la dérision, il demeure des choses à propos desquelles il est interdit de rire.
Outre celui de la transmission, le problème est aussi celui de la coexistence de sacralités concurrentes, d'autant plus que la mondialisation met en contact des collectifs qui ne hiérarchisent pas les mêmes valeurs et ne reconnaissent pas les mêmes interdits[176] (comme l'ont montré, par exemple, l'attentat contre Charlie Hebdo et les réactions internationales subséquentes[note 14]). L'occident déchristianisé sanctuarise les droits de l'homme, érige en sacrilège le sexisme ou l'homophobie, tandis qu'une grande partie du monde reste attachée à une transcendance dématérialisée (Dieu).
La modernisation, observe-t-il, s'accompagne d'un retour paradoxal des archaïsmes[177] : les grands récits historiques s'évanouissent, les passions civiques et les idéologies universalistes se refroidissent, tandis que resurgissent les appartenances ethniques et religieuses, plus anciennes et profondément ancrées.
Dans Le Siècle vert (2020), Régis Debray questionne les nouvelles formes de sacralité véhiculées par l'écologie. Alors que la civilisation occidentale s'était construite sur le passage de la Nature à l'Histoire (maîtriser la nature et produire son propre avenir), elle se découvre dépendante d'un environnement dont elle a compromis les équilibres et épuisé les ressources. Dès lors, la Nature tend à redevenir l'« englobant » autour duquel s'organisent les valeurs, les peurs et les représentations collectives. Il décrit ainsi le passage de l'homme « faustien » à un « homme vert » soucieux de préserver le vivant. Le risque de ce « néopaganisme écologique » serait, selon lui, un basculement de l'anthropocentrisme vers un « biocentrisme » misanthropique[178],[179],[180],[181].
Littérature et transmission
modifierLes portes de l'Académie française lui ont été entrouvertes, mais il n'a jamais daigné s'y présenter et faire les visites d'usage aux « immortels[182] ».
Élu membre de l'académie Goncourt en 2011, il en démissionne quatre ans plus tard, expliquant qu'il craint de devenir un « notable » du milieu littéraire et qu'il préfère, à son âge, relire des chefs-d'œuvre[183],[184].
Régis Debray a été un ami proche de Julien Gracq, qui avait refusé le prix Goncourt. Jusqu'à la mort de l'écrivain, il lui rendait souvent visite à Saint-Florent-le-Vieil[185].
Il s'afflige de la rupture du lien entre les générations et de l'emprise exercée par les moyens de communication audiovisuelle et instantanée. L'impatience et la baisse de l'attention compromettent à ses yeux la transmission de l'héritage culturel national, en particulier de la langue[186],[187],[188],[189],[190].
Il subit un accident vasculaire cérébral en 2021[191] et conserve des séquelles cognitives qui entravent sa capacité de « suivi argumentatif ». Pour adapter son écriture à ce début de sénilité, il privilégie les aphorismes[192].
Mariages et descendance
modifierEn 1963, Régis Debray rencontre Elizabeth Burgos à Caracas. Elle l'accompagne ensuite à Cuba. Ils se marient en février 1968, alors qu'il est emprisonné en Bolivie. De retour en France en 1973, ils logent chez Simone Signoret, place Dauphine à Paris[193]. Elizabeth Burgos dirige la Maison de l'Amérique latine entre 1983 et 1987.
Ils ont une fille, Laurence Debray, née en 1976. Après avoir divorcé, Régis Debray dédie Comète, ma comète à sa fille de neuf ans qu'il garde le week-end. À partir d'une promesse d'assister avec elle au retour de la comète de Halley en 2061, il médite sur l'amour filial et la brièveté d'une vie humaine à l'échelle astronomique[194]. Dans Les Masques. Une éducation amoureuse (1987), il s'épanche sur sa relation avec Elizabeth Burgos et leur séparation[195]. Laurence Debray raconte l'histoire de ses parents et de son enfance dans Fille de révolutionnaires (2017)[196],[197].
En 1995, Régis Debray rencontre sa seconde épouse, Isabelle Ambrosini, qui a travaillé à la Maison européenne de la photographie et l'aide à organiser les travaux des médiologues[198].
Ils ont un fils, Antoine, né en 2001 et baptisé à l'église Saint-Sulpice de Paris[199]. La famille vit entre le quartier de l'Odéon[6] et Boutigny-Prouais dans le Drouais[200],[201]. Dans Bilan de faillite (2018), pastichant le langage entrepreneurial, Régis Debray déconseille à son fils bachelier d'écrire ou de s'engager en politique[202]. Antoine Debray a depuis rejoint un laboratoire de recherche en optique quantique[203].
Isabelle Debray publie en 2024 Dans l'ombre, où elle évoque son mari[204].
Distinctions
modifierRégis Debray a refusé d'être décoré de la Légion d'honneur. Il a reçu le titre de docteur honoris causa de l'université Bordeaux-Montaigne en 2005[205].
Prix littéraires
modifier- Prix Femina pour son roman La neige brûle (1977)
- Prix Novembre pour son récit autobiographique Loués soient nos seigneurs. Une éducation politique (1996)
- Prix du livre politique pour son récit autobiographique Par l'amour de l'art. Une éducation intellectuelle (1998)
- Prix Montaigne de Bordeaux pour son essai Un candide à sa fenêtre (2015)
- Grand prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre (2019)
Œuvre
modifierÉcrits
modifierAnnées 1960
modifier- 1967 : Essais sur l'Amérique latine, François Maspero, 219 p.
- 1967 : La Frontière, suivi de Un jeune homme à la page, Seuil, 95 p.
- 1967 : Révolution dans la révolution ? : lutte armée et lutte politique en Amérique latine, François Maspero, 144 p.
Années 1970
modifier- 1971 : Entretiens avec Allende sur la situation au Chili, François Maspero, 179 p.
- 1971 : Nous, les Tupamaros, suivi de Apprendre d'eux, François Maspero, 252 p.
- 1974 : La Critique des armes (contient le texte d'une lettre de Louis Althusser à Régis Debray), Seuil, 323 p.
- 1974 : Les Épreuves du feu, Seuil, 381 p.
- 1974 : La Guérilla du Che, Seuil, 187 p.
- 1975 : L'Indésirable, Seuil, 279 p.
- 1975 : Les Rendez-vous manqués : pour Pierre Goldman, Seuil, 155 p.
- 1976 : Journal d'un petit bourgeois entre deux feux et quatre murs, Seuil, 169 p.
- 1977 : La Neige brûle, Grasset, 281 p.
- 1978 : Lettre aux communistes français et à quelques autres, Seuil, 182 p.
- 1978 : Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire de mai 68, François Maspero, 93 p.
- 1979 : Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay, 280 p.
Années 1980
modifier- 1980 : L'Espérance au purgatoire, A. Moreau, 188 p.
- 1980 : Le Scribe : genèse du politique, Grasset, 309 p.
- 1981 : Critique de la raison politique, Gallimard, 473 p.
- 1984 : La Puissance et les rêves, Gallimard, 304 p.
- 1985 : Les Empires contre l'Europe, Gallimard, 360 p.
- 1986 : Comète, ma comète, Gallimard, 138 p.
- 1986 : Éloges, Gallimard, 187 p.
- 1987 : Les Masques, Gallimard, 283 p.
- 1989 : Tous Azimuts, Odile Jacob, 217 p.
- 1989 : Que vive la République !, Odile Jacob, 217 p.
Années 1990
modifier- 1990 : À demain de Gaulle, Gallimard, 138 p.
- 1991 : Cours de médiologie générale, Gallimard, 395 p.
- 1991 : Christophe Colomb, La Différence, 124 p.
- 1992 : Contretemps : éloges des idéaux perdus, Gallimard, 182 p.
- 1993 : Vie et mort de l'image : une histoire du regard en Occident, Gallimard, 412 p.
- 1993 : L'État séducteur : les révolutions médiologiques du pouvoir, Gallimard, 208 p.
- 1993 : Un mot encore, cher Béré, Arléa, 29 p.
- 1994 : L'Œil naïf, Le Seuil, 184 p.
- 1994 : Manifestes médiologiques, Gallimard, 220 p.
- 1995 : Leonardo Cremonini : éléments, dialogue avec Leonardo Cremonini, Skira, 330 p.
- 1995 : Contre Venise, Gallimard, 74 p.
- 1996 : Loués soient nos seigneurs : une éducation politique, Gallimard, 591 p.
- 1997 : Transmettre, Odile Jacob, 203 p.
- 1998 : Les enjeux et les moyens de la transmission, Pleins feux, 84 p.
- 1998 : Par amour de l'art, Gallimard, 474 p.
- 1998 : Jean-Paul Viguier, Éd. du Regard, 252 p.
- 1998 : La République expliquée à ma fille, Seuil, 61 p.
- 1999 : Croire, voir, faire : traverses, Odile Jacob, 243 p.
- 1999 : Shanghaï, dernières nouvelles : la mort d'Albert Londres, Arléa, 158 p.
- 1999 : Serge Daney, itinéraire d'un ciné-fils, entretien avec Serge Daney, J.-M. Place, 141 p.
- 1999 : Le Code et le Glaive : après l'Europe, la nation ?, Albin Michel, 133 p.
Années 2000
modifier- 2000 : Intellectuel français : suite et fin, Gallimard, 187 p.
- 2000 : L'Emprise, Gallimard, 141 p.
- 2000 : Introduction à la médiologie, Presses universitaires de France, 223 p.
- 2001 : Dieu, un itinéraire : matériaux pour l'histoire de l'Éternel en Occident, Odile Jacob, 396 p.
- 2002 : L'Enseignement du fait religieux dans l'école laïque, Odile Jacob, 59 p.
- 2002 : Les diagonales du médiologue, Bibliothèque nationale de France, 75 p.
- 2002 : L'édit de Caracalla ou Plaidoyer pour les États-Unis d'Occident, 109 p.
- 2002 : Des machines et des âmes, Descartes & cie, 126 p.
- 2003 : Le Feu sacré : fonctions du religieux, Fayard, 390 p.
- 2003 : À l'ombre des Lumières : débat entre un philosophe et un scientifique, avec Jean Bricmont, Odile Jacob, 198 p.
- 2003 : L'Ancien et le Nouveau Testament à travers 200 chefs-d'œuvre de la peinture, Presses de la Renaissance, 2 volumes (222, 222 p.)
- 2003 : Ce que nous voile le voile : la République et le sacré, Gallimard, 51 p.
- 2003 : L'Honneur des funambules : réponse à Jean Clair sur le surréalisme, l'Échoppe, 46 p.
- 2004 : Chroniques de l'idiotie triomphante : terrorisme, guerres, diplomatie (1990-2003), Fayard, 205 p.
- 2004 : Haïti et la France : rapport au ministre des Affaires étrangères, La Table ronde, 118 p.
- 2004 : Le Plan vermeil : modeste proposition, Gallimard, 61 p.
- 2004 : Le Siècle et la Règle : une correspondance avec le frère Gilles-Dominique, Fayard, 214 p.
- 2005 : Julien le Fidèle ou Le Banquet des démons, Gallimard, 160 p.
- 2005 : Sur le pont d'Avignon, Flammarion, 121 p.
- 2005 : Les Communions humaines, pour en finir avec la religion,
- 2005 : Avec ou sans Dieu ?, avec Claude Geffré ; dialogue mené par Éric Vinson, 158 p.
- 2006 : Aveuglantes Lumières, Gallimard, 208 p.
- 2006 : Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle, Gallimard, 65 p.
- 2007 : L'Obscénité démocratique, Flammarion, 86 p.
- 2007 : Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, CNRS Éditions, 61 p.
- 2008 : Un candide en Terre sainte, Gallimard, 453 p.
- 2008 : L'Intellectuel face aux tribus, hommage à Samir Kassir, CNRS Éditions, 59 p.
- 2009 : Le Moment fraternité, Gallimard, 367 p.
Années 2010
modifier- 2010 : Dégagements, Gallimard, 309 p.
- 2010 : À un ami israélien : avec une réponse d'Élie Barnavi, Flammarion, 156 p.
- 2011 : Du bon usage des catastrophes, Gallimard, 107 p.
- 2012 : Jeunesse du sacré, Gallimard, 203 p.
- 2012 : Rêverie de gauche, Flammarion, 102 p.
- 2012 : Modernes catacombes, Gallimard, 309 p.
- 2013 : Le Stupéfiant Image : de la grotte Chauvet au Centre Pompidou, Gallimard, 396 p.
- 2013 : Figurae, photographies de Giorgia Fiorio, Actes Sud, 176 p.
- 2014 : L'Erreur de calcul, Le Cerf, 54 p.
- 2014 : Ça coule de source : l'image, l'eau, la femme, INA Éditions, 25 p.
- 2014 : Du ciel à la terre : la Chine et l'Occident, avec Zhao Tingyang ; traduit et présenté par Jean-Paul Tchang, Les Arènes, 241
- 2014 : Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Renaud Girard, Grasset, 144 p.
- 2014 : Un candide à sa fenêtre, Gallimard, 394 p.
- 2015 : Madame H., Gallimard, 160 p.
- 2016 : Allons aux faits : croyances historiques, réalités religieuses, textes issus d'interventions sur France Culture, Gallimard, 254 p.
- 2016 : Carnet de route, Gallimard, 1152 p.
- 2017 : Civilisation : comment nous sommes devenus américains, Gallimard, 240 p.
- 2017 : Le Nouveau Pouvoir, Le Cerf, 96 p.
- 2018 : Bilan de faillite, Gallimard, 153 p.
- 2018 : L'Angle mort, Le Cerf, 80 p.
- 2019 : L'Europe fantôme, collection « Tracts », Gallimard, 44 p.
- 2019 : Du génie français, Gallimard, 128 p.
- 2019 : Un été avec Paul Valéry, Equateurs, 176 p.
- 2019 : Notre ADN culturel, L'Aube, 78 p.
Années 2020
modifier- 2020 : Le Siècle vert : un changement de civilisation, Gallimard, 64 p.
- 2020 : D'un siècle l'autre, Gallimard, 304 p.
- 2021 : Éclats de rire, Gallimard, 64 p.
- 2021 : République ou barbarie, avec Didier Leschi et Jean-François Colosimo, Le Cerf, 160 p.
- 2022 : L'Exil à domicile, Gallimard, 128 p.
- 2023 : Où de vivants piliers, Gallimard, 192 p.
- 2023 : Le Dernier Souffle : accompagner la fin de vie, avec Claude Grange, Gallimard, 128 p.
- 2024 : Bref, Gallimard, 80 p.
- 2025 : Riens, Gallimard, 144 p.
- 2026 : Le Grimpeur et le Grognard : une correspondance, avec Sylvain Tesson, Gallimard, 96 p.
- 2026 : Tout, Gallimard, 208 p.
Théâtre et opéra
modifier- 2005 : Julien le Fidèle ou Le banquet des démons, Gallimard. Pièce de théâtre sur le dernier empereur païen Julien l'Apostat.
- 2016 : Benjamin, dernière nuit, livret de Régis Debray, musique de Michel Tabachnik. Drame lyrique en quatorze scènes, consacré au philosophe Walter Benjamin et créé à l'opéra de Lyon le 12 mars 2016.
Périodiques
modifier18 Cahiers de médiologie ont paru chaque semestre entre 1996 et 2004, suivis par une soixantaine de numéros de la revue trimestrielle Médium (2004-2019).
Autres publications
modifier- 1968 : Le Procès Régis Debray, François Maspero, 132 p. Recueil contenant des textes choisis de Régis Debray, la plaidoirie de Me Raul Novillo et une préface de Jean-Paul Sartre.
- 1972 : Mon soleil, mon maître, de Vassilis Vassilikos, poèmes traduits du grec par Régis Debray, Éditions 8 ½, 26 p.
- 1974 : Demain l'Espagne, Santiago Carrillo, avec des entretiens avec Régis Debray et Max Gallo Seuil, 222 p.
- 1982 : La Politique de Stendhal : les brigands et le bottier, préface de Régis Debray, Presses universitaires de France, 261 p.
- 1985 : Carnets, Victor Serge, préface de Régis Debray, .Actes Sud
- 1990 : Manifestes du surréalisme, André Breton, préface de Régis Debray, France Loisirs, 360 p.
- 1991 : De Gaulle et les écrivains, sous la direction de Jean Serroy, préface de Régis Debray, Presses universitaires de Grenoble, 207 p.
- 1991 : La France à l'Exposition universelle, Séville, 1992 : facettes d'une nation, sous la direction de Régis Debray, Flammarion.
- 1993 : Les Normaliens : de 1900 à nos jours, préface de Régis Debray, J.-C. Lattès, 356 p.
- 1993 : Dictature de l'image ? : un échange, dialogue entre Régis Debray et Marc Fumaroli, Le Débat, n° 74, Gallimard, p. 21-31.
- 1994 : Le Pouvoir, sous la direction de Geneviève Dewulf, préface de Régis Debray, Presses universitaires de Nancy,
- 1995 : Comme elle est vierge ma forêt, textes de Jean-Claude Carrière, Régis Debray et Roberto Matta, Galerie Dionne, 90 p.
- 1996 : Acteur-spectateur : une relation dans le blanc des mots, Jean Caune, préface de Régis Debray, Nizet, 222 p.
- 1995 : Ernest Pignon-Ernest : sudari di carta, textes de Régis Debray et Paul Virilio, Eighty Ninety Éditions
- 1997 : Ernest Pignon-Ernest : derrière la vitre, texte de Régis Debray, Galerie Lelong, 23 p.
- 1998 : Jean-Paul Viguier, Éditions du Regard, 252 p.
- 1998 : L'Abus monumental ?, Entretiens du patrimoine ; présidence de Régis Debray.
- 1999 : Serge Daney, itinéraire d'un ciné-fils, propos recueillis par Régis Debray ; édition établie sous la direction de Christian Delage J.-M. Place, 141 p.
- 1999 : Faut-il brûler Régis Debray ?, François Dagognet, Robert Damien et Robert Dumas, postface de Régis Debray, Champ Vallon, 208 p.
- 1999 : Autographes timbrés, préface de Régis Debray, La Poste, 206 p.
- 2000 : Mémoire textile, Willy Ronis, préface de Régis Debray, La Nuée bleue, 109 p.
- 2000 : Memorias, Juan Lechín Oquendo, prologue de Régis Debray, Litexsa Boliviana,
- 2000 : Le Songe du politique, Roger Lallemand, avant-propos de Régis Debray, D. Devillez
- 2001 : Les Bons offices, Pierre Mertens, préface de Régis Debray, Seuil, 564 p. p
- 2001 : Le Musée virtuel : vers une éthique des nouvelles images, Bernard Deloche, préface de Régis Debray, Presses universitaires de France, 265 p.
- 2002 : Contes de campagne : dix-sept nouvelles de France, préface de Régis Debray, Mille et une nuits, 184 p.
- 2002 : Cremonini : une rétrospective 1953-2000, textes de Umberto Eco et Régis Debray, Villa Tamaris, 110 p.
- 2003 : Chronique de l'ébranlement : des tours de Manhattan aux jardins de l'Élysée, Philippe Grasset, préface de Régis Debray, Mols
- 2006 : Cremonini : peintures 1999-2005, textes de Régis Debray et Jean-Philippe Domecq, Galerie Claude Bernard, 85 p.
- 2006 : Pour décoder un tableau religieux : Nouveau Testament, Éliane Burnet, préface de Régis Debray (« Protestantisme et Images »), Cerf-Fides, 158 p.
- 2008 : De la musique avant toute chose, Michel Tabachnik, lettre-préface de Régis Debray, Buchet-Chastel, 506 p.
- 2008 : Les Forcenés de l'humanitaire : les leçons de l'Arche de Zoé, Christian Troubé, préface de Régis Debray, postface d'Aminata Traoré, Autrement, 108 p.
- 2009 : Jean-Louis Faure, sculptures, préface de Régis Debray, Éditions de Fallois, 200 p. Catalogue de l'exposition présentée au musée Vivant-Denon et au musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône.
- 2009 : Amoureux de l'islam, croyant en Jésus, Paolo Dall'Oglio, avec la collaboration d'Églantine Gabaix-Hialé, préface de Régis Debray, Éditions de l'Atelier, 175 p.
- 2009 : Les Cahiers de médiologie : une anthologie, publication liée à la revue fondée par Régis Debray
- 2010 : Les Grands discours de guerre, Charles de Gaulle, préface de Régis Debray, Perrin, 161 p.
- 2010 : De théâtre et d'eau fraîche : créations, rencontres et autres aventures, Claude Confortès, avant-propos de Régis Debray, Éditions de l'Amandier,
- 2010 : La Religion : petite philosophie des grandes idées, Carine Morand, préface de Régis Debray, Eyrolles, 200 p.
- 2010 : Le Débat, n° 160, « Les 30 ans du Débat », Régis Debray et Pierre Nora, « Pourquoi des revues ? », p. 4-13, puis lettre de Régis Debray à Pierre Nora, p. 14-17, 288 p.
- 2011 : Au cœur du luxe : les mots, Alain Rey, préface de Régis Debray, Dar An-Nahar
- 2012 : Culture nationale et universalisme, direction et contribution de Régis Debray.
- 2012 : J'ai vu les mêmes abrutis dénoncer les Juifs, puis tondre les femmes, Jean-Louis Faure, préface de Régis Debray et avant-propos de Charles-Henri Favrod, Infolio, 74 p.
- 2012 : Exercices de survie, Jorge Semprún, introduction de Régis Debray, Le Grand Livre du mois, 109 p.
- 2013 : Jules Verne aujourd'hui, Julien Gracq, Michel Serres et Régis Debray, conversations avec Jean-Paul Dekiss, Le Pommier, 367 p.
- 2013 : Cher Régis Debray : une correspondance dessinée, dessin et scénario d'Alexandre Franc, Futuropolis, 96 p.
- 2014 : La Diplomatie au défi des religions : tensions, guerres, médiations, sous la direction de Denis Lacorne, Justin Vaïsse et Jean-Paul Willaime ; avant-propos de Régis Debray, Odile Jacob, 368 p.
- 2014 : Guerre, technologie et société : le progrès va-t-il dans le bon sens ?, débat avec Vincent Desportes et Caroline Galactéros, Nuvis, 84 p.
- 2015 : La Laïcité au quotidien : guide pratique, avec Didier Leschi, Gallimard, 154 p.
- 2015 : L'Hypothèse du désir, Leonardo Cremonini et Régis Debray, photographies de Corinne Mercadier, biographie de Jacques Brosse, L'Atelier contemporain-François-Marie Deyrolle, 115 p.
- 2017 : Civilisation : avec ou sans « s » ?, colloque du 22 mai 2017, avec Régis Debray, Michel Onfray et Jean-Pierre Chevènement, Fondation Res Publica
- 2017 : Alors, ça marche ? : 120 dessins de presse, préface de Régis Debray, Cartooning for Peace, Gallimard Loisirs, 140 p.
- 2017 : La Divine Machinerie : l'invention du temple au Moyen-Orient ancien, Julien Chanteau, préface de Régis Debray, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 245 p.
- 2018 : Max Gallo : la fierté d'être français, intervention de Régis Debray, Fondation Res Publica
- 2020 : Paul Valéry et les peintres, contribution de Régis Debray
- 2020 : Le Deauville intime de…, contribution de Régis Debray, Le Mercure de France, 128 p.
- 2020 : Sur les chemins du paradis, sous la direction de Lynda Frenois, Hazan, 207 p. (Régis Debray est commissaire général de l'exposition qui a lieu aux Franciscaines de Deauville en 2021).
- 2021 : Penser les frontières, avec Benjamin Stora et Alexis Lacroix, Bayard, 86 p.
- 2021 : Serge Dorny : penser l'opéra à présent, contribution de Régis Debray, Actes Sud
- 2022 : De Johnny à Boulez : la musique écartelée, Michel Tabachnik, avant-propos de Régis Debray, L'Harmattan, 119 p.
- 2022 : Civilisations : actes du colloque des Treilles, chaire d'histoire contemporaine du monde arabe, Collège de France, 24-29 septembre 2018, textes réunis par Régis Debray, Henry Laurens et Jalila Sbaï, Gallimard, 364 p.
- 2024 : La Fabrique du futur, sous la direction de Pierre-Marc de Biasi, préface de Régis Debray, CNRS Éditions, 432 p.
- 2026 : Le Rouge et le Blanc - Régis Debray et nous, Gallimard, livre d'Eugénie Bastié consacré à Régis Debray (ISBN 978-2-07-297378-9).
Audiovisuel
modifierCinéma et télévision
modifier- 1960 : Chronique d'un été : Paris 1960, Jean Rouch et Edgar Morin, réalisation ; Régis Debray apparaît dans le film.
- 1965 : Les chemins de la fortune, Peter Kassovitz, réalisation ; Régis Debray et Chris Marker, collaborateurs.
- 1967 : Zoom, émission du 13 juin 1967, Jean-Paul Thomas, réalisation ; Régis Debray, participant.
- 1973 : On vous parle du Chili : ce que disait Allende, Miguel Littín et Chris Marker, réalisation ; Régis Debray, intervieweur ; Salvador Allende, participant.
- 1977 : 1936 ou La mémoire du peuple. 2e partie : L'agonie, Claude Santelli, réalisation ; Régis Debray, participant.
- 1978 : Le Recours de la méthode (Viva el Presidente), Miguel Littín, réalisation ; Miguel Littín et Régis Debray, scénario et dialogues, d'après le roman d'Alejo Carpentier. Régis Debray est ainsi coauteur du scénario du film, présenté en compétition au Festival de Cannes 1978.
- 1988 : L'Engagement, Gérard Follin, réalisation ; Hervé Hamon et Patrick Rotman, auteurs adaptés ; Régis Debray, participant.
- 1988 : Génération. 1 & 2, Gérard Follin et Irène Richard, réalisation ; Hervé Hamon, Patrick Rotman et Daniel Edinger, auteurs/concepteurs ; Régis Debray, participant.
- 1988 : La Fête cubaine, Françoise Prébois, réalisation ; Hervé Hamon, Patrick Rotman et Daniel Edinger, conception/production ; Régis Debray, participant.
- 1988 : Hôtel Terminus : Klaus Barbie, sa vie et son temps, Marcel Ophüls, réalisation et scénario ; Régis Debray, participant.
- 1989 : La Capitulation : Régis Debray, Michel et Pierre Bongiovanni, réalisation ; Régis Debray, participant.
- 1990 : Les Aventures de la liberté, Bernard-Henri Lévy, auteur ; Alain Ferrari, réalisation ; Régis Debray, participant.
- 1992 : La Route de Bolivar : profil d'un continent, Francisco Norden, réalisation Régis Debray, participant.
- 1993 : Olivier, Olivier, Agnieszka Holland, réalisation, scénario et dialogues ; Régis Debray, dialogues.
- 1995 : Vie et mort de l'image : une histoire du regard en Occident, Pierre Desfons, réalisation ; Régis Debray, auteur et présentateur.
- 1997 : Les derniers jours du Che, Henri de Turenne, réalisation ; Régis Debray, participant et témoin.
- 2003 : Glauber, o filme – Labirinto do Brasil, documentaire consacré à Glauber Rocha ; Sílvio Tendler, réalisation et scénario ; Régis Debray, participant.
- 2005 : Serge Daney : itinéraires d'un ciné-fils, Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin, réalisation ; Régis Debray, intervieweur ; Serge Daney, participant.
- 2005 : Régis Debray : entretien et lectures du 16 février 2005, Pierre Assouline, intervieweur ; Régis Debray, participant ; textes d'Alejo Carpentier, Jean-Paul Sartre et Claude Simon, lus par Daniel Mesguich.
- 2009 : Che, 2e partie : Guerilla, Steven Soderbergh, réalisation. Le personnage de Régis Debray est interprété par Marc-André Grondin.
- 2010 : Daniel Cordier : la résistance comme un roman, Bernard George, réalisation ; Daniel Cordier, auteur adapté et participant ; Régis Debray, auteur et intervieweur.
- 2010 : Faits religieux et laïcité aujourd'hui, Régis Debray, participant.
- 2013 : Un été + 50, Florence Dauman, réalisation ; Edgar Morin, Jean-Pierre Sergent, Régis Debray et autres, participants.
- 2014 : Régis Debray, itinéraire d'un candide, Yannick Kergoat ; Régis Debray, coauteur et protagoniste. Documentaire diffusé en 2016 sur Arte en deux parties : « Révolution » et « République ».
- 2025 : Le Dernier Souffle, Costa-Gavras, réalisation et scénario ; Claude Grange et Régis Debray, auteurs adaptés.
- 2026 : Les Survivants du Che, Christophe Dimitri Réveille, réalisation et scénario/dialogues ; Régis Debray, participant et témoin.
Radio et enregistrements sonores
modifier- 1977 : L'Écrivain et la révolution, Régis Debray et Jean-Pierre Faye, auteurs et voix ; enregistrement du 21 octobre 1975 ; Radio France, production.
- 1993 : Le Tintoret : le sentiment panique de la vie : texte intégral, Régis Debray, auteur et voix ;
- 1994 : Il s'agit de ne pas se rendre, Régis Debray et Jean Ziegler, auteurs et interlocuteurs ; conversations diffusées sur France Culture du 11 au 15 octobre 1993 ; publication imprimée chez Arléa en 1994.
- 1990 : Les Années Sartre. 1 & 2, Michel Contat et Jacques Lecarme, intervieweurs et producteurs ; Jacques Taroni, réalisation ; Marcel Bénabou, Régis Debray et autres, participants.
- 2001 : Questions de médiologie. 1, 2 & 3, Régis Debray, auteur et participant, Bibliothèque nationale de France.
- 2002 : Usages de la bibliothèque, Robert Damien et Régis Debray, auteurs et participants, Bibliothèque nationale de France.
- 2010 : Entretiens d'un été, Dominique Rousset, intervieweuse ; Régis Debray, interviewé ; série d'entretiens diffusés sur France Culture pendant l'été 2009 ; publication sous forme de livre en 2010 chez Desclée de Brouwer.
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Il se rapproche brièvement de l'Action française sous l'influence d'un condisciple marquis.
- ↑ Sa mission de reconnaissance éveille les soupçons du Parti communiste bolivien. Les Cubains veulent reproduire en Bolivie une stratégie de foyer guérillero (foco) : constituer clandestinement une force armée, déclencher la lutte, puis faire de la guérilla le noyau autour duquel se développera progressivement un mouvement révolutionnaire. Le PCB, fidèle à la tradition soviétique, considère au contraire que la révolution bolivienne doit être préparée politiquement et reposer sur les organisations sociales existantes (le mouvement ouvrier et les syndicats miniers). Mario Monje, le chef du PCB, rencontre Guevara le 31 décembre 1966. Monje accepte en principe de soutenir la guérilla, mais veut en contrôler la direction politique et militaire, en considérant qu'une révolution menée sur le territoire bolivien doit être dirigée par des Boliviens. Guevara refuse catégoriquement. La rupture est alors consommée : la direction du PCB retire son soutien officiel, ce qui prive le foyer de son principal vivier de recrues et de ses relais auprès des syndicalistes boliviens.
- ↑ Il dira pendant son procès qu'il préparait avec Maurice Godelier une thèse sur l'agriculture latino-américaine.
- ↑ Quand des juristes de la Ligue des droits de l'homme lui rendront visite fin août, il leur déclarera avoir perdu connaissance sous les coups, ajoutant qu'un officier de renseignement lui aurait placé un pistolet contre la tempe pendant une vingtaine de minutes. Dans Les Masques (p. 93), Régis Debray fait état de passages à tabac extrêmement violents, de menaces d'exécution, mais écrit qu'il a eu « la chance de n'avoir pas été torturé méthodiquement ».
- ↑ D'abord lors de son transfert de Muyupampa à Camiri, sous couvert d'une prétendue tentative d'évasion (son transport par hélicoptère aurait empêché ce projet). Ensuite par des proches de militaires boliviens victimes de la guérilla, qui auraient voulu l'abattre avec la complicité de certains gardiens, mais le changement de garde aurait fait échouer le complot. Le lendemain, toujours selon Jean Lartéguy, un tueur déguisé en policier a été arrêté à proximité de la prison
- ↑ À l'approche de son procès, Debray déclare à des reporters : « Ceux qui m'interrogeaient me montrèrent un journal qui disait que j'étais mort et ils me dirent avec un sourire : Si nous rendons la nouvelle vraie, quelle différence cela fera-t-il ? »
- ↑ À l'automne 1983, Alvaro de Castro, militant néonazi et ancien garde de corps de Klaus Barbie, rend visite à Munich à la fille de Barbie. Il planifie d'enlever Régis Debray au cours d'un voyage prévu à La Paz. Le projet n'aboutit pas.
- ↑ Régis Debray est en revanche désigné pour s'occuper, avec Paul Virilio et Bernard Stiegler, du Pavillon français à l'Exposition universelle de Séville en 1992.
- ↑ En 1967, il constate que la victoire cubaine a renforcé la contre-révolution : les États-Unis et les gouvernements latino-américains ont développé leurs capacités de contre-insurrection (formation des armées, renseignement, infiltration des organisations clandestines et coordination policière). Les guérillas qui reproduisent les tactiques cubaines sans tenir compte de ce nouvel environnement sont donc beaucoup plus vulnérables et vouées à l'échec. Ces avant-gardes armées manquent de préparation, de maturité idéologique et d'ancrage politique : elles se lancent dans la lutte armée sans coordination suffisante, tandis que les partis communistes restent souvent attachés à la voie électorale et syndicale. À cela s'ajoute le cloisonnement entre les pays : les expériences révolutionnaires circulent mal, ce qui conduit les militants à répéter des erreurs déjà commises ailleurs. Sans organisation durable capable de rallier un soutien populaire, le volontarisme et l'audace ne peuvent suffire à créer les conditions de la Révolution.
- ↑ Le patriotisme, se convainc-t-il, n'est pas intrinsèquement réactionnaire, dès lors que l'on distingue, au sein de l'histoire française, une tradition républicaine et révolutionnaire (Valmy, la Commune de Paris, la Résistance) de l'impérialisme colonial, qui lui faisait honte d'être français.
- ↑ Comme au Nicaragua en 1979, aux côtés des sandinistes, puis au Chiapas en 1996, où il rend visite au sous-commandant Marcos, chef de l'Armée zapatiste de libération nationale.
- ↑ Au printemps 1999, Régis Debray provoque une vive polémique en publiant dans Le Monde, le 13 mai, une « Lettre d'un voyageur au président de la République », après un court séjour en Macédoine et au Kosovo. Hostile à l'intervention militaire, il conteste la présentation du conflit par les dirigeants occidentaux et les médias, qu'il accuse de simplifier la situation et de reprendre sans suffisamment de recul le discours de guerre de l'OTAN. Il leur reproche notamment de présenter Slobodan Milošević comme un « dictateur », alors qu’il a été élu démocratiquement plusieurs fois, et de parler de « génocide » pour qualifier la situation des Kosovars. Une phrase suscite particulièrement les réactions : « À Pristina, où vivent encore des dizaines de milliers de Kosovars, on peut déjeuner dans des pizzerias albanaises, en compagnie d'Albanais. » Le lendemain, Bernard-Henri Lévy l'attaque en première page du Monde, dénonçant son « hallucinante naïveté » et l'accusant de reprendre « les plus énormes bobards de la propagande serbe ». L'épisode, bientôt réduit à l'expression ironique d'« affaire de la pizzeria », lui vaut des accusations de minimiser les massacres et les expulsions. La justice pénale internationale n'a pas qualifié de génocide les crimes commis au Kosovo en 1999.
- ↑ Debray précise qu'il n'est pas d'accord sur tous les points avec Mélenchon. En novembre 2017, lors d'une émission sur France 2, sa fille Laurence Debray interpelle le chef de La France insoumise à propos du Venezuela, ce qui déclenche une grosse colère de Mélenchon, qui accuse son interlocutrice d'être une propagandiste. Régis Debray ne semble pas avoir renouvelé publiquement son soutien depuis cette altercation.
- ↑ Dans L'Angle mort (2018), Régis Debray part du terrorisme suicidaire pour analyser comment les sociétés sécularisées ont évacué le sacrifice et la transcendance de leur horizon collectif. Cette réflexion poursuit d'une certaine manière celle d'Aveuglantes Lumières (2006), où il questionne l'héritage rationaliste des « Lumières », devenues mythe fondateur du progressisme mais qui pèchent selon lui par un refoulement de la question du sacré – alors qu'une humanité sans croyance symbolique serait réduite à l'animalité.
Références
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Liens externes
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :