Carte représentant la stratégie et les déplacements des deux armées lors de la bataille de Charleroi.
La situation militaire en Belgique en est le principal centre d'intérêt de l'état-major allemand. En application du plan Schlieffen, le général von Moltke, chef d'état-major des armées allemandes, prévoit de traverser rapidement la Belgique. Cette action de la plus grande masse d'armées allemandes doit permettre de déborder les armées françaises du Nord-Ouest par un mouvement tournant en coup de faux et à les prendre à revers en les coupant de leurs arrières. Pour l'état-major français, le front belge ne constitue que le flanc gauche de l'attaque principale qui a lieu en Lorraine. La Belgique sert donc de champ de bataille aux deux principaux belligérants: l'initiative y est allemande, avec le franchissement de la frontière de la Belgique le 4. Le gouvernement belge donne l'autorisation aux Français et aux anglais d'entrer en Belgique le [1].
La bataille résulte avant tout du choc frontal entre la 5earmée française commandée par le général Charles Lanrezac et la IIe armée allemande, commandée par le GeneraloberstKarl von Bülow. La 5earmée française progresse vers le nord en vue d'attaquer l'aile marchante allemande par l'ouest. La IIe armée allemande traverse la Belgique dans un vaste mouvement tournant centré sur les Ardennes et progresse vers le sud-sud-ouest avec pour objectif de déborder Maubeuge par le nord[1]. Le champ de bataille de la Sambre est défavorable à la défense et favorable à l'attaque en raison de la présence de nombreux méandres et ponts favorisant l'infiltration.
Le , la 5earmée française progresse en direction du nord avec un rideau de cavalerie fourni par le corps de cavalerie Sordet, deux corps d'armée en premier échelon, le 3e et le 10e, et un corps sur le flanc droit, le 1er. Le 3e et le 10ecorps arrivent le long de la Sambre entre Charleroi et Namur et se mettent en garde sur les ponts. Le premier s'établit le long de la Meuse. La 5earmée française forme donc un angle droit en pointe nord-est. Le corps de cavalerie Sordet est chargé d'assurer la liaison avec les Anglais entre Mons et Charleroi.
La IIe armée allemande progresse de son côté avec un rideau de cavalerie et deux corps d'armée en tête, le Xe corps d'armée et le corps de la Garde. Le , les consignes prudentes du général von Bülow limitent l'action de la IIe armée à occuper la rive nord de la Sambre sans la traverser, consigne que certains divisionnaires enfreignent en établissant des têtes de pont. Le , il lance l'ensemble de son armée dans l'assaut frontal contre les Français et pousse son avantage.
Détachement de mitrailleurs français.
Le , les corps d'armée de tête se rencontrent sur les ponts dans la région de Tamines, Arsimont et Auvelais. Les cavaliers et cyclistes allemands attaquent les ponts de Tamines et d'Auvelais et sont repoussés. Le terrain est difficile car la zone, assez industrielle, est densément construite et empêche l'utilisation de l'artillerie française de campagne. Les Allemands, initialement repoussés, parviennent difficilement à établir des têtes de pont sur la rive sud du cours d'eau à Auvelais et Roselies, malgré des tentatives pour les déloger[2]. Entre Auvelais et Tamines, la 2e division de la Garde prussienne parvient à s'infiltrer en utilisant les ponts de chemin de fer non gardés et prennent à revers les défenseurs de 19e division d'infanterie française à Auvelais. Les Français retraitent sur le plateau d'Arsimont qui est battu par l'artillerie lourde allemande et où se déroulent de durs combats. Une contre-attaque française sur les lisières d'Arsimont échoue avec de lourdes pertes, le bombardement préalable de l'artillerie ayant été inefficace. Le lendemain, le général Bonnier ramène sa division meurtrie 6 km en arrière à Fosses-la-Ville. Le , les deux corps français renforcés des 37e et 38edivisions (zouaves et tirailleurs algériens de l'armée d'Afrique) tentent de contre-attaquer sans soutien de l'artillerie et de reprendre les ponts à Auvelais. Ces contre-offensives, réalisées selon la doctrine officielle de l'offensive à outrance, sont très meurtrières et sans résultat concret. Le 20e corps français s'installe alors sur des positions défensives avec le soutien de l'artillerie. À son tour, il subit l'offensive allemande sur le plateau qui domine la Sambre[1].
À Roselies, les faits se déroulent selon le même modus operandi: le 21 le 10e corps allemand trouve le pont de Tergnée non gardé et prend à revers les défenseurs français (5e division d'infanterie) de Roselies qui reculent. Le 22, le général Verrier ordonne une contre-attaque sans préparation d'artillerie pour reprendre Roselies. Ses troupes sont repoussées par les Allemands qui se sont déjà retranchés[1]. Pendant que cette action a lieu, les Allemands franchissent en force la Sambre à Châtelet après avoir sévèrement bombardé les positions françaises. Le commandant du 3e corps d'armée donne l'ordre de contre-attaquer avec une brigade de la division d'Afrique. Un déluge de feu venant des mitrailleuses et de l'artillerie cloue au sol la contre-attaque en lui occasionnant de graves pertes. 1900 hommes tombent au champ d'honneur. La 5e division française qui a participé à l'attaque reflue en arrière à 8 km pour se reformer[1].
En amont de Charleroi, la 2e division d'infanterie allemande franchit la Sambre à Marchienne-au-Pont chassant les unités du corps de cavalerie Sordet (10e hussard) et se dirige vers Gozée[3].
La journée du , est la plus sanglante de l'histoire de l'armée française avec 27 000 tués du côté français sur 400 km de front. Les Français découvrent à cette occasion l'efficacité des mitrailleuses et de l'artillerie lourde allemandes. Les corps allemands de deuxième échelon tentent alors de déborder par Charleroi.
Le , les 3e et 10ecorps fortement éprouvés par l'échec de leur contre-offensive se mettent en défensive sur les hauteurs sud de la Sambre. Le 1ercorps français prend contact avec les flanc-gardes de la IIIe armée allemande le long de la Meuse et tente d'empêcher le franchissement du fleuve notamment dans la région de Dinant. Au sud de Charleroi, les Allemands après une préparation d'artillerie attaquent le 18e corps d'armée concentré autour du village de Gozée. De furieux combats ont lieu, les Français contre-attaquant. Le recul du 18e corps d'armée reste au soir du 23 toutefois limité[1].
Plus en amont entre Lobbes et la frontière française, le 18e corps d'armée français est opposé aux 7e et 10e corps d'armée allemand. Le 57erégiment allemand franchit la Sambre à l'ouest de Lobbes. De violents combats d'infanterie soutenus de chaque côté par l'artillerie ont lieu sur la rivière ainsi que sur le plateau qui domine la rive droite mais la ligne française tient bon et contre-attaque pour empêcher toute avancée allemande[3].
Le 23, les mauvaises nouvelles s'accumulent. Les Britanniques affrontent en infériorité numérique la Ire armée allemande lors de la bataille de Mons et fléchissent sous le choc. Les Allemands ont percé au matin la ceinture des forts de la position fortifiée de Namur en les écrasant avec leur artillerie lourde. Sur la Haute-Meuse, les Allemands établissent des têtes de pont à Dinant et Hastière. Les deux flancs de la 5earmée française vers Mons et sur la Meuse sont menacés faisant planer la menace d'un encerclement de la 5e armée toute entière[1].
Cette bataille brutalement frontale s'est mal déroulée pour les Français, bousculés par les Allemands. Les carences de la doctrine française se sont fait jour: tout est misé sur l'«offensive à tout prix», le manque de préparation d'artillerie et de liaison entre l'artillerie et l'infanterie[1]. D'autre part, des dissensions voient le jour dans la chaîne de commandement. Lorsque le , le général Lanzerac donne l'ordre de ne pas contre-attaquer sur la Sambre, il n'est pas entendu par ses subordonnés, imprégnés de la mystique de l'offensive à tout prix[4].
Elle met en évidence l'équilibre et la complémentarité nécessaires entre le mouvement et le feu. Elle montre l'incapacité de l'armée française à organiser une phase défensive. Les Allemands démontrent leur supériorité tactique. Alors que les Français se lancent à l'attaque vague après vague, les Allemands se retranchent, utilisent à bon escient leurs mitrailleuses et leur artillerie puis progressent de manière méthodique. Leur artillerie confirme sa supériorité tant par son emploi que par la supériorité matérielle due à l'artillerie lourde omniprésente opposée au canon de 75 français, une arme pourtant efficace, rapide et souple d'emploi[1],[4].
Le général Lanrezac ordonne la retraite de la 5earmée française au bon moment. Débordé sur ses flancs, sa position défensive devient rapidement intenable. Ses troupes malmenées gardent une bonne discipline, un esprit combatif et reculent en bon ordre, malgré le ravitaillement très aléatoire. Cette retraite est un élément capital du succès lors la bataille de Guise et surtout pour la bataille de la Marne: elle évite un autre Sedan.
Le , le général Joseph Joffre, généralissime français oriente la retraite de la 5earmée entre Maubeuge et les Ardennes[5],[6]. Les Allemands poursuivent l'aile gauche française vers le sud: c'est la Grande Retraite qui conduit les troupes françaises et britanniques jusqu'au sud de la Marne le .
Dès le lendemain de sa victoire, chaque général allemand transmet à l'empereur et à l'OHL (dirigé par Moltke) des rapports annonçant une victoire décisive: Rupprecht de Bavière après la bataille de Morhange, Albert de Wurtemberg après Neufchâteau, Guillaume de Prusse après Longwy, Bülow après Charleroi et Kluck après Mons. La victoire allemande semble acquise à l'ouest[7]. Cette victoire incite le grand état-major allemand à transférer deux corps d’armée (Corps de réserve de la Garde et le XIe corps d’armée) du front de l’ouest à celui de l’est pour prêter main-forte à la 8e armée allemande en grande difficulté face aux Russes en Prusse orientale. Le retrait de ces deux corps ainsi que l'armée de siège face à l'armée belge retenue à Anvers expliquent en partie la victoire française lors de la bataille de la Marne[8].
En France, le gouvernement prend conscience du désastre le et décide de s'élargir par l'Union sacrée des partis politiques[4]. Au niveau du commandement, Joffre analyse les causes tactiques de la défaite et émet dans sa note du des directives mettant de facto fin à la doctrine de l'offensive à outrance sans préparation correcte d'artillerie[9]. Il relève de leur commandement une centaine de généraux qui n'ont pas fait leur preuve. Le , c'est le tour du général Lanzerac qui commandait la 5e armée à Charleroi[4].
Comme dans tous les territoires envahis par l'armée allemande, la vindicte allemande donne lieu à des exécutions sommaires et persécutions sur la population civile (hommes, femmes et enfants). Le prétexte invoqué est souvent l'hypothétique présence de francs-tireurs cachés parmi les civils. À cet égard, le haut commandement allemand a donné la consigne d'être impitoyable donnant libre cours à tous les déchaînements de la soldatesque allemande souvent enivrée. Du 5 au , l'armée impériale allemande passe par les armes plus de 5 000 civils dans une centaine de communes de Wallonie et y détruit plus de 15 000 maisons[10]
Depuis 2023, 139 sites funéraires et mémoriels situés le long du front occidental de la Première Guerre mondiale sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Sur la Sambre, les cimetières et les monuments commémoratifs qui y sont parfois érigés rappellent le sacrifice des combattants et des fusillés civils à la:
nécropole militaire de la Belle-Motte (Le Roux): inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2023. C'est le plus grand cimetière militaire français en Wallonie avec plus de 4000 soldats français inhumés (dont un grand nombre dans un ossuaire) parmi lesquels beaucoup de Bretons. Au centre du cimetière se dresse le monument principal, constitué d’une arche gothique. À 1 km du cimetière, se situe une table panoramique au monument Cotelle, sous-lieutenant breton héros de la Sambre. Chaque année au mois d'août, se tient une cérémonie officielle de commémoration en présence de délégations françaises et allemandes;
cimetière des 383 victimes civiles (Tamines): on y trouve un monument sur lequel se dresse une femme debout statufiée, symbolisant la ville frappée à mort, lève le bras vers le ciel. À ses pieds, trois corps rappellent les victimes. «Aux Martyrs de Tamines» est l’œuvre des sculpteurs Henri Mascré et Hector Brognon[12];
cimetière militaire français (Auvelais): 415 sépultures de soldats français et monument-phare en granit de Bretagne évoquant le sacrifice des soldats bretons. Y sont rassemblés les corps des soldats tombés à Arsimont, Auvelais, Falisolle, Fosses-la-Ville, Ham-sur-Sambre, Noville-sur-Mehaigne et Tamines[13];
cimetière militaire de Tarcienne: tombes de 393 soldats français et 153 soldats allemands tombés en ;
cimetière de Charleroi-nord: on y trouve une centaine de sépultures françaises et deux monuments liés à la Première Guerre mondiale (aux soldats français morts à Charleroi et aux martyrs de 1914-1918).
↑Joseph Joffre, 1914-1915: La préparation de la guerre & la conduite des opérations par le maréchal Joffre, Paris, E. Chiron, , 149p. (BNF34084321, lire en ligne), p.80-82.
↑Axel Tixhon, Villes martyres, Namur, Presses universitaires de Namur,
Georges Gay (préf.maréchal Franchet d'Espérey), La bataille de Charleroi: août 1914, Paris, Payot, coll.«Collection de mémoires, études et documents pour servir à l'histoire de la guerre mondiale», , 393p. (BNF32152688).
Jean-Joseph Rouquerol (Général), Charleroi, août 1914..., Paris, Payot, coll.«Collection de mémoires, études et documents pour servir à l'histoire de la guerre mondiale», , 211p. (BNF31255803).
Maurice Larcher (lieutenant-colonel), Le 1er Corps à Dinant, Charleroi, Guise (août 1914): Avec 21 croquis hors texte, Nancy-Paris-Strasbourg, Berger-Levrault, , 219p. (BNF32349314).
Charles Lanrezac, Le Plan de Campagne Français: et le Premier Mois de la Guerre (2 août - 3 septembre), Paris, Payot & Cie, , 285p. (lire en ligne).
Erwan Le Gall et Axel Tixhon, «La Bataille de Sambre-et-Meuse, août 1914. Regards allemands, belges et français sur les armées, les lieux de mémoire et les représentations», En Envor, revue d'histoire contemporaine en Bretagne, no2, (lire en ligne).
Lucas (colonel), Le 10e Corps à la Bataille de Charleroi (21.22.23 août 1914), Limoges-Paris-Nancy, Charles-Lavauzelle & Cie, , 115p. (BNF32397686).